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Documentaliste-Sciences de l'Information

2003/2 (Vol. 40)

  • Pages : 60
  • DOI : 10.3917/docsi.402.0142
  • Éditeur : A.D.B.S.

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QUE SERA LA DOCUMENTATION dans dix, vingt ou quarante ans ? Je n’ai que des notions limitées en matière de lecture dans le marc de café et la dernière boule de cristal que j’ai sollicitée est restée désespérément muette. Je suis donc d’ordinaire peu outillé pour répondre à ce type de question. Cependant, l’inspiration clairvoyante peut jaillir du cerveau le plus rationnel s’il a l’humilité de placer ses neurones en résonance avec nos plus grands sages. Le premier qui me vient à l’esprit s’appelle Pierre Dac. C’est donc lui qui inspirera cette réflexion sur l’« évolution de la profession ».

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Pierre Dac a dit des choses aussi pertinentes que définitives sur la vie en général, et la mort en particulier. Une de ses « pensées » [1][1] Pierre Dac, Pensées, préf. de Louis Leprince-Ringuet,... s’applique parfaitement à notre secteur : les documentalistes « ont l’avenir devant eux (elles), mais ils (elles) l’auront dans le dos chaque fois qu’ils (elles) feront demi-tour. »

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Cet aphorisme résume exactement la situation des documentalistes. Leur avenir me paraît en effet radieux, voire plus que radieux. Ils devraient être, à mon sens, les grands gagnants de la mutation profonde de notre société postindustrielle vers la société de l’information : budgets en augmentation, embauches multipliées, salaires en hausse. Sans parler de la reconnaissance et de l’estime de leurs dirigeants. Bien sûr, et vous vous en doutez, il y a un « mais ». Tout n’est certes pas aussi rose. Avant d’explorer pourquoi, examinons d’abord en quoi « les documentalistes ont l’avenir devant eux ».

1 - L’avenir des documentalistes est radieux…

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Grâce au développement croissant de l’informatique, et tout particulièrement d’Internet, l’information n’a jamais été aussi facile à rendre publique. Pour un coût modique, chacun peut publier tout ce qu’il souhaite sur un média qui permet à quiconque sur la planète – ou presque – d’y accéder, pour un coût tout aussi faible. Le modèle technologique et juridique du web étant ouvert (merci monsieur Tim Berners-Lee), jamais autant d’informations n’ont été disponibles pour tout un chacun.

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Parallèlement, le besoin d’information n’a jamais été aussi fort. Chacun étant connecté à Internet sur son poste de travail, l’idée que l’information utile est potentiellement à quelques clics de distance devient une évidence. Le cadre moyen peut se dire : « Si mes enfants peuvent préparer leur exposé de sciences naturelles en cherchant pendant quelques minutes sur Internet, je dois pouvoir retrouver sur l’intranet de mon entreprise les notes du service juridique qui m’aideraient tant dans la préparation de ma réunion de mardi après-midi. »

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Dans un contexte professionnel, jamais l’information pertinente n’a été autant perçue comme indispensable. Mais, simultanément, jamais la fameuse « loi TITI » ne s’est aussi bien appliquée. La loi TITI ? « Trop d’information tue l’information » ! Ce principe que nous connaissons bien, tout le monde en prend conscience aujourd’hui : plus il y a d’information disponible, moins l’information pertinente est accessible. L’information disponible génère son propre bruit qui en réduit l’accès.

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Disponibilité et accessibilité : il est important de bien saisir la nuance entre ces deux concepts. Publier une information sur Internet, c’est la rendre disponible. S’assurer que celui qui la recherche trouvera facilement cette information, c’est la rendre accessible. La disponibilité est un concept binaire (l’information est publiée ou non), à la différence de l’accessibilité qui, elle, est variable. Selon les contextes, une information disponible est plus ou moins accessible.

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Jamais le besoin d’information pertinente n’a été aussi flagrant. Parallèlement, jamais le problème de l’accessibilité n’a été aussi aisé à percevoir. Quiconque a réellement cherché au moins une fois une information précise en ligne a pris conscience de cette difficulté majeure. « Si mes enfants peuvent préparer leur exposé de sciences naturelles en cherchant pendant quelques minutes sur Internet, pourquoi ai-je tant de difficultés à retrouver les notes du service juridique qui m’aideraient tant dans la préparation de ma réunion de mardi après-midi ? », s’interroge le cadre moyen !

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Dans un tel contexte, ceux qui savent rechercher l’information avec efficacité ne peuvent qu’être très prisés dans l’avenir. Il en va de même pour ceux qui, d’un autre côté, savent organiser l’information pour qu’elle soit mieux accessible à ceux qui la cherchent. Les uns et les autres seront les vrais gagnants de la société de l’information qui, sans eux, ne serait rien d’autre, pour paraphaser Roland Moréno [2][2] Roland Moréno, inventeur de génie, et notamment de..., que la société du « bordel informationnel » ! On peut donc dire qu’Internet (et intranet) et le cauchemar informationnel qui l’accompagne sont d’un secours providentiel pour notre positionnement professionnel dans l’entreprise et dans la société en général.

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Donc, l’avenir est prometteur. « Les documentalistes ont l’avenir devant eux… » : rien n’est plus vrai. Mais…

2 - … s’ils savent ne pas lui tourner le dos !

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La boule de cristal se trouble. J’entends des voix m’objecter : « Les choses ne sont pas si simples. Si tous les professionnels de notre secteur prévoyaient une augmentation significative de leurs revenus dans les années qui viennent, s’ils étaient persuadés que le marché de l’emploi dans notre secteur allait devenir euphorique, ça se saurait ! ». Certes. Force est de constater que notre avenir ne peut être radieux que si nous faisons abstraction de certains blocages bien réels. Le principal est celui de l’image de la profession.

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Ce boulet ! Ce fardeau ! Qu’il faut traîner, péniblement, en toute occasion. Qu’il s’agisse du recrutement ou bien du positionnement dans l’entreprise, « l’image de la profession » pèse sur nos épaules comme si elle était la conséquence de quelque péché originel. Certes, chacun peut faire d’importants efforts pour montrer au quotidien que cette image ne correspond pas à la réalité. Il n’empêche : comme le morceau de papier adhésif dont le Capitaine Haddock n’arrive pas à se débarrasser, cette image nous colle à la peau, malgré toute notre habileté pour tenter de nous en dégager. Et elle nous empêche d’évoluer.

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Pour avoir porté, collées à mon front, les étiquettes successives de journaliste, de documentaliste, de webmestre, d’informaticien, de consultant, de chef d’entreprise, de formateur (et j’en oublie sans doute), je peux témoigner que l’image de documentaliste est de loin la plus pénible à porter, alors même que le métier est de très loin le plus intéressant !

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Comment nous débarrasser de cette mauvaise image, véritable fléau qui nous tire vers le bas ?

Premier point

Quel progrès avons-nous accomplis depuis une dizaine d’années ?

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En termes de résultats concrets, il me semble pour le moment qu’aucun progrès significatif ne peut être constaté. À part quelques cas particuliers qui existaient auparavant, notre secteur d’activité dans son ensemble n’a pas changé d’image. En témoignent les propos et réactions des jeunes professionnels qui – au mot près – sont identiques à celles de votre serviteur à leur âge…

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Mais un progrès important a cependant été accompli : il n’est plus tabou de parler de ce déficit d’image. On va donc pouvoir le traiter. Tant mieux.

Deuxième point

Communiquer davantage sur notre image n’est pas la solution

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Pendant des années, le discours sur l’image a tourné autour du volume de communication. « Si les documentalistes communiquent plus, ils pourront modifier leur image ». À mon sens, c’est une erreur majeure : ce n’est pas la communication elle-même qui est insuffisante, c’est ce que nous communiquons qui est décalé. Nos interlocuteurs ont une mauvaise image de la documentation et des documentalistes. Pourquoi ? Allez savoir ! Mauvais souvenirs de la bibliothèque de la fac ou du CDI du collège ? Finalement, peu importe. L’univers documentaire est connoté négativement. C’est cela qui compte. Comment en sortir ? Illustrons la démarche avec un exemple concret.

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Ma fille a deux ans. Chaque soir, quand c’est l’heure de dîner, je lui dis : « À table ! ». Elle me répond : « Des pâtes ! Des pâtes ! Des pâtes ! » Depuis qu’elle a arrêté le biberon, sa première assiette de pâtes figure au summum de sa hiérarchie culinaire. Si je lui réponds : « Non. Des petits pois. Tu vas voir, c’est très bon », j’ai droit à des pleurs d’un réalisme cinématographique qui plombent tous mes efforts pour lui faire avaler lesdits petits pois. Et si j’insiste : « Goûte, tu vas voir, c’est délicieux » (ce qui est pourtant vrai), elle se met à pleurer à chaudes larmes, devient toute rouge, réclame son doudou en suçant son pouce… L’enfer !

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Par contre, si je lui dis : « Oui. Comme des pâtes, mais encore meilleur. En plus, regarde, c’est tout vert ! Miam miam ! Ce sont des petits pois », elle se met à rigoler et mange d’un bon appétit ces « pâtes » vertes qu’elle peut attraper avec les doigts et au goût différent.

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Les DRH, les PDG, les directeurs en tous genres ne sont pas différents de ma fille. Dans leur esprit, « documentaliste » et « documentation » égalent « poussière, accumulation, mauvais accueil ». Ils ont tort. Mais changer leur représentation est extrêmement difficile. Vous pouvez insister : « Regardez comme nous sommes dynamiques, comme c’est intéressant ce que nous faisons ! » Peine perdue. Vous pouvez installer un panneau publicitaire clignotant devant leur porte, « La documentation, c’est cool ! », c’est inutile. Vous pouvez déployer des trésors de pédagogie et d’argumentaire : rien n’y fait. Vous vous épuiserez avant que leur cerveau n’accepte de modifier sa représentation de votre métier. Une représentation mentale acquise primera toujours sur vos efforts de communication. J’ai beau expliquer à ma fille que les petits pois, c’est très bon… plus j’insiste moins elle veut les goûter !

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Si en revanche vous changez de terrain, si vous décidez de vous placer dans une autre catégorie, vous changez la donne. La « documentation », pour eux, c’est a priori ringard. Mais la « gestion de l’information » ? C’est nouveau. Dans le meilleur des cas, c’est positif. Dans le pire des cas, ça n’a pas d’image et le cerveau de votre interlocuteur est dans un état de réceptivité à son égard. Votre discours peut passer. Les yeux et les oreilles sont ouverts. À vous de jouer. Créez donc l’image que vous voulez à partir d’une base vierge. C’est à partir de ce point, et de ce point seulement, que votre communication peut avoir un impact positif.

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Condition importante, cependant : si j’essaye d’imposer à ma fille des épinards en lui faisant croire que « c’est comme des pâtes », elle va peut-être les goûter, mais nous n’irons malheureusement pas plus loin… Le président Bébé n’est pas idiot. Le PDG non plus.

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Si vous décidez de placer votre produit (votre métier) dans une nouvelle catégorie, alors vous devez être crédible dans cette catégorie. Pas question de changer seulement l’étiquette. Vous devez être crédible dans la nouvelle catégorie que vous choisissez et, plus important encore, vous devez vous-même vous y sentir à l’aise. Ce qui nous conduit au point suivant.

Troisièmement

Il faut élargir la définition de nos métiers

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La plupart des professionnels proposent spontanément une définition très étroite de leur métier. Dans le pire des cas, ils définissent leurs fonctions par des produits, des tâches ou des outils : « Les documentalistes, ce sont ceux qui font la revue de presse, interrogent les bases de données ou indexent les documents ». Ce n’est pas faux, bien entendu. Mais c’est fragile : cette définition ne mentionne ni le besoin auquel on répond ni la valeur que l’on crée. Si le contexte varie et rend inutile la revue de presse ou l’indexation au profit de produits radicalement différents, le métier disparaît-il pour autant ?

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Si les professionnels définissent mal leur propre métier, ils ne sauront ni voir ni saisir les opportunités d’évolution que la société de l’information leur offre. Pire : si les produits, les tâches ou les outils qu’ils utilisent en viennent à ne plus être adaptés au contexte, ils vivront cette évolution comme la disparition de leur propre métier. C’est le fameux syndrome : « Les bases de données (ou Internet ou les agents intelligents, etc.) vont remplacer les documentalistes. »

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Heureusement, en discutant un peu plus avec eux, on parvient généralement à une bien meilleure définition de leur activité : les professionnels sont l’interface entre un besoin d’information et des réservoirs d’informations. C’est la fameuse médiation documentaire qui a l’avantage de ne pas dépendre du contexte matériel. Dès lors qu’il y a un besoin d’information, des professionnels peuvent y répondre et, ce faisant, créer de la valeur. Laquelle valeur justifie les budgets et les rémunérations de ces professionnels.

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Qu’on interroge des bases de données ou qu’on en crée, qu’on construise un site web ou qu’on fasse de la veille ou du knowledge management, la définition reste toujours vraie. La façon dont le métier s’exerce ne définit pas le métier. Elle dépend du contexte. Elle est variable. Ce qui compte, c’est la fonction que l’on remplit, le besoin auquel on répond.

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La médiation documentaire n’est une nouveauté pour personne. Mais, dans la pratique, il est difficile pour le professionnel de la garder à l’esprit comme étant le fondement de son métier : son quotidien fini par la placer au second plan. À force d’avoir le nez dans le guidon, le coureur cycliste fini par penser qu’il pédale pour faire avancer le vélo. Alors qu’il pédale en réalité pour relier un point à un autre, ce qui est très différent.

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La documentation, c’est donc plus que de la documentation. Par exemple, peu de professionnels sont à l’aise avec l’étiquette « documentaliste » quand il s’agit de piloter un projet Internet d’envergure ou d’organiser l’accès à l’information dans l’entreprise. Certes, organiser un intranet et ses circuits de publication n’est rien d’autre que de créer une interface permettant à des besoins d’informations d’être satisfaits. C’est donc clairement de la documentation telle que nous l’avons définie. Mais chacun sent bien que les mots pèsent plus que leur poids réel et ne sont pas satisfaisants.

Quatrièmement

Utiliser les mots à notre avantage au lieu de les subir

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Documentaliste, documentation, documentaire… autant de mots auxquels les professionnels sont attachés. Ils constituent un élément important de leur identité, une part de leur patrimoine personnel, malgré toutes les difficultés de perception que nous avons évoquées ci-dessus.

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Mais les mots servent d’abord à communiquer. Si les professionnels veulent saisir les opportunités que la société de l’information fait naître et que j’ai décrites dans la première partie de cet article, ils doivent attacher une importance particulière à l’effet que ces mots provoquent sur autrui. Car les opportunités sont toujours offertes par des tiers qui, eux, associent à ces mots une réalité bien différente de celle que nous venons d’évoquer.

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Si les mots qui nous décrivent ne parviennent pas à faire percevoir à nos partenaires ce que nous pouvons leur offrir, alors il faut en utiliser d’autres. Mais lesquels ? Le cahier des charges est le suivant :

  • ces mots doivent nous positionner dans une catégorie qui n’est occupée ni revendiquée par personne. Pas question de créer une confusion avec les métiers de l’informatique, du journalisme ou de la communication ;

  • ils doivent correspondre réellement à ce que nous sommes : il ne doit pas y avoir tromperie sur la marchandise ;

  • ils ne doivent pas être contraires aux mots actuellement utilisés ou en opposition avec eux ;

  • ils doivent pouvoir être endossés par tous les professionnels du secteur. Pas question de marginaliser certains professionnels pour lesquels les appellations « classiques » sont adaptées. Mais ceux-ci doivent comprendre la situation globale de leurs confrères (et consœurs) et l’intérêt qu’ils ont, en fin de compte, à soutenir cette évolution ;

  • ces mots, enfin, ne doivent pas reposer sur un effet de mode : le « cyber-truc » ou le « e-machin » n’est pas une bonne idée. Il s’agit de trouver une expression qui puisse perdurer.

Raisonner en terme de secteur d’activité présente l’avantage de permettre à chacun de nommer son métier comme il le souhaite. Un développeur, un administrateur réseau et un administrateur de base de données sont des informaticiens. Un veilleur, un knowledge manager, un webmestre ou un documentaliste sont des professionnels de l’accès à l’information, des gestionnaires de l’information. Ils organisent l’information pour en améliorer l’accès.

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Le terme « documentation », malgré toute la sympathie, le respect et l’attachement que j’ai pour lui, a plus d’inconvénients que d’avantages dès lors qu’il s’agit de qualifier tous les professionnels du secteur. En revanche, pourquoi empêcherait-on un service ou un documentaliste de se nommer ainsi ? C’est peut-être, dans son contexte, un choix tout à fait pertinent.

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Il me semble que « la documentation » est mûre pour se muer en secteur d’activité de la gestion de l’information ou de l’accès à l’information. « La documentation », c’est plus que « de la documentation ».

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Il est temps que nous utilisions les mots à notre avantage au lieu de les subir. Il est temps qu’ils nous servent au lieu de nous desservir.

3 - L’image : un défi collectif

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Nous bénéficions d’une conjoncture absolument exceptionnelle. Les professionnels se sentent menacés sur deux fronts : d’une part, les utilisateurs ont de plus en plus de mal à percevoir l’utilité de la documentation alors qu’Internet et l’intranet leur sont directement accessibles. Internet est considéré – à tort – comme la solution miracle permettant de supprimer l’intermédiaire documentaire. D’autre part, les projets Internet/intranet, enjeux de pouvoir, n’associent pas toujours les professionnels qui ont du mal à s’y insérer à leur juste place, voire à les piloter. L’informatique, la communication, le marketing ou d’autres services qui produisent directement l’information à publier en ligne prétendent piloter seuls ces projets. Pourtant, qu’est-ce qu’un site web si ce n’est une interface d’accès à l’information ?

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Dans ce contexte, où les cartes sont brouillées, les professionnels sentent le poids écrasant de leur image peser considérablement sur leurs épaules. Ils sentent également que la modification de leur image n’est pas tant un défi personnel qu’un défi collectif. Certes, les efforts que peuvent faire les individus sont importants. Mais ils ne peuvent avoir que des effets limités s’ils ne sont pas globalement cohérents et soutenus par un mouvement collectif. Ils sont comme la vague d’un hors-bord au large des côtes. Ce n’est pas sur elle que peut surfer le planchiste !

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Chacun peut arguer de la médiocrité profonde de tant de sites web, de tant d’outils d’information interne, pour souligner la nécessité de confier le pilotage - ou a fortiori un rôle moteur - de ces projets à des professionnels de l’accès à l’information. « Un site web n’atteindra aucun de ses objectifs si ses utilisateurs ne parviennent pas à y trouver l’information qu’ils viennent y chercher ! », doivent-ils scander avec véhémence. Et en profiter pour modifier leur image et leur positionnement.

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Parallèlement, et collectivement, il faut saisir l’opportunité de ce contexte général pour mobiliser les documentalistes autour d’un projet de repositionnement de leurs métiers. Si les dix mille professionnels que nous sommes attendent que leur association montre le chemin et que celle-ci attend d’abord le feu vert de ces dix mille professionnels, rien n’avancera jamais. En réalité, tout le monde attend une impulsion forte. Il faut la donner maintenant, en mettant tous les moyens disponibles dans l’accompagnement de ce changement de représentation. Et, comme toujours lors d’une mutation profonde, en expliquant, expliquant, expliquant…

4 - D’autres blocages encore ?

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Bien sûr, il y a d’autres blocages, parfois tabous. Quatre-vingt-dix pour cent de femmes, poids du service public, profils psychologiques souvent peu enclins à se mettre en avant et à se vendre, professionnels qui hésitent à parler en public ou prendre position publiquement, représentation parfois caricaturale des technologies et des informaticiens (difficultés de dialogue), difficultés pour certains à envisager l’information dans un contexte économique, etc.

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Mais rien de tout cela n’est rédhibitoire. Car ces métiers ont également un atout majeur : une association qui les rassemble et qui peut accompagner leur évolution. Une association qui a quarante ans.

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Je ne peux pas prévoir ce que sera l’avenir de la profession à l’horizon de dix, vingt ou quarante ans. Mais je sais qu’il dépend des décisions que nous prenons aujourd’hui. Nous voici donc à un moment pivot de l’histoire de la documentation. Moment où il est possible soit de susciter une impulsion historique afin de maintenir notre avenir devant nous, soit de faire demi-tour et d’« avoir notre avenir dans le dos » !

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MARS 2003

La doc, tout un art !

En contrepoint aux études publiées ici sur l’ADBS, son histoire et ses perspectives, et sur l’avenir de la profession qu’elle représente, voici le témoignage d’une documentaliste parisienne : sa perception du métier, sa vision de l’association.

Difficile d’imaginer, quand on commence à penser carrière, métier d’avenir, job épanouissant, que l’on va se tourner vers la documentation… D’ailleurs, « documentaliste », qu’est-ce c’est au juste ? C’est « classer des documents » sûrement, « faire des dossiers » sans doute, « informer le public et prêter des livres »… « Documentaliste, c’est bibliothécaire, non ? »…

La documentation, un métier d’avenir ?

Diplômée d’un IUT Infocom puis d’une licence en veille, j’ai choisi cette orientation professionnelle alléchée par le profil de formation en DUT qui me laissait entrevoir un métier dynamique et riche : pratique d’Internet, interrogation de banques de données scientifiques, création de pages web, communication, audiovisuel, etc. Je ne me souviens plus de ce que m’avait dit la personne qui m’avait conseillée ce jour-là, mais je me suis jetée vers ces études universitaires. Et c’est bien plus tard que j’ai réalisé que j’avais rencontré… une documentaliste !

Ce qu’un jeune diplômé peut observer de la profession de documentaliste, c’est qu’elle mène vers des métiers variés et qu’il existe une multitude d’ouvertures possibles selon le domaine d’activité de l’entreprise où l’on exerce, le fonds et les outils que l’on a à sa disposition. Ainsi, on participera à la réalisation de revues de presse ou de pages web, à la mise en place d’un système de gestion électronique de documents ou d’un système de veille, à l’informatisation ou l’organisation d’un centre de documentation…

Bien loin de l’image d’un personnage introverti disparaissant derrière une pile de documents, le documentaliste est à l’interface entre un système d’information organisé et un public varié, c’est un technicien capable d’administrer une base de données complexe, un spécialiste de la communication sachant organiser visuellement l’information pour que celle-ci ressorte bien sur un support papier ou électronique…

« La doc » un métier d’avenir ? Bien sûr ! dans la mesure où ce n’est pas une profession figée mais une pluralité de compétences variées qui, mises au service de projets spécifiques à l’entreprise, vont orienter le métier dans un sens ou dans un autre.

Et l’ADBS, dans tout ça ?

Durant son cursus, l’étudiant est rapidement invité à découvrir les réseaux professionnels en place. La liste de diffusion de l’ADBS est une véritable source d’information sur l’évolution de la profession, sur les pratiques du métier. On y trouve un lieu d’échanges avec des professionnels, on y puise des informations pour réaliser des projets concrets dans le cadre de la formation, et c’est un élément incontournable pour la recherche de stage ou d’emploi.

La place de l’étudiant au sein de l’ADBS en tant que futur professionnel paraît cependant très ténue, on ne le sollicite peut-être pas suffisamment pour donner un point de vue neuf et aider à la réalisation de projets. Et pourtant, une « association » est bien, selon le petit Robert, « l’action d’associer quelqu’un à quelque chose » et celle « de se réunir d’une manière durable ». À l’heure actuelle, l’étudiant semble plus considéré comme un consommateur et un professionnel en devenir que comme un intervenant potentiel qui pourrait être impliqué dans les activités du groupe. Il en résulte un certain détachement vis-à-vis d’une « élite » et par conséquent l’adhésion à l’association au moment de l’embauche ne paraît pas si évidente ni indispensable. Il serait intéressant d’étudier la possibilité d’un partenariat entre les différentes formations en documentation et l’ADBS afin que l’étudiant soit rapidement intégré et participe activement à certains projets du milieu professionnel.

Par ailleurs, une des missions de l’ADBS pour aider les nouveaux diplômés est de valoriser la profession auprès des entreprises afin que celles-ci connaissent et souhaitent disposer des compétences du professionnel de la documentation. En ce sens, le Référentiel des métiers types est une réussite puisqu’il permet de situer les différents domaines d’intervention du documentaliste. Il serait opportun d’imaginer aujourd’hui une campagne d’information (plaquettes, participation à des salons, rencontres avec des acteurs de l’entreprise, etc.) pour parvenir à une meilleure représentation de la profession et être en mesure de sensibiliser les entreprises des fonctions qui correspondent à leurs besoins.

Comment conclure ? Rendez-vous pour un nouveau bilan lors des cinquante ans de l’ADBS !

Armelle Thomas-Vincent

Notes

[1]

Pierre Dac, Pensées, préf. de Louis Leprince-Ringuet, Éd. de la Seine, 2001. On trouvera dans cet ouvrage bien d’autres pensées à méditer avant d’engager toute réflexion sur la profession.

[2]

Roland Moréno, inventeur de génie, et notamment de la carte à puce. Auteur du petit ouvrage décapant : Théorie du bordel ambiant : souvenir de l’irréversible, en collab. avec Bruno Ollivier, L’Archipel, 2002.

Résumé

Français

Si le développement actuel de la société de l’information assure aux professionnels de l’information et de la documentation un avenir des plus prometteurs, leur image dans l’opinion et dans le monde de l’entreprise reste erronée et réductrice. Les besoins sans cesse croissants de spécialistes de la gestion, du traitement et de la recherche d’information imposent aux documentalistes de modifier l’image qu’ils donnent d’eux-mêmes et de leur fonction d’interface entre des besoins et des réservoirs d’information. C’est là un défi qu’il leur faut relever collectivement, en transformant le discours qu’ils tiennent sur leur métier et en élargissant sa définition.

Plan de l'article

  1. 1 - L’avenir des documentalistes est radieux…
  2. 2 - … s’ils savent ne pas lui tourner le dos !
    1. Premier point
      1. Quel progrès avons-nous accomplis depuis une dizaine d’années ?
    2. Deuxième point
      1. Communiquer davantage sur notre image n’est pas la solution
    3. Troisièmement
      1. Il faut élargir la définition de nos métiers
    4. Quatrièmement
      1. Utiliser les mots à notre avantage au lieu de les subir
  3. 3 - L’image : un défi collectif
  4. 4 - D’autres blocages encore ?

Pour citer cet article

Bernat Laurent, « Les documentalistes ont l'avenir devant eux, mais... Ils l'auront dans le dos chaque fois qu'ils feront demi-tour !», Documentaliste-Sciences de l'Information 2/2003 (Vol. 40) , p. 142-147
URL : www.cairn.info/revue-documentaliste-sciences-de-l-information-2003-2-page-142.htm.
DOI : 10.3917/docsi.402.0142.


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