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Documentaliste-Sciences de l'Information

2003/2 (Vol. 40)

  • Pages : 60
  • DOI : 10.3917/docsi.402.0154
  • Éditeur : A.D.B.S.

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Peyrelevade, le 10 août 2043.

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Comme les années précédentes, Européa, 26 ans, séjourne quelques jours chez sa grand-mère, qui habite un village près de Gentioux, en pleine « écozone du Limousin » [1][1] Désignation des anciens parcs naturels régionaux et....

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Aujourd’hui, Européa a décidé de se rendre au vide-grenier de La Courtine, l’un des plus grands et des plus variés de la région. Une tradition qui remonte à plus de cinquante ans. On a beau être cybertravailleur, spécialiste junior de l’intermédiation, on peut s’intéresser à la vie d’autrefois… Même si elle ne recherche rien de particulier, il y a le plaisir des yeux, l’étonnement de voir certains objets insolites, du moins par rapport à la vie contemporaine.

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Peu après la ruelle qui monte vers la place de l’Église, Européa a le regard attiré par un stand tenu par un monsieur âgé, petit et un peu voûté, sans doute presque centenaire, mais encore alerte : on y remarque essentiellement des livres professionnels du début du siècle et quelques « antiquités » aux formes cubiques ou rectangulaires, dont certaines comportent des surfaces en verre.

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Européa interroge le vieux monsieur pour savoir à quoi servaient ces machines et de quelle époque elles datent.

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« Ça, c’est un Macintosh 128. C’est la société Apple qui fabriquait cet ordinateur dans les années 1985 ou 1990. C’était un sacré progrès, à l’époque, par rapport à ce qu’on appelait alors les “machines à écrire”. On pouvait dessiner, faire des calculs… C’est là-dessus que je réalisais mon bulletin d’information bibliographique, une centaine de pages à chaque fois.

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- Un bulletin bibliographique, à quoi donc cela servait-il ?

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- On listait les différents documents reçus et on diffusait ça tous les mois aux cadres de l’entreprise. On en éditait cent vingt exemplaires. Ça prenait du volume et beaucoup de temps pour relier les fascicules, y mettre l’étiquette du destinataire, transporter les colis jusqu’au local du courrier intérieur…

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- C’était quoi votre service [2][2] Au sens de service national ou service civil : temps..., euh, je veux dire votre métier ?

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- J’étais documentaliste. C’était mon premier emploi. J’aimais bien…

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- Documentaliste ? Quel drôle de nom ! Ça consistait en quoi comme activité ?

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- Je vous l’ai dit : on repérait la publication de nouveaux livres ou encore des articles qui se rapportaient à l’activité de l’entreprise, qu’on sélectionnait de magazines sur support papier, puis on les signalait dans le “bulletin”. Grâce à la machine, on pouvait aussi stocker les références pour éditer des listes à la demande, retrouver ce qu’on avait saisi les années précédentes. Après on allait prendre les documents dans les grandes armoires et les remettre au demandeur. C’était l’occasion de bavarder un peu et de savoir sur quoi il travaillait. Quelquefois, certaines personnes, surtout ceux du Bureau d’études, demandaient des documents techniques sur un sujet précis. Alors, j’allumais le Minitel et je me connectais à une banque de données. Je crois me souvenir qu’elle s’appelait Électre ou quelque chose de ce genre. Mais il y en avait bien d’autres…

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- Le Minitel ?

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- Tenez, c’est la machine qui est au bout de la table, là, à côté du premier modèle d’e-book. Mais ça ne marche plus.

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- Elle est cassée ?

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- Non, mais il n’y a plus de fichier public consultable. Ça intéresse quand même quelques collectionneurs, des membres de la communauté des vidéotexeurs surtout, car certains ont pu récupérer des applications. Les techniques ont évolué depuis, vous savez. Ce que je propose, ce sont des antiquités !

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- Et vous pouviez concrétiser… je veux dire éditer les livres ?

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- Ah non ! On n’avait que la référence. Après, il fallait envoyer par la poste un bon de commande à un libraire, attendre plusieurs jours avant que cela arrive…

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- Oh, la, la ! On ne devait pas travailler vite dans votre entreprise…

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- Oh, elle n’était pas plus mauvaise qu’une autre. Heureusement, j’avais un patron qui suivait l’évolution des techniques. Quand j’ai quitté le métier, en 2003, pour faire autre chose avant de prendre ma retraite, je me souviens qu’on se connectait souvent à un réseau qu’on appelait Internet à l’époque, et on “déchargeait” plein de documents. Pas des livres, mais certains rapports, des articles de presse. C’est vrai qu’on était plus productif qu’avec le Minitel. Il nous arrivait de transférer le document au demandeur par le réseau de télécommunication local, mais la plupart nous réclamaient une édition papier qu’on sortait sur une machine spéciale. Ça leur paraissait plus facile à lire et ça ressemblait à ce qu’ils avaient l’habitude d’avoir entre les mains… »

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Européa manipule quelques livres, ouvre quelques pages, les repose, un peu songeuse.

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« Cela vous arrive de lire encore, Mademoiselle ?

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- Oui, en dehors des périodes de service dû à l’inter-communauté mondiale, pour essayer de comprendre la façon dont vous viviez à l’époque, mais je trouve ça lent. Je n’aime pas ce qui est linéaire, séquentiel. Il faut passer un temps fou avant d’arriver à un nouvel élément de connaissance. On n’est plus formé à ce type de lecture. D’ailleurs, on n’édite plus ces liasses de pages. On a tout ce qu’on veut sur l’EVT [3][3] Comprenez « Espace Virtuel Terrestre », géré par le.... Même pour la littérature ancienne, on zappe sur l’espace des travaux archéomédiatiques [4][4] Virtualisation organisée d’anciens supports. (Ndlr.

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- Oui je sais, mon arrière-petit-fils travaille comme ça aussi… Moi, ça me dépasse, votre génération… Ça consiste en quoi, l’« intermédiation » ?

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- Pendant la période de service, on s’installe devant son porteur [5][5] Dérivé de portail d’accès et de téléviseur portable.... et on sélectionne le territoire de l’EVT qui vous est alloué par l’administration inter-communautaire. Cette année, je suis chargée de restructurer les éléments de connaissance appartenant au champ de la campanologie. Au fil des années, la population terrestre enregistre des milliers de messages, d’images, de mémoires académiques, de synthès [6][6] Artefacts multimédia de fiction. (Ndlr)… dans chacun des champs de la connaissance universelle. Alors, de temps en temps, il faut peaufiner la cartographie cérébrale, éliminer les éléments non porteurs de connaissances nouvelles, lier en multidimensionnel des éléments enregistrés à des époques différentes ou par des communautés disjointes, reformater ou taguer certains éléments qui peuvent être utiles, par exemple à des découvrants, ou d’autres destinés à des phys [7][7] Jargon désignant des personnes qui travaillent une....

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C’est un travail qui demande une bonne compréhension des usages qui peuvent être faits des connaissances disponibles. Autant vous dire qu’ils sont variés. Il faut savoir anticiper les nouveaux usages, des détournements inattendus d’éléments de connaissances que les gens associent avec des éléments d’autres champs. Il y a vraiment des comportements très créatifs, qui jouent sur la transversalité. Cela fait partie de notre rôle de faciliter ainsi leur activité. Parfois, on hésite sur le type de relations à établir. Il y a des communautés tellement bizarres sur le globe qu’on ne sait pas toujours l’usage qu’ils peuvent faire de certains éléments ! Alors on entre en contact avec des collègues. On est plusieurs centaines à exercer ce service et on se retrouve au sein de la communauté AMI (Association mondiale des intermédiateurs). On est en interrelations fréquentes, c’est assez sympa.

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Finalement cela ressemble un peu à ce que vous faisiez vous-même quand vous étiez documentaliste. Je me souviens avoir rencontré le mot “indexation” dans le champ de l’infologie. Indexation, c’est bien le terme, n’est-ce pas ?

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- Oui… Je ne comprends pas tout ce que vous me racontez, mais je vois que vous vous intéressez à l’histoire de votre métier… Euh, j’ai peut-être quelque chose dans cette pile de livres. Là, tenez : Thésaurus du management, édition 2001. Il n’y en a pas eu beaucoup d’exemplaires, mais c’était un bon outil, paraît-il. J’ai connu autrefois une personne qui a contribué à introduire de nouveaux descripteurs dans la deuxième édition. Maintenant on ne doit plus fabriquer ce genre d’outil, mais à l’époque c’était un gros travail. Elle me disait que pour mettre au point le recueil de termes, elle avait passé, pendant un an, un quart de son temps en réunion avec deux ou trois autres collègues pour discuter du sens des mots et les associer entre eux. C’était une passionnée. J’avoue que ce n’était pas mon truc. Nous, on utilisait les mots du langage courant et on trouvait quand même ce qu’on recherchait. Ça se vendait cher, à l’époque. Tenez, le prix est encore marqué en francs en quatrième de couverture. Ça devait être juste avant l’adoption de l’euro. Vous êtes trop jeune pour avoir connu les francs. Bah ! On s’y est fait ! Il a bien fallu… Bon, si ça vous intéresse, je vous le cède pour dix euros.

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- C’est original, cette disposition des mots sans phrase… et la partie avec les schémas fléchés ! Je ne savais pas qu’ils avaient déjà inventé cette forme de représentation des liens… Oui, cela m’intéresse. »

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Après avoir tendu un billet et mis la trouvaille dans son sac, Européa remercie le vieux monsieur pour cette longue conversation.

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C’est ce qu’elle aime aussi, dans les vide-greniers qui se tiennent dans les écozones : découvrir des personnages hors du commun, avoir une conversation en face-à-face sans porteur interposé, apprendre, un peu plus « physiquement » qu’à travers les éléments de connaissances virtuels, d’où l’on vient…

Notes

[1]

Désignation des anciens parcs naturels régionaux et de leur périphérie, où la vie d’autrefois est préservée. (Ndlr)

[2]

Au sens de service national ou service civil : temps de travail individualisé, modulé selon l’âge et librement négocié, incluant des temps d’acquisition et de production de connaissances, que chaque citoyen de 10 à 85 ans doit à la société en contrepartie d’une prise en charge à la carte. (Ndlr)

[3]

Comprenez « Espace Virtuel Terrestre », géré par le ministère intercommunautaire de l’Infopolis. (Ndlr)

[4]

Virtualisation organisée d’anciens supports. (Ndlr)

[5]

Dérivé de portail d’accès et de téléviseur portable. Il s’agit d’un équipement banal maintenant, polyvalent, créé vers les années 2015, en tissu biocomposite neuronal, à déploiement ajustable permettant, dans sa configuration maximale, d’obtenir un écran hémisphérique d’un mètre de diamètre grâce auquel on peut voir sur 180° des images holographiques. (Ndlr)

[6]

Artefacts multimédia de fiction. (Ndlr)

[7]

Jargon désignant des personnes qui travaillent une partie de leur temps de service dans le monde physique, sur le terrain : construction immobilière, culture alimentaire, fabrication d’objets, transport, etc. (Ndlr)

Pour citer cet article

Sutter Éric, « En 2043... », Documentaliste-Sciences de l'Information 2/2003 (Vol. 40) , p. 154-155
URL : www.cairn.info/revue-documentaliste-sciences-de-l-information-2003-2-page-154.htm.
DOI : 10.3917/docsi.402.0154.


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