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Documentaliste-Sciences de l'Information

2001/2 (Vol. 38)

  • Pages : 60
  • DOI : 10.3917/docsi.382.0112
  • Éditeur : A.D.B.S.


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LES CHERCHEURS EN SCIENCE DE L’INFORMATION ont du mal à expliquer ce que recouvre leur champ de recherche, soit aux yeux des chercheurs d’autres disciplines, soit encore aux yeux des chercheurs normalement proches d’eux comme ceux de la Science de la communication – mais que faut-il alors penser de cette « proximité » ? –, soit même dans leur propre groupe. Ils n’arrivent pas à le définir incontestablement. Ils n’ont guère de cadre théorique. Ils sont en quête de problématiques pertinentes. En revanche ils ont des outils, des techniques – qu’ils tentent constamment d’améliorer –, et des lieux – qu’ils regardent fonctionner : mais est-ce bien là l’objet des recherches en Science de l’information ?

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De ce constat et de ce doute découlent des questions qui nous interpellent fortement en tant que chercheur en Science de l’information : quel phénomène voulons-nous comprendre ? Quelle est la place et quel est l’objet de cette science ? Quelle est la posture épistémologique des chercheurs qui, implicitement ou explicitement, revendiquent leur appartenance à cette science ?

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Nous allons essayer de répondre à ces questions, en considérant successivement les points suivants : quelle posture épistémologique adopter, c’est-à-dire quel cadre de réflexion se fixent les chercheurs en Science de l’information ? Quelle est la spécificité de cette discipline, quel est son objet ou son domaine d’étude, autrement dit que veut-on analyser ou comprendre en Science de l’information ? Quelle relation entretiennent la Science de l’information (SI) et la Science de la communication (SC) ? Quel pourrait être, enfin, le cadre théorique de cette Science de l’information ?

1 - Quelle posture épistémologique ?

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Jacques Rouault et moi-même avons rédigé en 1997 un texte sur la place de l’information dans l’interdiscipline des Sciences de l’information et de la communication (SIC). Ce texte [1], manifestement, n’a été compris – et encore ! – que de ceux qui faisaient déjà partie du monde de la SI. Il n’est pas sorti du cercle des initiés de cette discipline. Il est vrai que nous avons été pris au piège d’un projet fédérateur. Nous avions procédé à un inventaire ouvert pour montrer la diversité des thématiques qui nous intéressaient, ce qui aboutit à l’établissement d’une liste de thèmes de recherche susceptibles d’être revendiqués par la SI, mais qui n’étaient pas justifiés scientifiquement. Nous n’avions pas amorcé une réflexion théorique sur la place et l’objet de la SI.

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Les chercheurs en Science de la communication ne l’ont pas bien lu. Leur regard sur la SI n’a pas évolué [1]  Cf., entre autres exemples, le regard que pose Alex... [1] . Notre texte n’a pas répondu à leur attente, et n’a donc pas atteint son but. C’est pourquoi il importe en premier lieu d’examiner le regard que porte la SC sur notre « activité ».

Le regard « communicationnel »

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Si l’on en croit la démonstration faite par Alex Mucchielli dans un ouvrage récent, La nouvelle communication [2], on a le choix entre, d’une part, une approche « positiviste » qui s’intéresse aux faits physiques et, d’autre part, une approche « compréhensive » qui considère en empathie les faits humains et sociaux. À lire ce livre (intéressant comme trace écrite, expression d’un regard) et à discuter avec nos collègues de la SC, il apparaît que la SI, à leurs yeux, est nettement une science positiviste par la théorie, le modèle et les méthodes qui la caractérisent.

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Fondamentalement, la Science de l’information, souvent confondue avec la documentation, privilégie l’approche « communication-transmission ». Les caractéristiques de cette approche, confirmées par une analyse des thèmes traités dans les articles « recherche » d’une revue « professionnelle » (voir encadré p. 114), seraient les suivantes.

Relevé des thèmes traités dans une revue professionnelle
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- Le fondement théorique est la théorie de l’information de Claude E. Shannon. Pour faire court, la communication y est vue comme l’expression de désirs profonds manifestée sous la forme de cycles d’échange socialisés. Concrètement, cela se ramène à la transmission, d’un émetteur vers un récepteur, d’un message lui-même porteur d’une information. Ce message, constitué de signes, peut en outre être mesuré (quantifié).

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- Le sens est une donnée de départ (préalable à la communication) puisqu’il est contenu dans le message. C’est celui donné par l’auteur, celui qui doit être reconnu par le lecteur de la façon la plus objective possible puisqu’il ne peut y avoir qu’une seule lecture d’un même énoncé informationnel. C’est le rôle des professionnels de l’information et de la documentation de bien faire cette lecture.

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- Le message (« texte/contenu ») est un ensemble de signes, un « objet » réel qui existe en dehors du récepteur. C’est une réalité objective qu’il faut transmettre sans la trahir ni dans la forme ni dans le fond. Dès lors un texte, en tant que réalité ou phénomène physique, peut faire l’objet d’un traitement mécanique sur ses formes graphiques et linguistiques. C’est ce que font les informaticiens spécialisés dans l’analyse automatique du texte.

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- La communication-transmission est justifiée par le concept de besoin (désir) qu’il convient de satisfaire. L’homme a besoin de savoir pour… La SI s’intéresse à un type de communication à finalité, de nature persuasive (à l’instar du marketing et de la publicité) [2]  « Information science […] is that body of knowledge,... [2] . Ainsi la documentation est typiquement une activité qui doit permettre de satisfaire un besoin informationnel chez le récepteur, selon le principe qu’une information « utile » existe quelque part [3]  Selon Éric de Grolier, la fonction essentielle du documentaliste... [3] .

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- Le modèle E-R, de l’émetteur (généralement l’auteur) vers le récepteur (normalement le lecteur), permet d’identifier tous les éléments du « circuit » (cf. le circuit du livre), et donc de déterminer le lieu ou l’objet sur lequel intervenir pour améliorer la transmission du message, du fait des perturbations diverses (intermédiaires techniques, linguistiques, humains comme le bibliothécaire ou le documentaliste, etc.) qui la parasitent.

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- La vision des phénomènes est linéaire (chronologique) puisque les choses se font, se transmettent les unes après les autres dans un ordre quasi obligé (concept de la « chaîne », à l’instar de la chaîne documentaire).

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- L’environnement de l’échange n’est pas évacué, mais réintégré dans un « système » dont il convient d’analyser l’état à différents moments par des mesures ou des quantifications. On pourra ainsi connaître l’évolution du système et éventuellement sa performance. La base théorique est celle de la « théorie générale des systèmes ».

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Tous ces référents, qui sont implicites car rarement exposés par les chercheurs en SI, traduisent une approche de nature « déterministe », une posture épistémologique réaliste (empirique ou rationaliste) et analytique. Celle-ci forme le cadre implicite ou explicite de lecture des phénomènes observés : le besoin existe, le sens est donné par l’émetteur, le message va de E vers R, le cadre de l’échange est fixé.

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L’objet d’étude est le fonctionnement des échanges (en fait des séquences d’échanges) entre les hommes (considérés en général) à travers les messages (le contenu) et les effets éventuels sur les récepteurs.

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Le but de la recherche en SI est d’identifier les « bruits », les « obstacles », pour les éliminer et donc améliorer la qualité de la communication. Mieux communiquer, c’est mieux connecter l’offre à la demande, c’est rendre les signes compatibles dans le cadre d’une grande (universelle ?) interopérabilité (du fait de l’existence des machines et/ou de systèmes de télécommunications et de traitement), c’est assurer une compréhension univoque du message.

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La problématique classique des recherches en SI est donc celle du codage et du décodage de l’information-contenu et celle de sa bonne transmission. La méthodologie repose sur l’analyse du sens des messages, et sur celle des différents codages de ces messages.

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Cela traduit une préoccupation nettement tournée vers le document-message, souvent assimilé au lieu de conservation (approche objet), ou vers le système technique qui en assure le traitement et la transmission (approche système), ou encore vers les deux comme l’illustre le slogan que les professionnels de l’information utilisent pour exprimer le changement de logique de fonctionnement : « d’une logique de stock vers une logique de flux ».

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Or la pertinence de la théorie générale des systèmes est souvent discutée : les éléments obtenus (stabilité, périodicité, etc.) sont acceptables pour définir les systèmes physiques, mais peuvent-ils être utilisés pour comprendre les comportements humains et les phénomènes sociaux ?

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Enfin l’homme, avec ses passions, ses plaisirs, ses intuitions, est regardé un peu comme un gêneur, car il faut éliminer l’imprévu. Il faut rationaliser les tâches sur une base de savoir livresque et de raisonnement cartésien. Il faut rationaliser le traitement et la transmission, si possible en les mettant en équation. On découpe donc le document et l’homme en un grand nombre de fonctions physiques et mentales. Et on observe ce qui se passe. C’est un travail d’ingénieur utilisant l’ergonomie, l’intelligence artificielle, la division des tâches, etc. Cela tire nettement la SI vers les sciences exactes.

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Cette posture est naturellement le cadre explicatif d’activités comme la documentation ou la bibliothéconomie. Aux yeux de beaucoup, celles-ci sont des activités de nature technique [4]  Cf l’intitulé des ressources proposées aux professionnels... [4] . Elles requièrent un savoir-faire à base de recettes dont il faut apprendre le catalogue aux futurs professionnels : « voilà ce qu’il faut faire pour… », « voilà comment il faut faire pour… ». D’où le caractère prescriptif souvent perçu dans les formations professionnelles, voire universitaires, car ce qui importe c’est la finalité pratique, c’est la réussite de la communication-transmission [5]  On constate une conception identique chez les gens... [5] .

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Largement admise par tous, voire hégémonique dans les années soixante-dix [6]  Cf la Théorie générale de l’information et de la communication,... [6] , cette posture est aujourd’hui incomprise par les chercheurs de la SC. Pour nombre d’entre eux, l’approche positiviste est largement inappropriée pour comprendre les phénomènes communicationnels qui sont des phénomènes de sens. Ce qui, en revanche, peut être fait par un positionnement épistémologique « compréhensif ».

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La SI ne s’intéresserait-elle qu’aux phénomènes physiques de la transmission (outils, techniques) en ignorant les « phénomènes communicationnels » ? Ne chercherait-elle qu’à simplement améliorer les techniques qui assurent les échanges entre les hommes (les TIC), sans chercher à en comprendre les processus ?

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Il y a là une double interpellation. D’une part sur l’objet : « phénomènes physiques » vs « phénomènes communicationnels ». Et d’autre part sur la posture épistémologique : « améliorer » vs « comprendre ». Les deux aspects paraissent par ailleurs indissociables.

La position « informationnelle »

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Voir la recherche en SI comme une approche purement déterministe est, pour certains chercheurs de cette discipline, trop réducteur pour qu’ils se retrouvent dans ce regard. En faire une science exacte qui s’intéresse aux outils et aux machines, plutôt qu’à l’homme, est difficile à admettre. Confondre la science et la technique est dommageable pour l’une comme pour l’autre. Il convient donc d’exposer comment nous pouvons considérer cette discipline.

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Au-delà des problèmes de définition du champ d’intérêt de la Science de l’information, sur lesquels nous reviendrons plus loin, nous proposons de retenir les points suivants (développés ci- contre) :

  • l’homme produit des connaissances qu’il cherche à communiquer aux autres ;

  • il a besoin d’information ;

  • la communication informationnelle est une communication finalisée ;

  • cette communication a une composante « transmission » ;

  • la recherche d’information est la rencontre « virtuelle » d’acteurs ;

  • le texte, inscrit sur un support, n’existe que par le lecteur ;

  • le document n’est qu’un moyen de communication ;

  • le recours à des mémoires est indispensable ;

  • la description documentaire est le résultat d’une négociation.

L’on comprend ainsi que la réalité qui intéresse les chercheurs en SI est en fait une série de réalités (le texte, le code-langue, la lecture-réécriture, l’espace documentaire, etc.) construites collectivement par les acteurs, aussi vraies et légitimes les unes que les autres (ce qui explique la mise en cause du modèle universel). En outre elles sont toutes liées dans le cadre de systèmes, en fait plus sociaux que techniques parce que les hommes y ont – ou devraient avoir – une place plus importante que les techniques, à multiples causalités circulaires (ce qui explique la mise en cause du modèle de la chaîne).

L’approche informationnelle de la SI

Quelles pourraient être les composantes essentielles d’une conception « informationnelle » de la Science de l’information ?

L’homme produit des connaissances qu’il cherche à communiquer aux autres car la communication est un besoin essentiel pour lui. Besoin de faire savoir, besoin d’échanger : « l’homme ne peut pas ne pas communiquer ». Il est doté pour ce faire de moyens de communication, personnels et artificiels. Enfin cette communication est située dans le temps et dans l’espace. L’information devient une connaissance communiquée.

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L’homme a besoin d’information. Ce besoin n’est pas un besoin physique (à l’instar du besoin sexuel ou alimentaire), mais nettement de l’ordre de l’humain car de nature « informationnelle », quelle qu’en soit la raison (désir de connaître plus, désir d’agir efficacement, désir de faire connaître). Cette démarche est parfaitement consciente, autrement dit le besoin est nettement affiché, il n’est pas à dévoiler. Sur le plan « communicationnel », cela détermine une action inverse (« recherche d’information ») de celle réalisée par l’auteur (« diffusion-édition ») mais complémentaire. L’ordre des actions permet de les qualifier de « primaire/secondaire ».

La communication informationnelle est une communication que l’on qualifiera de finalisée, d’intentionnelle, mais qui n’est, pour autant, ni « persuasive », ni « d’influence ». Certains disent qu’elle est « scientifique » – à condition qu’on entende bien qu’elle s’applique à toutes les sciences : humaines, sociales, exactes et appliquées. Ce qui lui confère un caractère neutre ou universel : un auteur a l’intention délibérée de faire savoir à quelqu’un d’autre ce qu’il a trouvé, et ainsi de partager une nouvelle connaissance… Cela signifie ipso facto que le message est porteur de quelque chose (contenu avec signification) que son auteur a délibérément placé dedans, et que celui-ci utilise tous les moyens linguistiques (mise en texte) pour se faire – bien – comprendre de son futur lecteur.

La communication informationnelle a une composante transmission qui ne peut être ignorée (d’où le recours au modèle E-R), car l’auteur utilise tous les moyens techniques possibles pour atteindre son objectif de se faire connaître (cf. le phénomène d’édition scientifique, qu’elle soit imprimée ou électronique).

La recherche d’information est la rencontre « virtuelle » d’acteurs. Au moins deux, l’auteur et le lecteur final, et dans ce cas le caractère virtuel interdit toute observation directe. Et parfois trois avec l’intermédiaire, bibliothécaire ou documentaliste, et dans ce cas c’est l’intermédiation qui est observée. La rencontre de ces deux mondes qui ne se connaissent pas est un échange communicationnel avec toute sa richesse et sa complexité, avec ses représentations et ses moyens d’expression. En outre, cette rencontre est à chaque fois une nouvelle rencontre. Elle nécessite chaque fois une nouvelle « mise en situation », car le contexte et le cadre de la recherche ne sont jamais exactement les mêmes. D’où la difficulté, voire l’impossibilité de toute modélisation de cette opération (ce qui justifie la mise en cause d’une technique de recherche comme le push).

Bien qu’il soit couché sur un support et qu’il acquière par là même une matérialité, une trace, le texte n’est pas pour autant une réalité en soi. Car le texte n’existe que par le lecteur, d’où la légitimité de toute lecture. Dans cette logique, on n’explique pas un texte, on le comprend.

Objet matériel à la fois contenant et contenu, le document n’est qu’un moyen de communication, un média. Le contenant a des caractéristiques propres qui peuvent influer sur les acteurs dans le processus d’échange, et cela n’est pas indifférent (cf. l’écrit sur papier vs sur écran) ; mais « le message n’est pas le médium » pour autant. Ce qui importe, c’est le contenu (la connaissance communiquée), concept qui englobe l’énoncé lui-même et le contexte de l’énonciation (la mise en signe et la mise en forme spatiale, graphique ou autre). La focalisation est donc sur le contenu, sur le message, mais aussi et nécessairement sur les conditions éditoriales de sa communication.

Le recours à la mémoire est normal pour retrouver quelque chose. La mémoire de l’homme a longtemps joué ce rôle tant que le nombre d’objets était limité (cf. le rôle du bibliothécaire jusqu’au XVIIIe siècle). Le recours à des mémoires artificielles, prolongement du cerveau de l’homme, comme dirait McLuhan, devient indispensable face à l’augmentation spectaculaire du nombre des objets informationnels.

On peut donc considérer tous les lieux où les choses sont conservées, les choses qui y sont conservées, et la façon dont elles sont conservées. Ce regard est plein de la raison même de ces mémoires : assurer la récupération pour l’homme des objets qu’elles conservent. L’homme, avec ses préoccupations, ses représentations, ses moyens de communication, est pleinement présent. D’où les problèmes de temps (obsolescence), d’usage (support, conservation), d’échange-partage (contexte-compréhension). D’où la notion de service, ici informationnel, et l’intérêt collectif de systèmes - qualifiés par Jean Meyriat de « techno-sociaux » du fait de l’importance prise par deux de leurs éléments, les techniques et les hommes [6] – qui ont été conçus autour de cette raison.

Contrairement à ce qu’implique la loi classique de la bibliothéconomie (le même livre – objet – doit être au même endroit quel que soit le lieu où il est conservé), la description documentaire (opération par laquelle on choisit les éléments, dans un texte et dans son document-support, constitutifs de la mémoire) n’est pas une activité « normative ». La description documentaire est le résultat d’une négociation entre humains, une négociation « intersubjective » qui s’appuie sur la notion d’« intercompréhension » selon laquelle (postulat ?) il existe un stock de connaissances commun à tous les lecteurs, celui qui permet à tous d’interpréter de la même manière la situation créée [7]  Cf. la notion d’espace social et d’espace normatif.... [7] .

D’où la recherche d’une théorie de l’analyse documentaire (nous préférons l’expression « énonciation documentaire »), qui rejette une approche purement mécanique du « codage-décodage », met l’accent sur le « partage », l’empathie, l’intersubjectif, et s’intéresse à l’écriture et à la réécriture comme modes d’expression (et non pas à l’alphabet, aux mots ou à la syntaxe). D’où les difficultés humaines de sa réalisation, d’où son irréductibilité à la mécanisation.

L’énonciation (description) documentaire est fondamentalement un « acte de mettre en commun des significations » [2, p. 9] et de créer des cohérences entre les acteurs.

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Si l’on admet que « chaque segment de communication est inséré dans un système de communications, qu’il prend son sens dans le système, qu’il est lié par des causalités circulaires aux autres communications faites par les autres acteurs » [2, p. 46], cette réalité s’inscrit dans une communication-participation avec pour référence possible la théorie systémique de la communication. La Science de l’information est une des sciences de l’homme et de la société.

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Les phénomènes empiriques que l’on peut observer dans la recherche d’information sont ainsi vus comme les facettes d’une participation à une structure de communication, construite par des acteurs, avec son cadre institué et ses règles d’échange, pour faire face à une situation particulière. Il existe naturellement des documents-informations, des outils et des techniques, mais ce ne sont que des moyens, des éléments dans un jeu de rôle.

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L’objet d’étude de la SI est le système d’échange entre différents acteurs autour d’une recherche d’information (pour nous : le système secondaire) dont on veut comprendre le fonctionnement et surtout le rôle qu’y joue chaque acteur (d’où l’assimilation à un jeu de rôle), pour éventuellement intervenir dessus. La méthodologie repose sur le recueil de données concernant les interrelations dans le cadre dudit système. Les concepts sont : cadrage, interaction, construction collective, logique du jeu, circularité ou causalité circulaire, système social, etc.

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Le modèle est soit « interactionniste-systémique » [8]  La signification d’une situation ne peut se comprendre... [8] pour analyser les lieux et les hommes, soit « orchestre » pour analyser les lieux et les hommes dans leur singularité et dans une perspective de cohérence globale.

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Il apparaît ainsi évident que, pour saisir une telle « réalité », l’approche déterministe est inappropriée, car elle ne permet pas de comprendre les facteurs humains. Elle les constate, les regrette, et veut les réduire dans un « universel » autour de l’objet. Il est vrai que cet objet (le livre d’abord, la revue ensuite, et tous les documents quels qu’ils soient maintenant) a longtemps été l’unique considération des praticiens et des chercheurs en SI.

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Que les praticiens aient des préoccupations à eux, pourquoi pas ? Même si l’on peut s’interroger sur les conséquences possibles d’un tel choix, socialement, culturellement, économiquement… En revanche, il convient pour les chercheurs de ne pas se tromper d’objet. Quel peut-être l’« objet scientifique » de la SI ?

2 - Quel objet scientifique ?

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Les chercheurs en Sciences de l’information et de la communication (SIC) tentent de comprendre des phénomènes communicationnels, à élucider les « processus d’information et de communication relevant d’actions organisées, finalisées, prenant ou non appui sur des techniques, et participant des médiations sociales et culturelles » [9]  Définition des SIC par le Conseil national des universités... [9] . Si l’on considère plus particulièrement les chercheurs de la SC, ils veulent étudier les comportements / attitudes / messages / discours / énoncés de toutes sortes, pris n’importe où, pour, à travers le regard porté sur les acteurs, les modalités de production, les intentions cachées ou affichées, etc., essayer d’en comprendre le sens pour les hommes.

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Quel serait alors l’objet scientifique de la SI ? Quelle serait sa spécificité ? En tant que chercheur en SI, que devrions-nous regarder et pour quel questionnement ?

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Deux, voire trois visions coexistent actuellement. L’une, et sa forme réduite, considère un objet réel, l’information. L’autre considère un processus, celui de recherche de l’information [10]  Nous ne retenons pas l’objet proposé par Jean-Michel... [10] .

L’information ?

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Selon ce premier point de vue, la SI est la science qui étudie la façon dont on crée, diffuse, stocke et retrouve une information (connaissance communiquée) quelle qu’elle soit : information scientifique et technique (IST), information journalistique ou toute autre. C’est la vision que défend l’Américain Robert Taylor, dans la lettre de création de l’American Society for Information Science en 1967 : « Information science investigates the properties and behavior of information, the forces governing the transfer process, and the technology necessary to process information for optimum accessibility and use. » Ou William Goffman dans un article publié en 1970 [8]. Ou encore Pranas Zunde : « Information science studies the nature of information as it manifests itself in phenomena related to information generation, transmission, transformation, accumulation and storage. » [9] Il la définit comme une science « empirique » qui cherche à établir des principes généraux afin d’expliquer, de quantifier et de prédire des phénomènes.

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C’est cette vision que reprend Yves Le Coadic dans un article publié en 1984 [10], dans un autre en 1989 [11], et enfin dans son livre La Science de l’information [12]. Pour lui, la SI est la science qui a pour but de : « étudier la nature et la genèse de l’information ; analyser les processus de production, de communication et d’usage de ces informations ; et concevoir les systèmes qui permettent leur diffusion et leur usage » [12, p. 59].

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Pour ce faire, et selon Alan Rees et Tefko Saracevic (cités par Jesse H. Shera), la SI « emprunte sa substance, ses méthodes et ses techniques à diverses disciplines, […] elle s’intéresse aux sujets suivants : analyse des systèmes, aspects mésologiques de l’information et de la communication, moyens d’information, analyse linguistique, organisation des informations, relations homme-système et questions analogues… » [13]. C’est l’acception large du terme information science proposée par les Nord-Américains dans la décennie soixante, avec comme références des auteurs comme Bertram C. Brookes [14] ou Jesse H. Shera [15].

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Suivant cette conception, l’objet scientifique est l’information – à travers le message, sa forme, ses codes, etc. –, entité réelle dont on veut analyser, autrement dit décrire pour expliquer les caractéristiques, toutes les caractéristiques. Celles-ci doivent être extraites, quel que soit le cadre dans lequel l’information est :

  • produite (systèmes primaire et secondaire : acteurs, supports et circuits) [11]  Une de ses branches serait la médiologie dont le projet... [11] ,

  • transformée (sélection, description, analyse, réécriture),

  • distribuée (circulation ou diffusion par des structures adéquates comme les sociétés de radio ou de télévision ou des réseaux plus ou moins organisés : réseau commercial comme la librairie, la maison de presse, le courtage, etc., réseau institutionnel comme le réseau câblé, le réseau documentaire, etc., ou réseau informel comme le collège invisible),

  • retrouvée (recherche, récupération),

  • conservée (archivage, mise en mémoire),

  • et utilisée par ceux qui la demandent ou la façonnent (usagers, intermédiaires).

Mais l’information est-elle un objet d’étude pour une science de l’homme ou de la société ? Cela est d’autant plus difficile à défendre que les épistémologues contestent la vision d’une telle science comme activité ayant un objet extérieur à observer.

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L’information serait-elle l’objet d’étude d’une science exacte ? Ce qui ferait mieux comprendre pourquoi l’homme est un gêneur qu’on ramène à un modèle, pourquoi certains parlent tant d’outils et de techniques, et d’autres recherchent tant des séries et des lois.

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En outre, quelle est la spécificité scientifique d’un tel objet ? Elle est difficile à percevoir, sauf si l’on considère l’information secondaire (voir ci-après). En effet l’information primaire est largement investie par d’autres disciplines, d’où les croisements, les recouvrements, les problèmes de frontières avec les communicologues, les sociologues, les gestionnaires, les historiens, les informaticiens, etc. La SI ne peut donc revendiquer seule cet objet, d’où l’idée qu’elle est une « interdiscipline ». Dès lors quelle est la spécificité disciplinaire de la SI ? Celle d’être un carrefour (certains pourront dire une auberge espagnole !) ?

L’information scientifique et technique ?

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Forme réduite du premier point de vue, une autre vision envisage la SI comme la science qui étudie la façon dont on crée, diffuse, stocke et retrouve une information (connaissance communiquée) spécifique par son rôle, ses auteurs et ses lecteurs : l’IST, l’« information scientifique et technique » ou « information spécialisée ». C’est l’acception « classique » de cette information science proposée par les Nord-Américains, avec comme références des auteurs comme Gérard Salton et Tefko Saracevic.

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Cette vision est la même que celle développée précédemment, mais l’objet est limité à un type d’information, l’IST, entité réelle, avec ses acteurs (auteurs et lecteurs), ses moyens de communication (les revues scientifiques en particulier), ses institutions (en France, l’INIST ou le serveur Questel.Orbit, par exemple), ses groupes de pressions (généralement des associations professionnelles, en France l’ADBS ou le GFII, Groupement français de l’industrie de l’information), ses porte-parole convaincus (en France, et entre autres, Serge Chambaud et Denis Varloot [12]  Cf. leur point de vue dans Le Monde du 11 novembre... [12] ), ses lieux de défense (la MIDIST, la DBMIST, supprimée en 1989, la DISTNB du ministère de l’Éducation nationale, supprimée en décembre 1997), etc.

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Mais, en plus des remarques faites plus haut, on peut se demander s’il est possible de retenir uniquement l’IST comme objet scientifique. Une science peut-elle se limiter à un seul type d’information ? La surface et l’intérêt de cette IST en tant qu’objet apparaissent réduits. On percevrait davantage cet objet comme une spécialité dans l’optique précédente.

La recherche de l’information ?

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Selon un autre point de vue, la SI est la science qui étudie la façon dont on recherche une information (connaissance communiquée), quelle qu’elle soit (scientifique, technique, journalistique, culturelle ou autre), quel que soit son support (physique ou électronique), quel que soit le cadre (individuel ou institutionnel), quel que soit le public (« grand » ou spécialiste), quelle que soit la raison (utilitaire ou gratuite), etc.

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L’objet scientifique de la SI est la compréhension d’un processus d’échange-partage qui relève d’une préoccupation de récupération d’information, dans le cadre, formel ou non, d’un dispositif, personnel ou collectif, ou d’un système – secondaire – de création de l’information et de diffusion de l’auteur vers le lecteur. Ici les éléments essentiels sont les hommes et leurs attitudes et comportements avant, pendant et après cet échange-partage (façons de faire, façons de voir, façons de dire), et non pas la sélection-transmission et donc les machines, les outils ou les techniques ayant permis l’échange.

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Suivant cette conception, les recherches qualifiées dans le champ de la SI veulent comprendre comment se déroule un processus bien particulier d’échange-partage, et pourquoi cela « marche » ou « ne marche pas » dans la diversité des situations. Cette activité peut avoir une finalité pratique évidente : la réussite du processus, mais celle-ci n’est pas inhérente à un projet de recherche.

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En outre les actions de l’homme sont orientées vers un devenir, un avenir. C’est l’objectif qui les sous-tend. La SI s’intéresse alors à une activité humaine finalisée. Cette discipline apparaît ainsi bien d’ordre communicationnel.

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La SI est une science qui peut avoir une finalité pratique. Pour autant elle ne se confond pas avec la documentation ou la bibliothéconomie car son objet – répétons-le – n’est ni le document porteur d’information, ni l’information elle-même, ni non plus le système technique (documentaire ou bibliothécaire ou archivistique), mais le processus d’un échange-partage finalisé. Selon cette approche, les associations professionnelles (de documentalistes ou de bibliothécaires) et les chercheurs en SI n’ont ni les mêmes intérêts, ni les mêmes enjeux.

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On le voit d’ailleurs bien à travers les formules. Les unes défendent l’« objet-document » et/ou s’intéressent au « système technique » (spécifiques d’un métier), alors que les autres prônent le « dispositif personne » ou le « système social » (cadre de recherche). D’où les divergences de points de vue sur la formation universitaire. D’où les incompréhensions réciproques sur la certification. D’où l’incompatibilité de contenu entre revue professionnelle et revue scientifique. Autant de points qui justifieraient de longs développements que nous ne pouvons entamer ici, mais que nous nous réservons de proposer ultérieurement aux lecteurs de cet article.

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De même nombre de travaux, certes intéressants car ils répondent à des préoccupations ponctuelles pour les gens de SI, sont marginaux pour cette discipline car leur objet scientifique n’est pas de même nature. Ces travaux sont d’ailleurs généralement effectués par des spécialistes affichés dans d’autres disciplines : recherches sur les professionnels du traitement en tant que groupe avec les sociologues, sur les moyens de la communication avec les historiens, sur les outils et techniques de traitement et de transmission (les TIC) avec les informaticiens et autres chercheurs en télécommunications (d’où la revendication d’une « science des TIC »), sur la conception des produits avec les ergonomes, sur la manipulation d’outils avec les chercheurs en science de l’éducation, etc.

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Ainsi, la spécificité de la SI est d’étudier les modalités mêmes – le processus – de cette communication finalisée. Cette étude est inspirée par le souci d’une approche globale, que ce soit autour d’un dispositif ou d’un système social. Ce souci doit être celui de la SI car aucune autre discipline n’a globalement ce projet.

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À ce stade, la question n’est alors plus de savoir ce qu’est la SI, ni de savoir quand on est dans ou hors de la SI, mais de savoir à quelle SI on appartient. Ce qui renvoie à la question de la posture épistémologique, car la Science de l’information est nettement tiraillée entre deux approches fortement divergentes, voire inconciliables. On observera d’abord que la différence entre les objets n’est pas mince. Et qu’en outre les conséquences du choix de l’objet sur l’appartenance ou non de la SI à la SIC se posent en termes opposés.

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Enfin ces divergences expliquent peut-être que certains d’entre nous utilisent l’expression « les Sciences de l’information » – entérinant ainsi cette double approche sans prendre parti. Les autres, dont nous sommes, revendiquent tout simplement une, et une seule « Science de l’information », celle qui veut comprendre le processus communicationnel spécifique de la recherche informationnelle.

3 - Quelle relation avec les SIC ?

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Dans le premier et le deuxième des points de vue présentés ci-dessus sur l’objet de la Science de l’information, celle-ci donne l’apparence d’une science parfaitement autonome. Elle a son objet (l’information ou l’IST), ses méthodes, ses lois, ses théories… Tout au moins elle les cherche ou les revendique (loi de Bradford, loi de Lotka, loi de Mooers, loi de Trueswell, modèle de Slote, etc.). Cela permet à ses chercheurs d’annoncer une proximité plus grande avec les sciences exactes qu’avec les sciences humaines et sociales. Dès lors, l’appartenance de la SI aux SIC est du même ordre de relation que celle qu’entretient l’information avec la communication, et vice-versa. On n’existe pas l’un sans l’autre, mais on vit cependant très bien séparé.

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Se proclamant interdiscipline sans expliquer ce que cela recouvre scientifiquement (est-ce que le même chercheur en SI doit être capable de manipuler les concepts et les théories de diverses disciplines ? Ou est-ce que cela permet aux chercheurs de diverses disciplines de venir discourir sur un même objet ?), la SI a du mal à se définir. Cela permet un entrisme général, au nom de l’intérêt porté au même objet, de chercheurs de ces autres disciplines qui n’arrivent pas à se placer dans leur discipline d’origine ; ou, pis encore, cela permet à certains de faire un « petit tour » en SI avant de repartir « promu » vers leur discipline d’origine ! Cette SI court après une visibilité et une reconnaissance scientifiques depuis plus de trente ans en France, et il est peu probable qu’elle y parvienne jamais…

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Dans le dernier cas évoqué (processus de recherche d’information), et paradoxalement car elle affiche ici une réelle spécificité, la SI ne peut prendre son autonomie. Les chercheurs en SI tentent de comprendre des phénomènes communicationnels, cherchent eux aussi à élucider les « processus d’information et de communication relevant d’actions organisées, finalisées, prenant ou non appui sur des techniques, et participant des médiations sociales et culturelles » [9]  Définition des SIC par le Conseil national des universités... [9] . Simplement ils étudient un processus de communication très particulier du fait des modalités retenues, mais un processus tout de même (comme les gens des médias). Ils étudient une communication intentionnelle à objectif conscient. Dans cette perspective, la SI appartient bien aux SIC dont elle constitue une partie, une branche. Et elle en fait d’autant plus partie que la communication est « essentielle au processus même de construction de l’information » [17].

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La SI n’est pas une interdiscipline du fait de l’origine de ses chercheurs. Elle est certes interdisciplinaire du fait des emprunts qu’elle fait – encore et toujours – aux autres disciplines plus anciennes et mieux constituées. Mais elle paraît pouvoir revendiquer le statut de « discipline », à tout le moins de « branche disciplinaire » [13]  La distinction entre discipline et branche disciplinaire... [13] , du fait de la spécificité de son objet scientifique.

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Nous défendons fortement cette dernière approche. Nous revendiquons notre appartenance aux SIC et, à l’intérieur des Sciences de l’information et de la communication, nous voulons afficher la spécificité et l’intérêt de la Science de l’information.

61

Reste à considérer quel peut être le cadre théorique de référence pour une telle science, lequel doit avoir une certaine cohérence avec celui des SIC. Ce qui conduit à se demander comment la SI peut se situer par rapport aux SIC ? Doit-elle emprunter des concepts, des modèles, et les façonner à sa manière en fonction de leur efficacité scientifique pour comprendre son propre objet ?

4 - Quel cadre théorique ?

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« La connaissance [est] apparue comme un problème exigeant des théories », écrit J.-M. Besnier [18, p. 7]. On retrouve la position forte d’Auguste Comte : pas d’observation sans une théorie implicite. Alex Mucchielli élargit le propos en écrivant que « les connaissances sont contingentes au paradigme de référence pris » [2, p. 80].

63

Classiquement, une science est une relation entre un sujet et un objet qui existerait par lui-même, et qu’elle cherche à expliquer ou à comprendre par son vocabulaire, ses concepts, ses lois, ses théories. Actuellement, on tend de plus en plus à penser la science comme une relation entre un sujet et une proposition qui ne se comprend que par rapport à un certain paradigme scientifique et en fonction de celui-ci – un paradigme scientifique étant l’ensemble cohérent d’éléments auquel un chercheur se réfère pour expliquer ou comprendre quelque chose

64

Selon cette approche, tout mot est pensé dans une théorie ou en référence à un modèle plus ou moins explicite. Il a dès lors des propriétés particulières. Parler « communication », c’est, pour être compris, indiquer d’abord la théorie de la communication dans laquelle on se situe [2, p. 28-33]. Il en est de même pour « information ». Un spécialiste ne peut en parler sans faire référence à une théorie sous-jacente. À tout le moins, il doit systématiquement utiliser « information » avec un qualificatif ou un explicatif afin de se faire comprendre des autres spécialistes.

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Dès lors un objet scientifique ne se définit qu’en fonction de l’ensemble paradigmatique dans lequel on veut l’étudier et par rapport à lui. Son étude est étroitement liée à la posture épistémologique retenue (théorie, concept) et à la méthode. Enfin on convient que la pertinence du paradigme retenu doit être évaluée en fonction de ses retombées pratiques par rapport aux buts que s’est fixés le chercheur. Autrement dit de son « utilité « pour comprendre en situation.

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Quel peut être le paradigme scientifique de référence en SI ? Malgré sa forte prévention – car pour lui les sciences humaines et sociales sont des sciences du « sens », de la signification des expressions ou attitudes ou comportements humains et des phénomènes sociaux –, Alex Mucchielli convient que l’on peut adopter aussi légitimement les approches « positiviste » et « subjectiviste » dans les sciences sociales [2, p. 51]. Cependant à chacune de ces approches sont associés des modèles. À chacune sont associées une vision du monde et une certaine efficacité d’action sur les objets ou sur les hommes.

Le paradigme positiviste

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Un premier paradigme serait de nature positiviste, avec pour référence la théorie « linéaire » de l’information, le modèle E-R, etc.

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Cette approche déterministe caractériserait les chercheurs qui veulent donner toute son efficacité à la recherche d’information vue comme un simple échange d’information, quelle qu’elle soit, où que cela soit. La vision mécaniste – car le problème et la solution sont dans la sélection-transmission d’un message adéquat, et donc dans la proposition d’outils performants, de produits ciblés et de lieux bien organisés – du phénomène les rapproche manifestement des informaticiens, des ingénieurs des télécommunications, des ergonomistes et autres manageurs. D’où le souci de tout quantifier, de tout mesurer, car c’est la « caractéristique d’une scientifisation avancée du secteur de l’information » [19]. D’où aussi la tentation de se rapprocher des sciences exactes [14]  Le CNRS a depuis toujours placé la « Documentation-sciences... [14] .

69

Cela représente tout un courant dans la SI. On ne peut l’ignorer, mais il ne doit pas être hégémonique, d’autant moins que, si cette approche permet d’analyser et d’améliorer techniquement le processus de recherche d’information, elle ne permet pas de le comprendre comme phénomène humain, ce qui est normalement l’objet de la SI [15]  Les intitulés des emplois ouverts à la candidature... [15] .

Le paradigme subjectiviste

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Un deuxième paradigme serait de nature subjectiviste, avec pour référence la théorie systémique de la communication, le modèle interactionniste-systémique et/ou le modèle de l’orchestre, etc.

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Cette approche « systémique-dispositive » caractériserait les chercheurs qui veulent saisir la nature – en fait les difficultés – de la recherche d’information considérée comme un échange communicationnel dans le cadre de dispositifs ou de systèmes socio-techniques. Ils cherchent des éléments théoriques du côté de la linguistique, des sciences psycho-cognitives, de la sociologie, de la psychologie, de la science de la communication, etc. (emprunts interdisciplinaires), pour comprendre et dénouer la complexité des phénomènes humains en jeu dans la communication de contenu avec ou sans instrument. D’où le rapprochement avec les communicologues. D’où la revendication forte d’appartenance aux SIC.

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C’est un autre courant de la SI, plus fragile que le premier car plus récent, et moins affirmé – et malheureusement fort absent dans les intitulés des emplois en 71e section du CNU. Mais il est beaucoup plus spécifique de cet objet scientifique qu’est le processus de recherche d’information.

Peut-on conjuguer des paradigmes différents ?

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Le problème de la posture épistémologique des chercheurs en SI aurait ainsi sa solution en l’absence de théories englobantes en SI. Les nombreux chercheurs qui focalisent leur recherche sur un élément du processus utiliseraient des paradigmes différents selon qu’ils veulent analyser ou comprendre. Ainsi pour analyser le processus de diffusion d’une production écrite, ils s’appuieront sur la « théorie de l’information » ; pour comprendre le jeu de rôle dans un système documentaire, ils prendront la « théorie systémique des communications « ; pour comprendre comment est saisi le contenu informationnel d’un texte, ils utiliseront « la communication-processus de transformation », etc.

74

Reste enfin que nombre de chercheurs en SI situent leur travail dans le cadre des systèmes techno-sociaux de recherche d’information. Ils sont intéressés à la fois par le système qui permet l’échange et par les hommes qui échangent. Il y a dans leur démarche ce double regard, et pour eux l’objet de la SI est de concilier les deux aspects. Ils voudraient combiner certains apports de la théorie de la communication-transmission (modèle E-R, notion de message, efficacité de la recherche), car la fonction de chaque élément est bien définie, avec certains apports de la théorie de la communication-participation (cadre de l’échange, règles de l’échange), car il y a d’évidence rencontre de mondes différents (problème de l’intercompréhension, problème de la cohérence). Que faire ? Peut-on utiliser les deux paradigmes conjointement ou parallèlement ?

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On lira une critique forte d’une telle attitude sous la plume d’Alex Mucchielli [2, p. 77]. Pour lui, le chercheur doit être conscient de ses référents sinon il est prisonnier de ses schémas mentaux inconscients ; c’est en fonction d’une théorie qu’on organise le monde et qu’on voit les problèmes ; le butinage (choisir quelques principes et concepts dans différents systèmes paradigmatiques) n’apporte que des problématiques floues et inconsistantes.

76

On remarquera en outre que, ce faisant, ces chercheurs se situent d’emblée dans une approche réaliste, implicite ou explicite, autour d’un système-objet ! Que, tout aussi implicitement, leur recherche est plus « appliquée » (c’est-à-dire visant à améliorer) que « théorique » (visant à comprendre), et qu’ils sont en fait plus ingénieurs que chercheurs. Il y a là, sans doute, le risque d’un mélange des genres, préjudiciable à un affichage scientifique de la Science de l’information.

77

En fait le problème du chercheur est moins de retenir une posture que de savoir qu’on en a automatiquement une, et que la lecture que l’on fait de quoi que ce soit est fonction de la posture épistémologique adoptée, déterministe ou subjectiviste. Et que ce choix n’est donc pas scientifiquement neutre.

5 - La Science de l’information, une partie des : Sciences de l’information et de la communication

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Au terme de ce parcours, que conclure ? Le chercheur en Science de l’information se trouve face à deux possibilités, et cette alternative, répétons-le, n’est pas neutre scientifiquement : soit on définit la SI en recherchant un objet et ensuite une théorie ; soit on choisit une posture épistémologique et on déduit un objet d’étude.

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Si l’on veut retenir un objet, le plus évident est l’« information », sa production, sa diffusion, sa transformation, sa récupération et son utilisation. Il n’est pas une réalité physique, il relève du « réel construit ». Est-il pour autant « scientifique » ? On peut l’admettre. Est-il « spécifique » ? on peut sérieusement en douter, d’où l’appellation d’« interdiscipline », et la recherche de cadres théoriques, de lois, de concepts communs. En tout cas, il est autosuffisant, comme la science qui se voudrait « exacte », la SI, qui le revendique comme objet.

80

Un autre objet est proposé autour du « processus de recherche d’information », considéré comme une activité « communicationnelle ». C’est aussi un « réel construit «, spécifique car nullement objet pour quelque autre science. La compréhension de cet objet-processus a pour fondement la « théorie systémique de la communi- cation », ce qui l’inscrit nettement dans le cadre de la SIC, elle-même relevant des sciences de l’homme et de la société.

81

Nous pensons que, si « Science de l’information » il doit y avoir, celle-ci doit avoir un objet spécifique, et pour cela revendiquons, quant à nous, celui de « processus de recherche d’information ». Il est sans doute réducteur par rapport à l’autre objet (« information »), mais plus cohérent scientifiquement. En particulier dans le cadre des SIC.

82

Si l’on choisit la posture épistémologique, constatons qu’il n’y a pas de paradigme unique en SI, comme d’ailleurs dans les SIC. Le choix se fera entre le déterminisme à causalité linéaire (cause-conséquence) et le subjectivisme à causalité circulaire (interaction). En fait la posture dépend de la place que l’on attribue à l’homme « rechercheur d’information », et donc de l’attitude (prévisible, semi-prévisible ou imprévisible) qu’on lui reconnaît comme acteur.

83

À moins que ce ne soit tout simplement la posture du chercheur en Science de l’information : pense-t-il être capable d’expliquer, pour les corriger, tous les processus de recherche d’information, ou aimerait-il simplement pouvoir les comprendre ?

84

Mars 2001


Références

  • 1 –  L’information : l’Arlésienne de l’interdiscipline des sciences de l’information et de la communication, Hubert Fondin, Jacques Rouault. Décembre 1997. Diffusion restreinte (texte rédigé pour discussion au sein du CNU, aux seuls membres duquel il avait été transmis)
  • 2 –  La nouvelle communication : épistémologie des sciences de l’information-communication, Alex Mucchielli. Paris, Armand Colin, 2000. (Collection U. Sciences de la communication)
  • 3 –  Information science: its ends, means and opportunities, Alexander G. Hoshovsky, Robert J. Massey. Proceedings of the ASIS, 1968, vol. 5
  • 4 –  La passion de l’organisation des connaissances : entretien avec Éric de Grolier, Sylvie Fayet-Scribe. Documentaliste - Sciences de l’information, 1996, vol. 33, n° 6
  • 5 –  L’information et la communication : théorie générale, Robert Escarpit. Nouv. éd. Paris, Hachette, 1991. (Hachette université. Communication)
  • 6 –  L’informatologie, science sœur de la bibliologie, Jean Meyriat. Schéma et schématisation, 1981, n° 15
  • 7 –  Les sciences de l’information en question : le point de vue du lecteur, Jean-Michel Saläun. Réseaux, 1993, n° 58
  • 8 –  Information science: discipline or disappearance, William Goffman. Aslib Proceedings, 1970, vol. 22, n° 12
  • 9 –  Predictive models of information systems, Pranas Zunde. Information processing and management, 1981, vol. 17, n° 2
  • 10 –  La Science de l’information : aspects structurels et institutionnels d’une nouvelle interdiscipline, Yves Le Coadic. Bulletin des bibliothèques de France, 1984, vol. 29, n° 2
  • 11 –  Une politique scientifique pour l’information, Yves Le Coadic. Documentaliste - Sciences de l’information, 1989, vol. 26, n° 2
  • 12 –  La Science de l’information, Yves-François Le Coadic. Paris, PUF, 1994. (Que sais-je ?)
  • 13 –  Bibliothéconomie, documentation et science de l’information, Jesse H. Shera. Bulletin de l’Unesco à l’intention des bibliothèques, 1968, vol. 22, n° 2
  • 14 –  The Foundations of information science: part 1, philosophical aspects, Bertram C. Brookes. Journal of Information Science, 1980, vol. 2, n° 6
  • 15 –  Documentation and the organization of knowledge, Jesse H. Shera. Lockwood, 1965
  • 16 –  France, ton « IST » fout le camp ! Serge Chambaud, Denis Varloot. Le Monde, 11 novembre 1997
  • 17 –  Science de la communication, Jean-François Tétu. In : Dictionnaire encyclopédique de l’information et de la documentation, sous la dir. de Serge Cacaly. Paris, Nathan, 1997
  • 18 –  Les théories de la connaissance, J.-M. Besnier. Paris, Flammarion, 1996. (Dominos)
  • 19 –  Science de l’information, Yves Le Coadic. In : Dictionnaire encyclopédique de l’information et de la documentation, sous la dir. de Serge Cacaly. Paris, Nathan, 1997

Notes

[1]

Cf., entre autres exemples, le regard que pose Alex Mucchielli dans son dernier livre [2].

[2]

« Information science […] is that body of knowledge, consisting of descriptions, theories and techniques which provides understanding of the means through which society’s information needs are met and which provides understanding required to improve capabilities to define and meet such needs. » (Alexander G. Hoshovsky, Robert J. Massey) [3].

[3]

Selon Éric de Grolier, la fonction essentielle du documentaliste « est de mettre en contact ceux qui ont besoin de savoir et ceux qui savent » en organisant non pas les connaissances mais les mémoires [4].

[4]

Cf l’intitulé des ressources proposées aux professionnels de la bibliothèque sur le site de l’ENSSIB (www. enssib. fr).

[5]

On constate une conception identique chez les gens des médias, même si ceux-ci s’intéressent plutôt aux effets qu’au contenu.

[6]

Cf la Théorie générale de l’information et de la communication, de Robert Escarpit, dont la première édition date de 1976 [5].

[7]

Cf. la notion d’espace social et d’espace normatif. Ainsi, pour nous, la lecture documentaire ne consiste pas à dégager – extraire – le contenu objectif d’un texte-objet, mais à rechercher un accord collectif sur une proposition de lecture, lequel accord s’apprécie à la cohérence créée collectivement (voir la notion d’« intersubjectivité scientifique »).

[8]

La signification d’une situation ne peut se comprendre qu’intégrée dans un ensemble plus large (système) et en regardant les échanges entre les éléments de cet ensemble (interactions).

[9]

Définition des SIC par le Conseil national des universités (CNU), 71esection (Sciences de l’Information et de la Communication.

[10]

Nous ne retenons pas l’objet proposé par Jean-Michel Saläun : « l’activité de lecture et les médiations qu’elle induit », car cette proposition nous paraît trop isolée et non fondée scientifiquement [7].

[11]

Une de ses branches serait la médiologie dont le projet est l’étude des supports et des moyens techniques de diffusion de l’information ; cf. le message de Daniel Bougnoux pour rappeler la tenue du colloque de Cerisy dont le thème était : « Communiquer/transmettre » autour de la médiologie et de Régis Debray, du mardi 13 au mardi 20 juin 2000.

[12]

Cf. leur point de vue dans Le Monde du 11 novembre 1997 [16].

[13]

La distinction entre discipline et branche disciplinaire est fonction du degré d’autonomie que l’on reconnaît à la SI par rapport à la SIC.

[14]

Le CNRS a depuis toujours placé la « Documentation-sciences de l’information « avec les sciences exactes dans la banque de données documentaire Pascal. Dans la présentation d’un colloque sur le « virtuel » (Paris-X, 2001), on utilise même l’expression de « sciences de l’information et de la télécommunication » !

[15]

Les intitulés des emplois ouverts à la candidature en 71e section du CNU en 2001, en particulier en « maître de conférences », illustrent dangereusement cette tendance.

[9]

Définition des SIC par le Conseil national des universités (CNU), 71esection (Sciences de l’Information et de la Communication.

Résumé

Français

Relativement récente, manquant encore de véritable cadre théorique et souvent considérée comme une interdiscipline, la « Science de l’information » souffre d’une certaine indéfinition. Cet article propose une réflexion sur quelques points essentiels qui pourront contribuer à la définir : quel est le cadre de réflexion des chercheurs - la « posture épistémologique » de la Science de l’information ? Quel en est l’objet, ou le domaine d’étude - la « spécificité disciplinaire » ? Comment se situe-t-elle par rapport à la « Science de la communication » au sein de l’ensemble des « Sciences de l’information et de la communication » ? Quel peut en être le cadre théorique de référence ?

Plan de l'article

  1. Quelle posture épistémologique ?
    1. Le regard « communicationnel »
    2. La position « informationnelle »
  2. Quel objet scientifique ?
    1. L’information ?
    2. L’information scientifique et technique ?
    3. La recherche de l’information ?
  3. Quelle relation avec les SIC ?
  4. Quel cadre théorique ?
    1. Le paradigme positiviste
    2. Le paradigme subjectiviste
    3. Peut-on conjuguer des paradigmes différents ?
  5. La Science de l’information, une partie des : Sciences de l’information et de la communication

Pour citer cet article

Fondin Hubert, « La science de l'information : posture épistémologique et spécificité disciplinaire », Documentaliste-Sciences de l'Information 2/ 2001 (Vol. 38), p. 112-122
URL : www.cairn.info/revue-documentaliste-sciences-de-l-information-2001-2-page-112.htm.
DOI : 10.3917/docsi.382.0112


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