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Documentaliste-Sciences de l'Information

2010/1 (Vol. 47)

  • Pages : 80
  • DOI : 10.3917/docsi.471.0030
  • Éditeur : A.D.B.S.

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En 1900, Nadar s’étonnait que des politiciens s’imaginent recueillir des suffrages en envoyant leur photo aux électeurs [1][1] Félix Nadar, Quand j’étais photographe, Flammarion,.... Ce qu’il stigmatisait comme une « monomanie égotique » est aujourd’hui monnaie courante. Non seulement chacun croit désormais dans la « vertu d’attraction » de son image, mais cette image est devenue si complexe qu’il nous faut la construire, la décliner, la protéger. Convertie en profil – composite inédit d’actes, d’intentions et d’indices –, elle revient vers nous pour questionner ce qu’elle était censée exposer : notre identité.

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C’est que de la révolution photographique à celle du numérique, il n’y a pas eu qu’une simple succession chronologique. La première a introduit ce que la seconde est en passe de systématiser : l’emprise d’une logique de traçabilité, qui rompt avec les modes d’expression et de représentation par lesquels chacun se définissait.

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Jusqu’à récemment, on a laissé se multiplier en toute inconscience les traces, intentionnelles ou calculées, de nos parcours dans les réseaux. Le souci de la protection des données personnelles est ensuite passé au premier plan, sinon des pratiques effectives, du moins de nombreux discours. Argument de vente ou épouvantail, la sécurité est devenue l’horizon de toute considération sur nos agissements numériques.

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S’il faut saluer cette prise de conscience, et plus que jamais informer les citoyens sur les stratégies de traçage dont ils font l’objet, il faut aussi en souligner les limites. L’identité numérique réclame aujourd’hui d’être interrogée en des termes plus ambitieux, qui ne se réduisent pas aux seuls problèmes de l’e-réputation. Comme l’ont compris les professionnels du traitement des documents, la gestion de nos traces ne s’arrête pas à l’entretien de notre image individuelle : elle touche à l’organisation de la mémoire partagée, c’est-à-dire aux structures du savoir et de la cité.

La présence informationnelle

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Il convient donc d’aborder la traçabilité avant tout comme une nouvelle dimension de l’information. Il n’y a plus d’un côté une identité stable (à protéger ou à exhiber) et de l’autre des données qui circulent, mais le façonnage réciproque et continu d’une présence informationnelle. La valeur de l’information est déterminée par son degré de personnalisation, et les contours de l’identité sont eux-mêmes modifiés par les flux de données.

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Cette interdépendance s’explique par la généralisation d’une logique d’indexation, qui affecte les personnes et les contenus. Dans ce nouvel écosystème, chaque item est calculé, c’est-à-dire découpé en micro-fragments, indexé et recyclé. On aura reconnu ce qu’on désigne aujourd’hui sous le nom de « redocumentarisation », processus de fragmentation, de mobilisation et de croisement des traces, qui modifie la nature des documents et qui fait de l’individu lui-même une collection de données.

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Industriels, professionnels, individus : des moteurs de recherche aux folksonomies, tout le monde indexe. Dans un espace décloisonné, mais avec des armes qui sont encore loin d’être égales. Comprendre les processus de traçage à l’œuvre dans les services « offerts » sur le Web est donc indispensable. Cette intelligence des logiques et des outils est la condition d’une présence numérique pleinement exercée.

L’interconnexion collaborative

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Délaissant le modèle de diffusion qui régnait à l’ère des mass media, nous pourrons alors aborder celui de l’interconnexion collaborative, qui dépasse largement la simple gestion d’un profil individuel. Dans cette économie de l’information, à la fois surabondante et parcellaire, il nous faudra retrouver des marques, pour lutter contre les nouvelles formes d’ignorance qui menacent. Apprendre à relier la parataxe des index, à organiser les traces au moment même où d’autres les essaiment, à trouver ce qu’on ne cherche pas… Culture de la navigation, de la pertinence et du recoupement. Culture technique aussi, au sens où l’usager doit acquérir les moyens cognitifs de choisir ses outils.

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C’est donc bien de comportement qu’il s’agit. Mais pas, comme on le dit souvent, parce qu’une jeune génération se serait affranchie des carcans de la culture classique, en s’adonnant sans réserve à l’offre des industries de l’attention. L’habitus dont il s’agit est encore à construire, même s’il faut pour cela observer sans parti pris les usages en cours. Ainsi des revendications sur lesquelles on ne reviendra pas : exigence de connexion, désir de mobilité, d’interaction, de partage. Pour autant, les digital natives ne « savent » pas forcément ce que leurs aînés découvrent ignorer. Et responsabiliser les individus par des incitations ponctuelles ou des boîtes à outils ne suffira pas à installer une intelligence collective des traces.

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Se repose alors la question, de la médiation – celle-là même qu’on croyait évacuer grâce aux technologies du user generated content. Médiation des professionnels de l’information et des organes de formation en premier lieu, médiation des tiers de confiance en général. La présence numérique requiert en effet une conduite accompagnée, parce qu’elle repose sur des architectures techniques de plus en plus complexes et qu’elle doit pouvoir se déployer dans le temps. L’apprentissage comme la veille ne sont pas des activités qu’on accomplit en trois clics ou une session, mais des investissements dans la durée qu’on ne peut mener seul.

Une exigence politique et sociétale

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On l’aura compris, l’enjeu n’est rien moins que réapprendre à apprendre, pour faire de l’élaboration d’un savoir-lire-et-écrire-en-réseau une priorité. À partir des données glanées dans Google ou par les nuages de tags, une relation personnalisée aux savoirs doit être reconstruite, au sein de projets de connaissance encadrés et relayés. Ce défi ne pourra être relevé qu’à la condition d’être reconnu comme enjeu de société. À trop stigmatiser les péripéties de l’individualisme connecté, on risque d’oublier que la question de la présence numérique est d’abord politique. Les réflexions sur l’appareillage du tiers de confiance en témoignent : la garantie d’un anonymat relatif est gage de liberté et le développement d’une nouvelle citoyenneté passe par la possibilité d’une navigation contrôlée.

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La présence numérique touche de fait aux modèles fondamentaux d’organisation du groupe et d’administration de l’autorité. Elle affecte les logiques d’échange et de régulation, de programme et de transmission, d’appartenance et d’oubli. La démocratisation de l’indexation, ou « bibliothéconomie de masse », bouleverse le système ancestral de représentation (des savoirs, des citoyens) et les modalités d’accès à la décision (sélection, vote). Contestation de l’expertise, compétence des incompétents, sagesse des foules : nos doubles numériques réclament l’instauration d’un Nouveau Régime, ou qu’on repose à tout le moins la question de la démocratie.

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Ce questionnement ne regarde pas que les philosophes et les juristes. Il repose dans les nuages de tags qui donnent au collectif un emblème inédit, il gît dans les normes industrielles qui régulent de fait nos instruments de sociabilité. Du code aux interfaces, c’est bien de production des règles communes qu’il s’agit. Aujourd’hui, elles obéissent le plus souvent aux seules contraintes de l’interopérabilité et du marché. Il ne dépend que de nous d’exiger que la présence numérique soit désormais l’exercice d’une liberté. •

Notes

[1]

Félix Nadar, Quand j’étais photographe, Flammarion, 1900. Reprint Éditions d’aujourd’hui, collection « Les Introuvables », 1979.

Résumé

Français

Particulièrement sensible dans les métiers du traitement des documents, la question de la présence numérique ne saurait se réduire à des problèmes de sécurité ou de protection. Pour Louise Merzeau, il faut l’aborder comme une nouvelle dimension de l’information : cette présence informationnelle génère de nouveaux comportements et nous place face à des enjeux d’ordre politique et social qui touchent à l’organisation du savoir et à l’agencement même du collectif.

English

Living in the hypersphereInformation management professionals are particularly sensitive to the issue of digital presence, which they should not see as limited to problems related to security or protection. Considered as a new dimension of information, this is an informational presence that generates new behavior and brings us face to face with social and political issues having an impact on the organization of both knowledge and our collective relationships.

Español

Vivir en la hiperesferaParticularmente sensible en las materias del tratamiento de los documentos, la cuestión de la presencia numérica no sabría reducirse a los problemas de seguridad o de protección. Hay que abordarla como una nueva dimensión de la información puesto que esta presencia de la información genera nuevos comportamientos y nos presenta desafíos de orden político y social relacionados con la organización del saber y la misma disposición del colectivo.

Deutsch

Leben im HyperraumDie Frage der digitalen Präsenz, die besonders sensibel in den Berufen der Dokumenten?verarbeitung ist, lässt sich nicht auf Probleme der Sicherheit oder des Schutzes reduzieren. Die muss als eine neue Dimension der Information angegangen werden: Diese informationelle Präsenz erzeugt neue Verhalten und stellt uns vor politische und soziale Herausforderungen, die die Wissensorganisation und die Gestaltung der Gesellschaft betreffen.

Pour citer cet article

Merzeau Louise, « Habiter l'hypersphère », Documentaliste-Sciences de l'Information 1/2010 (Vol. 47) , p. 30-31
URL : www.cairn.info/revue-documentaliste-sciences-de-l-information-2010-1-page-30.htm.
DOI : 10.3917/docsi.471.0030.


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