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Documentaliste-Sciences de l'Information

2005/1 (Vol. 42)

  • Pages : 60
  • DOI : 10.3917/docsi.421.0022
  • Éditeur : A.D.B.S.

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LES RÉFÉRENTIELS DE COMPÉTENCES pour les professions des bibliothèques sont actuellement assez peu développés en France, où ils n’ont atteint ni le niveau d’élaboration ni le caractère opérationnel des outils relatifs aux professions de la documentation [1][1] Euroréférentiel I&D. Vol. 1 : Compétences et aptitudes.... À côté de tentatives moins abouties, on peut citer parmi les réalisations le Premier recensement des métiers des bibliothèques[2][2] Premier recensement des métiers des bibliothèques :..., publié en 1995, et, à une date plus récente, deux référentiels élaborés par le pôle Lecture publique et réseaux documentaires de la délégation régionale Champagne-Ardenne du Centre national de la fonction publique territoriale [3][3] Directeur de bibliothèque ou de centre documentaire :.... De son côté, la direction chargée des personnels des bibliothèques au ministère chargé de l’enseignement supérieur (actuellement, direction des personnels, de la modernisation et de l’administration, ou DPMA) a mis en chantier des référentiels de compétences pour les personnels des bibliothèques de l’État, dont elle assure la gestion et la responsabilité de la formation [4][4] On peut consulter ces référentiels sur le site <www.....

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C’est évidemment une entreprise intéressante, dont les résultats permettraient de construire les formations sur des bases moins empiriques ou moins intuitives qu’actuellement. La question est cependant de savoir si, dans l’état actuel des représentations des professionnels des bibliothèques et des conditions d’exercice de leur activité, ces tentatives ne risquent pas d’aboutir à un résultat décevant. Deux ordres de faits permettent de le craindre : la représentation extensive que les professionnels des bibliothèques ont de leurs compétences, et la multiplicité des fonctions banalisées dont ils sont effectivement chargés. Ces circonstances peuvent aller jusqu’à faire perdre de vue ce que leurs professions ont (encore ?) de spécifique.

1 - Des représentations extensives des compétences professionnelles

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Les membres les plus qualifiés des professions des bibliothèques, que nous désignerons, dans la suite de cet article, sous le terme générique de « bibliothécaires », ont en effet une propension marquée à considérer comme spécifiques et relevant de leur compétence de nombreux objets qui se rattachent de plus ou moins près aux bibliothèques, y compris lorsque ces objets relèvent normalement d’autres professions.

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Le constat est assez facile à établir. Il suffit de parcourir des listes de publications destinées aux bibliothécaires, qui donnent un aperçu des thèmes qu’ils considèrent comme relevant de leur profession, de se reporter au Premier recensement des métiers des bibliothèques, ou d’examiner certaines pratiques en matière de recrutement et de formation professionnelle.

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On peut relever, dans des listes d’ouvrages récents, des titres comme Déménager une bibliothèque, Court traité de signalétique…, L’art d’informatiser une bibliothèque, Construire une bibliothèque universitaire, Management des bibliothèques, Manuel théorique et pratique d’évaluation des bibliothèques et centres documentaires, Stratégie marketing des services d’information, souvent publiés par des bibliothécaires et pour des bibliothécaires [5][5] Ces titres ont été relevés dans le catalogue de la.... Les sujets de ces ouvrages combinent généralement une approche non spécifique aux bibliothèques (construction, informatisation, management, marketing, évaluation, etc.) avec l’objet bibliothèque, et cet objet semble conférer à lui seul à ces études le caractère spécifique qui permet de les inclure dans une collection qui a pour titre « Bibliothèques », et dont le lectorat se trouve par là défini. Au seul vu de ces titres, et de nombreux autres qu’il serait possible de citer, les bibliothécaires semblent avoir une conception si extensive de leurs compétences professionnelles qu’ils n’hésitent pas à s’aventurer sur des terrains qui relèvent souvent des compétences d’autres professions. On peut présumer qu’ils le font en raison de la spécificité que l’objet bibliothèque confère à leurs yeux à l’ensemble de ces approches.

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Le Premier recensement des métiers des bibliothèques apporte des éléments du même diagnostic. À côté de « métiers » dont l’inclusion dans les professions des bibliothèques est parfaitement légitime, on en trouve d’autres qui semblent aussi empiéter sur le terrain d’autres professions, par exemple formateur (n’est-ce pas plutôt un métier de la formation ?), spécialiste en ingénierie pédagogique (même observation), chargé de recherche (métier des bibliothèques ou de la recherche ?), chargé d’étude et de contrôle. Là encore, le fait que certaines activités puissent avoir pour terrain d’exercice parmi d’autres une ou des bibliothèques, ou s’adresser aussi à des personnels de bibliothèque, semble conférer une spécificité remarquable à des activités que l’on devrait plutôt regarder comme relevant d’autres professions.

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Cette conception extensive des compétences professionnelles des bibliothécaires a nécessairement pour conséquences la dilution de leur propre professionnalisme, qui semble s’étendre d’une manière indéfinie, et la négation de celui des professions ainsi « annexées ». Une ligne de partage existe cependant : devraient être considérées comme non spécifiques toutes les questions qui concernent aussi d’autres professions, même si des spécificités mineures doivent être prises en considération. De ce point de vue, le management, l’évaluation, l’informatisation, la logistique, etc., ne sont pas des questions spécifiques aux bibliothèques, et l’on comprend donc mal qu’elles sollicitent autant l’intérêt des professionnels de ces services.

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Dans le domaine du recrutement, on a vu des sujets de concours qui proposaient la conception d’une enquête auprès des usagers (les bibliothécaires sont-ils des sociologues ?), ou qui soumettaient aux candidats a priori novices d’un concours externe une question relevant de la sécurité (certains personnels des bibliothèques sont-ils des agents de sécurité ?). On a vu aussi des profils de postes de conservateur qui mentionnaient parmi les attributions du poste l’étude de la réhabilitation d’un bâtiment.

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Dans le champ de la formation, il apparaît que des enseignements « hors sujet », c’est-à-dire conçus pour développer des compétences qui appartiennent normalement à d’autres professions, sont fréquemment dispensés sur la base d’une définition erronée des objectifs de formation. Cette notion est à vrai dire très méconnue des bibliothécaires, y compris de ceux qui travaillent dans la formation professionnelle, comme il est aisé de s’en persuader en parcourant la rubrique « objectifs » des fiches descriptives de différentes formations, initiales ou continues. Dans le cas de la conception d’une enquête, on pourrait définir ainsi les objectifs de formation : « rédiger le cahier des charges de l’enquête, transmettre aux professionnels chargés de la concevoir toutes les informations utiles et évaluer les projets successifs », plutôt que « concevoir l’enquête » elle-même.

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Comme dans toute opération où il est question de faire faire quelque chose plutôt que de le réaliser directement, l’objectif devient principalement un objectif de communication et d’évaluation : il s’agit d’apprendre à jouer le rôle d’un interlocuteur utile de différents prestataires de service. On peut étendre ce raisonnement à bien d’autres opérations, comme, par exemple, celles de réalisation d’un site web ou d’informatisation d’une bibliothèque.

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Un certain degré de confusion entre ce qui relève des attributions « normales » des bibliothécaires et ce qui appartient à d’autres professions apparaît donc facilement, et l’on peut soupçonner que cette confusion dans les représentations n’est pas sans lien avec celles qui se produisent dans l’exercice des fonctions. Il pourrait exister une corrélation entre ces attitudes, qui manifestent la volonté de prendre en charge tous les aspects (directs ou indirects, spécifiques ou non) du fonctionnement d’un service, et la représentation des bibliothèques comme un monde à part, qui est assez répandue à l’intérieur comme à l’extérieur du milieu professionnel. On peut se demander quels sont les motifs d’une attitude qui est peut-être plus défensive que conquérante, en ce sens qu’elle tend à faire des bibliothèques une sorte de chasse gardée des professionnels de ces services, selon un réflexe isolationniste qui se manifeste aussi dans d’autres domaines [6][6] Pour ce qui concerne les procédures de recrutement,....

2 - Les professions des bibliothèques vues du terrain

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L’examen des fonctions effectives des bibliothécaires ne peut que renforcer cette impression d’une profession dont la définition de la spécificité est problématique. À côté de professionnels investis dans les tâches propres à leur profession (constitution et organisation de collections, organisation et animation de services de référence ou d’autres services aux publics, etc.), il n’en manque pas qui s’attachent à des fonctions dont la spécificité est nettement moins apparente (fonctions liées aux bâtiments, à l’informatique, ou à l’administration).

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Ces dérives sont souvent le résultat de contraintes plus que de la volonté des intéressés. Ces contraintes ne s’exercent pas au même degré dans toutes catégories de bibliothèques. Elles sont d’autant plus fortes que l’organisation des services est plus floue, situation que l’on rencontre plus fréquemment dans les universités que dans les collectivités territoriales. Certaines de ces contraintes peuvent être identifiées, et apparaissent liées soit à la qualification des personnels, soit à la conception de l’organisation des services.

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Ainsi, le personnel qui devrait normalement prendre en charge certaines fonctions, comme l’informatisation ou l’administration de réseaux, fait fréquemment défaut. Au niveau central, l’administration chargée des personnels des bibliothèques n’a compétence que sur les emplois de ces personnels ; au niveau local, les besoins des bibliothèques en personnels chargés de l’informatique (par exemple) sont fréquemment méconnus. Une telle situation ne serait normalement concevable que si les bibliothèques devaient s’occuper exclusivement de tâches relevant des compétences du personnel des bibliothèques, comme c’est le cas dans d’autres pays. Dans la pratique, elle a souvent pour conséquence le transfert des fonctions en cause sur les bibliothécaires.

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Les autres personnels des bibliothèques appelés à collaborer avec les bibliothécaires n’ont pas toujours, collectivement ou individuellement, les compétences qui leur permettraient d’assurer efficacement leur rôle de collaborateur. Les tâches non assumées à leur niveau remontent donc d’un ou de plusieurs niveaux hiérarchiques (bibliothécaires réceptionnant ou exemplarisant des documents, triant le courrier ou s’occupant de la maintenance de photocopieurs). Il y aurait fort à dire à ce sujet sur les coûts cachés que provoquent de tels déplacements de fonctions, et sur l’inadaptation des statuts aux fonctions, malgré un empilement sans précédent de corps et de grades depuis les réformes statutaires de 1988 et de 1992. Cette question est à vrai dire d’une portée plus large, et met en cause la pertinence d’une gestion publique rigide et centralisée.

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Lorsque l’organisation d’une institution relève d’une logique de territoire plutôt que d’une logique de compétences, chaque service est supposé prendre en charge tous les aspects de son fonctionnement, sans pour autant que sa dotation en personnel réponde à la diversité des fonctions à assurer. Une telle forme d’organisation manifeste un souci modéré de la bonne utilisation des compétences comme des économies d’échelle qui seraient permises par des regroupements de tâches non spécifiques, mais elle est loin d’être exceptionnelle. Elle joue naturellement un rôle aggravant par rapport au manque de personnel présentant les qualifications appropriées.

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Que ce soit en raison d’une conception extensive de leurs compétences professionnelles ou sous la pression des circonstances, il apparaît donc que les bibliothécaires ont de nombreux motifs d’être utilisés à des tâches qui n’ont avec leurs compétences et avec leur formation propres qu’un rapport assez éloigné.

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C’est pourquoi, dans les milieux professionnels des bibliothèques, des expressions comme « se recentrer sur ses métiers de base » sont peu usitées, ou des pratiques comme l’externalisation de certaines fonctions sont peu développées, sauf dans des cas assez limités comme la rétroconversion de catalogues ou l’équipement de documents.

3 - La conception de référentiels de compétences

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Comment, dans ces conditions, élaborer des référentiels d’activités et de compétences qui puissent constituer une base fiable pour la construction des formations ?

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Si l’élaboration de ces référentiels doit reposer sur les représentations des intéressés et sur l’observation des conditions pratiques d’exercice de leurs fonctions, l’entreprise risque d’être dépourvue d’intérêt, car elle aboutirait à la validation des défauts constatés, auxquels elle semblerait apporter une caution officielle et presque scientifique.

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Il serait donc nécessaire de faire précéder cette élaboration de référentiels par un travail de réflexion sur ce qui relève et ce qui ne relève pas des fonctions normales des bibliothécaires. Cependant, administrations et employeurs ont un intérêt probable au maintien du statu quo. Seule une instance indépendante et scientifiquement qualifiée pourrait conduire cette réflexion, mais il n’est pas réaliste de l’espérer.

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On peut donc craindre que les dérives ne s’accentuent [7][7] C’est ainsi que des voix s’élèvent pour que soit intégré..., et que les professions des bibliothèques ne soient exposées à la perte progressive de leur caractère spécifique. Des signes précurseurs de cette évolution existent déjà, puisque certaines bibliothèques de collectivités territoriales ont été placées sous la responsabilité de cadres administratifs. En cultivant une conception trop large de leurs compétences, et en acceptant d’assumer des tâches qui devraient normalement être confiées à des membres d’autres professions, les bibliothécaires ont pris le risque de la dilution de leur spécificité dans la banalité de professions gestionnaires. La leur n’y a gagné ni en visibilité, ni en reconnaissance sociale.

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Il n’est pas surprenant, dans ces conditions, que les réunions et la littérature professionnelles fassent une place aussi importante à des interrogations récurrentes sur l’identité professionnelle des bibliothécaires.

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Octobre 2004

Notes

[1]

Euroréférentiel I&D. Vol. 1 : Compétences et aptitudes des professionnels européens de l’information-documentation, par l’European Council of Information Associations (ECIA). 2e édition. Paris : ADBS, 2004.

[2]

Premier recensement des métiers des bibliothèques : rapport rédigé par Anne Kupiec à la demande de la Direction de l’information scientifique et technique et des bibliothèques, ministère de l’Éducation nationale, de l’Enseignement supérieur, de la recherche et de l’Insertion professionnelle. Nanterre : Université de Paris X, Médiadix, 1995.

[3]

Directeur de bibliothèque ou de centre documentaire : cycle de formation professionnelle, et Bibliothécaire : cycle de formation professionnelle. Troyes : CNFPT Champagne-Ardenne, Pôle Lecture publique et réseaux documentaires, s.d. (2002 ?).

[4]

On peut consulter ces référentiels sur le site <www. education. gouv. fr/ >, rubrique Personnel.

[5]

Ces titres ont été relevés dans le catalogue de la collection « Bibliothèques », publiée par les éditions du Cercle de la librairie.

[6]

Pour ce qui concerne les procédures de recrutement, cf. Alain Gleyze, « Candidats et jurys : à propos des concours des bibliothèques », Bulletin des bibliothèques de France, 2004, t. 49, n° 3, p. 64-66.

[7]

C’est ainsi que des voix s’élèvent pour que soit intégré à la formation initiale des bibliothécaires un enseignement sur les techniques de négociation commerciale, au motif que de telles compétences seraient utiles dans le cadre des relations avec les éditeurs de publications électroniques. Il n’est pas douteux que ces compétences soient utiles. Est-on sûr pour autant que ce soit bien à des bibliothécaires d’assurer cette fonction ?

Résumé

Français

L’élaboration de référentiels d’activités et de compétences apporterait une aide précieuse à la construction ou à la refonte des formations initiales et continues des bibliothécaires. On peut cependant se demander si cette entreprise n’est pas actuellement sérieusement compliquée par deux phénomènes : la représentation de plus en plus extensive qu’affirment de leurs compétences les professionnels en question, au risque de diluer leur propre professionnalisme ; et la diversité des activités banalisées dont, sous la pression des circonstances, ils sont effectivement chargés. Comment, dans ces conditions, élaborer des référentiels qui puissent constituer une base sûre pour la (re)conception de leurs formations ?

Plan de l'article

  1. 1 - Des représentations extensives des compétences professionnelles
  2. 2 - Les professions des bibliothèques vues du terrain
  3. 3 - La conception de référentiels de compétences

Pour citer cet article

Gleyze Alain, « Quelles compétences pour les bibliothécaires ? Diversité des fonctions et référentiels», Documentaliste-Sciences de l'Information 1/2005 (Vol. 42) , p. 22-25
URL : www.cairn.info/revue-documentaliste-sciences-de-l-information-2005-1-page-22.htm.
DOI : 10.3917/docsi.421.0022.


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