Dix-septième siècle 2012/2
Dix-septième siècle
2012/2 (n° 255)
184 pages
Editeur
I.S.B.N. 9782130593454
DOI 10.3917/dss.122.0201
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Vous consultezIntroduction

AuteurDenis Kambouchner du même auteur

Paris-1 Panthéon-Sorbonne ea Philosophies contemporaines

« Poète, il méprisait la poésie. » Le mot est de Diderot, à la fin de l’article « Malebranchisme » de L’Encyclopédie. Il en résume l’une des pensées les plus in- sistantes. De Malebranche, Diderot commençait par écrire :

2

Il avait à peine 36 ans lorsqu’il publia sa Recherche de la vérité. Cet ouvrage, quoique fondé sur des principes connus, parut original. On y remarqua l’art d’exposer nettement des idées abstraites et de les lier ; du style, de l’imagination, et plusieurs qualités très estimables, que le propriétaire ingrat s’occupait lui-même à décrier[1][1] Encyclopédie. . . , t.  IX (1765), Paris, Briasson, p.  942 b. ...
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.

3 Puis, pour finir, juste avant ce mot de « Poète... » :

4

Ce fut un rêveur des plus profonds et des plus sublimes. Une page de Locke contient plus de vérité que tous les volumes de Malebranche, mais une ligne de Malebranche montre plus de subtilité, d’imagination, de finesse et de génie peut-être que tout le gros livre de Locke[2][2] Ibid. , p.  943 b. ...
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.

5 Rééquilibrant au bénéfice de Malebranche une comparaison d’ordinaire moins favorable, ce dernier jugement n’a, quant au fond, rien d’original. Ferdinand Alquié l’avait souligné : le « sublime » de Malebranche est un lieu commun du xviiie siècle[3][3] F.  Alquié, Le Cartésianisme de Malebranche, Paris,...
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. Ainsi notamment sous la plume de Voltaire, et par exemple dans une lettre à Helvétius :

6

Mon aimable ami, qui ferez honneur à tous les arts, et que j’aime tendrement, courage, macte animo. La sublime métaphysique peut fort bien parler le langage des vers ; elle est quelquefois poétique dans la prose du P. Malebranche. Pourquoi n’achèveriez-vous pas ce que Malebranche a ébauché ? C’était un poète manqué, et vous êtes né poète[4][4] À M.  Helvétius, 11 septembre 1738. ...
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...

7 Condillac lui-même a quelque peu mitigé sa sévérité ordinaire :

8

Malebranche était un des plus beaux esprits du dernier siècle : mais malheureusement son imagination avait trop d’empire sur lui. Il ne voyait que par elle, et il croyait entendre les réponses de la sagesse incréée, de la raison universelle, du Verbe. À la vérité, quand il saisit le vrai, personne ne lui peut être comparé. Quelle sagacité pour démêler les erreurs des sens, de l’imagination, de l’esprit et du cœur ! Quelles touches, quand il peint les différents caractères de ceux qui s’égarent dans la recherche de la vérité ! Se trompe-t-il lui-même ? C’est de manière si séduisante qu’il paraît clair jusque dans les endroits où il ne peut s’entendre[5][5] Condillac, Traité des systèmes (1749), chap.  7, édition...
suite
.

9 Plusieurs données s’entrelacent ici, d’où proviennent quelques différences d’accent.

10 La première : Malebranche a été, volens nolens, un écrivain délectable. Plus que Descartes, penseur certes rompu à toutes sortes d’usages, et pourtant toujours si armé, jusque dans les sujets de morale ; que Pascal, sublime lui aussi, mais difficile et douloureux ; que Nicole, dont les Essais de morale rehaussent de formules magnifiques un propos d’une austérité que le siècle suivant désavouera. Au contraire, dans la plus grande partie de son œuvre (s’il faut peut-être mettre à part ses dissertations les plus scolastiques, telles les ultimes Réflexions sur la prémotion physique, 1715), Malebranche continue à plaire. Lorsque sa pensée échappe à la prise, c’est savamment, au travers d’une phrase ferme et fluide. Le lecteur pourra consentir ou non à la forme d’élévation qu’on lui propose : il se trouve ici de plain-pied. Le style de Malebranche a quelque chose de prévenant.

11 Rien là qui ne soit conforme à l’ordre, s’il ne faut pas constituer le plaisir en valeur négative, et si la grâce de Jésus-Christ elle-même doit prendre en nous la forme d’une délectation. Mais il y a dans Malebranche autre chose encore que la douceur des spirituels : l’assurance du bâtisseur et à l’occasion la vivacité du polémiste, alliées surtout à la virtuosité d’un analyste à qui rien de réel n’est étranger, et qui sait pratiquer une accommodation de tous les instants, pour saisir des objets diversement situés dans un monde d’idées ou de phénomènes que la réforme cartésienne a certes simplifié par endroits, mais dont elle a surtout beaucoup diversifié les dimensions. Par le délié et par la profondeur de champ, par les passages et les mélanges qu’il organise entre des thématiques hétérogènes, l’auteur de La Recherche de la vérité surpasse tous ses prédécesseurs.

12 Le plaisir qu’on prend à Malebranche ne tient pourtant pas simplement à ces beautés d’esprit. Il y entre un élément fantastique, avec des créations conceptuelles dont on chercherait en vain les équivalents avant ou après lui. En déroulant comme une « fable » l’histoire de ses pensées ou celle de son monde, Descartes avait pris soin de les proportionner exactement à l’esprit du lecteur. Malebranche, qui refuse à l’ego toute fonction constituante ou instituante, ouvre plutôt toutes grandes au même lecteur – de manière plus saisissante, il est vrai, dans les œuvres postérieures à la Recherche – les fenêtres d’un nouveau monde intelligible dont l’immensité se confond pour lui avec la substance même de la divinité. Plus encore que les mondes possibles de Leibniz et le calcul infini qui s’y rapporte, les « abîmes » malebranchistes de la providence, lois de la grâce incluses, ont quelque chose de borgésien. Les « jugements naturels » de la distance et de la grandeur des corps, effectués par Dieu en nous et « sans nous », mais à notre place ; l’« étendue intelligible » comme lieu dans lequel nous voyons toutes choses ; les idées formées dans cette étendue, nous affectant sur un mode sensible ; la chambre « intelligible » que nous voyons, autre que celle, toute matérielle, dans laquelle nous nous promenons ; Dieu créant le monde avec le « motif non invincible » d’y trouver un temple digne de lui ; changeant d’instant en instant chaque chose de place selon les lois générales de la communication du mouvement, et laissant son propre Fils, « comme homme », distribuer les grâces sans l’infini discernement que lui seul, le Père, eût pu y apporter : dans le genre métaphysique, vit-on jamais thèmes plus extraordinaires, soutenus et articulés avec autant de hardiesse ?

13 Entre la peinture vive des caractères (plutôt dans la Recherche), les rêves « profonds et sublimes » (plutôt ceux des Entretiens sur la métaphysique ou des Méditations chrétiennes) et « l’art d’exposer nettement des idées abstraites » (partout), c’est-à-dire de les rendre sensibles, il existe une force unificatrice, qu’il est malaisé de nommer autrement qu’imagination. Et pourtant, par un paradoxe caractéristique, peu d’auteurs ont étudié et condamné les œuvres et les effets de l’imagination avec plus d’énergie que Malebranche lui-même. La théorie de la communication des traces cérébrales, dans le livre II de la Recherche, constitue presque une anthropologie complète, où ne manquent ni la dimension théologique (théorie du péché), ni celle de la nouvelle science du composé humain, ni les perspectives d’espèce politique. Or, au cœur de cette richesse de développements, on trouve non seulement l’éloquence des réformateurs ou chefs de partis, mais la chose écrite et les gens de lettres. Poète, Malebranche méprisait la poésie : écrivain, il condamnait la littérature.

14 Ce paradoxe séminal devait être exploré. Il l’est ici dans toutes ses dimensions : psychophysiologie des traces cérébrales, rapport aux doctrines rhétoriques, dangers de la lecture des romans, pathologies propres aux auteurs et aux commentateurs, réglage du rapport aux anciens, prégnance du hôs mè paulinien (dont le mot de Diderot porte en somme le lointain écho), sans oublier le bilan qu’on en pouvait dresser après deux siècles. Malebranche et la Littérature nomme une relation essentiellement intranquille. Le philosophe chrétien y combat ses doubles impurs. Mais qui pourra contrecarrer les imaginations fortes, sinon une autre imagination forte, plus sagement instituée ? Et quelle force opposer à celle d’un style, si ce n’est celle d’un autre style ? Sur ces points comme sur d’autres plus strictement théoriques, les tensions que l’on peut relever chez Malebranche ne lui sont propres qu’en partie. L’oratorien discret est en fait installé tout au milieu de son siècle. Sous ce rapport, Malebranche et la Littérature est l’intitulé d’une intrigue aux multiples résonances, car d’abord multiplement nouée.

 

Notes

[1] Encyclopédie..., t. IX (1765), Paris, Briasson, p. 942 b.Retour

[2] Ibid., p. 943 b.Retour

[3] F. Alquié, Le Cartésianisme de Malebranche, Paris, Vrin, 1974, p. 16, n. 25.Retour

[4] À M. Helvétius, 11 septembre 1738.Retour

[5] Condillac, Traité des systèmes (1749), chap. 7, édition de F. Markovits et M. Authier, Paris, Fayard, 1991, p. 81-82.Retour


POUR CITER CET ARTICLE

Denis Kambouchner « Introduction », Dix-septième siècle 2/2012 (n° 255), p. 201-203.
URL :
www.cairn.info/revue-dix-septieme-siecle-2012-2-page-201.htm.
DOI : 10.3917/dss.122.0201.