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Documentaliste-Sciences de l'Information

2003/2 (Vol. 40)

  • Pages : 60
  • DOI : 10.3917/docsi.402.0110
  • Éditeur : A.D.B.S.

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LES PAGES QUI SUIVENT ne sont pas un condensé d’une histoire de l’ADBS. La principale raison en est que celle-ci n’a pas d’histoire pour l’œil serein de l’observateur. Elle se développe normalement depuis quarante ans, elle grandit, elle rend des services de plus en plus nombreux, elle est en bonne santé ; elle connaît quelques tensions, parfois même des crises internes : tout cela est bien banal et explique sans doute qu’il n’existe pas jusqu’à présent d’histoire de l’ADBS.

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D’ailleurs écrire cette histoire sera difficile pour celui qui s’y risquera un jour ou l’autre. L’ADBS en effet n’a pas de mémoire, du moins pas de mémoire écrite, la seule sur laquelle la recherche historique puisse s’appuyer. Ce n’est pas là le moindre de ses paradoxes : ceux qui ont créé, puis fait vivre l’association de ceux dont le métier est de documenter, n’ont pas eu l’idée de documenter leur propre activité. Était-ce qu’ils fussent trop absorbés par ce qu’ils entreprenaient pour se soucier d’en laisser des traces clairement lisibles ? ou qu’au fond ils doutaient du caractère durable de l’édifice qu’ils construisaient et voulaient se consacrer seulement au présent sans regarder plus loin ? Toujours est-il que l’ADBS n’a pas d’archives dignes de ce nom. Les fondateurs n’en ont pas organisé, l’habitude paresseuse de n’en pas disposer s’est rapidement prise, des destructions un peu hâtives ont été faites lors de déménagements, et les équipes directrices successives ont eu beaucoup de peine à obtenir finalement, mais tardivement, que l’on archive au moins au siège les documents résultant des activités de l’association pour en conserver une trace [1][1] Consciente de ses lacunes, l’ADBS entreprend en ce....

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En outre, l’auteur de ces pages n’est pas un historien. Il n’en a pas la culture ni les méthodes. Il est seulement un membre de l’association presque depuis sa création, et il y a à plusieurs reprises exercé des fonctions de responsabilité. C’est à ce seul titre qu’il est maintenant conduit à se demander dans quelle mesure les initiatives qu’il a eu à prendre, et les démarches de l’association, ont été en quelque sorte dictées par l’environnement (l’évolution de la société, la progression des outils techniques), ou si elles ont manifesté une certaine liberté de choix qui a pu infléchir de quelque manière cet environnement lui-même. Bien entendu ce n’est pas le sort d’un individu ou d’une fonction qui nous intéresse ici, mais celui d’une association : comment a-t-elle trouvé (ou conquis) sa place dans l’univers où ses parents la faisaient naître, comment a-t-elle conservé cette place ?

1 - L’enfance et la jeunesse

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L’association est créée en 1963 dans un monde qui semble accueillant à la documentation. Ce champ d’activité a gagné son nom, et du même coup sa légitimité, il y a peu d’années. Le livre-phare de Paul Otlet, Traité de documentation, date de 1934 et c’est en 1951 que Suzanne Briet publie son manifeste Qu’est-ce que la documentation ? Entre temps, les esprits ont bien évolué ; la guerre mondiale elle-même a modifié les habitudes mentales. Les efforts consacrés par les belligérants pour obtenir et contrôler une documentation très spécialisée ont mis en lumière l’importance qu’elle pouvait représenter. Sa nécessité pour la reconstruction industrielle de l’Europe était flagrante. Les moyens très considérables consacrés par le gouvernement des États-Unis à améliorer les infrastructures de l’information scientifique et technique, dès le début des années soixante, ne pouvaient manquer d’attirer l’attention et de stimuler l’imagination des milieux dirigeants français. De nombreux centres ou services de documentation sont installés dans cette période ; toutes les entreprises d’une dimension suffisante veulent avoir le leur. Par la force des choses, les effectifs des personnels qui y consacrent leur activité ne cessent d’augmenter.

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Deux événements, de portée différente, viennent justement en 1963 de marquer cette entrée de la documentation dans le monde des professions « respectables » : la très officielle Documentation française publie ce qu’on appelle le « Rapport Boutry », en fait le rapport d’un comité Documentation institué en 1959 par la Délégation générale à la recherche scientifique et technique ; et le grand éditeur scientifico-technique Gauthier-Villars lance la collection Documentation et information, où seront publiés plusieurs livres importants.

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On pourrait donc dire, en s’appuyant sur ces faits : si, en 1963, quelques documentalistes s’accordent pour créer une association nationale, c’est qu’ils se sentent assez nombreux pour se faire collectivement reconnaître une place convenable dans la société. D’autant plus que leurs ambitions ne sont pas minces : rien de moins qu’« assurer la promotion et le développement de tous ceux qui exercent une activité documentaire ».

Regrouper les professionnels…

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Mais on pourrait dire aussi qu’ils sont poussés à se regrouper parce qu’ils se rendent compte que l’union est la seule force dont ils disposent, parce qu’ils se sentent isolés là où ils travaillent, minoritaires face à des professions bien organisées et mal acceptés par ceux qui occupaient avant eux le terrain, peu considérés par ceux à qui ils rendent des services que la comptabilité ne sait pas (à cette époque) analyser. Cet aspect non négligeable de compétition entre professions peut être illustré par la création, toujours la même année 1963, de l’École nationale supérieure des bibliothécaires (ENSB), dont les futurs diplômés auront immédiatement la qualité de fonctionnaires. En revanche, si les documentalistes bénéficient bien, et depuis 1950, d’un établissement d’enseignement officiel, quoique extérieur à l’Université, l’Institut national des techniques de la documentation (INTD), rattaché au Conservatoire national des arts et métiers, les diplômés qui en sortent sont ignorés de la Fonction publique, et doivent trouver des emplois dans le secteur privé, où ils sont d’ailleurs appréciés. Les quelques documentalistes que l’État recrute de temps à autre, au bénéfice seulement de trois ministères, sont choisis par la voie d’un concours qui privilégie la culture générale et la capacité de s’exprimer, mais ignore les compétences techniques.

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Or ce sont bien les techniques classiquement appelées documentaires qui sont enseignées à l’INTD, comme son nom le promet. Les élèves y apprennent à acquérir des documents, à les cataloguer, les indexer, les analyser en y appliquant des classifications, à les sélectionner, les classer, les communiquer, les reproduire. Ce sont en effet les tâches qu’ils auront à exécuter dans les centres de documentation où la plupart trouveront au moins leur premier emploi. Ils y remplaceront progressivement les autodidactes qui assumaient les mêmes fonctions dans la génération précédente, celle pour qui la formation sur le terrain avait dû tenir lieu d’école.

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En 1963 encore, les documentalistes n’ayant pas reçu de formation systématique à leur métier sont nombreux. Devant cette situation l’ADBS naissante accorde naturellement une priorité, qui ne leur a jamais été contestée depuis, aux actions visant à améliorer les compétences professionnelles de ses membres – et de leurs collègues. Dès qu’elle s’en estime capable, elle commence à organiser des sessions de formation ; la première, en 1968, porte sur « Les techniques de l’informatique au service de la documentation ». Elle est au départ d’une longue série, qui ne cesse de s’enrichir et de se diversifier au long des années. L’ADBS est ainsi devenue une importante institution de formation permanente, contribuant activement au développement professionnel des documentalistes et élevant par là-même le niveau et le prestige de la profession.

Recenser leurs besoins…

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On n’en est pas là en 1963 : il faut commencer par recenser les besoins des professionnels très dispersés auxquels on se propose d’être utiles, et les forces disponibles pour l’entreprendre. Très rapidement une enquête nationale est conçue et réalisée : « Situation et traitement des documentalistes en France ». Les résultats en sont publiés dans une modeste brochure portant ce même titre et présentée comme numéro spécial, en 1964, d’une revue intitulée Documentaliste, qui n’a pas encore de numéro ordinaire, et qui ne semble ambitionner qu’une périodicité annuelle. C’est un premier moyen de donner quelque cohésion à des professionnels très dispersés, dont personne ne connaît le nombre et qui sont encore très loin de constituer une communauté. En outre le fait est symbolique : l’association a consacré sa première publication aux documentalistes, c’est-à-dire aux personnes qui font exister l’activité documentaire, confirmant ainsi son choix initial, reflété dans le nom qu’elle s’est donné, d’être un regroupement de personnes, au service de ces personnes, et non pas une société de documentation.

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Mais il est essentiel aussi de connaître l’état et les possibilités de développement de la profession que l’on exerce, surtout à un moment où cette profession jeune encore vient de s’engager dans la voie de mutations qui vont devenir permanentes et de plus en plus rapides. C’est pourquoi le deuxième « numéro spécial », 1er trimestre 1966, de la revue Documentaliste s’intitule « L’Automatisation documentaire en France : méthodes, expériences, réalisations ». Il sera suivi bientôt, en 1971 puis en 1974, lorsque Documentaliste sera devenue une véritable revue, de deux autres numéros spéciaux portant le même titre (le terme « informatique documentaire » n’apparaît qu’en 1968, et ne s’imposera pas d’emblée). La comparaison des trois recueils permet de mesurer l’ampleur des progrès réalisés en quelques années.

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Déjà en 1963 des recherches et des expériences sur l’automatisation de certains travaux documentaires, en y employant des machines à cartes perforées ou à bande perforée, des sélecteurs photographiques, et même des ordinateurs électroniques, avaient commencé à être conduites en France, malgré notre retard sur d’autres pays, notamment les États-Unis. Elles arrivent maintenant au stade des applications. Pendant la quinzaine d’années qui suivent la création de l’ADBS, les techniques documentaires traditionnelles se développent et se complexifient considérablement ; elles mettent de plus en plus souvent à profit les ressources apparemment inépuisables de l’ordinateur. De grandes banques de données se constituent. On apprend à les interroger à distance, grâce à l’installation de réseaux de transmission, nationaux ou internationaux. Des réseaux spécialisés montrent leur efficacité dans de nombreux domaines. Tous les secteurs d’activité s’en trouvent modifiés, la documentation peut-être plus que d’autres. En 1978, un an après que s’est tenu à Londres le premier Congrès Online, Nora et Minc publient leur rapport sur L’Informatisation de la société : un large public est appelé à s’associer à la réflexion sur les mutations en cours, qui ne sont plus un objet de discussion pour les seuls experts.

… pour créer une vraie communauté des documentalistes

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Dans ces conditions l’ADBS se trouve d’emblée confrontée à un double problème. D’une part il lui faut renforcer ou compléter les compétences techniques de ses membres, en y ajoutant la connaissance des nouveaux outils et procédés que leur promet le progrès technique. D’autre part elle doit prendre garde à ce que ce progrès lui-même n’élargisse pas la fissure qui existe parmi ses membres entre les « riches » et les « pauvres » en ressources informationnelles ; c’est-à-dire les privilégiés qui travaillent dans de gros organismes, seuls capables d’acquérir les outils sophistiqués et coûteux nécessaires pour rester à la pointe du progrès (ils se trouvent en majorité en région parisienne), et tous ceux qui, dans à peu près toutes les régions, doivent se contenter des instruments et des moyens limités dont dispose le petit centre qui les emploie.

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Le remède choisi contre ces deux faiblesses initiales est d’utiliser au mieux les moyens de communication qu’il est possible d’instituer. On va à la rencontre des adhérents en leur envoyant, outre la revue Documentaliste, une circulaire trimestrielle bientôt devenue le bulletin mensuel ADBS Informations. On leur donne des occasions de se rencontrer : on organise de temps à autre, puis de plus en plus souvent, des journées généralement appelées « d’information », parfois « d’étude » ; on prend l’habitude de réserver chaque année dans le cadre du SICOB (Salon international de l’informatique, de la communication et de l’organisation de bureau) une journée entière, la « Journée des documentalistes », à des exposés et discussions sur des sujets professionnels d’actualité. En 1974, on réussit à organiser le 1er Congrès national français sur l’information et la documentation, qui est un succès (il sera suivi de beaucoup d’autres). Pour que ces initiatives ne favorisent pas trop les Parisiens, on aide au développement de groupes régionaux, qui se proposent de mettre en œuvre, à leur échelle, la même stratégie.

La profession de documentaliste

Dans le Rapport de l’ADBS sur les problèmes de la documentation (1970), un chapitre évoque la question du statut et de la formation des professionnels de l’I&D (p. 26-28).

« Si la documentation […] a une existence relativement récente, et si le besoin en procédés et en équipements spécialement conçus pour l’organisation documentaire a été ressenti avant la seconde guerre mondiale, celui de disposer d’un personnel adapté à ces tâches, d’inventorier ses attributions normales dans l’entreprise et de la situer dans une hiérarchie est beaucoup plus récent encore.

« En outre, […] elle est composée d’éléments jeunes et à dominante très largement féminine […]. Ces constatations expliquent déjà en partie les difficultés éprouvées jusqu’ici par la profession pour s’imposer dans l’entreprise. À ces facteurs, s’ajoutent des motifs de difficultés qui relèvent du manque d’esprit de corps des documentalistes eux-mêmes, et sont dus soit à la nature de leur travail : diversité des tâches, éparpillement et morcellement des services, faiblesse numérique des effectifs de la plupart des unités […], soit à la nature de leur formation.

« Il n’existe pas, en effet, de filière unique ni même de formation technique valable, aux différents niveaux auxquels elle devrait intervenir. Peu d’écoles, rien ou presque dans les universités, pas ou presque pas d’enseignants qualifiés. […] Ainsi, jusqu’à présent, les documentalistes français se sont formés comme ils ont pu, où ils ont pu et on comprendra que cette diversité d’origine, si elle est loin d’être mauvaise en soi, a par contre été peu favorable à la naissance et à l’affirmation d’un “ esprit “ professionnel, garant de sa représentation dans l’entreprise.

« L’employeur, qu’il appartienne au domaine public ou privé, se refuse souvent à prévoir des dispositions particulières de carrière pour une catégorie de salariés aussi réduite en effectif, à dominante féminine (risque d’absentéisme et charges sociales plus élevées), ayant, de surcroît, le caractère d’” improductif “. C’est sans doute ce qui explique qu’actuellement encore le personnel exerçant une activité documentaire n’a pas toujours le titre de documentaliste.

« Cependant, depuis une dizaine d’années, grâce à la naissance d’un courant d’opinion favorable, et plus récemment avec la création de l’ADBS […], sous la poussée, en outre, des nécessités et des effectifs, des efforts soutenus ont permis d’améliorer sur plusieurs points : la réflexion, la concertation et l’action de la profession.

« La conjonction de ces phénomènes se traduit par l’amorce de discussions en vue d’aboutir à des accords sur le contenu des activités, sur les programmes de carrière, sur des barèmes de rémunération. Dans l’état actuel des choses, et en attendant que puisse être conçu, au plan national, un véritable statut de la profession, ces accords interviennent le plus souvent dans le cadre de conventions collectives.

« Dans cette perspective, la profession envisage de mettre au point très vite des éléments types ou standards de conventions collectives destinés à servir de références et à s’intégrer à celles qui sont muettes ou incomplètes sur le chapitre des documentalistes et compte mener une campagne active dans ce sens. »

Le documentaliste face à l’évolution des techniques

Un autre chapitre du même rapport se penche sur l’évolution des techniques (p. 36-37).

« Depuis une dizaine d’années, de nouveaux moyens techniques sont entrés progressivement dans l’arsenal documentaire, qu’il s’agisse de l’outillage matériel, dont la puissance a été considérablement multipliée par l’apparition des machines de traitement électronique de l’information et par le développement de procédés de reproduction économiques, ou des instruments intellectuels, méthodes d’exploitation et de diffusion, et langages documentaires associés. Malheureusement, l’évolution intellectuelle n’a pas suivi le rythme des progrès accomplis par le matériel. D’ailleurs, celui-ci était d’abord conçu - à de très rares exceptions […] près - en vue d’autres applications plus immédiatement rentables que les applications documentaires, auxquelles il ne fut pas toujours, de ce fait, très bien adapté.

« Ce décalage entre la méthode et la technique s’explique probablement par un réflexe d’abord de crainte, de la part des documentalistes et bibliothécaires, devant l’irruption dans leurs activités traditionnelles de machines et techniques dont ils ignoraient tout, puis par un réflexe de défense, né de leur déception devant les résultats des premières expériences […]. Ce réflexe n’a pas complètement disparu, et l’on rencontre des enthousiastes inconditionnels de la première heure chez qui l’optimisme initial a fait place à un pessimisme non moins irraisonné : ils refusent de constater que les progrès accomplis dans l’intervalle […] entrouvrent maintenant les voies qu’ils avaient trouvées fermées il y a quelques années.

« Heureusement, des individus plus hardis, des organismes assez riches ou éperonnés par la nécessité, n’ont pas hésité à défricher assez tôt les voies nouvelles […]. Parmi les réussites, se distinguent particulièrement ceux qui se sont sagement contentés d’automatiser, d’abord et avant tout, la production de leur bulletin bibliographique, plutôt que de viser uniquement à alimenter et interroger automatiquement une vaste mémoire mécanique, photographique ou magnétique.

« Pourtant, ces pionniers n’ont guère été écoutés, et leur exemple n’a pas empêché nombre de débutants de s’engager […] dans les voies abandonnées depuis longtemps, pour découvrir, cinq ou dix ans après les autres, les mérites des solutions les plus raisonnables.

« La raison profonde en est qu’un dialogue sincère ne s’est jamais véritablement établi entre les documentalistes et les fournisseurs de matériel. Il n’est pas davantage ouvert, actuellement, avec la caste des informaticiens, qui s’est constituée entre temps. Or, les seules véritables réussites enregistrées l’ont été par des équipes dans lesquelles des praticiens documentalistes et informaticiens étaient étroitement associés, non là où des documentalistes se sont aveuglément confiés aux fournisseurs, ni là où des informaticiens se sont lancés dans l’aventure documentaire sans (et parfois contre) le service de documentaire.

« De telles équipes sont et demeureront l’exception. Elles se verront remplacer, dans l’avenir, par l’apparition d’une catégorie nouvelle de spécialistes en informatique documentaire, associant les deux formations indispensables. »

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Au total, pendant cette première période, les responsables et animateurs de l’ADBS ont beaucoup agi ; mais ils ont surtout agi sur l’ADBS elle-même, c’est-à-dire sur ses membres. Ils ont préparé la cohésion d’une communauté qui n’existait pas, ils ont donné un visage à une profession que l’on ne pourra plus ignorer. Ils n’ont pu être qu’observateurs des avancées considérables que réalisaient d’autres pays ; mais ils les ont fait le mieux possible connaître à leurs collègues, de sorte que la documentation en France se trouve en quelque sorte mise à niveau. Ils n’ont pas négligé pour autant de lui assurer une place et de la faire reconnaître comme un interlocuteur normal des pouvoirs publics. Un marché d’étude est passé en 1975 avec le CEREQ (Centre d’études et de recherches sur les qualifications) pour une enquête sur la fonction documentaire. Des contacts sont pris dès après sa création en 1973 avec le BNIST (Bureau national de l’information scientifique et technique), premier organisme officiel français à avoir une compétence en matière de politique de l’information scientifique au sens large. Ainsi se crée une tradition bien approfondie par la suite.

2 - L’adolescence

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L’ADBS a quinze ans en 1978, c’est-à-dire pendant les quelques années où se produit un des événements les plus riches de conséquences pour toutes les activités du secteur tertiaire, en particulier pour la documentation : l’avènement du micro-ordinateur. Les modalités du travail quotidien en sont complètement changées et en peu de temps des possibilités qui jusque là n’étaient même pas envisageables s’offrent à tout professionnel ; en particulier, celle de pouvoir consulter depuis son bureau de multiples banques de données, notamment américaines. La même machine permet de construire des index, d’éditer des bibliographies, de faire de la recherche rétrospective ou de la diffusion sélective de l’information. Toutes les techniques documentaires sont affectées par l’introduction de ce nouvel outil, mais on constate vite qu’il faut bien le connaître pour bien l’utiliser, et la technicité de l’activité documentaire en devient plus apparente. Et chaque documentaliste disposant d’un micro-ordinateur, ce qui sera bientôt le cas de la majorité, peut réaliser ces opérations de manière autonome.

Mobiliser pour la diffusion des nouvelles technologies auprès des professionnels

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L’ADBS ne tarde pas beaucoup à prendre la mesure de cette novation. Elle continue, en 1981-1982, à organiser des journées autour des techniques documentaires classiques, les bases de données, les logiciels d’interrogation, les langages documentaires, les microformes ; et d’autres sur la place et le rôle des professionnels de la documentation. La Journée des documentalistes organisée dans le cadre du SICOB 1982 est consacrée aux « nouveaux moyens de diffusion de la documentation », sans que le programme fasse allusion au micro-ordinateur. Mais déjà un groupe régional, celui de Champagne-Ardenne, a organisé en mars 1982 une journée sur « Micro-informatique et documentation », et au prochain SICOB, celui de 1983, la Journée des documentalistes, sur « L’Informatisation documentaire en France », en même temps que sort de presse un livre sous le même titre, fait une place à une intervention sur « Une voie pour l’informatisation : les micro-ordinateurs ».

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L’initiative la plus importante vient d’un autre groupe régional, celui d’Île-de-France Sud et Ouest. Il propose en octobre 1982 une journée d’étude sur « Les applications des micro-ordinateurs à la documentation : mythe ou réalité ». C’est un succès, qui montre bien la curiosité des professionnels pour toute innovation qui peut leur permettre d’améliorer la qualité des services qu’ils rendent. Une deuxième « Journée Microdoc » est proposée en 1984. Elle peut apporter des réponses à beaucoup des questions qui se posaient deux ans plus tôt, tant l’usage des micros s’est répandu et banalisé entre temps ; mais beaucoup d’aspects de cette nouvelle technologie restent à étudier et d’exemples à analyser. Aussi la journée Microdoc devient-elle une institution, et a lieu presque chaque année jusqu’en 1994. Le micro est alors tellement bien implanté qu’on le rencontre dans toute réflexion sur une activité documentaire, et qu’il n’est plus utile de le traiter à part.

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Dans un domaine aussi technique, l’ADBS en tant que telle n’a pas de contribution à apporter. Mais elle a joué un rôle important pour diffuser les connaissances nouvelles et intéresser à leur développement son public, qui est très central pour les industriels de ces machines et des logiciels dont elles ont besoin. L’ADBS utilise pour cela tous les moyens dont elle dispose, publie régulièrement dans Documentaliste - Sciences de l’information des notices sur toutes les nouveautés de ce secteur, en tient compte dans ses programmes de formation continue et dans ceux du Congrès IDT (notamment IDT 85), aide à la constitution de clubs d’utilisateurs. En outre, elle introduit dans le débat une préoccupation que l’on rencontre rarement exprimée ailleurs : celle des problèmes humains qui se posent aux opérateurs de ces machines, utilisateurs et documentalistes. Au total, ce mode d’action pourrait se caractériser comme une mobilisation au bénéfice de ce qui apparaît comme un progrès pour la profession.

Des ombres et des avancées

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Comme tout tableau, celui-ci n’est pas sans ombre. Des difficultés et des incertitudes subsistent, et l’ADBS est bien placée pour le savoir. Il a fallu des années de discussion entre ses membres les plus compétents pour qu’elle réalise enfin l’informatisation de son propre siège, et une décision n’a finalement été prise que sous la pression exercée par les besoins impératifs du service de formation continue. Mais rien n’empêche de considérer que son adolescence s’est déroulée sans crise véritable, rien de plus que quelques tensions internes provoquées par les aspirations de certains groupes régionaux à une autonomie plus grande, notamment en matière de gestion financière.

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Sur d’autres terrains en revanche, elle se manifeste comme un acteur de premier rang. Elle affirme de plus en plus sa présence auprès des grands organismes qui ont mission de définir et impulser une politique française de l’information, MIDIST après BNIST, DBMIST puis DIST… Elle joue auprès d’eux le rôle d’une force de proposition, et aussi d’exécution lorsqu’elle est contractuellement chargée par eux de certaines études ou enquêtes. Elle poursuit par ailleurs ses efforts (sans succès pour le moment, on le sait) pour obtenir une situation statutaire convenable des documentalistes dans les corps de la Fonction publique.

Figure 1

Jean Meyriat. Mars 1981 - Juin 1985

L’ordonnateur. Approché par Pierre Pelou qui ne s’était engagé que pour une seule année, Jean Meyriat, directeur des services de documentation de « Sciences Po », déjà vice-président à la fin du mandat d’Eudes de La Poterie, poursuit l’action entreprise. Son premier objectif est de « consolider l’association et remédier aux dysfonctionnements qui avaient tant gêné [ses] prédécesseurs ». L’association, grandie de façon anarchique et désordonnée, doit faire face à différents problèmes : un problème d’argent avec les régions qui conçoivent mal de financer leurs initiatives locales alors qu’elles contribuent au budget par leurs adhésions, et un problème de personnes (« quelques personnes des origines avaient du mal à travailler avec les nouveaux venus »). La nécessité de structurer et d’organiser s’impose : « Il ne s’agissait pas d’inventer mais plutôt de normaliser, de mettre en ordre ».

Les faits marquants de sa présidence :

  • la professionnalisation de l’association « qui dérivait parfois dans l’amateurisme », et l’embauche systématique de personnes qualifiées pour prendre en charge les tâches que les bénévoles ne peuvent plus assurer. Auparavant, la formation continue et les publications reposaient entièrement sur les bénévoles

  • l’insertion de l’ADBS dans des réseaux internationaux comme la FID, le groupe WERTID (ancêtre de l’ECIA), etc.

  • le premier congrès IDT en région (Grenoble, 1983)

  • le vote de la limitation du nombre de mandats pour les membres du Conseil d’administration.

Jean Meyriat assainit et consolide l’ADBS. Son action en interne permet de structurer l’association, de régler les dysfonctionnements et de renforcer le poids des régions. À l’extérieur, son action se mesure en terme de rapprochement avec différentes institutions professionnelles internationales. Il lègue ainsi à son successeur une association stabilisée au devenir prometteur.

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Mais l’adolescence ne dure que quelques années. Elle ne préfigure pas l’avenir.

3 - L’âge adulte

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Quand devient-on adulte ? Si la question se posait pour l’ADBS, elle trouverait à nouveau sa réponse dans un phénomène qui échappe tout à fait à sa capacité d’influence : la naissance, que l’on peut à peu près dater de 1989, puis la propagation extrêmement rapide du phénomène Internet. À nouveau, mais cette fois beaucoup plus rapidement que dix ans plus tôt, l’ADBS se mobilise pour s’informer et informer ses membres sur le nouveau monde qu’on vient de découvrir, sur toutes les promesses qu’il recèle, sur les expériences qui en ont déjà été faites. Elle y emploie toute la batterie de moyens qui a déjà été décrite, et qu’il est inutile de répéter ici. Elle s’investit elle-même dans cette aventure : elle propose très rapidement des outils nouveaux, une liste de diffusion, adbs-info, ouverte dès l’été 1994, et un an plus tard la première version d’un site web qui en a connu quatre à ce jour (www. adbs. fr).

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En revanche, il est intéressant de souligner que cette bataille pour une cause importante, mais vite gagnée, n’absorbe pas toutes les énergies de l’ADBS. Elle a réalisé depuis quelques années des progrès considérables. Le nombre de ses adhérents a presque doublé, grâce à la volonté persévérante de ses équipes dirigeantes mais aussi parce qu’elle a su convaincre un nombre important de documentalistes de l’efficacité de son action et de l’intérêt pour chacun de rejoindre une équipe gagnante. Ses moyens accrus lui ont permis de consolider son infrastructure en embauchant un personnel très compétent, d’augmenter le nombre de ses sessions de formation continue (dont le catalogue annuel constitue maintenant un épais fascicule), de tenir chaque année cinq ou six journées d’étude nationales (sans compter les nombreuses manifestations organisées par les groupes régionaux), de nourrir une véritable (petite) maison d’édition, etc.

Promouvoir, perfectionner et faire reconnaître les professionnels de l’information : en France…

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Contentons-nous ici d’évoquer un des volets les plus spécifiques, depuis ses origines, de l’activité de l’ADBS : ses efforts pour la promotion, le perfectionnement, la reconnaissance sociale des professionnels de l’information. Dès ses débuts, elle a institué une Commission des problèmes professionnels, qui a continué d’exister sous plusieurs noms en se subdivisant et en donnant en particulier naissance à la Commission des métiers et qualifications. Celle-ci a réalisé à plusieurs reprises des enquêtes sur les salaires des documentalistes et a suivi plusieurs questions connexes. L’attention de l’ADBS s’est particulièrement portée sur la situation des documentalistes employés par des administrations publiques. Après des années de discussions et d’interventions diverses auprès des ministères intéressés, une négociation sérieuse s’engage enfin en 1996-1997, conduite avec acharnement par une Commission des statuts créée à cet effet. Elle débouche enfin, à la fin de 1997, sur la création d’un corps de chargés d’études documentaires au sein de la fonction publique d’État.

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Quant aux professionnels exerçant dans le secteur privé, plus nombreux au total, il ne s’agit pas pour eux de statut, mais de reconnaissance de leurs qualifications. Le président de l’ADBS lance à leur intention, en 1992, l’idée d’instituer une certification des niveaux de qualification, qui serait délivrée par l’association selon une procédure très rigoureuse et situerait chaque professionnel le désirant à un niveau déterminé sur une échelle de compétences préétablie, en fonction d’un référentiel des compétences lui-même préétabli et largement rendu public. L’idée est acceptée par les instances responsables de l’ADBS, elle est mise en musique dans le courant de 1993, et la première session de certification peut se tenir au printemps de 1994.

…et en Europe

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Depuis plusieurs années, l’ADBS a renforcé ses connexions internationales, particulièrement dans le cadre de l’ECIA (Conseil européen des associations de l’information). Les associations-sœurs des différents pays sont intéressées par l’initiative de l’ADBS. Elles décident de s’informer réciproquement et de s’entraider dans toute entreprise du même ordre, et elles préconisent de chercher un appui auprès de la Commission européenne. Plusieurs d’entre elles s’engagent sans attendre dans la voie qu’a ouverte l’ADBS : l’association espagnole SEDIC inaugure sa propre certification en 1997, et l’allemande DGI la sienne en 2001.

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L’occasion d’approcher la Commission européenne se présente en 1997. L’ECIA répond à un appel d’offres et son projet est retenu ; l’ADBS en est le promoteur. Ce projet s’appelle DECIDoc (Développer les eurocompétences pour l’information et documentation). Sa réalisation est confiée à un consortium de neuf associations professionnelles d’autant de pays européens, l’ADBS en ayant la responsabilité globale. Il comporte trois volets : identifier les compétences que doit posséder, à un niveau déterminé, un professionnel européen de l’information ; définir à quelles conditions et selon quels procédés d’évaluation des systèmes nationaux de certification des compétences peuvent être suffisamment compatibles pour permettre la reconnaissance de ces certificats d’un pays européen à l’autre ; fournir le modèle d’une formation multilingue à distance utilisant la voie électronique pour aider des professionnels à acquérir les compétences dont ils auraient constaté l’absence ou l’insuffisance.

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Prévu pour durer trois ans, le projet a été exécuté entre le début de 1998 et les premières semaines de 2000. Son résultat le plus visible a été la rédaction de l’Euroréférentiel I&D : référentiel des compétences des professionnels européens de l’information et documentation qui, publié originellement en français et en anglais, a rapidement été traduit en sept autres langues européennes. L’ECIA, considéré comme l’auteur collectif de ce guide, a reconnu la nécessité de le tenir à jour de façon régulière et a prévu un dispositif approprié à cet effet.

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Le travail pour DECIDoc avait fait apparaître le désir de plusieurs pays de disposer aussi d’un mécanisme de certification. Aussi l’ADBS a-t-elle pris l’initiative de soumettre un nouveau projet à la Commission européenne, qui l’a accepté et contribue à son financement pour une période de deux ans, de novembre 2002 à octobre 2004. Ce nouveau projet, CERTIDoc, vise à instituer une certification des niveaux de compétence qui soit européenne, ayant pour les certifiés la même valeur dans tous les pays dont l’association professionnelle aura adhéré au système. Le certificat serait délivré par un certain nombre d’organismes agréés, suivant la même procédure et utilisant les mêmes critères d’évaluation, en s’appuyant sur le même référentiel.

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Le consortium chargé d’exécuter le projet est plus réduit et moins homogène que le précédent. Il comprend seulement trois associations professionnelles (celles qui ont déjà instauré chez elles une certification), un département d’université et un bureau d’ingénieurs conseils. Le projet s’organise en six phases dont la première a déjà été menée à bien. Il s’agissait d’une enquête par questionnaire auprès des associations de l’information dans tous les pays d’Europe, afin de savoir dans lesquels existe déjà une (ou plusieurs ?) certification(s), et pour les autres de connaître leur opinion sur l’éventualité d’une certification européenne dans le domaine de l’information.

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Les phases suivantes, dont trois sont déjà engagées, couvrent la rédaction des règlements de la certification ; la mise à jour de l’Euroréférentiel des compétences ; la mise au point d’un logiciel d’auto-évaluation des niveaux de compétence couplé à une base de données sur les formations offertes dans les pays participants à qui veut acquérir ou améliorer telle ou telle compétence ; un test de l’acceptabilité du système proposé sur un large panel représentant toutes les catégories d’utilisateurs ; enfin la formation des premiers personnels de la certification (membres des commissions, évaluateurs, etc.) qui à leur tour formeront ensuite les personnels futurs.

Jouer un rôle moteur dans l’Europe des compétences

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En s’engageant dans ces projets, l’ADBS est bien fidèle à sa vocation, en même temps qu’à sa volonté de jouer un rôle moteur dans l’Europe des compétences.

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Il n’appartient pas à une association professionnelle de courir en avant-garde du progrès technique (pas plus qu’il ne lui convient d’être en retard sur lui). Sa vocation est d’être médiatrice entre les progrès qu’elle estime positifs et ses membres, d’informer ceux-ci aussi rapidement que possible, d’assurer en quelque sorte pour eux une veille technologique et de leur donner des moyens de réfléchir aux innovations, d’en discuter, de les expérimenter. Elle joue ainsi un rôle actif dans le développement professionnel de ses membres, tout en élevant le niveau de la profession. Et si elle est européenne, elle le fait autant que possible en concertation avec les associations-sœurs européennes.

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L’action qui en revanche lui est propre, c’est celle qu’elle prend l’initiative d’exercer pour le bénéfice de ses membres, en travaillant pour améliorer leur statut, rehausser leur image, stimuler leur esprit d’initiative. Tout cela aussi doit maintenant se faire à l’échelle européenne.

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Telle est la ligne qu’au fond l’ADBS a patiemment suivie depuis quarante ans avec une appréciable continuité qui relativise de petits accidents de parcours.

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AVRIL 2003

Notes

[1]

Consciente de ses lacunes, l’ADBS entreprend en ce moment de reconstituer les archives relatives à sa jeunesse et son adolescence. (Ndlr)

Résumé

Français

Comment l’Association des professionnels de l’information et de la documentation (ADBS) s’est-elle installée dans l’univers où elle est née, comment y a-t-elle consolidé ses positions ? Cet article voudrait préciser dans quelle mesure les initiatives que l’ADBS a pu prendre, au cours des quarante années de son existence, ont été dictées par l’environnement – évolution de la société, progression des outils techniques – ou ont manifesté une liberté de choix qui a pu infléchir cet environnement. Il met l’accent sur les priorités successivement accordées par l’association à la diffusion des nouvelles technologies, puis à la promotion et à la reconnaissance des professionnels de l’information.

Plan de l'article

  1. 1 - L’enfance et la jeunesse
    1. Regrouper les professionnels…
    2. Recenser leurs besoins…
    3. … pour créer une vraie communauté des documentalistes
  2. 2 - L’adolescence
    1. Mobiliser pour la diffusion des nouvelles technologies auprès des professionnels
    2. Des ombres et des avancées
  3. 3 - L’âge adulte
    1. Promouvoir, perfectionner et faire reconnaître les professionnels de l’information : en France…
    2. …et en Europe
  4. Jouer un rôle moteur dans l’Europe des compétences

Pour citer cet article

Meyriat Jean, « Témoin ou acteur ? L'ADBS en son temps », Documentaliste-Sciences de l'Information, 2/2003 (Vol. 40), p. 110-117.

URL : http://www.cairn.info/revue-documentaliste-sciences-de-l-information-2003-2-page-110.htm
DOI : 10.3917/docsi.402.0110


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