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Documentaliste-Sciences de l'Information

2007/2 (Vol. 44)

  • Pages : 56
  • DOI : 10.3917/docsi.442.0138
  • Éditeur : A.D.B.S.


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CETTE ETUDE EST LE TEXTE DEVELOPPE et complété d’une communication [1]  Le fichier informatique de la présentation visuelle... [1] présentée le 16 novembre 2006, à l’occasion de la journée d’étude « Abonnements et abonnements électroniques : état des lieux et bonnes pratiques », organisée conjointement par l’ADBS, l’ADBU, la FNPS, le GFII, le SNIEL, le RNDH et le GIP Ascodocpsy, et dont un compte rendu est proposé dans ce numéro [2]  Voir pages 130-137. Voir aussi les sites des associations... [2] . Le fil conducteur de cette journée était la gestion des relations commerciales entre les créateurs, les fournisseurs et les acheteurs et utilisateurs d’information, essentiellement les centres de documentation des entreprises et des administrations. Le thème de notre intervention constituait ainsi une ouverture non seulement vers le monde des bibliothèques mais également vers les réalités non françaises.

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Afin de traiter le mieux possible ce sujet vaste et complexe, nous avions choisi de nous concentrer sur le domaine de l’enseignement supérieur et de la recherche, et n’avions pas traité de la place des ressources électroniques dans les bibliothèques publiques. Dans les pages qui suivent, l’expression « ressources électroniques » désignera des objets scientifiques (bases de données, revues et livres électroniques scientifiques) ; elle ne désignera ni la presse quotidienne sous forme électronique, ni les ressources électroniques « à vocation culturelle », comme les ouvrages ou images numérisées n’ayant pas de fond scientifique.

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De même, une démarche problématisée nous a semblé nécessaire. Depuis leur apparition, les ressources électroniques ont amené les bibliothèques à développer de nouveaux outils afin de permettre à leurs publics d’y accéder, mais également à collaborer davantage entre elles. Aujourd’hui, la question des ressources électroniques dépasse le simple cadre des bibliothèques : elle interroge directement les politiques nationales de recherche et, par voie de fait, les marchés de la diffusion de la production scientifique. Notre propos tentera d’éclairer cette évolution, à partir d’exemples choisis hors de France.

1 - L’accès aux ressources électroniques : panorama des outils

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Pour une bibliothèque, une ressource électronique est, comme toute ressource documentaire, un support d’information auquel ses lecteurs doivent accéder dans les meilleures conditions possibles. Le fait que les fichiers informatiques de ces ressources soient stockés sur les serveurs des fournisseurs (éditeurs et autres prestataires) ou sur ceux des bibliothèques a ici des conséquences d’ordre technologique sur les outils mis en place par les bibliothèques pour y donner accès. Cela ne semble cependant pas avoir d’incidence fondamentale sur les choix stratégiques de ces dernières, comme l’indique un rapide panorama des différents types d’outils rencontrés dans les bibliothèques européennes.

Les portails documentaires institutionnels et collectifs

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La solution la plus courante est celle du portail, institutionnel ou collectif, par lequel sont rendues accessibles les ressources électroniques acquises par une bibliothèque (individuellement ou collectivement). Aujourd’hui, la quasi-totalité des bibliothèques européennes est informatisée et dispose d’un portail institutionnel où, comme toutes les autres ressources documentaires, ces ressources électroniques sont accessibles soit par le catalogue général de la bibliothèque, soit par des sous-catalogues spécifiques. Il n’est sans doute pas nécessaire de développer plus longuement ce point.

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En parallèle existent dans certains pays des outils collectifs créés et maintenus par des groupements ou des associations de bibliothèques. Ainsi, les réseaux mis en place dans les années 60-70 afin de mutualiser les tâches de catalogage ont pu élargir leurs missions, et bâtir leurs propres portails documentaires à partir desquels les lecteurs ont accès à l’ensemble des ressources, y compris électroniques, des bibliothèques du réseau. C’est le cas, par exemple, du Gemeinsamer Bibliotheksverbund [*]  Les adresses de tous les services électroniques, portails,... [*] (GBV) en Allemagne du Nord.

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Une autre possibilité est celle de portails documentaires réalisés par les consortiums de bibliothèques eux-mêmes, pour donner accès aux ressources dont elles ont négocié en commun l’acquisition. On peut en citer deux exemples : celui du consortium britannique NoWAL [*]  Les adresses de tous les services électroniques, portails,... [*] (Northwest Academic Libraries Consortium), qui regroupe des bibliothèques universitaires de la région de Manchester, et le consortium russe Neicon [*]  Les adresses de tous les services électroniques, portails,... [*] , auquel participent cent dix institutions de tout le pays et qui bénéficie de financements du ministère de l’Enseignement supérieur et de l’Institut russe de l’information scientifique et technique.

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Si NoWAL et Neicon ne sont pas des portails à vocation nationale, la Finlande dispose, avec la National Electronic Library, d’un point d’accès national aux banques de données et revues électroniques achetées par le consortium national FinELib [*]  Les adresses de tous les services électroniques, portails,... [*] . Il en va de même pour l’Islande, avec le portail Hvar [*]  Les adresses de tous les services électroniques, portails,... [*] du consortium national pour les abonnements électroniques, qui donne accès à 7.500 revues en texte intégral et à plus d’une trentaine de bases de données. Il faut noter que le public potentiel de Hvar est l’ensemble de la population islandaise, les licences ayant été spécifiquement négociées en ce sens avec les fournisseurs.

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À côté de ces portails existent également des catalogues collectifs nationaux dédiés aux ressources électroniques. Ainsi, le catalogue britannique SUNCAT [*]  Les adresses de tous les services électroniques, portails,... [*] donne accès aux collections de périodiques (imprimés et électroniques) de plus de cinquante bibliothèques. En Allemagne, l’Elektronische Zeitschriftenbibliothek [*]  Les adresses de tous les services électroniques, portails,... [*] (EZB) ou « bibliothèque électronique de revues », élaborée sur financement de la Deutsche Forschungsgemeinschaft [*]  Les adresses de tous les services électroniques, portails,... [*] (DFG – Fondation allemande pour la recherche), est le point d’entrée national aux collections de revues numériques, qui tient compte des droits d’accès négociés par chacun des établissements participants. Le pendant de l’EZB pour les bases de données est le portail DBIS [*]  Les adresses de tous les services électroniques, portails,... [*] (Datenbank Infosystem), auquel participent 112 bibliothèques allemandes partenaires et qui, comme l’EZB, est maintenu par la bibliothèque de l’Université de Regensburg.

Des modalités d’accès liées à des politiques documentaires nationales ?

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Nous nous sommes ensuite interrogé sur l’existence éventuelle d’outils disciplinaires et non généralistes, comme ceux présentés ci-dessus, qui seraient liés à des politiques de coordination documentaire nationale. Le premier élément à déterminer ici était de savoir dans quels pays européens il existe une forme de coopération documentaire nationale, analogue au système des CADIST [3]  Sur les CADIST, voir le site de SDBIS : www. sup. adc.... [3] en France. En réalité, ce cas de figure semble très rare. Nous n’avons trouvé d’exemples qu’en Suède, aux Pays-Bas pour le domaine des sciences humaines et sociales, et surtout en Allemagne.

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En Suède existe le système BIBSAM [*]  Les adresses de tous les services électroniques, portails,... [*] , piloté par le Département de la coordination et du développement national de la bibliothèque royale. BIBSAM fonctionne sur un réseau de huit National Expert Libraries, qui sont les principales bibliothèques universitaires du pays, suivant une logique disciplinaire. BIBSAM ne dispose pas de portail internet spécifique ; l’accès aux ressources est donné via les portails institutionnels des huit bibliothèques du réseau.

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L’exemple allemand est le plus instructif, le plus ancien mais aussi le plus remarquable. Depuis 1949 la DFG finance le programme des Sondersammelgebietsbibliotheken (SSG), littéralement « bibliothèques aux domaines d’acquisition spécialisés ». La mission historique de ces SSG est d’acquérir de la littérature dans leurs domaines disciplinaires de compétence et d’alimenter le réseau national via le prêt entre bibliothèques. Depuis quelques années, une nouvelle mission leur a été confiée, celle d’élaborer des portails thématiques, nommés Virtuelle Fachbibliotheken (ViFas), littéralement « bibliothèques virtuelles spécialisées ». On en compte à l’heure actuelle environ trente-cinq : cependant, ces portails fédérateurs permettent uniquement d’interroger d’autres portails ; ils ne proposent donc pas eux-mêmes d’accès direct à des ressources documentaires. L’ensemble des ViFas est interrogeable via un méta-portail fédérateur, dénommé Vascoda [*]  Les adresses de tous les services électroniques, portails,... [*] .

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Malgré ces exemples, l’existence au niveau national d’une véritable politique de coordination documentaire reste l’exception. Il semblerait donc que le développement des ressources électroniques n’ait généralement pas contribué à l’émergence d’une forme de coordination scientifique entre les bibliothèques d’un même pays, ni au moment de l’acquisition, ni au moment de la définition des modes d’accès à ces ressources.

Les bibliothèques numériques scientifiques

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Au lieu d’une solution fédératrice que cette coordination documentaire et scientifique aurait entraîné, une solution centralisatrice semble à l’inverse avoir été privilégiée dans un certain nombre de pays. En effet, on constate ces dernières années l’apparition de portails documentaires nationaux dénommés « bibliothèques nationales numériques ». En Russie, le ministère de l’Enseignement supérieur, en collaboration avec la Fondation russe pour la recherche, le Comité national pour les ressources scientifiques russes et le consortium Neicon [*]  Les adresses de tous les services électroniques, portails,... [*] déjà cité, a ouvert une bibliothèque numérique scientifique nationale, dénommée e-Library [*]  Les adresses de tous les services électroniques, portails,... [*] . L’exemple le plus connu de bibliothèque nationale numérique vient cependant du Danemark, où la bibliothèque royale est responsable depuis plusieurs années de l’Electronic Research Library [*]  Les adresses de tous les services électroniques, portails,... [*] (DEFF), souvent citée en modèle au niveau international. On retrouve des bibliothèques numériques nationales pour la recherche, ou leur équivalent, en Irlande, en Finlande, en Lituanie…

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À l’heure où il est beaucoup question de la bibliothèque numérique européenne, il est nécessaire de s’interroger sur la place qu’y occuperont les ressources électroniques scientifiques. En réalité, parallèlement au projet de BNUE – désormais dénommée Europeana – mené par la Bibliothèque nationale de France, la Commission européenne soutient le développement de The European Library [*]  Les adresses de tous les services électroniques, portails,... [*] (TEL), portail fédérateur des bibliothèques nationales européennes : c’est TEL qui, autant que l’on puisse en juger de l’extérieur, constitue pour la Commission la vraie bibliothèque numérique européenne. TEL permet d’interroger les catalogues nationaux, ainsi que, essentiellement, les contenus numérisés par les bibliothèques nationales, dont ceux de la BnF. De fait, TEL ne prend pas en compte les initiatives et ressources numériques des établissements d’enseignement supérieur et de recherche. Si la stratégie « i2010 : Bibliothèques numériques [*]  Les adresses de tous les services électroniques, portails,... [*]  » de la Commission européenne [4]  http:// europa. eu. int/ information_society/ activities/... [4] comporte à la fois une dimension culturelle et une dimension scientifique, seule la première, annoncée fin 2005, s’incarne à notre sens dans le portail TEL. Quant à la dimension scientifique, pour laquelle une annonce officielle était prévue fin 2006, la communication que la Commission européenne a effectuée à l’occasion de la conférence sur le marché des publications scientifiques à Bruxelles les 15 et 16 février 2007 [5]  « La publication scientifique dans l’espace européen... [5] , n’a pas à notre connaissance initié le développement d’un portail européen exclusivement dédié aux contenus scientifiques.

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Nous dirigeons-nous donc aujourd’hui vers des bibliothèques nationales numériques pour la recherche, sur le modèle danois ? En Angleterre, un rapport du Research Support Libraries Group (RSLG) préconisait en 2003 la création d’une telle bibliothèque nationale numérique pour la recherche [4]. En Finlande, FinELib [*]  Les adresses de tous les services électroniques, portails,... [*] n’est pas seulement le nom du consortium national : c’est également celui de la bibliothèque numérique nationale pour la recherche, qui est un service de la bibliothèque nationale. Un tel processus poserait naturellement la question de l’articulation entre les missions nationales d’une telle bibliothèque nationale pour la recherche et la visibilité des universités et institutions de recherche.

2 - L’acquisition et la préservation des ressources électroniques

L’acquisition

Les consortiums

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Avec leur émergence dans les années quatre-vingt-dix, puis leur place constamment grandissante dans les politiques documentaires des établissements d’enseignement supérieur, le poids budgétaire que représentent les ressources électroniques pour les bibliothèques est rapidement devenu un problème majeur. Afin de pouvoir négocier les tarifs avec les fournisseurs de ces ressources, les bibliothèques, dans la plupart des pays d’Europe, se sont constituées en consortiums. D’après une estimation issue des listes maintenues par l’ICOLC [*]  Les adresses de tous les services électroniques, portails,... [*] (International Coalition of Library Consortia) et eIFL [*]  Les adresses de tous les services électroniques, portails,... [*] (Electronic Information for Libraries), il en existe aujourd’hui entre 60 et 80 en Europe.

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Plusieurs études ont ces dernières années essayé de définir des typologies de consortiums. Ainsi par exemple, une analyse conduite en 2002 [5] a distingué un type national centralisé (dans les pays nordiques, comme FinELib [*]  Les adresses de tous les services électroniques, portails,... [*] en Finlande), un type national décentralisé (comme en Belgique, qui dispose de consortiums francophone et flamand) et un type régional (comme en Espagne, où coexistent les consortiums des bibliothèques de recherche de Catalogne, de Galice, de Madrid, etc.). Ces différents types de consortiums coexistent parfois dans le même pays : ainsi au Royaume-Uni où le JISC [*]  Les adresses de tous les services électroniques, portails,... [*] (Joint Information Systems Committee), aux missions nationales, côtoie des consortiums régionaux comme le NoWAL [*]  Les adresses de tous les services électroniques, portails,... [*] , déjà cité. Cette typologie fondée sur la dimension géographique n’est que le résultat d’une analyse parmi d’autres, et d’autres études (en Inde par exemple) ont pu parvenir à des typologies différentes (suivant les missions, les disciplines, l’organisation, etc.).

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Il existe également des structures transnationales, qui n’ont pas de missions de négociation à proprement parler, mais sont davantage des lieux d’échanges, de rencontres entre consortiums de différents pays. C’est le cas de GASCO [*]  Les adresses de tous les services électroniques, portails,... [*] , forum de discussion entre les consortiums d’Allemagne, d’Autriche et de Suisse alémanique ; de la coalition internationale des consortiums de bibliothèques ICOLC [*]  Les adresses de tous les services électroniques, portails,... [*] , qui organise des colloques annuels en Amérique du Nord et en Europe ; ou encore de l’organisation internationale eIFL [*]  Les adresses de tous les services électroniques, portails,... [*] .

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Fondée en 1999, « eIFL.net est une fondation indépendante visant à mener, négocier, soutenir et défendre la large mise a disposition de ressources électroniques par les utilisateurs au sein des bibliothèques dans les pays en transition ainsi que dans les pays en voie de développement. Son principal objectif est de négocier des abonnements abordables sur une base consortiale multinationale, tout en œuvrant pour améliorer l’émergence de consortiums nationaux de bibliothèques dans les pays membres ». Vingt pays européens [6]  L’Albanie, l’Arménie, l’Azerbaïdjan, la Biélorussie,... [6] sont aujourd’hui concernés par l’action d’eIFL. Il existe désormais des consortiums de bibliothèques dans tous ces pays, qui peuvent donc donner à leurs chercheurs et étudiants accès aux mêmes ressources que dans les pays d’Europe de l’Ouest.

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L’évolution des consortiums depuis leur apparition a-t-elle changé leurs missions ? Fondamentalement, la raison d’être de ces structures – faire poids dans les négociations – n’a pas été modifiée. Elles se sont cependant consolidées, et ont progressivement évolué en un véritable lieu d’échanges de compétences et d’expertise : compétences en matière de négociation, d’expertise juridique sur les licences, scientifique et disciplinaire sur les contenus, etc., mais aussi en un lieu de coordination politique, par exemple sur le développement des collections, l’acquisition des archives ou la conservation partagée.

Les agences nationales

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On retrouve cette évolution dans certains pays sous la forme d’une intervention de plus en plus grande des pouvoirs publics dans la négociation de l’achat des ressources électroniques pour l’enseignement supérieur et la recherche, cette question étant devenue véritablement stratégique depuis quelques années. En Allemagne, la DFG [*]  Les adresses de tous les services électroniques, portails,... [*] dispose depuis 2004, dans le cadre du programme national de coordination documentaire (SSG), d’une mission de financement de licences nationales pour l’acquisition de ressources électroniques. La DFG finance ainsi six bibliothèques d’importance nationale, afin que celles-ci négocient ces licences pour l’Allemagne : les institutions d’enseignement supérieur et de recherche, naturellement, mais aussi l’ensemble de la population allemande. Ainsi, en août 2005, 21,5 millions d’euros ont été consacrés à l’achat de licences nationales, notamment pour les archives des revues électroniques des Oxford University Press, d’Elsevier, de Springer, des archives de la Société américaine de chimie, etc., ainsi que pour des banques de données de revues scientifiques chinoises et ouvrages chinois numérisés.

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Au Royaume-Uni, le JISC, organisme subventionné par les organismes de financement de l’enseignement supérieur en Angleterre, Pays de Galles et Écosse, a une mission de négociation pour l’achat de ressources électroniques à destination des institutions d’enseignement supérieur et de recherche au Royaume-Uni, via son département JISC Collections [*]  Les adresses de tous les services électroniques, portails,... [*] . Celui-ci mène notamment le programme NESLI2 [*]  Les adresses de tous les services électroniques, portails,... [*] (National e-Journals Initiative) qui concerne les revues électroniques, et dans le cadre duquel a été élaborée une licence type pour toutes les revues acquises par son intermédiaire. Il dispose également de groupes de travail pour les livres électroniques, pour les images, pour le multimedia, pour les documents pédagogiques. Un des objectifs de JISC Collections est d’établir une collection building strategy, c’est-à-dire une « stratégie de constitution de collection », qui traduit la volonté de se doter d’une véritable politique de coordination documentaire au niveau national [7]  www. jisc-collections. ac. uk/ about_collections/ coll_strat.... [7] .

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Il faut noter que la négociation de l’acquisition de ressources électroniques pour l’enseignement supérieur et la recherche n’est pas la seule mission de JISC. Celui-ci finance également des programmes liés à la numérisation, à la préservation des ressources électroniques et à l’archivage des données numériques, au développement de répertoires institutionnels, de structures d’enseignement à distance, et il est responsable du maintien du réseau informatique de l’enseignement supérieur britannique (JANET [*]  Les adresses de tous les services électroniques, portails,... [*] ).

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L’action du JISC est complétée depuis 2005 par celle du Research Information Network [*]  Les adresses de tous les services électroniques, portails,... [*] . Fondé à la suite des conclusions du rapport RSLG de 2003 cité précédemment [4], le RIN a pour mission de mettre en place une infrastructure nationale pour la provision d’informations pour la recherche. Il établit des stratégies nationales pour la documentation et l’information pour l’enseignement supérieur et la recherche, fait du lobbying auprès des gouvernements britanniques en matière d’accès aux résultats de la recherche publique, et mène certains projets de coordination comme, par exemple, celui d’un établissement chargé de la conservation partagée des collections documentaires des universités britanniques. De manière significative, les trois bibliothèques nationales d’Angleterre, d’Écosse et du Pays de Galle siègent au sein du RIN.

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Une structure comparable à JISC existe également aux Pays-Bas. SURF [*]  Les adresses de tous les services électroniques, portails,... [*] est une fondation créée en 1987 pour développer l’infrastructure informatique du réseau des établissements d’enseignement supérieur et de recherche aux Pays-Bas. Par l’intermédiaire de son service Surfdiesnsten [*]  Les adresses de tous les services électroniques, portails,... [*] , elle négocie l’achat de licences pour des logiciels informatiques mais aussi pour les ressources électroniques.

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Depuis peu, ces diverses agences coopèrent : l’allemande DFG, le néerlandais SURF, le britannique JISC et la danoise DEFF mènent ensemble un programme nommé Knowledge Exchange [*]  Les adresses de tous les services électroniques, portails,... [*] où, comme son nom l’indique, elles échangent informations, réflexions et expertise sur divers sujets tels que les licences d’acquisition de ressources électroniques, les répertoires institutionnels, la conservation des données numériques, le droit d’auteur et la propriété intellectuelle. Elles réfléchissent notamment à l’établissement de modèles de licences et de contrats entre auteurs et éditeurs. Fonctionnant depuis quelques mois, ce petit groupe souhaite s’ouvrir, à moyen terme, à d’autres partenaires européens…

La préservation des ressources et des données

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L’une des questions brûlantes à l’heure actuelle, pour toutes ces structures comme pour les bibliothèques elles-mêmes, est celle de la préservation des ressources et des données. Il faut distinguer ici deux dimensions : l’archivage des ressources électroniques et la préservation des données numériques.

L’archivage des ressources électroniques

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La conservation des ressources documentaires est l’une des missions essentielles des bibliothèques. Une étude américaine publiée en septembre 2006 [2] compare douze projets internationaux d’archivage de ressources électroniques. Commanditée par le Council on Libraries and Information Resources [8]  Organisation indépendante sans but lucratif financée... [8] , elle montre que la conservation des ressources électroniques est un élément extrêmement important pour les bibliothèques, et que celles-ci sont très attentives à la manière dont les éditeurs prévoient d’assurer la pérennité de l’accès aux archives de leurs ressources. Cette étude mentionne notamment trois types de solutions.

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Le premier consiste en une négociation directe entre les bibliothèques et les éditeurs. Le précurseur a ici été la Bibliothèque royale des Pays-Bas, qui a conçu dès 1996 un entrepôt – nommé e-Depot [*]  Les adresses de tous les services électroniques, portails,... [*] – pour archiver les ressources électroniques néerlandaises. Aujourd’hui, et notamment devant la difficulté de définir la « nationalité » d’une ressource électronique, la Bibliothèque royale a signé des accords avec neuf importants éditeurs scientifiques [9]  Elsevier en 2002, Kluwer en 2003, puis Biomed Central,... [9] pour assurer la préservation de leurs archives. Au Royaume-Uni, la British Library a récemment adopté la même solution en créant, en partenariat avec d’autres bibliothèques de recherche, le UK PubMed Central [*]  Les adresses de tous les services électroniques, portails,... [*] , pour la préservation des archives des revues médicales.

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Le deuxième type de solution correspond au programme LOCKSS [*]  Les adresses de tous les services électroniques, portails,... [*] , pour « Lots of Copies Keep Stuff Safe », que l’on pourrait traduire par « de nombreuses copies permettent de conserver les ressources en toute sécurité ». Lancé aux États-Unis, il repose sur l’idée que plus une même ressource sera conservée en de nombreux exemplaires par diverses institutions, plus sa préservation sera garantie. Le programme LOCKSS se traduit ainsi par la réalisation d’outils informatiques destinés à être adaptés par les institutions partenaires afin de les aider à préserver les ressources pour lesquelles elles ont acquis des licences. On compte actuellement cinquante bibliothèques partenaires en Europe, dont vingt-neuf au Royaume-Uni. Dans ce pays a même été lancé un programme complémentaire nommé LOCKSS UK [*]  Les adresses de tous les services électroniques, portails,... [*] , piloté par JISC, et destiné à coordonner les tâches de préservation des ressources entre les différentes institutions d’enseignement supérieur britanniques.

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Le troisième et dernier type de solution correspond au programme américain Portico [*]  Les adresses de tous les services électroniques, portails,... [*] . Initié conjointement par la bibliothèque du Congrès, la fondation Andrew Mellon et JSTOR [*]  Les adresses de tous les services électroniques, portails,... [*] , ce programme s’adresse aux éditeurs et aux bibliothèques à qui il propose, moyennant finances, d’assurer l’archivage de leurs ressources électroniques tout en y garantissant un accès à long terme. Portico est relativement récent, mais il semble avoir déjà été adopté par de nombreuses bibliothèques en Grèce, ainsi que quelques-unes au Royaume-Uni.

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La question de l’archivage des ressources électroniques possède une dimension éditoriale certaine : les archives sont-elles un service des éditeurs, pour lequel ceux-ci apportent une plus-value réelle qu’ils sont fondés à facturer aux établissements ou, à l’inverse, l’accès aux archives est-il un droit pour les bibliothèques qui ont acquis la ressource électronique « courante » ? En réalité, la distinction doit être faite entre l’achat de la ressource à proprement parler et l’achat du droit d’accès à la ressource. Lorsqu’une bibliothèque négocie une licence, elle peut négocier soit l’acquisition de la ressource, soit l’accès à la ressource, qu’elle peut perdre lorsque la licence vient à expirer ou n’est pas reconduite (c’est la notion de trigger events, ou événements venant mettre un terme au droit d’accès à la ressource).

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En parallèle surgit le concept de dépôt légal, la plupart des pays européens s’étant dotés, ou étant en voie de le faire, d’une législation sur le dépôt légal des ressources électroniques. Le rôle central des bibliothèques nationales est ici posé car l’archivage et la préservation à long terme des documents sont bien les missions principales des bibliothèques nationales. Se pose ainsi la problématique des fins de l’archivage, à savoir l’opposition entre l’archivage pour la seule préservation des ressources, sans communication de celles-ci (dark archives), et l’archivage pour des fins de préservation et de communication (light archives). Cette problématique est au cœur des réflexions actuelles des bibliothèques européennes comme de celles des éditeurs. Le sort fait aux archives électroniques devient un élément de plus en plus crucial dans les processus de négociation entre éditeurs et consortiums de bibliothèques ou agences nationales de négociation.

La préservation des données numériques

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La seconde dimension est celle de la préservation des données numériques. Les aspects technologiques sont ici centraux, car il s’agit d’empêcher la perte de données qui, par voie de fait, entraînerait la disparition de l’information. Les questions de l’évolution des supports de lecture de l’information numérique, ainsi que des dispositifs de DRM, sont au cœur de cette problématique. Un certain nombre de pays ont ainsi lancé des programmes nationaux touchant à la préservation des données numériques, que l’on peut désigner également sous le concept d’archivage pérenne. Une récente monographie publiée par l’IFLA fait le point sur les pratiques d’archivage des bibliothèques nationales de quinze pays [6]. Les exemples suisse, allemand et britannique sont intéressants à mentionner.

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Lancé en 2001, le programme suisse e-Helvetica [*]  Les adresses de tous les services électroniques, portails,... [*] , a pour but « de créer les conditions permettant de collecter, d’inventorier, de mettre à disposition et de conserver à long terme les Helvetica sous forme électronique et de développer un système d’archivage pour les publications électroniques ». e-Helvetica repose essentiellement sur la bibliothèque nationale, et a une double dimension : « La sauvegarde de l’information en tant que telle, d’une part ; [celle d]es supports de données et [de] l’environnement informatique, de l’autre [10]  www. nb. admin. ch/ slb/ slb_professionnel/ projektarbeit/... [10] . » Prévu pour s’achever en 2008, le programme e-Helvetica s’appuie sur les expériences menées dans les autres pays sur cette question, et en premier lieu en Allemagne.

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L’exemple allemand se décompose en deux projets distincts et complémentaires, Nestor [*]  Les adresses de tous les services électroniques, portails,... [*] et Kopal [*]  Les adresses de tous les services électroniques, portails,... [*] , financés tous les deux par la Deutsche Forschungsgemeinschaft [*]  Les adresses de tous les services électroniques, portails,... [*] (DFG). Nestor est un programme d’échanges de compétences et d’expertises dans le domaine de l’archivage pérenne ; il organise des conférences et fait paraître des publications. Kopal assure en parallèle des développements technologiques, et est chargé de la mise en place d’un centre d’hébergement et d’archivage pérenne des données numériques.

Bibliothèques électroniques, portails, catalogues et organismes cités

BIBSAM – Royal Library’s Department for National Coordination and Development (Suède) : www. kb. se/ bibsam/

CASPAR – Cultural, Artistic and Scientific knowledge for Preservation, Access and Retrieval (Europe) : www. casparpreserves. eu/

DBIS - Datenbank Infosystem (Allemagne) : www. bibliothek. uni-regensburg. de/ dbinfo/

DCC - Digital Curation Centre (Royaume-Uni) : www. dcc. ac. uk/

DEFF - Denmark’s Electronic Research Library : www. deff. dk/ default. aspx? lang= english

DFG - Deutsche Forschungsgemeinschaft : www. dfg. de

Digital Preservation Europe : www. digitalpreservationeurope. eu/

Digizeitschriften (Allemagne) : www. digizeitschriften. de/

e-Depot (Pays-Bas) : www. kb. nl/ dnp/ e-depot/ dm/ uitgevers-en. html

e-Helvetica - Collection et archivage des publications électroniques : www. nb. admin. ch/ slb/ slb_professionnel/ projektarbeit/ 00719/ index. html? lang= fr

e-Library (Russie) : www. elibrary. ru/ defaultx. asp

eIFL - Electronic Information for Libraries (international) : www. eifl. net/

EZB - Elektronische Zeitschriftenbibliothek (Allemagne) : http:// rzblx1. uni-regensburg. de/ ezeit/

FinELib, consortium national et bibliothèque numérique nationale pour la recherche (Finlande) : www. lib. helsinki. fi/ finelib/ english/ index. html

GASCO - German, Austrian and Swiss Consortia Organisation : www. hbz-nrw. de/ angebote/ digitale_inhalte/ gasco/

GBV - Gemeinsamer Bibliotheksverbund (Allemagne) : www. gbv. de/

Hvar - Icelandic countrywide access portal to electronic databases and e-journals : www. hvar. is/ sida. php? id= 5

i2010 : Bibliothèques numériques : http:// europa. eu/ scadplus/ leg/ fr/ lvb/ l24226i. htm

ICOLC - International Coalition of Library Consortia : www. library. yale. edu/ consortia/

JANET - Joint Academic NETwork (Royaume-Uni) : www. jisc. ac. uk/ whatwedo/ services/ as_janet. aspx

JISC – Joint Information Systems Committee (Royaume-Uni) : www. jisc. ac. uk/

JISC Collections (Royaume-Uni) : www. jisc-collections. ac. uk/

JSTOR - The Scholarly Journal Archive (Royaume-Uni) : www. jstor. org/

Knowledge Exchange : www. knowledge-exchange. info

Kopal - Kooperativer Aufbau einer Langzeitarchivs digitaler Informationen (Allemagne) : http:// kopal. langzeitarchivierung. de/

LOCKSS - Lots of Copies Keep Stuff Safe (États-Unis) : www. lockss. org/

LOCKSS UK : www. jisc. ac. uk/ whatwedo/ programmes/ programme_preservation/ programme_lockss. aspx

Neicon (Russie) : www. neicon. ru

NESLI2 - National e-Journals Initiative (Royaume-Uni) : www. nesli2. ac. uk/ offers. htm

Nestor - Network of Expertise in Long-Term Storage of Digital Resources (Allemagne) : www. langzeitarchivierung. de/ index. php

NoWAL - Northwest Academic Libraries Consortium (Royaume-Uni) : www. nowal. ac. uk/

Portico (États-Unis) : www. portico. org/

RIN - Research Information Network (Royaume-Uni) : www. rin. ac. uk/

SEALS - Swiss Electronic Academic Library Service : www. seals. ch/ about_fr. html

SHERPA/RoMEO - Securing a Hybrid Environment for Research Preservation and Access / Rights Metadata for Open archiving (Royaume-Uni) : www. sherpa. ac. uk/ romeo. php

Subito (Allemagne) : www. subito-doc. de/

SUNCAT – UK Union Catalogue of Serials : http:// suncat. edina. ac. uk

SURF (Pays-Bas) : www. surffoundation. nl

Surfdiesnsten (Pays-Bas) : https:// www. surfdiensten. nl/ specificnavstart/ nieuwe_aanbieder/ summary_suppliers. htm

TEL - The European Library : www. theeuropeanlibrary. org/ portal/ index. htm

UK PubMed Central : http:// ukpmc. ac. uk/

UKOLN - UK Office for Library Networking : www. ukoln. ac. uk/

Vascoda - Internetportal für wissenschaftliche Information (Allemagne) : www. vascoda. de/

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Au Royaume-Uni coexistent deux centres d’expertise sur les questions d’archivage pérenne. Le Digital Curation Centre [*]  Les adresses de tous les services électroniques, portails,... [*] , financé par le JISC [*]  Les adresses de tous les services électroniques, portails,... [*] , dispose d’une expertise technique sur l’archivage des ressources électroniques. Le DCC est également le support technique du programme LOCKSS UK [*]  Les adresses de tous les services électroniques, portails,... [*] cité précédemment, et il développe des outils pour aider les institutions d’enseignement supérieur et de recherche à se doter de structures d’hébergement des données : le DCC n’est pas lui-même un centre d’archivage des données numériques. C’est aussi le cas de UKOLN [*]  Les adresses de tous les services électroniques, portails,... [*] , autre centre d’expertise et de recherche basé à l’université de Bath. Ainsi, la responsabilité d’assurer l’archivage pérenne des données est laissée aux établissements eux-mêmes : les bibliothèques jouent ici un rôle essentiel en parallèle à celui des centres informatiques.

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Il convient enfin de signaler que l’archivage des données numériques est un défi auquel la Commission européenne souhaite répondre de manière prioritaire. En 2005, elle a ainsi financé une étude portant sur l’étude de la préservation à long terme des documents numériques dans les bibliothèques européennes [11]. Dans le cadre de sa stratégie « i2010 : Bibliothèques numériques », le financement de quatre ou cinq centres d’archivage pérenne à l’échelle européenne figure également en bonne place [4]  http:// europa. eu. int/ information_society/ activities/... [4] . Elle soutient en outre quelques projets européens dans le cadre de ses programmes cadres de recherche et de développement (PCRD), et notamment les projets Digital Preservation Europe [*]  Les adresses de tous les services électroniques, portails,... [*] et CASPAR [*]  Les adresses de tous les services électroniques, portails,... [*] .

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La Commission organise régulièrement des conférences sur le sujet, dont la prochaine devait se dérouler à Francfort-sur-le-Main en avril 2007 [11]  « Un défi : L’archivage numérique à long terme - Stratégies... [11] . Le caractère stratégique et prioritaire de la préservation de l’information scientifique numérique a ainsi été un des deux éléments centraux de la conférence de Bruxelles les 15 et 16 février 2007 [5]  « La publication scientifique dans l’espace européen... [5] , et des financements considérables sont prévus sur cette question dans le septième PCRD. La compétence des bibliothèques, notamment des bibliothèques nationales, y a d’ailleurs été soulignée à de nombreuses reprises et n’a pas semblée être remise en question.

3 - Les perspectives pour les bibliothèques

Les services des bibliothèques

Le développement de nouveaux services et compétences

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La part croissante de la gestion des ressources électroniques dans le quotidien des bibliothécaires a conduit ces derniers à élargir leurs expertises professionnelle et technique, dans des domaines tels que la description des ressources (métadonnées), l’échange des données (protocole OAI), l’identification des lecteurs (fédération d’identité), l’archivage pérenne des données numériques. Ce développement du numérique les a également amenés à proposer de nouveaux services d’accompagnement à leurs usagers, principalement en les formant à ces nouvelles ressources. C’est ainsi que les concepts d’information literacy et de teaching library ont émergé dans les années quatre-vingt et quatre-vingt-dix.

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Les bibliothèques ont également pu se positionner comme elles-mêmes productrices de ressources électroniques par le biais d’opérations de numérisation. Ainsi en Allemagne, le programme Digizeitschriften [*]  Les adresses de tous les services électroniques, portails,... [*] est un portail de revues savantes et scientifiques numérisées. Actuellement, il donne accès à plus de 300.000 articles, soit trois millions de pages issues de plus de cent dix revues. Digizeitschriften est un programme financé en partie par la DFG, et mené par quatorze grandes bibliothèques allemandes en partenariat avec une vingtaine d’éditeurs scientifiques du pays. Il bénéficie du soutien de l’équivalent allemand du syndicat national des éditeurs. Les opérations de numérisation sont assurées au centre national de numérisation de l’université de Göttingen. L’accès aux collections se fait sur abonnement, mais certaines revues sont laissées en accès gratuit. De tels projets publics de rétronumérisation de revues sont menés dans d’autres pays européens : Russie, Suisse (SEALS [*]  Les adresses de tous les services électroniques, portails,... [*] ), Espagne…

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En parallèle, une implication des bibliothèques dans des activités d’édition scientifique commence à être de plus en plus souvent évoquée comme une voie légitime et d’avenir. En l’an 2000, lors du congrès de la Ligue des bibliothèques européennes de recherche (LIBER), la « légitimité des bibliothèques à apporter de la plus-value aux publications universitaires » a été soulignée. Le développement de la numérisation n’explique pas à lui seul cette revendication. C’est bien l’augmentation des coûts des ressources électroniques qui a non seulement amené les chercheurs à enclencher le processus des archives ouvertes et entraîné la création de dépôts institutionnels, mais a également soulevé l’utilité qu’auraient les bibliothèques à se positionner comme lieux de publication des revues et ouvrages scientifiques produits par leur établissement. Les bibliothèques seraient plus que simplement complémentaires des services de presses universitaires, qui sont souvent assez fragiles : elles pourraient les intégrer et ainsi leur donner une stabilité et une assise plus confortable. Il s’agit ici d’un mouvement de fond qui n’a pas encore pris de véritable ampleur, et sur lequel une veille attentive serait nécessaire.

PEB et pay-per-view

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Certains services ont pu apparaître, d’autres ont pu être remis en question. C’est notamment le cas du prêt entre bibliothèques. En effet, le constat a été fait dans plusieurs pays européens (Norvège, Allemagne, etc.) que, en parallèle de la croissance des ressources électroniques, les activités de PEB ont connu ces dernières années une forte diminution. Deux questions se posent ici : allons-nous vers une disparition du PEB ? Qu’en est-il du PEB des ressources électroniques ?

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Il faut commencer par la seconde de ces deux questions. Le PEB des ressources électroniques est-il possible ? Si oui, est-il possible par voie électronique, ou uniquement sous forme papier, c’est-à-dire après impression ? Le prêt par voie électronique rend en effet très difficile le contrôle de l’usage qui est fait ensuite d’une ressource, ce que les éditeurs, on peut le comprendre, ne voient pas d’un bon œil.

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À la British Library, le prêt par voie électronique est possible, mais uniquement pour les ressources pour lesquelles une clause spécifique a été négociée dans la licence [12]  www. bl. uk/ services/ document/ sed. html [12] . En Allemagne, le syndicat des éditeurs a attaqué en justice l’organisme Subito [*]  Les adresses de tous les services électroniques, portails,... [*] , chargé du prêt électronique de documents, en considérant que son activité leur causait un préjudice économique important. L’accusation demandait à ce que toute l’activité de fourniture de copies soit déclarée illégale et supprimée, non seulement par voie électronique (qui entraîne une reproduction, même partielle, de l’œuvre), mais également par courrier. Le jugement prononcé en décembre 2005 a confirmé l’illégalité de la fourniture de copies papier de documents par le prêt entre bibliothèques. Cependant, cette pratique existant depuis toujours malgré la loi, elle reste finalement autorisée, à l’inverse de la fourniture de copies numériques, qui est déclarée illégale et est strictement interdite. Un appel de cette décision a été effectué en janvier 2006 : l’affaire n’est donc pas close [9].

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Les exemples britannique et allemand montrent que la question du PEB des ressources électroniques constitue un point sensible des relations entre éditeurs et bibliothèques, et qu’elle doit être résolue essentiellement au moment de la négociation des licences, lors de l’achat des ressources elles-mêmes, afin que des clauses précisent explicitement ce qui est permis ou non. Devant cette situation, la solution du pay-per-view peut se poser en alternative au PEB. La bibliothèque de l’État de Bavière (Bayerische Staatsbibliothek) a ainsi développé, dans le cadre de ses missions de SSG et avec le soutien financier de la DFG, un module ad hoc sur ses portails thématiques pour accéder aux bases de données spécialisées [13]  www. bsb-muenchen. de/ datenb/ ppu_pr. htm [13] . Des licences spécifiques ont été négociées avec les éditeurs pour autoriser le pay-per-view. Les personnes intéressées (potentiellement l’ensemble des citoyens) par une ressource électronique accessible selon le principe du pay-per-view peuvent accéder au module de paiement en s’inscrivant auprès de la bibliothèque qui a souscrit la licence pour la ressource en question.

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Naturellement, certains éditeurs proposent eux-mêmes des services de pay-per-view : le passage par une bibliothèque n’est donc plus incontournable. Cependant, celui-ci permet à l’usager de la bibliothèque d’obtenir certaines garanties : celle de la qualité scientifique de la ressource tout d’abord, puisqu’elle a été (dans l’idéal) évaluée avant d’être acquise ; celle de se voir proposer des mises en relation avec d’autres ressources, lui permettant d’enrichir facilement sa démarche scientifique. Une plus-value scientifique, c’est bien ce qu’apporte la Bayerische Staatsbibliothek grâce à ses bibliothèques virtuelles (ViFas) évoquées dans la première partie de notre étude, et c’est ce qu’elle apporte aussi en ouvrant ses ressources au pay-per-view.

Les bibliothèques et le marché de l’édition scientifique

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L’augmentation des coûts des ressources électroniques a entraîné un certain nombre d’évolutions dans le paysage de l’édition scientifique. Les plus notables sont le mouvement de l’Open Access et le développement de répertoires institutionnels (dépôts d’archives ouvertes), qui modifient en profondeur le marché de l’édition scientifique. Il n’entre pas dans notre propos de rappeler les tenants et les aboutissants des débats passionnés – et stratégiques pour l’avenir de l’information scientifique – qui opposent depuis quelques années les éditeurs scientifiques traditionnels et les tenants de l’accès ouvert aux résultats de la recherche financée sur fonds publics, mais simplement d’étudier la façon dont les bibliothèques européennes d’enseignement supérieur et de recherche se positionnent sur ce sujet.

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Un certain nombre d’études et conférences ont récemment été consacrées aux marchés de l’édition scientifique, notamment : l’étude commanditée par la Commission européenne [8] ainsi que les commentaires qui en ont été faits (mars – novembre 2006) ; le rapport du Groupe de Francfort sur la TVA des ressources électroniques [10] ; l’étude britannique Self-Archiving and Journal Subscriptions [7] ; la pétition adressée à la Commission en faveur de l’accès libre aux résultats de la recherche financée sur fonds publics européens (janvier-février 2007) [14]  Petition for guaranteed public access to publicly-funded... [14]  ; la conférence déjà évoquée5 sur la publication scientifique dans l’espace européen de la recherche. Elles nous permettent de discerner quelques tendances essentielles sur trois points :

  • le coût des ressources électroniques. Il est considéré comme le principal obstacle à la diffusion de celles-ci, en particulier à cause de leur taux de TVA, supérieur à celui qui est appliqué aux publications imprimées ;

  • l’archivage et la préservation des données. Pour les bibliothèques, la préservation est forcément liée à l’accès : elles ne sauraient se contenter d’un simple rôle de conservation, leur mission première étant de donner accès aux ressources dont elles ont la responsabilité [15]  Voir notamment les réponses de la British Library et... [15] . Elles sont par ailleurs prêtes à étudier le modèle d’archivage pérenne Portico [*]  Les adresses de tous les services électroniques, portails,... [*] , mais à la condition que l’éventuelle application européenne de ce modèle se fasse sur fonds publics afin d’assurer un accès libre et gratuit aux résultats de la science. La notion de préservation du patrimoine scientifique revêt ici également une importance particulière ;

  • l’accès aux résultats de la recherche. Les bibliothèques partagent la position défendue par les organismes publics de recherche, à savoir le développement de l’accès libre aux résultats de la recherche grâce notamment à un embargo aussi court que possible sur les ressources électroniques.

Le modèle économique du futur marché de l’édition scientifique reste à trouver, et la position des bibliothèques devra être prise en compte [16]  Voir par exemple [1]. [16] . Le positionnement actuel de la Commission européenne est ici d’équilibrer la meilleure diffusion de la science avec la préservation des intérêts économiques [17]  http:// indico. cern. ch/ contributionDisplay. py?... [17] . Diverses solutions doivent être étudiées : le modèle auteur-payeur face au modèle acheteur-payeur ; la possibilité de modèles hybrides ; le pay-per-view des éditeurs face à celui des bibliothèques, etc. Devront également être considérées la question des bouquets de revues face à la responsabilité scientifique (et budgétaire) des bibliothèques, et celles liées à la préservation des ressources et des données, au coût de la maintenance à long terme des dépôts institutionnels, et à la propriété intellectuelle des données. On pourra ici s’appuyer sur le projet britannique SHERPA/RoMEO [*]  Les adresses de tous les services électroniques, portails,... [*] , qui analyse les éditeurs scientifiques en fonction de leurs politiques vis-à-vis des droits de leurs auteurs à publier – ou non – dans des dépôts d’archives ouvertes. On pourra de même tenir compte des réflexions menées par JISC et SURF sur le contrat type que pourraient signer les auteurs avec les éditeurs, afin de préserver leurs droits (projet Licence to publish) [18]  http:// copyrighttoolbox. surf. nl/ copyrighttoolbox/... [18] .

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Les bibliothèques se sont déclarées très attentives aux réponses qu’apportera la Commission européenne à ces questions cruciales, notamment dans le cadre de sa stratégie i2010 [19]  http:// europa. eu. int/ information_society/ eeurope/... [19] . Il est à souligner que le conseil scientifique du Conseil européen de la recherche, dans une déclaration publiée en décembre 2006, a pris position en faveur de l’accès libre aux résultats des recherches financées par la Commission européenne [3]. La conférence de Bruxelles des 15 et 16 février 2007 a ainsi été l’occasion pour la Commission de rendre publique une communication au Conseil européen, au Parlement européen et au Comité économique et social européen visant à « signaler l’importance des enjeux en question et […] lancer un processus politique sur (a) l’accès et la diffusion de l’information scientifique et (b) les stratégies de préservation de l’information scientifique dans toute l’Union européenne ».

Ouverture et renforcement des bibliothèques par les ressources électroniques

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Les ressources électroniques ont modifié en profondeur le travail des bibliothèques, remettant en cause certains services traditionnels mais les amenant en même temps à développer de nouvelles compétences, de nouveaux outils, et surtout à travailler davantage en réseau et avec de nouveaux partenaires. Elles ont ainsi permis de rapprocher des communautés professionnelles – bibliothèques, éditeurs scientifiques, chercheurs et responsables d’institutions d’enseignement supérieur et de recherche – sur des problématiques et des enjeux communs.

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À l’inverse, en posant des questions essentielles à la communauté scientifique en général, ainsi qu’aux organismes financeurs, les ressources électroniques ont conduit ceux-ci à s’intéresser davantage aux bibliothèques, non pas en remettant en cause leur existence future, comme on l’entend parfois, mais au contraire en s’interrogeant sur les moyens à leur donner pour les aider à accomplir leurs missions. Cette situation a aussi imposé les bibliothèques comme des acteurs économiques importants, autour desquels tournent des enjeux économiques lourds : avec les ressources électroniques, les bibliothèques ont changé d’échelle économique.

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FEVRIER 2007


Références

Notes

[1]

Le fichier informatique de la présentation visuelle est disponible sur le site de la SDBIS : www. sup. adc. education. fr/ bib/ intro/ Comm/ Communication_FBLIN. ppt. Les liens internet cités ont été vérifiés une dernière fois le 29 janvier 2007.

[2]

Voir pages 130-137. Voir aussi les sites des associations organisatrices dont les adresses figurent dans ce compte rendu.

[*]

Les adresses de tous les services électroniques, portails, catalogues et organismes cités dans cette étude sont réunies page 144.

[3]

Sur les CADIST, voir le site de SDBIS : www. sup. adc. education. fr/ bib/ intro/ cadist. htm

[5]

« La publication scientifique dans l’espace européen de la recherche : accès, dissémination et sauvegarde à l’ère numérique », Bruxelles, 15-16 février 2007. http:// ec. europa. eu/ research/ science-society/ page_fr. cfm? id= 3459

[6]

L’Albanie, l’Arménie, l’Azerbaïdjan, la Biélorussie, la Bosnie-Herzégovine, la Bulgarie, la Croatie, l’Estonie, la Géorgie, le Kosovo, la Lettonie, la Lituanie, la Macédoine, la Moldavie, la Pologne, la Russie, la Serbie-Monténégro, la Slovaquie, la Slovénie et l’Ukraine.

[8]

Organisation indépendante sans but lucratif financée par les universités américaines et un certain nombre de fondations dont Andrew Mellon et Bill Gates, ainsi que par la Bibliothèque du Congrès.

[9]

Elsevier en 2002, Kluwer en 2003, puis Biomed Central, Springer, Taylor and Francis et Oxford University Press.

[11]

« Un défi : L’archivage numérique à long terme - Stratégies et pratique de coopération européenne », Francfort-sur-le-Main, Allemagne, 20-21 avril 2007. www. langzeitarchivierung. de/ eu2007/

[14]

Petition for guaranteed public access to publicly-funded research results : www. ec-petition. eu/

[15]

Voir notamment les réponses de la British Library et de la bibliothèque nationale de Suède à l’enquête de la Commission européenne.

[16]

Voir par exemple [1].

Résumé

Français

L’apparition de ressources électroniques a constitué pour les bibliothèques une profonde révolution, les incitant à travailler davantage en réseau et à développer de nouveaux outils et compétences. Cette étude analyse les modalités de mise à disposition de ces ressources dans les bibliothèques universitaires et de recherche en Europe. Elle se penche sur les outils d’accès (portails et bibliothèques numériques), puis sur les systèmes d’acquisition (consortiums et agences nationales) et sur le problème de l’archivage et de la préservation des données. Pour aborder enfin les perspectives en matière de nouveaux services et la situation des bibliothèques par rapport aux autres acteurs sur le marché de l’édition scientifique.

Plan de l'article

  1. L’accès aux ressources électroniques : panorama des outils
    1. Les portails documentaires institutionnels et collectifs
    2. Des modalités d’accès liées à des politiques documentaires nationales ?
    3. Les bibliothèques numériques scientifiques
  2. L’acquisition et la préservation des ressources électroniques
    1. L’acquisition
      1. Les consortiums
      2. Les agences nationales
    2. La préservation des ressources et des données
      1. L’archivage des ressources électroniques
      2. La préservation des données numériques
  3. Les perspectives pour les bibliothèques
    1. Les services des bibliothèques
      1. Le développement de nouveaux services et compétences
      2. PEB et pay-per-view
    2. Les bibliothèques et le marché de l’édition scientifique
  4. Ouverture et renforcement des bibliothèques par les ressources électroniques

Pour citer cet article

Blin Frédéric, « La mise à disposition des ressources électroniques dans les bibliothèques européennes », Documentaliste-Sciences de l'Information 2/ 2007 (Vol. 44), p. 138-147
URL : www.cairn.info/revue-documentaliste-sciences-de-l-information-2007-2-page-138.htm.
DOI : 10.3917/docsi.442.0138


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