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Documentaliste-Sciences de l'Information

2004/6 (Vol. 41)

  • Pages : 60
  • DOI : 10.3917/docsi.416.0358
  • Éditeur : A.D.B.S.

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La sagesse du bibliothécaire, Michel Melot, Paris : L’œil neuf Éditions, 2004. – 109 p. – (Sagesse d’un métier). – ISBN 2-915543-03-8 : 12 €

Le bonheur est dans le prêt

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IL EST PETIT LE DERNIER MELOT. IL PARLE à voix basse. Simple et pudique. Une voix sans effets ni fioritures. L’emphase ne sied pas à la parole du sage. Il a l’humilité de ceux qui ont atteint le haut. Il n’écrit pas pour convaincre. Il n’a rien à vendre. Il n’écrit pas pour apprendre, pour discipliner, pour éduquer. Non, rien de tout cela. Car il n’écrit pas avec de l’encre, il écrit avec son bonheur de sage. Sa parole a l’humilité qu’impose sa fonction de bibliothécaire.

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Mais il sait, Melot, que « la sagesse du bibliothécaire se nourrit, comme toute sagesse, d’un formidable orgueil ». L’orgueil de celui qui sait et sert. L’orgueil de celui qui choisit. « Toute bibliothèque est un choix » et c’est lui, le servant discret, qui fait ce choix. C’est lui qui trie, sépare, marque, classe. Alors « sage, sans doute il l’est par sa fonction même, mais innocent, sans doute non. » Il sait qu’il est le véritable maître du lieu.

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Croisement hybride et fantasque, le bibliothécaire est une chimère de maître et de valet. Servant, il sert le lecteur. « Il sait qu’il ne sera jamais savant. » Il a cette modestie. Certes, « il n’ouvrira jamais tous les livres » mais lui « il sait lire les livres sans les ouvrir ». Altière revanche. Melot enracine la sagesse du bibliothécaire dans cette supériorité celée, dans cet orgueil maîtrisé, tenu. L’image du maître s’asservissant s’illustre plutôt dans les rayons du haut, ceux où l’on parle du bonheur dans la soumission. Une image qu’on trouve aussi dans les rayonnages, plus accessibles, où des livres parlent d’un maître lavant les pieds de ses disciples. La bibliothèque comme ascèse.

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Sous la mousse de la voix, dans la parole lisse, la passion sourd, ample, volubile, illuminant tout le livre. Passion pour un métier, passion surtout pour le livre. La sagesse est aussi un état de passion assouvie. Montaigne, qui savait tout de nous, l’a déjà dit : « La plus expresse marque de la sagesse, c’est une esjouïssance constante ; son estat est comme des choses au dessus de la Lune : toujours serein. » (Essais, Livre I, 26)

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Si l’esprit est dès le début du livre à son plus haut, si la réflexion domine et la connaissance immerge ses pages, en fait, Melot nous touche parce que sa parole prend sa source en amont de l’esprit, dans la chair, près des sources du cœur. Il nous parle de plaisir. Avec gourmandise, il nous confie que c’est dans un livre de cuisine, celui de sa tante, qu’il a su qu’il consacrerait sa vie aux livres. Dans les pages du chapitre « Le pli prodigieux », il évoque l’histoire du livre, ou plutôt sa genèse, avec lyrisme, avec un toucher des mots, une forme allusive qu’une seule lecture n’épuise pas. Ainsi, Melot confirme Montaigne : tout au bout de l’expérience et de la compétence on peut parvenir à la sagesse, mais la sagesse n’est pas le but ultime, elle n’est elle-même qu’un biais – un bief – vers le bonheur. Ce livre est celui d’un homme heureux.

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De sa vie d’homme, Melot parle peu. Le bibliothécaire, il nous l’a assez dit, doit être modeste. Un premier stage à Tours, la BPI, la BNF. Des miettes. Mais Melot est un Petit Poucet. Les nombreuses citations qui scandent son texte tracent les linéaments d’une cartographie intellectuelle. Des philosophes, des politiques, des architectes, des cinéastes, des écrivains, des bibliothécaires et puis Borges, l’écrivain-bibliothécaire, Borges, « le plus fascinant ». Melot convoque Borges dès les premières pages de son livre. Il sera notre guide, un guide aveugle. N’est-ce pas au plus bas, au plus noir, qu’on voit le mieux, au plus loin ? Melot revivifie ainsi, avec son parangon de sagesse bibliothécaire que fut Borges, la notion platonicienne de la cécité révélatrice, porte ouverte sur le chemin de la vérité. À la dernière page, il s’effacera encore derrière son maître ès sagesse pour une ultime citation. Auparavant, Melot aura conclu que « la sagesse du bibliothécaire n’est pas une vertu personnelle. Sa sagesse est fonctionnelle. Son métier est d’être sage. »

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Avant cette conclusion, en à peine plus de cent pages, Melot expose les raisons de la sagesse du bibliothécaire en sept courts chapitres. Parce qu’ils sont brefs, certains plaisirs surpassent les autres en nous laissant suspendus dans une attente qu’on sait vaine mais qui est somptueuse. Une plénitude de l’incomplétude. C’est ce sentiment qui nous habite quand on referme ce livre. Ses sept petits chapitres – le bonheur de leurs titres ! – évoquent sept thèmes qui composent l’univers du bibliothécaire : le métier même et son évolution, le livre, la bibliothèque, les bibliothèques dans le monde, la notion de patrimoine, le lecteur. Melot parle en paix et ses mots s’alignent, semblables aux livres-arbres sagement plantés aux vergers des rayonnages.

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Melot nous livre ici le texte le plus important, le plus essentiel, qu’il m’ait été donné de lire ces dernières années sur le bibliothécaire, la bibliothèque, le livre même. Un livre de sagesse, un livre d’amour. Un livre pour tous, professionnels, enseignants, et en priorité pour les étudiants de nos domaines, avant qu’ils sachent que « 629.1.018-465 désign(e) les avertisseurs pour véhicules sanitaires » comme disait Perec interloqué (Penser/Classer), avant qu’ils ne désherbent et ne convertissent rétrospectivement. Car il y a, enclose en ces pages, une force éloquente. Et sa parole de sourcier peut réveiller dans les esprits engourdis la source lumineuse du bonheur de servir le livre.

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La sagesse est le résultat d’une lente décantation. Dans l’alambic, il faut mettre ensemble les connaissances, les expériences, les lectures, les rencontres, les joies, les peines (cette blessure de la BNF si prompte à se réveiller…), la vie complexe, cette « réalité rugueuse à étreindre » comme disait Rimbaud, l’ennemi des Assis. La décantation opère et de la cornue tombe, goutte à goutte, l’or de la sagesse. C’est pour cela qu’on le dit alchimiste, Melot.

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Serge Cacaly

Le métier de bibliothécaire, Association des bibliothécaires français ; sous la dir. de Raphaële Mouren et Dominique Peignet, 11e éd. – Paris : Éditions du Cercle de la librairie, 2003. – 454 p. – ISBN 2-7654-0866-1 : 40 €. Bibliothécaire, quel métier ?, Sous la dir. de Bertrand Calenge, Paris : Éditions du Cercle de la librairie, 2004. – 314 p. – (Bibliothèques, ISSN 0184-0886). – ISBN 2-7654-0890-4 : 42 €

Deux riches ouvrages sur l’évolution en cours du métier de bibliothécaire

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DEUX NOUVEAUX OUVRAGES TEMOIGNENT de l’évolution actuelle de la profession de bibliothécaire et en creusent la problématique.

Le contexte professionnel

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Le premier, loin de n’être qu’une mise à jour des techniques du métier, s’enrichit d’une analyse sociologique de l’environnement de l’institution et des attentes du public. L’essentiel de l’ouvrage est en effet centré sur le contexte socioculturel dans lequel évoluent les bibliothèques actuelles et sur le renouvellement qui en découle. Plutôt que d’insister sur les techniques, il rappelle et approfondit les missions fondamentales d’une bibliothèque, sous-jacentes à la diversité des aspects que peut prendre le métier.

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C’est donc par un historique du livre et de l’institution que s’ouvre l’analyse de son rôle dans la société contemporaine : « Complément indispensable du système d’éducation et de formation, outil civique et démocratique » (Gérard Briand, p. 12). Pour bien le manier, encore faut-il en connaître tous les aspects : pratiques et attentes des publics, déontologie professionnelle, relations entre bibliothèques, évolution du milieu, outre, bien entendu, le traitement des documents et la gestion de la bibliothèque. Bibliographies thématiques et annexes pratiques complètent l’ensemble, conçu non comme un manuel mais comme un guide vers « une conception renouvelée du métier » (G. Briand).

L’identité de la profession

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Le second ouvrage est centré sur les fonctions spécifiques du bibliothécaire. Renonçant « volontairement » à présenter une fois encore statuts, outils et pratiques, l’équipe rédactionnelle s’attache à analyser la représentation sociale et la conscience identitaire de la profession, ainsi que l’évolution de sa relation au savoir.

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Comme le souligne Anne-Marie Bertrand dans sa « généalogie » du métier (p. 21-37), le « Qui est-on ? » s’ouvre sur un « À quoi sert-on ? ». Que devient donc le bibliothécaire confronté à de multiples autres gestionnaires de l’information ? C’est à cette question que répondent trois ensembles d’études portant sur les problèmes mais aussi les plaisirs du métier (« Identités professionnelles », p. 149-186), les insuffisances de la formation (« Les formations interpellées », p. 219-253) et les relations entre bibliothèques et entre professions (« La question des frontières », p. 123-147).

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L’exposé de la situation ne cache rien des insuffisances, des résistances ou des ambiguïtés dont souffre - en France mais aussi à l’étranger - une profession consciente de son rôle irremplaçable mais confrontée durement au « ferment du changement » (Derek Law, p. 58). C’est à cette nécessité d’en suivre le rythme que répond le dernier chapitre, « Mutations en perspectives », qui dépeint bien l’« univers concurrentiel » inhabituel aux bibliothèques (Dominique Lahary, p. 297) et propose une réflexion sur le risque de « frontières mentales » – entre institutions, disciplines ou professions – « autant pénalisantes que les freins institutionnels ou financiers » (Daniel Renoult, p. 288).

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Synthèse est faite de l’ensemble par Bertrand Calenge, qui dégage la spécificité du « point de vue » du bibliothécaire, point de vue qui s’inscrit dans une dimension collective : « collectif de la bibliothèque, … du public, … de la masse des savoirs » (p. 15). Il dégage ainsi et l’assise intellectuelle indispensable sur laquelle est fondée la profession, et sa spécificité, fondement de son identité, vis-à-vis d’autres acteurs de la transmission de la connaissance. Quant à ses perspectives d’avenir, cet ouvrage en trace brillamment les contours. On regrettera simplement, avec ses auteurs, que seul un sociologue (Claude Poissenot) ait répondu aux désirs de l’équipe rédactionnelle d’enrichir cette réflexion par une approche multidisciplinaire dont on pressent tout l’intérêt et que le lecteur pourra chercher dans les nombreuses études publiées sur le livre et la lecture.

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Claire Guinchat

Le métier de documentaliste, Jean-Philippe Accart, Marie-Pierre Réthy Préfaces de Florence Wilhelm (1ère éd.) et Réjean Savard (2e éd.), 2e éd. – Paris : Éditions du Cercle de la librairie, 2003. – 451 p. – ISBN 2-7654-0872-6 : 40 €

Un très bon ouvrage sur le visage actuel de la profession

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CETTE NOUVELLE EDITION DU Métier de documentaliste remplace avantageusement la première (voir notre numéro de mai-juin 1999, vol. 36, n° 3, p. 194-195), avec une très bonne prise en compte de l’évolution récente du métier et des pratiques professionnelles actuelles.

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Le plan de la première édition a été conservé : « L’information, le documentaliste et l’utilisateur » (le métier, sa place actuelle et son histoire, l’utilisateur et la recherche de l’information) ; « Documentation, organisation et entreprise » (fonction information-documentation, place de la documentation dans l’entreprise, conception et organisation du service de documentation) ; « Documentation, informatique et réseaux » (réseaux et informatique documentaire) ; « Documentation, technique et documents » (le circuit du document : acquisitions, traitement, diffusion) ; « Documentation, gestion et performance » (gestion du personnel, gestion économique, contrôle qualité, analyse de la valeur, marketing et communication) ; « Documentation et société » (société de l’information, économie et droit de l’information, coopération tant européenne qu’internationale en documentation, place des associations). Une nouvelle conclusion sur l’avenir du métier prend en compte les technologies de l’information et la révolution de l’information numérique pour « Inventer le futur ».

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Aux nombreuses annexes mises à jour et complétées de la première édition (liste des formations, statuts des personnels de la fonction publique, liste des sigles et abréviations, revues spécialisées, glossaire, bibliographie générale qui complète les bibliographies proposées à la fin de chaque chapitre, index des auteurs cités) ont été ajoutés plusieurs définitions des métiers et un répertoire des sources d’information et des sites Internet. Mais il est très regrettable de ne plus trouver ici l’index matières que rend indispensable le choix du plan de cet ouvrage, où de nombreuses thématiques sont éclatées dans plusieurs chapitres (quelques exemples : normalisation, recherche documentaire, DSI, revue de presse, etc.).

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Très clairement écrit, avec de nombreux encarts très intéressants, cet ouvrage souffre cependant d’erreurs ou d’inexactitudes de détail, surtout dans les parties traitant des techniques documentaires (développement de sigles comme ISBN, ISBD ou INIST, numéros de normes, règle des « anonymes », présentation du vidéodisque parmi les nouveaux supports technologiques ou des activités de feu la CCDA au présent, date de création de l’INTD différente selon les pages…). De plus la partie sur le projet d’équipement nous semble plus appropriée aux bibliothèques qu’aux centres de documentation.

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En conclusion, cette nouvelle édition nous semble constituer un très bon document sur la profession aujourd’hui, sur l’exercice du métier, la place de la documentation et du documentaliste dans la société, la place centrale que doit avoir l’usager, etc., mais il ne peut pas vraiment servir de manuel d’apprentissage aux techniques documentaires.

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Arlette Boulogne

Gestion documentaire, Olivier Boutou, Saint-Denis-La-Plaine : Afnor, 2005. – XI-149 p. – (Coll. 100 questions pour comprendre et agir). – ISBN 2-12-475079-8 : 19,90 €

La gestion des documents liés à l’assurance qualité

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CE NOUVEL OUVRAGE DE L’ASSOCIATION française de normalisation (Afnor) reprend un thème qui avait été traité dans deux ouvrages parus chez le même éditeur en 2003 (Benoît Naous, Construire le système documentaire : qualité, sécurité, environnement – beaucoup plus succinct –, et L. Lévêque, La gestion documentaire selon l’ISO 9001).

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Lire en quatrième de couverture que ce livre d’Olivier Boutou aborde la gestion stratégique de l’information est réellement trompeur. Disons-le d’emblée : sous le vocable de « gestion documentaire », il s’agit essentiellement, dans cet ouvrage comme dans les deux précédemment cités, de la production et de la gestion des documents associés à l’assurance qualité dans le cadre des normes internationales ISO 9000 de management de la qualité, cadre élargi aux exigences du management environnemental et du management de la sécurité. Si le contenu n’aborde donc qu’un sous-ensemble des documents et de l’information à gérer au sein des organisations, il n’en demeure pas moins utile pour ceux qui ont à gérer ce type de documentation (qui est loin d’être négligeable en volume).

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La formule de la collection consistant à présenter la problématique sous forme de questions-réponses oblige à aborder les aspects pratiques et à inclure quelques schémas de synthèse. Le lecteur y découvrira, s’il ne l’a pas appris par d’autres sources, les différents types de documents à prendre en considération : le manuel qualité, les documents organisationnels, les procédures opérationnelles et les instructions, les « enregistrements » (résultats ou preuves des activités amont et aval des processus métier). L’ouvrage rappelle les exigences des normes ISO 9000 en matière de production documentaire, la façon dont certains de ces documents doivent être structurés ; il décrit de façon détaillée les étapes de leur cycle de vie ; il aborde aussi la description des processus ainsi que la veille réglementaire et normative. Les dernières questions traitées concernent les modalités d’évaluation de cette gestion documentaire, la notion d’analyse de risque et la façon d’optimiser la conception des formulaires (concept de formulaires « autoporteurs »). La dernière page liste les principales fonctionnalités qui devraient être celles d’un logiciel de gestion documentaire (pris dans le sens restrictif décrit plus haut).

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Rien de bien nouveau, donc, sous le ciel des qualiticiens. Une corporation qui ignore souvent ce que font les autres, y compris dans leur propre famille… Car on aurait pu s’attendre à ce qu’un lien soit fait avec la norme européenne NF EN 82045-1 Gestion des documents. Principes et méthodes, ou encore entre ladite gestion documentaire (et en particulier la gestion des « enregistrements ») et… le Records management (ISO 15 489) qui recouvre à peu près la même problématique : absolument pas ! On aurait pu s’attendre à ce qu’un lien soit fait avec le FD X 50-185 Management de l’information paru au début de 2004, rédigé justement à la demande de la commission Afnor « Management de la qualité », pour proposer une approche plus globale de la problématique info-documentaire : absolument aucun lien ni avec le document ni avec la démarche. Dommage que cette institution qu’est l’Afnor ne joue plus le rôle de décloisonnement qu’elle jouait autrefois et que son service Éditions ne veille pas mieux au référencement des normes dans ses propres publications !

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Éric Sutter

Marchés publics et droits de propriété intellectuelle : comment gérer la propriété intellectuelle dans le cadre des marchés publics. Guide pratique, Groupement français de l’industrie de l’information, avec la collab. de Michel Vajou à partir de l’étude juridique réalisée par maîtres Jean Martin et Guillaume Prigent, Paris La Défense : Éditions de la Direction générale de l’urbanisme, de l’habitat et de la construction, 2003. – 185 p. – (Les dossiers). – ISBN 2-11-082215-5 : 16 €

Pour aider l’administration dans la gestion de son patrimoine immatériel

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SI LE CCAG-PI, AUTREMENT DIT LE « Cahier des clauses administratives générales applicables aux marché publics de prestations intellectuelles », encadre depuis fort longtemps la négociation d’éléments immatériels dans le cadre des marchés publics, les réponses qu’il apporte sont insatisfaisantes dans un environnement numérique qui prend de plus en plus de poids et où la propriété intellectuelle est de plus en plus présente.

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Pour aider l’administration dans la gestion de son patrimoine immatériel, ce guide, rédigé à la demande du ministère de l’Équipement, des Transports, du Logement, du Tourisme et de la Mer (Direction générale de l’Urbanisme, de l’Habitat et de la Construction, Centre de documentation de l’urbanisme), propose dix chapitres qui rappellent les notions fondamentales de la propriété intellectuelle ainsi que les points à aborder lors de la rédaction des contrats. Dans cet ouvrage où l’on entend privilégier une approche très concrète, on trouvera également dix fiches qui mettent l’accent sur des points pratiques liés à diverses commandes : une étude, une recherche sur contrat, une œuvre architecturale, une œuvre d’art, des ressources d’information, une base de données, une brochure illustrée, un logo, un logiciel, un site Internet.

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Les premières pages rappellent que si l’administration est commanditaire, elle est aussi, et de plus en plus souvent, productrice d’informations et éditrice. Elles précisent qu’une différence doit être établie entre commande publique et marché public, la deuxième notion étant plus étroite que la première. Et présentent le cahier des clauses administratives générales (CCAG) et ses annexes couvrant les travaux, les fournitures courantes et les services, les marchés industriels et les prestations intellectuelles. En soulignant que, si le code des marchés publics renvoie au CCAG et à ses annexes, les délimitations qui y sont proposées sont artificielles et que le CCAG-PI offre une sécurité insuffisante.

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L’un des chapitres centraux de l’ouvrage aborde les notions de base de la propriété intellectuelle, en exposant ses spécificités les plus importantes comme l’« inopposabilité de la bonne foi », en rappelant que ce qui n’est pas cédé explicitement dans un contrat est interdit et qu’il importe de « remonter la chaîne des droits ». Les aspects liés aux droits moraux, les règles de rémunération et leur articulation avec la comptabilité publique ne sont pas oubliés. La protection de la propriété industrielle obéit à des règles différentes mais implique aussi qu’il faut veiller à un bon transfert des droits ; bien souvent, les deux aspects doivent être traités dans une même commande.

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« Désamorcer les conflits en contrefaçon » par l’obtention d’une série de garanties, voilà ce qu’évite un traitement correct de la propriété intellectuelle. Plus précisément, il doit permettre de jouir du produit de la commande sans contrainte et de protéger le commanditaire contre toute atteinte à ses propres droits de propriété intellectuelle. Il convient ainsi d’anticiper les difficultés, de les hiérarchiser et de retenir les droits requis de manière « raisonnable » après avoir dépisté les contextes d’usage différents qui pourraient être pris en considération. Cette tâche s’avère particulièrement délicate lorsque, comme c’est le cas de plus en plus souvent dans l’environnement numérique, la création, résultat du travail de plusieurs auteurs, est complexe.

Les démarches à entreprendre

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Le cinquième chapitre aborde les démarches à accomplir, dont la première consiste à identifier les objets ainsi que les droits afférents. On se rend compte très vite de leur variété, de la difficulté posée par l’évaluation des éléments protégeables et des caractères spécifiques que présentent les bases de données et les logiciels.

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Il convient ensuite de procéder au transfert des droits de manière concrète et à cet effet de dissocier les titulaires des droits et les titulaires du marché. Toute confusion à cet égard peut être lourde de conséquences puisqu’elle peut impliquer une négociation forcée ou empêcher de jouir des résultats du produit. À cet effet, divers cas sont examinés : la personne physique et les cas un peu particuliers que représentent la création dans le cadre de l’œuvre collective et la création de logiciels. Il ne faut pas non plus négliger les titulaires de droits au titre des investissements réalisés que sont les producteurs de bases de données et d’œuvres audiovisuelles, ni la gestion collective des droits. Les auteurs de brevets, de marques et de dessins déposés bénéficient également de règles spécifiques, qu’ils soient indépendants ou salariés. Pour compléter cette approche jugée fondamentale, est proposée une liste commentée des règles à appliquer selon les types d’œuvres protégées et l’attention est attirée à nouveau sur l’importance à accorder à la « continuité et à la cohérence de la chaîne des droits ».

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Ce n’est qu’ensuite que l’on peut se pencher sur la définition des droits que l’on souhaite obtenir de manière précise en sachant également anticiper les usages à venir. Sans doute fallait-il rappeler ce que sont les droits patrimoniaux appliqués aux supports classiques et aux supports numériques. L’accent est mis alors sur la multiplicité des modes d’exploitation qu’il importe d’envisager, chaque support représentant un nouveau mode d’exploitation, et sur la notion d’exclusivité des droits. Les droits moraux sont également abordés dans ce cadre, mais uniquement sous leur composante liée à la divulgation de l’œuvre.

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Suit un très court chapitre sur l’équilibre à obtenir entre les droits que l’on entend négocier et les besoins de l’entité, sur le coût et la sécurité juridiques. L’attention est également portée sur les risques d’une faille juridique susceptible d’impliquer le versement d’indemnités élevées. On retiendra aussi que la démarche qui consiste à anticiper par rapport à un type d’œuvre n’est plus pertinente et qu’il convient désormais d’anticiper par rapport à ses besoins.

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Le chapitre suivant explique comment peut être contourné l’antagonisme entre le code des marchés publics - qui implique une rémunération fixe - et le code de la propriété intellectuelle - qui implique une rémunération proportionnelle aux recettes d’exploitation.

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Le dernier chapitre, qui précède la série de fiches pratiques, aborde les garanties, en dissociant les garanties légales des garanties contractuelles, ces dernières permettant de compléter les lacunes des premières.

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Si cet ouvrage semble mettre l’accent sur les marchés publics, point qui est effectivement largement abordé, il sera également, nous semble-t-il, d’une grande utilité à ceux qui n’ont pas recours au CCAG-PI : en raison de l’accent mis sur l’approche pratique de la contractualisation et des très nombreux conseils tout à fait pertinents qui y sont donnés, souvent soulignés par des jeux de caractères différents (même si ceux-ci peuvent quelquefois dérouter). On appréciera également le glossaire, peut-être aussi la bibliographie sur le droit d’auteur rapidement commentée, voire la liste des quatre organismes compétents en matière de propriété intellectuelle. Mais on peut sans doute regretter que parmi les quatre liens proposés n’en figure aucun qui permette la consultation du CCAG-PI si souvent évoqué dans ce guide ! Voici une page, publiée sur le site du ministère des Finances, qui lui permettra de sortir de l’ombre : </www. finances. gouv. fr/ reglementation/ CMP/ ccag/ ccag_pi. htm>.

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Michèle Battisti

Économie de la propriété intellectuelle, François Lévêque et Yann Menière, Paris : La Découverte, 2003. – 123 p. – (Repères). – ISBN 2-7071-3905-X : 7,95 €

Mieux comprendre les mécanismes complexes de la propriété intellectuelle

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SI LE RECOURS AUX SYSTEMES peer-to-perr, la question de la brevetabilité des logiciels ou les licences de médicaments, pour ne citer que quelques exemples, secouent quelque peu les règles de la propriété intellectuelle, une analyse économique peut-elle fournir des éléments permettant de rééquilibrer les échanges ? Cet ouvrage d’un peu plus d’une centaine de pages, très dense, adopte une telle approche. Conçu pour des économistes, à qui la propriété intellectuelle est expliquée par des concepts économiques, il s’adresse également aux juristes, établissant ainsi une passerelle entre les deux disciplines.

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Dans l’introduction, il est annoncé que l’accent sera mis moins sur le droit d’auteur que sur les brevets puisque ceux-ci ont fait l’objet d’analyses économiques plus nombreuses, que seront principalement cités des exemples venant des États-Unis ou retenus à l’échelle européenne, et que le droit des marques, considéré comme répondant à une problématique différente, n’est pas traité. On ajoutera qu’inciter des économistes à se pencher sur le droit d’auteur et sur la propriété intellectuelle en Europe est l’un des objectifs poursuivis indirectement par les deux auteurs de cet ouvrage.

La propriété intellectuelle

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Le premier chapitre présente les fondements de la propriété intellectuelle, telle qu’elle est appliquée aux créations et aux inventions. Ils instaurent un équilibre entre droits exclusifs et usages. Il est vrai que l’information, bien non rival et non excluable, présente des caractéristiques qui ont incité à lui appliquer des règles particulières, en accordant aux auteurs ou inventeurs un monopole pendant une période limitée. Certes des solutions alternatives existent, comme la subvention ou le secret, mais elles ont également leurs limites. Monopole, produits de substitution… ce texte démontre que le marché joue également un rôle.

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Brevet et droit d’auteur doivent inciter à innover. Mais cette propension est subordonnée aux facilités d’échanges et à l’importance des coûts de transaction. Pour limiter ces coûts, on a exclu de cette protection les idées non techniques et les théories, et l’on a regroupé certaines négociations, par exemple par le biais de sociétés de gestion collective. Il a fallu également délimiter les contours de la propriété intellectuelle en dressant une frontière entre domaines public et privé et prévoir des infractions suffisamment dissuasives. Mais la probabilité d’encourir une sanction semble faible, ce qui a des implications sur les échanges. Il a fallu aussi trouver un équilibre entre une sous-utilisation des ressources, résultat d’un morcellement de la propriété intellectuelle, et une surexploitation lorsqu’ aucune barrière n’est posée ; d’où l’instauration de droits temporaires et cessibles répondant aux caractéristiques particulières de l’information en réalisant un compromis entre une efficacité dynamique qui favorise les innovations et une efficacité statique qui réclame qu’elle soit utilisée par le plus grand nombre. La caractère cessible des œuvres et des inventions, en effet, autorise les échanges en réduisant les coûts de transactions et facilite l’exploitation des œuvres et des inventions par ceux qui sont à même de les valoriser. Mais ce compromis est-il réellement favorable à l’intérêt général ?

Les brevets

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Autorisant un monopole temporaire sur une invention en échange de la publication d’un descriptif complet de celle-ci, le brevet est abordé dans un premier temps, par deux longs chapitres.

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Dans le premier, les auteurs ont longuement évalué les dimensions idéales des paramètres qui définissent le brevet – soit sa durée et sa largeur – « à l’aune du critère du bien-être apporté à la société ». S’appuyant sur différents modèles économiques (détaillés dans des parties encadrées), cet ouvrage démontre qu’une durée limitée a pour la société un impact plus positif qu’une durée indéfinie. Quant à la largeur, il apparaît qu’un brevet étroit est plus favorable. Il permet, en effet, à l’innovateur de faire face aux menaces des imitateurs, en accordant des licences et en récupérant des droits à cet égard ; et aux imitateurs de faire des économies en épargnant des investissements inutiles, tout en stimulant la concurrence. Le cas de la protection des innovations cumulatives - les innovations résultant les unes des autres comme, par exemple, dans le cas du logiciel - semble un peu particulier et le mode d’organisation dépendra des relations qui existent entre les innovateurs successifs et de leur capacité à s’organiser entre eux.

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Le chapitre suivant aborde le droit des brevets. On a constaté un renforcement progressif de ces droits ainsi qu’une volonté d’harmonisation et une tendance à l’extension à de nouveaux domaines (comme les méthodes commerciales, les logiciels, le vivant, etc.), objet de débats animés toujours ouverts. Lorsqu’il s’agit d’évaluer si le brevet a répondu à sa mission, à savoir si ce renforcement de ces droits s’est traduit par une augmentation sensible du nombre d’innovations, il semble qu’il faille relativiser : son rôle incitatif en matière de recherche et développement ne touche finalement que certains secteurs, comme la pharmacie ou les biotechnologies, domaines où les coûts en RαD sont élevés et où les barrières contre les contrefacteurs ont un réel effet dissuasif. Dans d’autres secteurs, c’est le secret commercial ou l’avantage du premier innovateur qui jouent un rôle majeur. Souvent, le brevet n’est utilisé que pour « normaliser » les relations d’une entreprise avec d’autres par l’échange de licences, et sa « fonction incitative » joue un rôle moins important que sa « fonction allocative ». Certaines firmes, spécialisées en RαD, vivent même de leur portefeuilles de brevets et de licences.

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Mais des dérives ont été constatées. Nous connaissons tous la « course aux brevets », menée en particulier aux Etats-Unis. Les candidats à l’innovation sont alors contraints, pour travailler, d’obtenir un grand nombre de licences, au prix de transactions élevées. Les droits de la propriété intellectuelle deviennent un obstacle à l’innovation. Certains sont tentés de verrouiller le développement des technologies en érigeant un « mur de droits » – des stratégies déployées surtout dans l’électronique et l’informatique. La coopération, pour obtenir des licences croisées, n’est possible que pour ceux qui détiennent aussi un portefeuille de brevets qui va déterminer leur pouvoir de négociation. S’ajoutent aussi certaines dérives liées au mode de fonctionnement des offices de brevets qui examinent les demandes, en particulier aux États-Unis. Ils n’ont, en effet, de justification à donner que s’il y a rejet, d’où la tentation d’accepter systématiquement une demande. En outre, peu d’entreprises sont prêtes à assumer la charge d’une contestation.

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Ce que démontrent les auteurs, c’est que le brevet, bien plus qu’un instrument d’incitation à l’innovation, est devenu une arme stratégique, et la facilité avec laquelle des brevets sont accordés, indépendamment de tout effort réel en RαD, contribue même à étouffer l’innovation en imposant des droits de passage aux nouveaux entrants.

Le droit d’auteur

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Le quatrième chapitre rappelle les principales caractéristiques du droit d’auteur, mais « à travers le prisme de la théorie économique ». Il s’agit d’évaluer sa justification économique et les moyens de l’améliorer « à la lumière de l’arbitrage entre la création et la diffusion qui est l’un des points fondamentaux qui le caractérise » et d’une analyse des transactions. Appréhendé comme un autre élément de propriété, il est aussi confronté « à la réalité nouvelle qu’est la numérisation des œuvres ».

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L’élément clé est à nouveau l’équilibre entre incitation et usage. Dès sa création au XVIIIe siècle (voir le texte encadré sur la contrefaçon vue par Diderot), le droit d’auteur entend d’abord lutter contre les contrefaçons. La protection a été élargie aux œuvres dérivées qui « introduisent un élément supplémentaire de créativité » mais pas aux idées, comme pour les brevets, ce qui aurait eu des effets trop graves pour la création. Comme dans le chapitre sur le brevet, deux paramètres sont examinés et après la largeur des droits, relativement étroite pour compenser le monopole accordé, c’est leur durée qui fait l’objet d’une analyse. Pour compenser un rendement plutôt faible, elle est bien plus longue que pour un brevet mais, concluent les auteurs, l’accroissement continu de sa longueur s’expliquerait bien plus par le poids des lobbies.

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Le droit d’auteur facilite la diffusion des œuvres par l’échange, mais il doit favoriser aussi les profits des créateurs pour les inciter à créer. À cet égard, on a minimisé les coûts de transaction par des choix d’organisation et des aménagements légaux comme la doctrine du fair use et les exceptions au monopole de l’auteur. Les contrats d’édition ont été définis pour partager les risques et les profits, en allouant des droits à ceux qui sont à même de mieux les valoriser. Dans ce cadre plusieurs modes de rémunération sont possibles, qui ont des impacts différents. La gestion collective des droits d’auteur est un autre moyen qui permet de limiter les coûts de transaction. Quant aux exceptions ménagées par le droit d’auteur, elles suppriment les coûts des transactions qui n’auraient pas été faites, par exemple lorsqu’il s’agit d’œuvres dont la valeur est jugée trop faible ou pour lesquelles il aurait fallu négocier un trop grand nombre de droits, ce qui aurait limité la diffusion optimale de ces œuvres. On se trouve finalement face à un système sophistiqué qui a réussi à s’appliquer à de multiples objets au fur et à mesure de leur apparition.

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Mais la numérisation, qui renouvelle les modes de diffusion et de création, semble impliquer qu’il faille instaurer un nouvel équilibre. Si, d’une part, elle permet de créer des copies identiques et potentiellement infinies à un coût quasi nul sans bénéfice pour les auteurs, d’autre part, elle facilite le contrôle des copies, élargi à tous les usages, renforçant le monopole légal par des protections techniques. Le mouvement de bascule s’est fait dans un sens puis dans un autre. Des textes comme le DMCA (Digital Millenium Copyright Act), loi sur le droit d’auteur aux États-Unis, ou la directive européenne sur le droit d’auteur tentent d’équilibrer ces phénomènes, mais seule la jurisprudence permettra d’aligner les règles. En outre, on a besoin désormais d’une cohérence internationale. Un paragraphe particulier concerne le droit d’auteur, malléable, appliqué aux logiciels. Mais ce dernier, comme on le constatera, a néanmoins dû être aménagé.

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Les auteurs soulignent en conclusion que l’analyse économique fait apparaître toute l’originalité de ce droit. Si, au départ, il devait uniquement protéger le créateur contre la copie non autorisée, il s’est progressivement renforcé et joue un rôle clé par le pouvoir de marché qu’il confère. Il doit favoriser la création pour le bénéfice de la société. Mais la multiplication des droits sur les œuvres ou le verrouillage technologique de la copie privée inciteraient à la prudence.

Le droit de la concurrence

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Le dernier chapitre aborde le droit de la concurrence, susceptible d’apporter des solutions aux défauts des règles de la propriété intellectuelle qui semblent désormais patents pour les économistes car « d’instrument incitatif, elle serait devenue un facteur de troubles » … lorsqu’elle sert d’instrument de « capture de rente au détriment des consommateurs » ou « de blocage des concurrents ».

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Ces droits qui semblent s’opposer, la propriété intellectuelle octroyant des monopoles et le droit de la concurrence les défaisant, sont en fait complémentaires, chacun assurant un équilibre entre l’efficacité dynamique et l’efficacité statique en plaçant le curseur à un niveau différent. Ce qu’évaluent les économistes, rappelons-le, c’est l’impact sur l’innovation et le bien-être général et c’est ce qui est analysé dans ces pages. Il en est de même des accords de licence et de leurs effets anticoncurrentiels. Finalement l’analyse économique invite à avoir pour les licences un « regard bienveillant » puisque la concession d’une propriété intellectuelle semble en général favorable à l’intérêt général. Une analyse de la situation doit néanmoins se faire au cas par cas, sans simplification excessive.

Quel impact sur la société ?

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Dans le court chapitre conclusif, les auteurs reconnaissent qu’il est difficile d’évaluer l’impact des règles de la propriété intellectuelle sur la société, tout en préconisant des éléments de solution pour pallier les dérives les plus criantes.

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Abolir la propriété intellectuelle ? C’est une vieille idée qui est reprise aujourd’hui dans le domaine des biotechnologies ou des logiciels. Il faut évaluer les conséquences d’une telle suppression, ce qui au niveau économique est difficile car aux effets néfastes – la course au brevet, le frein au caractère cumulatif du progrès technique, la tragédie des anticommunaux – s’opposent des effets bénéfiques – la facilitation des échanges et l’exploitation des idées et des créations par ceux qui sont capables de les valoriser.

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Si « surprotéger » les inventions et les créations porte préjudice au progrès, les auteurs proposent également des mesures pour pallier les dérives constatées : l’enregistrement des œuvres, assorti d’une redevance annuelle modique pour réduire les coûts de recherche et redécouvrir des œuvres, et dont l’absence de paiement impliquerait la fin de la protection ; une réorganisation du mode de fonctionnement des offices des brevets et la mise en place d’un fonds public sous le contrôle d’autorités de la concurrence pour faciliter la contestation de la validité de certains titres de propriété intellectuelle.

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Voilà un ouvrage qui mérite que l’on surmonte – en tout cas lorsque l’on n’est pas économiste – son aspect quelque peu aride. Construit de manière didactique, articulant des définitions, des présentations de modèles ou de procès emblématiques autour des parties générales, elles-mêmes rédigées de manière très synthétique, comportant toute une série de dates et de chiffres clés, il contribue à mieux faire connaître les mécanismes complexes de la propriété intellectuelle, à alimenter sa réflexion et à éviter des prises de position trop radicales.

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Michèle Battisti

Information Literacy in Europe : a first insight into the state of the art of Information Literacy in the European Union, Edited by Carla Basili, Roma : Consiglio Nazionale delle Ricerche, 2003. – XIV-315 p. – (Note di bibliografia e di documentazione scientifica, ISSN 0085-2309 ; LXVI)

Un panorama des formations à l’information en Europe

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LA « FORMATION A L’INFORMATION » – traduction littérale de Information Literacy – est une notion en débat parmi les professionnels de l’information ; elle fait l’objet de nombreux séminaires ou congrès, le dernier en date étant celui de l’IFLA 2004. Chaque professionnel œuvre à cette tâche d’importance auprès des usagers de son service, l’objectif étant de leur donner le maximum d’autonomie dans leur recherche d’information.

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Il existe plusieurs acceptions ou définitions de cette notion. L’ouvrage du Conseil national de la recherche italien en offre un panorama européen très complet, avec une douzaine de contributions écrites par des enseignants, chercheurs ou bibliothécaires du continent. Chacune expose une situation particulière : nous les avons regroupées ici par zone géographique (Europe du Nord, de l’Ouest et du Sud).

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L’introduction de Carla Basili (Université LUMSA de Rome) souligne le besoin d’une formation de l’utilisateur à l’information, rappelant que la masse d’information disponible (notamment sur Internet), si elle présente un avantage certain, est aussi un facteur déroutant. L’Union européenne, au travers du programme eEurope, reconnaît que les notions d’e-government, e-education et e-content sont d’importance majeure à l’heure actuelle. La formation à l’information est à la croisée des chemins du social, de l’éducation et de l’information : les programmes européens consacrés à l’information (du programme « Impact 1 » lancé en 1988 à « eContent » pour 2005) montrent que l’Union européenne développe une véritable politique par rapport à l’information. La promotion d’une culture de l’information en fait partie intégrante. L’initiative EnIL (European network on Information Literacy) rassemble des experts avec pour objectif la mise en place d’une stratégie commune concernant la formation à l’information en Europe.

La situation en Europe du Nord (Belgique, Hollande, Danemark, Finlande, Suède)

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En Belgique, suite à une enquête, il apparaît que la formation à l’information relève du niveau local et non pas national et qu’une initiative plus globale impliquant politiques et enseignants serait grandement profitable aux étudiants ; la Vrije Universiteit de Bruxelles organise, pour sa part, des sessions de formation à destination des pays en voie de développement.

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Le gouvernement hollandais a pris la mesure du problème et a inscrit la formation à l’information dans le cursus universitaire ; les professionnels de ce pays souhaitent à présent que cette question soit abordée dans le cursus scolaire.

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Au Danemark, il existe également une politique nationale de formation à l’information, avec le support de DEF (Danish Electronic Research Library).

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La Finlande apparaît comme un pays avancé en la matière avec de nombreuses collaborations universitaires et l’accent mis sur la formation à distance.

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En Suède, un organisme spécialisé a été créé, NORDINFOlit (Nordic Information Literacy Institute), où sont représentés tous les pays du Nord de l’Europe : la formation à l’information est devenue la tâche prioritaire du Nordic Council for Scientific Information.

En Europe de l’Ouest (France, Allemagne, Irlande, Grande-Bretagne)

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Sylvie Chevillotte et Elisabeth Noël, de l’ENSSIB, estiment que la formation à l’information est une préoccupation qui remonte à une dizaine d’années. Avec FORMIST, en France, l’objectif de mettre en lien un arsenal d’outils de formation à distance est rempli.

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J. Link-Pezet et O. Ertzscheid présentent la recherche d’information comme un processus dynamique qui fait partie d’un concept plus global, la gestion des connaissances, au travers de FoRSIC (plate-forme de gestion des connaissances). Ils insistent sur l’importance de mettre en place une ontologie, en l’absence d’autres outils de classification dans le champ qui nous occupe.

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Les universités allemandes offrent, pour leur part, des cours de formation à l’information, mais il semble que les qualifications pédagogiques pour cet enseignement doivent être réajustées ou complétées ; une étude sur l’utilisation des ressources électroniques réalisée dans ce cadre universitaire montre cependant que l’appropriation de ces ressources par les étudiants ne va pas de soi.

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L’Irlande ne semble pas connaître la notion de formation à l’information, absente du vocabulaire : l’action politique est surtout concentrée sur l’aspect « technologie de l’information » (dans le contexte plus global de la société de l’information).

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La situation en Grande-Bretagne est très différente, où la formation à l’information est prise en compte par un certain nombre d’acteurs : politiques, fournisseurs d’information, bibliothèques, enseignants.

La situation plus contrastée de l’Europe du Sud (Italie, Espagne, Portugal, Grèce)

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En Italie, ce champ est complètement pris en charge par les sciences de l’information. La formation à la technologie numérique à l’école ou en formation continue, la présence de deux réseaux nationaux (IRRE et EDA) sont autant d’initiatives pour diffuser cette méthodologie.

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La Grèce inscrit principalement la formation à l’information dans l’enseignement délivré aux étudiants en sciences de l’information. Le Portugal l’inclut dans le concept plus large de société de l’information. Quant à l’Espagne, elle la voit comme un outil de benchmarking ou comme un modèle de management stratégique.

Des formations que devrait stimuler la « société de l’information »

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Le panorama donné ici montre combien la notion de « formation à l’information » est prise en compte différemment selon les pays européens, avec des conceptions parfois opposées, parfois voisines. L’inscription de cette formation dans une action politique, dans un programme d’enseignement, apparaît comme la meilleure méthode. Le concept plus large de « société de l’information », auquel tous les pays sont sensibles, devrait cependant aider à mettre en œuvre et à développer la formation à l’information en Europe.

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Jean-Philippe Accart

L’outre-lecture : manipuler, (s’)approprier, interpréter le Web, Franck Ghitalla, Dominique Boullier, Pergia Gkouskou-Giannakou, Laurence Le Douarin, Aurélie Neau, Paris : Bibliothèque publique d’information - Centre Georges-Pompidou, 2003. – 267 p. – (Études et recherches, ISSN 0993-8958). – ISBN 2-84246-081-2 : 25 €

Une nouvelle étude du comportement des internautes

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LES AUTEURS DE CE LIVRE SONT CHERCHEURS, membres du laboratoire Costech (Connaissance, organisation et systèmes techniques) à l’Université de technologie de Compiègne. Certains, dont Frank Ghitalla, ont à leur actif un certain nombre de publications sur les réseaux de l’information. Le présent ouvrage propose une approche du web à partir de l’observation du comportement d’internautes, à la suite d’une enquête menée auprès d’une trentaine d’utilisateurs et commanditée par la Bpi-Centre Pompidou entre 2001-2002.

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« Lisez-vous sur le web ? » est la question posée dans l’introduction. Elle mérite de l’être d’emblée, tant les usages et les manières d’appréhender l’Internet sont différents d’un usager à l’autre : certains le voient comme un moyen d’information ou de loisirs, d’autres comme un outil de travail. Le titre de l’ouvrage est d’ailleurs significatif à cet égard et résume bien les comportements « typiques « des utilisateurs : manipulation (ils cherchent à s’orienter, opèrent une sélection à partir d’un corpus d’information qui leur est soumis) ; appropriation (essentiellement à partir d’un document qu’ils constituent à partir de différentes sources) ; interprétation (la lecture des documents s’avère essentielle lors de cette étape).

« Lire, c’est manipuler »

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Le premier chapitre donne à voir le web comme un territoire à découvrir, à explorer (les auteurs emploient des termes comme « naviguer », « arpenter », « géographie de l’activité »), comme une construction toujours en bouleversement et à l’architecture constamment modifiée. Il est parfois difficile, pour l’utilisateur, de saisir les différences entre le document papier et le document électronique, d’intégrer les formats techniques employés. La question de l’interface et de son ergonomie est essentielle : comprendre l’utilisation d’une page web, la signification des flèches, celle des menus déroulants sont autant de difficultés que rencontre un utilisateur néophyte. Les liens hypertextes représentent un autre obstacle, tant il est facile de se perdre dans les méandres des documents qui proposent des liens sans retrouver le chemin vers le document originel. Il en résulte que le principe d’interactivité, présenté comme emblème du web, est, dans certains cas, peu ou pas applicable. Les outils graphiques (plans de sites, index), pas toujours présents sur les sites, sont cependant des outils de repérage importants. La possibilité d’ouvrir plusieurs pages simultanément offre un « espace d’action » individuel intéressant, qui reste limité par rapport au web dans son ensemble.

« Lire, c’est approprier »

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Le chapitre deux distingue dans l’appropriation du web les novices des experts, les autonomes des hétéronomes. La « navigation sociale « est une des formes de l’appropriation, elle sous-entend que, pour interroger le web, l’internaute s’appuie sur des informations délivrées par des proches qui constituent des communautés d’expériences. La réputation (ou degré de notoriété) acquise par tel ou tel site ou moteur de recherche est aussi une composante de la navigation sociale. En bref, un internaute, quand il interroge le web, arrive généralement avec des présupposés. Les auteurs distinguent également « l’asymétrie manipulatoire », c’est-à-dire tous les systèmes où la navigation ne s’avère pas très aisée (l’utilisateur doit par exemple s’identifier systématiquement). Les différents styles d’appropriation sont passés en revue : les internautes inattentifs ou peu au fait des usages et techniques ; les internautes attentifs, critiques et intransigeants ; enfin, les internautes avertis.

« Lire, c’est interpréter »

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Le troisième chapitre développe l’argumentation selon laquelle « la représentation est indispensable à l’action » et donc « indispensable pour circuler sur le web », créant des automatismes. Le lien hypertexte permet de progresser, chacun crée alors sa propre topologie du web, à partir de ce qu’il connaît déjà, de la « navigation sociale », des automatismes qu’il acquiert et enfin de ce qu’il découvre progressivement en menant ses recherches.

« Le web comme “milieu documentaire” inédit »

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Le dernier chapitre présente les particularités de la page web qui se lit différemment d’un document papier, se renouvelle constamment et offre une certaine interactivité (« prendre la main »). L’activité de lecture est vue comme « le moment central de tout processus de réception/traitement de l’information » : cette partie est peut-être la plus intéressante de l’ouvrage où il est parfois difficile de synthétiser les idées et les réflexions des auteurs tant le sujet est riche. La lecture sur Internet est en effet différente de la lecture traditionnelle, car elle est en quelque sorte « appareillée » : Internet, la page web offrent des possibilités de réception, de traitement, de « recomposition » de l’information reçue. Les auteurs parlent alors de « lecture dans la lecture », analysent les « modes de regard », le « coup d’œil », le « regard synoptique », le « regard analytique »… La lecture sur Internet – « l’outre-lecture » qui donne son titre à cet ouvrage – est véritablement une lecture.

Le « web chewing-gum »

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La conclusion, « À propos du document numérique », s’attache au rôle des formats techniques, à l’appropriation par l’usager de ce que les auteurs appellent le « web chewing-gum ». En lisant sur Internet, cet usager doit interpréter de manière simultanée le corpus, le document et le signe. Enfin, la partie « Annexes » présente les outils méthodologiques d’enquête (choix des populations, dispositif d’enquête, paramètres), une bibliographie sur la lecture et le document numérique ainsi qu’un lexique.

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Voici, très résumé, le contenu de cet ouvrage. L’observation du comportement d’internautes n’est pas en soi un thème original, beaucoup de chercheurs en sciences de l’information procédant à ce type d’analyse. En ce qui concerne la forme du livre, la mise en page, le découpage des chapitres n’apparaissent pas toujours très clairement et l’on peut se demander quel a été le travail de l’éditeur. Sur le fond, les résultats présentés ici sont très fouillés, à partir d’observations, de remarques ou de réflexions sur les usagers étudiés ; on relèvera un certain décalage entre les mots employés par un utilisateur (langage courant) et les mots du chercheur (emploi de certains termes tels « asymétrie manipulatoire » ou « auctorialité »…). Il reste cependant l’analyse elle-même de ces observations, les réactions « à chaud » des internautes qui exposent leurs doutes, leurs difficultés ou leurs réussites, et c’est certainement une des parties de l’ouvrage qui intéressera le plus ses lecteurs.

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Jean-Philippe Accart

Titres recensés

  1. La sagesse du bibliothécaire, Michel Melot, Paris : L’œil neuf Éditions, 2004. – 109 p. – (Sagesse d’un métier). – ISBN 2-915543-03-8 : 12 €
    1. Le bonheur est dans le prêt
  2. Le métier de bibliothécaire, Association des bibliothécaires français ; sous la dir. de Raphaële Mouren et Dominique Peignet, 11e éd. – Paris : Éditions du Cercle de la librairie, 2003. – 454 p. – ISBN 2-7654-0866-1 : 40 €. Bibliothécaire, quel métier ?, Sous la dir. de Bertrand Calenge, Paris : Éditions du Cercle de la librairie, 2004. – 314 p. – (Bibliothèques, ISSN 0184-0886). – ISBN 2-7654-0890-4 : 42 €
    1. Deux riches ouvrages sur l’évolution en cours du métier de bibliothécaire
      1. Le contexte professionnel
      2. L’identité de la profession
  3. Le métier de documentaliste, Jean-Philippe Accart, Marie-Pierre Réthy Préfaces de Florence Wilhelm (1ère éd.) et Réjean Savard (2e éd.), 2e éd. – Paris : Éditions du Cercle de la librairie, 2003. – 451 p. – ISBN 2-7654-0872-6 : 40 €
    1. Un très bon ouvrage sur le visage actuel de la profession
  4. Gestion documentaire, Olivier Boutou, Saint-Denis-La-Plaine : Afnor, 2005. – XI-149 p. – (Coll. 100 questions pour comprendre et agir). – ISBN 2-12-475079-8 : 19,90 €
    1. La gestion des documents liés à l’assurance qualité
  5. Marchés publics et droits de propriété intellectuelle : comment gérer la propriété intellectuelle dans le cadre des marchés publics. Guide pratique, Groupement français de l’industrie de l’information, avec la collab. de Michel Vajou à partir de l’étude juridique réalisée par maîtres Jean Martin et Guillaume Prigent, Paris La Défense : Éditions de la Direction générale de l’urbanisme, de l’habitat et de la construction, 2003. – 185 p. – (Les dossiers). – ISBN 2-11-082215-5 : 16 €
    1. Pour aider l’administration dans la gestion de son patrimoine immatériel
      1. Les démarches à entreprendre
  6. Économie de la propriété intellectuelle, François Lévêque et Yann Menière, Paris : La Découverte, 2003. – 123 p. – (Repères). – ISBN 2-7071-3905-X : 7,95 €
    1. Mieux comprendre les mécanismes complexes de la propriété intellectuelle
      1. La propriété intellectuelle
      2. Les brevets
      3. Le droit d’auteur
      4. Le droit de la concurrence
      5. Quel impact sur la société ?
  7. Information Literacy in Europe : a first insight into the state of the art of Information Literacy in the European Union, Edited by Carla Basili, Roma : Consiglio Nazionale delle Ricerche, 2003. – XIV-315 p. – (Note di bibliografia e di documentazione scientifica, ISSN 0085-2309 ; LXVI)
    1. Un panorama des formations à l’information en Europe
      1. La situation en Europe du Nord (Belgique, Hollande, Danemark, Finlande, Suède)
      2. En Europe de l’Ouest (France, Allemagne, Irlande, Grande-Bretagne)
      3. La situation plus contrastée de l’Europe du Sud (Italie, Espagne, Portugal, Grèce)
      4. Des formations que devrait stimuler la « société de l’information »
  8. L’outre-lecture : manipuler, (s’)approprier, interpréter le Web, Franck Ghitalla, Dominique Boullier, Pergia Gkouskou-Giannakou, Laurence Le Douarin, Aurélie Neau, Paris : Bibliothèque publique d’information - Centre Georges-Pompidou, 2003. – 267 p. – (Études et recherches, ISSN 0993-8958). – ISBN 2-84246-081-2 : 25 €
    1. Une nouvelle étude du comportement des internautes
      1. « Lire, c’est manipuler »
      2. « Lire, c’est approprier »
      3. « Lire, c’est interpréter »
      4. « Le web comme “milieu documentaire” inédit »
      5. Le « web chewing-gum »

Pour citer cet article

« Notes de lecture », Documentaliste-Sciences de l'Information 6/2004 (Vol. 41) , p. 358-370
URL : www.cairn.info/revue-documentaliste-sciences-de-l-information-2004-6-page-358.htm.
DOI : 10.3917/docsi.416.0358.


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