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Documentaliste-Sciences de l'Information

2003/6 (Vol. 40)

  • Pages : 60
  • DOI : 10.3917/docsi.406.0376
  • Éditeur : A.D.B.S.

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LOGEE AU CŒUR DE LA BAIE D’ALEXANDRIE, la Bibliotheca Alexandrina se devine depuis le fort de Qatbay : un disque en forme de soleil, en pente doucement inclinée vers la mer, tronqué sur sa face ouest. La partie pleine constitue la bibliothèque, la partie vide symbolise le savoir inconnu, ce qui nous reste à découvrir sur le monde. Le bâtiment est plutôt discret, en comparaison avec les immeubles qui longent le front de mer. Il serait plus juste de parler d’un ensemble de bâtiments, d’une « cité savante » : bibliothèque, centre de conférences, planétarium, musée des antiquités, l’ensemble prolongeant le quartier universitaire qui n’abrite pas moins de 75 000 étudiants.

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On arrive à la Bibliothèque d’Alexandrie par une rue parallèle au front de mer. Deux signaux forts accueillent les visiteurs : d’une part la statue géante de Ptolémée Ier Sôter [1][1] Statue sortie de la mer où elle gisait à huit mètres..., le fondateur de la bibliothèque antique, et d’autre part la façade courbe de granit gris, sur laquelle sont gravées les deux cents écritures du monde entier, y compris le morse et le braille. La bibliothèque se veut à la fois ancrée dans l’histoire et résolument universelle.

La Bibliothèque d’Alexandrie en chiffres, en septembre 2003

Un aperçu des vastes espaces intérieurs de la Bibliothèque d’Alexandrie.

A gauche : la façade courbe de granit gris. Page suivante : une vue des abords de l’édifice.

Surface : 20 000 m2 de salles de lecture et 17 000 m2 de magasins.

Places assises : 2 000.

Cabines d’étude et de consultation individuelle : 200.

Ouvrages conservés : 300 000 (8 millions à terme).

Titres de périodiques : 1 420 (4 000 à terme).

Manuscrits et ouvrages rares : 10 000 (50 000 à terme).

Cartes : 50 000.

Visiteurs pendant la première année : 13 000.

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Nos hôtes [2][2] Que soient remerciés nos hôtes, Jean-Marie Compte,... nous présentent la bibliothèque dans un espace vitré spécialement aménagé pour les visiteurs, plongeant sur la salle de lecture et phoniquement isolé des lecteurs : c’est le triangle de Callimaque, poète et grammairien qui séjourna à la bibliothèque sous Ptolémée II et qui serait l’auteur d’un catalogue de ses ouvrages. La salle de lecture s’étend sur 20 000 m2 en sept niveaux, comme un immense amphithéâtre. Le bâtiment est soutenu par 620 majestueux piliers en forme de fleurs de lotus. Des capteurs vert et bleu filtrent une lumière douce et toujours indirecte, quelle que soit la position du soleil. La forte présence du bois, utilisé pour les parquets et pour le mobilier, sécrète une ambiance chaude contrastant avec la sévérité du mur du fond en béton gris. Ce dernier est troué de niches rappelant les casiers de rangement des rouleaux de l’ancienne bibliothèque. La Méditerranée et ses rouleaux d’écume sont visibles à travers les vitres, on croit les entendre, la magie des lieux fonctionne !

La bibliothèque antique

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La Bibliotheca Alexandrina a été construite à l’emplacement probable de l’ancienne Bibliothèque d’Alexandrie, créée par Ptolémée Ier au IIIe siècle avant J.-C., à l’instigation de Démétrios de Phalère, lui-même disciple d’Aristote et de Théophraste. C’est l’époque de l’Égypte gréco-romaine, moins connue que l’Égypte pharaonique mais dont le rayonnement culturel irrigua tout le bassin méditerranéen.

Figure 1

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Des acheteurs sillonnèrent le monde et rapportèrent des documents qui furent copiés dans la bibliothèque – à laquelle on remettait parfois les copies et non les originaux. Les bateaux arrivant au port d’Alexandrie étaient fouillés et s’acquittaient de taxes sous forme de manuscrits : on constitua ainsi un fonds de 700 à 900 000 rouleaux de papyrus, soit l’équivalent de 100 à 125 000 livres. Cité d’étude et de recherche, la bibliothèque accueillit en son sein les grands savants de l’époque : le fameux mathématicien Euclide, l’astronome et géographe Ératosthène de Cyrène qui, le premier, calcula la circonférence de la terre, Héron, l’auteur des Pneumatiques, Ptolémée, le mathématicien et géographe ancêtre de la cartographie – pour ne citer que les plus connus…

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Las ! La bibliothèque fut détruite une première fois par Jules César qui fit mettre le feu à la flotte des Ptolémée, l’incendie se propageant malencontreusement des vaisseaux vers la bibliothèque, et une deuxième fois en 391 après J.-C. pour détruire le culte païen de Sérapis. De l’ancienne bibliothèque il ne reste aujourd’hui qu’un seul manuscrit original, conservé à Vienne. Le musée des antiquités conserve les objets découverts lors des fouilles du site et une exposition sur Alexandrie, réalisée grâce au donateur Mohamed Awad, nous a fait découvrir deux tableaux originaux de Vivant-Denon et quatre de David Robert. L’épopée napoléonienne est ici discrètement illustrée.

La bibliothèque actuelle

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La nouvelle Bibliothèque d’Alexandrie fut construite entre 1995 et 2002 d’après les plans du cabinet norvégien Snøhetta [3][3] Lauréat du concours international lancé par le gouvernement... associé à l’Égyptien Mamdouh Hamza. Les financements internationaux (220 millions de dollars) furent rassemblés grâce à l’Unesco (120 millions de dollars), aux pays du Golfe (65 millions) et à d’autres donateurs. Le Musée des sciences, partie intégrante de ce grand équipement culturel, rappelle la Cité savante antique. Il fut financé par la France qui envoya également à la bibliothèque des catalogues d’éditeurs francophones dans lesquels ses responsables purent choisir une partie de leur fonds.

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Les trois langues officielles de la bibliothèque sont l’arabe, l’anglais et le français, le fonds arabophone étant très majoritaire dans les collections (les proportions respectives par langue sont 80 %, 13 % et 7 % des fonds).

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La bibliothèque est aujourd’hui riche de près de 300 000 ouvrages, et elle en comptera huit millions à terme. Les documents imprimés et audiovisuels sont classés selon la classification de Dewey, et leur catalogue est interrogeable depuis huit cents postes informatiques. 1 420 titres de périodiques sont en cours de catalogage, l’opération se déroulant en liaison avec le catalogue collectif national égyptien des périodiques.

Une vue des abords de l’édifice
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Tout en se voulant encyclopédique, la bibliothèque est prioritairement consacrée au monde méditerranéen et arabe. Les disciplines les plus représentées sont, par ordre décroissant, les sciences et techniques, l’économie et le management, les arts, les humanités et les sciences sociales. Les fonds sont répartis par étage, en grands volets thématiques allant de l’histoire des idées et des religions au sous-sol jusqu’aux techniques les plus modernes à l’étage supérieur, comme une sorte de pyramide des connaissances : au rez-de-chaussée les classes 100, 200 et 900 (Philosophie, Religions, Histoire et géographie), puis les classes 780, 778, 791, 792 (Musique, Photographie, Cinéma, Théâtre), puis 400 et 800 (Langues et Littérature), 700 (Arts et loisirs), 000, 310, 330, 340, 380 et 650 (Généralités, Statistiques, Économie, Droit, Commerce, Management), 300 (Sciences sociales), 500 et 600 (Sciences exactes, Techniques), et enfin, à l’étage supérieur, les classes 003, 004, 005, 006 et 384 (Informatique et télécommunications).

Équipements et services

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L’entrée dans la bibliothèque elle-même se fait à un étage médian, au niveau des sciences sociales, offrant une vue globale sur les deux mille places de la bibliothèque ; au bureau d’accueil de chaque étage sont disponibles des formulaires de recherche ainsi qu’un questionnaire sommaire de satisfaction. Tous les documents proposés ont un recto en arabe et un verso en anglais. Nous n’avons pas vu de document d’aide rédigé en français.

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De l’antique Bibliothèque d’Alexandrie, on veut conserver l’esprit d’ouverture et de dialogue entre les cultures. Certains rêves n’ont pas d’époque.

Ismail Serageldin, directeur de la Bibliothèque d’Alexandrie
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Nous avons pu visiter un espace consacré aux aveugles ou malvoyants. Assisté par un bibliothécaire, l’usager choisit le livre qu’il souhaite consulter. Il le pose ensuite sur un scanneur qui numérise le texte anglais ou arabe, le transforme en sons et en fait une lecture vocale. Les usagers peuvent aussi utiliser un clavier et une imprimante en braille. Deux cents personnes utilisent ces équipements chaque mois.

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Le public apprécie particulièrement les deux cents cabines de recherche et de visionnage de films, cédéroms, DVD : les chaînes de télévision accessibles par satellite sont en effet payantes en Égypte. Alors qu’à la bibliothèque, une fois résolus les points juridiques, on peut visionner gratuitement les émissions des chaînes du monde entier. Pour les cédéroms et les DVD, un système multimedia view, identique à celui de la Bibliothèque publique d’information (BPI) du Centre Georges-Pompidou, permet d’accéder directement, depuis la notice du catalogue, au document sous sa forme numérisée.

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Une autre particularité du fonds est la volonté d’archiver l’ensemble de la mémoire des sites web : la bibliothèque est en relation avec le projet d’archivage du web mondial [2], soit un volume évalué entre 30 et 100 téraoctets de données ou 1,2 milliard de pages, selon les estimations de Scott Kirkpatrick, un chercheur retraité d’IBM. Reste à savoir comment rechercher l’information dans tous ces fonds, non indexés, dont l’intérêt est évidemment très variable. On ne sélectionne plus l’information, on se contente de la stocker.

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Le logiciel Virtua ILS (Integrated Library Systems) de VTLS Inc. (Blacksburg, Virginia) a été choisi à la suite d’un appel d’offres international qui exigeait en premier critère la possibilité d’interroger les fonds à partir des alphabets latins et arabes. Peu de solutions sont actuellement disponibles dans ce double environnement linguistique. Précisons que la bibliothèque de l’Institut du monde arabe à Paris [4][4] <www. imarabe. org> a apporté son savoir-faire avec le thésaurus trilingue qu’elle a mis au point.

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Le transfert des données depuis des catalogues déjà existants, notamment de CDS-ISIS vers VTLS, s’est fait en respectant les AECR (American Exchange Cataloguing Rules), au format MARC 21, format de données bibliographiques défini par la bibliothèque du Congrès de Washington.

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La page d’accueil de VTLS offre six menus : recherche dans le catalogue par auteur, titre ou sujet, recherche dans des catalogues extérieurs, recherche de sites web, recherche dans des banques de données en texte intégral (EBSCO Host est en cours de test), recherche dans le catalogue de cédéroms, et recherche dans l’e-journal qui est une sorte de revue de presse électronique avec des articles en texte intégral et des images associées (les sept mille titres disponibles étant tous anglophones).

Éléments de bibliographie

Jean-Pierre LUMINET. Le bâton d’Euclide, le roman de la Bibliothèque d’Alexandrie. J.-C. Lattès, 2002.

Ismail SERAGELDIN. Bibliotheca Alexandrina, the rebirth of the Library of Alexandra. Ed. Bibliotheca Alexandrina, 2002

Collectif. The new Bibliotheca Alexandrina. Ed. The Norvegian Museum of Architecture, 2002

Filmographie

Thierry RAGOBERT. Alexandrie la magnifique. Ed. Arte Vidéo, deux cassettes VHS/Secam

Webographie

[1] Le site de la bibliothèque : <www. bibalex. org>

[2] Le site des archives du web : <www. archive. org>

[3] Le catalogue en ligne (OPAC) : <www. bibalex. org/ website>

[4] Le projet Supercourse piloté par l’Université de Pittsburg : <www. pitt. edu/ super1/ assist/ sum. htm>

[5] La liste des colloques : www. bibalex. bioalex. conf

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La recherche par sujet se fait pour les documents en anglais à partir de la Library of Congress Subject Heads, pour les documents en français à partir de Rameau, pour les documents en arabe à partir d’une liste d’autorité définie par un bibliothécaire égyptien, Chaaban Khalifa. Le catalogue est interrogeable à distance via l’OPAC [3], actuellement en construction [5][5] Nous avons par curiosité cherché l’ADBS et trouvé une.... La recherche simple, de premier niveau, permet d’interroger les titres de périodiques, ce qui est fort appréciable.

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Les ouvrages postérieurs à 1920 sont en accès libre, ceux antérieurs à 1920 sont conservés en magasin et accessibles seulement aux chercheurs. Une des particularités de la bibliothèque est qu’on trouvera les uns à côté des autres les types de documents traitant d’un même sujet : les périodiques, les thèses, les documents de référence et les ouvrages. Et les ouvrages disponibles en plusieurs langues possèdent la même cote et sont rangés les uns à côté des autres dans l’ordre alphabétique des langues : Arab, English, French.

Fonctionnement

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La bibliothèque est ouverte tous les jours à partir de 11 heures et jusqu’à 19 heures, de 15 à 19 heures les vendredis et samedis correspondant aux week-ends. Elle est fermée le mardi. Son entrée est payante : le tarif varie selon la situation et la nationalité, d’une livre [6][6] Au 28 septembre 2003, la livre égyptienne valait 1/7... pour les scolaires égyptiens à dix livres pour les usagers qui ne sont ni étudiants ni Égyptiens. Les habitués optent pour des cartes mensuelles et annuelles : pour les Égyptiens, le prix de la carte annuelle est de 30 livres pour les étudiants (soit 4,3 euros) et de 60 livres pour les autres (8,6 euros) ; pour les étrangers la carte annuelle coûte 30 dollars [7][7] Soit 26,16 euros au cours du 28 septembre 2003. aux étudiants et 60 [8][8] 52,31 euros. dollars aux autres usagers.

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Les usagers actuels sont principalement les étudiants des facultés d’Alexandrie dont les bâtiments jouxtent la bibliothèque. Le Caire se trouve à 220 kilomètres et ses étudiants ne se déplacent que pour des objectifs bien précis. Une politique d’ouverture sur la population d’Alexandrie se met en place, à travers l’organisation de manifestations culturelles : festivals de musique, rencontres avec des artistes, activités pédagogiques, etc. Des bibliothèques spécialisées sont consacrées aux enfants et aux adolescents. D’une manière générale, l’ensemble de la Cité a reçu 500 000 visiteurs depuis son ouverture en octobre 2002 et on peut estimer le nombre quotidien de lecteurs de la bibliothèque entre 1 000 et 1 500 personnes. Par comparaison, la Bibliothèque nationale de France (BNF), en son haut-de-jardin, reçoit 2 300 lecteurs par jour et la BPI du centre Georges-Pompidou 6 800.

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Les personnels que nous avons rencontrés sont des bibliothécaires formés soit sur place, soit à l’ENSSIB. Deux d’entre eux partaient en stage à la BPI et à la BNF. Nous avons pu noter leur intérêt pour nos systèmes de gestion de bibliothèques et pour les questions juridiques comme la négociation de contrats.

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Les projets de la bibliothèque sont nombreux : le prêt entre bibliothèques au niveau égyptien, la fourniture de documents avec envoi par courriel de pages numérisées, la récupération de mille conférences gratuites sur le web fournies par l’Université de Pittsburgh à partir du fonds Supercourse [4] libre de droits et disponible en sept langues…

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La Bibliotheca Alexandrina est jeune – elle a été inaugurée en octobre 2002 – et elle a besoin de quelques années d’expérience pour affiner sa politique d’acquisitions ainsi que son ouverture vers le public national et international. D’ores et déjà, elle est l’un des éléments majeurs d’une cité internationale qui rassemble nombre de chercheurs lors de colloques internationaux [5], retrouvant ainsi sa vocation première.

Notes

[1]

Statue sortie de la mer où elle gisait à huit mètres de fond par l’équipe d’archéologues conduite par Jean-Yves Empereur et reconstruite avec l’aide d’EDF.

Les photos reproduites ici ont été prises par les visiteurs de l’ADBS.

[2]

Que soient remerciés nos hôtes, Jean-Marie Compte, conseiller auprès du directeur de la bibliothèque, Layla Abdelhady, directrice du Service de lecture publique, ainsi que nos guides, Amin Abdel Raman, égyptologue, Ingy Abou El Khair, et tous les bibliothécaires qui ont aimablement répondu à nos questions. Cet article leur doit l’essentiel de ses informations.

[3]

Lauréat du concours international lancé par le gouvernement égyptien.

[5]

Nous avons par curiosité cherché l’ADBS et trouvé une notice connue : l’association est présente dans le catalogue en tant qu’éditeur avec l’ouvrage de Jean Michel et Éric Sutter Valeur et compétitivité de l’information documentaire, édité en 1991.

[6]

Au 28 septembre 2003, la livre égyptienne valait 1/7 d’euro. Elle est de fait proche de nos anciens francs français.

[7]

Soit 26,16 euros au cours du 28 septembre 2003.

[8]

52,31 euros.

Résumé

Français

À l’occasion de son quarantième anniversaire, l’ADBS a organisé fin septembre 2003 un voyage d’étude en Égypte. La principale étape en fut une visite de la nouvelle Bibliothèque d’Alexandrie, inaugurée en octobre 2002, dont cet article présente succinctement les origines, les aménagements, les fonds, les équipements et le fonctionnement.

Plan de l'article

  1. La bibliothèque antique
  2. La bibliothèque actuelle
  3. Équipements et services
  4. Fonctionnement

Pour citer cet article

Ranjard Sophie, « Visite à la nouvelle Bibliotheca Alexandrina », Documentaliste-Sciences de l'Information, 6/2003 (Vol. 40), p. 376-379.

URL : http://www.cairn.info/revue-documentaliste-sciences-de-l-information-2003-6-page-376.htm
DOI : 10.3917/docsi.406.0376


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