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Documentaliste-Sciences de l'Information

2006/3 (Vol. 43)

  • Pages : 86
  • DOI : 10.3917/docsi.433.0210
  • Éditeur : A.D.B.S.

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AMELIORER L’ACCES A L’INFORMATION, TEL EST LE ROLE – ET LE DEFI MAJEUR – de l’indexation. Face au problème de la surcharge d’information qui hante les esprits depuis l’âge de la première bibliothèque d’Alexandrie, l’indexation a été conçue comme un dispositif d’aide et de mise en ordre, un outil « pour le soulagement du lecteur », selon la formule employée pour vanter l’index du livre imprimé au XVIe siècle. De nos jours, les formes, pratiques et techniques – professionnelles et ordinaires – de l’indexation se multiplient et se diversifient, répondant aux spécificités des nouveaux supports et des nouveaux circuits documentaires et éditoriaux, toujours dans le souci de fournir des repères pertinents aux usagers de l’information.

Indice, index, indexation : mises en question d’une pratique sociale

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Quels sont donc les processus en œuvre dans les pratiques contemporaines de l’indexation ? Dénommer, décrire, capter et contrôler l’attention, orienter la recherche et la prise d’informations : en nous rappelant l’enjeu de pouvoir exercé par les médiateurs de l’information et du document, les objectifs – et faits – de l’indexation nous incitent à nous mettre en garde contre un schéma positiviste qui fait répondre à chaque « information-dilemme » une « indexation-solution ». Le recours de plus en plus fréquent, par les usagers et concepteurs de systèmes d’information, aux différentes formes d’index ne devrait pas faire perdre de vue la nature fondamentalement construite du rapport entre les ressources informationnelles et les méthodes mises en œuvre pour faciliter l’accès aux contenus de ces ressources. Les procédés et les outils de traitement du document et de l’information sont élaborés en fonction des contextes socioéconomique, politique, et épistémologique qui régissent les modalités de circulation, de médiation et d’appropriation des objets informationnels.

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Interroger ces contextes d’élaboration et d’utilisation des signes indiciels et des pratiques d’indexation et, parallèlement, soumettre à l’analyse la notion d’index impliquée dans et par ces pratiques et objets indiciels, tels étaient les objectifs scientifiques du colloque « Indice, index, indexation ». Prolongeant les réflexions menées de 2003 à 2005 par une équipe du laboratoire CERSATES, les organisateurs du colloque avaient souhaité élargir le questionnement à un ensemble d’horizons disciplinaires et de terrains professionnels, afin de débattre des enjeux à la fois sociétaux, politiques, économiques et cognitifs de l’indexation. Les contributions proposées ont témoigné de la diversité des domaines scientifiques et des secteurs éditoriaux et documentaires travaillés par les problématiques que soulève l’indexation, en tant que technique, processus, savoir-faire et dispositif de médiation. C’est cette rencontre transdisciplinaire qui a fait la richesse des débats suscités pendant les deux journées du colloque.

L’ouvrage

Indice, index, indexation, actes du colloque organisé les 3 et 4 novembre 2005 à Lille par l’Université Lille-3, publiés sous la direction d’Ismaïl Timimi et Susan Kovacs. ADBS Éditions - Université Lille-3, 2006. 304 pages. ISBN 2-84365-088-7. 24 euros

• Indice, index, indexation : concepts, problématiques, enjeux

Désigner, entre sémiotique et logistique, par Yves Jeanneret, Université Paris-4, CELSA, GRIPIC-LaLICC

La signalétique conceptuelle entre topologie et schématisation : le cas des parcours d’interprétation du patrimoine, par Daniel Jacobi, Université d’Avignon, laboratoire Culture et communication

La Toile et ses moteurs de recherche, par Jacques Savoy, Université de Neuchâtel, Institut interfacultaire d’informatique

• Relativité historique et culturelle de l’indexation

L’index du texte littéraire aux XVIIe et XVIIIe siècles, entre outil de consultation et discours critique, par Susan Kovacs, Université Lile-3, GERICO, et Ghislain Dibie, Pôle universitaire européen Lile-Nord-Pas-de Calais

Du bleu horizon à l’horizon documentaire : représentation des connaissances à l’aube de la construction européenne, par Caroline Courbières et Viviane Couzinet, Université Toulouse-3, LERASS-MICS

• Schéma, structure et index

Cas et figures en indexation de l’art contemporain, par Gérard Régimbeau, Université Toulouse-3, LERASS-MICS

La structure comme index : le rôle des interfaces documentaires dans la construction du sens, par Dominique Cotte, Université Lile-3, GERICO, et Université Paris-4, GRIPIC-LaLICC

XML et la linguistique au secours de l’archivage du web : une analyse des expérimentations de la BNF, par Mehdi Gharsallah, Université de Versailes-Saint-Quentin, IUT de Vélizy, laboratoire Larequoi

•L’indexation comme processus sémiotique et cognitif

La flèche à l’écran : index, indice et outil de la pratique, par Marie Després-Lonnet, Université Lile-3, GERICO

La lecture chez les analphabètes : signes indiciels et rapport à l’écrit, par Sabine Lersenne, Université Lile-3, GERICO

Structuration sémiotique et effets de lecture des transferts d’images télévisuelles : étude du corpus pluri-médiatique des images de l’émission StarAcademy4, par Laure Tabary-Bolka, Université Lile-3, GERICO

Citer, indexer ou cartographier? De la circulation et de la lecture des textes relatifs à une œuvre littéraire sur Internet, par Isabelle Garon, Université d’Évry, Jean-Luc Minel, LaLICC–CELSA, et Emmanuël Souchier, ENST

• Indexation, ontologies et métalangages

« Pékin» ou « Beijing »? La construction d’un thésaurus de noms de lieux et la problématique de l’indexation des noms géographiques, par Isabelle Donze, Univ. Paris-10, Laboratoire d’ethnologie et de sociologie comparative

Ontologie et thésaurus : des systèmes d’organisation des connaissances différents et complémentaires, par Anissa Ghouas Dziri, Univ. Paris-10, CRIS

Indexation semi-automatique de corpus multilingues basée sur une ontologie, par Farah Harrathi, LIRIS et INSA de Lyon, Sylvie Calabretto, LIRIS et INSA, et Catherine Roussey, LIRIS et Univ. Lyon-1

• Indexation et partage des connaissances

Élaboration, partage et indexation des connaissances sur Internet : le modèle du wiki, par Philippe Molines, Univ. Lile-3, GERICO

Standardisation de l’indexation de documents numériques : le cas des questionnaires pour l’évaluation des connaissances, par Soufiane Rouissi, Univ. Bordeaux-3, CEMIC

• Indexation et médiation

L’indexation au cœur du processus de médiation pédagogique : l’exemple des documents recomposés, par Lise Verlaet et Isabelle Rondeau, Univ.Montpelier-3, CERIC

Repérage et annotation d’indices de nouveautés dans les écrits scientifiques, par Fidélia Ibekwe-San Juan, Univ. Lyon-3, équipe URSIDOC

Ordre et désordre de l’écrit : le chercheur en sciences sociales et humaines, entre imprimé et numérique, par Huguette Rigot, Univ. Paris-10 et INRP

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La diversité des travaux présentés est autant celle de la nature des signes et des procédés indiciels étudiés (de l’énonciation éditoriale comme « mise en ordre » des discours aux classifications, thésaurus, et langages de marquage qui organisent les connaissances et qui structurent les systèmes documentaires) que celle de la variété d’approches analytiques convoquées par les contributeurs. Phénomène communicationnel, social, interprétatif autant qu’informationnel, l’indexation a sollicité l’ensemble des ressources théoriques et méthodologiques réunies par les sciences de l’information et de la communication : l’étude sémio-pragmatique et cognitive des objets médiatiques, la sociologie des usages, l’histoire culturelle, l’ingénierie des connaissances. En même temps, les recherches menées ou en cours dont on trouve ici le compte rendu offrent un panorama impressionnant de terrains et de corpus qui sont autant de lieux d’application – et d’éclairages – des pratiques professionnelles, scientifiques et informelles de l’indicialité.

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C’est de cette diversité qu’a émergé une série de questionnements qui ont structuré les ateliers du colloque et dans lesquels on peut distinguer trois ensembles. À partir d’une reconsidération des notions d’« indice » et d’« indexation » proposée par Yves Jeanneret à travers sa relecture des écrits de Charles Sanders Peirce, un premier ensemble d’interventions a mis en lumière ce qu’on pourrait appeler le versant idéologique de l’indexation, reflet des espaces institutionnels du savoir et de légitimation des discours (édition, presse, musée, bibliothèque, nation). Un deuxième groupe de contributions a mis plus particulièrement l’accent sur les processus de cognition et sur les effets de lecture et d’usage – supposés ou réels – des signes indexicaux et indiciels (flèches à l’écran, images télévisuelles transférées, dimension graphique de l’écrit, cartographies de sites web). Une troisième famille d’interventions a abordé le problème de la conception de nouveaux systèmes, outils ou normes d’indexation (ontologies, wikis, web sémantique, documents recomposables) et de leur adéquation aux besoins de communautés d’utilisateurs et à des contextes de partage et d’échange parfois très hétérogènes.

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Ce regroupement thématique ne rend que très imparfaitement compte des croisements de perspectives qui caractérisent les contributions dans leur globalité, car toute considération des principes, fonctions ou usages du signe indiciel nous renvoie à l’ensemble des contraintes et des matrices culturelles qui lui confèrent sa valeur et son utilité.

Le signe indiciel : un outil conceptuel répondant à des logiques socio-institutionnelles

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Qu’entend-on par « indice » et « index »? Cerner les enjeux contemporains de l’indexation nécessite une clarification terminologique et conceptuelle qui trop souvent fait défaut, notamment dans les manuels professionnels qui privilégient avant tout la transmission de normes et de procédures. Pourtant, comme l’a expliqué Yves Jeanneret, l’index est signe, engagé dans un processus de sémiose et d’énonciation, et inséparable des dynamiques socioculturelles et des dispositifs médiatiques. La discussion d’Yves Jeanneret part d’une analyse des écrits de Peirce pour rendre compte d’une ellipse dans la tripartition « icône » - « indice » - « symbole » : le rôle de l’indice, défini comme un rapport de contiguïté, de causalité entre le signe et son objet, est porté plus par une idéologie du « vrai » que par un souci de comprendre les médiations sociales qui construisent et qui légitiment cette causalité. Saisi entre l’ostension et la désignation, l’indice, trace du réel chez Peirce, ignore l’espace communicationnel et symbolique qui régit le fonctionnement de tout objet sémiotique. Yves Jeanneret a montré en quoi les sciences de l’information et du document prennent le relais des questions laissées en suspens par la sémiotique peircienne. En tentant d’analyser dans toute leur complexité ces objets intermédiaires que sont les signes indiciels, les recherches en sciences de l’information contribuent à décrypter leur rôle dans l’élaboration et la régulation des savoirs.

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Ce pouvoir de régulation s’exerce de manière variée, selon les époques, les croyances, et selon les dispositifs sociotechniques qui portent, en les matérialisant, les repères linguistiques ou visuels conçus pour les usagers. Il s’agit, pour certaines formes de l’index, d’un guidage conceptuel qui passe par l’orientation du corps dans l’espace. Daniel Jacobi, dans sa mise en perspective des recherches menées sur la signalétique patrimoniale, a montré comment les fléchages, les indications des noms de lieux, les plans et les consignes qui balisent les espaces de visite culturelle agissent sur le visiteur en découpant et en hiérarchisant les moments de son parcours. Au-delà de son aspect fonctionnel, la topologie créée par ces signes joue un rôle conceptuel et interprétatif dont les effets de réception sont encore peu explorés. Dispositif de médiation répondant parfois très imparfaitement à des critères de performativité, la signalétique constitue selon Jacobi une forme d’indexation à interroger en ce qu’elle cherche à véhiculer, voire à imposer un comportement, des normes, une idée du « bon goût ».

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Comme le parcours décrit par Jacobi, les « navigations » du lecteur dans l’espace matériel du livre et du journal sont orientées par des systèmes de signes qui, en ciblant l’attention et l’activité perceptive du lecteur, participent à la configuration et à la réception des savoirs. Dominique Cotte dans son analyse de la presse, et Susan Kovacs et Ghislain Dibie dans leur étude de l’index du livre ancien, mettent en avant le rôle modélisant des repères paratextuels (titres, rubriques, typographie et graphisme, annotations marginales et index de fin de livre) qui orientent le balisage visuel du volume et de la page et qui anticipent les gestes de feuilletage et de manipulation du support : le parcours de lecture ainsi construit associe l’organisation physique du support à une hiérarchisation critique des textes et des discours.

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Si cette construction des savoirs est implicite, élaborée selon des logiques éditoriales et commerciales dont on décèle ou suppose l’affiliation à des positionnements idéologiques, l’examen des transformations de ces éléments d’énonciation éditoriale, à travers l’histoire et avec le développement de nouveaux supports, permet de mieux mettre en relief et de préciser l’étendue du rôle interprétatif des signes organisateurs. Une comparaison des index élaborés pour les éditions successives de textes critiques et philosophiques des XVIIe et XVIIIe siècles a permis à Susan Kovacs et Ghislain Dibie de tracer l’émergence de « grilles de lecture » littéraires qui contribuent à asseoir et à répandre les valeurs socioculturelles associées à « l’honnêteté ».

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Pour Dominique Cotte, le passage du journal papier au journal en ligne investit les éléments de structure interne de l’article journalistique de nouvelles fonctions indiciales. Les rubriques du journal papier voient leur rôle métatextuel prendre le dessus sur l’aspect paratextuel. Intégrés dans l’interface de lecture sur écran, la « rubrique » et le « genre » journalistiques apparaissent non plus comme des indices de classement redondants par rapport à la maquette du journal imprimé, mais comme des catégorisations explicites structurant un parcours de navigation désormais séparé du repérage de l’emplacement physique de l’information sur les pages du journal. Redéployés sur l’écran, et ainsi dotés d’une épaisseur sémiologique accrue, ces signes jouent un rôle classificateur renforcé.

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L’observation des signes indiciels dans leur historicité permet donc de cerner l’influence des contextes sociotechnique, culturel ou politique sur leurs processus de signification. Les systèmes de médiation documentaire sont-ils toujours adaptables et transposables à des nouvelles situations de communication? C’est le questionnement soulevé par trois autres interventions.

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Caroline Courbières et Viviane Couzinet ont entrepris une analyse comparative des trois versions abrégées de la Classification décimale universelle publiées entre 1958 et 1998, afin d’identifier d’éventuels repositionnements par rapport au projet initial, pacifiste et internationaliste, des concepteurs Paul Otlet et Henri La Fontaine. L’étude des modifications successives apportées aux indices et à la hiérarchisation des termes se rapportant aux champs lexicaux sémantiques de la « guerre » et la « paix » suggère que les idéaux d’Otlet et La Fontaine se perpétuent à travers la CDU. Les traumatismes et brutalités qui ont bouleversé tout le XXe siècle expliqueraient pourtant, selon les auteurs, une vision de la guerre qui gagne progressivement en précision – et en désillusion – et qui véhicule une condamnation encore plus affirmée de ses effets désastreux.

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Gérard Régimbeau, lui, s’est interrogé sur l’évolution des pratiques d’indexation de l’art contemporain face à de nouvelles formes de reproduction et de circulation des images qui conduisent à un élargissement des contextes de recherche, de consultation et d’appropriation des œuvres d’art. Devant ces mutations, les catégories de description et de désignation de l’art abstrait – qui relèvent de choix esthétiques et de pratiques documentaires institutionnelles et disciplinaires – s’avèrent insuffisantes. Gérard Régimbeau signale pourtant l’émergence d’expérimentations « intertextuelles » d’indexation – issues de pratiques informelles des critiques et des artistes eux-mêmes – qui multiplient les points d’accès aux œuvres reproduites dans des banques d’images. Les indices, à la fois textuels et iconiques, réunissent les descriptions de contenu, de processus, d’approche, de style et de thème, et témoignent de l’émergence de nouvelles synergies dans le domaine de la documentation sur l’art.

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Si elles sont motivées par le souci d’une meilleure communicabilité, de telles innovations démontrent la complexité des circulations technosémiotiques du signe indiciel, qui est élaboré par et à travers des principes parfois très éloignés de son lieu d’application. C’est ce qu’a rappelé Mehdi Gharsallah dans sa réflexion sur l’archivage des sites web français, entrepris par la BNF et l’INA dans le cadre d’une extension du dépôt légal aux publications électroniques distantes. Comment déterminer la « nationalité » d’un site web ou de ses auteurs ? Un des principaux critères d’identification du patrimoine culturel en vue de sa conservation, la nationalité d’une production intellectuelle, devient particulièrement difficile à déterminer dans l’univers des réseaux. La nature internationale, multilingue et multiculturelle des contenus de très nombreux sites suffit à démontrer à quel point l’indice « pays » peut poser problème, et ce malgré les possibilités offertes par le métalangage XML pour faciliter le repérage automatisé des informations sur les publications électroniques françaises.

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Les pratiques de l’indicialité nous renvoient donc aux acteurs et aux lieux, donc aux positionnements discursifs qui sont des espaces d’élaboration et de validation de cette causalité construite qui définit le rapport entre les signes indiciels et les phénomènes qu’ils désignent. Comme tout dispositif de médiation, l’indexation implique une forme d’énonciation qui, entre déterminismes et stratégies, cherche à orienter l’usager, c’est-à-dire à la fois à l’accompagner et à le diriger. Le portrait des moteurs de recherche que propose Jacques Savoy a exposé certains des « biais » intégrés dans les algorithmes de recherche, les critères de pondération des mots clés, et le classement des résultats des requêtes. Ces « biais », pendant des logiques commerciales d’une industrie documentaire de l’indexation en pleine croissance, sont sources d’inégalités dans le traitement de l’information, inégalités qui, de manière variable, influencent les comportements des internautes de la génération Google.

Usages et appropriations de l’index : des processus d’inférence… à une « culture» de l’indexation

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Reflet et véhicule des espaces discursifs et des dispositifs communicationnels, le signe indiciel ne trouve pourtant toute sa signification que dans et par un processus d’appropriation. Quels sont les effets d’usage et de lecture des repères verbaux et visuels qui s’interposent entre un objet informationnel et l’attention du lecteur? Comment mesurer l’impact cognitif et épistémologique de l’indexation ?

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La réception des signes indiciels engage des processus inférentiels motivés par des contextes psychologiques, sociaux, et professionnels qui participent à la construction du sens. Nous rappelant que le procès de sémiose implique pleinement le sujet perceptif, Sabine Lesenne considère les prises d’indices dans le monde de l’écrit chez les personnes analphabètes. Les stratégies mises en œuvre – stratégies d’analyse, de codification et de mémorisation – permettent d’identifier un espace de liberté et d’action dans le rapport individuel aux signes. Cette liberté « contrainte » définit une activité de cognition qui renvoie à l’essence même de la pensée visuelle.

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Cette activité sociocognitive est comparable à celle décrite par Marie Després-Lonnet dans son examen des formes d’attention sollicitées par l’environnement sémiotique de l’écrit d’écran, et notamment par les éléments indiciels (flèches, icônes, pointeurs, ascenseurs) qui ne sont souvent qu’imparfaitement ou implicitement appréhendés par les utilisateurs. Une observation des comportements de professionnels du montage vidéo dans leur usage quotidien d’un logiciel de montage permet de révéler les modalités d’acculturation et de création de routines qui compensent un manque de lisibilité des signes, dont la signification réside finalement dans l’action dirigée sur eux. Le lecteur constructeur d’indices sur l’écran prend ainsi lui-même une posture de désignateur, posture induite par le statut de la flèche omniprésente, outil de monstration à manipuler autant qu’indice ostentatoire à décoder.

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Laure Bolka-Tabary, elle, a montré en quoi les pratiques de lecture contemporaines du magazine ou du site web – où l’on voit s’associer des parcours de zapping et des formes de sociabilité multiples et choisies – prennent appui sur des systèmes indiciels réunissant différents statuts du signe. L’étude des transferts d’images télévisuelles extraites des émissions de télé-réalité et réutilisées dans la presse ou sur Internet permet d’identifier les compétences lectoriales et les schèmes culturels sollicités par la mise en forme des supports d’accueil, qui font de l’image-indice un outil de persuasion et de marketing psychologique. Comme l’analyse le suggère, l’indicialité se met au service d’une stratégie éditoriale visant à superposer aux fonctions documentaires de l’image (le référencement, la contextualisation, le guidage, la communication), toutes reliées à des notions de transparence, de preuve et d’évidence, des fonctions symboliques de séduction afin de « naturaliser » une ressource identificatoire – l’image du corps – dont le contenu renvoie surtout à un contexte médiatique et médiatisé. On trouve ici une forme de métaindicialité où l’épaisseur du signe indiciel et sa récupération par une logique publicitaire et marchande semblent inséparables de l’image contemporaine du lecteur en tant que consommateur d’information. Ne pourrait-on pas dire que l’indicialité, processus social et communicationnel de la désignation, entre aujourd’hui pleinement dans le domaine de la culture ?

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Ce qu’on pourrait appeler une culture de l’indexation semble en effet émerger du transfert et de la réorientation des contextes de production et d’utilisation des signes indiciels. Comme l’a rappelé Anissa Dziri Ghouas dans son exposé comparatif des deux outils que sont le thésaurus et l’ontologie, c’est depuis les années quatre-vingt-dix que le thésaurus, initialement conçu pour fournir un langage normalisé d’indexation, se voit doté d’une nouvelle fonction, celle d’amener l’utilisateur aux meilleurs termes d’interrogation. De même, à la différence du thésaurus, les relations sémantiques de l’ontologie ne sont pas conçues indépendamment du type d’application à laquelle elle est destinée. S’agit-il d’un glissement d’une perspective normative des outils et pratiques d’indexation vers une conception pragmatique, centrée sur l’utilisation et sur le potentiel propédeutique de ces systèmes? Ce qui semble certain, c’est qu’un savoir-faire précédemment limité au domaine professionnel et spécialisé de la documentation s’ancre de plus en plus dans les pratiques de la vie quotidienne, qu’elles soient liées à des contextes de travail ou plutôt à un usage informel.

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La conception même des outils s’en trouve altérée, comme le montre Isabelle Donze dans sa discussion du thésaurus de noms géographiques GeoEthno développé pour les documentalistes d’un réseau ethnologie. La mise en ligne du thésaurus, et donc sa mise à disposition auprès d’utilisateurs très nombreux et donc de profils très variés, ont entraîné des modifications dans l’interface de consultation afin de rendre la recherche moins contraignante. Les remaniements successifs des modes d’accès aux systèmes d’information ne constituent pas pour autant des « simplifications » des systèmes d’indexation. Il s’agit plutôt d’une adaptation aux pratiques de recherche de l’internaute : celui-ci ne conçoit pas son activité dans le contexte des finalités traditionnelles catalographiques de l’indexation documentaire, mais plutôt selon des critères de pertinence implicites, non systématisés et parfois non systématiques, qui accordent une place importante au feuilletage, au survol, au regard qui « parcourt » avant de cibler.

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Les ressources et outils d’indexation nouvellement développés permettent de nos jours de mettre l’indexation – automatisée ou semi-automatisée – au service de la génération de formes documentaires élastiques, recomposables et personnalisables. C’est ce qu’ont montré les contributions de Soufiane Rouissi, puis de Lise Verlaet et Isabelle Rondeau, présentant trois dispositifs de médiation pédagogique, le questionnaire-évaluation numérique généré automatiquement, la revue adaptative et l’approche multidimensionnelle du texte. Dans ces trois cas, l’automatisation et la standardisation des balisages sémantiques et contextuels permettent l’enrichissement des ressources pédagogiques, ainsi que leurs annotation, recomposition et échange. Cette souplesse accrue dans l’usage des documents et de leurs permutations, et les collaborations envisagées pour la production des contenus, passent donc par l’élaboration et/ou l’adoption collective de normes, de standards et de spécifications d’indexation, afin de garantir l’interopérabilité des systèmes.

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Ces expérimentations vont dans le sens d’une innovation des formes documentaires elles-mêmes et de leurs modalités de réception. Elles conduisent à l’élargissement des domaines d’application et d’utilisation des systèmes d’indexation, notamment ceux qui sont fondés sur des ontologies, et elles engagent un croisement d’approches statistiques et linguistiques, telles que celle présentée par Farah Harrathi, Sylvie Calabretto et Catherine Roussey dans le contexte de l’indexation semiautomatique de corpus multilingues.

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Les nouvelles formes « décomposables » du document participent-elles à la reconnaissance et à la légitimation des modes de lecture et de réception « granulaires » et fragmentaires? Le phénomène wiki, étudié par Philippe Molines, connaît un succès mondial grâce à des modes de consultation, d’édition et de partage qui privilégient les principes d’un savoir partagé parcellaire, fragmenté, constitué par l’accumulation-correction de couches successives. Ce modèle éditorial semble réunir tous les éléments d’une culture et des pratiques « ordinaires » de l’indexation.

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Dans le domaine scientifique, ce sont les stratégies de prise d’information du chercheur, orientées par les besoins de veille, qui conduisent actuellement au développement d’outils de représentation graphique des informations. Fidélia Ibekwe-San Juan, qui a fait un travail de repérage et de formalisation d’indices textuels de « nouveautés » dans un corpus de publications scientifiques du domaine biologique, a présenté deux applications possibles, qui sont l’annotation des résumés scientifiques à l’aide d’un balisage XML et l’intégration d’informations repérées dans un système de cartographie automatisée.

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Dans le domaine littéraire, Isabelle Garron, Jean-Luc Minel et Emmanuël Souchier ont décrit une autre démarche cartographique, qui a pour objectif la représentation d’un corpus de sites web – et surtout des liens existants entre ces sites – consacrés à l’œuvre d’un auteur. En tant que représentation d’un « espace littéraire », cette cartographie textuelle offre un outil inédit de modélisation, de critique et d’analyse des pratiques citationnelles et des rapports de pouvoir et de sociabilité propres à la circulation et à la légitimation des savoirs sur Internet. En dessinant les contours de la médiation numérique d’une œuvre littéraire, de tels instruments constituent eux-mêmes des formes de médiation inter et métatextuelles, élaborées dans et par le contexte des pratiques de repérage qu’elles tentent de saisir.

Quel bilan tirer de ces différentes perspectives et pistes de recherche sur l’index et l’indexation ?

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Faut-il souscrire à l’idée d’une « révolution » ou d’une « crise » provoquées par les mutations sociotechniques qui semblent vouer à la disparition les systèmes de repérage et de désignation propres à « l’ordre des livres »? Telle est la question posée par Hugette Rigot, qui réfléchit sur notre éloignement progressif des modalités traditionnelles d’assignation et d’authentification des documents organisant l’espace livresque. Ce contrôle identitaire et éditorial est rendu problématique par l’étendue des transformations qui touchent actuellement les dispositifs de production et de diffusion des savoirs. Pour Hugette Rigot, face à ce désordre, le chercheur aurait un rôle significatif à jouer dans la redistribution des fonctions éditoriales et dans l’établissement de nouvelles formes de certification des informations.

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L’ensemble des interventions semble suggérer pourtant que, si les formes et pratiques de l’indicialité sont, globalement, en train de se redéfinir, cette période d’instabilité s’accompagne d’une reconsidération constructive des rôles et des fonctions des acteurs impliqués dans l’usage, la validation, l’évaluation et la transformation des dispositifs et des modes de désignation. En même temps, l’objet indiciel, en tant qu’objet scientifique, convoque une richesse et une diversité d’investigations qui contribuent à alimenter et à faire progresser ces questionnements. À tel point qu’on est tenté, avec Gérard Régimbeau, de voir se constituer, au sein du champ des sciences de l’information et de la communication, un domaine d’étude spécifique qui serait consacré à l’« indexologie ».

Résumé

Français

À l’occasion de la parution, cet été, aux éditions de l’ADBS, des actes du colloque « Indice, index, indexation » (Lille, 3-4 novembre 2005), nous en proposons ici la synthèse qui figure en introduction à l’ouvrage. Les organisateurs de cette manifestation s’étaient proposé d’interroger les contextes d’élaboration et d’utilisation des signes indiciels et d’analyser la notion d’index liée à ces pratiques d’indexation et à ces objets indiciels. Et d’engager un dialogue entre différents horizons disciplinaires et terrains professionnels pour débattre des multiples enjeux de l’indexation. Cette rencontre transdisciplinaire a fait la richesse des débats et constitue un des principaux apports de ce colloque organisé par les laboratoires CERSATES et GERICO de l’Université Lille-3.

Plan de l'article

  1. Indice, index, indexation : mises en question d’une pratique sociale
  2. Le signe indiciel : un outil conceptuel répondant à des logiques socio-institutionnelles
  3. Usages et appropriations de l’index : des processus d’inférence… à une « culture» de l’indexation
  4. Quel bilan tirer de ces différentes perspectives et pistes de recherche sur l’index et l’indexation ?

Pour citer cet article

Kovacs Susan, Timimi Ismaïl, « Bonnes feuilles. Indice, index, indexation », Documentaliste-Sciences de l'Information 3/2006 (Vol. 43) , p. 210-215
URL : www.cairn.info/revue-documentaliste-sciences-de-l-information-2006-3-page-210.htm.
DOI : 10.3917/docsi.433.0210.


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