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Documentaliste-Sciences de l'Information

2007/1 (Vol. 44)

  • Pages : 120
  • DOI : 10.3917/docsi.441.0012
  • Éditeur : A.D.B.S.

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Ce numéro spécial consacré aux langages documentaires arrive à point nommé pour nourrir de connaissances nouvelles et de réflexions tous ceux qui s’intéressent à ce secteur de la technologie de l’information, que ce soit à titre de fabricant, de formateur, d’usager ou de simple observateur des évolutions de notre monde. Conçu à la fois comme bilan et comme outil de mise à jour, il nous fait naviguer agréablement entre la rétrospective et la prospective, ponctuées de diagnostics, de propositions et de nombreuses questions ouvertes.

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Les articles de la première partie – représentation des contenus – apportent plusieurs éclairages à l’interrogation sous-jacente : rupture ou continuité ? L’étude magistrale de Bruno Menon nous fait parcourir d’un pas décidé cinquante années de pratique documentaire où nous redécouvrons la diversité et l’ingéniosité des solutions imaginées pour améliorer l’accès aux documents par une représentation de plus en plus rigoureuse de leur thématique. La seconde partie de l’article brosse un panorama détaillé et documenté des nouvelles techniques de la recherche d’information, avec le souci méritoire de clarifier les termes, souvent approximatifs, qui leur sont associés. Constatant qu’il est difficile d’établir une filiation entre les modèles classiques des langages documentaires et ces nouvelles approches, l’auteur conclut sur un bilan critique – mesuré ou trop sévère, chaque lecteur en sera juge. Selon lui l’« enracinement » (excessif ?) de la pratique professionnelle dans les formes traditionnelles a freiné l’adaptation des langages documentaires aux nouveaux supports électroniques de l’information. Mais le propos de Bruno Menon n’est pas pessimiste. Il débouche sur des propositions roboratives de chantiers à mettre en route par la profession pour ne pas se laisser déposséder des parts de marché qui lui reviennent dans ce secteur de l’information.

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Les autres contributions de la première partie proposent trois approches actuelles de la représentation des contenus, qui montrent la vitalité de la recherche appliquée en ce domaine.

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Stéphane Chaudiron brosse un panorama clair et complet des technologies du traitement automatique du langage (TAL) et pointe les tâches professionnelles qu’elles peuvent assister : indexation, classification, catégorisation et résumé.

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Puis, en un style aussi clair que « professionnel », Sylvie Dalbin dévoile la place et le rôle souvent occultés du thésaurus dans différents logiciels documentaires pour l’indexation, la recherche, la maintenance terminologique. Évoquant par ailleurs avec humour les noces d’or du thésaurus et de l’ordinateur, elle constate que, après une remise en cause systématique des langages documentaires et notamment des thésaurus, « on est revenu depuis quelques années à des positions plus modérées mais aussi plus crédibles : il s’agit désormais, au lieu de les mettre systématiquement dos à dos, de prendre en compte le meilleur des différents modèles ou techniques. »

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Enfin, Élie Francis et Odile Quesnel nous initient à l’indexation participative, complément ingénieux des méthodes traditionnelles qu’autorise la vogue récente de l’interactivité sur notre Internet.

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La seconde partie, plus technique, est centrée sur le problème de l’interopérabilité, devenu crucial à l’époque des échanges tous azimuts. Cette qualité passe à la fois par le soin apporté sur ce point à la construction des outils et par un renouvellement de la normalisation, dont plusieurs exemples nous sont présentés.

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Les illustrations qui complètent cette livraison rendent compte d’expériences convaincantes dans des domaines aussi divers que la veille technologique, les bases de données multilingues ou la terminologie médicale. Elles témoignent de la complémentarité des langages documentaires et des nouvelles techniques d’analyse sémantique. Elles montrent aussi que, plus encore que la connaissance des modèles existants, c’est souvent la recherche de solutions originales qui est payante.

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Indépendamment de la richesse des informations qu’il prodigue, le mérite de ce numéro spécial est de ne pas occulter les problèmes théoriques et pratiques que pose aux concepteurs et aux utilisateurs des langages documentaires l’afflux incessant de nouveaux outils sémantiques de recherche d’information, d’organisation des données et de représentation du contenu. Ces technologies utilisent souvent des simulations de nos langages documentaires traditionnels sans pour autant s’en inspirer ni s’en recommander explicitement dans leur terminologie. Ce problème n’est pas neuf, mais il nourrit des interrogations récurrentes car on comprend mal pourquoi ces innovations ne se font pas par filiation ou par élargissement des modèles existants à l’efficacité éprouvée.

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Revenir visiter un pays familier après plusieurs années d’éloignement ravive les impressions et renouvelle les paysages intérieurs – mais amène aussi à réviser quelques certitudes. Le retour inopiné au pays des langages documentaires qu’est pour moi la lecture passionnante de ce numéro spécial imprime en moi des sentiments mêlés. D’abord la conviction rassurante qu’ils restent bien vivants, en particulier les modèles des deux branches de la parabole qui les supporte, les classifications – un peu oubliées dans ce riche panorama – et les thésaurus. Même à l’ère d’Internet, les bibliothèques, les livres et les périodiques gardent une place éminente dans l’activité scientifique et technique, et l’accès aux sources pertinentes ne peut pas faire l’économie de ces médiateurs sémantiques. On aura besoin longtemps encore d’imaginer de nouveaux schémas classificatoires et de composer des thésaurus adaptés à de nouveaux secteurs spécifiques du savoir et du savoir-faire, même si l’interrogation de la toile mondiale occupe une part croissante de notre temps. D’autant plus que ces langages, étant eux-mêmes structurés logiquement, se sont informatisés sans la moindre difficulté. Je n’éprouve donc pas d’hésitation à confirmer les conclusions de mon livre de 2002 sur l’actualité des langages documentaires [1][1] Jacques Maniez. Actualité des langages documentaires :....

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En revanche l’effort de bilan auquel nous invite ce numéro m’a sensibilisé à une faiblesse qui ne tient pas aux outils eux-mêmes mais à l’enveloppe conceptuelle et terminologique dans laquelle on les a installés. En un demi-siècle de développement continu, les langages documentaires n’ont pas réussi à s’imposer comme un champ du savoir unanimement reconnu. Cette insuffisance mérite d’être explorée, et incite à s’interroger sur l’opportunité d’un nouveau concept et d’un nouveau terme mieux adaptés au monde de l’information numérique, comme le fait Bruno Menon à la fin de sa contribution. J’aimerais, si le lecteur en a la patience, m’attarder un peu sur ce sujet en me faisant pour un temps l’avocat du diable : et si les langages documentaires étaient une catégorie bâtarde, mal conçue et peu utile ?

Analyse critique de la catégorie « langages documentaires »

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Je ne connais ni la date de naissance exacte du terme langage documentaire, ni les raisons pour lesquelles il a été jugé utile de le mettre en circulation. Il est vraisemblable qu’il a été créé autour des années soixante, par l’un des comités officiels de terminologie scientifique mis en place après la guerre. En tout cas dès 1970 il est présent dans la Terminologie de la documentation[2][2] , Gernot Wersig, Ulrich Neveling. Terminology of documentation.... de l’Unesco (en cinq langues ; 1976) avec la définition suivante : « Langage artificiel utilisé par les systèmes documentaires à des fins d’indexation, de mémorisation et de recherche. »

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Tous ceux d’entre nous qui ont travaillé sur ces langages depuis cette date (ils sont nombreux, et je vous en épargne la liste) n’ont mis en cause ni leur contenu ni leur dénomination. La définition que je propose dans mon livre de 2002, si elle se veut plus précise, n’a rien de révolutionnaire : « Code sémantique de représentation des sujets, permettant à un système documentaire de repérer les documents par une formulation rigoureuse de leur contenu et aux utilisateurs d’ajuster leurs interrogations à ces formulations. » La notion est devenue classique dans le contexte francophone, elle s’est imposée en France dès les années soixante-dix avec le « Que sais-je » de Jacques Chaumier [3][3] Jacques Chaumier. Les techniques documentaires. Paris :... sur les techniques documentaires (1971), et elle constitue un chapitre indispensable de tout manuel ou de toute formation documentaire. Même Internet témoigne du large emploi du terme avec près de 50 000 références dans les pages francophones de Google.

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Il faut pourtant constater que cette catégorie dûment patentée n’a pas connu le même succès dans l’environnement anglophone. L’un des premiers livres consacrés exclusivement aux langages documentaires, celui de John Hutchins [4][4] W. John Hutchins. Languages of indexing and classification...., est intitulé Languages of indexing and classification. Et la revue internationale Knowledge Organization, dont nous reparlerons, ignore systématiquement cette catégorie, qu’elle remplace par les couples classifications and thesauri ou classing and indexing. Enfin le terme anglais correspondant de la terminologie de l’Unesco, documentary language, n’obtient chez Google que 724 réponses, alors que classification and indexing en obtient 55 000.

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Le sens de cette différence d’emploi semble clair : si les anglophones répugnent à utiliser ce terme de documentary language, c’est sans doute qu’ils jugent la notion peu opératoire et préfèrent en exprimer le contenu par la conjonction de ses deux composantes (classifications et lexiques contrôlés).

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Quand deux termes sont souvent coordonnés dans le discours parce qu’ils désignent des objets qui ont une fonction commune, leur couple crée l’amorce d’une nouvelle catégorie, mais celle-ci ne prend corps qu’à partir du moment où son identité est reconnue et scellée par l’attribution d’un nouveau terme. Après cinquante ans d’existence les langages documentaires ne sont devenus ni un concept majeur en science de l’information, ni un champ d’étude scientifique consensuel. On peut donc se demander ce qu’a apporté cette catégorie générique par rapport au simple couple des catégories de base.

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Sur le plateau positif de la balance, plusieurs apports sont incontestables. En soulignant l’unité fonctionnelle sous-jacente à deux méthodes divergentes d’accès aux documents, cette catégorie générale a unifié les théories de la bibliographie et de la documentation, et rapproché les formations de ces secteurs professionnels. Car dans les deux cas l’objectif est identique : trouver un mode de description globale et de classement des documents permettant à l’usager de sélectionner rapidement ceux qui répondent le mieux à ses besoins.

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Par ailleurs la recherche d’un modèle général de la recherche documentaire, propre à s’adapter à deux types d’organisation apparemment hétérogènes, a conduit à affiner les notions de classification et de classement, de sujet et de concept, de domaine et de facette, de langage de représentation. On s’est efforcé de dresser une typologie comparative de ces langages, en tenant compte des critères principaux : le mode de représentation des contenus (synthétique / analytique), le degré de contrôle des unités descriptives, la richesse des relations sémantiques.

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Le bilan de la catégorie au plan théorique n’est donc pas négatif. Mais le bénéfice pratique que les professionnels ont éventuellement tiré de cette notion générale est moins évident. Il est pour le moins étrange que les guides de confection des thésaurus à facettes ou les projets de dérivation de thésaurus à partir de la Classification décimale universelle proviennent de théoriciens anglophones qui n’utilisent pas la notion de langage documentaire.

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Mais le principal reproche qu’on peut adresser aux concepteurs de cette notion est à mon sens de l’avoir figée dès le départ par sa définition, qui la réduit aux langages artificiels. Si on voulait créer une catégorie générale des langages de représentation des contenus, il ne fallait pas en exclure les langues naturelles, qui sont de toute façon à l’origine et à l’arrivée de toutes les représentations. En résumé la catégorisation des langages documentaires n’a pu que contribuer à les enraciner dans les pratiques traditionnelles, et l’exclusion des langues naturelles a détourné l’informatique documentaire du traitement automatique des langues. Enfin on a trop utilisé l’opposition classificatoire / combinatoire, qui n’est pas vraiment pertinente. On aurait pu distinguer d’une part les codages artificiels, c’est-à-dire les classifications, qu’elles soient hiérarchiques et figées ou à facettes et combinatoires, d’autre part les langages quasi naturels ou naturels, ce qui aurait englobé l’ensemble des solutions actuelles.

Le terme était-il bien choisi ?

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On sait l’importance d’un terme quand il s’installe dans une discipline. Vous découvrirez peut-être comme moi dans les articles qui suivent une cohorte de néologismes, vocables accrocheurs dont Bruno Menon s’efforce de clarifier le flou terminologique, mais que les internautes semblent plébisciter. Plus sérieusement nous pouvons nous demander, un demi-siècle après sa naissance, si les composantes du syntagme langage documentaire ont été heureusement choisies. La référence au document a l’avantage d’ancrer le concept à une notion précise et connue de tous, celui de source individuelle de connaissances, dûment identifiée. Bien que le mot recherche ne soit pas intégré au syntagme, cette référence suggère assez clairement que les langages auxquels elle s’applique sont faits pour synthétiser le contenu global de chaque document en vue de faciliter leur sélection à l’intérieur d’une collection. Mais en contrepartie ils ne sont pas faits pour la recherche sur texte intégral. En bref documentaire marque l’ancrage à la génération 1945-1970, celle de la suprématie de la documentation imprimée. Certes la notion de document a pu évoluer jusqu’à celle de document électronique, mais avec l’ouragan du Web elle doit céder la place à un concept plus large.

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Si documentaire est un habit un peu trop court pour que les langages de représentation s’adaptent à toutes les nouvelles technologies de l’information, à l’inverse le mot langage est un habit un peu trop large. Il est vrai que ce n’est pas la partie originale du syntagme, puisque les anglophones utilisaient bien avant déjà les termes classification language et indexing language.

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Pour la petite histoire, il se trouve que les années soixante-dix ont été celles de l’impérialisme linguistique et plus spécifiquement du triomphalisme chomskyen. Le simple terme langage a convaincu quelques linguistes de cette école que les langages documentaires relevaient de leur domaine et qu’il fallait leur appliquer la nouvelle grille de lecture. Ces incursions savantes dans un domaine pratique n’ont pas toujours produit des résultats convaincants. On se rappelle que, dans le modèle chomskyen, la syntaxe occupe la place centrale. Il n’était pas très difficile de montrer que la fonction descriptive des langages d’indexation donne au contraire la priorité au lexique, dont la puissance sélective est beaucoup plus forte que celle des procédés syntaxiques complexes, par ailleurs difficiles à appliquer. Mais on n’avait pas encore reconnu la convergence privilégiée qui rapproche terminologie et documentation, et l’influence de l’air du temps a suscité des schémas savants de syntaxe documentaire, rapidement abandonnés.

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Dans le même temps, des documentalistes anglais chevronnés travaillaient à concevoir un langage intermédiaire universel (switching language) capable de convertir automatiquement toute formule d’indexation d’un langage dans un autre, à l’instar des langages pivots utilisés dans certains programmes de traduction automatique. Ce projet était lui aussi chimérique puisqu’il ne tenait pas compte de l’incompatibilité structurelle entre les langages synthétiques tels que la classification de Dewey et les langages analytiques combinatoires. Il était et reste en revanche viable à l’intérieur de chaque ensemble du même modèle.

Conclusion en forme d’autocritique

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Que conclure ? Il est facile de constater que la catégorie globale des langages documentaires, après cinquante ans de loyaux services, n’a pas réussi à s’imposer comme concept universel en science de l’information. Il est facile également de chercher après coup des explications historiques ou langagières à ce déficit de reconnaissance. Mais que valent ces analyses ? Dans un monde en perpétuelle mutation scientifique et technique émergent constamment de nouveaux concepts qui connaissent un moment d’engouement mais dont seule la durée permet d’apprécier la solidité. On peut rêver d’une conception moins rigide des langages documentaires, mais est-il certain que cette ouverture aurait évité le manque de convergence entre ces riches outils sémantiques et les nouvelles technologies de l’intelligence, dont l’article de Bruno Menon nous donne maint exemple ?

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Je ne suis sans doute pas le seul à maîtriser difficilement les tenants et les aboutissants des ontologies, des taxonomies et du web sémantique. Mais, à travers ce brouillard conceptuel qui a du mal à se dissiper, on devine assez bien l’existence de plusieurs logiques, de plusieurs modes de représentation du réel (ontologies). Peut-être avons-nous décrété un peu rapidement que notre appréhension du monde, dont nos langages documentaires résument les différentes voies d’accès, épuise toutes les possibilités de la logique. Si l’incompréhension apparente entre nos outils traditionnels et ceux de l’intelligence artificielle s’explique plus par une différence d’approche que par l’ignorance du passé, il faudra du temps pour forger des concepts unificateurs ou des systèmes d’harmonisation, ce qui semble être l’ambition du web sémantique.

Les KOS nous offrent-ils une solution de rechange ?

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Même si la catégorie des langages documentaires reste bien comprise et fréquemment utilisée dans nos bastions francophones, elle ne bénéficie pas du consensus des experts mondiaux – notamment anglo-américains – qui seul donne à un espace de connaissances le statut de champ scientifique reconnu. Tout semble donc inciter à rechercher un espace plus ouvert, qui engloberait le langage naturel, et qui serait désigné par un terme plus attractif. Bien que cette catégorie soit encore en gestation, et qu’aucun terme ne bénéficie jusqu‘ici d’un sceau officiel, l’expression système d’organisation des connaissances commence à faire sérieusement son chemin (plus d’un million de références sur Google pour knowledge organization systems ou pour le sigle KOS). On trouvera chez Bruno Menon un extrait intéressant d’un article américain, qui fait remonter à 1998 l’origine de cette expression.

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En fait une expression voisine (organization of knowledge) avait été choisie dès 1929 par Henry Evelyn Bliss [5][5] Henry E. Bliss. The organization of knowledge and the.... Il n’est pas indifférent que la formule provienne du fondateur de la dernière classification encyclopédique du XXe siècle, ni qu’elle ait été choisie en rapport direct avec son projet. Le vocable knowledge, au sens de choses connues ou connaissables, sonne plus concret que information ; il n’est d’ailleurs pas très éloigné par le sens de document, qui signifie étymologiquement source de savoir. Quant au nom verbal organisation – commun au français et à l’anglais –, il souligne mieux que langage le point commun essentiel des différents langages documentaires : la mise en ordre des connaissances véhiculées par les documents, condition préalable à leur exploitation. Si nous ajoutons que, sous sa forme anglaise ramassée knowledge organization, la locution se prête aisément à la siglaison, cela fait beaucoup de qualités…

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Il n’est pas donc étonnant que, dès 1989, quand Ingetraut Dahlberg a mis en route une société savante spécialisée en science de l’information, elle ait choisi le sigle ISKO (International Society for Knowledge Organization), et que la revue qui en dépend se nomme elle aussi Knowledge Organization. Le sigle KO est ainsi devenu le pivot des activités de cette association. Il s’impose sans difficulté dans les thèmes de congrès (« KO and human interface », « KO and change », « Structures and relations in KO », etc.). Mais ces commodités ont aussi leur revers. Si la formule organisation des connaissances est applicable à des technologies nouvelles comme à nos catégories traditionnelles, c’est à la faveur de son flou conceptuel qui en fait un outil de communication pratique mais peu opératoire.

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Dans un article récent, Ingetraut Dahlberg [6][6] Ingetraut Dahlberg. « Knowledge Organization : a new... se demande si l’organisation des connaissances est devenue un nouveau champ scientifique à part entière, et penche pour une réponse affirmative. Cette vision des choses est sans doute un peu optimiste. La valeur de cette notion nous paraît plutôt celle d’un concept carrefour, à l’intersection de plusieurs disciplines : philosophie, logique, linguistique, informatique, économie, sciences cognitives, science de l’information. De ce fait elle peut être revendiquée par plusieurs d’entre elles dans des emplois particuliers, et l’identité des formules risque d’être trompeuse.

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C’est ainsi que, depuis une quinzaine d’années, en informatique des réseaux, se sont développés les KOS (knowledge oganization systems), dont on trouvera une définition chez Bruno Menon et dont la contribution de Michèle Lénart nous donne un exemple éclairant. On ne peut qu’être frappé par la ressemblance de ce modèle avec celui de nos langages documentaires, mais il est assujetti par son environnement physique et logique à des contraintes formelles qui empêchent de le considérer comme une catégorie générique.

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Il paraît difficile actuellement de trouver une définition commune des KOS qui convienne à la fois aux spécialistes du web sémantique et aux documentalistes. À défaut, des experts reconnus de la LIS (library and information science) se sont employés à en préciser le contenu dans le cadre de cette discipline.

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Birger Hjørland [7][7] Birger Hjørland « Fundamentals of knowledge organization »...., professeur à l’école des bibliothécaires de Copenhague, propose de distinguer les processus d’organisation (KOP) et les systèmes d’organisation (KOS).

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Une définition, celle de James Anderson [8][8] James D. Anderson. « Organization of knowledge ». In :..., se réduit à une liste de processus : « Description des documents, de leur contenu et de leur objectif, et organisation de ces descriptions, propres à les rendre accessibles aux personnes intéressées. L’organisation des connaissances englobe […] l’indexation, la condensation, le catalogage, la classification, la gestion des documents, la bibliographie, la création de bases de données textuelles ou bibliographiques. »

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En revanche celle de Gail Hodge [9][9] Gail Hodge. Systems of knowledge organization for digital... privilégie les systèmes : les listes de termes (glossaires, dictionnaires, atlas) ; les outils classificatoires (classifications, taxonomies, vedettes matières) ; les listes de relations (concepts, réseaux sémantiques, ontologies). Cette définition correspond effectivement à la notion étendue des langages documentaires que nous appelions de nos vœux, puisqu’elle englobe les ontologies et les taxonomies. Mais elle n’aura de valeur pratique que quand elle fera l’objet d’un consensus de la part des informaticiens. Car aucune méthodologie, ni notamment l’adjonction des ontologies et des taxonomies (non définies), ne justifie le choix des termes de cette liste.

Langages documentaires, KOS, ou un autre vocable encore ?

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Décidément il reste encore bien du chemin à tracer si on tient à substituer aux langages documentaires une catégorie d’outils d’ajustage sémantique commune à la documentation traditionnelle et aux modèles de la Toile. Puisque la pratique participative est devenue un mode d’indexation, pourquoi ne pas l’étendre à la dénomination : « langages documentaires, KOS, ou un autre vocable ? » Les internautes de l’ADBS constitueraient un terrain d’élection, au double sens du terme !

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En attendant, un ultime parcours des textes de cette livraison me signale que l’expression langage documentaire (singulier et pluriel confondus) apparaît cinquante fois dans la première contribution, mais seulement onze fois dans l’ensemble des autres articles où les auteurs préfèrent souvent langage contrôlé. Faut-il en déduire que l’expression perd du terrain jusque dans le carré des fidèles ? Les sages rappelleront plutôt qu’on peut traiter pertinemment d’un sujet sans le nommer explicitement, et que mes arguties terminologiques occultent le problème essentiel : oui ou non, les langages documentaires sont-ils devenus obsolètes ? Ils auront raison.

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Allons ! Il est temps de passer aux choses sérieuses !

Notes

[1]

Jacques Maniez. Actualité des langages documentaires : les fondements théoriques de la recherche d’information. Paris : ADBS Éditions, 2002

[2]

, Gernot Wersig, Ulrich Neveling. Terminology of documentation. Paris : Presses de l’Unesco, 1976

[3]

Jacques Chaumier. Les techniques documentaires. Paris : Presses universitaires de France, 1971. (Que sais-je ?)

[4]

W. John Hutchins. Languages of indexing and classification. A linguistic study of structures and functions. London : Peter Peregrinus, 1975

[5]

Henry E. Bliss. The organization of knowledge and the system of the sciences. New York : Henry Holt and Co, 1929

[6]

Ingetraut Dahlberg. « Knowledge Organization : a new science ? » Knowledge Organization, 2006, vol. 33, n° 1, p. 11-19

[7]

Birger Hjørland « Fundamentals of knowledge organization ». Knowledge Organization, 2003, vol. 30, n° 2, p. 87-111

[8]

James D. Anderson. « Organization of knowledge ». In : John Feather & Paul Sturges (eds.), International encyclopedia of information and library science. London & New York : Routledge, 1996. P. 336-353

[9]

Gail Hodge. Systems of knowledge organization for digital libraries: beyond traditional authority files. Washington (DC) : Council on library and information resources, 2000

Plan de l'article

  1. Analyse critique de la catégorie « langages documentaires »
  2. Le terme était-il bien choisi ?
  3. Conclusion en forme d’autocritique
  4. Les KOS nous offrent-ils une solution de rechange ?
  5. Langages documentaires, KOS, ou un autre vocable encore ?

Pour citer cet article

Maniez Jacques, « Rupture ou continuité ? », Documentaliste-Sciences de l'Information, 1/2007 (Vol. 44), p. 12-16.

URL : http://www.cairn.info/revue-documentaliste-sciences-de-l-information-2007-1-page-12.htm
DOI : 10.3917/docsi.441.0012


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