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Documentaliste-Sciences de l'Information

2005/2 (Vol. 42)

  • Pages : 60
  • DOI : 10.3917/docsi.422.0132
  • Éditeur : A.D.B.S.

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LE POIDS DES MÉDAILLES, LE PRESTIGE DES TITRES, le nombre des récompenses et des distinctions étalonnent souvent les honneurs posthumes. À cette aune, Jacques-Émile Dubois [1][1] Jacques-Émile Dubois fut boursier Ramsay à University... a bien mérité les hommages qui se succèdent depuis le 2 avril 2005, date de son décès.

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Je veux rendre ici hommage à un homme dont la carrière déborde le carcan des disciplines scientifiques et des univers professionnels. J’évoquerai la mémoire de cet homme-frontière qui ne cessa de tracer des traits d’union entre public et privé, université et défense, informatique et chimie, IST et politique… C’est à son œuvre de pionnier de la science de l’information et de constant défenseur de l’information scientifique et technique, dont il fut l’un des premiers en France à avoir compris la valeur politique, que je m’attacherai particulièrement.

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Je veux me souvenir aussi de l’homme que j’ai connu en 1974 au ministère de la Défense, avec qui j’ai partagé l’aventure de l’AUDIST, puis constamment croisé au long de mon parcours professionnel, jusqu’en ce printemps 2004 où, par la force du mal qui le rongeait, il dut mettre un terme à nos réunions hebdomadaires dans son fameux bureau de la rue Guy de la Brosse. Derrière son fauteuil trônaient deux photographies anciennes d’un bâtiment du 15e arrondissement de Paris : l’ancien Institut d’optique, la façade barrée d’un large panneau « AUDIST », enseigne énigmatique qui fit s’interroger longtemps tout le quartier.

De la Résistance à la coopération franco-allemande

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Jacques-Émile Dubois naquit le 13 avril 1920 à Lille. C’est à l’université de Grenoble qu’il passa son doctorat et devint assistant en chimie. Résistant très actif du réseau Libération Sud, il fut dans l’immédiat après-guerre assistant scientifique auprès du conseiller culturel de l’ambassade de France à Londres. En 1949, il fut nommé professeur de chimie physique et de pétrochimie à l’université de la Sarre en Allemagne. Il en deviendra doyen en 1953. De retour en France en 1957, il occupa le poste de professeur titulaire de la chaire de chimie organique physique à la faculté des sciences de Paris, puis de l’université Denis-Diderot où il continua son activité comme professeur émérite jusqu’en 1988.

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Parallèlement à sa carrière universitaire, à partir de 1958, Jacques-Émile Dubois exerça de nombreuses responsabilités nationales et internationales tant dans le service public que dans la société civile [voir ci-dessus]. Ainsi, dès cette année-là, il fut appelé au ministère de l’Éducation nationale comme conseiller technique au cabinet de Christian Fouchet, puis exerça la fonction de directeur adjoint de l’Enseignement supérieur (1963-65), avant de devenir directeur des Recherches et Moyens d’Essais (DRME) au ministère de la Défense nationale (1965-77).

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Ce fut également en 1958 qu’il fonda le laboratoire de chimie organique physique à la faculté des sciences de Paris, devenu à partir de 1977 l’Institut de topologie et de dynamique des systèmes (ITODYS) dont il fut le premier directeur.

De l’informatique chimique à la science de l’information

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En comptant parmi les premiers chimistes à introduire l’informatique dans sa discipline, Jacques-Émile Dubois avait commencé son saute-frontière. En inventant le système DARC (Description, Acquisition, Restitution et Conception assistée), opérationnel en 1965, il devint aussi l’un des pionniers français de la science de l’information. À une époque où la réflexion sur la description et la recherche des informations engendrait la science de l’information, le système DARC fit de J.-É. Dubois l’une des premières figures françaises de cette jeune science.

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L’originalité du système DARC repose sur l’utilisation des structures chimiques. Le DARC autorise la recherche par tout type de fragment de formule et de sous-structure. L’utilisateur exprime graphiquement les caractéristiques de sa question avec une structure de base ainsi que toutes les variations éventuelles qu’il souhaite introduire. Selon la banque interrogée, le système lui fournit les références de textes scientifiques ou les brevets indexés par les structures.

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Le caractère novateur du DARC valut à Jacques-Émile Dubois de présider la session « La recherche en science de l’information » lors du « 1er Congrès national français sur l’information et la documentation » organisé par l’ADBS et l’ANRT, en décembre 1974. Il intervint également avec ses collaborateurs de l’université de Paris VII, Daniel Laurent et Christiane Pignalosa : « Système DARC : conception et réalisation d’une banque de données structurales ».

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Jacques-Émile Dubois avait d’autant plus sa place dans ce premier congrès que celui-ci était « organisé sous l’égide du BNIST ». Récemment créé, le Bureau national de l’information scientifique et technique s’efforçait de piloter, pour la première fois en France, une politique nationale de l’IST. Son responsable, Jacques Michel, en annonça la couleur politique dès l’ouverture : « Ce congrès, dont les thèmes reprennent les grands axes de la politique nationale en matière d’information scientifique et technique, justifie pleinement le soutien apporté par les pouvoirs publics.[2][2] Jacques Michel, « La politique de la France en matière... »

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Au plan des réalisations documentaires, outre les banques de données Pluridata, produites à l’ITODYS et utilisant le système DARC, J.-É. Dubois avait réuni et, en quelque sorte, labellisé un ensemble de banques de données en IST, dont les contenus respectaient certains critères de qualité et d’originalité : Cristallodata, Thermodata, Ergodata, Jurisdata, etc.

Des enjeux de l’IST à sa politique nationale

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« Le système DARC-PLURIDATA (DPDS), ensemble de banques de données en chimie, a été développé à l’Institut de topologie et de dynamique des systèmes (ITODYS) par le Centre d’informatique et de documentation automatique (CIDA) de l’université de Paris VII dans le cadre de la politique d’incitation au développement des banques de données du BNIST […] Les banques de données du CIDA sont interrogeables à travers le réseau français d’ordinateurs CYCLADES.[3][3] Bulletin d’information du BNIST, janvier 1979. » C’est assez dire que toutes les réalisations de J.-É. Dubois participaient de la politique nationale mise en œuvre par le BNIST. Dans le contexte de la guerre froide, l’IST, instrument de la conquête spatiale et de la course à l’arme nucléaire, se trouvait engagée dans la compétition internationale, dans ce que Le Monde diplomatique de novembre 1979 appela « la guerre des données ».

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Le DARC n’était pas seulement un système novateur, c’était une arme politique. Il constituait le pivot de la coopération française avec Chemical Abstracts Service dans la mesure où, étant plus performant, notamment plus rapide, plus précis et offrant des possibilités plus vastes que le système du CAS, il donnait à la France la possibilité d’apporter une réelle valeur ajoutée à ce dernier. Sous l’influence de J.-É. Dubois, l’Association française de documentation automatisée en chimie (AFDAC), l’Association pour la recherche et le développement en informatique chimique (ARDIC), basée à l’université de Paris VII, furent fédérées en 1979 pour constituer le Centre national de l’information chimique. Le CNIC reçut mission de coordonner l’effort national pour le développement de banques de données complémentaires à CAS ainsi que de promouvoir le système DARC. De fait, le CNIC devint effectivement pendant quelques années partenaire de CAS.

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À la tête de la direction des Recherches et Moyens d’Essais (DRME) au ministère de la Défense, Jacques-Émile Dubois eut également en mains les moyens de la recherche appliquée. Ce fut essentiellement par l’action de son bureau de l’Information scientifique (BIS), dirigé par Henri Viellard, qu’il orienta la politique nationale d’IST de concert avec le BNIST. Ainsi, le BIS participa activement à la mise en place de l’infrastructure de l’IST en France au cours des années soixante-dix : soutien à la création et au développement des premières banques de données scientifiques françaises, soutien à la mise en place d’une infrastructure réseau (Cyclades), création du congrès qui deviendra IDT, puis i-expo… L’avis de J.-É. Dubois fut entendu pour la plupart des décisions touchant la politique de l’information : création du BNIST, puis de la MIDIST, du CNIC, de l’AUDIST…

Principales responsabilités exercées par Jacques-Émile Dubois

Président de la Société de chimie physique de France (1974-76), directeur de la section de biologie de l’Institut Curie (1977-80), membre du conseil d’administration et du directoire du Centre national de la recherche scientifique (CNRS) (1965-1977) et de l’Office de la recherche scientifique et technique d’Outre-Mer (Orstom) (1963-75), membre du conseil scientifique du Commissariat à l’énergie atomique (CEA) (1971-77), membre du conseil d’administration du Palais de la Découverte (1961-77), membre du Conseil supérieur des universités (1980-82), vice-président du Centre national de l’information chimique (1973-90), directeur scientifique de la Compagnie générale d’électricité (CGE) (1979-83), directeur fondateur en 1958 du Laboratoire de chimie organique physique, devenu en 1977 l’Institut de topologie et de dynamique des systèmes (ITODYS), président du Comité interdivisionnel de documentation automatique de l’IUPAC (1969-77), administrateur honoraire de la fondation internationale de la Maison de la Chimie.

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Le rôle considérable mais pas toujours public de J.-É. Dubois dans la politique nationale de l’IST gagnera en visibilité avec la création en 1978 de l’Agence universitaire de développement de l’information scientifique et technique. Il dirigea l’AUDIST jusqu’à sa transformation en direction de l’administration centrale, en 1981. Denis Varloot lui succédant alors, l’AUDIST deviendra la DIST (direction de l’Information scientifique et technique) puis, l’année suivante, la DBMIST, les bibliothèques et les musées venant s’ajouter à l’IST.

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« Créée pour assurer à l’ensemble du capital scientifique et technique du ministère des Universités une cohérence et une structure globale et souple, l’AUDIST s’est vue assigner par le ministre comme objectif prioritaire la mise en place d’un système intégré de l’IST.[4][4] AUDIST, Premier rapport d’activité, juin 1980. » Jacques-Émile Dubois baptisa « système DIST/MU » cette organisation d’une politique globale de l’IST intégrant, pour la première fois en France, tous les aspects de l’archivage, de la conservation et du transfert de l’information et s’appuyant sur les moyens de la Bibliothèque nationale, des bibliothèques universitaires (BU), du CNRS et du réseau de banques de données universitaires. Plusieurs frontières réputées pour leur étanchéité furent franchies : université et industrie (« …s’appuyant sur une étroite collaboration université-industrie[5][5] AUDIST, Rapport du comité scientifique, juillet 19...… ») mais, surtout, grande première pour la France : BU et IST.

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Dès la fin de l’aventure de l’AUDIST, Jacques-Émile Dubois fut élu vice-président de CODATA (1981-88), puis président de CODATA-ICSU [6][6] CODATA-ICSU : Committee on data for science, technology... (1994-98), enfin président de CODATA France de 2000 à 2005. Il travaillait ardemment à l’élaboration du site web de CODATA France quand la maladie le frappa.

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La dernière création de Jacques-Émile Dubois témoigne une fois encore de sa volonté constante d’abolir les frontières. Pour encourager les études de défense en milieu universitaire, il fonda en 1993, avec l’amiral Lacoste, le Centre d’études scientifiques de défense à l’université de Marne-la-Vallée. Aujourd’hui, le CESD est toujours une composante active de l’équipe de recherche Ingénierie des systèmes d’information stratégiques et décisionnels (ISIS) de l’Institut francilien d’ingénierie des services (IFIS).

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Certes, désormais, il nous faudra parler de Jacques-Émile Dubois au passé, mais DARC, le CESD, l’ITODYS… sont toujours actifs et l’homme restera définitivement dans nos esprits qu’il a tant contribué à forger. Ceux qui ont partagé avec lui un moment de son œuvre et ses convictions ne peuvent qu’être frappés par le fait que sa disparition survient précisément à un moment où l’absence de politique d’IST des pouvoirs publics, et particulièrement celle du ministère de la Recherche, contraint la société civile à s’emparer du sujet [7][7] Colloques et journées d’étude consacrés à la politique....

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Homme-frontière, passeur, trait d’union entre des disciplines et des mondes qui s’ignoraient et souvent se méprisaient, Jacques-Émile Dubois a voué sa vie au service d’un idéal, celui de la science. Pour nous, il fait partie de ces explorateurs qui ont contribué à tracer les linéaments de la science de l’information et qui surent traduire la problématique de l’IST en termes politiques.

Notes

[1]

Jacques-Émile Dubois fut boursier Ramsay à University College Londres (1949), lauréat de l’Académie des sciences, de la Société française de chimie et de la Société chimique de Belgique, grand prix technique de la Ville de Paris (1975) pour le développement du système d’information chimique du DARC, grand prix 1986 d’animation graphique du festival d’Angers, docteur honoris causa de l’université de Regensburg (Allemagne), lauréat du Skolnik Award de l’American Chemical Society (1992), titulaire de la Médaille de la Résistance, commandeur de la Légion d’honneur, de l’Ordre national du Mérite et de celui des Palmes académiques, également médaillé de divers ordres étrangers et de l’Aéronautique.

[2]

Jacques Michel, « La politique de la France en matière de réseaux d’information », 1er Congrès national français sur l’information et la documentation, Paris, 4-5-6 décembre 1974, Communications. ADBS, ANRT, 1974. P. 55-61

[3]

Bulletin d’information du BNIST, janvier 1979.

[4]

AUDIST, Premier rapport d’activité, juin 1980.

[5]

AUDIST, Rapport du comité scientifique, juillet 1979

[6]

CODATA-ICSU : Committee on data for science, technology and society - International Council of Scientific Unions.

[7]

Colloques et journées d’étude consacrés à la politique d’IST fleurissent aujourd’hui en France : journée d’étude du GFII (« Faut-il une politique nationale de l’IST ? », 17 mai 2005), Rencontres de l’INIST (« Rencontres des professionnels de l’IST », 20-22 juin 2005)…

Résumé

Français

Inspirateur et acteur majeur de la politique française de l’information scientifique et technique dans le dernier tiers du vingtième siècle, Jacques-Émile Dubois est décédé en avril dernier. Ce pionnier aura eu une influence déterminante sur le développement dans notre pays de la science de l’information et de l’IST : cet article retrace brièvement sa très dense carrière, de la Résistance à la coopération franco-allemande, de l’informatique chimique à la science de l’information, des enjeux de l’IST à sa politique nationale.

Pour citer cet article

Cacaly Serge, « Jacques-Émile Dubois, l'homme-frontière », Documentaliste-Sciences de l'Information 2/2005 (Vol. 42) , p. 132-134
URL : www.cairn.info/revue-documentaliste-sciences-de-l-information-2005-2-page-132.htm.
DOI : 10.3917/docsi.422.0132.


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