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Documentaliste-Sciences de l'Information

2005/6 (Vol. 42)

  • Pages : 72
  • DOI : 10.3917/docsi.426.0354
  • Éditeur : A.D.B.S.

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Individu et machine

1

SIMONDON CARACTÉRISE LA MODERNITÉ par la machine industrielle et comme apparition d’un nouveau type d’individu, mais tel que celui-ci est un individu technique : la machine elle-même. Avant les machines, est-il écrit dans Du mode d’existence des objets techniques, l’homme était porteur d’outil, et il était lui-même l’individu technique ; à l’époque moderne-industrielle, ce sont les machines qui sont porteuses d’outils - et l’homme n’est plus l’individu technique ; il en devient soit le servant (ouvrier), soit l’ensembliste (ingénieur ou cadre).

2

Deux questions se posent ici :

  • quelle est la place de la machine dans l’individuation aujourd’hui – et y a-t-il lieu de parler d’une individuation machinique hyper-industrielle, constitutive d’une individuation psychique et collective que l’on appellerait hyper-moderne dans cette mesure ?

  • il y aurait, selon l’analyse de Simondon, des « individus techniques » qui seraient des machines : qu’est-ce que cela signifie en général quant à la pensée de l’individu humain, et comment ces individus techniques affectent-ils l’individu de l’âge hyper-industriel ?

Premier élément de réponse général : la société industrielle constitue selon Simondon une perte d’individuation du point de vue du travail. L’ouvrier n’est plus l’individu technique[1][1] Ce qui signifie évidemment qu’il l’était : de fait,... parce que la machine a formalisé ses gestes et c’est ainsi qu’il devient prolétaire – ayant été remplacé par la machine qui est devenue l’individu technique dont lui-même n’est plus que le servant. Ce « ne que », dit Simondon, est vécu comme une vexation – élément du malaise que tente de penser Freud.

3

La formalisation machinique des gestes du travailleur résulte d’une analyse puis d’une synthèse – réalisée comme artefact par la technoscience. Notons au passage qu’une telle formalisation est une sorte de grammatisation – au sens que Sylvain Auroux a donné à ce mot [2][2] Sylvain Auroux, La révolution technologique de la grammatisation,... : comme analyse en tant que discrétisation du continu. Je reviendrai tout à l’heure sur ce point crucial pour montrer que la grammatisation (qui a été pensée en un autre sens par Jacques Derrida, à la suite de Leroi-Gourhan) est la condition même de la constitution aussi bien des peuples abrahamiques du Livre que de ce « dispositif » qu’est la cité grecque telle qu’analysée par Michel Foucault, et, finalement, de tout le processus d’individuation occidental.

4

Une question est de savoir si la technologie hyperindustrielle bio-numérique poursuit ou achève ce processus d’individuation occidental – comme époque aujourd’hui mondialisée du processus d’individuation de la vie technique terrienne (dite « humaine »). Je soutiens en tout cas que le stade actuel de la grammatisation conduit à une limite de l’individuation, à une perte d’individuation à la limite de l’achèvement du processus d’individuation psychique et collective en général – limite impossible, qui ne pourrait donc que conduire à un renversement et en ce sens à une « révolution », c’est à dire à la clôture d’un cycle instaurant à sa limite un tout autre cycle : le cycle du tout-autre dans le tourbillon de ce qui constitue donc, au bout du compte, une spirale (qui apparaît aujourd’hui être probablement « infernale »).

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Quoi qu’il en soit, nous verrons qu’un processus de grammatisation soutient le processus d’individuation politique, et ce, tel qu’il est ponctué par une succession de pertes d’individuation, dont la perte d’individuation caractéristique de l’âge hyperindustriel serait un cas-limite. Ce que je nommais précédemment une défiguration de l’individu contemporain hyper-industriel serait donc un nouveau stade, quoique hors du commun, de la perte d’individuation, et ce, en relation avec un nouveau stade de l’histoire des machines et donc de la technoscience, qui est aussi le nouveau stade d’un processus de grammatisation.

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Comprendre les conditions actuelles de l’individuation suppose d’en analyser les conditions antérieures, bien avant la modernité : il me faut donc vous parler de l’individuation psychique et collective de la société occidentale dans sa longue durée, et telle qu’elle est précisément liée à ce processus de grammatisation. Mais pour ce faire, je dois effectuer préalablement quelques rappels sur l’individuation selon Simondon, en y ajoutant certains résultats de mon propre travail.

Individuation et dispositifs rétentionnels : les trois brins de l’individuation

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Dans Le temps du cinéma[3][3] La technique et le temps. Volume 3 : Le temps du cinéma..., j’avais posé que :

  1. Le je, comme individu psychique, ne peut être pensé qu’en tant qu’il appartient à un nous, qui est un individu collectif : Le je se constitue en adoptant une histoire collective, dont il hérite, et dans laquelle se reconnaît une pluralité de je.

  2. Cet héritage est une adoption au sens où je peux parfaitement, en tant que petit-fils d’un immigré allemand, me reconnaître dans un passé qui n’a pas été celui de mes ancêtres, et que je peux néanmoins faire mien ; ce processus d’adoption est donc structurellement factice.

  3. Un je est essentiellement un processus, et non un état, et ce processus est une in-dividuation (c’est le processus d’individuation psychique) en tant que tendance à devenir-un, c’est à dire in-divisible.

  4. Cette tendance ne se réalise jamais parce qu’elle rencontre une contre-tendance avec laquelle elle forme un équilibre métastable – et il faut ici souligner que la théorie freudienne des pulsions est singulièrement proche de cette conception de la dynamique de l’individuation, mais aussi les pensées d’Empédocle et de Nietzsche.

  5. Un nous est également un tel processus (c’est le processus d’individuation collective), l’individuation du je étant toujours inscrite dans celle du nous, tandis qu’à l’inverse, l’individuation du nous ne s’accomplit qu’à travers celles, polémiques, des je qui le composent.

  6. Ce qui relie le je et le nous dans l’individuation est un milieu pré-individuel qui a des conditions positives d’effectivité, relevant de ce que j’ai appelé les dispositifs rétentionnels. Ces dispositifs rétentionnels sont supportés par le milieu technique qui est la condition de la rencontre du je et du nous : l’individuation du je et du nous est en ce sens également l’individuation d’un système technique (ce que Simondon, étrangement, n’a pas vu).

  7. Le système technique est un dispositif qui jouit d’un rôle spécifique (où tout objet est pris : un objet technique n’existe qu’agencé au sein d’un tel dispositif à d’autres objets techniques : c’est ce que Simondon appelle l’ensemble technique) : le fusil et plus généralement le devenir-technique avec lequel il fait système sont ainsi la possibilité de constitution d’une société disciplinaire chez Foucault [4][4] « Marx fait, par exemple, de superbes analyses du problème....

  8. Le système technique est aussi ce qui soutient la possibilité de constitution de dispositifs rétentionnels, issus du processus de grammatisation qui se déploie au sein du processus d’individuation du système technique, et ces dispositifs rétentionnels sont ce qui conditionne les agencements entre l’individuation du je et l’individuation du nous en un même processus d’individuation psychique, collective, et technique (ou la grammatisation est un sous-système de la technique) [5][5] Ce dernier point est plus particulièrement développé... qui comporte donc trois brins, chaque brin se divisant lui-même en sous-ensembles processuels (par exemple, le système technique en s’individuant individue aussi ses systèmes mnémotechniques ou mnémotechnologiques).

L’individuation comme sélection

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Nous l’avons déjà vu, un je est aussi une conscience consistant en un flux temporel de rétentions primaires, et que la rétention primaire est ce que la conscience retient dans le maintenant du flux en quoi elle consiste : par exemple, la note qui résonne dans une note présente à ma conscience comme passage d’une mélodie, et où la note précédente n’est pas absente, mais bien présente, parce que maintenue dans et par le maintenant, quoique, comme dit Husserl, tout juste passée. Comme phénomènes que je reçois aussi bien que comme phénomènes que je produis (une mélodie que je joue ou entends, une phrase que je prononce ou entends, une séquence de gestes ou d’actions que j’accomplis ou que je subis, etc.), ma vie consciente consiste essentiellement en de telles rétentions. Par exemple, en m’écoutant (ou en me lisant), vous « retenez primairement » des mots qui constituent des phrases et forment le maintenant de mon propos.

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Or, ces rétentions sont des sélections : vous ne retenez pas tout ce qui peut être retenu [6][6] Ce qui peut être retenu comme relations : les rétentions... : dans le flux de ce qui apparaît à votre conscience, vous opérez des sélections qui sont les rétentions en propre ; or, ces sélections se font à travers les filtres en quoi consistent les rétentions secondaires que conserve votre mémoire et qui constituent votre expérience. Et je pose que la vie de la conscience consiste en de tels agencements de rétentions primaires, notées R1, filtrées par des rétentions secondaires, R2, tandis que les rapports des rétentions primaires et secondaires sont surdéterminés par ce que j’appelle les rétentions tertiaires, R3 – ces R3 relevant aussi bien de l’individuation technique que du processus de grammatisation qui le traverse.

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On peut alors noter ainsi ces relations :

11

R3(R2(R1))

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Mais il faut aussi ajouter que R1 étant toujours en fait une sélection, nous devrions le noter S1 :

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R3(R2(R1 = S1))

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Ou encore :

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((S1 = R1) = f (R2)) = f (R3)

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Il ne faut évidemment pas croire qu’un tel flux est une ligne régulière. C’est moins une ligne qu’un tissu ou une trame, ce que j’avais appelé l’étoffe de mon temps, telle que s’y dessinent des motifs et des desseins, où la rétention primaire est aussi la récurrence, le retour, la ritournelle et la revenance de ce qui insiste. En fin de compte, le flux est une spirale tourbillonnaire où peuvent se produire des événements, par exemple manger une madeleine. Et on pourrait montrer qu’une sélection primaire est la répétition d’une rétention secondaire à l’occasion de ce qui est ainsi primairement retenu dans ce qui arrive. Mais on pourrait aussi montrer que pour cette raison, et à la fois :

  • il n’y a que de la répétition (tout est réactivation d’une rétention secondaire, c’est à dire sa répétition) ;

  • il n’y a jamais de répétition (rien ne se reproduit jamais exactement à l’identique : la répétition d’un même objet temporel produit toujours deux phénomènes différents).

Quoi qu’il en soit, les rétentions tertiaires résultent de ce que j’appelle la situation épiphylogénétique du genre en quoi consiste la vie technique à laquelle correspond ce que l’on appelle aussi l’espèce humaine : étant originairement constituée par sa prothéticité, celle-ci dispose d’une troisième mémoire, technique, qui n’est ni génétique, ni épigénétique [7][7] Cette théorie est exposée dans La technique et le temps..... C’est pourquoi il ne suffit pas de la nommer une espèce. Le milieu épiphylogénétique, comme ensemble des rétentions tertiaires, constitue le support du milieu pré-individuel permettant l’individuation du genre [8][8] Cf. La technique et le temps. Volumes 2 : La désorientation,.... Comme époques de l’épiphylogenèse, les rétentions tertiaires forment des dispositifs rétentionnels [3][3] La technique et le temps. Volume 3 : Le temps du cinéma.... Et les dispositifs rétentionnels appellent des critériologies : la définition de celles-ci fait l’objet de combats [5][5] Ce dernier point est plus particulièrement développé....

Petite histoire très sommaire de l’individuation occidentale

1 - La grammatisation

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En Occident, le théâtre de ce combat est le processus de grammatisation. Et ce théâtre d’opérations constitue une longue guerre des esprits où ne cessent de composer sym-boles et dia-boles pour alimenter, comme jeu d’une tendance et de sa contre-tendance constitutive[9][9] Sur ce point, cf. Aimer, s’aimer, nous aimer…, op...., et en principe irréductible [10][10] J’écris « en principe », ce qui veut dire à la fois..., le méta-bolisme de l’individuation psychique et collective occidentale.

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Selon Auroux, l’alphabet constitue un processus de grammatisation (un devenir-lettre du son de la parole) qui précède toute logique et toute grammaire, toute science du langage et toute science en général, qui est la condition techno-logique (au sens où elle est toujours déjà à la fois technique et logique [11][11] Et il ne faut pas confondre ce que nous qualifions...) de tous savoirs, et qui commence par son extériorisation. La troisième révolution industrielle en quoi consiste la généralisation des technologies informationnelles et la redéfinition des savoirs en quoi elles consistent appartient à ce processus de grammatisation – et plus précisément, à la troisième révolution technologique de la grammatisation, la deuxième étant, dans la définition de Sylvain Auroux, la révolution de l’imprimé.

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De fait, je ne partage pas exactement les vues d’Auroux sur ce point, qu’il limite d’ailleurs à la grammatisation du langage, alors que ce sont aussi les corps, les séquences temporelles en quoi consistent les gestes (dont la voix est un cas) et les mouvements (d’abord comme cinémato-graphie [12][12] McLuhan dit en ce sens que le cinématographe est l’enregistrement...) qui sont aujourd’hui des objets de la grammatisation, à travers l’image et le son. De plus, cette troisième révolution de la grammatisation commence dès le XIXe siècle, et pour en prendre la mesure, il faut analyser aussi bien les nouvelles techniques de discrétisation naissantes avec les machines programmables et les informations traitées comme données, que les techniques d’enregistrement analogique de l’image et du son.

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Grammatiser signifie chez Auroux discrétiser pour isoler des grammes, c’est à dire des éléments constitutifs et en nombre fini formant un système. L’analogique, bien qu’il ne soit pas discret, permet des répétitions qui ouvrent un discernement nouveau de grammes : c’est en cela que Benjamin aura vu dans le cinéma un élargissement de l’aperception, où les technologies analogiques conduisent au montage et au mixage et à la constitution d’éléments formant un système analytique. C’est en quoi elles appartiennent à la grammatisation.

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Il ne faut pas confondre celle-ci avec la grammaticalisation : la grammatisation précède la théorie grammaticale. Or, Auroux s’intéresse aux conditions historiques d’accès au pouvoir de grammatisation, et il montre de façon indubitable que la pratique technique de la grammatisation, liée à diverses préoccupations utilitaires, précède très largement les théories qu’elle conditionne et rend possibles. Bref, ce ne sont pas les grammairiens qui inventent la grammatisation, mais bien la grammatisation, comme fait essentiellement technique, qui produit les grammairiens – et ce que j’appellerai volontiers les « diagrammatologies » qui les critiquent dans un second après-coup.

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Dans l’histoire du processus d’individuation psychique et collective de l’Occident, la grammatisation, comme individuation technique, est une arme pour le contrôle des idiomes, et, à travers eux, des esprits, c’est à dire des activités rétentionnelles : la grammatisation d’un idiome est une transformation (une individuation) de celui-ci. Jamais une opération de description d’un idiome par la grammatisation, y compris et surtout lorsqu’elle aboutit à une théorie grammaticale, par exemple à la grammaire générale issues des grammaires de Lancelot, et qui, bien que janséniste, soutient les opérations que mènent les missionnaires jésuites pour la colonisation des esprits, jamais une telle description ne laisse cet idiome intact. Auroux donne l’exemple de la grammaire de Ma, la première grammaire du chinois selon lui, qui aurait réussi à projeter dans le chinois la grammaire latine.

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Cette projection grammaticale de la « grammaire latine étendue », comme l’appelle Auroux, étonnamment proche de ce que Jacques Derrida a nommé la mondialatinisation, est ce qui a permis à l’occident de mener sa guerre des esprits et d’assurer sa domination sur les esprits en contrôlant leurs symboles, c’est à dire en leur imposant des critères de sélection dans leurs propres dispositifs rétentionnels. La grammatisation est la production et la discrétisation de structures (qui trament des milieux préindividuels et des organisations transindivuelles et que supportent des dispositifs techniques ou mnémotechniques).

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De telles structures n’ont rien d’artificiel : il n’y a pas de doute par exemple que ces structures très élémentaires que sont le sujet et son prédicat, le verbe et l’objet qui constituent le prédicat, existent dans le langage. C’est ainsi qu’Aristote pose en principe la possibilité de dégager des parties du discours fondant une logique qui suppose cependant la discrétisation de l’idiome grec. Pour autant, de telles structures n’existent pas dans tout langage, en tout cas pas de la même manière. Par exemple, selon Benjamin Lee Whorf, les Hopi ne marquent pas le temps.

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Dès lors, que pouvons-nous apprendre des descriptions structurales et quelle est leur portée ? Que faut-il en penser quand on sait que lorsque le grammairien castillan Nebrija décrit les idiomes pour les unifier sous une seule manière de parler, il affirme dans sa dédicace à la reine d’Espagne que « toujours la langue fut la compagne du pouvoir[13][13] Cf. Auroux, op. cit. » ? Et surtout, quelles en sont les conséquences à l’époque hyper-industrielle qui se constitue comme troisième révolution technologique de la grammatisation, comme support des sociétés de contrôle ?

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La grammatisation est une guerre des esprits menée à travers le développement technique (l’individuation) de systèmes de rétentions tertiaires, qui caractérise l’histoire du processus d’individuation psychique et collective constitutif de l’unité du monde occidental, et qui s’étend de plus en plus, par adoption, aux sociétés industrielles en général. Cette histoire consiste en une succession de pertes d’individuation, constituant autant de déplacements de la capacité d’individuation en tant que puissance néguentropique et idiomatique. Aujourd’hui, cette histoire atteint son stade hyper-industriel, dont je pose qu’il constitue une limite de ce processus d’individuation occidental – et, à cet égard, la fin de l’Occident. Et c’est en ce sens que Deleuze peut dire « nous qui ne sommes plus des Grecs ni même des chrétiens[14][14] Deleuze, Deux régimes de fous, Minuit, 2003, p. 32... ».

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« Qui ça, nous ? » eût sans doute répété Nietzsche.

2 - Les déplacements de la capacité d’individuation

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Dans la cité grecque, le milieu pré-individuel, qui constitue le fonds commun aux individus qui composent la cité, qui est elle-même un processus d’individuation collective, ce milieu pré-individuel devient structurellement interprétable, c’est à dire qu’il est par principe disponible aux interprétations (des citoyens qui en débattent dans le logos) du fait de sa littéralisation, ce qui signifie que la médiation mnémotechnique de l’individuation comme héritage et interprétation d’un passé pré-individuel surdétermine les conditions de l’individuation, ce que nous retrouverons à l’œuvre à notre époque précisément en tant que nous la nommons hyper-industrielle, mais telle que cette fois-ci, ce sont les technologies d’information et de communication qui surdéterminent l’individuation.

29

Au Ve siècle, et avec la crise sophistique, l’interprétabilité du milieu pré-individuel de la cité devient une menace pour celle-ci, rongée par la stasis, c’est à dire par la guerre civile [15][15] À cet égard, je ne partage pas le point de vue d’Étienne.... Platon procède dans ce contexte et sur cette base (principalement mais non seulement dans Le Sophiste) à la réduction logique de l’interprétabilité. Il amorce ainsi la fondation axiomatique du processus de grammatisation typique de l’individuation occidentale.

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Le processus de grammatisation est une transformation mnémotechnique du rapport aux langages tel qu’il permettra d’une part la domination des idiomes vernaculaires et la constitution de royaumes reposant sur une homogénéité linguistique, d’autre part un processus de colonisation reposant sur une aliénation des esprits des colonisés par l’imposition de la technologie intellectuelle occidentale, les esprits colonisés étant ainsi des esprits « grammatisés ».

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Le processus de grammatisation est à la base du pouvoir politique entendu comme contrôle du processus d’individuation psychique et collective. L’époque hyper-industrielle est caractérisée par le déploiement d’un nouveau stade du processus de grammatisation, mais étendu, comme discrétisation des gestes, comportements et mouvements en général, à toutes sortes de domaines, bien au-delà de l’horizon linguistique : c’est aussi ce en quoi consiste le bio-pouvoir dont on parle aujourd’hui depuis Foucault – qui est à la fois contrôle de la conscience, des corps et de l’inconscient.

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Mais comme celui-ci (l’inconscient) n’est pas contrôlable, la société de contrôle est une société de censure d’un nouveau genre qui prépare inévitablement un déchaînement pulsionnel – que précèdent mille formes de discours de compensation plus ou moins lénifiants, là où il ne s’agit ni de craindre ni d’espérer, mais de « chercher de nouvelles armes », c’est à dire aussi de se battre, aussi poltrons que nous puissions être. Car telle est aussi « la honte d’être un homme ».

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À l’époque grecque se dégage le logique en tant que politique. Nous-mêmes vivons l’époque de l’absorption du logique dans la logistique. Cette absorption aboutit à la réduction de la projection – qu’est toujours la mise en œuvre de critères, et je pense ici la projection depuis ce le narcissisme primordial – à un calcul pour lequel il n’y a plus d’indétermination, c’est à dire de singularité. Je ne veux pas du tout dire ici que le calcul est ce qui empêche la projection. J’ai au contraire montré très en détail pourquoi toute projection suppose un calcul. Je veux dire en revanche que la prise de contrôle du calcul devenu technologie machinique bio-électronique par le seul motif d’accumuler le capital est entropique, là où la fixation alphanumérique issue de la grammatisation judéo-grecque produisait une néguentropie constituant la dynamique de l’individuation psychique et collective politique.

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La projection suppose un projet, et sa réduction à un calcul signifie que ce projet n’est plus, à proprement parler, une ouverture à un avenir, dans la mesure où celui-ci est par essence indéterminé, et, en tant que tel, proprement incalculable, là même où le calcul peut aussi l’intensifier comme dispositif de singularité [16][16] C’est l’essentiel de ce que je tente d’établir dans.... C’est pourquoi j’ai posé, dans Le temps du cinéma, que cette réduction, qui est typique de l’âge hyper-industriel, et qui suppose l’hyper-synchronisation en quoi consiste la réalité effective de la société de contrôle, est aussi la possibilité imminente d’un renversement paradoxal des symboles (en quoi consiste toujours une sychronisation) en diaboles. Un je et un nous qui ne peuvent plus projeter sont en effet condamnés à se dé-composer, ce que signifie précisément le diabelein.

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Dès son premier moment, le processus de grammatisation tend à contrôler synchroniquement l’individuation. Le nous est toujours à la fois, d’un seul et même mouvement, mais chaque fois singulièrement (à chaque époque en quoi consiste tel nous comme typique d’une époque de l’individuation psychique et collective – par exemple le nous grec), un dispositif de synchronisation et de diachronisation, c’est à dire de différenciation dans la composition de ces tendances, et où la critériologie se caractérise notamment par la manière dont elle articule et compose avec cette double tendance en principe irréductible de la synchronisation et de la diachronisation.

36

Au moins depuis les Phéniciens, la synchronisation est une grammatisation au sens d’une discrétisation du continu en quoi consiste le flux temporel de la parole[17][17] Et cette grammatisation est une époque du gramme dont.... C’est particulièrement évident dans le cas de la genèse de la polis grecque, si on l’observe comme « machine à écrire monumentale » – pour reprendre une expression de Marcel Détienne. Ce processus de grammatisation émerge comme un stade de l’évolution des techniques et mnémotechniques depuis le début de l’hominisation, comme processus d’individuation technique soutenant et perturbant tout à la fois l’individuation psychique et collective.

37

Dans Le temps du cinéma[3][3] La technique et le temps. Volume 3 : Le temps du cinéma..., j’avais posé que les mnémotechniques, et, en particulier, celle qui est issue de l’invention de l’alphabet, évoluent dans une indépendance relative par rapport à l’évolution des systèmes techniques, qui connaissent une succession d’époques et de changements, tandis que les systèmes mnémotechniques ne se transforment que marginalement – jusqu’à ce qu’apparaissent, au XIXe siècle, les technologies et industries de l’information et de la communication : il se produit alors une fusion du système mnémotechnique des dispositifs rétentionnels dans le système technique de production des biens industriels en général, qui ne déploie pleinement ses conséquences qu’au XXe siècle, qui le caractérise à tous égards, et qui constitue une rupture majeure dans la mesure où le contrôle de la critériologie qui commande les dispositifs rétentionnels passe totalement du côté de l’investissement capitalistique.

38

Tel serait peut-être le caractère déterminant de ce que l’on pourrait appeler l’hyper-industrialisation en tant qu’elle consiste essentiellement dans le contrôle de tous les processus rétentionnels, y compris les plus intimes, y compris les consciences et les corps en tant qu’ils sont en principe essentiellement intimes – et se trouvent cependant ainsi privés de leur intimité.

39

C’est dès la fin du XIXe siècle qu’apparaissent des technologies d’information et de communication productrices d’un type de rétentions tertiaires qui vient radicalement transformer les conditions de la grammatisation et donc le processus d’individuation. Après l’Antiquité, l’individu comme fidèle succède au citoyen, puis le travailleur au fidèle. Mais ce travailleur étant progresssivement désindividué par la machine, la dévalorisation du travail est inéluctable – du « travail en miettes » au stress du cadre supérieur de plus en plus démotivé et instrumentalisé ; comme s’il y avait un devenir-machine du travailleur dirigeant, du « cadre supérieur » (ce qui est une sorte de renversement de ce que dit Simondon : celui-ci croyait encore que le dirigeant avait possiblement un rôle d’ensemblier). Dès lors, il s’avère que dans la société hyper-industrielle, l’individu est essentiellement un consommateur.

40

Or, la consommation apparaît consister en une tendancielle annulation de la différence je/nous, telle qu’il n’y a plus d’individuation, ni psychique ni collective, mais ce que j’ai appelé le on[18][18] Cf. Aimer, s’aimer, nous aimer…, op. cit. Ce on a certes....

41

Extrait de De la misère symbolique. Volume 1 : L’époque hyperindustrielle, Paris, Galilée, 2004, p. 101-123

42

Avec l’aimable autorisation de l’auteur et de l’éditeur

Notes

[1]

Ce qui signifie évidemment qu’il l’était : de fait, je pose une technicité originaire de l’individuation humaine, comme j’y reviendrai plus bas ; il faut cependant noter que Simondon n’est pas parfaitement clair sur ce point – même s’il est certain que sa définition du travailleur est celle du corps outillé. Cette incertitude sur le statut de la technique chez Simondon a beaucoup pesé sur la philosophie de Deleuze […] Sur ce point, cf. B. Stiegler, La technique et le temps. Volume 1 : La faute d’Epiméthée, Galilée, 1994, « La maïeutique technologique de l’objet industriel » dans Autour de Gilbert Simondon, Albin Michel, 1994, « Technique et individuation dans l’œuvre de Simondon », Futur antérieur, printemps 1994, et Jean-Hugues Barthélémy, Sens et connaissance à partir et en deçà de Simondon, doctorat de l’Université Paris VII sous la direction de Dominique Lecourt.

[2]

Sylvain Auroux, La révolution technologique de la grammatisation, Mardaga, 1993.

[3]

La technique et le temps. Volume 3 : Le temps du cinéma et la question du mal-être, Galilée, 2001.

[4]

« Marx fait, par exemple, de superbes analyses du problème de la discipline dans l’armée et dans les ateliers. L’analyse que je vais faire de la discipline dans l’armée ne se trouve pas chez Marx, mais qu’importe. Que s’est-il passé dans l’armée, depuis la fin du XVIe siècle et le début du XVIIe siècle jusqu’à, pratiquement la fin du XVIIIe siècle ? Toute une énorme transformation qui a fait que, dans l’armée, qui avait été jusqu’alors essentiellement constituée de petites unités d’individus relativement interchangeables, organisés autour d’un chef, celles-ci ont été remplacées par une grande unité pyramidale, avec toute une série de chefs intermédiaires, de sous-officiers, de techniciens aussi, essentiellement parce qu’on avait fait une découverte technique : le fusil au tir relativement rapide et ajusté. » Dits et écrits II, Quarto, Gallimard, p. 1006.

[5]

Ce dernier point est plus particulièrement développé dans La technique et le temps. Volume 4 : Symboles et diaboles, ou la guerre des esprits, à paraître aux éditions Galilée.

[6]

Ce qui peut être retenu comme relations : les rétentions primaires sont en effet des relations. Par exemple, dans une mélodie, des notes en arpèges qui forment des intervalles et des accords, ou, dans une phrase, des liens sémantiques et syntaxiques. À cet égard, Olivier Lartillot a proposé, dans le séminaire que j’anime à l’Ircam, de définir comme rétentions secondaires organisant la sélection et la mise en relation des rétentions primaires verbales les jeux paradigmatiques et syntagmatiques (aux sens saussuriens de ces termes) définitoires d’un idiolecte.

[7]

Cette théorie est exposée dans La technique et le temps. Volume 1 : La faute d’Epiméthée, Galilée, 1994, et résumée dans Aimer, s’aimer, nous aimer du 11 septembre au 21 avril, Galilée, 2003.

[8]

Cf. La technique et le temps. Volumes 2 : La désorientation, Galilée, 1994, et 3 : Le temps du cinéma et la question du mal-être, Galilée, 2OO1.

[9]

Sur ce point, cf. Aimer, s’aimer, nous aimer…, op. cit., p. 74-76.

[10]

J’écris « en principe », ce qui veut dire à la fois que cette double articulation de l’individuation (dont la doublure du je par le nous et inversement est un aspect) repose sur ce principe, et que ce principe est cependant fragile : ma thèse est que précisément, l’âge hyper-industriel tend à transgresser ce principe, ce qui est un état de fait ruineux et intenable, par rapport auquel la guerre des esprits prend un nouveau tour, totalement nouveau et encore impensé.

[11]

Et il ne faut pas confondre ce que nous qualifions ici de techno-logique avec l’âge mnémotechnologique, qui suit l’âge mnémotechnique de l’écriture alphabétique et de l’imprimerie.

[12]

McLuhan dit en ce sens que le cinématographe est l’enregistrement de la vie elle-même.

[13]

Cf. Auroux, op. cit.

[14]

Deleuze, Deux régimes de fous, Minuit, 2003, p. 324.

[15]

À cet égard, je ne partage pas le point de vue d’Étienne Tassin sur la question du conflit dans la cité, exposé dans un beau livre récent, Un monde commun : pour une cosmo-politique des conflits, Le Seuil, 2003. Le conflit qui habite la cité, et en tant qu’il n’est pas guerrier, mais bien constitutif du politique qui est aussi régime pacifique du conflit, ce n’est pas la stasis, mais l’éris. […] Ce n’est certes pas un hasard que Tassin choisisse sa référence à la stasis dans La République de Platon : toute la politique qui y est proposée vise précisément à éliminer non seulement le conflit, mais bien la diversité des interprétations de la loi. C’est parce que cette diversité est selon Platon l’ennemie de l’union que doit être la cité qu’il condamne aussi les poètes, le théâtre aussi bien que la peinture, l’écriture et le mode phrygien en musique – ce mode dont le triton diabolicum est la base de la musique noire américaine, le blues, et la source de ce jazz qu’Adorno a tant de mal à entendre, beaucoup trop inattendu pour lui sans doute.

[16]

C’est l’essentiel de ce que je tente d’établir dans les deux premiers tomes de La technique et le temps.

[17]

Et cette grammatisation est une époque du gramme dont Jacques Derrida avait proposé la théorie dans De la grammatologie. Cependant, le concept de grammatisation au sens d’Auroux, qui doit beaucoup, quoi qu’il en dise, au travail de Derrida, appelle une complexification de la grammatologie derridienne, en particulier comme intégration de la prothéticité en quoi consistent les rétentions tertiaires.

[18]

Cf. Aimer, s’aimer, nous aimer…, op. cit. Ce on a certes une force en propre : « on meurt », comme le dit Blanchot. On est en cela l’extrémité de l’individuation, et comme l’individuation à sa limite, et en cela une sorte de vérité de l’individuation. C’est la force de la misère. Mais ce ne peut être une force que comme pensée de la misère, et de la misère de la pensée – et des conditions profondément bêtes de la pensée, bêtise en l’occurrence du défaut d’origine en quoi consiste la technicité originaire du genre que nous sommes peut-être encore. Je développe ce point dans De la misère symbolique. Volume 2 : La catastrophe du sensible.

Résumé

Français

Bernard Stiegler explique ici comment la perception et l’interprétation d’un flux de contenu est conditionné par l’appareillage technique utilisé. Cet appareillage s’inscrit dans le processus de grammatisation dont il faut souligner la dimension politique et l’enjeu de pouvoir auquel il renvoie. Il en va en effet de ce que nous sommes (individuation collective), de ce que je suis (individuation psychique) et de ce que nous utilisons (individuation technique). Ces trois brins de l’individuation permettent d’articuler la question de la technique des images à celle de leur interprétation et d’en dégager l’importance pour notre société hyperindustrielle.

Plan de l'article

  1. Individu et machine
  2. Individuation et dispositifs rétentionnels : les trois brins de l’individuation
  3. L’individuation comme sélection
  4. Petite histoire très sommaire de l’individuation occidentale
    1. 1 - La grammatisation
    2. 2 - Les déplacements de la capacité d’individuation

Pour citer cet article

Stiegler Bernard, « Individuation et grammatisation : quand la technique fait sens... », Documentaliste-Sciences de l'Information 6/2005 (Vol. 42) , p. 354-360
URL : www.cairn.info/revue-documentaliste-sciences-de-l-information-2005-6-page-354.htm.
DOI : 10.3917/docsi.426.0354.


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