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Documentaliste-Sciences de l'Information

2006/2 (Vol. 43)

  • Pages : 86
  • DOI : 10.3917/docsi.432.0155
  • Éditeur : A.D.B.S.


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DANS UNE ANALYSE THÉORIQUE, PAUL DEGOUL A DÉMONTRÉ QUE L’INTELLIGENCE économique est la résultante de la connaissance (la compréhension du phénomène par l’analyse de facteurs internes et externes), d’une volonté (une vision et une ambition pour pouvoir définir des priorités) et de compétences (les forces internes pour l’organisation et leur convergence). Il met aussi l’accent sur la sensibilisation à l’intelligence économique qui devrait faire partie de la stratégie de toute entreprise, y compris, voire surtout, des PME, et à l’importance du partage de l’information. Cette sensibilisation permettra aux entreprises de définir les activités et les projets critiques à court mais aussi à moyen terme et d’orienter le processus d’intelligence économique en ce sens. On notera ainsi le poids du retour d’information qui implique une adaptation permanente, ce qui signifie – ce qui est somme toute assez classique – que le système n’est jamais figé. Il convient enfin d’évaluer le retour sur investissement de l’intelligence économique ; contrairement à ce qui est souvent affirmé, cela peut être assez facilement réalisé.

L’intelligence économique en Suède dans le secteur public

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Dans ce petit pays où les relations sont faciles à établir, l’intelligence économique est intégrée dans le processus habituel d’information et fait très rarement l’objet de programmes institutionnels transversaux. L’approche y est plutôt verticale puisque chaque ministère recourt aux services d’agences (avec des exceptions néanmoins, puisque certains ministères, comme ceux de la Défense, des Affaires étrangères et de la Justice, disposent de cellules spécialisées). C’est un système antinomique du système d’« intelligence » britannique qui fonctionne horizontalement par le biais d’unités clairement définies.

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Par ailleurs, en Suède, où existe une longue tradition de travail collaboratif, c’est l’information ascendante, non obligatoirement formalisée, que l’on privilégie, et la hiérarchie n’y a pas le poids qu’on lui connaît dans d’autres pays. On y crée très facilement, pour des périodes plutôt courtes, des consortiums destinés à regrouper des informations visant, lorsqu’il s’agit du secteur public, non pas à répondre à la concurrence mais à adopter les meilleures stratégies de développement possibles.

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Mais aujourd’hui, pour opérer un rééquilibrage désormais nécessaire, l’on entend favoriser aussi l’information descendante, la mise en place de programmes et de structures permanentes et cela, a précisé Göran Pagels-Fick, sans adopter un point de vue systématiquement « suédois » sur la situation mondiale.

Les intervenants

•Paul Degoul, consultant senior, IFIE

• Göran Pagels-Fick, director technology foresight, Vinnova ; ancien directeur de l’intelligence économique chez Ericsson

• Hans Hedin, vice-président, Novintel ; coordinateur de la Global Intelligence Alliance et de la Society of Competitive Intelligence Professionals (SCIP) ; ancien directeur d’intelligence économique à l’Université de Lund et disciple de Stevan Dedijer

• Sven Hamrefors, professeur à l’Université de Malardalen ; fondateur et doyen de l’école d’entrepreneurship de Stockholm

• Alain Juillet, haut responsable à l’intelligence économique, Secrétariat général de la défense nationale (SGDN)

• Daniel Rouach, professeur à l’École supérieure de commerce de Paris (ESCP-EAP)

Histoire et perspectives de l’intelligence économique en Suède

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Remontant le cours de l’histoire, Hans Hedin rappelle que le partage d’information, si bien ancré dans la mentalité suédoise, était déjà mis en exergue dans les sagas. C’était, en effet, une démarche indispensable pour survivre dans des conditions difficiles. La deuxième date clé sera 1630, date où l’information se systématise dans le domaine minier. En 1900, c’est le domaine bancaire qui est le centre de toutes les attentions et qui donne lieu à de fréquents séjours à… Paris.

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Aujourd’hui, il faut une intelligence mondiale pour comprendre le marché. C’est ce que font de grandes entreprises suédoises comme Ericsson. Le système fonctionne, on l’a précédemment indiqué, par des processus intégrés dans les différents départements de l’entreprise et non par le biais de gros centres de collecte. On n’hésite pas non plus à externaliser certains services, en Inde notamment.

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En Suède, la chaîne de la valeur de l’intelligence économique dans l’industrie est très mature, très compétitive et très sophistiquée. Les projets sont nombreux, ainsi que les associations et les universités spécialisées. Les cours sont donnés aussi en entreprise et l’intelligence économique fait partie de tout cursus de formation, au même titre que le marketing et la stratégie. Plutôt satisfaisants, les résultats obtenus sont le fruit des efforts menés à la fois par les universités, les entreprises et le gouvernement.

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Pour l’avenir, on entend adopter davantage de solutions externalisées, réaliser des analyses plus larges, mais aussi faire des progrès dans l’intégration et, sur ce dernier point, ajoute malicieusement Hans Hedin, beaucoup d’enseignements seront trouvés… en France, comme en 1900.

Une « organisation opportuniste »

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Quel beau paradoxe que cette culture de Suède dont la population est plus individualiste que celle des États-Unis mais manifeste le même sens de la collectivité que celle du Japon ! Comment surmonter cette contradiction ? Tout simplement, selon Sven Hamrefors, par une « organisation opportuniste » qui consiste à manipuler pour faire ce que l’on veut sans imposer quoi que ce soit : « On casse les règles tout en en créant », « On ne joue pas le jeu mais on change le nom du jeu ». Cela crée forcément un état d’esprit entrepreneurial.

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Mais comment se saisir de ces concepts pour les transposer dans la nouvelle économie ? Ce qui est important, en fait, c’est d’être le premier – un « early bird » – à se saisir d’une opportunité ou, bien mieux, à en créer. Il convient donc tout simplement de se placer dans la position de jeu la plus adaptée et de s’arranger pour la garder. Ceci répond à une idéologie de leadership, mais en relation étroite avec un environnement donné, y compris un environnement lointain. S’ajoutent à cela des questions plus techniques qui consistent à créer une organisation et à en garder la direction.

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Dans les formations, on met aussi l’accent sur la fonction communication, car un nouveau mode de management de l’information doit être adopté dans le monde électronique où il n’existe plus rien de secret et où les outils de l’intelligence économique sont très nombreux.

La politique publique d’intelligence économique en France

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Le rapport Carayon (2003) apparaît comme le signal tardif de la prise de conscience en France de l’importance de l’intelligence économique. Ce n’est d’ailleurs que depuis deux ans que cette notion a réellement pris son essor dans ce pays. Puisque la notion d’intelligence, au sens britannique, a gardé une connotation péjorative, on l’a élargie en y englobant des concepts économiques et de sécurité, considérés comme plus facilement recevables.

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Bien sûr, en France, l’information est descendante et on fonctionne sur un mode de programmes. Aujourd’hui, de nombreuses actions sont réalisées pour informer, pour « vendre l’idée » d’intelligence économique et surtout pour apprendre à travailler ensemble. Plusieurs programmes de formation à destination des universités, des entreprises et des administrations sont mis en œuvre pour aider certaines de ces actions, appartenant à des segments stratégiques, à définir les problèmes et à les résoudre. L’action est aussi juridique et il fallut ainsi, par exemple, trouver une parade à la publication de leurs résultats imposée aux entreprises françaises, qui donnait prise aux entreprises étrangères.

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Pierre Juillet souligne aussi que l’accent doit être mis en France non pas sur la collecte mais sur la synthèse de l’information, ce qui nécessite un partage – soit une évolution des mentalités. Pour l’avenir, on compte ainsi relier les centres d’analyse des différents ministères et trouver les moyens pour opérer un changement de culture. Il faut que les entreprises « se prennent davantage en main » et prennent des initiatives pour amorcer un processus d’information montante qui fait si cruellement défaut aujourd’hui.

Pour en savoir plus

• Evolution of Competitive Intelligence in Sweden, par Hans Hedin. Tiré à part remis lors de la manifestation mais que l’on pourra trouver sur le site IT2B (Intelligence to Business) : http:// it2b. biz/ it2b2. view3. page8. html

• Intelligence économique, compétitivité et cohésion sociale, par Bernard Carayon. La Documentation française, 2003. En ligne à l’adresse www. ladocumentationfrancaise. fr/ rapports-publics/ 034000484/ index. shtml

• La veille technologique et l’intelligence économique, par Daniel Rouach, Paris, Presses universitaires de France, 1996, coll. Que sais-je ?

Une culture à développer encore

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Daniel Rouach se réfère tout d’abord aux États-Unis, l’un des pays où il enseigne : dans les formations, l’accent y est mis sur les bonnes pratiques, sur le recours massif à la technologie et sur une démarche très offensive : « être le meilleur », « utiliser les idées des autres », « battre les concurrents sur leurs propres marchés ». Il insiste ensuite sur l’importance des mots en évoquant la connotation plus positive que peut avoir la notion de connaissance par rapport à celle d’intelligence, d’espionnage. Il note aussi que, après la technique, la discipline clé pour une entreprise est passée du marketing à la stratégie puis, aujourd’hui, à l’« intelligence ». Mais, derrière la connaissance, c’est l’action qu’il faut privilégier dans ce concept qui suppose une adaptation perpétuelle.

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Ainsi, en Suède, où l’information fait partie de la culture, on a déjà noté un besoin de transversalité. Mais il faut aussi faire remarquer que la France n’est pas dépourvue d’atouts dans ce domaine. On y trouve des formations de haut niveau, des experts, et même des entreprises leaders comme L’Oréal. Le gouvernement a pris de nombreuses initiatives, ainsi que les régions, les chambres de commerce, les syndicats, et les réseaux français sont actifs dans le pays comme à l’étranger. S’il est vrai que le processus de l’information est encore très hiérarchisé et que l’on a encore une « approche molle » de la question – on parle ainsi volontiers d’observatoire de la concurrence –, on utilise régulièrement les nombreux outils développés dans ce domaine.

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Toutefois l’accent ne doit pas être mis uniquement sur ceux-ci. « Ceux qui savent sont ceux qui savent prévoir en permanence », même dans les petites entreprises. Pour cela, il faut avoir une culture de l’échange, qui reste à développer, et celle-ci ne doit pas être uniquement focalisée sur l’innovation, mais aussi sur tout l’environnement.

Résumé

Français

Un colloque organisé le 16 mai 2006 au Cercle suédois de Paris par l’Institut français de l’intelligence économique (IFIE) a réuni trois spécialistes venus de Suède et autant de Français. Leur analyse comparée de l’intelligence économique dans chacun des deux pays devait s’orienter dans plusieurs directions : histoire et émergence de l’IE, présentation et organisation de l’IE étatique, pratique dans les entreprises, et enseignement de l’intelligence économique.

Plan de l'article

  1. L’intelligence économique en Suède dans le secteur public
  2. Histoire et perspectives de l’intelligence économique en Suède
  3. Une « organisation opportuniste »
  4. La politique publique d’intelligence économique en France
  5. Une culture à développer encore

Pour citer cet article

Battisti Michèle, « Colloque IFIE », Documentaliste-Sciences de l'Information 2/ 2006 (Vol. 43), p. 155-157
URL : www.cairn.info/revue-documentaliste-sciences-de-l-information-2006-2-page-155.htm.
DOI : 10.3917/docsi.432.0155


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