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Documentaliste-Sciences de l'Information

2003/2 (Vol. 40)

  • Pages : 60
  • DOI : 10.3917/docsi.402.0148
  • Éditeur : A.D.B.S.

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« ON N’A PAS TOUS LES JOURS VINGT ANS », dit la chanson... ni même deux fois plus. Raison de plus pour dire ici plutôt deux fois qu’une ce que je sens confusément prendre forme depuis... tiens... presque vingt ans déjà ! Et que, tout de suite, je veux préciser en quelques lignes : les « gens de documentation » sont à mon avis beaucoup trop modestes, ils n’ont pas encore tout à fait pris conscience de leur potentiel de formation et de compétence. Et donc : qu’attendent-ils pour légitimer à plein leur lieu, en comprenant que la « documentation » n’aura été qu’une plate-forme de décollage historique vers l’« information » ? Et plus précisément encore : je ne suis pas loin de penser que, au prix de quelques aménagements dans leur formation mais surtout dans leur façon de se considérer eux-mêmes et leur activité, c’est aux « documentalistes » de formation que pourrait revenir la gestion d’ensemble de l’information et peut-être même de la communication dans les organisations.

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Au fil des années, j’ai en effet de moins en moins l’impression que « le niveau baisse », comme on l’entend dire par ailleurs, ce qui doit certainement vouloir dire… qu’il s’élève. Car autant, dans mes premiers cours, il m’arrivait de pester intérieurement contre ce que je ressentais majoritairement chez mes étudiants – au nom de supposés besoins professionnels – comme une sorte de gros dos face à la réflexion théorique, autant il me semble au contraire saisir maintenant une attente théorique croissante. Et j’ai beau essayer parfois de me dédouaner d’envolées théoriques un peu limites par un : « Ça ne vous servira guère pour gérer un centre documentaire », l’effet dissuasif en est à peu près nul : on m’écoute presque encore plus attentivement, comme s’il était clair pour la plupart de mes étudiants que le pilotage documentaire exige maintenant une sérieuse compétence conceptuelle. Quant à leurs notes de lecture sur des ouvrages d’info-com, leurs qualités de rédaction, de synthèse et de recul critique me surprennent un peu plus chaque année. Bref, le milieu étudiant dans notre domaine s’est énormément ouvert sur le plan théorique et il semble de fait avoir largement dépassé l’image traditionnellement appliquée et plutôt repliée sur elle-même de la Documentation.

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Ceci dit, je pense que cette évolution n’est pas encore suffisamment visible, ni pour les milieux professionnels extérieurs, ni surtout pour les intéressés eux-mêmes, et qu’il y a encore un important travail d’analyse et d’image à effectuer. Je vais donc tenter un rapide panorama des questions que soulève cette nouvelle et légitime ambition.

1 - La fonction documentaire n’est pas menacée

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En point de départ, il faut s’arrêter un peu sur l’évolution remarquable de la formation documentaire, à laquelle fait évidemment pendant l’ouverture théorique évoquée ci-dessus. Sans entrer ici dans une étude détaillée des cursus et programmes des divers lieux d’enseignement, il devrait sauter aux yeux que les « documentalistes » (que l’on continuera de nommer ainsi, dans l’attente d’une nouveauté décisive et consensuelle) justifient d’une formation méritant que l’on s’y intéresse de près. Contrairement à grand nombre de cursus, en particulier en information et communication, la réflexion et la pratique documentaires ne s’engagent d’abord que sur la base d’une formation généraliste préalable, de niveau licence au minimum (lettres, sciences, etc.). Elles conjuguent par la suite une assimilation des savoirs documentaires traditionnels et celle des technologies d’information les plus récentes (bases de données, hypertextes, systèmes d’information, Internet, intranets, sciences cognitives, moteurs de recherche, etc.). À cela s’ajoutent des modules de gestion, de communication, de droit, ainsi qu’une ouverture fondamentale sur l’information, l’image, la société d’information, la cyberculture, etc. Formation généraliste donc, mais également très professionnelle, du fait des stages et de l’apprentissage des techniques de recherche et de rédaction de rapports et de mémoires (dans le cas du DESS). Soit, au final, une formation synthétique, théorique et technique, généraliste et appliquée, entre tradition et ouverture. A-t-on alors vraiment pris la mesure de la qualité des compétences ainsi constituées et, par contrecoup, du sous-emploi relatif de la plupart des documentalistes, une fois en activité ?

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Dans la recherche des causes de cette situation souvent mal vécue par beaucoup des intéressés, il me semble qu’il faut d’abord évoquer, mais sans s’y attarder, la méconnaissance historique de l’importance de la « ressource information », qui a pu pendant longtemps confiner la Documentation à des tâches jugées secondaires. En effet, même si cette méconnaissance concerne encore une importante minorité d’entreprises, essentiellement des PME-PMI, une dizaine d’années de sensibilisation publique, universitaire, patronale, consulaire, etc., ont fini par porter leurs fruits. De sorte que, indépendamment des avatars de la bulle Internet, l’idée que, pour fonctionner, notre société a de plus en plus besoin d’information et donc de documentation a ainsi fini par faire son chemin. Les problèmes viendraient plutôt maintenant, on le sait bien, du fait que, après avoir été longtemps secondarisés par la méconnaissance du rôle stratégique de l’information, les gens de documentation semblent devoir risquer de l’être par ses technologies (informatique et réseaux, essentiellement). Sans compter que le développement du web et des moteurs de recherche répand en plus l’image de ce que l’on peut qualifier d’« autodocumentation », selon laquelle, avec un bon réseau et un bon outil de recherche, on doit pouvoir de plus en plus se passer du recours à un tiers documentaliste. Cette double évolution peut induire évidemment un risque de rétrécissement radical de la fonction documentaire, soit par subordination à la fonction informatique, soit par suppression de l’intermédiation documentaire.

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Ceci posé, je pense pourtant qu’il ne faut pas trop se laisser impressionner par l’épouvantail de l’autodocumentation. Indépendamment, en effet, des limites épistémologiques à la possibilité de trouver l’information « parfaite » dans un temps raisonnable, souvent évoquées encore que peu traitées, s’il est certain que les moteurs et autres « agents intelligents » sont des outils dont l’utilité ne peut que croître, leur usage effectif est encore malgré tout assez limité et pas vraiment à la portée du grand public. D’autant qu’il faut également compter avec une situation qui n’est pas sans évoquer la logique militaire d’une course aux armements entre glaive et bouclier : le volume et la complexité de l’information mondialement produite croissant de façon vertigineuse, il ne paraît pas évident que la recherche automatique d’information débouche avant longtemps sur des outils stables et accessibles par d’autres que des spécialistes, c’est-à-dire précisément… des documentalistes, qui resteraient donc indispensables dans leur rôle historique. Mais je reconnais volontiers que nous sommes là dans le domaine de la conjecture, renvoyant à la question redoutable du supposé remplacement de l’homme par la machine. S’il était nécessaire de l’évoquer, il me semble important qu’elle n’occulte pas d’autres aspects plus importants du débat.

2 - Une fonction synthétique, entre informatique et communication

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C’est en effet une hypothèse qu’il est intéressant d’introduire maintenant, à propos des statuts respectifs de l’information, de ses supports, du document, de la Documentation. Si cette dernière hérite d’un statut traditionnellement secondaire, ce n’est pas sous l’effet de quelque malignité intellectuelle ou institutionnelle. Il faut bien voir que, pendant longtemps, la sphère de l’« information » qui nous paraît maintenant si évidente est restée totalement morcelée et, par là même, d’une visibilité d’ensemble impossible à concevoir. Stocker les supports, les traiter, en extraire le sens, en assurer une mise en forme et une circulation, relevaient de registres conceptuels et pratiques fort éloignés, qui se sont manifestés par exemple par la séparation historique progressive entre archivage, gestion des bibliothèques, puis documentation. Or, au contraire, c’est l’une des caractéristiques fondamentales, quasiment tautologiques, de la société d’information que de faire éclater les différences de registre, de multiplier les flux, sous les effets homogénéisants du concept d’information et de ses mises en œuvre. De sorte que plus aucune facette de ce concept multiforme ne justifie vraiment de traitement isolé. Et, plus que jamais, la « ressource information » au sein d’une organisation demande en permanence une vision d’ensemble (peut-être plus que systémique, concept déjà daté et vraisemblablement insuffisant face aux propriétés chaotiques actuelles de l’information).

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Soit dit en passant, la question de l’autodocumentation évoquée plus haut prend alors une autre tournure : elle repose en effet sur des produits et services, des logiciels, des collecticiels, etc., dégageant l’impression que des individus isolés, bénéficiant ainsi d’avancées technologiques, pourraient, de fait, rendre obsolète à (long ?) terme la fonction documentaire. Réduction des coûts, aplatissement des organigrammes, autonomie des usagers… on connaît l’éventail des arguments utilisés pour légitimer une évolution qui semble portée par l’évidence du progrès technologique. Mais, pour justifiée qu’elle soit, indépendamment des limites épistémologiques et techniques évoquées plus haut, cette façon de voir les choses ne peut être acceptée telle quelle. Elle repose en effet sur une conception de l’organisation beaucoup trop restrictive, comme somme d’agents autonomes ayant essentiellement besoin d’informations pertinentes pour leur activité professionnelle. C’est méconnaître précisément cette articulation d’ensemble évoquée plus haut. Certes, trouver la « bonne » information demeure et demeurera toujours un problème mais, par une sorte de paradoxe, au moment où la technologie permettrait d’entrevoir des débuts de solution, le centre de gravité du problème s’est déplacé : au moment où chacun semble pouvoir devenir son petit documentaliste à soi, la « documentation » devient une facette particulière de ce métabolisme fondamental de l’organisation qu’est l’« information ».

Une « Direction de l’information » ?

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Ce qui introduit alors dans la foulée une question socialement délicate : qui peut être le mieux fondé, dans ce nouveau contexte, à concevoir et piloter les politiques d’information à tous les sens du terme et selon toute la complexité des diverses facettes d’une organisation ? La réponse s’annonce déjà depuis le début de ce texte : il se pourrait bien que ce soient les « gens de documentation », dans la mesure où, sans en avoir vraiment pris conscience jusqu’ici, ils entretiennent depuis longtemps avec l’information une relation privilégiée. Historiquement pourtant, on le sait bien, la réponse s’est scindée en deux, depuis une vingtaine d’années environ : aux informaticiens et techniciens des télécommunications l’aspect « technique », la conception et la gestion des produits, services et réseaux et aux « gens de communication » (issus de formations de journalisme, de sciences politiques, éventuellement de sociologie ou de sciences de l’information et de la communication) l’aspect « sciences humaines »… Directeur de l’informatique versus Directeur de la communication : tel est encore le point de vue dominant. Or il est clair que la fonction documentaire vient se positionner comme nouvelle médiation entre ces deux extrêmes et qu’elle pourrait bien modifier sérieusement leur relation, en justifiant par exemple une fonction synthétique de « Directeur de l’information ».

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À l’égard des informaticiens, d’abord, la récrimination des documentalistes est à peu près unanime : malgré leurs compétences, ils ne comprennent pas grand-chose à l’information, sans compter qu’ils n’ont pas été formés pour cela… Il y aurait vraisemblablement un « livre gris » à écrire sur ce sujet. Quant aux « communicants », les documentalistes ont certes encore peu à faire avec eux, si ce n’est pour constater leur peu de compétences informatiques. En fait, la question est quasi épistémologique : il s’agit de saisir que se manifeste ici le couple fondamental « technique » / « non-technique ». En effet, dans notre société scientifique (ou technicienne, c’est selon…), travaillée de partout par la question de l’opérativité, la position technique n’est jamais que relative : chacun est toujours le technicien de quelqu’un ou, au contraire, le « non-technicien » d’un autre, qu’il s’agisse de technique informatique, relationnelle, gestionnaire…

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Or, entre informatique et communication, la distance était telle jusqu’ici que les attributions ont pu pendant assez longtemps ne pas poser de problème, chacune se situant dans des champs apparemment bien distincts. Les choses ont commencé à changer pour des raisons symétriques. C’est ainsi que, de plus en plus, la fonction « communication », comme toute activité dans une société d’information, s’est vue en un premier temps dans la nécessité évidente d’avoir recours à des outils informatiques, avant d’avoir à admettre que le sens et les performances de ces outils n’ont de finalité qu’à travers l’information qu’ils « traitent ». Par exemple : les bases de données, indispensables actuellement pour construire une communication interne. Elles illustrent l’axiome qu’on peut appeler : « Pas de communication sans information ». Réciproquement, en réponse à la récrimination des documentalistes, commence à se faire un peu entendre chez certains informaticiens l’idée que, « en dernière instance », l’informatique est, finalement, au service… de l’information. Vue ainsi par les informaticiens, il faut cependant bien comprendre que « information », cela signifie d’abord une attention effective portée aux usages et aux usagers, la recherche d’une sorte de communication avec eux, une façon de sortir d’un autisme technologique confortable, tant dans la conception que dans la mise en œuvre des produits et services. Ce qu’on traduira ici, un peu par commodité de formule, par un axiome symétrique du précédent : « Pas d’information sans communication ».

Un nouveau centre de gravité

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L’hypothèse est donc que la Documentation vient comme installer un coin, mais en forme de curseur, sur l’espace qui séparait jusqu’ici les informaticiens et les « communicants » : les « gens d’information » seraient en quelque sorte les informaticiens des communicants et, réciproquement, les communicants des informaticiens. Il est de plus en plus clair en effet que la formation et la pratique des documentalistes les amènent à être capables de considérer la ressource « information » et ses problèmes sous la multiplicité de leurs aspects : technique, certes, mais également communicationnel et organisationnel. En effet, ils savent pister, indexer, classer, stocker et retrouver l’information, ils connaissent la logique et la problématique des outils informatiques et de télécommunication…, mais ils savent aussi que l’information ainsi traitée n’est pas un simple « élément immatériel » dans l’entreprise ou l’institution, qu’elle induit sur celle-ci des effets structurants, qu’elle ne se communique pas sans un minimum de précautions humaines, juridiques et stratégiques, que sa diffusion et sa compréhension posent des problèmes de culture et de langue propres à chaque milieu, interne ou externe, etc.

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Tout cela pour dire que les exigences du lieu documentaire, devenu maintenant un lieu synthétique, semblent excéder assez largement les compétences spécifiques à la fois des informaticiens et des communicants, tout compte fait trop en marge du nouveau centre de gravité qu’exige pour une organisation la nécessaire vision d’ensemble de l’information.

3 - L’information : passage d’un domaine de savoir à un autre

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On conçoit cependant les obstacles sur cette voie. Au plus simple, peut-être, la nécessité de reprendre le détail de la formation des documentalistes. Il se trouve que celle-ci, par un hasard que l’on pourrait peut-être qualifier de « darwinien », a réussi jusqu’ici à coller au moins mal aux nécessités de l’évolution d’où a émergé le statut actuel de l’« information ». Il reste maintenant à la reconsidérer de façon plus dirigée, à la lumière du nouveau paradigme. En termes de contenus, la question n’est pas forcément très difficile. Et si les contenus informatiques ne semblent pas devoir être fondamentalement bouleversés, ce qu’il en est d’une formation à la communication en tant que telle gagnerait certainement à être reformulé. Mais le vrai problème, on va le voir, ne se pose pas en terme de contenus.

Une sensibilité historique à l’information

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Il y a d’abord en effet cette sensibilité informationnelle, qui sert essentiellement à poser la différence avec les informaticiens. Autant elle est certaine, et historiquement mûrie à travers une longue tradition, autant elle demande à être extraite des pratiques documentaires elles-mêmes, sorte de « système expert » encore obscur mais qu’il importe maintenant de mettre en forme. Ce qui ne va pas de soi. Avoir saisi, en effet, l’ensemble épistémologique vertigineux des problèmes d’écriture, de format, de stockage, de compression, de traduction, de cartographie, etc., qui constituent le pain quotidien des documentalistes, donne pourtant déjà une mesure de cette sensibilité informationnelle qui leur est propre. Et, d’ailleurs, on conçoit bien qu’elle enveloppe, en les dépassant, les pratiques informatiques, orientées à titre principal vers des processus qui fonctionnent, c’est-à-dire fermés sur eux-mêmes, alors que l’essence de l’information est d’excéder toujours le lieu où l’on voudrait l’assigner. Mais aussi : qu’est-ce qui fait que l’absence de documentaliste dans la conception d’une base de données ou d’un intranet, dans l’organisation d’une politique de communication, etc., se paie le plus souvent en dysfonctionnements futurs ?

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Autant d’éléments qui se présentent surtout par la négative et qui ouvrent le champ d’une recherche spécifique qui permettrait peut-être d’appréhender plus clairement cette sensibilité, aussi bien pour améliorer une formation que pour déterminer des lignes d’activité.

Un lieu théorique particulièrement vaste

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Mais il y a encore plus délicat. Le symptôme le plus parlant de la difficulté que je veux mettre en avant vient peut-être du choix de sujets de recherche un peu fondamentaux dans le domaine documentaire. À y regarder de près, en effet, dès qu’il s’agit d’analyser ou d’« améliorer » la Documentation, on retombe bien vite dans des questions d’informatique, de linguistique, de gestion, de sociologie, de psychologie, etc., c’est-à-dire dans tout l’ensemble des disciplines périphériques, qui possèdent leurs concepts et leurs problématiques spécifiques. La situation est donc paradoxale : voilà que je viens de plaider pour la reconnaissance d’un rôle de proue aux documentalistes, et l’on s’avise maintenant qu’ils ne disposeraient pas de lieu théorique propre ! Remarquons en passant que cette question d’un lieu apparemment incertain se pose déjà à plein pour les sciences de l’information et de la communication (SIC), où elle est d’ailleurs vécue comme une menace institutionnelle et une impossibilité épistémologique tellement aiguë qu’elle en est pratiquement refoulée. La différence de taille entre la Documentation et les SIC provient, d’abord, de cette sensibilité historique à l’information, inexistante en information et communication, et surtout de leur rapport fort différent aux technologies : les gens de documentation se trouvant dans l’obligation d’un usage et d’une compréhension beaucoup plus approfondis.

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Autrement dit : je soutiens que le champ balayé par les gens de documentation est beaucoup plus vaste conceptuellement, et plus impliqué techniquement, que le champ de l’information et communication.

La dimension temporelle de l’information

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Ce qui précède laisse pourtant encore trop entendre que l’information serait une sorte de matière dont les documentalistes auraient une intuition plus avancée que les informaticiens ou les communicants, parce qu’ils entretiendraient depuis longtemps un rapport étroit, sinon charnel, avec le document, contrairement à ceux qui gèrent surtout ses signes, informatiques ou sociaux. Car, en décollant du document, dont la fréquentation leur a développé cette sensibilité propre, pour le transmuter et le traiter en tant qu’information, les gens de documentation doivent saisir qu’ils posent les pieds dans la dimension la plus difficile de l’information, la dimension temporelle.

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En effet, s’il permet de supporter l’ici et maintenant de l’information, le document, même numérique, est encore trop morcelé et trop statique par rapport au flux même de l’information. Pour dire les choses plus précisément, il y a un moment où l’« information », que l’on a cru pendant longtemps pouvoir appréhender en termes saisissables d’objet, stockable, transférable, traitable, etc., commence à devoir être conçue, de façon duale, selon le temps à peine saisissable du pur échange : un moment où il s’agit de la concevoir et de la pratiquer comme passage d’un domaine de savoir à un autre. Ce qui fait alors que ce lieu d’où gérer l’information – encore idéal, je le concède – n’apparaît peut-être encore vide ou difficile à occuper que sous l’effet de la difficulté à concevoir ce passage.

Une compétence spécifique à imposer une communication

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Pourtant, on doit pouvoir repérer que se manifeste dans toute organisation la nécessité croissante de pratiquer ce que j’appellerai, faute de mieux, des langages d’interface. Par exemple, le documentaliste n’est pas informaticien, évidemment. Et pourtant, il faut bien que « quelque chose » passe entre eux, même s’ils ne parlent pas le même « langage »… Ce qui vaut pour l’ensemble des disciplines ou savoir-faire présents dans une organisation. Or les informations qui peuvent ainsi s’échanger dans cette volonté de se comprendre ne sont pourtant que la manifestation, finalement assez secondaire, de l’existence de la structure même de cet échange. La sensibilité informationnelle évoquée plus haut devrait alors se manifester ici en particulier comme une compétence spécifique, exercée au nom de l’information, à imposer une communication, un processus de « traduction » à la partie la plus technicienne de l’échange (l’informaticien), de façon que l’essentiel puisse parvenir en direction de la partie la moins technicienne (le documentaliste, par exemple), qui a de fait statut d’« usager ».

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Cette question est encore à peine entrevue, ne serait-ce que dans la redoutable conception des « modes d’emploi », si importante pour la diffusion commerciale des innovations. Il est vraisemblable d’ailleurs que le moteur de cette « traduction » réside dans la recherche et la hiérarchisation systématique des problèmes, face auxquels tout produit ou technique apparaît comme une réponse particulière. C’est d’ailleurs en ce sens seulement que la technique peut devenir « technologie », en s’imbibant de la communication nécessaire à son appropriation.

Les documentalistes seront les cartographes et les passeurs de l’archipel des savoirs

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L’hypothèse que je propose donc ici au débat est que les gens de documentation disposent sans l’avoir encore reconnu de façon très précise d’un savoir et d’une compétence historiques qui leur donnent les prémisses de cette capacité à remplir ce lieu vide par essence : parce qu’il n’est pas le lieu d’une matière informationnelle particulière que l’on aurait à échanger mais, bien au contraire, le lieu d’où s’activent en permanence les conditions mêmes de l’échange de savoir entre les divers éléments d’une organisation. De ce point de vue, la gestion de l’information s’apparenterait alors à une sorte de « cyberépistémologie », les documentalistes tendant à devenir à la fois les cartographes et les pilotes de l’archipel des savoirs dans l’organisation, bien au-delà, de fait, du sens actuellement donné au knowledge management. Et peut-être ainsi la fonction documentaire accomplit-elle sa trajectoire propre, qui s’est historiquement créée sur l’accumulation du savoir des clercs pour commencer à s’éveiller maintenant à la prise en charge de sa dissémination planétaire.

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MARS 2003

Résumé

Français

La formation et la pratique des documentalistes les rendent capables de considérer la ressource « information « sous la multiplicité de ses aspects : technique, communicationnel, organisationnel... Ainsi dotés d’une vision d’ensemble de l’information dans une organisation, ils y occupent désormais un lieu synthétique, entre informatique et communication, ce qui les destinerait à gérer l’ensemble de l’information, voire de la communication. Les intéressés n’en sont peut-être pas encore assez conscients : quand la Documentation s’éveillera, les documentalistes deviendront dans les organisations « les cartographes et les pilotes de l’archipel des savoirs ».

Plan de l'article

  1. 1 - La fonction documentaire n’est pas menacée
  2. 2 - Une fonction synthétique, entre informatique et communication
    1. Une « Direction de l’information » ?
    2. Un nouveau centre de gravité
  3. 3 - L’information : passage d’un domaine de savoir à un autre
    1. Une sensibilité historique à l’information
    2. Un lieu théorique particulièrement vaste
    3. La dimension temporelle de l’information
    4. Une compétence spécifique à imposer une communication
  4. Les documentalistes seront les cartographes et les passeurs de l’archipel des savoirs

Pour citer cet article

Baltz Claude, « Quand la documentation s'éveillera... », Documentaliste-Sciences de l'Information 2/2003 (Vol. 40) , p. 148-153
URL : www.cairn.info/revue-documentaliste-sciences-de-l-information-2003-2-page-148.htm.
DOI : 10.3917/docsi.402.0148.


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