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Documentaliste-Sciences de l'Information

2002/3 (Vol. 39)

  • Pages : 60
  • DOI : 10.3917/docsi.393.0122
  • Éditeur : A.D.B.S.

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1

LA RELATION ENTRE LA SCIENCE ET LA TECHNIQUE est un problème récurrent dans notre champ. L’idée sous-jacente est qu’à toute technique est associée une science, fondatrice, sur le plan théorique et conceptuel, de cette technique. Normalement, il existe d’abord une science créée autour d’un « objet ». Puis vient la technique qui s’appuie sur les apports de la science mère pour justifier ses principes et ses règles propres.

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Ainsi la « technique documentaire » serait dépendante d’une science, celle que Yves F. Le Coadic appelle la « documentation » ou la « science du document » [1], celle que quinze ans plus tôt Jean Meyriat proposait d’appeler la « science de l’information spécialisée » [2], celle qui vingt ans plus tôt était pour Robert Escarpit la « documentologie » [3], celle qui pour beaucoup est aujourd’hui identifiée sous l’expression « sciences de l’information ». Nous pensons pour notre part et allons essayer de montrer dans cet article que cette technique est associée non pas à une seule mais à plusieurs sciences, dont la « science de l’information » [2][2] On remarquera, après bien d’autres, que c’est la technique....

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Ces divergences traduisent un double problème : celui de la relation entre une (ou des) science(s) et la « technique documentaire », lequel renvoie fondamentalement à la question de l’« objet scientifique » par rapport à celle de la « fonction technique » et de l’ingénierie ; et parallèlement un problème de terminologie, illustration du premier. Il convient donc d’expliciter les notions de « technique » et de « science », et de chercher parallèlement à mieux définir les notions de « documentaire » et de « science de l’information ».

1 - « La technique documentaire » ou « les techniques documentaires » ?

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Afin de mieux fonder la réflexion, il faut considérer les deux termes de l’expression : « technique » d’une part ; « documentaire » d’autre part.

Technique…

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La technique est un ensemble de savoirs et de savoir-faire propre à un métier ou à un art, et qui permet d’agir sur les choses, de les fabriquer, de les façonner, de les transformer.

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Comme les choses sont diverses, il y a des techniques diverses qui se sont constituées dans le temps et ont acquis un statut tel qu’elles sont bien distinctes et font l’objet d’un développement spécifique. Chacune caractérise un métier.

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En ce qui concerne les objets réels ou physiques, il y a sans doute autant de techniques – de métiers – que d’objets considérés (bois et menuiserie, engin automobile et mécanique, cheval et dressage, etc.). Dans le cadre de cette étude, deux de ces objets nous intéressent plus particulièrement : d’une part le document et la technique associée, la technique documentaire ; d’autre part l’information-signal et la technique associée, celle des télécommunications qui se sont récemment intégrées dans un vaste ensemble qu’on a improprement appelé les « technologies de l’information et de la communication », les TIC.

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En ce qui concerne les organismes et/ou les lieux, il y a sans doute autant de techniques (métiers) – de gestion – que d’organismes ou de lieux, du fait de leur plus ou moins grande spécificité (cf. la gestion d’un hôpital, celle d’un hôtel, et celle de la bibliothèque ou bibliothéconomie).

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En ce qui concerne les comportements des hommes, qu’ils soient usagers ou clients, il y a sans doute autant de techniques (métiers) que de regards ou d’intentions possibles : entre autres celles qui assurent la promotion d’un produit ou d’un service auprès de publics plus ou moins ciblés (cf. le marketing, la publicité), ou celles de vente.

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On ajoutera que toute technique a recours à des outils. C’est le cas des TIC, car les TIC ne sont en fait que des outils qu’on utilise quand on en a besoin dans le cadre d’un très grand nombre d’activités, c’est-à-dire des moyens pour faire… : pour faire plus vite, pour faire sur un plus grand volume, etc.

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Les outils peuvent bousculer les pratiques ou les habitudes en conduisant à une modification des principes et règles posés par chaque métier. Ils peuvent dès lors obliger à reconsidérer les façons de faire. C’est un phénomène historique normal. Ainsi l’usage des TIC (celui de l’ordinateur en particulier) amène à s’interroger sur ce qu’on veut faire, comment on veut le faire – ce que l’on indique par la rédaction d’un cahier des charges – avant justement de le faire. Or le praticien a plutôt été habitué à faire évoluer sa technique dans le temps qu’à anticiper et à prévoir.

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Le recours à des outils interpelle la technique. Mais ce phénomène n’est en aucune manière spécifique d’une technique particulière, il les concerne toutes. Il touche normalement chaque technique car aucune ne peut se mettre à l’écart. Et c’est à la capacité de chaque corps de métier – le métier documentaire comme n’importe quel autre – de s’adapter à une nouvelle donne qu’on juge de sa vitalité.

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La fonction de la technique est donc d’assurer le bon fonctionnement de l’opération à réaliser sur la chose visée, ce qui est économiquement et socialement tout à fait souhaitable. Cela ne doit pas interdire de trouver le moyen de toujours faire mieux, de rechercher une plus grande efficacité en améliorant sans cesse les outils, les techniques, les systèmes, etc. C’est le rôle d’une « ingénierie ».

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La technique s’acquiert normalement dans le cadre de formations adéquates en niveau et en durée dans lesquelles l’objectif est de développer une compétence professionnelle chez l’apprenant afin de le rendre opérationnel dans l’exercice d’un métier. Pour assurer une série de tâches bien définies, il convient de savoir quelle technique précise appliquer. Qui est le plus à même de l’enseigner ?

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En effet, même si la technique dépend de la science, elle repose sur une pratique, comme la science repose sur une théorie. Il y aurait les praticiens et leur technique d’une part, et les chercheurs et leur théorie d’autre part. Quels seraient les plus légitimes pour assurer la formation, quand on reproche aux uns de ne faire que de la reproduction et aux autres d’être éloignés de la réalité du terrain ? Naturellement les deux dans le cadre d’une vraie complémentarité, puisque les deux approches sont considérées comme nécessaires. Encore convient-il de bien définir ce qui relève de la technique et ce qui relève de la théorie, autrement dit de bien définir l’articulation entre « utiliser pour faire » et « comprendre ce qui est fait ». Le débat serait éclairci si le contenu de la partie théorique était établi indiscutablement.

…documentaire

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Il apparaît encore et toujours bien difficile d’obtenir un consensus sur ce que recouvre l’activité documentaire, et donc ce que recouvre la « technique documentaire ». Faut-il retenir l’acception étroite : ensemble de techniques appliquées au traitement du document ? Cela ressort logiquement de l’analyse sémantique de cette expression, et explique son emploi au singulier. Dès lors tout ce qui concerne les lieux – le centre de documentation, la bibliothèque – relèverait normalement d’une spécialisation dans les techniques de gestion. De même tout ce qui concerne les usagers et les services relèverait d’une spécialisation dans les techniques de vente et de marketing. Les futurs spécialistes de la documentation devraient donc apprendre plusieurs techniques, en fait autant que de dimensions à considérer dans leur activité.

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L’expression « technique documentaire » serait alors moins ambiguë, mais ce choix aboutirait à une distinction forte entre les diverses dimensions (document, lieu d’exercice, produit) dans le programme de la formation à assurer et, sans doute, à un déphasage important avec la réalité – le vécu – du métier.

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D’aucuns, privilégiant ainsi, implicitement ou explicitement, le « système » (documentaire, bien entendu), jugent nécessaire d’associer les trois dimensions. Ils retiennent l’acception large de « documentaire », celle qui regroupe à la fois « le document », « l’information contenue dans le document » et « l’activité sur le document et son contenu ». C’est celle que l’on trouve dans la plupart des ouvrages sur les « techniques documentaires » (le pluriel étant désormais nécessaire) dans lesquels on expose les techniques nécessaires à l’activité documentaire [4] [5] [6] [7] [8]. De manières certes différentes, les auteurs y présentent tous le document, cible de l’activité, les traitements (matériels et intellectuels) à effectuer sur chacun de ces documents, et enfin l’environnement professionnel autour de tous ces documents (le traitement informatisé sur et avec ces documents, l’organisation et la gestion des lieux de dépôt, et les acteurs que sont les spécialistes et les usagers).

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Malheureusement l’expression « techniques documentaires » paraît ici bien impropre sur le plan sémantique, à tel point qu’elle entraîne des malentendus entre les documentalistes et les bibliothécaires [3][3] Bibliothéconomie et technique documentaire sont-elles.... On se demande même si elle ne devrait pas désormais être évitée dans les intitulés des publications, dans ceux des programmes de formation, et partout où c’est le système qui est considéré. Mais que mettre à la place ? [4][4] On étendra ce questionnement au mot « documentaliste »,...

2 - La variété des savoirs et des savoir-faire

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Les techniques documentaires seraient l’ensemble des savoirs et des savoir-faire qui permettent d’agir sur le système documentaire et sur chacun de ses éléments, de les fabriquer, de les façonner, de les transformer en vue de répondre de façon pertinente à toute demande d’information formulée par l’usager. Cela aboutit généralement à une fourniture de produits informationnels.

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Le problème est que cette fourniture est – trop – souvent assimilée à une prestation purement technique. La vision mécaniste domine. Or le documentaliste intervient sur des objets-documents qui sont porteurs et gardiens d’information, laquelle n’est pas une matière première de nature physique. En effet ces objets – matériels ou électroniques – véhiculent du « sens ». Il importe donc de distinguer les savoirs et savoir-faire qui sont mobilisés sans aucune préoccupation de recherche de signification (enregistrement, catalogage, classement, stockage, transmission, etc.), et ceux qui impliquent un travail sur la signification (analyse, recherche, évaluation).

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Les premiers ne sont nullement spécifiques de l’activité documentaire. On les trouve, avec des adaptations, associés aux nombreux métiers qui utilisent des documents, et plus généralement des objets réels quels qu’ils soient. Ils sont transversaux. Il serait donc peu habile pour les documentalistes d’en revendiquer la propriété, d’autant qu’ils sont souvent – voire toujours – créés par d’autres spécialistes, les informaticiens, les ingénieurs de télécommunications, les ergonomes, les gestionnaires, les conservateurs de bibliothèque…

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Les seconds nous paraissent en revanche hautement spécifiques de l’activité documentaire (dans une acception large : archives, documentation) face au gestionnaire ou à l’ingénieur, car ils portent sur le sens, sur la signification véhiculée par ou attribuée à un objet. Ils concernent sa mise en évidence, sa mise en relation. Pour nous, l’homme seul est capable de faire du sens, de comprendre un sens, ce qui est le cas, entre autres, dans le processus de recherche informationnelle. D’où le problème qui se pose quand les TIC, au lieu d’être des auxiliaires de l’homme, se substituent à lui dans l’exécution de certaines tâches, surtout quand celles-ci ont trait à la recherche de sens. C’est ce que l’on voit avec l’« analyse automatique », avec la « recherche automatique », etc. Le problème à résoudre alors n’est pas que technique – ainsi qu’aimeraient le voir nombre d’ingénieurs de la machine ou des réseaux. Il est aussi – et essentiellement – de l’ordre de l’humain.

Distinguer les tâches matérielles du travail sur le contenu

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Les formations à la technique documentaire doivent viser au bon accomplissement des tâches nécessaires pour atteindre l’objectif visé, celui qui justifie la présence de spécialistes qualifiés et de lieux d’exercice : assurer la réussite de la recherche d’information. Mais elles doivent nettement faire la distinction entre les tâches matérielles et les tâches « avec sens ».

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En effet, à chaque tâche matérielle on peut associer un « comment faire pour… », que tout spécialiste doit connaître [5][5] On pourrait parallèlement montrer que la bibliothéconomie.... On aboutit logiquement à l’établissement d’un catalogue de recettes à consulter à bon escient pour assurer le bon fonctionnement du système et de ses divers éléments. Ce caractère « reproducteur » explique, à notre avis, qu’une formation « sur le tas » puisse en grande partie permettre cette transmission de savoir-faire entre actuels et futurs professionnels. On cherche même parfois à modéliser des pratiques dans une logique d’efficacité. Cela est d’autant plus facile que l’on élimine l’homme, surtout l’usager regardé un peu comme un gêneur ! Ce souci d’amélioration requiert naturellement la maîtrise de savoirs théoriques, normalement dispensés par l’institution universitaire. Cette conception « déterministe » caractérise pleinement les savoirs et savoir-faire sans recherche de signification.

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On mesure en revanche toute la difficulté à formuler, et ensuite à transmettre, les savoirs et savoir-faire avec sens, partout où il apparaît bien difficile – voire impossible – de faire correspondre à une situation observée une façon unique de « comment faire pour… » – un modèle universel qu’il suffit de connaître et de reproduire ensuite dans les pratiques. Ce « comment… » (comment sélectionner, comment lire un texte, comment réécrire un énoncé, comment trouver une information sur…, comment apprécier la pertinence de…, etc.) doit être systématiquement et régulièrement adapté à chaque situation. Cela impose de replacer toute tâche « avec sens » dans le cadre d’un échange communicationnel. Cela échappe au déterminisme, mais ne doit pas pour autant tomber dans le subjectivisme. Cela oblige à considérer les hommes plus que les outils. Cela implique des fondements théoriques à une pratique. C’est aussi, pour nous, la manifestation attendue du professionnalisme des acteurs documentaires.

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Peut-on alors évoquer la « science de l’information », bien que cette appellation soit contestée par les professionnels du journalisme ?

3 - La science fondatrice : la « science de l’information » ?

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Il faut ici considérer d’une part la notion de « science », et d’autre part celle de « science de l’information ».

La science

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Traditionnellement, toute science a son « objet », ses théories explicatives, ses lois, son vocabulaire. Cet ensemble caractérise parfaitement les disciplines « dures », exactes et appliquées. On veut expliquer un phénomène. C’est le but de la recherche.

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Il y a une réalité physique, celle qui s’impose dans la nature, constituant l’objet réel à étudier. On aborde cet objet selon une approche déterministe (selon le principe que tout phénomène a des causes, et que toute cause a des conséquences) et analytique (selon le principe que, pour mieux observer, il est préférable d’isoler, de découper).

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Cette méthode est naturellement de type « hypothético-déductif » (on pose des hypothèses, on teste et, au vu des résultats, on conclut) ; elle s’appuie sur des éléments quantitatifs (des mesures), donc indiscutables. La logique – celle de l’argumentation – est seule capable de fonder une telle démarche.

La « science de l’information » : définition et spécificités

Nous avons exposé dans une précédente étude notre vision de la science de l’information. Celle-ci repose sur quelques principes que nous rappelons ici brièvement.

• Il existe un certain nombre de disciplines dont l’objet recoupe - voire est semblable à - celui revendiqué par certains chercheurs en SI : l’information. C’est le cas de l’informatique, des télécommunications, de l’économie, de la science de gestion, voire de la linguistique. La SI ne peut donc revendiquer cet objet à elle seule. Pour fonder un projet scientifique, il convient pour elle de proposer un objet scientifique bien spécifique.

• La raison même de l’activité documentaire n’est ni le document (simple élément dans un processus), ni le lieu où est le document (aucune activité professionnelle ne se définit par un lieu d’exercice, fût-il une bibliothèque, et aucune science ne peut avoir un lieu pour objet [7][7] Le titre d’un atelier de la Conférence générale de...), ni les produits à réaliser (qui n’existent que par l’usager). Mais c’est une activité communicationnelle à finalité préétablie : la recherche d’information.

• Ce qui justifie véritablement la présence de spécialistes et l’existence de lieux comme la bibliothèque ou le centre de documentation, c’est une offre, adaptée à un contexte économique et social à chaque fois particulier, de processus de recherche d’information, quelle qu’elle soit, et désormais où que cela soit.

• Enfin, l’élément essentiel du processus de recherche d’information, c’est l’homme. Sa présence est jugée incontournable, et c’est à travers lui et en fonction de lui - ses représentations, ses attentes, ses refus, ses comportements, ses habitudes - que tout le système technique (documents, lieux et produits) est conçu et existe.

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C’est la vision scientifique que nous avons héritée du positivisme. Celle qui, jusqu’à une date récente, dominait la recherche. Celle dont le caractère hégémonique est désormais discuté car, si elle est sans aucun doute juste pour l’étude des phénomènes physiques, sa validité est fortement contestée pour celle des phénomènes humains et sociaux, tous ceux dans lesquels l’homme joue un rôle essentiel.

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Moins traditionnellement, on oppose à l’objet réel l’objet construit à partir d’une représentation des phénomènes humains. Le projet scientifique poursuivi est de comprendre ce qui se passe, de dégager du sens (« expliquer » voudrait dire que l’on peut systématiquement les reproduire, ce qui paraît étrange pour des phénomènes humains).

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L’approche est intrinsèquement « systémique », non pas à travers l’analyse des éléments qui constituent le système technique (documentaire ou autre), mais dans les interactions qui sont la réalité même du système humain observé.

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Cette méthode est de nature « empirico-inductive » (on cherche à dégager des situations particulières et, à partir de celles-ci, à déterminer jusqu’à quel point leur répétition révèle des éléments – des comportements – sous-jacents, facteurs de compréhension de la situation) ; elle s’appuie sur la mise en évidence de relations. La cohérence – celle établie entre tous les éléments retenus comme pertinents – s’apprécie à partir de critères intersubjectifs de validité.

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Cela qualifie l’« objet scientifique » des sciences humaines et sociales.

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Ainsi au paradigme classique « objet réel / théorie / méthode » on peut opposer un nouveau paradigme, celui formulé par Alex Mucchielli : « positionnement épistémologique / théorie-concepts / méthode / objet » [9].

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Dès lors deux postures épistémologiques peuvent – ou pourraient – être observées dans le champ de l’information-communication : l’une qui s’appuie sur une approche « déterministe » de la communication, ce qui, ipso facto et au mieux, réduit l’homme à un « objet universel » ; l’autre qui s’appuie sur une approche « interactionniste » de la communication, cherchant à prendre en compte toute la complexité du phénomène communicationnel en replaçant l’homme au centre du projet. Tout chercheur doit – ou devrait – affirmer une posture épistémologique soit déterministe, soit interactionniste, étant entendu qu’il lui est difficile d’être à la fois et pour l’une et pour l’autre dans un projet de recherche précis, mais qu’il peut en changer selon l’objectif de sa recherche.

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Quelle serait la science qui formerait le cadre théorique et justificatif des « techniques documentaires » ? À moins que ce ne soient des sciences ?

La science de l’information comme fondement scientifique

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Pour beaucoup, la science de l’information – la SI – est la science fondatrice des techniques documentaires. Malheureusement quand on lit les publications, quand on discute avec les chercheurs revendiquant leur appartenance à la SI, on est loin de rencontrer un consensus sur l’objet de cette discipline. Il importe donc de définir sur le plan épistémologique ce qu’est la SI. C’est ce que nous avons essayé de faire dans un travail précédent [6][6] Cf. note 1.. Sans en reprendre l’argumentation, nous nous appuyons sur les conclusions de cet article (voir le hors texte ci-contre).

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Le choix épistémologique retenu est celui d’une science humaine et sociale appartenant aux sciences de l’information et de la communication, les SIC, ce qui écarte toute revendication sur un objet physique ou réel. La SI a pour objet scientifique – pour objet « construit » – le processus de recherche d’information. Elle étudie, pour essayer de les comprendre, les modalités – humaines et techniques – de cette recherche vécue comme une rencontre « virtuelle » entre un producteur d’information et un rechercheur d’information, recherche souvent médiatisée par des outils, des spécialistes et des lieux. C’est une étude sur le sens – sens fourni, sens attendu, sens partagé entre des personnes dans le cadre d’un système ou d’un dispositif informationnel.

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Définie comme telle, la SI ne peut prétendre à elle seule recouvrir tout le champ des techniques documentaires. Paradoxalement, elle fonde la part la moins affichée, la moins valorisée techniquement, la moins bien formulée, aussi : celle du sens. Il est donc nécessaire de poursuivre des recherches pour mieux comprendre la complexité du processus analysé, et pour mieux justifier la diversité des approches techniques.

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Dès lors il est également nécessaire de s’appuyer sur d’autres sciences pour justifier des techniques diverses utilisées là où il n’y a pas souci de sens.

4 - Quelles autres sciences ?

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Ce sont toutes celles dont l’objet est un objet réel qui concerne plus ou moins directement les techniques documentaires. En fait, cet objet est constitué soit des moyens de communication, des médias, dont le rôle est si important dans une activité communicationnelle, soit du système technique et de tout son outillage nécessaire au traitement des données. Leur point commun est de ne pas s’intéresser au sens, de ne pas chercher à comprendre un processus, contrairement à la SI, mais simplement à expliquer une chose ou un état, voire à l’améliorer.

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Dans le premier cas, l’objet d’une des sciences en question peut être le document en tant qu’entité physique particulière et, en accord avec Jean Meyriat, nous considérons que la science du document est la « documentologie », autrement dit « la science qui a pour objet le système de production et de distribution de toutes sortes de documents » [2]. Dans cette hypothèse, celle-ci engloberait des sciences comme la bibliologie, la discologie, etc.

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Cet objet peut aussi être l’information-signal en tant qu’objet mesurable, quantifiable (cf. la théorie de l’information de Claude E. Shannon). S’il faut identifier une science de l’information-signal, on peut toujours, dans la logique étymologique admise pour « documentologie », « bibliologie » ou « filmologie », avancer le néologisme d’« informatologie » (discours scientifique sur l’information-signal).

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Ou encore le texte et tous les éléments qui le constituent sur le plan éditorial. Avec Roger Laufer, on retiendra la « textologie » [10]. On pourrait de même considérer l’image et une « iconologie ».

48

On peut d’ailleurs regrouper ces disciplines dans une grande discipline, la « médialogie » ou science des médias, c’est-à-dire celle des moyens de la communication humaine. Et cette médialogie relève classiquement – justement ? [8][8] On constate que beaucoup d’études de médialogie, sur... – des SIC.

49

Dans le second cas, l’objet des sciences considérées est le système technique qui permet la manipulation de la donnée, cette transformation de l’information en vue d’un traitement ou d’une transmission ou d’un stockage par des machines électroniques. Ce sont aujourd’hui toutes les opérations que les TIC effectuent en lieu et place de l’homme : analyse, recherche et extraction de formes graphiques, transmission et stockage de bits. Cela relève de l’informatique et de ses domaines d’application (traitement automatique de la langue, recherche automatique) et des télécommunications. On est ici assez éloigné des SIC puisque ces sciences s’apparentent plus ou moins aux sciences dures. Mais leur développement intéresse d’évidence les techniques documentaires.

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Toutes ces sciences – et on le voit bien dans les intitulés des profils de postes offerts au concours de recrutement soit des professeurs, soit des maîtres de conférences des universités en 71e section « Sciences de l’information et de la communication » – se trouvent convoquées autour des techniques documentaires. C’est bien une autre preuve que la science de l’information n’est pas la science fondatrice, ou tout au moins qu’elle n’est pas l’unique science fondatrice [9][9] Nous ne reprenons pas à notre compte l’idée selon laquelle.... C’est aussi le moyen de constater que la SI telle que nous la définissons est – malheureusement – peu visible. Actuellement domine nettement une approche mécanique du traitement.

5 - La technique, l’ingénierie et la « science »

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Le débat se complique encore si l’on prend en compte non pas deux niveaux, la technique et la science, mais trois : la technique, l’ingénierie et la science.

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La fonction du technicien est simplement de savoir utiliser la meilleure technique – et donc l’outil correspondant – au bon moment. Celle de l’ingénieur est de proposer des améliorations sur les techniques, les outils, les systèmes, etc., pour accroître l’efficacité d’une activité. Celle du chercheur est d’apprendre à comprendre ou à expliquer, selon la posture choisie, quelque chose qui n’est pas nécessairement de l’ordre de la technique et des outils.

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Dans la plupart des secteurs professionnels, les formations sont organisées en fonction d’un tel schéma. Qu’en est-il pour le « documentaire?

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Resitué dans le contexte documentaire, on devrait avoir ainsi :

  • le technicien documentaire, celui qui doit savoir utiliser les techniques documentaires en fonction des tâches qui lui sont confiées ; sa formation est plus pratique que théorique même s’il lui est nécessaire d’apprendre à dépasser la simple reproduction de ces pratiques, car le monde documentaire n’est pas immuable ;

  • l’ingénieur documentaire, celui qui doit savoir (être capable d’) organiser un système de récupération de documents « utiles » en mobilisant des techniques spécifiques, anciennes et nouvelles [10][10] L’ingénieur bibliothécaire doit, lui, savoir organiser.... En bonne logique, il est plutôt issu d’un cursus scientifique si l’approche est déterministe (action sur les outils et les machines), et d’un cursus littéraire si l’approche est interactionniste (action sur les personnes et les significations) ;

  • le chercheur : s’il se situe dans le cadre des sciences exactes et appliquées, il cherche à expliquer les phénomènes liés au système technique observé ; si au contraire il travaille en sciences humaines et sociales, il cherche à comprendre les phénomènes dans le cadre du système communicationnel observé et, pour celui qui appartient à la SI, à comprendre des personnes et des significations dans une situation particulière, celle de la recherche d’information à travers tous les moyens dont l’homme peut disposer.

Mais ces trois niveaux de formation, s’ils sont faciles à identifier sur le papier, le sont moins dans le système de formation français. C’est que, selon nous, ce schéma correspond à une organisation des métiers techniques – auxquels la documentation se rattache par ses techniques et ses outils –, mais qu’il ne répond pas à la spécificité d’une activité documentaire qui travaille aussi sur les significations, ce qui requiert un niveau de formation théorique élevé. Or le même professionnel – généralement d’origine littéraire – est amené à agir à la fois sur le plan technique et sur le plan du « contenu ». Manifestement l’aspect technique est dominant, avec toutes les conséquences observables sur l’image, sur la fonction et sur la rémunération des professionnels.

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De même le contenu des formations devrait être radicalement différent du fait des finalités qui sont différentes. On devrait avoir un contenu pour la formation aux simples techniques documentaires qui porte sur les savoirs et savoir-faire nécessaires au praticien pour bien faire fonctionner un système documentaire. Un autre propre à l’ingénierie documentaire – savoirs et savoir-faire pour améliorer le système –, lequel devrait distinguer nettement entre une approche outil et une approche système. On devrait en avoir un autre bien spécifique pour la formation du professionnel « lecteur-réécriveur » (travail sur le sens) de produits informationnels. On devrait enfin en avoir un pour la recherche en « science de l’information » – et en particulier pour les formations universitaires de DEA en SI – qui mettrait l’accent sur la posture épistémologique du chercheur et, à partir de cette mise en évidence, sur sa capacité à mener « en cohérence » des travaux sur la compréhension des processus de recherche d’information.

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En outre, les savoirs à exposer dans les formations aux techniques documentaires sont pluridisciplinaires car ils relèvent d’une part des sciences de l’information et de la communication (entre autres de la médialogie et de la science de l’information) et, d’autre part, de sciences qui, comme l’informatique, s’intéressent au traitement de données et à la transmission de signaux, et qui sont totalement extérieures aux SIC. La distinction est trop bien fondée épistémologiquement pour qu’un amalgame autour de « sciences de l’information » (au pluriel) soit désormais pour nous acceptable.

Conclusion : des techniques et des sciences

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Les techniques documentaires, du fait de la diversité des savoirs, des savoir-faire, des lieux et des pratiques, du fait des manipulations techniques sur des documents et d’un travail essentiel sur le contenu même de ces documents, ne peuvent avoir une science fondatrice unique qui serait la science de l’information. En effet celle-ci, en tant que science de l’homme et de la société, ne prétend nullement expliquer – ni donc améliorer – tous les phénomènes physiques observés dans l’activité documentaire. La SI veut comprendre les modalités du processus de recherche de l’information dans une optique communicationnelle, et revendique en cela son appartenance aux sciences de l’information et de la communication. C’est une science de la compréhension.

58

Il faut donc faire appel à d’autres sciences, celles qui prennent pour objet d’étude des objets réels ou regardés comme tels, celles surtout qui les considèrent sans aucun souci de sens : l’informatique, les télécommunications, ou des sous-disciplines bien spécifiques de la médialogie comme la textologie, l’informatologie ou la documentologie, ce qui paradoxalement les rattacherait alors aux SIC, voire à la linguistique.

59

Il n’y a donc pas une technique documentaire et une science associée, mais des techniques documentaires utilisées pour retrouver les documents « utiles » et des sciences, soit explicatives des phénomènes physiques, soit compréhensives des phénomènes humains et sociaux, parmi lesquelles la science de l’information, convoquées autour de celle-ci.

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Enfin l’organisation traditionnelle d’un métier technique en trois niveaux (technicien, ingénieur et chercheur) ne semble pas adaptée à la documentation, tout simplement parce que l’on ne peut réduire la documentation à une simple activité technique. C’est aussi et, pour nous spécifiquement, une activité de contenu, d’où la nécessité de reconsidérer les niveaux de formation – à travers les contenus – et les modalités de qualification – à travers la diversité des finalités possibles.

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MAI 2001

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Texte révisé en juin 2002


Références

  • 1 –  LE COADIC Yves F. Science de l’information. In Dictionnaire encyclopédique de l’information et de la documentation, sous la dir. de Serge Cacaly. Paris, Nathan, 1997
  • 2 –  MEYRIAT Jean. Sur la documentologie. Lettre d’Inforcom, mars 1980, n° 5
  • 3 –  ESCARPIT Robert. L’information et la communication : théorie générale. Paris, Hachette-Université, 1976
  • 4 –  ATHERTON Pauline. Manuel pour les systèmes et services d’information. Paris, Unesco, 1977
  • 5 –  Manuel du bibliothécaire-documentaliste travaillant dans les pays en développement. 2e éd. Paris, AFCOSID, Presses universitaires de France, 1981
  • 6 –  GUINCHAT Claire, SKOURI Yolande. Guide pratique des techniques documentaires. Paris, Edicef, 1989
  • 7 –  GUINCHAT Claire, MENOU Michel. Introduction générale aux sciences et techniques de l’information et de la documentation. Paris, Unesco, 1990
  • 8 –  CHAUMIER Jacques. Les techniques documentaires. 9e éd. Paris, Presses universitaires de France, 2002. Coll. Que sais-je ?, n° 1419
  • 9 –  MUCCHIELLI Alex. La nouvelle communication : épistémologie des sciences de l’information-communication. Paris, Armand Colin, 2000. Collection U. Sciences de la communication
  • 10 –  LAUFER Roger. Introduction à la textologie : vérification, établissement, édition des textes. Paris, Larousse, 1972

Notes

[1]

Hubert Fondin, La Science de l’information : posture épistémologique et spécificité disciplinaire, Documentaliste - Sciences de l’information, juin 2001, vol. 38, n° 2, p. 113-122

[2]

On remarquera, après bien d’autres, que c’est la technique documentaire qui est apparue en premier, et que depuis l’on s’interroge toujours sur la science fondatrice.

[3]

Bibliothéconomie et technique documentaire sont-elles deux techniques différentes correspondant à deux métiers différents ? Ou se recoupent-elles sur le chapitre des traitements à effectuer et s’opposent-elles sur le chapitre de l’environnement ? Ou l’une – et laquelle ? – est-elle hiérarchiquement incluse dans l’autre ? Éternel débat sur ce que recouvre le mot « documentaire ».

[4]

On étendra ce questionnement au mot « documentaliste », d’où la proposition, à nos yeux judicieuse, d’utiliser le terme d’« informatiste ».

[5]

On pourrait parallèlement montrer que la bibliothéconomie doit chercher à identifier les tâches à accomplir pour atteindre l’objectif qui est de constituer le patrimoine documentaire d’un État, d’un groupe, d’un organisme, en assurant la bonne conservation des documents.

[6]

Cf. note 1.

[7]

Le titre d’un atelier de la Conférence générale de l’IFLA, « Théorie et recherche bibliothéconomique » (Paris, 1989), nous laisse particulièrement rêveur.

[8]

On constate que beaucoup d’études de médialogie, sur le livre, sur la presse écrite ou audiovisuelle, etc., sont le fait d’historiens.

[9]

Nous ne reprenons pas à notre compte l’idée selon laquelle la SI serait une interdiscipline (cf.?notre précédent article, note 1?ci-dessus).

[10]

L’ingénieur bibliothécaire doit, lui, savoir organiser un système de conservation de documents.

Résumé

Français

Dans un article récent [1], Hubert Fondin s’interrogeait sur l’objet et sur le cadre théorique de la science de l’information. Il évoquait rapidement les liens entre science et technique, entre recherche et profession. C’est précisément ce point qu’il approfondit aujourd’hui. Pour lui, il n’existe pas une technique documentaire et une science associée, mais des techniques documentaires utilisées pour retrouver les documents « utiles » et des sciences, soit explicatives des phénomènes physiques, soit compréhensives des phénomènes humains et sociaux, parmi lesquelles la science de l’information. Nous publierons dans un prochain numéro des réactions à ces analyses et d’autres points de vue sur ce sujet.

Plan de l'article

  1. 1 - « La technique documentaire » ou « les techniques documentaires » ?
    1. Technique…
    2. …documentaire
  2. 2 - La variété des savoirs et des savoir-faire
    1. Distinguer les tâches matérielles du travail sur le contenu
  3. 3 - La science fondatrice : la « science de l’information » ?
    1. La science
    2. La science de l’information comme fondement scientifique
  4. 4 - Quelles autres sciences ?
  5. 5 - La technique, l’ingénierie et la « science »
  6. Conclusion : des techniques et des sciences

Pour citer cet article

Fondin Hubert, « La " science de l'information " et la documentation, ou les relations entre science et technique », Documentaliste-Sciences de l'Information, 3/2002 (Vol. 39), p. 122-129.

URL : http://www.cairn.info/revue-documentaliste-sciences-de-l-information-2002-3-page-122.htm
DOI : 10.3917/docsi.393.0122


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