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Documentaliste-Sciences de l'Information

2005/1 (Vol. 42)

  • Pages : 60
  • DOI : 10.3917/docsi.421.0042
  • Éditeur : A.D.B.S.

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L’EDITION EN SCIENCES HUMAINES ET SOCIALES (SHS) DOIT ABSOLUMENT être défendue, affirme Sylvain Auroux dans son exposé introductif. Elle est en effet le support de disciplines qui depuis plusieurs années font l’objet d’attaques bien qu’elles soient indispensables à la compréhension du monde actuel. Il faut se battre également pour le livre, parce qu’il répond à un mode de réflexion qui ne doit pas disparaître. De même que doit être préservée la logique scientifique, bâtie sur un marché clos où « les universitaires parlent aux universitaires », différant en cela de la logique éditoriale qui doit disposer d’une demande importante.

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Après avoir évoqué plusieurs manifestations organisées sur des thèmes liés à cette journée, François Dupuigrenet Desroussilles dresse un tableau historique des rapports étroits entretenus par l’Université et le monde de l’édition dès le XIIIe siècle, dès avant les phénomènes induits par l’apparition de l’imprimerie. Il démontre ensuite que l’édition universitaire doit répondre aujourd’hui à trois défis que constituent les nouvelles technologies, les nouvelles formes d’enseignement et l’ouverture de l’institution à l’ensemble de la société.

Des situations nationales très diverses

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L’édition italienne se caractérise par un nombre important d’éditeurs répartis sur tout le territoire, un fort pourcentage de maisons récentes et de petite taille, le poids du secteur des sciences humaines et sociales, des traductions et des ventes dans des circuits non commerciaux. Ce qui distingue aussi ce pays, c’est le faible pourcentage de lecteurs. Par ailleurs, les budgets des bibliothèques stagnant depuis dix ans, leurs achats, consacrés majoritairement à des ouvrages scientifiques et médicaux, diminuent. Si trois consortiums ont été créés pour l’acquisition d’œuvres en ligne, ils consacrent l’essentiel de leur énergie à des pourparlers avec la maison Elsevier, au détriment d’autres contenus et services. Il n’y a pas, par ailleurs, de politique nationale d’achats.

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L’édition universitaire est tout aussi atomisée. On y trouve plusieurs presses universitaires dont la plupart ont opté pour l’édition en ligne et l’accès ouvert, même pour les sciences humaines. Les maisons d’édition adaptent leurs catalogues aux nouvelles exigences pédagogiques d’une université, liées à la formation continue, ce qui ouvre des perspectives mais exige de nouvelles compétences. Par ailleurs, le recours au manuel en sciences humaines est moins fréquent et la réforme du LMD [1][1] Licence-master-doctorat. Voir : <www. education. gouv.... implique une modification dans son contenu et sa présentation. Si, globalement, le marché reste potentiellement important, il est érodé par le poids des livres d’occasion et des photocopies et par les habitudes de lecture, très faibles, des étudiants.

Les organisateurs

Ce colloque était organisé les 8 et 9 décembre 2004 à l’ENS LSH de Lyon par l’association Doc-Forum en partenariat avec l’École normale supérieure Lettres et sciences humaines, l’École nationale supérieure des sciences de l’information et des bibliothèques (ENSSIB), l’Institut national de recherche pédagogique (INRP), le Laboratoire d’étude sur les nouvelles technologies de l’information, la communication, l’innovation et le changement (LENTIC) et le Syndicat national de l’édition (SNE).

Programme détaillé et curriculum vitae des intervenants à l’adresse <www. docforum. tm. fr/ colloques/ paeue8-91204. htm>

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Au Royaume-Uni aussi, le nombre d’étudiants a crû et a induit une augmentation de la demande, variable selon les disciplines, mais qui aurait augmenté dans les sciences humaines [2][2] La notion de sciences humaines est plus étroite au.... Il est difficile, en revanche, de corréler le nombre d’étudiants aux ventes dont la moitié est liée à l’exportation, ce qui rend l’édition, par conséquent, très sensible à l’instabilité des taux de change. On s’interroge aussi sur l’impact du dossier de photocopies distribué pendant le cours. Plusieurs enquêtes, biaisées car financées par des éditeurs, tendraient à prouver que le livre reste incontournable. Il semble néanmoins vraisemblable que le document électronique ne soit pas sur le point de le remplacer.

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Pour pallier des budgets plus limités, les bibliothèques pourraient exiger de recevoir une partie des frais d’inscription des étudiants. Ce sont elles qui achetaient les revues dont le prix avait considérablement augmenté. Ayant adopté ensuite un système de livraison de photocopies d’articles individuels, elles ont résilié des abonnements, aggravant ainsi le problème. Elles se sont alors organisées en consortiums pour obtenir la version électronique de revues à un prix abordable. Elles se tournent aussi vers des solutions plus radicales, comme l’accès gratuit aux articles scientifiques financés par les auteurs ou un système de pay per view avec une allocation gratuite, mais limitée, pour les étudiants.

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En France, on note la même augmentation considérable du public étudiant, mais partagé entre universités et grandes écoles. Il y aurait toujours une demande forte de prescription de la part des étudiants mais, face à cette demande, l’offre serait « molle », sans place explicite laissée à la lecture personnelle et avec un recours fréquent au polycopié. Les offres des bibliothèques universitaires, dont la situation s’est pourtant améliorée, seraient également négligées.

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Il est difficile de se repérer dans l’offre de l’édition universitaire qui n’est pas une catégorie définie statistiquement par le Syndicat national de l’édition (SNE). C’est néanmoins un secteur atomisé où le poids des grands groupes est faible et où coexistent des acteurs privés et publics. On constate aussi un « mouvement de ciseau » entre la baisse des chiffres d’affaires et une progression forte des produits, ce qui se traduit par une baisse des tirages, des difficultés d’exploitation en librairie et une baisse de rentabilité éditoriale, les coûts ne pouvant plus être réduits. On y répond en proposant des produits innovants, nettement différenciés, des ouvrages courts et synthétiques ou des ouvrages sur des questions d’actualité. Le support numérique ou les « publications non éditoriales » – pour lesquelles le travail éditorial est réduit au minimum – permettraient de sauvegarder des ouvrages plus pointus, « cœur en danger », dont les tirages ont considérablement baissé.

Une régulation pour l’édition universitaire

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Prix, distribution, concentration, soutien du livre français à l’étranger ou à la traduction… : il est divers moyens d’opérer une régulation pour aider l’édition universitaire à faire face à la concurrence. Mais dont les choix qui seront faits auront un impact sur la production scientifique.

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Un éditeur du secteur privé met en exergue la concurrence avec des éditeurs publics ou entre éditeurs privés sur des créneaux étroits, tous confrontés, en outre, à des modèles alternatifs. L’édition universitaire en France irait très mal et les facteurs aggravants sont nombreux. Il n’y a plus aucun éditeur universitaire français en sciences dures et si l’édition universitaire peut être rentable dans certains domaines, on se trouve dans un monopoly où les actionnaires vendent au plus offrant, souvent un éditeur étranger. Une politique industrielle de l’édition est apparue trop tard en France, sauf pour l’édition scolaire. En outre, l’État intervient comme éditeur dans le secteur et les règles du jeu, peu claires, doivent être définies. Par ailleurs, s’il existe des systèmes en libre accès, ils doivent être financés, car la gratuité et la désintermédiation ne seraient qu’un mythe. Il faut envisager de réaliser une « radiographie du secteur de l’édition » où « beaucoup d’occasions ont été perdues ».

Programme du colloque

Les politiques européennes dans le domaine de l’édition universitaire publique et privée

• Présentation de l’état actuel de la problématique, par Sylvain Auroux, directeur de l’ENS LSH et François Dupuigrenet Desroussilles, président de l’association Doc Forum

• Quelques balises sur la diversité des situations nationales. L’édition en Italie, par Barbara Casalini, Casalini libri ; au Royaume-Uni, par Francis Fishwick, économiste, professeur honoraire, Cranfield School of Management, et en France, par François Rouet, département des études et de la prospective au ministère de la Culture et de la Communication

• Edition universitaire : quelle(s) régulation(s) ? Par Jean-Manuel Bourgois, éditions Magnard et de Laurent Petit, direction générale Concurrence de la Commission européenne

• Production et diffusion des savoirs : le rôle de l’enseignant chercheur. Par Gérard Cognet, Centre d’initiation à l’enseignement supérieur (CIES) de l’académie de Grenoble

La place de l’ouvrage de sciences humaines dans l’enseignement supérieur: pratiques et nouvelles tendances

• Qui fait quoi ? Le rôle de l’enseignant, de l’éditeur, de la bibliothèque. Par Michel Lefftz, Université catholique de Louvain ; Charles Micol, bibliothèque interuniversitaire de lettres et sciences humaines de Lyon ; Jean-Louis Soubret, éditions Bréal

• Les nouveaux modèles économiques de l’édition numérique. Par Sami Kassab, analyste, BNP Paribas Equities, auteur d’un rapport sur l’édition STM ; Benoît Epron, ENSSIB ; Serge Pouts-Lajus, Observatoire des technologies pour l’éducation en Europe

Panorama de l’édition de sciences humaines en France

• L’avenir de l’édition des sciences humaines et sociales en France. Par Sophie Barluet, auteur d’un rapport sur l’édition de SHS en France pour le président du CNL ; Sylvain Auroux, directeur de l’ENS LSH ; François Gèze, directeur éditions de la Découverte

• L’évaluation scientifique et le travail éditorial. Par Pierre Corbel, Presses universitaires de Rennes ; Richard Fisher, Cambridge University Press ; Lia di Trapani, Editions Laterza ; François Gèze, La Découverte éditoriale, représentée par de nouveaux entrants.

Les revues en sciences humaines

• Le lectorat des revues SHS. Par Yves Winkin, ENS LSH, membre du conseil scientifique de la revue Actes de la recherche en sciences sociales, et Francis Marcoin, INRP

• Revues « scientifiques » SHS, référentiel national et européen. Par Etienne Fleuret, Institut de l’information scientifique et technique (INIST/CNRS), et Alain Peyraube, ESF (European Science Foundation)

• Diffusion électronique des revues SHS. Synthèse des résultats de l’étude 2004 coordonnée par Marc Minon et Ghislaine Chartron. Analyse comparée des revues SHS en France, en Italie et en Espagne par Annaïg Mahé (France), chercheur associé Docsi/Ursidoc, Giuseppe Vitiello (Italie),

directeur, activités éditoriales ISS

• Présentation d’une initiative privée : CAIRN. Par Jean-Baptiste de Vathaire

• Politique SHS du CNRS en matière de revues. Par Christian Henriot, directeur scientifique adjoint, département des Sciences de l’homme et de la société du CNRS

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L’accent a été mis sur les actions menées par la Commission européenne pour favoriser la concurrence. Son seul objectif est de s’assurer que la nouvelle organisation du marché, résultat de fusions ou d’acquisitions, n’a pas de conséquence négative pour le consommateur. La concurrence qu’elle entend maintenir varie d’un secteur à l’autre et n’implique pas toujours le maintien d’un nombre important d’acteurs. Si les éditions universitaires ne présentent aucun problème majeur, le cas Lagardère/VU/Éditis a permis de présenter le détail du processus très rigoureux suivi par la Commission. On notera que c’est une analyse industrielle qui est effectuée, en termes d’économie financière et légale et non de contenus. Or ce sont les contenus qui nous inquiètent et non la quantité d’ouvrages publiés, soit de plus en plus souvent des livres « formatés » qui, sans cesse plus nombreux, pourraient donner l’illusion d’une situation favorable.

Qui fait quoi ?

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Enseignants, bibliothécaires, éditeurs sont tous des acteurs dans la transmission du savoir. Mais, dans l’environnement numérique, les frontières entre les métiers tendent à s’estomper.

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Ainsi, un enseignant en histoire de l’art recourt au multimédia pour proposer à ses étudiants des supports de cours adaptés, palliant l’absence de ressources qui répondent aux besoins de ses étudiants. Si l’édition n’est pas le métier des enseignants, il leur appartient, en revanche, de proposer des cours de qualité, quel qu’en soit le support. À propos du droit d’auteur qui peut être revendiqué pour la représentation publique d’une œuvre protégée, il faut rappeler que les musées n’ont généralement aucun droit sur les images dont ils sont propriétaires et que, lorsque l’œuvre n’est pas dans le domaine public, il existe en Belgique une exception à des fins de recherche et d’enseignement pour les reproductions analogiques. En ce qui concerne les reproductions numériques, des actions de lobbying sont en cours pour que soit autorisée la projection d’images faite à des fins non commerciales.

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Dans l’exemple proposé d’une grande bibliothèque de recherche, l’accent est mis sur le regroupement d’une documentation importante ainsi que sur la mutualisation de la conservation, de services et de projets innovants. La documentation électronique va, en effet, prendre une place essentielle et elle doit être intégrée dans les processus d’acquisition et de sélection des documents.

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Par ailleurs, le bibliothécaire joue dans la construction de sites un rôle d’éditeur, en partenariat avec les informaticiens, les chercheurs et les éditeurs et, plus que jamais, il est formateur, accompagnant la découverte de nouveaux supports et de nouvelles ressources. Il lui faut être plus réactif et sur certains points son rôle s’avère très spécifique, comme pour les négociations des licences de sites ou de consortiums, pour lesquelles il doit maîtriser des techniques juridiques, économiques et commerciales. Il doit aussi pouvoir réaliser une analyse fine de produits éditoriaux et être « un peu ingénieur » pour répondre aux questions techniques qui se posent. Mais il « ne doit pas perdre son âme ». Si le bibliothécaire doit évoluer vers des fonctions multiples répondant à des préoccupations différentes de celles auxquelles il a été formé, si sa fonction comme enseignant ou éditeur n’a pas une identité ferme ni définitive, sa vocation doit rester liée au livre et à l’ouverture sur le savoir.

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Et s’il existe parallèlement des groupes internationaux qui, comme Google, peuvent investir massivement, ils obéissent à d’autres logiques qui ne représenteraient pas des menaces pour les bibliothèques si l’articulation entre sphère publique et sphère marchande était bien marquée.

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Un éditeur en sciences humaines et sociales du secteur privé rappelle que la cible visée reste le monde universitaire, que les SHS représentent encore une part importante du marché de l’édition et que plusieurs de leurs composantes sont en phase de croissance. Les tendances restent les mêmes puisque les enseignants sont à la fois des clients et des prescripteurs et que le LMD n’aurait qu’un faible impact, du moins à court terme. En matière de concurrence, il distingue une concurrence non éditoriale, constituée par les photocopies, les intranets universitaires et la baisse du budget des BU, et une concurrence

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Les doctorants formés par les CIES [3][3] À propos des centres d’initiation à l’enseignement... au métier d’enseignant sont aussi des acteurs de l’édition, puisque le monitorat est conçu comme une intermédiation entre chercheurs, enseignants et les futurs étudiants que sont les lycéens et les collégiens. Les productions faites dans ce cadre sont diverses, interdisciplinaires, menées souvent en collaboration avec les presses universitaires, y compris pour un grand public averti.

Les nouveaux modèles économiques

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L’analyse financière présentée ensuite avait été faite pour des investisseurs potentiels dans l’édition américaine après qu’ils eurent constaté que la profitabilité du marché des revues scientifiques stagnait. Ce qui a été confirmé, c’est que la valeur s’est déplacée des contenus - où le basculement vers l’open access est inéluctable - vers la capacité à capter l’attention grâce à divers outils de recherche et de gestion de l’information. Le livre, lui, reste toujours incontournable dans l’environnement éducatif, mais la profitabilité à moyen et long terme est supérieure pour le livre universitaire à celle du livre scolaire. Parmi les facteurs favorables : l’augmentation soutenue des effectifs étudiants aux États-Unis ainsi que dans les pays en développement. Le numérique n’y est pas négligé mais envisagé comme une valeur ajoutée par la combinaison du support papier et de services en ligne, pour la création de publications sur mesure et de systèmes de gestion, et pour la maîtrise de certains coûts.

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Toutes les analyses ont démontré que le marché américain était porteur. La situation est différente en Europe car le marché est éclaté, pour des raisons linguistiques et par le grand nombre de petits éditeurs, alors qu’outre-Atlantique l’offre est très concentrée. S’il existe de très grands éditeurs en Europe, ils opèrent surtout sur des marchés non européens.

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Les collectivités locales achètent des manuels scolaires, financent l’informatique pédagogique, et le secteur des manuels scolaires, qui a une forte rentabilité, reste concentré et fermé. C’est aussi un marché où existent des niches, des corps éditoriaux. Le numérique est apparu dès 1985 et progresse régulièrement. Aujourd’hui, les grands établissements sont câblés, l’ordinateur fait partie de l’équipement domestique et l’Internet a dynamisé les usages. Mais les marchés du manuel et du numérique scolaires sont deux marchés très différents : l’un est stable, l’autre incertain. Le manuel électronique, substitut direct du livre, ou le manuel pluridisciplinaire ont été des échecs. Il existe par ailleurs des produits concurrents que sont les photocopies qui distendent le lien entre l’ouvrage et l’évolution pédagogique. On notera aussi que le ministre de l’Éducation nationale voudrait offrir des ressources éducatives en ligne et encourager de nouveaux usages. Si les collectivités locales restent prudentes pour financer diverses expériences, elles mènent aussi des actions de manière dispersée, quelquefois dans une logique de concurrence.

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Dans une thèse [4][4] Voir : Benoît Epron, L’édition universitaire numérique :... sur l’édition universitaire numérique, il a été souligné que le secteur des sciences humaines et sociales présentait une dimension culturelle et linguistique très forte, qu’il correspondait souvent à un marché très étroit, et que le poids de la documentation numérique augmente avec celui de l’équipement des étudiants, des achats réalisés par les bibliothèques universitaires et des productions numériques des universitaires. On se trouve à la croisée de trois logiques : la logique universitaire, celle du web et la logique éditoriale, aux modes de fonctionnement quelquefois contradictoires. Pour répondre à chacune d’entre elles, c’est une solution « méta-éditoriale » qui est prônée : organisée autour d’un acteur chargé de la fonction commerciale, de la gestion des droits et de la reconstruction des collections, il faudrait en définir la dimension géographique et le fondement du mode de régulation. Quoi qu’il en soit, l’exploitation du format numérique se fera progressivement par les éditeurs qui adopteront des modèles intermédiaires, par les enseignants qui devront reconsidérer l’importance de la fonction éditoriale, par les BU qui verront leur place renforcée mais qui devront développer de nouvelles compétences.

L’avenir de l’édition en sciences humaines et sociales

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L’analyse quantitative de l’édition en SHS [5][5] Voir aussi : Sophie Barluet, Édition de sciences humaines... et des évolutions des pratiques de lecture devait déboucher sur des propositions de réforme des aides publiques Elle a permis de constater que la crise provient d’une série d’adaptations indues par chacun des acteurs, comme les photocopies et l’absence de prescriptions, les pratiques non éditoriales de certains éditeurs, les pratiques d’auto-édition des auteurs. On se trouve face d’une part à une surproduction, d’autre part à une fragmentation due à la spécialisation étroite des chercheurs autour d’une discipline. Cette situation fait perdre les repères et on ne sait plus où sont « les vrais livres » ni s’il y a encore une innovation. Si la demande pour certains ouvrages est faible, l’offre va progressivement disparaître et l’on entrera dans un cercle vicieux qui mènera le secteur à sa perte. Mais il existe aussi des éléments encourageants, comme l’existence d’un public averti hors de l’Université, une structure éditoriale diversifiée, des innovations qui favorisent la lecture, des aides publiques soutenant des secteurs en difficulté comme celui des traductions.

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Dans l’édition universitaire, le lecteur est aussi producteur du savoir et le livre joue un rôle fondamental dans la formation des étudiants, futurs enseignants et chercheurs. La forme même du support d’édition a un impact dans la construction du savoir. D’autre part, puisque toucher le grand public n’est pas essentiel à la vie de la science, il faut, pour maintenir et développer un produit codifié de haut niveau, un soutien économique et politique à ces activités, défini en collaboration étroite avec tous les acteurs du secteur. En France, on s’orienterait plutôt vers des structures d’économie mixte fondées sur des accords entre presses universitaires et maisons d’édition privées, impliquant aussi le rejet de tous les intermédiaires parasites qui ne produisent aucune valeur ajoutée. Les bibliothèques sont amenées à jouer un rôle par leurs choix dans la migration des supports, point crucial puisque le mode de pensée est lié à un mode de production. Si les presses universitaires doivent prendre un nouveau tournant, il leur faut s’attacher à sauvegarder leur rôle en matière d’expertise.

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Un éditeur privé s’interroge sur l’avenir en sciences humaines : l’édition de travaux de qualité varie selon les disciplines, mais aussi selon les formes puisque les ouvrages pluridisciplinaires ont un certain succès alors que les ouvrages pointus émanant d’un seul auteur peinent à trouver un public. Pour compenser les baisses des budgets d’acquisition des bibliothèques universitaires, il faut l’aide de l’État, y compris par des actions menées en partenariat, car l’absence de débouchés se fera au détriment de la qualité éditoriale alors qu’il faut résister fortement à la banalisation et à la photocopie. Le succès de quelques grands auteurs charismatiques et d’ouvrages collectifs prouve qu’une demande existe pour des ouvrages de divulgation de qualité ; mais ils exigent un gros effort éditorial.

L’évaluation scientifique et le travail éditorial

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C’est un plaidoyer pour une édition universitaire plus professionnelle et pour la sauvegarde du livre qui a suivi. Les difficultés rencontrées aujourd’hui dans la diffusion en librairie condamnent les livres de spécialistes, invisibles dans la masse de produits formatés pour répondre aux exigences commerciales. La tentation est grande de se porter vers des réseaux spécialisés ou vers ceux qui se bornent à proposer une simple mise en forme ou en ligne. L’éditeur est un médiateur entre le chercheur et divers lecteurs, et il joue à ce titre un rôle fondamental. Mais il faut pour cela une ambition éditoriale, il faut définir un mode de développement qui sorte de la logique de publication interne. De manière plus professionnelle et plus ouverte, ce travail doit être envisagé au niveau interuniversitaire pour réaliser des économies d’échelle, dans le cadre d’une « alliance » pour sauver le livre de recherche établie entre les enseignants, les chercheurs, les éditeurs et les bibliothécaires.

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Il existe des différences sensibles entre le modèle universitaire de l’Europe continentale et les presses universitaires anglo-saxonnes. On ne peut manquer d’être frappé par la taille de celles-ci, le nombre important d’acteurs qui y interviennent et la déclinaison des responsabilités et des compétences dans le processus de production. Ce qui frappe aussi, c’est l’accent mis sur la viabilité économique, la rigueur commerciale et comptable. L’évaluation – souvent faite, on le relèvera, à titre payant – dont les modalités ont été longuement présentées, y joue bien évidemment aussi un rôle important. Les contenus trop spécialisés sont ainsi réorientés vers les revues.

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Une éditrice italienne rappelle qu’elle doit faire face à un public particulièrement hétérogène, à des tirages moyens en baisse, à un éclatement de la configuration générale. Puisque l’Université doit répondre à une recherche de plus en plus spécialisée et, en même temps, assurer une formation généraliste à un important public d’étudiants qui a adopté de nouveaux comportements. Si la stratégie interne d’édition est devenue plus complexe, le rôle joué reste un rôle de médiation entre la recherche et le public. Quant à la construction éditoriale, elle se fait progressivement en collaboration avec le chercheur, selon différentes modalités adaptées à divers contextes. Dans une logique éditoriale, contrairement à la logique scientifique, la viabilité commerciale occupe une place importante, ce qui n’exclut pas qu’un éditeur puisse accepter de travailler avec des textes difficiles ou avec de jeunes chercheurs.

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Pour ses ouvrages de recherche, un éditeur français appartenant au secteur privé présente son mode d’évaluation et de production fondé sur des procédures précises. L’opération de tri est drastique et implique aussi le refus de textes trop spécialisés ou qui n’entrent pas dans le cadre d’une ligne de production. L’évaluation se fait en fonction des compétences internes mais aussi d’avis d’experts extérieurs. Les textes retenus peuvent être produits suite à des commandes passées en fonction d’une demande perçue, mais de plus en plus souvent à partir de projets qui sont envoyés par des auteurs. Une première évaluation donne lieu à des synopsis de plus en plus détaillés qui se soldent, après plusieurs mois quelquefois, par un refus ou un contrat. Si la procédure permet de lancer sur le marché des ouvrages de qualité, le succès commercial n’est pas toujours assuré. C’est un risque que prend tout éditeur…

Les revues

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Les revues sont le vecteur de communication essentiel pour la recherche. Mais leur signification est différente selon les disciplines ou les spécialités, et selon que l’auteur travaille dans un monde clos ou ouvert.

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Un premier exposé a souligné que l’édition des revues et des ouvrages représente un modèle économique associé à une image symbolique. L’exemple d’une discipline, la sociologie, a été utilisé pour dresser une typologie des revues et des lecteurs. Dans l’intervention suivante, il a été choisi de mettre l’accent sur les définitions, celles du champ des SHS, bien sûr, mais surtout de la notion de public appliquée à la revue, telle qu’elle a évolué dans l’histoire mais aussi dans ses différentes composantes. On s’est attardé aussi sur la notion de revue de presse qui permet de mettre en valeur l’importance de la recension : elle devrait figurer dans chaque revue et être davantage valorisée, pour représenter une tâche scientifique à part entière. Enfin a été abordée la question de la lisibilité d’un texte qui « n’exclut pas la complexité de la pensée » et le rôle des grandes revues qui conduisent à « donner des repères » à l’ensemble de la société. Se pose néanmoins la question de la solvabilité du public, de l’internationalisation, alors que les sciences humaines sont très liées à un espace géographique, et des moyens à adopter pour conquérir un public plus large.

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L’index de citations est un outil essentiel pour l’évaluation de la production scientifique. Pour pallier l’absence d’un outil de ce type qui soit efficace au niveau européen, la Fondation européenne de la science (ESF) [6][6] <www. esf. org/ index. php? language= 1>. mène une série de travaux depuis l’an 2000 [7][7] Pour plus de détails, voir : Building a European Citation.... Il a ainsi été décidé de dresser une liste des revues considérées comme des revues de référence dans une discipline donnée dans chacun des vingt-six pays européens concernés et de les classer en trois catégories - revues internationales de très haut niveau et de haut niveau, revues nationales de haut niveau - selon des critères communs. L’état de ce travail tel qu’il est mené en France en ce moment a été présenté et il a été donné des détails sur la méthode adoptée ainsi que sur les premiers résultats obtenus. L’ESF entend étendre ensuite le système aux ouvrages.

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Les résultats d’une étude comparative de l’offre et de la diffusion des revues en sciences humaines et sociales dans trois pays – la France, l’Espagne et l’Italie – ont été présentés ensuite. Si des points communs ont pu ainsi être mis en exergue – comme l’atomisation de la structure éditoriale –, les différences sur d’autres points sont marquantes, en particulier lorsque l’on examine le poids des acteurs publics. On notera également le faible pourcentage que représentent aujourd’hui les revues en ligne. Cet exposé général a été complété par un tableau plus détaillé de la situation telle qu’elle se présente en Italie et en France.

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Un exemple de portail émanant du secteur privé a été présenté à la fin de cette session. La société CAIRN [8][8] <www. cairn. info> propose ses services aux maisons d’édition de revues francophones, favorisant ainsi leur visibilité. Son objectif est de prendre en charge la fabrication, la diffusion et la promotion des versions papier et électronique de revues en sciences humaines. Le site, qui proposera des informations et des articles en libre accès ou en accès conditionnel, par différentes formules d’abonnement ou d’acquisition, selon la politique des éditeurs, sera ouvert en 2005.

Notes

[1]

Licence-master-doctorat. Voir : <www. education. gouv. fr/ sup/ lmd/ default. htm>.

[2]

La notion de sciences humaines est plus étroite au Royaume-Uni puisqu’elle n’englobe pas les langues ni la littérature.

[3]

À propos des centres d’initiation à l’enseignement supérieur (CIES), voir <www. inp-toulouse. fr/ cies/ missions. htm>

[4]

Voir : Benoît Epron, L’édition universitaire numérique : panorama et perspectives en sciences humaines et sociales, Bulletin des bibliothèques de France, 2004, n° 3, <www. enssib. fr/ bbf/ bbf-2004-3/ 09-epron. pdf>

[5]

Voir aussi : Sophie Barluet, Édition de sciences humaines et sociales : le cœur en danger, PUF, 2004.

[7]

Pour plus de détails, voir : Building a European Citation Index in Humanities, in : Les revues en sciences humaines et sociales, La lettre d’information SHS, mai 2004, n° 69, <www. cnrs. fr/ SHS/ actions/ lettre69. php>.

Résumé

Français

Peut-on mettre en place des mécanismes de régulation qui, par l’évaluation des contenus, par l’encadrement des marchés, par un équilibre entre intérêt général et rémunération des entrepreneurs, par les facilités des outils numériques, soutiendraient l’innovation et la diffusion d’une édition de sciences humaines et sociales à l’échelle européenne sans lui faire perdre la diversité de ses sources d’inspiration ni de ses exploitations locales ? Cette vaste et complexe question était au centre d’un colloque organisé à Lyon les 8 et 9 décembre 2004 par l’association Doc-Forum.

Pour citer cet article

Battisti Michèle, « Colloque Doc-Forum. L'édition de sciences humaines en Europe : enjeux et perspectives», Documentaliste-Sciences de l'Information 1/2005 (Vol. 42) , p. 42-47
URL : www.cairn.info/revue-documentaliste-sciences-de-l-information-2005-1-page-42.htm.
DOI : 10.3917/docsi.421.0042.


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