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Documentaliste-Sciences de l'Information

2005/4 (Vol. 42)

  • Pages : 80
  • DOI : 10.3917/docsi.424.0297
  • Éditeur : A.D.B.S.

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Systèmes de connaissances indigènes : les véritables racines de l’humanité

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OLE HENRIK MAGGA, PROFESSEUR DE SAAMI ET PRÉSIDENT DU FORUM PERMANENT des Nations Unies sur les questions relatives aux peuples indigènes, a rappelé que, si les populations autochtones possèdent des savoirs reconnus depuis peu au niveau international, elles n’en ont pas moins de mal à perpétuer leurs propres cultures.

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Ole Magga se montre enthousiaste à propos du travail accompli ces dernières années par les organisations telles que l’Unesco et relativement satisfait de la situation de la population saamie dont un tiers vit en Norvège. Car ce pays a été le premier à ratifier la Convention relative aux peuples indigènes et tribaux en 1989, exemple rare dans un monde où vivent aujourd’hui 370 millions d’autochtones représentant cinq mille groupes parmi les plus défavorisés du point de vue économique, « les plus pauvres des pauvres » selon Ole Magga. Ils continuent pour la plupart à souffrir de la discrimination et des mauvais traitements qui ont été perpétués depuis la colonisation, et ils sont le plus souvent engagés dans des batailles incessantes pour ne pas perdre le contrôle de leurs territoires. Or la corrélation est étroite entre leurs droits à la terre, à l’eau et aux ressources naturelles et la survie de leurs cultures.

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Il faut rappeler que les peuples indigènes ont développé des systèmes de connaissance qui se révèlent dans certains cas égaux sinon supérieurs à la manière occidentale et scientifique d’appréhender la réalité. Le savoir indigène cherche à comprendre la partie comme un tout, se veut pragmatique et se déclare délibérément subjectif [1][1] Une lecture utile en complément : Enquête sur les savoirs.... Système « à haut contexte », il est conçu pour intégrer un très haut niveau d’information contextuelle spécifique à un milieu – contrairement à la science occidentale efficace dans sa manière d’accumuler les données et sa démarche prédictive, mais qui a le défaut d’être extrêmement sélective et dépendante du mode de sélection des informations.

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Les grandes différences entre les systèmes de classification indigènes et occidentaux sont significatives de ce point de vue. À titre d’exemple, citons la classification taxonomique inuit des organismes vivants fondée sur la pensée écologique et non sur les relations génétiques. La langue saamie possède des centaines de termes pour classer et décrire chaque renne en fonction de son âge et de son sexe, de l’apparence de ses andouillers et de la couleur de sa fourrure. Un vocabulaire spécialisé décrit le savoir saami sur la condition physique des différentes couches de neige, sur le processus de la formation de la neige et de la glace, et cela permet à l’éleveur de gérer ce milieu subarctique. De ce fait, les langues ont une valeur inestimable dans les cultures autochtones. Essence de leur identité, support de leurs histoires non écrites, elles sont le cœur de leur patrimoine. Mais si l’on ne prend pas des mesures propres à les sauver, la moitié des 6 800 langues actuelles est menacée de disparaître dans les vingt prochaines années.

Les bibliothèques du Sri-Lanka après le tsunami

Le tsunami qui a déferlé sur les pays riverains de l’Océan indien le 26 décembre 2004, a causé des dommages considérables. Upali Umarasiri, directeur général de la Bibliothèque nationale du Sri-Lanka (NLDC) depuis 1990 a témoigné de l’impact de ce désastre pour les bibliothèques de son pays et des actions mises en œuvre pour reconstruire ce patrimoine.

Sur les 950 bibliothèques publiques, 62 ont été touchées dont 28 complètement détruites. Un très grand nombre de bibliothèques scolaires ont été sinistrées ; on estime approximativement à 1,2 million le nombre de livres scolaires perdus. Il n’est du reste pas possible de quantifier précisément le nombre de pertes en raison de la disparition des registres et inventaires. Les bibliothèques locales des communautés ont subi le même sort, comme par exemple celles des temples bouddhistes (43 situés dans la province méridionale) qui comprenaient des collections de manuscrits sur feuilles de palmier, faisant disparaître tout un pan de la culture locale relatif à la médecine ayurvedha ou au commerce d’épices et autres produits. Le patrimoine maritime a lui aussi souffert : la collection d’objets réunie par la station de recherche d’archéologie maritime de Galle a été emportée.

Un certain nombre d’actions de sauvetage ont été assez rapidement mises en place sous l’égide notamment de l’Unesco. Le Comité de gestion de la catastrophe au Sri-Lanka pour les bibliothèques, les services de l’information et les archives (SL DMC for LISA), présidé par Upali Umarasari, coordonne l’aide apportée sous forme de dons de documents et matériels, ou d’aide financière destinée à reconstruire ou à réparer les bibliothèques. La communauté bibliothécaire internationale a proposé des jumelages, a envoyé des experts qui ont évalué la situation et a alerté sur le risque de destruction des biens en raison des moisissures si des mesures immédiates n’étaient pas prises. De son côté, le gouvernement sri-lankais réagit en soulignant l’importance à donner à la conservation du patrimoine culturel – il entend construire un musée qui exposera les effets du tsunami sur le patrimoine. On prévoit de reconstruire les bâtiments en adoptant les techniques de prévention indispensables dans un plan de lutte contre les sinistres, de développer la numérisation des collections, une des plus efficaces mesures anti-sinistre.

On peut rappeler à ce propos le programme Unesco « Mémoire du monde » (présenté au cours de ce congrès), lancé en 1992 et destiné à sauvegarder et à promouvoir le patrimoine documentaire de l’humanité par des mesures de préservation et d’accessibilité. Une base de données régulièrement mise à jour compile, avec l’aide de l’Ifla, des collections patrimoniales numérisées dans les bibliothèques à travers le monde [3][3] www. unesco. org/ webworld/ mow/ digicol.

M. L.

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L’intérêt récent que portent les Occidentaux à ce patrimoine fragile n’est pas sans risque. Il soulève la question délicate de la relation entre la protection de la propriété intellectuelle et la protection des connaissances traditionnelles qui devraient être considérées comme un patrimoine public inaliénable sur lequel leurs auteurs indigènes auraient tous les droits. Or des programmes de collecte de savoirs locaux n’ont pas été exempts d’exploitation de profits à court terme et, à certains égards, on peut considérer certaines bases de données comme des détournements de connaissances. Le rapport du savoir et du pouvoir est un véritable défi pour ces peuples qui veulent aussi que soit respecté leur droit à l’autodétermination.

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Pour toutes les populations indigènes qui, en dépit de leur diversité, partagent une même compréhension de l’univers et de l’intersection entre les êtres, la façon d’être relié au monde qu’exprime leur savoir n’est pas simple, elle est tout simplement vitale. Pour eux, savoir signifie également vivre. Les Occidentaux ont sans doute beaucoup à apprendre en se laissant influencer par cet autre regard qui pourrait bien inspirer leurs propres savoirs prétendument fondés sur des valeurs universelles.

Les bibliothèques et le défi des politiques culturelles à l’ère du numérique

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Ase Kleveland dirige aujourd’hui l’Institut suédois du film et préside à la fois le Conseil du film scandinave, la Fondation Ingmar Bergman et le Forum européen du cinéma numérique (ECDF). Spécialiste du copyright et du droit d’auteur, ex-ministre de la Culture, des Médias et du Sport de 1990 à 1996, elle a auparavant présidé également l’Union norvégienne des musiciens et des artistes. Ase Kleveland a plaidé pour une politique culturelle ouverte, globale et adaptable qui intègre toutes les possibilités offertes par la technologie du numérique.

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Les responsabilités des bibliothécaires ont de tous temps été associées à l’écrit. La bibliothèque future peut être le cadre de nouveaux rôles, dont celui en particulier de développer la sociabilité, de faciliter les compétences civiles. Dans une société de plus en plus multiculturelle, les lieux de rencontre deviennent sans cesse plus importants. L’espace public offert par la bibliothèque est le pont qui permet de relier les cultures des différents groupes sociaux. Cela ne va pas de soi. Les statistiques révèlent de façon uniforme la baisse de fréquentation des bibliothèques publiques et des salles de cinéma au profit de la consultation d’Internet. Ce qui implique d’élaborer une politique offensive de reconquête du public en s’adaptant à ses besoins, sans crainte de se fixer des objectifs ambitieux en la matière. Il faut dépasser les querelles idéologiques pour s’attacher à promouvoir des valeurs et non des instruments, pour rendre à la culture la place qu’elle mérite d’avoir dans la société en l’aidant à se développer de façon équitable entre commerce et service public, et enfin pour élaborer un vrai plan de communication qui rende visible ce trésor.

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Les défis culturels sont de taille : il s’agit de préserver la diversité culturelle de toutes les communautés – selon le modèle scandinave, chacun a le droit d’exprimer ses valeurs – ; il s’agit aussi de prendre en compte l’ensemble du patrimoine, des arts classiques aux médias, et cela au sein d’un cadre élargi à l’Europe qui permettra de mieux utiliser les ressources à travers la coopération et la spécialisation.

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Des exemples réussis à Oslo tracent la voie : trois bibliothèques offrent depuis décembre 2004 des mini-théâtres numériques [2][2] www. filmarkivet. no. Et la nouvelle bibliothèque nationale propose déjà des services interactifs assez sophistiqués de e-cinéma.

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Rappelant que l’accès à l’information ne doit pas être soumis à quelque forme de censure, idéologique, politique ou religieuse, ni à des pressions commerciales, Ase Kleveland conclut en faisant appel à la créativité de tous les professionnels de la culture.

Culture, savoir et pouvoir

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Hilde Frafjord Johnson, ministre norvégienne du Développement international, affirme que la lutte contre la pauvreté reste le défi majeur pour notre génération. Née en Tanzanie, diplômée en anthropologie de l’Université d’Oslo, parlant couramment le swahili, co-présidente de la Coalition globale pour l’Afrique, Hilde Johnson représente un lien parfait entre le Nord et le Sud. Son engagement en faveur des pays défavorisés lui a valu un prix en 2003 – elle a su doubler l’aide norvégienne au développement, équivalente cette année à 2,4 milliards de dollars.

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L’argent seul ne fait pas l’affaire, dit-elle, mais il est indispensable pour améliorer les conditions de vie, voire de survie. Les pays développés ont pour responsabilité de montrer que la solidarité nord-sud ne reste pas lettre morte. Personne aujourd’hui ne peut plus invoquer l’ignorance. Elle souligne l’importance de l’interdépendance entre les États, les nations, les cultures et les individus, phénomène lié à la mondialisation. La lutte contre la pauvreté est une lutte pour les Droits de l’homme dans laquelle les bibliothèques ont un rôle vital à jouer. Citant Thomas Jefferson : « L’information est la monnaie de la démocratie », elle insiste sur la relation entre savoir et pouvoir.

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Rappelons que, au niveau des ressources, la fracture est encore grande : si la plus petite école de Norvège a sa bibliothèque, à l’inverse en Ouganda seulement 0,2 % de la population en utilise une (soit un livre pour 240 habitants). Il y a aussi beaucoup à faire pour combler la fracture numérique, objet d’étude du G8 à son sommet de 2001, ainsi que du Sommet mondial de la Société de l’information réuni à Genève en 2003. La Norvège s’est particulièrement engagée dans ce domaine en proposant plusieurs plans destinés à améliorer la situation des pays info-pauvres (ELDIS, BRIDGE, PERI, UNIFEM, etc.). Des résultats encourageants relevés dans certains pays tels que le Mozambique ou la Tanzanie doivent laisser optimistes.

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Plus que l’accès aux voies démocratiques, le souhait le plus largement exprimé est celui d’avoir accès aux processus de décision, ce qui commence par la possibilité de donner son opinion. Particulièrement pour les populations autochtones dont l’identité et les intérêts sont insuffisamment reconnus. Les communautés d’immigrants sont à maints égards victimes de xénophobie et se sentent souvent exclues des sociétés dans lesquelles ils vivent. C’est par les femmes, et en particulier par l’éducation des filles, que passera le changement, parce qu’elles jouent un rôle crucial dans la transmission de la culture.

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Le travail des bibliothécaires, toujours inventifs – ils savent utiliser les ânes en Turquie, les chameaux au Kenya ou les éléphants en Inde – aide, lui, à travers les livres et donc l’information, à retrouver l’espoir, la confiance et un jour, il faut l’espérer, le pouvoir.

Notes

[1]

Une lecture utile en complément : Enquête sur les savoirs indigènes, par Sylvie Crossman et Jean-Pierre Barou, Gallimard (coll. Folio actuel), 2005.

Résumé

Français

Le soixante et onzième congrès de la Fédération internationale des associations de bibliothécaires et des bibliothèques (Ifla) s’est tenu cet été 2005 à Oslo, du 14 au 18 août, sous le titre Libraries : a voyage of discovery ; linking the future to the past. Les questions abordées au cours des séances plénières présentées dans les pages qui suivent ont permis d’approfondir la réflexion des participants sur les liens entre développement, pluralisme culturel, solidarité et démocratie, savoir et pouvoir. La dimension internationale a notamment été évoquée : mondialisation, coopération Nord–Sud.

Plan de l'article

  1. Systèmes de connaissances indigènes : les véritables racines de l’humanité
  2. Les bibliothèques et le défi des politiques culturelles à l’ère du numérique
  3. Culture, savoir et pouvoir

Pour citer cet article

Lamouroux Mireille, « IFLA 2005 : Congrès mondial des bibliothèques et de l'information. Bibliothèques : un voyage d'exploration. Les séances plénières», Documentaliste-Sciences de l'Information 4/2005 (Vol. 42) , p. 297-299
URL : www.cairn.info/revue-documentaliste-sciences-de-l-information-2005-4-page-297.htm.
DOI : 10.3917/docsi.424.0297.


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