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Documentaliste-Sciences de l'Information

2008/2 (Vol. 45)

  • Pages : 80
  • DOI : 10.3917/docsi.452.0028
  • Éditeur : A.D.B.S.

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L’offre documentaire numérique : repères et décryptage

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Analyse. Concentration des acteurs et des accès, poids des agrégateurs, réintermédiation technique soulignent l’instabilité de l’offre numérique. Mais l’espace documentaire électronique est également façonné par l’économie de l’Internet et contraint par le souhait des usagers de naviguer sans barrières dans les ressources. Ghislaine Chartron met en évidence et analyse les caractéristiques de ce paysage complexe, encore en devenir.

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Les ressources numériques mises à disposition des usagers n’ont cessé de s’accroître ces dernières années : banques bibliographiques, presse, rapports, revues, collections rétrospectives, contenus divers en accès libre et, récemment, livres électroniques. Les bibliothèques et centres de documentation consacrent désormais une grande part de leur budget à l’acquisition de ces ressources, en particulier dans le contexte universitaire. La bibliothèque d’HEC-Paris, par exemple, consacre depuis 2003 la moitié de son budget aux ressources électroniques. Le constat est identique dans les écoles de commerce européennes et américaines alors que ce budget ne représentait que 15 % dix ans plus tôt [1][1] Selon des enquêtes menées par les associations professionnelles....

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Modalités variées d’achats groupés de contenus payants, mais aussi croissance d’une offre de contenus en libre accès, poids des moteurs dans la recherche d’information, exigence accrue de simplicité, éclatement des repères locaux caractérisent l’environnement documentaire aujourd’hui.

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Dans un tel contexte, aborder la question des « abonnements électroniques » nécessite d’évoquer certaines évolutions de fond liées à l’économie de l’Internet. Le numérique n’entraîne pas uniquement la transposition d’une modalité d’acquisition ancienne (l’abonnement) mais fait intervenir des logiques économiques différentes pour les contenus. Plus globalement, c’est à cette économie de l’Internet que se confronte aujourd’hui l’espace documentaire : économie de la gratuité, économie de l’attention, valeurs renégociées des infomédiaires, « multi-versioning » des produits, etc. [10] [3].

En toile de fond : les mouvements d’acteurs

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L’offre des contenus numériques est marquée par les stratégies d’alliances et de diversification des activités. Les repositionnements des acteurs ne sont pas sans influence sur les caractéristiques de l’offre soumise aujourd’hui aux professionnels de l’information.

Concentration des entreprises

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Dans tous les domaines, la concentration a été intense ces dernières années avec une multiplication des fusions-acquisitions entre les acteurs des contenus et du contenant. Cela se traduit essentiellement par une certaine instabilité de l’offre, notamment au niveau des interlocuteurs et des plateformes de contenu.

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Les mouvements ne sont pas terminés. L’éditeur américain John Wiley et Sons, par exemple, a racheté en 2007 son homologue britannique Blackwell Publishing. Les sciences humaines, moins sujettes aux appétits commerciaux que certains secteurs comme la médecine, ont aussi connu des mouvements de concentration : citons, dans l’espace francophone, l’acquisition en mars 2007 de l’éditeur belge De Boeck par le groupe Editis. La mondialisation de l’économie, les investissements pour l’édition numérique et la recherche d’économie d’échelle ont leur part d’explication dans ces concentrations. Du côté des acteurs publics, de façon parallèle, on assiste à certaines mutualisations qui ont conduit à l’émergence d’opérateurs fédérateurs comme Revues.org, Erudit ou Muse pour les sciences humaines et sociales.

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Les volumes que peuvent distribuer aujourd’hui certaines plateformes (en 2008, ScienceDirect/Elsevier rassemble 2 500 revues et 6 000 ouvrages en ligne) conduisent dans bien des cas à simplifier la recherche documentaire, l’usager se limitant alors à une ou deux plateformes majeures…

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Un autre exemple de concentration concerne les principales agences d’abonnements internationales. En quelques années, des cinq grandes agences présentes en 1999 (Blackwell, Dawson, Ebsco, Faxon, Swets), il ne reste désormais que Swets et Ebsco : rachat de Dawson par la société RoweCom en septembre 1999, fusion des deux agences Blackwell et Swets en 2000, intégration de RoweCom dans le groupe américain Divine, puis finalement rachat par Ebsco en février 2003 des activités européennes de Rowecom. De plus, Swets et Ebsco ont largement diversifié leurs services : Ebsco en amplifiant notamment son activité d’agrégateur international de contenus avec l’offre EbscoHost, Swets en se positionnant, plus récemment, sur le marché du livre électronique. Concentration des acteurs est donc aussi synonyme de diversification des activités.

Concentration des points d’accès

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À l’évidence, la profusion des ressources induit une surcharge informationnelle, une désorientation de l’usager demandeur de voies d’accès simplifiées, performantes et qualifiées. L’économie de l’attention est désormais centrale dans la stratégie d’une offre : comment capter l’attention de l’internaute pour s’inscrire dans les quelques points d’accès qu’il voudra bien retenir ? La concurrence est forte, de toute évidence inégale entre les acteurs potentiels [9].

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Les moteurs de recherche grand public (Google, Yahoo!, Live search) concentrent une attention rare dans l’histoire des médias, et tout particulièrement Google : 85 % des requêtes, en France, passeraient par ce moteur (Comscore, septembre 2007). Et ses diversifications étendent aujourd’hui cette captation sur des segments plus spécialisés comme la presse (Google News), les livres (Google Booksearch), la littérature scientifique (Google Scholar). Tous ces services s’additionnent au final et renforcent une image globale L’industrie du contenant semble prendre résolument le pas sur l’industrie des contenus. En terme de financement, comparons par exemple la récente subvention publique française de 99 millions d’euros pour le moteur Quaero au budget de 15 à 20 millions d’euros consacré à l’achat de ressources électroniques pour l’ensemble des bibliothèques universitaires françaises ou encore le budget d’environ un million d’euros pour ces ressources concernant les bibliothèques municipales françaises. Un peu disproportionné, semble-t-il…

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Peut-il exister une place pour un portail d’accès à côté de Google ? Ce dernier reste dans bien des cas la première porte d’entrée mais, pour être repéré ensuite comme portail plus spécifique, il faut être bien placé dans la première page de Google. Ce contexte concurrentiel est aussi très stimulant et ces dix dernières années ont vu se développer de très nombreuses initiatives de portails : portails de bibliothèques locales et nationales (SCD, Sudoc, Gallica 2), passerelles disciplinaires (portails du CNRS, Pubmed, Cismef), sites d’éditeurs et d’agrégateurs défendent leur place. L’intérêt est souvent de développer une masse critique par des jeux d’alliances ou de partenariats assurant une plus grande audience, une plus grande visibilité.

Agrégation de contenus renouvelée

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Face aux nouvelles compétences requises en matière d’édition électronique et à l’atomisation des producteurs de contenu, l’agrégation est souvent une nécessité pour le développement de l’offre [6].

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L’agrégation de contenu n’est pourtant pas un processus tout à fait nouveau : les serveurs historiques tels que Questel ou Dialog pouvaient s’identifier à ce type de service et l’offre de presse a été structurée très tôt par les agrégateurs (Factiva, Europresse, Business Source Premier, etc.).

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Aujourd’hui, ce sont les agrégateurs de revues et plus récemment d’ouvrages en ligne qui marquent l’actualité de l’offre : pour les revues, Ebsco, Proquest, Thomson Gale, Ovid, Cairn, par exemple ; pour les ouvrages, Safari, Numilog, Myilibrary et Dawnsonera, ces deux derniers annonçant respectivement le regroupement de 120 et 80 éditeurs, principalement anglophones. L’offre acquise par les bibliothèques universitaires françaises via le consortium Couperin est dominée par des agrégateurs anglophones même si une offre francophone a émergé du côté des revues. S’agissant des livres, le montage tout récent de Gallica 2, entre la BnF et le SNE, semble plutôt orienté vers une vente à l’unité que vers une offre destinée aux institutions.

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L’agrégation consiste donc à constituer une offre regroupée en négociant avec les éditeurs les conditions d’exploitation des contenus. L’agrégateur n’est pas seulement un diffuseur électronique mais un acteur qui propose une offre autonome, incluant des services : en constituant des bouquets particuliers, il permet aussi des diffusions multiples d’un même contenu, générant ainsi de nouveaux revenus pour les producteurs. Mais l’offre des agrégateurs peut entrer en concurrence avec l’offre directe des éditeurs. Pour cette raison, les contrats agrégateurs-éditeurs sont généralement cadrés par un ensemble de mesures visant à répondre aux craintes de « cannibalisation » entre modes de diffusion [2][2] Voir le rapport rédigé par John Cox pour l’Association....

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Pour l’usager, l’agrégation est un véritable gain qualitatif : elle permet un point d’accès unique sur des corpus élargis de plusieurs producteurs ; l’embargo imposé par bon nombre d’éditeurs pour préserver d’autres versions de leur contenu est surtout pénalisant pour les publics pointus (notamment les chercheurs), beaucoup moins pour des publics élargis d’étudiants et de certains professionnels, par exemple.

Désintermédiation / nouvelle intermédiation

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L’appropriation des technologies web a ouvert les portes de la diffusion directe ; certains producteurs de contenu se sont réappropriés la diffusion technique et commerciale de leurs produits. S’ajoute à cette évolution technique le développement des politiques publiques pour un accès ouvert aux données produites sur fonds publics, aux sources officielles et aux articles scientifiques issus de recherches publiques. Une autre forme de désintermédiation concerne le développement des transactions directes éditeurs-bibliothèques via les consortiums, les agences d’abonnements étant en partie évincées dans ce type de reconfiguration.

Les concentrations dans l’édition scientifique

Ces dix dernières années, les mouvements de concentration ont concerné trois grands groupes internationaux : Elsevier, Wolters Kluwer et Taylor et Francis.

Le groupe Reed Elsevier a fait l’acquisition de LexisNexis, Martindale Hubbell, Butterworth, Harcourt, Holt, Rinehart et Winston, Cahners, JAI Press, Chilton, CIS, Academic Press, BioMed Net, Engineering Information, Pergamon Press, Beilstein, Cell Press, Mosby, Churchill Livingstone, Saunders.

Wolters Kluwer a acquis CCH, Aspen Publishing, Lippincott Williams and Wilkins, Waverly, SilverPlatter et Ovid. En 2003, Wolters Kluwer vend Kluwer Academic Publishers au fonds de pension britannique Candover and Cinven qui, la même année, avait lui-même acquis Springer (du groupe Berstelmann).

Taylor et Francis n’est pas en reste avec une politique agressive d’acquisition, rachetant Gordon and Breach, CRC Press, Garland, Carfax, Europa Publications, Lawrence Earlbaum, Marcel Dekker, Routledge, Frank Cass, et SwetsZeitlinger.

Voir en complément : Mary M. CASE. « Information Access Alliance: Challenging anticompetitive behavior in academic publishing ». CRL News, June 2004, vol. 65, n° 6. www.ala.org/ala/acrl/acrlpubs/crlnews/backissues2004/june04/iaa.htm

Le tableau de bord The academic publishing industry: a story of mergers and acquisitions [7] permet de retracer précisément l’historique des fusions et acquisitions de treize groupes d’édition internationaux en sciences, techniques et médecine.

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Si l’on peut donc parler de certaines formes de désintermédiation au niveau de la production et de la diffusion, on constate que se développent aussi de nouvelles prestations de services intermédiaires : les plateformes de diffusion de revues et livres électroniques, la réalisation de portails d’accès aux contenus, la délégation de la gestion commerciale en ligne, etc. Dans ces nouvelles formes d’inter­médiation, les compétences technologiques sont centrales.

Évolutions des produits et services

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Par ailleurs, l’économie de l’Internet ajoute des tendances lourdes dans ce paysage : l’offre et la demande évoluent dans un contexte de coût marginal nul et d’effets de réseaux importants (la valeur d’un service augmente en fonction de son nombre d’utilisateurs). Au niveau des produits, cela se traduit notamment par la multiplication des versions d’un même contenu, par des procédures de « bundling » (paquets), par une discrimination des prix (grille tarifaire variable selon le client) et par la recherche d’interconnexions fortes entre services. Revenons sur ces points.

Multidiffusion, interconnexion et fluidité

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La presse, les articles scientifiques, les données publiques et désormais les livres sont diffusés par divers services. Certes, diversifier ses canaux de distribution était déjà une stratégie évidente pour le papier. La nouvelle donne concerne à la fois la diversité des acteurs qui aujourd’hui peuvent entrer dans cette distribution (moteurs, librairies en ligne internationales, agrégateurs internationaux, portails publics, portails partenaires, etc.), mais aussi la diversité des versions et des segmentations qu’offre la plasticité numérique. La vigilance pour un producteur de contenu est certainement de veiller à la cohérence de sa stratégie de distribution, aux effets possibles de substitution, aux meilleures alliances dans la promotion de son offre.

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Si elle se traduit par une mise en visibilité plus forte, cette multidiffusion introduit parallèlement une complexité grandissante pour les politiques d’acquisition. En effet, payer plusieurs fois pour un même contenu n’est pas rare. Dans un tel contexte, le JISC [3][3] JISC : Joint Information Systems Committee., structure d’appui aux bibliothèques britanniques, a développé un outil de comparaison des offres d’agrégateurs de revues et de livres afin de repérer les recouvrements possibles entre les offres [4][4] ADAT : Academic Database Assessment Tool, www.jisc.... Mais les marges de manœuvre sont souvent étroites et le client n’a pas toujours le choix. De la même façon, cette multidiffusion introduit une complexité plus grande sur le choix des diffuseurs et des interfaces. Quelle diffusion est-elle la mieux adaptée à chaque contexte ?

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Dans l’univers numérique, l’usager souhaite une navigation sans aucune barrière dans les ressources électroniques. Il s’agit de relier catalogues et bibliographies aux collections en ligne, de rebondir sans limite sur des références citées, de pouvoir identifier les références citantes, de rechercher transversalement sur différents contenus… Tout ceci converge avec les effets de réseaux jouant sur la valeur d’une offre de contenu, les standards devenant essentiels (DOI, Crossref, OpenUrl, etc.).

Marketing par la découverte

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Le marketing passe désormais en grande partie par la recherche d’information : il ne s’agit plus seulement de promouvoir des produits et des services par des actions de communication ou des réseaux de distribution particuliers, il faut être visible par le point d’entrée majeur de l’internaute, à savoir les premiers résultats listés à la suite d’une requête. Lors du Salon du livre en mars 2008, un éditeur dévoilait ainsi ses chiffres : 78 % des visites sur son site arrivent par Google ; un constat partagé par d’autres éditeurs citant aussi des taux de conversion des clics en acte d’achat de l’ordre de 3,5 à 7 %. Du côté des producteurs de contenu, le marketing devient désormais dépendant du référencement dans les moteurs, Google en particulier et éventuellement d’autres plus spécialisés selon des marchés très ciblés. Les outils de recherche acquièrent dans le numérique un poids déterminant, en phase avec la stratégie dominante de repérage des clients. On comprend alors l’importance des métadonnées, de leur standardisation et de leur transmission automatisée.

Intégration de services joints

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Désormais, l’offre s’accompagne également d’un ensemble de services complémentaires qui permettent d’accroître la valeur des contenus. Il s’agit de services documentaires (moteur de recherche, visualisation des sommaires, visualisation des archives), de services de veille et d’alerte sur les nouveautés (profils documentaires, fils RSS, envois de sommaires, alertes sur les nouvelles citations d’un article), de services d’actualités associées… Ces services joints n’engendrent généralement pas de surcoût et sont pour la grande majorité en accès libre pour les non-abonnés, participant ainsi de plus en plus au marketing de l’offre payante.

Acquérir et accéder aujourd’hui…

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Le contexte numérique introduit de nouvelles modalités d’acquisition (achats groupés, achat par bouquet, à l’unité, intégré à d’autres produits, gratuité, etc.) et de nouveaux partenaires potentiels (consortium, portail diffuseur partenaire ayant négocié une licence de diffusion de produits, agrégateur, etc.) [8].

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Le choix entre bouquet, collection d’éditeur et achat à l’unité s’ajuste en fonction des besoins et des contraintes. Le numérique est porteur des extrêmes : licence globale à des collections larges et segmentation fine pour tout type de contenu (article à l’unité, chapitre de livre, etc.). Les services de fourniture de documents à l’unité représentent désormais une part non négligeable des recettes pour des producteurs qui entretiennent des relations directes avec leurs clients.

Abonnement ou plutôt droit d’accès…

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Le droit d’accès limité ou perpétuel, cadré par une licence entre vendeur et client, est désormais une modalité dominante de la négociation numérique, symbolisant un changement profond dans les processus d’acquisition.

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Ce droit d’accès n’est pas toujours associé à la garantie de disposer éternellement du contenu auquel donne droit l’abonnement (accès temporaire ou illimité). On se rapproche de la logique des médias audiovisuels, du flux, de l’« information liquide », comme disent certains, avec des craintes justifiées pour les médiateurs. Tant que l’abonnement électronique reste associé au papier, la crainte est moindre ; l’inquiétude concerne le saut au « tout électronique »… L’accès perpétuel aux numéros de revues, par exemple, nécessite de repenser des mémoires partagées de manière plus globale, avec des reports de coûts de « stockage » concernant ici des frais de participation à l’exploitation d’une plateforme commune d’archivage.

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Par ailleurs, les licences d’accès peuvent concerner aujourd’hui des segmentations différentes de contenu : des publications courantes, des bouquets thématiques, des archives rétrospectives, des services de prêt électronique (ouvrages).

Tarifications profilées

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Une plus grande flexibilité tarifaire caractérise aussi le numérique par rapport au papier. Le coût marginal nul et la plasticité numérique évoqués précédemment en sont les principales raisons : plus que jamais, on peut profiler les contenus et vendre à des tarifs adaptés aux clients, dans l’objectif d’augmenter les recettes. Les grilles tarifaires sont plus complexes que pour le papier, elles ne sont pas toujours affichées et nécessitent dans bien des cas des négociations acheteurs-vendeurs auxquelles il faut se former et s’habituer [1] [4].

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Une deuxième remarque générale concerne principalement les revues scientifiques, à savoir le lien encore très fort entre le papier et le numérique ; les licences négociées sont majoritairement fonction de l’abonnement papier, autrement dit du chiffre d’affaires réalisé par le vendeur sur le profil d’abonné papier. Ce constat n’est pas vrai pour les offres d’agrégateurs de contenus de presse.

Les paramètres de la tarification des contenus numériques

D’autres logiques de financement

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Ce panorama ne serait pas complet si nous n’abordions pas ce qui bouscule aujourd’hui les repères traditionnels des processus d’acquisition, à savoir l’émergence ou encore le test de nouvelles logiques économiques. L’abonnement était jusqu’à présent le modèle de financement dominant des produits et des services d’information. Il correspond à un financement en aval par les clients, garantissant une certaine régulation de l’offre par cette demande.

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Internet a introduit une nouvelle donne bien connue : la gratuité (apparente) d’accès [2] [3]. Les pratiques d’information s’inscrivent désormais fortement dans cette gratuité, mettant en concurrence sérieuse les sources et services d’information. Le défi est alors, hors marchés de niche, de trouver les sources de financement qui pourraient stabiliser les filières.

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Un premier modèle concerne le paiement par un tiers public ou privé. Par exemple, dans le cas des revues scientifiques [5], les financeurs de la recherche interviennent désormais en amont pour expérimenter des logiques de « paiement par les auteurs » et de gratuité pour les lecteurs, ou encore en tant qu’opérateurs sur les services d’archives en ligne dans le cadre d’une mission d’intérêt général d’accès au patrimoine scientifique national (voir le site Persée, par exemple). Dans le contexte américain, les fondations privées jouent un rôle important dans le financement en amont (Muse, Jstor). Les acteurs technologiques (Google, Microsoft) interviennent aussi de plus en plus en amont, par exemple Google Booksearch et son service de numérisation gratuit pour les bibliothèques et les éditeurs.

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On peut bien sûr s’interroger sur la dépendance qui est à l’œuvre dans ces partenariats. Mais ces alliances donnent aussi la possibilité aux « petits » d’être autant visibles que les « gros » ou les institutionnels… Pour beaucoup, les compétences technologiques deviennent difficiles à égaler et les moyens difficiles à rassembler sans de longues négociations avec leurs partenaires. Des scénarios gagnant-gagnant ne sont certainement pas absurdes s’ils sont cadrés par des contrats attentifs à défendre les intérêts des deux parties.

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Un deuxième modèle concerne la mutualisation des coûts entre producteurs. Il s’agit dans ce cas de répartir les coûts de production entre les producteurs, dans une logique du don réciproque. Wikipédia a tracé cette voie, d’autres contenus sont aujourd’hui produits collectivement, en particulier dans le secteur éducatif (par exemple les manuels collaboratifs en mathématiques de l’association Sésamath [5][5] www.sesamath.net).

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Pour l’information scientifique coexistent, non sans complexité, le renforcement du modèle traditionnel de financement en aval par les bibliothèques (consortiums d’achats) et l’encouragement au financement public en amont via le modèle de l’auteur-payeur ou via des acteurs publics-opérateurs. Les équilibres à trouver seront certainement différents selon les domaines mais l’exigence finale doit rester à la fois la qualité et l’équité dans l’accessibilité aux savoirs, car c’est aussi une ouverture nouvelle que portent les technologies du Web. Un nouveau visage de l’humanisme ? Réconciliant technique et humanité ?

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En tout cas, il est important que les professionnels de l’information tiennent autant compte aujourd’hui des ressources payantes que de celles en libre accès ; les catalogues, par exemple, privilégient encore trop souvent les ressources payées. Cette pluralité doit être intégrée car l’achat aujourd’hui n’est plus forcément un passage obligé pour la constitution de fonds ou de corpus de référence pour nos usagers. •

L’offre numérique, typologies de ressources
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Ghislaine Chartron

Presse française d’actualité : la complémentarité papier-numérique

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Zoom. Présente en France depuis plus de vingt ans, la presse numérique ne cesse de gagner du terrain sans pour autant signer la mort des éditions papier. Combiner les deux supports permet au documentaliste d’offrir de façon évolutive une gamme de produits en phase avec les besoins des commanditaires.

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La presse numérique ne date pas d’hier. Le New York Times a créé sa banque de données en texte intégral en 1971 ; en France, Questel donnait il y a plus de vingt ans déjà un accès online à certains titres de la presse d’actualité, alors que Le Monde faisait son apparition sur le Minitel en 1987. Pionnier, Le Monde.fr a été lancé en 1995. Il a été suivi par la quasi-totalité des éditeurs dont les sites ont connu un boom sur Internet en 1996.

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Présenter l’offre française de presse d’actualité, c’est parler de la presse papier, des éditions en ligne, des moteurs de recherche, des agrégateurs, mais aussi des prestataires « panoramas de presse ».

Papier versus numérique

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Aujourd’hui, les journaux ont presque tous leur version numérique. Ce qui les différencie, ce sont les contenus mis à la disposition des lecteurs et le suivi en temps réel de l’actualité. Certains ont une rédaction distincte de leur version électronique : Les Échos, Le Monde, etc., ou encore l’hebdomadaire Le Nouvel Observateur, ainsi présent au quotidien. Le plus souvent, les contenus mettent à profit les fonctionnalités du Web 2.0 : dépêches d’agences, fils RSS, vidéos, forums, blogs. Un format PDF de l’édition papier, toujours payant, est également disponible. De leur côté, les médias audiovisuels, chaînes TV et radios, fonctionnent sur le même modèle. Depuis peu sont apparus de nouveaux médias d’informations uniquement disponibles en ligne, à l’instar de MediaPart, lancé le 16 mars 2008.

Gratuit ou payant

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L’essentiel de l’offre est mixte, gratuit pour l’actualité, payant pour les archives ou la consultation du PDF. Certains supports comme Les Échos ont fait le choix du « tout payant » alors que des quotidiens comme Le Figaro ne font payer que leurs archives. Pour sa part, Le Monde propose, via un abonnement mensuel, le contenu du quotidien enrichi d’accès à plusieurs newsletters et aux archives.

L’apport des moteurs de recherche

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Les moteurs de recherche offrent un autre chemin d’accès gratuit aux éditions numériques, à l’exemple de Google News qui propose des liens vers des articles provenant de sites de presse. Mais cette offre a ses limites.

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Chez Google, la sélection et le positionnement sont réalisés automatiquement par un programme informatique et, chez Yahoo! Actualités, la reprise de dépêches d’agences est réalisée sans retraitement particulier.

Valorisation par les agrégateurs

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Les agrégateurs tels Pressed, Europresse, Factiva ou Lexis-Nexis regroupent de multiples bases d’articles dans des formats électroniques identiques. Ils proposent une antériorité importante avec de multiples fonctionnalités : archives, recherche multicritères et multisources, veille, voire analyse sémantique, panoramas de presse, etc. Les critères de tarification sont variables (volume, temps de consultation, nombre de destinataires, etc.) et la fourchette de prix large.

Les prestataires en panoramas de presse

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Les prestataires en surveillance média (TNS Media Intelligence, Press Index, etc.) fournissent des panoramas de presse sur mesure, en version papier ou électronique, destinés à des grandes entreprises ou institutions. La facturation est fondée sur les critères du cahier des charges (thématiques, corpus, périodicité, volume, etc.).

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En conclusion, le professionnel doit jouer la complémentarité et non la substitution. Son excellente connaissance des utilisateurs et de leurs besoins, des sources et de leurs contenus lui fera choisir le bon outil au bon moment. •

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Maryvonne Joseph

Sciences, techniques, médecine : les bouquets ont-ils un avenir ?

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Zoom. Le paysage de l’édition des revues en ligne du secteur STM (sciences, techniques, médecine) est dominé par de grands éditeurs commerciaux et des sociétés savantes. Christine Stotzenbach souligne que l’offre de bouquets est souvent peu adaptée, même aux grands établissements, les petits organismes se tournant plus volontiers vers des abonnements titre par titre. Un nouveau modèle économique, fondé sur le facteur d’impact et l’usage, commence à émerger.

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Depuis la généralisation de l’offre de revues en ligne au milieu des années quatre-vingt-dix, le paysage de l’édition dans le secteur sciences, techniques et médecine (STM) est marqué par des évolutions constantes en terme de modèle économique dans un contexte de fusion de sociétés et de développement des modèles alternatifs que sont les revues publiées en libre accès (open access).

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L’offre en STM est dominée par trois grands éditeurs commerciaux – Elsevier, Springer et Wiley-Blackwell – mais des éditeurs de moindre taille et des sociétés savantes sont tout aussi incontournables dans nombre de secteurs scientifiques : American Chemical Society (chimie), Association for Computer Machinery (sciences de l’ingénieur), Institute of Physics (physique), Lippincott (médecine).

Les bouquets de revues : un modèle de vente privilégié

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Les grands éditeurs commerciaux bénéficient de parts de marché importantes dans certains domaines scientifiques : la médecine, par exemple, ou encore la chimie où un seul éditeur détient aujourd’hui plus de 55 % des revues de chimie physique. Ces situations de monopole favorisent l’augmentation des prix et sont d’autant plus pesantes pour les services de documentation que chaque éditeur vend ses revues sous forme de bouquets (catalogue complet de l’éditeur ou « bundle »).

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L’offre de bouquets se constitue à la fin des années quatre-vingt-dix, en parallèle et/ou en réponse au développement des consortiums de bibliothèques, amenées à se regrouper pour lutter notamment contre l’augmentation considérable du prix des revues scientifiques, qu’accentue encore le passage à l’électronique.

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Pour Elsevier, Springer ou Wiley-Blackwell, ces bouquets ne constituent pas seulement une vaste gamme de contenus primaires. Ils apportent aussi une valeur ajoutée, en particulier grâce aux fonctionnalités de recherche sur le texte intégral des articles, aux liens avec les bases bibliographiques et avec les revues d’autres éditeurs. Par choix commercial, pour des raisons techniques, pour une gestion facilitée au niveau international et pour assurer la survie des revues les moins rentables, les bouquets constituent l’essentiel de leur offre.

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Documentalistes et bibliothécaires sont sensibles à la valeur ajoutée de cette offre : accès permanent à des contenus considérablement enrichis par rapport aux revues imprimées auxquelles ils sont abonnés, et accès à des services performants et évolutifs. Ils émettent cependant de sérieuses réserves sur la nature de l’offre et les effets induits.

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S’il donne accès à des centaines de revues, le bouquet dans son ensemble n’est pas adapté aux besoins de communautés scientifiques souvent très spécialisées. On estime que 80 % des téléchargements se font sur 30 % des titres ! Par ailleurs, les bouquets ne sont pas stables car, régulièrement, les éditeurs achètent et vendent des titres. Ceci pose question lorsque les contrats signés portent sur trois ans : il n’y a pas de possibilité d’ajuster les prix en fonction des changements. D’autre part, certains éditeurs imposent à leurs clients de compenser par l’achat d’autres revues le retrait de celles qu’ils ont sorties de leurs bouquets ou encore d’acheter les nouveaux titres qu’ils acquièrent. Enfin le coût des offres par bouquets, présenté par les éditeurs comme avantageux rapporté au nombre de revues, impose aux services de documentation un coût supplémentaire, surtout quand ces éditeurs n’autorisent pas le désabonnement des revues imprimées.

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Comment concilier le poids financier de ces ressources avec des budgets documentaires qui sont loin de pouvoir les assumer et quand les marges de négociation sont réduites en raison de l’exclusivité des offres ? Le caractère incontournable, pour les chercheurs, des revues de ScienceDirect, SpringerLink ou Wiley Interscience et les coûts imposés des bouquets ont souvent entraîné une diminution des achats d’ouvrages et des désabonnements de publications d’éditeurs plus modestes, au détriment de la variété de l’offre de revues.

L’offre de bouquets thématiques

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Certains éditeurs en STM proposent des bouquets dits « thématiques » qui offrent une alternative aux bouquets généralistes en rassemblant un nombre réduit de revues dans des collections plus ciblées. C’est le cas de Lippincott en médecine, domaine qui se prête particulièrement à un découpage selon ses spécialités : cardiologie, gastroentérologie, neurologie, etc. Le coût de ces bouquets thématiques n’en reste pas moins proportionnellement élevé et la répartition des titres entre les spécialités peut poser problème en raison de l’interdisciplinarité de certaines revues.

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La plupart des éditeurs en STM proposent également des abonnements en « titre à titre » à la demande. Cette offre personnalisée peut convenir à des services de documentation très spécialisés, mais elle est d’autant plus chère que les demandes portent souvent sur des revues à facteur d’impact élevé.

L’exemple de l’American Chemical Society

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Divers paramètres interviennent dans les modèles de vente des éditeurs en STM, le plus important étant le tarif de l’abonnement imprimé, étalon à partir duquel est calculé le prix des abonnements électroniques.

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De 1995 à 2000, la majorité des éditeurs en STM avaient une offre électronique couplée au maintien des abonnements imprimés, dont le montant était proportionnel à la fois au chiffre d’affaires de l’institution cliente et à sa catégorie. Depuis 2000, les grands éditeurs en STM ont mis peu à peu en avant une offre tout électronique (e-only) qui autorise le désabonnement aux revues imprimées et permet de relâcher quelque peu la pression des coûts. Malheureusement le « e-only » supporte en France une TVA à 19,6 % et en Europe des taux allant de 10 à 18 %, ce qui rend difficile le passage à ce modèle d’autant qu’il reste fondé sur le tarif des abonnements papier.

POUR EN SAVOIR PLUS

EUROPEAN COMMISSION.

Study on the economic and technical evolution of the scientific publications markets in Europe. Final report.

Brussels : EC Directorate C, January 2006. 108 p. http://ec.europa.eu/research/science-society/pdf/scientific-publication-study_en.pdf

David F. KOHL.

Ten years of Big Deals. FEYCT seminar on Big Deals and Consortia, March 15, 2007, Madrid, Spain. www.heal-link.gr/SELL/2007/Madrid%20spr07a.ppt. •

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Peut-on abandonner le modèle économique fondé sur le tarif des revues imprimées ? Si l’on en croit l’American Chemical Society, qui qualifie ce modèle d’archaïque, la réponse est positive : depuis janvier 2008, cet éditeur de 35 revues de chimie a mis en place un modèle sans référence au tarif de l’abonnement imprimé (http://pubs.acs.org/4librarians/index.html). Ce nouveau modèle a été élaboré en collaboration avec certains de ses clients et après des études fines qui ont permis de segmenter différemment la clientèle. Pour déterminer le coût de chaque revue, trois indicateurs ont été retenus : le nombre d’articles publiés annuellement, le facteur d’impact et le nombre de téléchargements par an. Une revue publiant de nombreux articles, ayant un facteur d’impact élevé et comptant de nombreux téléchargements sera plus chère qu’une autre dont les indicateurs ne seront pas tous au plus haut.

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Lancé après des études approfondies sur les statistiques d’usage et sur des données collectées au fil des ans, ce modèle est encore trop récent pour que les clients puissent en faire l’analyse. Mais il reflète une tendance nouvelle : certains éditeurs, comme Institute of Physics (http://iopscience.iop.org), présentent déjà des modèles intégrant des paramètres autres que le tarif des abonnements imprimés ; d’autres, tel Elsevier, en sont à la phase d’étude et de réflexion.

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On peut penser que toutes ces évolutions ne sont pas tout à fait étrangères aux demandes pressantes des professionnels de la documentation aux États-Unis et en Europe ni au développement des modèles alternatifs de l’open access aujourd’hui encouragé au niveau européen. •

Les grands éditeurs commerciaux

• Elsevier. 1 800 revues, 7 millions d’articles disponibles dans ScienceDirect. La moitié des revues couvrent les domaines de la médecine, de la pharmacie, de la biologie et de la biochimie, après le rachat de plusieurs éditeurs tels Academic Press, Cell Press, Masson.

• Springer. Un peu moins de 500 revues avant 2005, plus de 1 600 aujourd’hui après la fusion avec Kluwer.

• Wiley-Blackwell. Environ 500 revues avant 2007, 1 400 aujourd’hui après la fusion avec Blackwell. Wiley Interscience compte 1,5 million d’articles visités en moyenne 5 millions de fois par mois.

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Christine Stotzenbach

Retour d’expérience. « Cairn : l’édition électronique ne vient pas remplacer l’édition papier mais la relayer, la compléter et l’enrichir »

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Marc Minon dirige Cairn.info. Lancé en 2005 par les éditeurs Belin, Erès, La Découverte et De Boeck Université, le portail Cairn rassemble aujourd’hui 150 titres de revues dans le domaine des sciences humaines et sociales. Marc Minon retrace ici la genèse et les principes fondateurs du projet.

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Rapide flash-back : nous sommes en 2005. Malgré quelques initiatives isolées – celles notamment de Lavoisier et de Médecine et Hygiène –, il n’existe quasiment aucune revue de sciences humaines et sociales de langue française dont il est possible de trouver, en ligne, le texte intégral des articles des numéros les plus récents.

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Certes deux projets à objectifs patrimoniaux, Gallica et Persée, développés respectivement par la Bibliothèque nationale de France et par la sous-direction des Bibliothèques du ministère de l’Éducation nationale, existent. Quelques revues ont aussi leurs archives sur Jstor. Mais cela concerne, par définition, des articles anciens. Revues.org, un des pionniers en matière d’édition électronique dans le secteur des revues, permet également à une cinquantaine de titres d’être présents sur le réseau. Toutefois, pour minimiser le risque de désabonnements, leurs responsables préfèrent dans la plupart des cas ne pas permettre l’accès électronique aux derniers numéros, et optent donc pour l’application d’un « délai de restriction », d’une façon assez similaire à ce qu’avait fait dans un premier temps le portail québécois Erudit, autre pionnier en ce domaine.

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QUATRE MAISONS D’EDITION. Constatant le retard considérable des publications de langue française par rapport aux titres publiés en anglais ou en américain, quatre maisons d’édition – trois françaises (Belin, Erès et La Découverte) et une belge (De Boeck Université) – ont souhaité unir leurs efforts pour proposer, dans les meilleures conditions, une version électronique de leurs titres et répondre ainsi aux souhaits conjoints des comités de rédaction, des auteurs des revues et des lecteurs. Pour ce faire, elles se sont fondées sur les trois principes suivants :

  • la nécessité d’une approche collective, « mutualisée », de façon à proposer aux internautes non seulement un fac-similé des publications mais aussi de nouveaux services à valeur ajoutée, propres au numérique, comme ceux qu’ils ont l’habitude d’utiliser sur les portails internationaux ;

  • la nécessité d’un nouvel équilibre entre contenus gratuits et contenus en accès conditionnel, pour tenir compte à la fois des souhaits exprimés par les utilisateurs d’un accès le plus large possible aux œuvres mises en ligne et de l’exigence d’une rémunération raisonnable des travaux et des investissements des différents acteurs en charge de ces publications ;

  • la nécessité enfin d’un mode de commercialisation des articles en accès conditionnel adapté autant aux attentes des bibliothèques (commercialisation de licences d’accès forfaitaires à des « bouquets de revues ») qu’à celles des utilisateurs à titre individuel (possibilité d’achat à l’unité des droits de consultation des différents articles).

QUARANTE MILLE ARTICLES EN LIGNE. Force est de constater que de très nombreux éditeurs et responsables de revues semblent considérer que cette approche correspond à leur situation, en tout cas dans un contexte où l’édition électronique ne vient pas remplacer l’édition sur support papier des revues mais vient la relayer, la compléter et l’enrichir.

DEUX AUTRES PORTAILS DE REVUES SHS EN LANGUE FRANÇAISE

Les revues françaises en sciences humaines et sociales constituent un patrimoine scientifique dont la valorisation représente un enjeu stratégique pour les chercheurs. Deux portails, Persée et Revues.org, ont investi le domaine. Orientés vers l’open access, ils pratiquent toutefois une « barrière mobile » qui définit pour chaque revue un délai pendant lequel les articles sont payants.

1. Revues.org Né en 1999, revues.org est le plus ancien portail de revues en sciences humaines et sociales de langue française. Directement issu de la communauté scientifique, ce portail diffuse aussi bien des titres publiés par des sociétés savantes, des établissements de recherche, des presses universitaires que par des éditeurs privés.

Dans ce cadre, un logiciel d’édition électronique (Lodel) a été développé. Il est utilisé pour produire les 30.000 documents actuellement en ligne, chaque revue pouvant bénéficier d’une maquette personnalisée et de solutions commerciales adaptées.

Revues.org propose un modèle d’appropriation éditoriale qui consiste à transférer aux rédactions des revues concernées les compétences leur permettant de mener à bien leur projet d’édition électronique.

2. Persée. Créé et lancé en 2005 par le ministère de l’Éducation nationale, de l’Enseignement supérieur et de la Recherche, le portail Persée a pour vocation la numérisation et la mise en ligne des collections rétrospectives d’un corpus en sciences humaines et sociales. La diffusion élargie de ce riche patrimoine scientifique répond à la demande des chercheurs soucieux d’une meilleure visibilité de leur production, dans une logique d’accès public et gratuit.

Conçu en partenariat avec le consortium Erudit qui diffuse quarante revues québécoises en sciences humaines et sociales, Persée se fixe un triple objectif :

  • préserver et valoriser le patrimoine de la recherche française,

  • participer au rayonnement de la recherche en langue française par la diffusion d’un vaste corpus d’articles intégré dans l’offre scientifique internationale,

  • permettre une exploitation enrichie de ces revues en termes de recherche et de consultation.

Le choix de la norme XML et du protocole d’échange OAI-PMH garantit une interopérabilité de ce projet avec d’autres initiatives similaires. •

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Lancé à l’origine – il y a à peine trois ans – avec les cinquante titres édités ou diffusés par les promoteurs du projet, le portail Cairn (www.cairn.info) rassemble en effet aujourd’hui plus de 150 titres, dont de très nombreuses revues de référence dans les différentes disciplines des sciences humaines et sociales. Ces revues sont proposées en texte intégral depuis leur premier numéro paru en 2001 jusqu’au dernier numéro paru, la mise en ligne de celui-ci étant en règle générale concomitante à sa publication sur support papier. Soit près de 40.000 articles en ligne, la moitié (les plus récents) en accès conditionnel, l’autre moitié (les articles placés derrière la « barrière mobile », soit après deux, trois, quatre ou cinq ans, au choix de la revue ou de son éditeur) en accès libre et gratuit.

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UN PROJET MIXTE. Les pouvoirs publics se sont montrés aussi très sensibles au caractère novateur de ce projet. Le Centre national du livre (CNL), particulièrement au fait de l’enjeu que représente le numérique pour des revues dont la diffusion en librairie est de plus en plus problématique, soutient ainsi le projet en aidant la conversion rétrospective des numéros parus depuis 2001.

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Par ailleurs, la Bibliothèque nationale de France, attentive dès l’origine à cette initiative, a traduit officiellement son soutien à celle-ci en devenant actionnaire de Cairn en 2006, ce qui fait de ce projet un projet mixte, détenu quasiment à parts égales par des actionnaires publics et par des actionnaires privés.

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En l’espace de trois ans, Cairn est ainsi devenu la première ressource documentaire numérique de langue française achetée par les bibliothèques universitaires des pays francophones : plus de 85 % des BU de France, du Québec, de Suisse et de Belgique francophone (dispensant des enseignements de sciences humaines) ont en effet acquis, isolément ou dans le cadre de consortiums, une licence d’accès à l’un des « bouquets de revues » constitués par Cairn. Ce qui montre que le retard des pays francophones en matière d’édition électronique n’est nullement une fatalité.

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La question est maintenant de savoir si le modèle retenu – celui de la licence d’accès forfaitaire à des bouquets de publications – peut être tout aussi pertinent dans les bibliothèques publiques et les centres de documentation que dans les bibliothèques universitaires, et comment éventuellement élargir cette initiative à d’autres types de publications de sciences humaines que les revues : ouvrages de référence, monographies ou manuels. •

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Marc Minon

Wolters Kluwer : de l’édition aux nouvelles technologies

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Zoom. Comment répondre aux attentes des clients et renouveler son offre en exploitant les nouvelles technologies ? Rémi Bilbault présente l’exemple de Wolters Kluwer France qui s’appuie sur l’analyse des besoins des clients et sur l’expertise des spécialistes du domaine pour concevoir des produits ciblés, tous fondés sur l’accès par abonnement.

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Filiale de l’un des premiers acteurs mondiaux de l’édition et de l’information professionnelle - qui intervient principalement dans les domaines de la santé, des services financiers, du droit et de la réglementation - Wolters Kluwer France regroupe des éditions telles que Lamy, Groupe Liaisons et Éditions Dalian et propose aussi des titres de presse comme Liaisons sociales, Le Moniteur des pharmacies ou L’Officiel des transporteurs. L’éditeur mise depuis longtemps sur les nouvelles technologies : il édite depuis le début des années quatre-vingt-dix des cédéroms, des sites Internet, des bases de données et des progiciels.

Une offre qui évolue grâce à l’écoute des besoins des clients

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Même si, pour 74 % des cadres, la presse professionnelle est « la première source d’information » (Ipsos 2004), l’internet est devenu incontournable. Wolters Kluwer a choisi d’accompagner ses clients du off au online en concevant et développant des portails métiers dédiés. À chaque métier ses préoccupations, sa culture professionnelle et désormais son site Internet regroupant de manière transversale les contenus et services adaptés. L’éditeur décline ainsi son expertise en ligne. Trois portails ont été lancés en 2007 : WK-Pharma, WK-RH, WK-Transport-Logistique, et cinq nouveaux sont prévus dans les deux ans à venir.

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Les contenus des portails sont mis en forme à l’aide d’une méthodologie de « tri de cartes » qui vise à demander aux utilisateurs finals de regrouper les contenus et services d’un site en fonction de leur logique. Cette méthode a permis de gagner en compréhension des utilisateurs en général et des attentes propres à chaque secteur professionnel en particulier.

Un objectif de fiabilité

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Cette démarche d’écoute ne s’applique pas uniquement aux portails. Elle est générale pour toute nouvelle offre de Wolters Kluwer (enquêtes de lectorat, baromètres de satisfaction clients) et a été à l’origine de la création de Webanesthésie, la première revue en ligne consacrée à l’anesthésie-réanimation.

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Webanesthésie conjugue tous les atouts d’une « revue scientifique » – fiabilité, crédibilité, légitimité, relecture par un comité de rédaction – avec les avantages du multimédia en ligne, tels que l’utilisation de la vidéo pour la formation. Cette revue en ligne s’appuie sur la réputation des éditions Arnette, dans la spécialité anesthésie-réanimation.

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Ces nouvelles solutions proposent une information complète, mais toujours sourcée, vérifiée et recoupée. Sur le Web, ce n’est pas l’accès à l’information qui pose problème, mais l’accès à une information fiable, ciblée et exhaustive, qui réponde aux attentes spécifiques des professionnels : la bonne information au bon moment ! •

Carte d’identité

Wolters Kluwer est né en 1985 du mariage de deux maisons d’édition néerlandaises, Wolters Samson Group et Kluwer, dont l’origine remonte au XIXe siècle

Chiffre d’affaires : 3,7 milliards d’euros en 2006

Siège social aux Pays-Bas (Amsterdam)

En France : 1 200 collaborateurs, 500 000 clients (professionnels du droit, des ressources humaines, du transport, de la santé, etc.), 1 500 produits (revues, feuillets mobiles, livres, ouvrages, salons, événements, formations, logiciels, CD/DVD, bases de données et services en ligne, sites internet, etc.), 1/3 du chiffre d’affaires provient des produits informatiques et on-line

Site internet : www.wolterskluwer.com

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Rémi Bilbault

Édition juridique : trente ans de mutations

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Zoom. Comment, dans un contexte de mondialisation des échanges, le secteur économique de l’édition juridique s’est structuré, restructuré ou déstructuré. L’arrivée des nouvelles technologies, l’offre gratuite de Légifrance et des autres produits de l’internet juridique public français et communautaire dessinent un paysage inédit dans lequel de nouveaux acteurs disent et font le droit.

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Comprendre l’évolution de l’offre en matière d’édition juridique suppose de prendre en compte de nombreux phénomènes. Légifrance a eu un impact remarquable, mais c’est loin d’être le seul élément à prendre en compte pour expliquer la profonde mutation qui s’est opérée depuis trente ans dans ce domaine d’activité.

L’évolution des produits au fil des nouvelles technologies

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En 1980, les éditeurs vendaient des livres brochés, des revues et des encyclopédies. Si la photocopie entraînait quelques abus, les éditeurs se souciaient peu de la manière dont les lecteurs rentabilisaient leurs acquisitions. Du point de vue des acheteurs, il s’agissait autant de connaitre l’actualité du droit que d’enrichir un fonds patrimonial. Chaque année augmentait une continuité de collections. Le fonds documentaire illustrait un droit s’inscrivant lentement dans le temps.

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Les éditeurs étaient les principaux acteurs de la diffusion du droit, les fonds provenant des acteurs publics faisaient figure de parents pauvres. On n’achetait un code à la direction des Journaux officiels que lorsque la version commentée n’était pas en vente. La partie législative d’un fonds, c’étaient les codes Dalloz ou Litec et quelques encyclopédies textuelles de droit consolidé. Pour suivre l’évolution de la loi, on lisait d’abord le bulletin législatif Dalloz. Nul n’espérait prétendre à l’exhaustivité en matière d’accès au droit.

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Entre 1980 et 1990 les premières bases de données « en ligne » ont aboli près de 150 ans de relations entre éditeurs et lecteurs. L’idée d’un accès exhaustif aux textes de lois et d’une possibilité de recherche sur des fonds très importants de jurisprudence s’est très vite imposée. Le Minitel puis le cédérom précipitèrent en partie la naissance de nouveaux produits éditoriaux et donc de nouveaux besoins.

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Sur des supports magnétiques, les éditeurs vendirent de toujours plus vastes ensembles de données, amalgamant progressivement textes, jurisprudences et doctrine. Des fonds jusqu’alors tenus pour négligeables ou inexploitables furent exhumés, comme les bulletins officiels ou les productions des toutes nouvelles autorités administratives indépendantes. On associa à ces données les fonctionnalités qu’offrait l’hypertexte des années 1990, puis la vente de services.

L’évolution des pratiques contractuelles

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Se fondant sur un contrôle des produits informatiques que la loi du 3 juillet 1985 autorisait à travers le « droit d’utilisation d’une œuvre de l’esprit », les éditeurs en vinrent à suivre de près l’usage que le lecteur faisait de leurs produits. Parallèlement, devant les prix élevés des produits électroniques, les utilisateurs vérifiaient, avec leurs contrôleurs de gestion, la rentabilité des investissements représentés par ces produits.

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Les éditeurs varièrent les modes d’exploitation et les tarifs d’un produit électronique : quantité de fonds disponibles, nombre d’utilisateurs réels simultanés, possibilités d’impression et de téléchargement, réutilisation des données.

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Internet a radicalisé ces pratiques commerciales. Des éditeurs ont annoncé qu’ils ne vendaient qu’un service d’accès (et non de fourniture) temporaire à des informations (et non pas à des données) pour des utilisateurs dûment nommés qui ne pouvaient prétendre retransmettre sans contrôle les informations achetées et encore moins les intégrer à leur patrimoine.

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À l’inverse, Internet a permis une pratique de vente à la pièce d’un article de doctrine ou d’une jurisprudence, chose que l’édition papier ne rendait pas très commode tant au niveau technique que comptable. Le marché s’est reconfiguré depuis quelques années entre ces deux extrêmes. On voit apparaître une nette inégalité de moyens documentaires entre membres d’une même profession, ce qui alarme les instances professionnelles.

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L’Internet juridique se décline en services de veille personnalisés des utilisateurs, et en fonds informationnels sur mesure. S’ajoutent à cela la rapidité des mises à jour des fonds, l’apport de l’hypertexte avec ses chaînages multiples, les recherches fines sur des ensembles en augmentation constante, l’agrément toujours amélioré de la navigation et de la lecture en ligne. L’étape suivante sera sans doute la recherche sur des fonds multilingues – mondialisation oblige.

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Ces technologies font l’impasse sur la question de la patrimonialisation de la donnée juridique, c’est-à-dire de la conservation définitive des données achetées. Pour de bonnes activités de conseil, il faut connaître le cheminement du droit : rédaction successive des textes, revirements de jurisprudence, débats mouvants de la doctrine. Quelques produits internet peinent à le proposer, il reste beaucoup à faire pour l’archivage électronique du droit.

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Les besoins des utilisateurs ont changé. Leur pratique contractuelle a suivi. Là où, il y a encore dix ans, on signait, sans les lire, des contrats d’abonnements à des produits inconnus, on assiste à d’âpres négociations après de longues périodes de tests afin d’apprécier l’intérêt du produit [6][6] Pour négocier les contrats d’abonnement, voir le guide.... Négociations appuyées sur des guides de bonnes pratiques rédigés par des associations consuméristes. Les acheteurs, parfois organisés en consortium, visent les droits d’accès, les usages simultanés, la limitation et la transparence des contrôles d’usage des données exigées par les éditeurs. Sans jamais oublier la question de la patrimonialisation de leur investissement.

L’évolution du droit lui-même

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Diffuser du droit n’est plus le monopole des éditeurs depuis que l’État a pris conscience de sa responsabilité directe dans la connaissance du droit par les acteurs du monde économique et social. La multiplicité des lois, leur inflation, l’influence croissante et l’inconstance critique de la jurisprudence ont modifié radicalement l’appréhension que l’honnête homme se doit d’avoir du droit. À l’horizon 2000, le droit ne se borne plus aux Codes Napoléon ni au Bulletin des arrêts de la Cour de cassation.

Les principales offres des éditeurs

• Dalloz.fr Le meilleur service d’actualité en ligne. Reprend toutes les publications de l’éditeur : codes, revues et encyclopédies. Produit de grande qualité doctrinale. Achat par tranche du site (découpage thématique). En agrandissement constant. Calcul modulable au nombre d’accès simultanés.

• Doctrinal-Juripro (Thomson Reuters France - Transactive). Ces sites présentent plusieurs produits uniques dans leur domaine : la table bibliographique des revues juridiques françaises depuis quinze ans (200 revues, 200.000 notices), de nombreux fonds complémentaires, des revues de qualité en texte intégral, un accès très ergonomique aux sources du droit français et européen assorti d’un service de veille étendu.

• Éditions Législatives (Dictionnaire permanent) et Francis Lefebvre (Navis). Le droit pratique pour une mise en œuvre immédiate. Outils incontournables en droit social et fiscal. Des sites en progression technique constante. Fonds très fiables de doctrine, jurisprudence et formulaire. Assez chers, mais variations possibles produit par produit ainsi que sur les accès.

• Lamyline Reflex - 2LR. Fonds officiels importants (accès unique aux bulletins officiels), très au point pour le référencement et l’interopérabilité des documents, très gros travaux en cours pour faciliter la navigation et la consultation des ouvrages et des revues en ligne. Nombreux formulaires de contrats et d’actes très détaillés. Abonnement aux fonds officiels et à un nombre minimal d’ouvrages, revues et formulaire. Achat global fortement suggéré. Calcul modulable au nombre d’accès simultanés.

• Lexbase. Un fonds unique de jurisprudence d’appel pour les plus grandes cours (greffe électronique des chambres des cours d’appel de Paris et de Lyon depuis 2004), des revues n’existant qu’en ligne avec des articles originaux et rigoureusement référencés.

• LexisNexis France. Beaux fonds de doctrine (Jurisclasseurs et revues), plus grand fonds français de jurisprudence d’appel (Jurisdata). Site actuellement le plus ergonomique et facile d’accès. Difficile à l’heure actuelle d’obtenir commercialement l’accès à une partie du fonds. Nombre d’accès simultanés déterminé par l’éditeur en fonction de la taille de l’acheteur.

• Lextenso. Produit très pointu techniquement (très ouvert aux métamoteurs), quoique son ergonomie de recherche n’emporte pas tous les suffrages.

Commercialisation très modulable (achat des articles à la pièce) et très raisonnable pour un accès très fouillé à de grandes revues juridiques.

Voir aussi les fiches Juriformation (www.juriconnexion.fr/?cat=16).

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La norme de chaque entité juridique compte. Les instances communautaires (Commission européenne, Conseil de l’Union européenne, etc.) désirent que le citoyen ait accès à la règle commune autant qu’à la règle nationale. Sinon comment affirmer la primauté du droit de l’Union ? La France proclame l’exigence constitutionnelle d’accessibilité et d’intelligibilité de la loi.

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La rencontre entre les fantastiques moyens de diffusion d’Internet et la concurrence entre les divers producteurs de norme a engendré des produits comme Légifrance, Europa, Service-Public.fr, les sites des ministères, des autorités administratives indépendantes, du Sénat, de l’Assemblée nationale et des cours suprêmes. Tous sont apparus entre 1995 et 1998. Depuis, la course entre eux n’a pas cessé.

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Dès la naissance du Comité du service public de diffusion du droit par Internet, les autorités en charge de Légifrance ont intégré une représentation permanente du Syndicat national de l’édition. Cette prise en compte de l’impact que peut avoir sur la concurrence la diffusion libre de données publiques apparaît dès la première circulaire de 1994 sur les sites internets publics. Lorsque l’on regarde de près tout ce que Légifrance ne fait pas, alors que ses moyens technologiques lui permettraient aisément de le proposer, on constate à quel point l’État souhaite préserver ce marché.

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Les producteurs et les diffuseurs de Légifrance n’autorisent aucune interconnexion entre textes et jurisprudence. Seule l’habileté de l’utilisateur lui permettra de retrouver la jurisprudence correspondant à un texte de loi : dans Légifrance, à partir des textes ou de la jurisprudence, aucune trace de renvoi vers une doctrine publique ou privée. Toutefois, ce site ne se limite pas à la diffusion d’un empilement de données. Sa fonction de diffuseur de normes immédiatement applicables par l’ensemble des représentants des pouvoirs exécutifs et judiciaires l’oblige à la publication des travaux de codification et de consolidation [7][7] Pour en savoir plus, il faut prendre un peu de temps....

Mondialisation et marché du droit

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La libre mise à disposition de la loi en état brut et consolidé, avec un historique retraçable, ainsi que d’une jurisprudence exhaustive et sur une grande durée ont vu inéluctablement le jour. Ceci a-t-il affecté le marché de l’édition ? Sans doute, mais le marché de l’édition papier demeure bénéficiaire, avec parfois des taux de croissance de plus de 20 %.

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La concentration des éditeurs a joué un rôle actif dans le maintien de ces profits, mais souvent au prix de la radicalisation des politiques commerciales (cf. supra). Cette mondialisation du marché de l’édition n’est-elle pas l’écho de la libéralisation de l’information juridique permise par Internet ? Plus de lecteurs ont besoin de plus d’informations juridiques venant de partout. On trouvera des réponses sur Internet. Mais pas toutes, et pas forcément de manière aisée. Les éditeurs multinationaux ont trouvé là un nouveau rôle à jouer et ils en sont pleinement conscients.

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Les éditeurs ont néanmoins dû modifier leur approche des exigences des lecteurs. Ils tentent maintenant de ne plus vendre le droit tel qu’il est, mais tel qu’on doit le lire. Face à la surproduction de normes et d’arrêts, l’édition répond à l’attente supposée des lecteurs en proposant plus de services d’actualité juridique (sites et revues), plus d’encyclopédies transverses et d’ouvrages de synthèse. Et toujours plus de commentaires.

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Les acteurs de ce jeu s’épuisent parfois. Face à telles exigences de production (plus de cinquante revues créées en dix ans), les auteurs ne parviennent pas toujours à suivre et le marché semble saturer. Après une tentation d’accéder à l’exhaustivité du droit, on voit des acheteurs procéder à une stricte sélection de fonds les mieux rentabilisables.

Nouveaux acteurs et nouveaux rôles

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Avant, chacun avait une tâche bien précise : le législateur produisait de la norme, les juges appliquaient cela à des cas particuliers et en tiraient des décisions, les professeurs rédigeaient des commentaires, les éditeurs diffusaient le tout et les professions juridiques restantes s’en servaient pour dispenser du conseil à tout un chacun.

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Maintenant, les frontières sont partout tombées et chacun travaille chez les autres. Gardant une plume totalement libre, les professeurs de droit travaillent désormais autant pour les cabinets d’avocats que pour les maisons d’édition. Chacun prend à sa charge un peu du métier des autres en se servant d’un média mondial : Internet. Les éditeurs ne sont plus les seuls à proposer une veille informative. Tous les cabinets d’avocat ont un site internet où ils font des commentaires en direct sur l’évolution des droits des pays de leurs clients et en plusieurs langues. Le législateur et le juge échangent en direct avec les citoyens sur le Web : tout le monde communique et échange d’une manière ou d’une autre au sein des wikis.

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Dans ce tourbillon économique et technologique, au prix d’investissements très lourds et de multiples et difficiles programmes de refonte, les éditeurs cherchent à préserver leurs positions. Les occasions de concertation entre acteurs se multiplient. Sous l’impulsion d’Emmanuel Barthe et d’Hélène Duquesne, Juriconnexion a engagé en 2005 un travail d’échanges avec les éditeurs.

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Cette concertation arrive à temps, car les utilisateurs souhaitent que les éditeurs écoutent mieux ce qu’ont à leur dire les pouvoirs publics, les lecteurs et les acteurs de l’internet libre. Il faut qu’ils apprennent plus vite afin d’être prêts à de nouveaux partenariats. Leurs futurs profits en dépendent. •

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Jean Gasnault


Références

  • 1 –  ADBS, ADBU, FNSP, GFII, SNIEL. Des abonnements papier aux abonnements électroniques : vade-mecum. Paris, juin 2007. 48 p. www.adbs.fr/site/publications/texte_ref/vademecumelec.pdf
  • 2 –  Chris Anderson. « Free! Why $0.00 is the future of business». Wired Magazine, mars 2008. www.wired.com/print/techbiz/it/magazine/16-03/ff_free
  • 3 –  Olivier Bomsel. Gratuit ! Du déploiement de l’économie numérique. Paris : Gallimard, 2007. 305 p. (Folio. Actuel ; 128)
  • 4 –  François Cavalier, « Les acquisitions dans le contexte électronique ». Bulletin des bibliothèques de France, 2006, t. 51, n° 1, p. 62-65. http://bbf.enssib.fr
  • 5 –  Ghislaine Charton, « Évolution de l’édition scientifique, 15 ans après ». Actes de la conférence EUTIC, Athènes, 2007 [à paraître]. http://archivesic.ccsd.cnrs.fr/sic_00186675/fr
  • 6 –  Golnessa Galyani Moghaddam, Mostafa Moballeghi. « The importance of aggregators for libraries in the digital era ». Interlending et Document Supply, 2007, vol. 35, n° 4, p. 222-225. www.emeraldinsight.com/0264-1615.htm
  • 7 –  Mary H. Munroe. The academic publishing industry: a story of mergers and acquisitions. www.ulib.niu.edu/publishers (dernière mise à jour en mars 2007)
  • 8 –  Rollo Turner. « E-journal administration - fragmentation or integration? ». The Serials Librarian, 2003, vol. 45, n° 1, p. 75-84. Doi : 10.1300/J123v45n01_09. www.haworthpressinc.com/store/product.asp?sku=J123
  • 9 –  Jean-Michel Salaün Bloc-notes. http://blogues.ebsi.umontreal.ca/jms
  • 10 –  Carl Shapiro, Hal R. Varian. Information rules, a strategic guide to the network economy. Boston : Harvard Business School Press, 1998. 352 p.
  • Traduction française : Économie de l’information : guide stratégique de l’économie des réseaux. Bruxelles ; Paris : De Boeck Université, 1999. 313 p.

Notes

[1]

Selon des enquêtes menées par les associations professionnelles EBSLG (European Business Schools Librarians’ Group, www.ebslg.org/public/default_public.htm) et ABLD (Academic Business Library Directors, www.library.cornell.edu/abld). Nous remercions Agnès Melot pour ces chiffres.

[2]

Voir le rapport rédigé par John Cox pour l’Association of Learned and Professional Society Publishers (ALPSP) : Aggregators and the primary journal, an ALPSP Report on the Impact of Aggregated Databases on Primary Journals in the Academic Library Market and a Review of Publisher Practice, November 2004, p. 16.

[3]

JISC : Joint Information Systems Committee.

[4]

ADAT : Academic Database Assessment Tool, www.jisc-adat.com.

[6]

Pour négocier les contrats d’abonnement, voir le guide Exploiter des produits électroniques sur des intranets. Faire face aux difficultés contractuelles, du groupe de travail Juriconnexion/ADBS, novembre 2007 (www.adbs.fr/site/publications/droit_info/contrat.pdf).

[7]

Pour en savoir plus, il faut prendre un peu de temps pour lire le guide de légistique gracieusement proposé par Légifrance (www.legifrance.gouv.fr/html/Guide_legistique_2/accueil_guide_leg.htm). Une version papier en est disponible pour une somme modique à la Documentation française.

Résumé

English

Centralization of actors and access, influence of aggregators, technological “middlemen” replacing traditional mediators: these factors draw attention to the instability of the electronic marketplace. The e-library is also sculpted by the Internet economy and limited by the users themselves who prefer to navigate freely among available resources. G. Chartron analyzes the features of this complex and unfinished landscape.
Four articles complete this first section: “French news media: complementarity of paper and electronic”, “Science, technology, medicine: is there a future for these packages?”, “Legal publications: 30 years of change”, “Wolters Kluwer: from publishing to new technologies”, and a first-hand report on the CAIRN Portal: “The role of E-publishing is not to replace but to relay, complement and enrich paper publishing”.

Español

La concentración de los actores y de los accesos, el peso de los agregadores, la reintermediación técnica subraya la inestabilidad de la oferta digital. Pero el espacio documental electrónico es formado también por la economía del Internet y el deseo de los usuarios le impone navegar sin barreras entre los recursos. Ghislaine Chartron pone de relieve y analiza las caracteríscas de este paisaje complejo, todavía por hacer.
Cuatro artículos completan esta primera parte : « Prensa francesa de actualidad : la complementariedad papel-digital », « ciencias, técnicas, medicina : ¿Tendrán un porvenir los paquetes? », « Edición jurídica : treinta años de mutaciones », « Wolters Kluwer : desde la edición hasta las nuevas tecnologías », y un testimonio sobre el portal CAIRN : « La edición electrónica no va a sustituir la edición impresa sino prolongarla, completarla y enriquecerla ».

Deutsch

Konzentration der Akteure und der Zugänge, Bedeutung der Aggregatoren, technische Vermittlung, die die Instabilität des digitalen Angebots unterstreicht. Doch der Raum elektronischer Dokumente ist auch von der Wirtschaft des Internet gestaltet, und limitiert vom Wunsch der Nutzer, die Ressourcen ohne Barrieren zu nutzen. Ghislaine Chartron beleuchtet und analysiert die Merkmale dieser komplexen Landschaft, die noch im Werden begriffen ist.
Dieser erste Teil wird durch vier Aufsätze ergänzt: „Französische Tagespresse: Die Komplementarität Papier – Digital“, „Wissenschaft, Technik, Medizin: Haben gebündelte Angebote eine Zukunft?“, „Rechtliche Verlage: Dreißig Jahre im Umbruch“, „Wolters Kluwer: Vom Verlag zu den neuen Technologien“, sowie durch einen Praxisbericht vom Portal CAIRN: „Die elektronische Version wird die gedruckte nicht ersetzen, sondern sie ergänzen und bereichern.“

Plan de l'article

  1. L’offre documentaire numérique : repères et décryptage
    1. En toile de fond : les mouvements d’acteurs
      1. Concentration des entreprises
      2. Concentration des points d’accès
      3. Agrégation de contenus renouvelée
      4. Désintermédiation / nouvelle intermédiation
    2. Évolutions des produits et services
      1. Multidiffusion, interconnexion et fluidité
      2. Marketing par la découverte
      3. Intégration de services joints
    3. Acquérir et accéder aujourd’hui…
    4. Abonnement ou plutôt droit d’accès…
      1. Tarifications profilées
    5. D’autres logiques de financement
  2. Presse française d’actualité : la complémentarité papier-numérique
      1. Papier versus numérique
      2. Gratuit ou payant
      3. L’apport des moteurs de recherche
      4. Valorisation par les agrégateurs
      5. Les prestataires en panoramas de presse
  3. Sciences, techniques, médecine : les bouquets ont-ils un avenir ?
    1. Les bouquets de revues : un modèle de vente privilégié
    2. L’offre de bouquets thématiques
    3. L’exemple de l’American Chemical Society
  4. Retour d’expérience. « Cairn : l’édition électronique ne vient pas remplacer l’édition papier mais la relayer, la compléter et l’enrichir »
  5. Wolters Kluwer : de l’édition aux nouvelles technologies
    1. Une offre qui évolue grâce à l’écoute des besoins des clients
    2. Un objectif de fiabilité
  6. Édition juridique : trente ans de mutations
    1. L’évolution des produits au fil des nouvelles technologies
    2. L’évolution des pratiques contractuelles
    3. L’évolution du droit lui-même
    4. Mondialisation et marché du droit
    5. Nouveaux acteurs et nouveaux rôles

Pour citer cet article

Chartron Ghislaine, Joseph Maryvonne, Stotzenbach Christine, Minon Marc, Bilbault Rémi, Gasnault Jean, « Une offre en pleine expansion », Documentaliste-Sciences de l'Information 2/2008 (Vol. 45) , p. 28-43
URL : www.cairn.info/revue-documentaliste-sciences-de-l-information-2008-2-page-28.htm.
DOI : 10.3917/docsi.452.0028.


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