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Documentaliste-Sciences de l'Information

2009/3 (Vol. 46)

  • Pages : 80
  • DOI : 10.3917/docsi.463.0032
  • Éditeur : A.D.B.S.

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Mutations récentes d’une relation ancienne

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Panorama. Il y a beau temps que la relation entre professionnels de l’information et usagers ne se limite plus à une fonction patrimoniale au service d’une communauté. Développement des outils informatiques, numérisation des documents, disparition des lieux physiques de conservation et de consultation, accès direct aux sources d’information par les réseaux, gratuité d’un nombre croissant d’outils et de ressources : autant de phénomènes qui ont profondément transformé cette relation, maintenant fondée sur l’accompagnement des nouveaux usagers dans l’appropriation des outils et des méthodes d’accès à l’information. Danièle Bretelle-Desmazières rappelle ici les grandes étapes de cette mutation.

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Les grandes étapes de l’évolution de la société ont fait qu’à la mission originelle de conservation, traditionnellement dévolue à la bibliothèque, se sont ajoutées des fonctions élargies à la démocratisation de la lecture et de l’instruction, aux loisirs, à la formation. Alors que seuls des lettrés fréquentaient les premières bibliothèques, la multiplication de celles-ci a induit le besoin d’accompagner les nouveaux usagers dans leur appropriation des outils et des méthodes d’accès à l’information. L’évolution de la relation entre les professionnels de l’information et les usagers de leurs structures s’est accélérée au cours des cinquante dernières années, parallèlement aux changements qu’a connus la société, au plan technologique en particulier mais aussi au plan économique et social. Aujourd’hui les flots incessants d’information d’origine planétaire, véhiculés par des médias en constante évolution, risquent d’accroître les clivages, excluant les individus et les organisations qui ont des difficultés à discerner l’information pertinente et à l’utiliser.

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La situation du monde actuel, préoccupante à plus d’un titre, conduit à penser que ce n’est que grâce à la coopération de tous que pourront être trouvées des solutions viables. Il est donc impératif que, dans sa vie personnelle, professionnelle et citoyenne, chacun sache s’informer pour comprendre les enjeux de l’avenir et, à son propre niveau, participer à la nécessaire action collective. C’est pourquoi, devant la complexité des dispositifs informationnels associant réel et virtuel, et en dépit des pratiques autonomes courantes d’accès à l’information que l’on peut observer, les professionnels de l’information ont à jouer un rôle primordial de médiateurs et de guides, aussi bien dans les contextes de formation que dans les milieux professionnels. Car eux seuls sont capables de fournir aux usagers des repères fiables afin qu’ils puissent exploiter avec pertinence le potentiel énorme d’information disponible et agir en étant réellement informés.

Dans les milieux de formation

Une évolution très lente des pratiques documentaires des usagers

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La mission pédagogique de la bibliothèque s’est affirmée progressivement, notamment avec le souci de répondre aux idéaux révolutionnaires d’égalité et d’accès à la culture. C’est ainsi, par exemple, qu’à partir du milieu du XIXe siècle, aux États-Unis, des établissements académiques commencent à instituer, sous l’impulsion du philosophe R. W. Emerson, une initiation à l’usage des livres, qui évoluera pour aboutir un siècle plus tard à une formation plus large, la bibliographic instruction. Le modèle pédagogique en sera largement utilisé et adapté dans de nombreux pays, en particulier dans le nôtre. À partir des années 1970, une évolution marquante s’est produite dans les relations entre le monde de l’information et ses usagers. Les pratiques documentaires de ces derniers, héritées des générations précédentes, se sont trouvées inadaptées à la situation nouvelle créée par l’accroissement spectaculaire du volume de l’information, par la diversification de ses sources et le début de l’accès à distance.

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Or, simultanément, le rôle de l’information s’est accru dans un monde entré dans l’ère post-industrielle, où la maîtrise de cette information est au cœur de toutes les activités et devient de plus en plus un facteur incontournable de réussite, tant au plan individuel que collectif, alors que s’intensifie l’exigence de performance et de compétitivité.

Un besoin d’aide accru face aux premières technologies de l’information

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Au cours des dernières décennies du XXe siècle, l’évolution rapide des technologies de l’information, qui transforment le fonctionnement des services documentaires, accentue cette inadaptation des pratiques antérieures des usagers. Ce bouleversement technologique va raviver la mission fondamentale des bibliothèques relative à l’assistance et au soutien qu’il leur faut apporter à leurs utilisateurs. Les professionnels de l’information, qui suivent au jour le jour les développements des systèmes d’information, sont les mieux à même d’en présenter l’utilisation adéquate. Comme ils élaborent des produits d’information de plus en plus performants, ils pourront voir ceux-ci mieux valorisés par les résultats positifs engendrés par une meilleure exploitation de l’information par ses usagers (individus, entreprises, monde scientifique et économique). Il est donc important que le dialogue entre ces partenaires puisse s’instaurer, d’où l’intérêt d’un langage commun qu’ils pourraient acquérir grâce à l’institution de formations adaptées à chacune de ces communautés.

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Selon les pays, pour de multiples raisons culturelles ou structurelles, les citoyens sont plus ou moins sensibilisés à la portée nouvelle des enjeux informationnels et plus ou moins entraînés aux pratiques qui permettent d’y répondre efficacement. Dans les pays anglo-saxons, par exemple, des formations d’utilisateurs de bibliothèques existent depuis les années 1960, souvent impulsées par des associations professionnelles. Ainsi c’est l’association LOEX (Library Orientation Exchange) qui est à l’origine, en 1971, de la bibliographic instruction, modèle dont l’application va alors de la présentation des ressources documentaires en bibliothèque à la démarche de recherche d’information, plus rarement à l’exploitation des documents recueillis.

Mettre la compétence informationnelle au cœur de la formation de l’individu

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Dans notre pays, la prise de conscience de la nécessité d’une formation « à la maîtrise de l’information » a été plus tardive et plus lente. Les pouvoirs publics ont été amenés à soutenir différentes expériences. D’abord dans quelques établissements d’enseignement supérieur où elles avaient été introduites sur des initiatives individuelles de formateurs. Puis en impulsant, au départ pour faire connaître la « recherche documentaire automatisée », une opération de recherche pédagogique collective conduite par la Conférence des grandes écoles, fondée sur le volontariat des participants dans plus d’une centaine d’entre elles, dans les années 1980, puis dans un certain nombre d’universités.

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Le suivi effectué en permanence a mis en évidence les difficultés rencontrées et les aspects positifs. Il a notamment montré l’importance de la motivation des formateurs, enseignants et professionnels de l’information, et la nécessité pour chacun de recevoir une formation adaptée à sa fonction afin d’accroître la qualité de la collaboration. Ce suivi a également permis de souligner l’émulation et le soutien que les intervenants ont retirés des échanges dans le cadre des réseaux humains nés de l’expérience collective ainsi que la nécessité de la valorisation de cette activité particulière de formation dans le cadre de leur carrière. Des éléments d’appréciation issus d’enquêtes auprès de différents partenaires (formateurs, anciens élèves, entreprises) ont permis d’enrichir les conclusions tirées des différentes étapes de l’opération. Il a ainsi été possible, après plus de quinze années de pratique, de formuler des recommandations concernant les caractéristiques indispensables à respecter pour assurer l’efficacité des formations futures [1] :

  • intégration de la formation au cursus, enracinement de ces apprentissages dans les activités des disciplines d’étude des élèves et validation lors de la délivrance des diplômes ;

  • collaboration active entre les parties intéressées : chefs d’établissement, personnels enseignants, professionnels des bibliothèques et centres de documentation ;

  • contenu portant sur une approche globale des activités d’information : les enjeux de l’information, la recherche d’une démarche rationnelle d’information, la familiarisation avec les technologies modernes de l’information, l’exploitation de l’information recueillie et son intégration à une prise de décision, la veille et l’analyse stratégique.

Essentiellement axée au départ sur la méthodologie de recherche d’information, cette expérience pédagogique collective a montré la nécessité de faire évoluer l’objectif vers l’acquisition par tous d’une véritable compétence informationnelle. Comme en témoignent les rapports ou études publiés au plan international [1], ces résultats sont en accord avec les nombreux travaux de recherche visant à proposer des programmes de formation adaptés, que les Anglo-Saxons regroupent sous le vocable information literacy, en prenant soin d’éviter la confusion avec la nécessaire formation au maniement des outils technologiques, eux-mêmes très évolutifs. Les deux concepts ne peuvent être confondus mais sont complémentaires et, à l’ère numérique, ils doivent aller de pair dans la formation des individus.

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Plus largement d’ailleurs on peut s’inspirer des recommandations émanant de réflexions internationales, au début des années 2000, sur la nécessité de développer une nouvelle « alphabétisation » au-delà des capacités traditionnelles de lecture, d’écriture et de calcul pour englober les compétences requises par l’évolution de la société : la compétence technologique (technology literacy), la compétence informationnelle (information literacy), la compétence médiatique (media creativity), la compétence à fonctionner dans un monde global fait d’interdépendance et de diversité culturelle (global literacy), la compétence sociale et éthique (literacy with responsibility).

Un enjeu d’avenir pour apprendre à apprendre et pour vivre ensemble

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Aujourd’hui, tous les experts s’accordent sur la nécessité pour chacun de se former tout au long de la vie, d’apprendre à collaborer car nul ne peut plus maîtriser à lui seul un savoir, d’apprendre à vivre dans des contextes marqués par un brassage croissant de populations de cultures différentes. C’est dans cet esprit, en particulier, que l’Unesco milite pour une formation à « apprendre à apprendre » et à « apprendre à vivre ensemble » et, en s’appuyant sur la déclaration de Kronberg sur « L’Avenir de l’acquisition et du partage du savoir » [3], a organisé en 2008-2009 une série de séminaires [4].

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Le rôle des professionnels de l’information se trouve à nouveau infléchi. À partir des dernières années du XXe siècle, la généralisation de l’utilisation d’Internet par tous a modifié fondamentalement les pratiques. L’apparente facilité d’obtention d’informations grâce aux fonctionnalités de plus en plus sophistiquées des outils de recherche incite à penser que l’usager peut se dispenser d’une formation. Aujourd’hui Google domine le web et se développe de manière tentaculaire dans différents secteurs d’Internet. La gratuité et la simplicité d’utilisation de ce type d’outil masque les risques de dérive vers un quasi-monopole et détourne de la richesse d’une démarche rationnelle, creusant ainsi le fossé entre initiés et non initiés.

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Par ailleurs, sur Internet, à côté des sources classiques accessibles en ligne, la multiplication des types de sources, plus ou moins éphémères, occulte la diversité de leur qualité et de leur fiabilité. De nouvelles approches pédagogiques de l’information doivent donc être recherchées pour donner à l’usager des repères dans l’analyse critique et l’évaluation de l’information et des nouvelles formes proposées pour sa hiérarchisation. Partie intégrante d’une méthodologie globale du travail intellectuel, ces outils lui seront indispensables pour s’informer efficacement ainsi que pour bénéficier pleinement des innovations induites par la tendance actuelle en faveur du libre accès (Open Acces aux publications scientifiques, logiciels libres, etc.).

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Les résultats positifs de la recherche pédagogique expérimentée en France ont montré le bien-fondé d’une telle approche pour faire émerger les voies à emprunter face à une situation nouvelle. Déjà des collaborations s’instaurent au sein des communautés de professionnels dans l’éducation, des modules de formation accessibles sur le web sont mis à la disposition des différents types d’usagers. La littérature internationale récente présente de nombreuses études et des exemples d’expérimentation de telles formations dans des environnements virtuels d’apprentissage. À nouveau le professionnel de l’information joue un rôle incontournable, aussi bien pour la conception de ces outils que pour la pédagogie de leur usage, afin que l’utilisation des technologies soit insérée dans l’acquisition de la maîtrise de l’ensemble du processus d’information fondé sur un esprit critique.

Dans les milieux professionnels

Évolution du contexte, permanence de la médiation documentaire

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L’importance du rôle de l’information dans un monde en évolution a fait que, en dehors des établissements d’enseignement, nombre de centres documentaires ont été créés et se sont développés à partir des années 1960, au sein des entreprises, des organisations professionnelles, des administrations et des collectivités territoriales. Dans ces structures documentaires fonctionnant essentiellement selon un modèle de centralisation des ressources et des compétences, les professionnels, souvent désignés comme spécialistes de l’information, sont, à cette période, les interlocuteurs auxquels s’adressent naturellement les usagers. Ils ont en effet dû se doter de compétences très spécifiques qui ont évolué rapidement avec la mécanisation des traitements documentaires dans les années 1960, puis la première vague d’informatisation des années 1970-80 et surtout vers 1975 le recours à distance aux nouvelles ressources que sont les banques de données, ensuite l’apparition de nouveaux supports nés de la numérisation dans les années 1980, enfin la généralisation des documents numériques et de leur accès par les réseaux.

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Simultanément, à partir des années 1990, l’effort de l’entreprise s’est porté sur la mise en place de son système d’information : politique et procédures d’acquisition, d’analyse, de stockage, de conservation, de circulation de l’information nécessaire à la bonne marche de l’entreprise. Les usagers, toutefois, ont été peu associés à cette démarche, ce qui est apparu dommageable avec la mise en place des intranets et des extranets et l’universalisation de l’utilisation d’Internet, qui ont exacerbé pour chacun le besoin d’un savoir-faire adéquat. Cela fait que de nos jours la médiation professionnelle conserve un sens, même si elle doit être repensée.

Le professionnel de l’information, personne ressource et force de proposition

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De la perspective initiale, souvent instrumentale, il est nécessaire d’aller vers une vision plus stratégique des fonctions des professionnels de l’information [5]. Ces fonctions doivent s’inscrire dans les objectifs et les finalités des institutions auxquelles ils appartiennent et dans lesquelles ils sont acteurs à part entière dans l’accomplissement des missions collectives. Les réalités de l’économie compromettent souvent l’existence de structures documentaires centralisées dont certaines disparaissent au bénéfice de nouvelles organisations prenant mieux en compte les contraintes économiques.

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Cependant, même si les lieux physiques et les échanges classiques sont modifiés, la complexité des nouveaux dispositifs informationnels et les nouvelles pratiques autonomes, souvent mal adaptées, des usagers imposent aux professionnels de trouver les modalités d’un dialogue permanent avec eux : ils doivent les aider à expliciter des attentes souvent inexprimées afin d’élaborer une offre de services qui répondent le mieux possible aux besoins réels, même si une personnalisation n’est pas toujours possible. L’interactivité apportée par Internet peut être une aide efficace bien que l’absence de possibilité de discussion en face-à-face, le renouvellement de leurs interlocuteurs ou simplement la grande diversité des profils rende la tâche difficile. Comme dans les milieux de formation, une aide allant, au-delà de l’utilisation des outils, vers l’accomplissement du travail intellectuel d’information sera la bienvenue.

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Par ailleurs, en développant des partenariats et des coopérations avec les autres parties prenantes, aussi bien à l’intérieur qu’à l’extérieur de leur organisation, les professionnels de l’information peuvent faire en sorte que le service qu’ils apportent soit doté d’une valeur ajoutée, en particulier en termes d’ouverture et de prospective, en relation avec les objectifs de l’institution – ce qui est profitable pour celle-ci comme pour ses collaborateurs.

Amplifier la fonction de médiation et d’accompagnement

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L’ère du numérique a introduit dans le monde de l’information des bouleversements immenses et, avec l’évolution des outils informatiques, leur gratuité, et la disparition des lieux physiques, elle modifie profondément les potentialités de l’appui à apporter aux usagers. La culture informationnelle est indispensable pour participer activement à la société du savoir, pour permettre la formation tout au long de la vie et le développement de la citoyenneté, ainsi que pour favoriser l’intégration sociale et culturelle des individus. Les technologies permettent aujourd’hui – de manière le plus souvent gratuite et ouverte – une diffusion plus rapide et plus large des idées, des débats entre scientifiques mais aussi avec des non-spécialistes, l’organisation et le partage plus efficaces de la connaissance, l’accessibilité à de nouveaux supports pédagogiques. Il revient à chacun de saisir les opportunités qui permettent, au sein d’un contexte particulier, d’exploiter le plus efficacement possible le potentiel énorme de l’information disponible.

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Aujourd’hui la prise de conscience des enjeux vitaux auxquels doit faire face le monde du XXIe siècle, en matière de démographie, de climat, d’environnement, de risques d’épuisement des ressources et de survie humaine induit la nécessité de développer la capacité des individus à s’adapter, à coopérer pour aller vers un avenir viable. Il convient donc, dans les structures académiques comme dans les milieux professionnels, d’amplifier la fonction de médiation et de guidage que peuvent apporter les métiers de l’information. Pour faire en sorte que les usagers s’appuient sur des bases méthodologiques solides leur permettant de s’approprier ensuite l’ensemble de la chaîne des valeurs issues de l’information et les conduisant vers la connaissance, l’apprentissage, le sens, la sagesse – valeurs essentielles pour l’homme dans le futur. •

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Danièle Bretelle-Desmazières

Références

[1] Danièle Bretelle-Desmazières. « Aperçu des caractéristiques des formations à l’usage de l’information dans l’enseignement supérieur français ». In : « Les bibliothèques à l’ère électronique dans le monde de l’éducation », Éducation et francophonie, 1998, vol. XXVI, n° 1. www. acelf. ca/ revue/ XXVI-1/ articles/ 11-bretelle. html

[2] « Compétence informationnelle ». In : René Wiki, le wiki de l’Université Paris Descartes. http:// wiki. univ-paris5. fr/ wiki/ Comp%C3%A9tence_informationnelle

[3] Kronberg Declaration on the Future of Knowledge Acquisition and Sharing. 22-23 June 2007. http:// portal. unesco. org/ ci/ fr? / files/ 25109/ 11860402019Kronberg_Declaration. pdf/ Kronberg%2BDeclaration. pdf

[4] Training-the-trainers in information literacy (TTT) workshops project. Final Report to UNESCO, prepared by Professors Albert K. Boekhorst and Forest Woody Horton, Jr. February 12, 2009. wwww. infolit. org/ reports/ TTT%20Final%20Report.doc

[5] Jean Michel. « De la nécessité d’un (re)positionnement stratégique des services info-documentaires ». Documentaliste – Sciences de l’information, février 2008, vol. 45, n° 1, p. 44-46. http:// michel. jean. free. fr/ publi/ JM356. html ou www. adbs. fr/ marketing-strategique-de-la-necessite-d-un-re-positionnement-strategique-des-services-info-documentaires-27972. htm? RH= REVUE

Entre médiation humaine et expertise technique

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Analyse. « Qui a besoin des bibliothèques à l’heure de Google ? » Tel était le titre, volontairement provocateur, d’une conférence prononcée en avril 2007 à l’Enssib [1] par Alex Byrne, président de l’Ifla. On pourrait pousser la provocation jusqu’à demander qui a besoin des bibliothécaires et des documentalistes à l’heure de la surabondance de l’information, de la dématérialisation des ressources documentaires, de l’accès direct aux contenus en tous lieux et à tout moment ? Quelles sont les compétences nécessaires aujourd’hui aux professionnels de l’information ? Peut-on limiter le débat à une simple alternative entre une médiation humaine et une médiation technique ?

Intermédiaire des chercheurs et des curieux

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La notion de médiation a toujours fait partie de l’environnement sémantique des documentalistes. Sylvie Fayet-Scribe [2] rappelle que le terme « documentaliste » fut adopté en 1937, parmi de nombreux autres candidats comme « synthétiseur » ou encore « intermédiaire des chercheurs et des curieux ». Mais le documentaliste était déjà un spécialiste technique, et ses compétences se sont étendues, dès les années 50, à la maitrise des formats, des thésaurus, des outils de classification ou de traitement. Son identité professionnelle se construit ainsi sur ce double axe : médiation humaine et expertise technique. Plusieurs ruptures viennent au fil des années déstabiliser les rôles traditionnels dans la « chaîne de l’information ». Chaque décennie voit l’arrivée d’un nouveau support : développement des bases de données informatisées dans les années 70 et de la télématique dans les années 80, apparition du web dans les années 90 et du web 2.0 dans les années 2000… en attendant le virage du web sémantique à partir des années 2010.

Convergence des contenus et des modes d’accès

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Dans le modèle documentaire classique qui prévaut jusqu’à l’arrivée du web, le professionnel de l’information joue un rôle important de médiateur : il est l’interface entre le fameux « utilisateur final » et la machine, il est capable de reformuler une demande et de maîtriser la syntaxe complexe des systèmes d’accès à l’information.

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Mais aujourd’hui les différents maillons de la chaîne que sont les auteurs, éditeurs, documentalistes ou utilisateurs voient leurs rôles renouvelés. Le « documentaliste 2.0 » se positionne lui-même, au-delà de la gestion classique, en producteur et diffuseur de contenus. Le flux d’information remplace le stock, la connexion vient concurrencer la collection, l’« auteur » se voit mis au même plan que l’utilisateur devenu lui-même producteur de contenus textes, images ou vidéo. En effet, cet utilisateur, comme le documentaliste, est désormais à même d’enrichir des contenus, d’en assurer l’indexation et la diffusion, d’en gérer l’interactivité, voire de réaliser des applications composites.

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Les solutions de production, gestion et recherche de documents ont tendance à se confondre. De façon plus générale, on assiste à une convergence entre les contenus informationnels et les outils techniques qui permettent d’y accéder.

La googlisation des usages

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« L’homme est un document comme les autres. » Cette affirmation plaisante d’Olivier Ertzscheid [3] témoigne de la profonde évolution que subit la notion de document, dont la recherche s’effectue via des systèmes toujours plus intuitifs. Le lancement du moteur Google, dès 1998, a constitué une rupture importante dans les pratiques de recherche d’informations. Plusieurs facteurs peuvent expliquer ce succès mondial : la rapidité d’accès, une pertinence des résultats relative mais supérieure à celle de ses concurrents, la maniabilité et le caractère intuitif de l’interface… ainsi qu’un marketing viral très efficace ! Le moteur a pu maintenir sa position hégémonique grâce à une diversification à tout va, souvent réussie, de bons investissements et une culture d’entreprise novatrice… sans oublier la monétisation publicitaire et la vente de mots-clés.

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Et pourtant, l’on sait bien que les moteurs de recherche les plus puissants – Google, Yahoo ou Bing (Microsoft) – n’indexent qu’une partie encore limitée du web. On sait aussi qu’une réalité complexe se cache derrière l’illusion de facilité, d’exhaustivité, voire d’ubiquité que peuvent donner ces moteurs.

Des compétences étendues

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Face à cette révolution, les professionnels de l’information doivent réunir un certain nombre d’aptitudes et de compétences. Il leur est nécessaire de bien connaître les sources et d’être à même d’en évaluer la pertinence, la fiabilité et la traçabilité. Mais, de plus, il leur faut disposer d’une expertise technique de l’Internet ainsi que des nouveaux « contenants » et « contenus ». Ils seront tout autant capables d’utiliser les fonctions avancées du moteur Google que d’effectuer des recherches booléennes via des bases de données spécialisées, ou encore de se plonger dans les profondeurs de la blogosphère ou des réseaux sociaux…

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En résumé, il s’agit de tirer parti à la fois des ressources du web documentaire classique (sites institutionnels, agrégateurs d’actualité, etc.) que de celles du web invisible (bases de données payantes) et enfin du web « social » (blogs et microblogging, sites de mutualisation de données, réseaux sociaux).

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Plusieurs formes innovantes de médiation ont pu être expérimentées : services de renseignement à distance ; Opacs « 2.0 » permettant un enrichissement du catalogue par les lecteurs qui peuvent y apposer recommandations, résumés, annotations ou tags ; guides et parcours documentaires en ligne ; signets en ligne ; nouvelles formes de communication avec le public (chat, avatars virtuels, animation de communautés virtuelles, etc.) ; portails thématiques et « univers » de diffusion de flux.

Les paradoxes de l’autonomie

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Toutes ces formes de médiation facilitent l’accès à l’information. Mais rendent-elles pour autant la recherche d’information plus aisée ? C’est là l’un des paradoxes de l’autonomie des utilisateurs face à l’énorme masse de documents disponibles sur Internet : plus les outils de recherche deviennent simples, plus le nombre de sources d’informations augmente, et plus le processus de recherche se complexifie…

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Si le développement d’Internet a considérablement facilité et démocratisé l’accès à l’information, la recherche via le réseau reste un processus complexe, qui ne peut se limiter à l’usage d’un seul et même outil, aussi puissant et diversifié soit-il. D’où l’importance de la formation des utilisateurs à la méthodologie de recherche d’information : ce rôle de pédagogue que découvrent nombre de professionnels de l’information se révèle complémentaire mais non contradictoire avec la fonction de médiateur.

Et demain ?

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Les nouveaux développements autour du « web de données », et notamment du web sémantique, offrent aux professionnels de l’information de nouvelles formes de médiation, qui viennent s’ajouter aux formes de médiations classiques ou bien issues de la vague du web : création d’ontologies spécialisées, gestion des métadonnées et de l’interopérabilité des systèmes, analyse et représentation visuelle de l’information, gestion et recherche de contenus multimédias, modélisation des données et des domaines de connaissance… Cette liste, non exhaustive, signale autant d’opportunités professionnelles à ne pas négliger.

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Bruno Menon soulignait, lors de la conférence i-expo 2009 [4], que ces nouvelles formes de médiation permettent de revaloriser l’expertise documentaire en l’alliant aux compétences techniques. Voir dans l’Euroréférentiel I&D [5], la liste des compétences essentielles à la nouvelle relation entre usager et documentaliste, principalement dans les groupes I (Information) et T (Technologies), ainsi que M (Management).

Gardiens de la vérité et du savoir

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Ainsi, la prolifération des espaces numériques permet désormais de réunir au sein de mêmes communautés l’expert et l’amateur, le lecteur et l’auteur, le chercheur et le l’utilisateur. Un nouveau rôle pour les documentalistes du XXIe siècle, investis tant dans les savoirs et les contenus que dans leur mode d’accès et leur enrichissement documentaire ?

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Quoi qu’il en soit, laissons le mot de la fin à Barack Obama qui, dans un discours prononcé en 2005, alors qu’il n’était encore que sénateur de l’Illinois, à l’ouverture du congrès annuel de l’American Library Association [6], présentait les bibliothécaires comme les gardiens, non pas du temple, mais de la vérité et du savoir : « Guardians of truth and knowledge, librarians must be thanked for their role as champions of privacy, literacy, independent thinking, and, most of all, reading. » •

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Véronique Mesguich

Références

[1] http:// bbf. enssib. fr/ consulter/ bbf-2007-05-0092-004

[2] Sylvie Fayet-Scribe. Histoire de la documentation en France : culture, science et technologie de l’information (1895-1937). CNRS Éditions, 2000.

[3] http:// archivesic. ccsd. cnrs. fr/ docs/ 00/ ? 37/ 82/ 34/ PDF/ articledefOE. pdf

[4] Atelier « Web 3 et web sémantique », Conférence I-Expo 2009, 17 juin 2009, www. i-expo. net. (Voir aussi page 20).

[5] European Council of Information Associations (ECIA). Euroréférentiel I&D, Volume 1. Compétences et aptitudes des professionnels européens de l’information-documentation. Volume 2. Niveaux de qualification. ADBS Éditions, 2004.

[6] wwww. ala. org/ ala/ alonline/ resources/ selectedarticles/obama05.cfm

La formation documentaire : scénarisation, mise en scène et plaisir de la pédagogie

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Retours d’expérience. Former les usagers à la recherche et à l’exploitation de l’information est une des fonctions que les professionnels sont de plus en plus souvent amenés à assurer en formation initiale. Fort de son expérience dans l’enseignement supérieur, Hervé Le Men pose en cinq points, les problèmes généraux de la formation documentaire des étudiants. Une expérience de formation à distance, menée par Christophe Boudry, complète cet exposé.

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Aux responsables des formations documentaires dans les universités ou les grandes écoles incombent de multiples tâches : concevoir et pérenniser une politique de formation, animer une équipe de formateurs, s’insérer dans les programmes ou bien encore suivre l’évolution des problématiques et des usages documentaires à l’heure d’Internet. Nous abordons l’ensemble de ces questions dans les stages que nous dispensons dans les Urfist (Unités régionales de formation à l’information scientifique et technique) ou dans notre université. Dans cette contribution, nous posons les problèmes généraux de la formation des étudiants à la documentation.

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FONDER LA LÉGITIMITÉ DE LA FORMATION. Le professeur de physique est légitimé par avance par une tradition et une discipline autonome, notée et jugée nécessaire par l’ensemble du corps professoral. Le formateur bibliothécaire ou documentaliste, lui, n’est porté par aucune science reconnue [1][1] Les sciences de l’information et de la communication.... Il croise toutes les disciplines et dispose au mieux de quelques jours pour déployer sa formation. De plus, si les étudiants peuvent opposer aux points de vue d’un enseignant d’autres approches glanées sur Internet, le bibliothécaire doit déconstruire et délimiter l’efficacité de pratiques documentaires spontanées qui font pourtant quotidiennement leurs preuves. Pour trouver de l’information, il suffit de taper quelques mots. Les moteurs Google, Exalead ou Yahoo, conçus pour être utilisés sans technique documentaire, retournent des documents quelle que soit la requête. On pourrait même se demander à quoi sert la formation documentaire et il est difficile de la présenter comme une discipline tant elle est perçue comme une pratique au service d’autres enseignements. Elle rend grand service mais il faut en faire la preuve. C’est la base de sa légitimité et de la pédagogie que nous proposons.

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S’APPUYER SUR LE SUCCÈS DES MOTEURS GÉNÉRALISTES ET DÉCONSTRUIRE LES PRATIQUES DOCUMENTAIRES SPONTANÉES. La popularité des moteurs de recherche est un excellent point de départ si l’on s’appuie sur leur handicap : travailler sur des corpus de textes hétérogènes non structurés et non filtrés. Il faut, au préalable, avoir défini avec les étudiants des critères de satisfaction et d’efficacité : rapidité et accès à une information fiable pour un travail universitaire. Les trois termes ont leur importance. Sur cette base, les pratiques documentaires spontanées tombent en panne ou posent problème. La formation peut commencer…

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VALORISER LES RESSOURCES DOCUMENTAIRES PROFESSIONNELLES. Ces moteurs proposent des interfaces avancées peu utilisées qui peuvent aider les formateurs à présenter les notions de champ (notamment titre, liens, domaine), d’index, et même de syntaxe quand elles génèrent automatiquement une requête. Au-delà, le travail sur les liens permet de mettre en avant des stratégies de navigation qu’on pourrait appeler socio-documentaires parce qu’elles postulent une économie de l’information et des pratiques de pointage de ressources, sociales, professionnelles et affinitaires. La recherche d’information sur Internet est tirée vers le haut et s’approche, par exemple, des possibilités de recherche de citations dans le Web of science. « Pour sortir de Google » (titre d’un stage de l’Urfist de Rennes), il faut aller aux limites de l’outil, en saisir toute la puissance et proposer des outils encore plus puissants, des outils de professionnels, dans le cadre d’objectifs universitaires précis.

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Les moteurs des bases de données professionnelles ont l’avantage d’opérer sur des corpus structurés et hautement enrichis. Les textes sont passés par des filtres très discriminants, l’accès à des revues universitaires, par exemple. Ils ont ensuite été enrichis par des mots-clés, des résumés ou d’autres métadonnées directement exploitables par les étudiants. Il reste à saisir toute la valeur ajoutée générée par ces métadonnées et ces sélections. C’est l’objet d’un atelier de notre stage. Nous travaillons sur une ressource et nous cherchons tous les moyens de la valoriser pour un public donné.

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Par exemple, pour des étudiants en master de biotechnologies, nous explorons dans la base de presse Factiva le paysage socio-économique qui se dessine suite à la requête « transgenèse ». Nous pointons les catégorisations a priori et a posteriori des articles : faits scientifiques, économiques, sociaux, politiques ou juridiques, distinction de secteurs industriels, mots-clés associés, chronologie.

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On peut également montrer comment le Sudoc permet de comparer la production de thèses de deux universités. Il faut encore, cependant, scénariser ces possibilités.

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Hervé Le Men

Témoignage. « La formation à distance appréciée pour sa souplesse »

Partant du constat qu’un certain nombre de professionnels de l’information éprouvent des difficultés pour assister aux formations de formateurs que nous proposons en présentiel (difficultés pour s’absenter de leur service, coût des transports et du logement pour les plus éloignés), l’Urfist de Paris a récemment mis en place sa première formation à distance, consacrée à Medline PubMed.

La mise en place de ce nouveau mode de relation avec nos usagers a nécessité de changer radicalement nos habitudes et façons d’appréhender la formation : utilisation de la plate-forme d’enseignement à distance Moodle, recours massif à des vidéos pour proposer une partie théorique facilement assimilable afin de pallier les difficultés liées à l’éloignement, mise en place des tests d’auto-évaluation, devoirs à rendre afin que nous puissions nous s’assurer que les compétences à acquérir par les stagiaires l’avaient bien été malgré l’éloignement géographique du formateur…

Cette première expérience nous a indiqué que les efforts que nous avons dû consentir pour mettre en place cette formation n’ont pas été inutiles, car ce mode de formation semble particulièrement adapté à la formation de formateurs. En effet, les stagiaires, tous en situation professionnelle, semblent dans leur majorité avoir particulièrement apprécié la souplesse d’organisation inhérente à ce type de formation, qui leur à permis de concilier formation, contraintes professionnelles et emplois du temps souvent surchargés.

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SCÉNARISER LE CONTENU. Scénariser le contenu d’une formation c’est créer des situations et proposer des activités où il est indispensable, par exemple, de distinguer la référence d’un article de celle d’une monographie. Le scénario implique les étudiants dans une situation problématique, une tension significative, pour les amener progressivement à explorer des notions. C’est l’objet d’un deuxième atelier de notre stage.

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« Les esquimaux ont un grand nombre de mots pour décrire la neige […] parce qu’ils ont des activités périodiques avec des échecs potentiels pour lesquels ces distinctions sont pertinentes.[2][2] T. Winograd, F. Flores, L’intelligence artificielle... »

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METTRE EN SCÈNE UN COURS, IMPLIQUER LES ÉTUDIANTS ET TROUVER DU PLAISIR À LA FORMATION DOCUMENTAIRE. Dans un troisième atelier nous travaillons l’animation d’une formation. Les stagiaires ont préparé une intervention – une démonstration, un TP ou l’installation d’un plugin, par exemple – et nous leur proposons un point de vue de metteur en scène. S’il y a peu de recettes dans ce travail délicat, nous donnons certains repères que nous avons établis en nous appuyant sur notre propre expérience de formation et sur notre expérience du théâtre : un comédien entre en scène, il a trois minutes de crédit d’attention. Il ne le renouvellera que s’il fait ses preuves, s’il accroche, s’il est visible, s’il propose un rythme, une relation, une présence. Le formateur entre en scène avec le Sudoc. Combien de temps va-t-il garder notre attention ?

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Nous déclinons cet exercice en proposant des rôles aux autres stagiaires : un étudiant ne comprend rien, un autre comprend tout d’avance, deux étudiants tentent de suivre directement sur leur ordinateur la démonstration, etc.

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La voix, le trac, la présence ou le rythme du stagiaire-formateur ne change pas forcément à l’issue du stage. Il repart cependant avec des repères, des outils et des axes de progrès pour étayer la chose la plus importante que nous voulons lui procurer : la recherche du plaisir dans la répétition d’une formation. Comme un comédien trouve un réel plaisir à jouer plusieurs fois une pièce, un formateur peut, nous le croyons, trouver du plaisir et donner un sens fort à la répétition d’une formation documentaire.

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S’il cherche précisément et continuellement à optimiser sa façon de connecter les étudiants, dans le cadre de leur activité, aux mémoires externes de leur université (imprimés et bases de données), il gagne forcément en compétence et en pertinence. •

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Christophe Boudry

Quel avenir pour les espaces publics ?

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Point de vue. Alors que les espaces publics des bibliothèques sont de plus en plus détournés de leur vocation initiale, les centres de documentation d’entreprise sont souvent remplacés par des services virtuels. Des évolutions non sans conséquences sur la médiation assurée par les professionnels de l’information.

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Au cours de ma relativement longue carrière professionnelle qui m’a amenée à travailler dans des lieux très divers, j’ai partout été confrontée à la même question : que faire des espaces publics alors qu’ils sont le plus souvent « détournés » de leurs usages initiaux et réinvestis par d’autres fonctions. Tout responsable de services offerts à des usagers, dans le monde de l’entreprise comme dans celui de la lecture publique ou spécialisée, y compris dans les bibliothèques universitaires ou à la BnF, connaît cette interrogation.

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DANS LES BIBLIOTHÈQUES, les acquéreurs de collections se désespèrent de voir un public de « séjourneurs » investir les lieux avec leurs propres documents, utiliser l’espace de lecture comme une salle de travail et sous-utiliser les collections physiques ou électroniques mises à leur disposition. Ces bibliothèques ne désemplissent pas. Ce sont à la fois des lieux où on se retrouve pour passer un moment entre deux cours et où on travaille en groupe. D’ailleurs, les bibliothèques récemment rénovées aménagent des espaces dédiés à la convivialité et d’autres, souvent sans collection sinon des usuels, aux travaux nécessitant des échanges verbaux qui supposent l’isolement des autres lecteurs.

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Il est frappant de constater que la tendance est la même quelles que soient les situations sociales : qu’il s’agisse d’usagers palliant dans ces établissements l’absence à leur domicile d’un lieu où travailler ou d’usagers de milieux plus favorisés, les pratiques se rapprochent. Pour ces derniers, le besoin de changer d’environnement et de différencier le lieu de la vie familiale de celui de la vie « publique » semble être une motivation majeure. Pour les premiers, la bibliothèque représente en plus un lieu unique de calme, même relatif, éloigné des pressions et de l’agitation familiale, un lieu où on respecte les efforts faits par l’étudiant pour travailler. Pour les uns et les autres, même si l’image de « cathédrale du savoir » ne signifie plus grand-chose, l’ambiance de la bibliothèque reste perçue comme propice au travail intellectuel.

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DANS LES ENTREPRISES, il en va tout autrement. Les centres de documentation se vident au point d’être très souvent supprimés. Les salariés veulent disposer de « tout » sur leur poste de travail ou que les documents viennent à eux sous forme papier ou électronique. Ils effectuent souvent eux-mêmes leurs recherches d’informations, avec des bonheurs divers, et il est clair que le rôle des documentalistes se déplace vers celui de formateurs à l’interrogation et à l’utilisation des ressources mises à disposition. Leur deuxième rôle tend à fournir les meilleures ressources, avec les services à valeur ajoutée les plus performants et les outils de traitement appropriés. Même les documentalistes scientifiques sont amenés à s’intégrer dans des équipes projet ou à répondre à distance à des demandes ponctuelles, mais le déplacement d’un utilisateur vers un lieu identifié ne se fait plus que rarement.

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À la différence des BU, les « bibliothèques d’entreprise » ne fonctionnent pas comme lieux de convivialité. On constate dans les entreprises une séparation entre des tâches de pure gestion documentaire, y compris des contrats et des droits d’auteur, par exemple, et l’administration des outils et de la recherche d’information. Les premières sont centralisées, les autres décentralisées mais jamais autour d’un lieu identifié. L’entité « service de documentation » est bien identifiée comme un service, mais « virtuel ». La qualité de la relation avec les utilisateurs, qui était un élément fondateur pour les documentalistes d’entreprise, change de nature. On part de services très personnalisés avec le risque de laisser de côté beaucoup d’usagers potentiels pour aller vers une offre qui se situe beaucoup plus en amont par la constitution de portails ou l’alimentation de systèmes collaboratifs. Cela oblige à modifier complètement la relation avec le public et à proposer une palette de services qui sous-tendent l’usage des contenus offerts à ces publics et modifient le rôle de médiation du professionnel entre usagers et ressources documentaires. •

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Caroline Wiegandt

L’évolution de l’espace de travail en bibliothèque universitaire

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Analyse. L’architecture, l’ergonomie et l’évolution des espaces de travail dans les lieux documentaires actuellement offerts aux usagers des bibliothèques universitaires et de recherche sont directement issues de la reprise de la construction de bâtiments au début de la décennie 1990 et de la réflexion qui a sous-tendu ce redéveloppement. Marie-Françoise Bisbrouck retrace ici les grandes étapes de cette réflexion et précise les objectifs qui restent à atteindre pour améliorer l’accès à la documentation dans nos universités. Le témoignage d’une architecte illustre ce tableau.

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Aux années 1955-1975, où l’on avait vu se construire environ 500 000 nouveaux mètres carrés de bâtiments de bibliothèques universitaires pour faire face à l’afflux massif des étudiants dans les universités, a succédé une période « morte » de quinze années sans qu’aucun bâtiment de bibliothèque (ni d’université) ne soit construit, tandis que le nombre d’étudiants s’élevait progressivement jusqu’à 1.750.000 [1] [2].

Les objectifs du rapport Miquel

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Le rapport Miquel de 1989 [3] puis les différents plans de « redéveloppement » des universités françaises ont relancé la réflexion sur la construction des bâtiments des BU sur la base d’objectifs définis par un groupe de travail mis en place en 1991 par la sous-direction des Bibliothèques et de la Documentation (SDBD) [4] :

  • remettre l’étudiant au cœur des préoccupations de la bibliothèque comme de l’université ;

  • lui offrir le maximum de collections en libre accès (en 1990, 80 % des collections étaient en magasins), et développer tous les accès à l’information informatisée, sur place et à distance ;

  • mettre à sa disposition des places de consultation nombreuses et diversifiées pour tenir compte de ses différents besoins (si possible une place pour cinq étudiants) ;

  • diversifier l’offre documentaire en introduisant la documentation virtuelle, encore très balbutiante à l’aube de la décennie 90 ;

  • développer la formation des étudiants à l’usage des technologies de l’information ;

  • accroître les horaires d’ouverture des bibliothèques jusqu’à 70 heures hebdomadaires (la moyenne nationale était de 45 en 1990).

Force est de reconnaître que ces objectifs étaient d’abord d’ordre quantitatif face à la montée croissante des étudiants et compte tenu de la situation alors catastrophique des universités. Si elles n’ont pas échappé au quantitatif pour des raisons évidentes d’urgente nécessité, les BU ont cependant tenté d’apporter à leurs usagers un peu plus de confort et d’ergonomie, donc du qualitatif [5], là où durant les décennies 1990 et 2000 les universités ont continué, par exemple, à construire des amphithéâtres selon les règles en vigueur dans les années 60.

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Les bibliothèques, en particulier, ont voulu inscrire, dans les programmes de construction ou de restructuration de leurs bâtiments, des espaces publics autres que ceux offerts aux collections en libre accès et aux places de consultation de quelque type qu’elles soient : salles d’exposition, de conférences, de formation, polyvalentes, etc. Leur objectif était de faire de la BU un lieu attractif, un vrai lieu de vie et de sociabilité, en plus d’un lieu traditionnellement voué à l’étude.

Évaluation de la période 1992-1999

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Une première évaluation de bâtiments mis en service entre 1992 et 1999 – une trentaine sur les 110 réalisés en cette période, représentant environ 350.000 mètres carrés – a été faite par la SDBD en 1999 [5]. Principales conclusions positives :

  • un accroissement de la fréquentation des bibliothèques (en nombre et durée moyenne de visites et en emprunts à domicile) d’environ 50 % ;

  • l’excellent accueil réservé par les étudiants à l’augmentation du libre accès aux collections ;

  • l’augmentation sensible de la capacité d’accueil et de la diversité des places de consultation. En particulier, rupture fondamentale avec l’immense et souvent unique salle de lecture traditionnelle, au bénéfice de places de consultation beaucoup plus individualisées, de la mise à disposition de carrels individuels, de salles de travail pour petits groupes, de salles de formation à l’utilisation de l’informatique, etc. ;

  • l’intérêt réel porté par les étudiants à la qualité architecturale de leur nouvelle bibliothèque : luminosité des espaces de lecture, espaces publics considérés comme agréables et accueillants, lisibilité de ces espaces permettant un repérage aisé des collections comme des zones de lecture et, surtout, le fait de disposer désormais d’espaces neufs, bien meublés et plus confortables, même s’ils sont encore considérés comme trop petits.

Les critiques formulées par les étudiants portaient notamment sur les insuffisances suivantes :

  • la faiblesse des installations informatiques : trop peu de micro-ordinateurs, installations parfois peu fiables, insuffisance d’accès aux réseaux Internet et Intranet.

  • encore trop peu de collections en libre accès et trop peu de places de consultation ;

  • la « faiblesse » générale des surfaces accordées aux espaces d’exposition (fréquemment installés dans le hall d’accès et apparaissant souvent comme des espaces « résiduels », ressemblant à tout sauf à une fonction clairement affirmée d’un nouveau service de la bibliothèque), la quasi-absence de salles d’animation permettant notamment l’organisation de conférences, mais, par contre, la présence réelle de salles de formation à l’informatique déclarées « incontournables » par les bibliothèques ;

  • l’excès de bruit dans les espaces publics et tout particulièrement dans les salles de lecture, conséquence directe des partis retenus par les architectes (atriums, mezzanines, etc.), et de l’insuffisance de traitement acoustique ;

  • les excès de lumière naturelle liés à la présence de trop nombreux vitrages, occasionnant une forte gêne pour l’utilisation des micro-ordinateurs (trop de reflets) et de graves problèmes de température.

Mais depuis l’an 2000, bien d’autres bâtiments de BU ont continué à s’ouvrir (environ 150.000 mètres carrés supplémentaires), sur des concepts très proches de ceux de 1993 mais avec une accentuation forte de l’intérêt à porter à la documentation électronique, aux accès au réseau Internet et au développement de l’Intranet interne aux universités. Avec un intérêt constant, et de plus en plus fort également, pour l’aménagement des places de travail et des collections en libre accès.

Une nouvelle évaluation en 2007

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Une seconde évaluation portant sur 22 nouveaux bâtiments de bibliothèques universitaires a été réalisée par mes soins en 2007, avec l’aide très positive et très engagée des collègues concernés, en vue d’une communication en avril 2008 à Budapest, dans le cadre des séminaires organisés tous les deux ans par la Ligue des bibliothèques européennes de recherche (LIBER) sur l’évolution des bâtiments des bibliothèques et leur adéquation avec la pédagogie dispensée dans les universités et les centres de recherche. Il m’avait, en effet, paru important de mesurer à nouveau l’impact des bâtiments mis en service entre 2000 et 2007, pour voir notamment si nous avions progressé dans la conception des espaces publics des bibliothèques et dans les services rendus à nos usagers..

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Les résultats recueillis sont les suivants :

  • le nombre de places de lecture mis en service représente un accroissement de près de 70 % par rapport à celui constaté en 1999 ; toutefois, mis en relation avec la population étudiante, ce nombre ne représente qu’une place de consultation pour environ 12 étudiants, soit l’équivalent du résultat constaté en 1999 ;

  • l’offre de micro-ordinateurs, point noir de l’évaluation de 1999, s’est fortement accrue, 47 % des places de lecture donnant désormais accès à Internet, contre à peine 5 % précédemment. De plus, près de 90 % des bibliothèques sont équipées de Wifi. Il reste que, sur les 22 bâtiments, un poste informatique connecté doit encore satisfaire aux besoins de 128 étudiants… Heureusement, ceux-ci sont eux-mêmes de plus en plus équipés de micro-ordinateurs portables (au moins 80 % aujourd’hui en moyenne nationale) !

  • le nombre de salles de travail pour petits groupes a sensiblement augmenté, avec une moyenne de 7 salles par bibliothèque, mais la demande reste très forte et plusieurs bibliothèques déclarent en souhaiter le double compte tenu du changement profond des méthodes d’enseignement (ce qui est plutôt rassurant sur la capacité des universités à s’adapter malgré tout au monde actuel) ;

  • le nombre de carrels individuels fermés reste, quant à lui, assez marginal, puisque 8 bibliothèques seulement déclarent en posséder ; mais il faut moduler cette relative absence par l’implantationen très grand nombre de places individuelles de travail sur des tables filantes installées le long de murs ou de cloisons, qui sont très prisées des utilisateurs.

Dans l’ensemble, et comme en 1999 malheureusement, les bibliothèques nouvelles n’offrent que peu d’espaces de confort et de convivialité indépendants au sein des espaces de travail : petits salons, ou fauteuils, pour une lecture de loisir,distributeurs automatiques de boissons, restaurant universitaire à proximité immédiate, vestiaires-consignes.

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On est loin du confort à l’américaine, ou de celui des bibliothèques néerlandaises, allemandes, suisses ou scandinaves. La bibliothèque universitaire à la française reste donc, avant tout, un lieu de travail d’où la fantaisie est exclue, même si des progrès sont enregistrés par rapport à l’enquête de 1999.

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On constate également peu d’apports dans le domaine de certains développements techniques :

  • 9 bibliothèques seulement mentionnent l’existence d’automates de prêt/retour des documents et aucune ne bénéficie de système de transitique pour ses collections en magasins. Pratiquement aucune ne dispose d’équipement RFID ;

  • l’accès de certains publics autorisés aux bibliothèques en dehors des heures d’ouverture normales des bâtiments n’est quasiment pas pris en compte, sauf pour des salles informatiques (dans 2 bibliothèques).Une seule signale l’accès possible à une salle de conférence ou, exceptionnellement, à unesalle d’animation dans le cadre d’une exposition ou d’un cocktail…;

  • aucune bibliothèque n’est couplée avec un laboratoire de langues, mais 12 disposent d’un espace de culture générale ou d’une salle d’actualité, 10 signalent qu’elles ont un espace d’exposition et 4 une salle de conférence ou de réunion.Mais 5 bibliothèques mentionnent un espace réservé aux personnes handicapées visuelles, doté du matériel adéquat.

La part des collections en libre accès, quant à elle, a beaucoup évolué depuis 1999. C’était l’un des objectifs forts des plans successifs de développement des BU et, aujourd’hui, un réel sujet de satisfaction. 12 bibliothèques sur 17 ont au moins 50 % de leurs collections en libre accès et 7, plus de 80 %. Le nombre de documents en libre accès, est passé de 40.100 volumes en moyenne en 1999 à 77.000 en 2007.

Pour améliorer l’accès à la documentation

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Beaucoup a été fait, mais davantage encore reste à faire pour développer un accès simple, rapide et efficace à la documentation et pour offrir cet accès dans des conditions de confort et de convivialité accrus.

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Sur le plan organisationnel d’abord, l’esprit de chapelle reste encore trop ancré dans la mentalité universitaire française : à l’instar des pays anglo-saxons, il nous faudrait créer de véritables systèmes d’information, liant informaticiens, enseignants, chercheurs et bibliothécaires. Les Learning Center anglo-saxons ont été créés sur la base d’une interaction totale des compétences des uns et des autres pour mettre tous les accès à la documentation, tous les documents numérisés (thèses, dissertations, cours des enseignants, blogs, bibliographies, sujets d’exposés, thèmes de réflexion, etc.) de même que toutes les informations pratiques nécessaires à la vie de l’étudiant et à l’animation d’un campus sur une seule et unique plate-forme accessible à l’ensemble de la communauté universitaire, sur place et à distance.

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Il faut d’importants moyens, notamment informatiques, pour y parvenir, dépassant de cent coudées ce dont nous disposons aujourd’hui. Force nous est bien de constater la faiblesse insigne des services informatiques de nos établissements : là où le système d’information de l’Université Hallam de Sheffield disposait de quinze informaticiens de haut rang et d’un nombre non moins important de techniciens, il n’y avait pas même un informaticien digne de ce nom (et pas non plus un simple technicien) à l’Université Paris-Sorbonne pour assurer les seuls aspects documentaires du service commun de la documentation ! Cependant, me semble-t-il, l’esprit d’ouverture est au moins aussi nécessaire que les moyens matériels.

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La question des horaires d’ouverture des bibliothèques est également centrale : elle a un impact direct sur l’organisation des espaces publics. Le tout ouvert, ou partiellement ouvert, 7 jours sur 7, 24 heures sur 24, nécessite une organisation rigoureuse de l’accès physique au bâtiment, de celui aux collections (prêt / retour par automates de prêt, équipement des collections – et des lecteurs – avec des puces RFID, etc.), des dispositifs de sécurité des collections comme des personnes, de la présence physique d’un nombre plus ou moins important de personnels.

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Les bâtiments des bibliothèques : il faut naturellement continuer à en construire et à restructurer ceux qui doivent l’être, même si on nous prédit depuis plus de vingt ans la disparition de l’imprimé. Force est de constater qu’on n’a jamais construit autant de bibliothèques (et de tous types) qu’aujourd’hui de par le monde et c’est un phénomène qui perdure depuis le début des années 90.Mais ilnous faut ouvrir des bâtiments dont la plus grande qualité doit être la modularité, la flexibilité des espaces afin de pouvoir les réaménager àmoindre coût en fonction de l’évolution des besoins des utilisateurs.

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Aujourd’hui, les Anglais, les Écossais, les Allemands, les Scandinaves et les Néerlandais, pour ne citer qu’eux, construisent de grands espaces libres où se mêlent des collections en libre accès, des places de travail très diverses (individuelles, par deux ou trois, pour petits groupes avec écran de travail reliés à des ordinateurs, etc.), ceci sans fractionnement de l’espace par des cloisons, mais sur la base de surfaces importantes (c’est, hélas ! ce qui nous manque le plus souvent en France) autorisant la cohabitation de tous sans gêne liée au bruit. L’existence de ces vastes espaces n’exclut pas la présence de salles de lecture silencieuses, afin que chacun y trouve son compte selon sa manière de travailler à un instant T. La question de la position du corps dans l’espace de la bibliothèque y est aussi abordée de manière radicalement différente : on trouve des chaises et des tables, bien évidemment, mais aussi des légions de fauteuils, de canapés, de sièges de bar, de coussins, de banquettes, etc., le plus souvent équipées d’un écran d’ordinateur ! Pour la génération « relax », il faut trouver de nouvelles dispositions qui correspondent à sa manière d’être.

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Marie-Françoise Bisbrouck

Références

[1] Denis Pallier. « Bibliothèques universitaires : l’expansion ? ». In : Histoire des bibliothèques françaises. Les bibliothèques au XXe siècle : 1914-1990. Sous la dir. de Martine Poulain. Paris : Éditions du Cercle de la Librairie,1992.

P. 380-403

[2] Jean Bleton. Constructions et aménagements nouveaux réalisés en France pour les bibliothèques entre 1945 et 1985. In : Les bibliothèques : tradition et mutation. Mélanges offerts à Jean-Pierre Clavel. Lausanne : Bibliothèque cantonale et universitaire, 1987. P. 17-40

[3] André Miquel. Les Bibliothèques universitaires : rapport au ministre […] de l’Éducation nationale […]. Paris : La Documentation française, 1989. 79 p.

[4] Marie-Françoise Bisbrouck et Daniel Renoult, dir. Construire une bibliothèque universitaire : de la conception à la réalisation. Paris : Éditions du Cercle de la Librairie, 1993. 304 p.

[5] Marie-Françoise Bisbrouck, dir. Les bibliothèques universitaires : évaluation des nouveaux bâtiments (1992-2000). Paris, La Documentation française, 2000. 152 p.

Le témoignage d’une architecte

«Chaque bibliothèque a ses spécificités : celle de l’Institut de géographie, par exemple, nécessitait un mobilier adapté à la consultation de grandes cartes ; celle de Paris Dauphine devait comporter un nombre important de salles de travail en groupe. Mais on observe aujourd’hui des points communs dans les demandes, en miroir de l’évolution de la société, des mentalités, des technologies et des métiers.

« La question de l’accès aux bibliothèques est devenue plus importante. Je constate que les responsables (comme par exemple à la bibliothèque de la faculté de médecine de Tours) sont devenus plus sensibles aux problèmes de la gestion des flux des étudiants qui ont tendance à arriver en nombre, ce qui perturbe l’accueil. Aujourd’hui, on n’ouvre plus en grand les portes mais on travaille plutôt sur des systèmes de « sas », qui désintègrent les groupes et marquent symboliquement le passage du monde civil à un monde plus studieux…

« On sent aussi que la bibliothèque ou le centre de documentation est devenu un espace plus investi par des étudiants qui ont souvent des problèmes de place chez eux. Du coup, il peut y avoir des soucis de discipline ou de bruit, et la présence des bibliothécaires est encore plus cruciale. Cela se traduit pour les architectes par une réflexion sur l’emplacement des différentes bornes et banques d’accueil que l’on a tendance à disséminer dans tout l’espace de travail plutôt que de les regrouper, afin d’assurer une présence continue, tout à la fois dédiée au contrôle et à l’assistance au travail des étudiants. Dans le même esprit, on peut très bien choisir de faire cheminer les magasiniers dans l’espace de travail ou la salle de lecture plutôt que de leur attribuer des locaux dédiés.

« L’explosion du numérique a aussi forcément un impact sur l’organisation des lieux et des mobiliers. Comme il faut que 50 à 75 % des places possèdent une prise pour les ordinateurs, les tables ainsi équipées ne peuvent plus bouger et un gros travail de câblage est nécessaire entre chaque table et l’armoire informatique (40 kilomètres de câbles, par exemple, à la bibliothèque universitaire de l’illustration à Bobigny (Paris 13) ! » •

Françoise Sogn

Propos recueillis par Dominique Brisson

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Des lieux de sociabilité : ces bibliothèques (ou centres de ressources, ou services d’information, etc.) disposent également de lieux de convivialité situés au cœur des espaces dédiés au public : café/lecture, cybercafé, espaces d’exposition, de « performances », espaces de discussion, etc., qui nous manquent tant. Une question se pose toutefois à nous : dans des universités où, aujourd’hui, les étudiants arrivent pour suivre leurs cours le lundi en début d’après-midi et souhaitent repartir impérativement le vendredi en fin de matinée, quand ce n’est pas dès le jeudi soir, pour retourner dans leurs familles ou retrouver leurs copains, comment peut-on imaginer des lieux de plus grande sociabilité qui ne seraient pas désertés la moitié du temps en semaine, et environ cinq mois dans l’année pour cause de fausse semestrialisation des enseignements et d’examens à répétition ? Créer ces espaces permettrait-il de les enraciner plus profondément à l’université ? Ou bien y a-t-il d’autres causes plus profondescomme, toutsimplement… le manque d’intérêt pour les études qu’ils suivent ? On retrouve ici la question : qui, de la poule ou de l’oeuf…?

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Les implantations universitaires posent aussi problème : l’émiettement des centres d’enseignement consécutif aux différents plans de développement des universités depuis le début des années 90 a créé un nombre invraisemblable de « fausses » implantations universitaires, des « après-lycées » de 500 à 2 ou 3.000 étudiants, dans lesquels, faute d’un environnement de recherche suffisant, aucun véritable « esprit universitaire » ne peut se développer.

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Les conditions d’ambiance et de confort : nous devons aussi faire porter nos efforts sur les conditions proposées dans nos bibliothèques. La notion de confort est, en effet, très importante en ce qu’elle touche à de nombreux aspects d’un bâtiment : sa volumétrie, un sentiment de bien-être dans des locaux bien conçus, la facilité de passer d’un espace à un autre du bâtiment sans s’y perdre, de s’y repérer aisément, l’harmonie des couleurs, le confort lié à une bonne isolation phonique, par rapport aux bruits tant extérieurs qu’intérieurs, le confort d’un chauffage bien adapté et d’une ventilation suffisante dans des espaces très fréquentés par le public, la qualité de l’éclairage tant naturel qu’artificiel, la qualité des meubles (hauteur, toucher, aspect, ergonomie, fonctionnalité, etc.), l’utilisation de matériaux de qualité qui feront respecter le bâtiment, etc.

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Décloisonner nos esprits, rendre visite à nos collègues des pays voisins, prendre par la main nos présidents d’universités, nos enseignants, nos chercheurs afin qu’ils nous accompagnent dans ces visites, implanter nos bibliothèques au cœur des bâtiments universitaires, tout en maintenant leur autonomie de fonctionnement pour assurer l’efficacité de nos services, obtenir plus d’espace, donner de la couleur et du confort, donner plus de vie, en somme ! C’est un joli programme pour aujourd’hui et pour demain. •

Notes

[1]

Les sciences de l’information et de la communication posent la question de la culture informationnelle. Ces études ne sont cependant malheureusement pas suffisamment connues ni reconnues dans les universités et les écoles pour en faire le socle légitime et suffisant d’une formation à la documentation.

[2]

T. Winograd, F. Flores, L’intelligence artificielle en question, PUF, 1989, p. 118

Résumé

English

Changes in how we relate to end-usersIt’s been ages since the relationship between reference librarians and end-users stayed within the boundaries of providing the community with access to its cultural heritage. Numerous factors have transformed a relationship which is now about accompanying new users as they adopt information access tools and methods. Review of major stages in this evolution.

Español

Evoluciones de la relación con los usuariosHace tiempo que la relación entre profesionales de la información y usuarios ya no se limita a una función patrimonial al servicio de una comunidad. Numerosos fenómenos han transformado esa relación, ahora basada en el acompañamiento de los nuevos usuarios en la apropiación de las herramientas y de los métodos de acceso a la información. Recordatorio de las grandes etapas de esa mutación.

Deutsch

Entwicklung der Relation mit den NutzernSchon seit langem beschränkt sich die Relation der Informationsfachleute und der Nutzer nicht mehr auf eine bewahrende Funktion innerhalb einer Gemeinschaft. Vielzählige Phänomene haben diese Relation verändert, die jetzt auf die Unterstützung der neuen Nutzer im Erlernen der neuen Tools und der Methoden zum Informationszugang baut. Dieser Beitrag stellt die wichtigsten Etappen dieser Entwicklung dar.

Plan de l'article

  1. Mutations récentes d’une relation ancienne
    1. Dans les milieux de formation
      1. Une évolution très lente des pratiques documentaires des usagers
      2. Un besoin d’aide accru face aux premières technologies de l’information
      3. Mettre la compétence informationnelle au cœur de la formation de l’individu
      4. Un enjeu d’avenir pour apprendre à apprendre et pour vivre ensemble
    2. Dans les milieux professionnels
      1. Évolution du contexte, permanence de la médiation documentaire
      2. Le professionnel de l’information, personne ressource et force de proposition
    3. Amplifier la fonction de médiation et d’accompagnement
  2. Entre médiation humaine et expertise technique
      1. Intermédiaire des chercheurs et des curieux
      2. Convergence des contenus et des modes d’accès
      3. La googlisation des usages
      4. Des compétences étendues
      5. Les paradoxes de l’autonomie
      6. Et demain ?
      7. Gardiens de la vérité et du savoir
  3. La formation documentaire : scénarisation, mise en scène et plaisir de la pédagogie
  4. Quel avenir pour les espaces publics ?
  5. L’évolution de l’espace de travail en bibliothèque universitaire
      1. Les objectifs du rapport Miquel
      2. Évaluation de la période 1992-1999
      3. Une nouvelle évaluation en 2007
      4. Pour améliorer l’accès à la documentation

Pour citer cet article

Bretelle-Desmazières Danièle, Mesguich Véronique, Le Men Hervé, Boudry Christophe, Wiegandt Caroline, Bisbrouck Marie-Françoise, Sogn Françoise, « Évolutions de la relation avec les usagers », Documentaliste-Sciences de l'Information, 3/2009 (Vol. 46), p. 32-44.

URL : http://www.cairn.info/revue-documentaliste-sciences-de-l-information-2009-3-page-32.htm
DOI : 10.3917/docsi.463.0032


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