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Documentaliste-Sciences de l'Information

2004/3 (Vol. 41)

  • Pages : 60
  • DOI : 10.3917/docsi.413.0174
  • Éditeur : A.D.B.S.

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AUCUN PAYS NE SEMBLE VRAIMENT SATISFAIT de son système de santé [19]. La situation du système français est particulièrement paradoxale. Considéré en 2000 par l’Organisation mondiale de la santé (OMS) comme le « meilleur système de santé au monde » (notamment en terme d’accès), il est aussi profondément en crise (déficits, cloisonnements, dysfonctionnements, etc.) à la fois au niveau de la médecine de ville et de l’hôpital. Les relations entre les patients et les professions de santé changent. Les patients sont devenus de plus en plus exigeants : la « santé parfaite » est une nouvelle utopie [38].

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La « société de l’information » correspond à la « révolution numérique » : « transformant l’un des caractères les plus fondamentaux de l’humanité, à savoir la communication, (elle) surgit dans tous les domaines de l’activité humaine : économie, travail, éducation, pratiques culturelles, relations sociales, santé » [10, p. 10]. La « santé en réseaux » [4] constitue l’un des enjeux majeurs de la « société de l’information » [10], également « temps des services » [43], « société en réseaux » [6] et « économie de la connaissance » [15], et une voie privilégiée d’amélioration des systèmes de santé. La mise en réseaux de la santé se traduit notamment par l’affirmation de nouvelles organisations transversales de proximité (les réseaux de santé en France) reposant sur l’affirmation de nouveaux métiers s’appuyant à la fois sur une meilleure utilisation de l’information partagée et sur l’amélioration des processus de communication.

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Les données de santé, et en particulier les informations médicales, sont très spécifiques, à la fois en termes de confidentialité, de propriété et d’accès. Les approches varient selon les pays. En 1978, la France a adopté la loi dite « Informatique et libertés » et créé, pour en surveiller l’application, la Commission nationale de l’informatique et des libertés (CNIL). Elle a pris du retard dans la transposition de la directive européenne d’octobre 1995 sur l’harmonisation des législations nationales relatives à la protection des données à caractère personnel qui vise à favoriser la libre circulation de ces données en Europe. La procédure législative, initiée en janvier 2002, n’est toujours pas achevée.

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Partant du constat que les technologies de l’information et de la communication ont accéléré la mise en réseaux de la santé et l’émergence des réseaux de santé, nous examinerons dans cet article comment s’affirment progressivement de nouveaux métiers de coordination et d’intermédiation, indissociables de la mise en place d’outils de gestion de l’information (systèmes d’information, dossiers santé partagés des patients) et d’une communication améliorée, qui annoncent de profonds changements dans le secteur de la santé.

1 - Information, communication, réseaux et complexité

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Le travail en réseau constitue un moyen privilégié de partager et de capitaliser les pratiques professionnelles [27]. En assurant la complémentarité des savoirs et de l’action, la convergence des notions de réseaux et de gestion de projet peut permettre de mieux appréhender la dynamique de la complexité [25], c’est notamment le cas des réseaux de santé.

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Dans une perspective « dialogique » définie par Edgar Morin [31], ces nouvelles organisations complexes en construction-déconstruction permanentes essaient de concilier des notions traditionnellement opposées : individuel / collectif, autonomie / hiérarchie, statique / dynamique, ordre / désordre, partenariat / concurrence, privé / public, local / global… [17, p. 135].

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Le cloisonnement des activités du domaine de la santé est souvent dénoncé. Au sein de l’hôpital, S. Glouberman et H. Mintzberg distinguent quatre mondes séparés : celui du traitement (cure) relevant des médecins, celui des soins (care) confié aux infirmières, celui du contrôle et de l’administration, celui du conseil d’administration. Ces quatre mondes correspondent à quatre ensembles d’activités et à quatre mentalités, qui fonctionnent en vase clos [19]. Les réseaux de santé sont apparus en France dans les années 1980 comme interfaces entre la médecine de ville et l’hôpital. La loi du 4 mars 2002 sur les Droits des malades et la qualité du système de santé voudrait en faire un des leviers de réorganisation du système de santé.

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Notre société de services modifie fortement les rapports de l’individu à son travail : affirmation du « modèle de la compétence », où « la communication nourrit en permanence l’activité » [46, p. 62]. Mais dans notre « société de l’information », pour Philippe Zarifian, « informer n’est pas communiquer » [46, p. 63]. La communication, c’est la relation à l’autre, l’échange, la discussion. Par ailleurs, dans le domaine de la santé, l’utilisation de l’informatique est très vite apparue comme un moyen privilégié de maîtriser les dépenses de santé mais aussi d’améliorer la qualité des prestations. Les erreurs médicales sont largement un problème d’information et notamment d’identifiants. Selon le rapport Fieschi : « La qualité de la production des soins est déterminée par les outils de traitement de l’information mis en œuvre. » [13, p. 40]

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Dans le domaine de la santé, les inégalités se sont multipliées : à la fois en termes géographiques, de revenus, mais aussi d’accès à l’information. L’utilisation des TIC, correspondant à la double émergence de la santé mobile (m-santé) et de la santé électronique (e-santé), peut aider à les limiter [1].

2 - Santé et apparition de nouveaux métiers centrés sur l’information et la communication

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Le réseau est un ensemble-projet qui peut se décomposer en différentes phases (définition, développement, contrôle, évaluation, amélioration). La convergence des notions de réseau et de projet constitue une manière d’appréhender la dynamique de la complexité en conciliant la nécessaire autonomie et la responsabilisation des acteurs avec le besoin d’intégration et de cohérence de l’ensemble de l’organisation-réseau [25]. L’organisation de cette convergence repose sur l’affirmation de nouveaux métiers centrés sur l’information et la communication. La figure 1 présente les différents acteurs ou groupes d’acteurs des réseaux de santé.

Vers un « kaizen » informationnel

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La mise en réseau de la santé et en particulier l’affirmation des réseaux de santé constituent un moyen privilégié d’améliorer la qualité du système de santé par une meilleure utilisation de l’information. En s’inspirant de la roue de Deming (le célèbre PDCA : Plan - Do - Check - Act), on peut envisager une sorte de « kaizen » (ou amélioration continue) informationnel, que nous proposons de schématiser comme le montre la figure 2.

Modifications de frontières entre métiers de la santé existants

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Les limites de compétences entre les différents métiers du secteur de la santé et l’importance plus ou moins grande de métiers intermédiaires traduisent les spécificités nationales.

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Le National Health Service (NHS) britannique a fait des infirmières (formées en université à des niveaux allant jusqu’au master, voire au-delà) le pivot des soins de première ligne (primary care) auquel il donne la priorité, les médecins ayant un rôle d’expertise et de contrôle d’infirmières spécialisées qui, en s’appuyant sur des protocoles, peuvent même réaliser des prescriptions. Ce sont également des infirmières (nurses) qui assurent l’information et l’orientation des patients qui ont recours aux services du NHS Direct : à la fois par téléphone (vingt-deux centres d’appels pour toute l’Angleterre) et par Internet (projet primé par l’Union européenne). NHS Direct est le service phare et le symbole de la politique très volontariste du NHS de recours aux TIC pour un meilleur service à l’usager [22] [40].

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En France, les médecins ont limité le développement des métiers intermédiaires (à part celui des sages-femmes) et le rôle des infirmières. Les fonctionnements séparés des différents « mondes » de l’hôpital et notamment l’opposition infirmières / médecins ont été analysés [19] [41] et posent de nombreux problèmes, en particulier en France. L’utilisation des TIC en santé mais aussi la diminution du nombre des médecins et des infirmières vont forcément provoquer des évolutions et modifier les frontières entre les métiers existants. Ces évolutions favorisent aussi l’émergence de nouveaux services et de métiers transversaux centrés sur la gestion de l’information et la communication qui relèvent à la fois de la « nouvelle » économie de la connaissance et de l’immatériel [15] et du « modèle de la compétence » [46].

Nouveaux métiers transversaux en information-communication

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Le rapport du Commissariat général du Plan sur Les métiers face aux technologies de l’information souligne que l’opposition entre anciens et nouveaux métiers est souvent trop réductrice. Les nouveaux métiers naissent le plus souvent de l’« hybridation de compétences » relevant de champs professionnels auparavant distincts. Les nouveaux outils d’information modifient les pratiques et les représentations mais l’émergence de métiers totalement nouveaux est assez rare [34]. Le secteur de la santé est l’un de ceux où s’affirment des métiers nouveaux relevant de l’information et de la communication.

Figure 1 - Les groupes d’acteurs des réseaux de santéFigure 1
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L’exemple du NHS Direct montre l’affirmation de métiers interdisciplinaires transversaux d’information-orientation (« orienteurs ») associant compétences en soins (infirmières) et en communication pour à la fois informer et orienter les patients. Même si les infirmières s’appuient sur des questions définies préalablement sous forme d’algorithmes, il s’agit d’un métier difficile qui suppose une forte expérience professionnelle, des capacités d’analyse et d’écoute, pour orienter au mieux les patients sans être en situation de face-à-face avec eux. La question des langues est aussi essentielle, que ce soit en raison de la diversité d’origines de populations immigrées comme pour le NHS Direct, notamment à Londres, ou pour des populations à vocation plus touristique comme pour Sanitat Respon en Catalogne espagnole. En France, pour le moment, les centres d’appel de la Caisse nationale d’assurance maladie (CNAM) ou de certains groupes d’assurances (AXA) doivent se contenter de fournir des informations administratives, la législation interdisant l’orientation médicale et le diagnostic sans présence physique du patient.

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L’aspect information-orientation du patient suppose l’utilisation d’algorithmes de tri, des référentiels, des bases de données, ce qui amène à recourir à des spécialistes de ces domaines. Dans une perspective d’information, mais aussi de formation et de responsabilisation des patients et de leur entourage, des pouvoirs publics ont opté pour la création de leurs propres sites de santé. C’est notamment le cas du Canada (Réseau canadien de la santé relevant de Santé Canada) dont l’objectif clairement affiché est de « fournir au public une information fiable en matière de santé » et de l’Écosse via NHS Scotland (programme SHOW : Scottish Health On the Web).

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En Angleterre, depuis la réforme d’avril 2002, les Primary Care Trusts gèrent la santé de 80.000 à 300.000 personnes, achetant des prestations à différents hôpitaux, réseaux de santé ou cabinets de groupe de médecins généralistes [40]. La gestion de l’information et sa sécurisation (confidentialité) constituent des enjeux majeurs et certains PCT commencent à définir des postes de manager de l’information.

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Dans le même esprit, en France, le rapport Fieschi [13] propose de généraliser dans toutes les structures hospitalières des DSIO (directeurs des systèmes d’information et de l’organisation). Ils devraient aussi avoir un rôle majeur de promotion d’une culture de l’information. Trop souvent, les responsables des structures hospitalières françaises – à la différence des anglo-saxons – considèrent l’information en santé uniquement comme un coût et une obligation administrative et, assez rarement, comme une ressource stratégique à valoriser pour améliorer l’efficience de leur organisation (efficacité au meilleur coût) et la qualité des prestations dispensées. Le passage progressif, dans le secteur hospitalier, à la tarification à l’activité peut favoriser la transformation des DIM (directeurs de l’information médicale), progressivement apparus depuis 1996 et principaux acteurs du PMSI (Programme de médicalisation des systèmes d’information, pour le moment à vocation essentiellement gestionnaire), en DSIO. Par ailleurs, au sein de la Direction de l’hospitalisation et des soins (DHOS), du ministère de la Santé et de la Protection sociale, une réflexion est menée sur la spécificité d’un métier de « documentaliste hospitalier ».

Figure 2 - Le « kaizen » informationnelFigure 2
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Dans les années 1980, avec l’affirmation du Managed Care, aux États-Unis, se sont développées des Health Maintenance Organizations (HMO) qui ont misé sur des systèmes d’information performants pour assurer à la fois la traçabilité des soins et la diminution de leurs coûts. Les déboires de Kaiser Permanente HMO en 2003 : erreurs de saisies de données, envois erronés de médicaments à des patients, envois de documents contenus dans des dossiers sensibles à d’autres patients, etc., montrent combien l’enjeu du management de l’information est essentiel pour l’amélioration des prestations des organisations de santé mais aussi pour leur crédibilité et leur survie.

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L’aspect gestion de la documentation de base à chaque niveau des organisations en réseaux et son intégration dans des approches processus prennent encore plus d’importance avec le développement des certifications ISO 9000 version 2000 et des procédures d’accréditation des établissements de santé (confiées en France à l’ANAES). Les activités de veille (technologique, juridique, sociétale, etc.) deviennent aussi déterminantes pour une gestion dynamique de l’information. Le métier de manager de l’information suppose aussi des activités de formation de tous les autres personnels de l’organisation (médecins, infirmiers, personnels des services sociaux, etc.), notamment à la spécificité de la collecte et de l’utilisation des informations de santé (éthique et déontologie, confidentialité).

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Avec du retard par rapport aux États-Unis, l’Allemagne, la Grande-Bretagne ou la Belgique, la France commence à expérimenter le nouveau métier de médiateur hospitalier. Intermédiaire privilégié entre soignants et soignés, il accompagne le patient tout au long de son séjour à l’hôpital. Son rôle d’intermédiation implique à la fois de l’information, du conseil, de l’écoute, de la facilitation (prise de rendez-vous). Reprenant certaines missions relevant des assistantes sociales, des infirmières, voire des médecins, il doit trouver sa place dans l’hôpital en bousculant habitudes et intérêts catégoriels à un moment où le besoin d’intermédiation ou de « reliance » est essentiel avec une médecine de plus en plus déshumanisée, Didier Sicard parlant à ce sujet de « médecine sans le corps » [42].

3 - Des métiers spécifiques aux réseaux de santé

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L’émergence des réseaux de santé se traduit par l’affirmation de métiers spécifiques reposant sur la construction de compétences propres. Selon le sociologue Yves Lichtenberger : « Les compétences ne sont pas le propre des individus mais sont une interaction entre les individus et l’organisation » (séminaire formation professionnelle, Marne-la-Vallée, juin 2003). Ces compétences se construisent dans l’action (importance de la formation et de l’apprentissage collectif) et reposent sur la complémentarité du savoir et du faire. Elles sont périssables et situées. C’est aussi la convergence des représentations qui contribue à créer les compétences collectives. Les principaux défis des réseaux de santé se retrouvent ainsi au niveau de la coordination : organisation de la convergence de représentations partagées mais aussi nécessité d’assurer l’équilibre dynamique entre autonomie des acteurs et cohérence de l’organisation transversale dans son ensemble. La coordination est au cœur de l’approche « dialogique » de la complexité des réseaux pour dépasser les conflits en sachant articuler des métiers aux logiques très différentes.

Coordonnateur

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Déterminant, le métier de coordonnateur (ou coordinateur) est aussi le plus spécifique aux réseaux de santé. Il conditionne largement leur survie et leur développement. Unique pour les « petits » réseaux, il peut se décomposer en différents métiers (avec notamment la profonde spécificité de la coordination des soins, souvent confiée à un médecin) pour les réseaux plus importants. Le métier de coordonnateur correspond principalement à un rôle d’animation, de « facilitateur », de gestion de conflit, de créateur de liens, de « passeur », de manager du changement. Il suppose aussi d’assurer des tâches administratives au quotidien. Les coordonnateurs peuvent également avoir des responsabilités de management de la qualité, et notamment de celle des données recueillies par l’organisation réseau, en particulier avec la généralisation des procédures d’évaluation.

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Le développement progressif dans les réseaux de santé des procédures de certification ISO 9000 version 2000, insistant sur l’amélioration continue et l’approche processus orientés « clients », ou du modèle EFQM (European Foundation for Quality Management) 2000, davantage axé sur le leadership et le management des ressources (dont l’information et les connaissances), va concerner au premier chef les coordonnateurs de réseaux de santé qui peuvent être considérés comme des pilotes de processus ou comme des « ingénieurs sociaux ». Le management de la qualité rejoint alors la logistique et la gestion de projet.

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Le métier de coordonnateur, finalement l’homme-orchestre du réseau (parfois qualifié d’« ingénieur » réseau), suppose des compétences interdisciplinaires (information, communication, gestion, droit, etc.), des qualités humaines (écoute, disponibilité). Il nécessite aussi de la diplomatie, car la délimitation de ses responsabilités est souvent floue et évolutive, notamment par rapport à celles du président, du directeur ou du responsable administratif… quand ils existent. Dans ces cas, le rôle de coordonnateur peut alors plutôt s’apparenter à celui d’un responsable des relations extérieures (avec les financeurs : organismes d’assurance maladie, agences régionales de l’hospitalisation, collectivités territoriales, mutuelles, sociétés d’assurances, etc.) ou de responsable des relations avec les patients et leur famille.

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L’évolution et la pérennisation des réseaux de santé imposent une clarification des responsabilités et des compétences. Uniques ou décomposées, les responsabilités de coordination sont déterminantes car ce sont elles qui créent des liens et construisent le sens de l’organisation-réseau par la transformation des visions individuelles en représentations partagées.

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À ce jour, les professions et les formations d’origine des coordonnateurs sont assez diverses : médecins, souvent infirmier(e)s (qui ont suivi une formation universitaire complémentaire en gestion, en sciences humaines et sociales), parfois informaticiens, voire ingénieurs ayant suivi des formations de management de ou par la qualité. Des formations spécifiques (DESS en cours de transformation en masters) ont été récemment créées. L’adaptation au contexte local et les spécificités des différents réseaux se traduisent par l’originalité de certaines formules de coordination : facteurs assurant le lien entre patients isolés d’un réseau généraliste en zone de montagne en Haute-Savoie ou habitants-relais à Saint-Denis.

Vers un métier spécifiLde coordonnateur info-com ?

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Les activités de management de l’information, de gestion dynamique de la documentation ou d’organisation des processus de communication peuvent devenir autonomes et être simplement supervisées par le coordonnateur (devenu directeur) ou par le président du réseau. Beaucoup de réseaux ou groupes de réseaux possèdent désormais leur propre site Internet. Au début, ils ont sous-traité ces prestations. Ils commencent parfois à recruter leur propre webmestre, chargé d’animer le site, de collecter et de valider les informations nécessaires à son fonctionnement. Avec l’élargissement du nombre de patients concernés et de l’activité du réseau se pose bien entendu la question de la gestion de la documentation du réseau (ouvrages de référence, bulletins, comptes rendus, etc.) sous forme de plus en plus multimédia. Ces activités d’information-communication-documentation sont en étroite relation avec les activités d’animation et de formation de tous les partenaires des réseaux de santé, y compris les patients. Le réseau est une organisation apprenante et la formation constitue le moyen privilégié de la construction de sens et de l’identité collective.

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La télémédecine, surtout connue comme téléchirurgie et aide au diagnostic à distance, repose sur la gestion, la transmission et l’utilisation à distance de données multimédias. Elle englobe aussi des activités de télésurveillance, plus spécifiques aux réseaux de santé. Indissociable de la sécurisation et de la médicalisation de l’habitat, la télésurveillance permet le maintien et le suivi sanitaire à domicile de personnes fragilisées (hospitalisation à domicile, par exemple). Cet aspect de la télémédecine voit son importance encore accrue après la surmortalité liée à la canicule de l’été 2003. Il rejoint les questions de soins à domicile avec tout l’aspect saisie de données au domicile des patients. Certains réseaux de santé ou structures d’hospitalisation à domicile utilisent des Personal Digital Assistants (PDA), voire des micro-ordinateurs laissés en permanence au domicile du patient, qui devient ainsi de plus en plus coproducteur de services de santé construits autour de lui.

Des médiateurs santé réseaux ?

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Les réseaux de santé se développant à l’interface de la médecine de ville et des structures d’hospitalisation, les nouveaux métiers des réseaux de santé sont avant tout des métiers d’intermédiation pour assurer de la coordination et de la traçabilité entre les différents mondes très cloisonnés des systèmes de santé.

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Dans un souci de meilleur service au patient, le nouveau métier de médiateur hospitalier pourrait très utilement être élargi à l’ensemble des acteurs des réseaux de santé, surtout si ce sont des réseaux hôpitaux - médecins de ville. Il pourrait assurer le suivi du patient et son assistance, son écoute, tout au long non seulement de sa trajectoire de soins, mais aussi plus largement dans tous les domaines de la santé et du social (vision globale du patient). Il s’agirait finalement de généraliser à la santé et au social ce qui fonctionne déjà bien dans le domaine des soins en hospitalisation à domicile.

« Hébergeur » de données

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Comme nous l’avons déjà souligné, les informations médicales sont très spécifiques. Le rapport Gros [21] regrette qu’elles glissent progressivement des mains des médecins vers celles d’intermédiaires privés. C’est l’expertise du médecin qui donne aux données du patient leur valeur médicale, en les transformant en information puis en connaissances et en savoirs. Or, à ce jour, en France, leur saisie n’est pas reconnue comme un acte médical. La question de l’archivage de données brutes ou d’informations à plus forte valeur ajoutée, toutes particulièrement sensibles (confidentialité), prend aussi de plus en plus d’importance. La loi du 4 mars 2002 a défini la notion d’« hébergeur » de données.

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Le rapport Gros a mis en évidence les enjeux de l’archivage des données dans les organisations de santé et la nécessité d’encadrer strictement ce nouveau métier, qui pourrait permettre aux services d’assurance maladie ou des assurances complémentaires de proposer de nouveaux services personnalisés à leurs usagers ou adhérents, directement ou via des prestataires de services. Des sociétés privées se constituent. Après la question de l’accès du patient à ses données médicales (loi du 4 mars 2002 et décrets consécutifs) et, au-delà de la question pas encore tranchée de la propriété des données médicales personnelles (avec la question des commentaires des médecins), se pose aussi la question du financement de l’archivage de ces informations personnelles. Le développement des réseaux de santé et les interactions des TIC et du secteur de la santé comportent également d’importants aspects juridiques.

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La notion d’hébergeur de données suppose une approche relativement centralisée de la gestion de l’information. Les technologies Internet permettent une approche davantage « réseau », en continuant à maintenir l’hébergement des données au niveau des différents sites qui obtiennent les données de santé des patients et qui les gèrent actuellement (hôpitaux, cliniques, médecins, assurance maladie, services sociaux, entreprises, etc.). Le réseau de santé gérerait les listes des sites et les rubriques des dossiers santé partagés des patients et les autorisations d’accès dans une perspective de coordination qui rejoint les activités de management de l’information, sans supposer un métier spécifique d’hébergeur de données pour le réseau, mais en le situant au niveau de chacun des sites. Cette solution plus souple présenterait aussi l’avantage de continuer de confier la gestion des données de santé aux organisations qui en ont actuellement la responsabilité.

Évaluateur

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L’expérimentation de nouvelles organisations implique leur évaluation. Depuis les décrets de décembre 2002, l’évaluation constitue un élément obligatoire des projets de réseaux de santé. De procédures d’évaluation-sanction qui ont pu provoquer l’élimination de certains réseaux, on a évolué vers une évaluation-formation ou évaluation-amélioration participative, s’appuyant davantage sur l’approche amélioration continue des démarches qualité (kaizen japonais) que sur les méthodes plus brutales de reengineering à l’anglo-saxonne.

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L’évaluation-amélioration, centrée sur des méthodologies de gestion de projet, permet d’essayer d’appréhender la dynamique de l’évolution d’une organisation innovante dans toute sa complexité [3]. Si elle constitue un ensemble, l’évaluation comporte néanmoins des aspects internes et des aspects externes. Ses procédures et ses indicateurs doivent être adaptés à la spécificité du réseau et de son contexte. Dans l’idéal, ils doivent être conçus dès la création des réseaux et impliquer au maximum tous les partenaires. Avec l’augmentation des exigences des financeurs en terme d’évaluation, le financement des activités d’évaluation est devenu prioritaire. Des sociétés ou des associations spécifiques d’experts en évaluation se sont créées. Ces activités d’évaluation et notamment le renseignement d’indicateurs pertinents reposent sur la qualité des informations recueillies et donc sur celle du système d’information du réseau quand il existe. Dans ses aspects internes, l’évaluation peut relever de la coordination globale du réseau.

Quel avenir ?

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Ces nouveaux métiers en cours d’affirmation au sein des réseaux de santé relèvent tous d’un processus global d’intermédiation, de coordination, de meilleur partage de l’information et de gestion de la communication pour construire de nouvelles pratiques coopératives adaptées au patient et même souvent construites avec lui. Correspondant au « modèle de la compétence » analysé par Philippe Zarifian [46], ils contribuent aussi à l’affirmation de l’identité et de l’intelligence collective de l’organisation réseau.

39

Les réseaux de santé sont des constructions techniques (notamment centrées sur la mise en place d’un système d’information et de communication), mais ils n’ont d’avenir que s’ils assurent un meilleur service construit avec la participation des patients. La recherche du sens collectif et donc la convergence des représentations sont essentielles pour assurer le développement de ces nouvelles organisations coopératives de proximité. La confiance et la responsabilisation de tous les acteurs sont elles aussi déterminantes. Le potentiel d’innovation des TIC n’est pas épuisé [34, p. 153]. Avec le développement de la m-santé et de l’e-santé, l’affirmation de nouveaux métiers de coordination et d’intermédiation correspond à des pratiques collectives distribuées au sein d’une économie de la connaissance. Ils sont centrés sur l’information et la communication : orienteur, webmestre, manager de l’information, médiateur santé, évaluateur et, surtout, coordonnateur (avec sa spécificité information-communication).

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Juin 2004


Références

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    • 26 –  LE BEUX (Pierre) et BOULLIER (Dominique) sous la dir. de, « L’information médicale numérique », Les Cahiers du numérique, n° 2, novembre 2001, 208 p.
    • 27 –  LE BOTERF (Guy), Travailler en réseau. Partager et capitaliser les pratiques professionnelles, Éd. d’Organisation, 2004, 158 p.
    • 28 –  LIEVRE (Pascal), Evaluer une action sociale, Éditions ENSP, Rennes, novembre 2002, 128 p.
    • 29 –  MINTZBERG (Henry), Le Management. Voyage au centre des organisations, Éditions d’Organisation, juillet 2001, 570 p.
    • 30 –  MOREL (Christian), Les décisions absurdes. Sociologie des erreurs radicales et persistantes, Paris, Gallimard, 2002, 309 p.
    • 31 –  MORIN (Edgar), Introduction à la pensée complexe, ESF, 1990, rééd., 1996, 158 p.
    • 32 –  MUCCHIELLI (Alex), Approche systémique et communicationnelle des organisations, Dunod, 1998, 160 p.
    • 33 –  MUSSO (Pierre) sous la dir. de, Réseaux et société, PUF, 2003, 348 p.
    • 34 –  Qualifications et Prospective. Les métiers face aux technologies de l’information, Commissariat général du Plan, La Documentation française, avril 2003, 166 p.
    • 35 –  Quel système de santé à l’horizon 2020 ?, Rapport sous la dir. de POLTON (Dominique), La Documentation française, octobre 2000, 358 p.
    • 36 –  REY ( B.), PERRIER (L.), CHAUVIN (F.), « Les apports des concepts économiques d’ “équipe” et de “groupe” pour l’évaluation des réseaux de soins », Journal d’Économie Médicale, vol. 19, n° 5-6, 2001, p. 381-389.
    • 37 –  SAINSAULIEU (Renaud), Des sociétés en mouvement. La ressource des institutions intermédiaires, Desclée de Brower, 2001, 228 p.
    • 38 –  SFEZ (Lucien) sous la dir. de, L’utopie de la santé parfaite, PUF, 2001, 517 p.
    • 39 –  SFEZ (Lucien), Technique et idéologie. Un enjeu de pouvoir, Seuil, 2002, 324 p.
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    • 41 –  SHORTELL (S.M.) et al., Remaking Health Care in America. Building Organized Delivery Systems, San Francisco, 1996, 369 p.
    • 42 –  SICARD (Didier), La médecine sans le corps, Plon, 2002, 280 p.
    • 43 –  TÉBOUL (James), Le temps des services : Une nouvelle approche du management, Éd. d’Organisation, 1999, 328 p.
    • 44 –  VILLAC (Michel), « La «e-santé» : Internet et les TIC au service de la santé », in CURIEN (Nicolas) et MUET (Pierre-Alain), op. cit., p. 277-299.
    • 45 –  WATZLAWICK (Paul) sous la dir. de, L’invention de la réalité. Contributions au constructivisme, Seuil, 1988, rééd.1999, 374 p.
    • 46 –  ZARIFIAN (Philippe), Le modèle de la compétence, Éditions Liaisons, 2001, 114 p.
  • Sites Internet

    • Ministère de la Santé et de la Protection sociale : <www. sante. gouv. fr>
    • Agence nationale d’accréditation et d’évaluation en santé (ANAES) : <www. anaes. fr>
    • Caisse nationale d’assurance maladie : <www. ameli. fr>
    • Commission nationale de l’informatique et des libertés (CNIL) : <www. cnil. fr>
    • CREDES (Centre de recherche, d’étude et de documentation en économie de la santé) : <www. credes. fr
    • Un ensemble plus développé de références, portant notamment sur les réseaux de santé, peut être consulté sur le site web de l’ADBS (www. adbs. fr, rubrique « Travaux et publications », sous-rubrique « Documentaliste-SI »), à partir de la notice de présentation de cet article.

Résumé

Français

Société de l’information et des savoirs, notre société est également une société en réseaux. La rencontre des technologies de l’information et de la communication avec la santé a favorisé l’apparition de nouvelles organisations transversales dont la vocation est de limiter les cloisonnements et les dysfonctionnements du secteur de la santé. C’est le cas en France des réseaux de santé. Leur développement correspond à l’affirmation de nouveaux métiers d’intermédiation largement centrés sur l’information et sur la communication, utilisant de nouveaux outils de gestion de l’information et de la communication pour mieux appréhender la complexité d’un secteur en pleine évolution.

Plan de l'article

  1. 1 - Information, communication, réseaux et complexité
  2. 2 - Santé et apparition de nouveaux métiers centrés sur l’information et la communication
    1. Vers un « kaizen » informationnel
    2. Modifications de frontières entre métiers de la santé existants
    3. Nouveaux métiers transversaux en information-communication
  3. 3 - Des métiers spécifiques aux réseaux de santé
    1. Coordonnateur
    2. Vers un métier spécifiLde coordonnateur info-com ?
    3. Des médiateurs santé réseaux ?
    4. « Hébergeur » de données
    5. Évaluateur
  4. Quel avenir ?

Pour citer cet article

Bourret Christian, « Réseaux de santé et nouveaux métiers de l'information », Documentaliste-Sciences de l'Information, 3/2004 (Vol. 41), p. 174-181.

URL : http://www.cairn.info/revue-documentaliste-sciences-de-l-information-2004-3-page-174.htm
DOI : 10.3917/docsi.413.0174


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