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Documentaliste-Sciences de l'Information

2003/4 (Vol. 40)

  • Pages : 80
  • DOI : 10.3917/docsi.404.0296
  • Éditeur : A.D.B.S.

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DEUX EPISODES DE LA VIE DE RAYMOND AUBRAC sont particulièrement connus du public.

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Le premier a trait à son activité politique en France. Une activité marquée par son engagement dans la Résistance durant la seconde guerre mondiale – on se souvient notamment de sa spectaculaire évasion qu’a popularisée le film Lucie Aubrac –, par son action auprès du général de Gaulle et par son rôle de commissaire de la République à Marseille lors de la Libération.

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Le second concerne son activité internationale et le rôle qu’il joua, lui l’ami personnel d’Hô Chi Minh, dans les négociations secrètes entre les États-Unis et le Viêt Nam, conduisant aux accords de paix entre les deux pays.

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Ce qui est en revanche beaucoup moins connu, c’est son activité documentaire dont l’importance est largement ignorée des professionnels de l’information et des documentalistes. Dans ses souvenirs, publiés sous le titre Où la mémoire s’attarde [1], Raymond Aubrac consacre une vingtaine de pages à son action pour le développement de l’information scientifique et technique, action qui s’est exercée en particulier dans le cadre de la FAO et au Viêt Nam.

De la création du système documentaire de la FAO…

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Après avoir occupé diverses fonctions en tant qu’ingénieur, dont un poste au sein de l’Office d’irrigation au Maroc, Raymond Aubrac est nommé en 1963 auprès de l’Organisation pour l’alimentation et l’agriculture (FAO), à Rome. « C’est alors, écrit-il, que je découvris la “documentation” à travers un constat troublant : personne ne diffusait la masse d’informations scientifiques, techniques, économiques rassemblées par les spécialistes que la FAO mobilisait. Les publications ne devaient rendre compte que du dixième environ de cette manne, le reste reposant paisiblement dans des tiroirs ou des fonds d’archives inaccessibles. »

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Raymond Aubrac s’attache alors à sensibiliser les responsables de la FAO à ce problème, et en particulier le docteur Sen, directeur général de l’organisation. Il dut se montrer convaincant car, explique-t-il, « le docteur Sen me confia mission d’étudier la question et de lui soumettre des propositions. Telle fut mon entrée, en 1964, dans le monde mystérieux et complexe de la documentation technique. »

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Ignorant, comme il le dit lui-même, de tout ce qui touchait à ce sujet, il prend alors contact avec le Vatican. Pourquoi le Vatican, lui demande-t-on ? Sa réponse est simple : « Le Vatican, parce que c’étaient les plus compétents à Rome, à l’époque. »

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Au cours d’une de ses visites au Vatican, il découvre une application réalisée à l’aide d’une Flexowriter, cette machine à bande perforée qui sera à l’origine de nombreuses applications d’automatisation documentaire.

Le système d’information de la FAO

Le système international d’information bibliographique de la FAO, relatif aux sciences et technologies agricoles, fut créé en 1971 sous le nom d’AGRIS. Son fonctionnement reposait sur un partage des entrées (indexation et saisie sur un bordereau normalisé) entre les partenaires nationaux, un traitement informatique centralisé (logiciel commun avec un autre système international, INIS), un coordonnateur (la FAO) et des centres régionaux.

Le bulletin bibliographique et ses index, Agrindex, a vu le jour en 1973. L’indexation, en anglais, reposait sur une liste d’environ trois mille termes normalisés, liste qui servira ultérieurement de base à la constitution du thésaurus Agrovoc (avec la participation de la Commission européenne). Le français et l’espagnol seront ultérieurement ajoutés.

L’index était organisé thématiquement par catégories et sous-catégories sectorielles et était complété par des index spécifiques : produits ou productions agricoles, auteurs et collectivités auteurs (corporate index), numéros de rapports et de brevets.

AGRIS se diversifiera à partir de 1974 avec la création de réseaux spécialisés (Agris Forestry, Agris Veterinary Sciences, Agris Tropical). En 1979 un second réseau, CARIS, consacré à la recherche agronomique en cours dans les pays en développement, est mis en place. Agrindex sera diffusé ultérieurement sur bandes magnétiques, puis accessible en ligne sur les principaux serveurs.

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Cette découverte est importante pour Raymond Aubrac qui, après sa visite vaticane, écrit alors, non sans humour : « Ma religion était faite. Nous allions créer un système documentaire informatisé pour signaler la documentation technique produite par la FAO. »

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Raymond Aubrac se penche alors sur ce qui se fait en la matière, en particulier au Commissariat à l’énergie atomique, à Orsay, où exerce André Chonez, pionnier de l’informatique documentaire, qui viendra à Rome pour aider à l’implantation des programmes. « Il fut décidé qu’au 1er janvier suivant [1965] le système documentaire entrerait en opération et produirait un bulletin mensuel. »

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Au même moment sont lancés les premiers travaux rétrospectifs, avec la préparation de l’Index rétrospectif des pêches qui recense les publications de ce département de la FAO.

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Mais il faut laisser ici la parole à Raymond Aubrac qui relate, là encore avec humour, comment il recruta les forces vives indispensables à la préparation de ces travaux : « L’indexation et la préparation des notices bibliographiques sont une opération qu’il faut conduire avec soin […]. Il faut un personnel attentif, du temps, donc de l’argent. […] J’eus l’idée de chercher des bénévoles. Où trouver, à Rome, un gisement de bénévoles ayant les qualités intellectuelles et le soin nécessaires ? Je pensai aux séminaires où l’Église catholique forme ses futurs responsables. Le supérieur du séminaire français […] comprit vite le problème. J’obtins également le concours du séminaire irlandais pour la documentation en langue anglaise. »

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C’est à la même époque que Raymond Aubrac fait la connaissance de Philippe Ariès [2] « qui pratiquait la documentation technique depuis des années [à l’IFAC, Institut des fruits et agrumes coloniaux], [et] devint un de mes meilleurs mentors dans cette discipline qui m’était nouvelle. » Les deux hommes, nés la même année, et bien que d’opinions politiques fort éloignées, travailleront très efficacement pour la promotion d’une documentation efficace et moderne.

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Raymond Aubrac étend ensuite son action internationale dans le domaine de l’IST et prend une part active à la mise en place du Centre national de documentation du Maroc [3]. Ce sera le premier d’une vingtaine de semblables centres nationaux qui seront en fonction en 1975.

… à la création du réseau AGRIS

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Cette action internationale de Raymond Aubrac, mondialiste convaincu, va se développer encore avec la constitution, en 1969, d’un comité d’experts qui réfléchit à la création d’un réseau international, à l’image du système INIS (International Nuclear Information System) de l’AIEA (Agence internationale de l’énergie atomique). À propos des travaux de ce comité, nous ne pouvons pas ne pas citer cette anecdote rapportée par Raymond Aubrac : « Il fallait naturellement travailler en anglais. Philippe Ariès ne pratiquait pas cette langue […]. Avec Sir Thomas Scrivenor, le président, il échangeait des messages… en latin. »

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Ce réseau, après approbation de la conférence des États membres de la FAO, le 23 novembre 1971, naîtra sous le nom de AGRIS [4]. Un premier numéro expérimental du bulletin Agrindex fut édité en septembre 1973, à l’occasion de la conférence « Agris et les pays en voie de développement ». Puis ce fut, en 1974, la création de réseaux spécialisés : Agris Tropical, Agris Veterinary Sciences et Agris Forestry.

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Mais, comme dans tout système international, le problème de la langue, en particulier pour l’indexation, se posa très vite, ainsi que celui du niveau d’indexation. Les Américains proposaient 400 termes, les Anglais 20.000. Un moyen terme fut trouvé. Mais les problèmes du multilinguisme demeuraient. Ils trouveront leur solution avec la création d’un thésaurus multilingue, auquel participera la CEE, malgré des rapports parfois difficiles entre la DG XIII et la FAO : ce sera le thésaurus Agrovoc.

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La compétition avec les CAB (Commonwealth Agricultural Bureaux) était également un point important.

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Raymond Aubrac quitte la FAO en 1976, mais il n’abandonne pas pour autant la documentation.

Des missions pour le Viêt Nam et les pays en développement

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Son activité en ce domaine va alors se concentrer sur le Viêt Nam, pays cher à son cœur. En 1978, il assure une mission, au titre de l’Unesco, pour examiner le fonctionnement de trois organismes vietnamiens : l’ICIST (Institut central d’information scientifique et technique), créé dès 1972 et dirigé par Nguyen Nhu Kim, l’IISS (Institut d’information des sciences sociales), et la Direction des archives. Raymond Aubrac a relaté cette mission dans un article paru dans la revue Documentaliste - Sciences de l’information [5].

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Il effectuera une seconde mission pour l’information scientifique et technique au Viêt Nam en 1982, mandaté par l’Unesco, pour la mise au point d’un projet PNUD (Programme des Nations unies pour le développement) : un projet comportant l’organisation d’un enseignement spécialisé à Hanoï et à Hô Chi Minh Ville, de deux ateliers de reprographie et d’un programme d’informatique documentaire.

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Il établira également cette même année, à la demande de Jean-Pierre Chevènement, alors ministre de la Recherche, un projet de coopération entre la France et le Viêt Nam. Ce projet, suivi avec Bernard Cassen, directeur de la MIDIST, prévoyait la mise à disposition des documents sur le Viêt Nam détenus par la France.

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À propos de ses travaux pour ce pays, Raymond Aubrac insiste sur le fait que « la connaissance, au Viêt Nam, c’est très important » et que « la guerre n’a pas arrêté la vie intellectuelle ». Il écrit également, ce qui est l’une de ses professions de foi : « La transmission des informations scientifiques et techniques est pour moi une des composantes nécessaires des relations Nord-Sud qui me passionnent depuis longtemps. »

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En 1980, il avait également réalisé pour Robert Galley, ministre de la Coopération, avec le concours de Laurence Porgès, une étude sur les ressources documentaires existant en France sur les pays en voie de développement. Cette étude sera à l’origine de la création du réseau Ibiscus.

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Enfin, son activité de consultant pour le CRDI (Centre de recherche pour le développement international) à Ottawa, avec John Woolston au département d’IST, sera encore une occasion de prolonger son action vers les pays en développement.

Internet et la documentation

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Pour en terminer avec ce bref panorama de l’activité documentaire de Raymond Aubrac, il est intéressant de rapporter ses propos sur Internet et sur la situation de la documentation : « L’un des “dégâts collatéraux” d’Internet, c’est le désintérêt pour la documentation et de la politique française en ce domaine qu’il a suscité. Le problème majeur d’Internet, c’est le problème de ce que l’on y met et de la sélection. Vous interrogez sur “riziculture” et 50.000 documents vous tombent sur la tête. Les institutions internationales s’intéressent moins aux problèmes d’IST. À cause d’Internet ? Il reste nécessaire, malgré Internet, d’avoir des documentalistes de formation multidisciplinaire. On a un grand besoin de spécialistes du traitement de l’information. »


Références

  • 1 –  Raymond AUBRAC. – Où la mémoire s’attarde. – Paris : Éd. Odile Jacob, 1996. – 377 p.
  • Voir notamment p. 333-339 et 341-352
  • 2 –  Jacques CHAUMIER. – Philippe Ariès, documentaliste, historien et humaniste.Documentaliste - Sciences de l’information, juillet-octobre 1996, vol. 33, n° 4-5, p. 255-256
  • 3 –  Jean-Marie HUBERT, Jacques CHAUMIER. – Une expérience de documentation automatique en pays en voie de développement : le Centre national de documentation du Maroc. – Documentaliste, 1971, n° spécial hors série, p. 13-16
  • 4 –  Raymond GIMILIO. – Le système international d’information sur les sciences et la technologie agricoles : AGRIS.Documentaliste, juin 1975, vol. 12, n° 2, p. 55-60
  • 5 –  Raymond AUBRAC. – Les structures et les problèmes de l’information scientifique, technique, économique et sociale dans la République socialiste du Viêt Nam.Documentaliste - Sciences de l’information, novembre-décembre 1978, vol. 15, n° 5-6, p. 27-29

Résumé

Français

Bien connu pour son action politique durant la seconde guerre mondiale et pour son action internationale ultérieure, Raymond Aubrac l’est infiniment moins pour le rôle qu’il a joué dans la promotion de l’information scientifique et technique : au sein de la FAO de 1963 à 1976, puis au Viêt Nam et au service des pays en développement. En s’appuyant sur ses mémoires et sur des entretiens qu’il a eus avec lui, Jacques Chaumier retrace ici les grandes lignes de la carrière « documentaire » de Raymond Aubrac.

Pour citer cet article

Chaumier Jacques, « Raymond Aubrac et l'information scientifique et technique », Documentaliste-Sciences de l'Information 4/2003 (Vol. 40) , p. 296-298
URL : www.cairn.info/revue-documentaliste-sciences-de-l-information-2003-4-page-296.htm.
DOI : 10.3917/docsi.404.0296.


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