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Documentaliste-Sciences de l'Information

2010/1 (Vol. 47)

  • Pages : 80
  • DOI : 10.3917/docsi.471.0042
  • Éditeur : A.D.B.S.

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Former à la présence numérique

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Analyse. Faut-il et comment peut-on former les professionnels et les usagers de l’information à la gestion de la présence numérique ? Pour Olivier Le Deuff, une telle formation doit reposer sur l’acquisition à la fois d’une culture de l’information et d’une culture informatique, et revêtir une dimension éthique autant que technique.

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La formation à l’information doit désormais être envisagée de manière globale en incluant sa dimension communicationnelle. La gestion de l’identité numérique fait pleinement partie de cette formation pour l’acquisition d’une culture de l’information. Il reste cependant à en définir le cadre, les savoirs à transmettre et les méthodes pour y parvenir. Elle implique des connaissances et des capacités qui dépassent le seul bon usage et le suivi de bonnes pratiques sur son profil Facebook. La gestion de l’identité numérique doit être envisagée de manière ambitieuse en intégrant les objectifs de la culture de l’information, mais aussi en s’appuyant sur une culture technique, c’est à dire informatique. Cette formation implique aussi une démarche éthique, notamment dans sa relation à l’autre. En cela, il s’agit de la penser dans une dimension citoyenne [4] et pas seulement sur le plan des compétences. Elle doit donc se concevoir de manière large afin que sa transmission puisse aussi s’effectuer de façon optimale sur le marché du travail.

Une nouvelle ambition pour la culture de l’information

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Cet élargissement de l’ambition de la culture de l’information par la prise en compte de la formation à l’identité numérique témoigne du dépassement de la seule formation à la recherche d’information pour aller de plus en plus vers une formation qui prend en compte les aspects communicationnels via ses différents supports. Par conséquent, la culture de l’information devient une culture des objets techniques, notamment numériques, rejoignant l’éducation aux médias et la culture de la participation [4].

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Or ces objets numériques ne sont pas aussi simples que l’usage le laisse parfois apparaître et reposent sur des complexités qui méritent un enseignement. D’autant que ces outils ne sont pas utilisés par les jeunes générations à des fins d’accès au savoir mais plutôt par mimétisme et pour des communications de type phatique. Ils constituent plutôt des extensions de soi, des excroissances utilisées pour satisfaire non pas un besoin d’information mais plutôt un besoin d’affirmation dont l’expression est facilitée par le multimédia : « Les profils sont des corps numériques, des étalages publics d’identité où l’on peut apprendre à gérer l’impression que l’on produit sur les autres. Le monde numérique exige des individus qu’ils accèdent à l’être par le biais de l’écriture, et les profils fournissent l’occasion de sculpter l’impression voulue au moyen du langage, des images et des médias. Des réactions explicites à leurs messages en ligne constituent un feedback précieux. L’objectif est d’avoir l’air "cool" et de recevoir l’approbation de ses pairs. Certes, puisque l’imagerie peut faire l’objet d’une mise en scène, il est difficile de savoir si telle photo constitue une représentation ou une re-présentation de comportements réels. [2] »

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Ce besoin d’affirmation implique une relation à l’autre qu’il convient d’apprendre à gérer.

Une démarche de veille

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La veille n’est donc pas uniquement informationnelle. Il s’agit d’une dimension qui cherche à développer le sens de « prendre soin » de l’autre, ce qui est valable pour nos proches, mais aussi pour nos collègues et élèves. « Prendre soin, ici, signifie aussi faire attention, et d’abord porter et prendre attention à soi-même, et par la même occasion aux siens, et aux amis des siens, et donc de proche en proche à tous : aux autres quels qu’ils soient, et au monde que l’on partage avec eux en sorte que la formation d’une telle attention constitue une conscience d’universalité fondée sur (et profanée par) une conscience de singularité. [10, p. 319] »

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La bonne gestion de son identité numérique passe donc également par le respect de celle des autres. C’est pour cela que des formations pour éviter la cyberintimidation sont mises en place au Québec [1][1] Cours « Introduction à la cyberintimidation - Du monde.... La cyberintimidation consiste à exercer sur un tiers, par des moyens électroniques, différentes agressions ou abus de pouvoir. Les conséquences peuvent être parfois désastreuses sur la réputation.

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La veille sur l’identité numérique va au-delà de l’existence physique de l’individu. Les profils de type Facebook peuvent demeurer en effet actifs après le décès. L’individu doit ainsi se soucier de sa postérité numérique, de l’image [5].

Une culture technique

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La culture technique est définie par Gilbert Simondon [9] comme un état majoritaire face à la technique. Il s’agit d’une compréhension plus vaste que le simple usage. Cela signifie que la technique fait pleinement partie de la culture, voire qu’elle en constitue une condition indispensable. Cette revalorisation de la technique n’est pas nouvelle mais semble devoir être sans cesse défendue en dépit des efforts réalisés depuis l’Encyclopédie [7].

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Dans le cas de la gestion de son identité, il est principalement question des moyens de conservation, de préservation et de valorisation de ses propres données. Cette culture technique ne correspond pas à du personal branding : il ne s’agit pas de bonnes pratiques ou de pratiques managériales appliquées à l’individu. Il s’agit de faire de l’identité numérique une identité active plutôt que passive par une bonne compréhension de l’environnement technique et numérique.

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Cela signifie que l’usager possédant une culture technique est à même de faire des choix quant aux outils qu’il va utiliser et qu’il évitera donc des logiques propriétaires ou des systèmes non interopérables. Il s’agit également d’une culture informatique qui implique un minimum de capacités en programmation ou dans la connaissance des formats d’échange, afin de pouvoir transporter ses données personnelles d’une application à une autre sans être tributaire du prestataire de service.

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Cette culture va évidemment bien au-delà des simples formations aux usages des réseaux sociaux. Elle nécessite une formation reposant sur les données et les formats informatiques. Elle est aussi le nécessaire parallèle avec le développement des technologies du web sémantique, que les spécialistes préfèrent désormais appeler le web de données. Quelques initiatives existent, les identifiants uniques dans la lignée OpenID se sont multipliés. Il existe aussi des formats et des initiatives comme FOAF (friend of a friend) qui permettent de décrire des relations sociales. Il reste sans doute aussi beaucoup à faire et à imaginer, à moins que cette concentration identitaire ne soit l’apanage des principaux leaders du Web. La position de Google demeure ambiguë mais montre bien avec son application Google Dashboard la somme de données qu’il collecte sur nos profils.

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Notre identité numérique peut être plurielle et implique des capacités cognitives élargies. Comme le préconise le blogueur, psychologue et psychanalyste Yann Leroux : « De la même façon que nous basculons d’une application à une autre, nous pouvons passer d’un jeu d’identité à un autre.[2][2] Message sur Twitter le 10 novembre 2009. »

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La culture technique permet aussi d’envisager des pistes d’innovation, notamment lorsqu’il s’agit du partage de données recueillies par l’individu et qu’il met à disposition dans une démarche collective. C’est tout l’enjeu pour que l’individu puisse ainsi participer à des projets collaboratifs et permettre le développement d’identités collectives.

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Cette formation nécessite donc à la fois des connaissances informatiques et informationnelles mais elle doit également s’exercer dans des situations de type projets de longue durée. Les dispositifs scolaires TPE (travaux personnels encadrés) ou IDD (itinéraires de découvertes) étant des possibilités intéressantes pour y parvenir et assurer un suivi.

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Il ne s’agit donc pas de former uniquement à des questions de sécurité informatique ni de susciter des psychoses vis-à-vis d’une cybercriminalité, mais au contraire de tirer profit des technologies.

Il apparaît également impossible d’éviter d’envisager la question de l’identité numérique avec ses contraintes éthiques, philosophiques et techniques sans un enseignement associé, d’autant que les élèves sont de plus en tôt confrontés à cette question. Comment une telle formation peut-elle être mise en place dans les systèmes éducatifs et au-delà ?

Une construction et des potentialités didactiques

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Intégrée à la culture de l’information, la construction de l’identité numérique nécessite un apprentissage qui ne peut se limiter à une série de conseils mais qui doit se concrétiser dans le cadre de projets et de suivis. Le e-portfolio est une collection d’éléments marquants de la scolarité d’un individu et de traces qui montrent son système d’apprentissage sous forme numérique. Il constitue une potentialité intéressante dans une optique de gestion de projets ainsi que de démonstration de progressions et d’acquisition de compétences. L’objectif étant que ce document numérique puisse évoluer au fur et à mesure des années de formation jusqu’à sa poursuite sur le marché du travail. Plusieurs expériences de ce type sont menées notamment au Québec à l’initiative de Mario Asselin [1]. Ses cyberportfolios permettent de mesurer l’acquisition de compétences et de notions dans l’exercice de projets, défis ou missions. Généralement plus motivants pour l’élève, ces dispositifs constituent des traces de réussite mais aussi des traces de ce qui doit être amélioré.

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Cela signifie également que la formation ne peut continuer à s’effectuer uniquement entre quatre murs et que la capacité de prise de distance, la capacité d’étude (la skholé) doit s’apprendre mais ne peut s’effectuer uniquement dans un lieu dédié.

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Il demeure toutefois des problèmes d’envergure. En effet, s’il faut envisager des formations adéquates dans le domaine de la gestion de l’identité numérique, il n’est pas certain que l’Éducation nationale possède les formateurs ou tout au moins assez de formateurs en son sein. En raison de la faible place accordée à la culture de l’information et à la culture informatique, le choix s’est porté depuis plusieurs années sur des dispositifs peu clairs et peu efficaces comme le B2I qui demeure surtout centré sur des usages. Or la formation à l’identité numérique nécessite des formateurs compétents en science de l’information et en informatique. De même, l’inclusion de portfolios numériques et sa mise à disposition n’est pas suffisante car il s’agit que les formateurs se montrent capables de s’emparer de ces outils dans une démarche pédagogique innovante. Mais l’utilisation des technologies de l’information ne s’accompagne que trop rarement de capacités à imaginer des processus d’acquisition de savoirs et de compétences ainsi que des stratégies permettant des pédagogies individualisées et différenciées.

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La formation à la gestion de l’identité numérique ne peut être uniquement un simple ajout qui figurerait dans le B2I et dans quelques recoins du programme. Il s’agit aussi d’une nouvelle manière de travailler et d’enseigner. Une problématique qui concerne également les entreprises, de plus en plus confrontées à un nouveau management de l’information [3].

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La formation à la gestion de l’identité numérique participe aussi à la dimension citoyenne éthique de la culture de l’information. Elle ouvre de nombreuses questions, notamment de nouveaux droits et sans doute aussi des devoirs. Nous songeons au droit à l’oubli [8], mais également à ce qui mérite d’être conservé de nos traces numériques comme matériaux pouvant produire du savoir ou permettre aux archéologues des temps futurs de comprendre notre époque. •

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Olivier Le Deuff

Culture documentaire et folksonomie : l’indexation à l’ère industrielle et collaborative

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Décryptage. Des folksonomies aux hashtags, quelles cultures informationnelles ? Ou comment la présence numérique revient de plus en plus à exercer des fonctions documentaires – des fonctions de tri, d’évaluation, d’indexation, etc. Comment cette évolution interagit-elle avec les savoirs professionnels ?

À l’index

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Il a déposé des photos de ses vacances sur FlickR ; recherché la vidéo d’un extrait de colloque sur You Tube ; partagé des signets sur Delicious ; publié un article sur son blog ; bavardé sur Twitter à propos d’un événement récent ; consulté des photos ou des profils de ses amis sur Facebook… Dans chacun de ces cas de figure et dans bien d’autres encore, l’usager, en sus de son activité de dépôt, de recherche, de publication, de consultation ou de simple conversation, a été invité à pratiquer une indexation libre. Une indexation sur ses propres traces informationnelles ou sur celles produites par d’autres. Une indexation qui traverse nos espaces numériques publics, privés et intimes, désormais réunis en une même sphère d’indexabilité. Une indexation à l’unisson de la cinétique des traces auxquelles elle s’attache : synchrone, instantanée, fragmentaire, plurielle. Enfin, une indexation parfois collaborative et le plus souvent, transparente aux autres, à tous les autres.

C’est en forgeant qu’on devient forgeron et c’est en indexant… qu’on finit sur Twitter

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Les folksonomies désignent « un processus de classification collaborative par des mots-clés librement choisis, ou le résultat de cette classification[3][3] Définition issue de la page http : / / en.wikipedia.org... ». Les raisons de leur succès sont connues [4][4] Wikipédia. Pour une analyse approfondie de ces raisons,... : leur faible coût cognitif, leur aspect orienté-tâche et le bénéfice qu’elles apportent en terme de filtrage collaboratif. Soit l’avènement de la communauté comme indexeur.

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Les folksonomies font le choix d’un affichage de nuages de mots, plutôt que celui d’une zone de saisie laissée vierge. Le mot plutôt que l’absence du mot. Or un grand nombre de scénarios de recherche d’information se construisent sur l’absence d’un besoin documentaire clairement circonscrit, que les folksonomies permettent donc de combler ou d’orienter.

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Leur succès repose en outre sur une triple économie : économie de compétence documentaire et informatique [5][5] À l’inverse des balises <Meta> qui requéraient de la..., et économie d’échelle (chacun travaille d’abord pour soi, ce qui évite la tentation du spam ou de l’usage détourné, le résultat de ce travail restant toujours possiblement mais non nécessairement bénéfique à tous).

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Et puis vinrent les hashtags. Un hashtag est un mot-clé, ou plus précisément une fonctionnalité d’indexation liée au service de micro-blogging Twitter. Il s’agit, au sein d’un message (un tweet), d’un mot ou d’une concaténation de mots [6][6] Pour fonctionner et être reconnus comme tels, les hashtags... précédée du symbole dièse (#), permettant de l’indexer, pour suivre l’ensemble des messages ainsi balisés ou pour leur ajouter un niveau de sens différent : #exemple

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Tout comme les « tags » des folksonomies, les hashtags[7][7] Comme les tags folksonomies, les hashtags peuvent aller... participent pleinement au processus de redocumentarisation aujourd’hui à l’œuvre sur le Web. Eux-mêmes, d’ailleurs, se prêtent à de nouvelles scénographies documentaires. Ainsi le site WhatTheHashtag [8][8] http: / / wthashtag.com. permet de retrouver la signification d’un hashtag ainsi que d’autres informations contextuelles à son sujet : contributeurs l’utilisant le plus, fréquence d’utilisation pendant les sept derniers jours, autres hashtags et sites web associés.

Du marquage au rebond, de la rareté à l’abondance

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Hier, l’indexation était autant une technique documentaire qu’une trace mémorielle inscrite – et parfois sanctuarisée. Aujourd’hui, avec l’indexation sociale, avec la synergie presque immédiate entre les temps jadis distincts de la recherche, de l’accès et de la consultation, elle a effectuée une mue cardinale. Sans se départir de ses vertus premières, elle a désormais pour vocation principale de faire naître ou d’amplifier la capacité de rebond inscrite à chaque carrefour de nos navigations sur le Web, dans la plus petite unité d’information disponible. C’est une véritable ingénierie de la sérendipité qui se met en place.

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En d’autres termes, l’indexation est passée d’une économie de la rareté (rareté du sens permise par les différentes techniques de désambiguïsation, le travail sur les renvois), à une économie de l’abondance, où l’on ne se préoccupe guère des « risques » d’ambiguïté, d’homonymie. On compte sur l’aspect massivement collaboratif et ouvert du processus pour les atténuer ou, à l’inverse, on accepte ces risques comme autant de chances nouvelles de s’orienter différemment dans de gigantesques entrepôts de ressources hétérogènes.

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Ce basculement est fondamental : il ne s’agit plus seulement de gérer des hiérarchies documentaires mais des hétérarchies[9][9] On parle d’hétérarchie à partir du moment où, dans...[10][10] Citons comme exemples les « machine-tags » de FLickR... de ressources et de parcours.

Le processus de redocumentarisation

« L’objectif de la documentarisation est d’optimiser l’usage du document en permettant un meilleur accès à son contenu et une meilleure mise en contexte. Le numérique, par nature, implique une re-documentarisation. Dans un premier temps, il s’agit de traiter à nouveau des documents traditionnels qui ont été transposés sur un support numérique en utilisant les fonctionnalités de ce dernier. Mais le processus ne se réduit pas à cette simple transposition. En effet, bien des unités documentaires du Web ne ressemblent plus que de très loin aux documents traditionnels. Dans le Web 2.0 […] la stabilité du document classique s’estompe et la redocumentarisation prend une toute autre dimension. Il s’agit alors d’apporter toutes les métadonnées indispensables à la reconstruction à la volée de documents et toute la traçabilité de son cycle. Les documents traditionnels eux-mêmes, dans leur transposition numérique, acquièrent la plasticité des documents nativement numériques et peuvent profiter des possibilités de cette nouvelle dimension. »

Jean-Michel Salaün, « La redocumentarisation, un défi pour les sciences de l’information », Études de communication, 2007, n° 30, http://hdl.handle.net/1866/1724
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Dès lors, l’indexation sociale s’affranchit d’un certain nombre de savoirs et d’héritages professionnels. N’importe qui peut en effet se trouver en situation d’indexeur : simples usagers de services, producteurs ou consommateurs de contenus, novices ou experts. Ensuite, la granularité des ressources indexables s’élargit considérablement : au-delà des ressources scientifiques et des objets culturels, c’est l’ensemble des photos, vidéos, documents de travail, billets de blogs et autres « profils » sur les réseaux sociaux qui entrent dans le champ des objets indexables, qu’ils « m’appartiennent » ou non. Enfin ce sont les finalités et la nature de la tâche d’indexation qui se diversifient : on peut indexer à la volée (en même temps que l’on parcourt ou découvre des ressources), pour son usage personnel ou à destination explicite d’une communauté d’intérêt, en parfaite connaissance de cause ou dans une totale ignorance du sujet ou de l’objet du processus.

L’indexation : industrielle ou sociale ?

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On oppose souvent l’indexation sociale, participative, contributive, à l’indexation « sérieuse » (c’est-à-dire normée) et à l’indexation machinique et aujourd’hui industrielle, pratiquée par les moteurs de recherche. Opposition factice, à bien y regarder.

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Ainsi Google, qui revendique comme un motto de la firme de ne pratiquer « aucune intervention humaine dans [ses] résultats de recherche », pratique pourtant sans cesse l’indexation humaine et collaborative : chacune de nos requêtes couplée aux clics sur tel résultat issu de cette requête équivaut littéralement à une qualification humaine du résultat de la requête, qualification qui sera ensuite intégrée dans l’ensemble des paramètres algorithmiques permettant, pour l’utilisateur identifié et/ou pour l’ensemble des requêtes semblables, de faire varier l’ordonnancement des résultats. Dit autrement, le couple « requête / activation d’un lien de la page de résultat » équivaut exactement à la procédure qui, dans les folksonomies, fait correspondre un ou plusieurs mots-clés librement choisis à une page web. L’indexation à l’ère industrielle est donc nécessairement sociale.

À suivre…

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La culture documentaire du Web est celle d’une bibliothéconomie de masse, d’un passage à l’ère industrielle des processus et compétences liées à l’indexation, dans un environnement où tout est document, tout devient « fait » documentaire, jusqu’à nos plus infimes traces identitaires. Dans ce monde, l’horizon de l’indexation se déplace ; la question n’est plus celle de l’autorité (qui a autorité pour indexer) ni même de l’expertise (qui a compétence pour indexer), mais celle de l’usage (qui a besoin d’indexer).

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Dès lors, trois sphères de pratiques sont amenées à cohabiter et à interagir : l’indexation professionnelle de fonds documentaires parfaitement circonscrits, l’indexation industrielle de l’ensemble des contenus du Web telle qu’elle est opérée par les moteurs de recherche, et l’indexation sociale. La tendance de fond étant celle d’une perméabilité chaque jour plus grande et plus réciproque entre ces sphères.

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L’interaction avec les savoirs professionnels peut être aujourd’hui prolongée selon trois axes. Tout d’abord, « ceci ne tuera pas cela ». Il faut laisser s’opérer toutes les substitutions nécessaires entre d’anciennes compétences et de nouvelles habiletés, pour autant que ces dernières répondent à un besoin réel que les premières ne peuvent suffire à combler. Ensuite, ne pas jeter les anciens formalismes avec l’eau du tout participatif. La compétence d’indexation sera de plus en plus déterminante, tout au moins pour une partie de la morphogenèse complexe et permanente des contenus et des interactions se donnant à lire sur la toile. Enfin, ces deux cultures documentaires ne sont pas nécessairement antagonistes. Il existe une voie médiane. Des modèles hybrides sont d’ores et déjà disponibles, capables par exemple d’ajouter de la structuration ou des notions d’héritage à l’intérieur de folksonomies, tout en bénéficiant de l’effet d’échelle et de la simplicité d’amorçage de ces dernières comme des communautés qu’elles fédèrent.

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En tout état de cause, ces perpétuels déplacements de compétences, ces réinventions de la chaîne de traitement du document préfigurent les nouvelles granularités sociales que l’on peut déjà observer dans les usages du Web et dans la manière dont elles impactent notre rapport au monde, et pas simplement de manière virtuelle. •

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Olivier Ertzscheid

LES RÉSEAUX SOCIAUX SONT MORTS, VIVE LA PRÉSENCE !

J’entends déjà les hauts cris. Mais, je confirme. Les réseaux sociaux sont morts ! Depuis presque six mois, je pense que la présence sur le net devient l’élément majeur de notre existence sur le Web – surtout pour les indépendants, les freelances, les autonomes, les associations, les TPE (très petites entreprises), voire les PME. On pourrait même aller jusqu’à concevoir une existence en ligne sans site ni blog. Sites et blogs n’ayant de raison d’être que si l’on a des choses à dire !

Mais pourquoi écrire que les réseaux sociaux sont morts alors qu’ils sont la clé de voûte de l’ensemble ?

Les premiers germes de cette réflexion sont arrivés avec la découverte de Google Wave, plate-forme de communication qui réunit mail, messagerie instantanée et espace collaboratif pour de nombreux types d’applications. Une fois dans ce service, on fait complètement abstraction des réseaux sociaux. Pourtant, nous sommes bien en présence d’un réseau social sous-jacent.

Et puis, j’en reviens à la définition que je donne souvent pour le Web 2.0 : partager, collaborer et interagir. On croit souvent que les réseaux sociaux sont l’essence du Web 2.0. En fait, ils en sont les fondations, mais ils ne font pas le Web 2.0.

Dans un premier temps, nous avons focalisé sur ces nouveaux dispositifs. Rapidement, nous nous sommes ensuite dirigés vers les outils de partage. Les outils de collaboration sont en revanche restés à la traîne : combien sommes-nous à les employer ? L’inter?activité est restée le parent pauvre de notre web 2.0.

L’arrivée du « Web Temps Réel » (ensemble des informations envoyées sur le Web par des personnes de manière instantanée et publique) modifie cette vision. Les outils de collaboration sont de jour en jour plus nombreux, mais Twitter déjà change la donne… L’interactivité en temps réel existe désormais et les évolutions qu’apportent des outils comme Google Wave, qui permettent de concilier travail synchrone et asynchrone dans un même document, devraient modifier radicalement nos environnements de travail !

Comme pour les blogs, les réseaux sociaux vont mourir dans le sens où leur usage sera « évident », sans qu’on ait besoin de les nommer : nous serons tous dessus, naturellement. •

Éric Delcroix

Spécialiste du Print et du web, Éric Delcroix est notamment expert des médias et réseaux sociaux : blog, Facebook, Flickr…, en contenu web : écriture/rédaction web alliée au référencement et du web Temps Réel : Twitter, etc. Auteur de différents livres sur les médias sociaux, il est également PAST à l’université de Lille 3 où il enseigne dans un master orienté communication online - community Manager.

ed@ed-productions.com

Réseaux sociaux : privés, publics, ou quoi ?

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Point de vue. Les nouveaux médias numériques ont sensiblement modifié l’acception traditionnelle des concepts de vie privée et de vie publique. Née du développement des réseaux sociaux, cette rupture a généré de nouvelles « sphères publiques médiatées » au sein desquelles se déploie désormais une part de notre vie quotidienne. Une évolution de l’espace public qui appelle un accompagnement des jeunes, particulièrement présents et investis dans ces réseaux numériques.

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On ne peut pratiquement pas donner de définition distincte des concepts de vie publique et de vie privée sans faire de référence antinomique à l’autre terme. Souvent, en particulier dans les cercles techniques, les deux concepts sont présentés comme les deux pôles contraires d’une dualité (positif, négatif). Des définitions moins radicales placent les deux concepts à chaque extrémité d’un axe sur lequel il est alors possible de jauger, pour un événement ou un environnement donné, sa « teneur » publique ou privée. Malheureusement, même un système d’échelle ou de spectre ne sera pas suffisant pour traduire la rupture sociale introduite par les nouveaux médias numériques. La signification des qualificatifs privé et public est en train de changer sous nos yeux sans que nous disposions encore de la terminologie ni des référentiels qui nous permettraient de maîtriser cette dichotomie. […]

Sphères publiques médiatées

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Les réseaux sociaux en ligne sont la nouvelle génération de sphères publiques médiatées – c’est-à-dire d’environnements dans lesquels les participants sont mis en relation par l’intermédiaire d’une médiation technique. Par certains aspects, les sphères publiques médiatées sont similaires aux sphères publiques non médiatées dont nous sommes familiers : squares, galeries marchandes, parkings d’hypermarchés, cafés, etc. Les adolescents y retrouvent leurs amis. D’autres personnes les fréquentent aussi, et peuvent être amenées à se joindre à la conversation si elles s’y intéressent, ou à l’ignorer dans le cas contraire.

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Les espaces publics remplissent différentes fonctions dans notre vie sociale : ils permettent aux individus de donner du sens aux codes qui régulent la vie sociale, d’apprendre à s’exprimer et à comprendre les réactions que suscitent leurs messages, ou encore de donner plus de réalité à certaines actions ou opinions par le fait que des témoins en attestent l’existence. Les réseaux sociaux numériques ne sont qu’une forme particulière d’espace public.

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Si les sphères publiques médiatées et non médiatées jouent des rôles similaires dans nos vies quotidiennes, les premières possèdent cependant quatre caractéristiques qui leur sont propres :

  • persistance. Ce que vous déclarez s’inscrit durablement. C’est un avantage inestimable pour les communications asynchrones, mais cela signifie aussi que ce que vous avez dit à quinze ans est encore accessible lorsque vous en avez trente et que vous avez pris soin de vous débarrasser de vos manières adolescentes ;

  • traçage. Ma mère aurait adoré pouvoir crier en l’air « Trouvez-la ! », et recevoir en écho l’adresse exacte de l’endroit où je traînais avec mes copains. Cela n’était pas possible à l’époque, heureusement pour moi ! Aujourd’hui les adolescents et leur entourage peuvent être tracés en trois clics ;

  • reproductibilité. L’information numérique est duplicable ; cela signifie que vous pouvez copier une conversation et la coller ailleurs. Cela veut dire aussi qu’il sera difficile d’évaluer la pertinence et la véracité d’un contenu ;

  • écoute invisible. S’il est courant de se trouver face à des inconnus dans l’espace public de tous les jours, nos yeux permettent de savoir qui écoute ou entend ce que nous disons. Dans un espace public numérique, non seulement les observateurs sont invisibles, mais la persistance, le traçage et la reproductibilité ouvrent la porte à des observateurs qui n’étaient même pas présents au moment où le message a été émis. […]

Comme les journalistes, les membres des réseaux sociaux imaginent leur « public » et s’adressent à lui en suivant les codes qu’ils pensent être globalement admis. La différence, c’est que les premiers s’appliquent à soigneusement calibrer un message en fonction d’une cible, alors que les seconds « papotent », font leur « show », et viennent là pour traîner avec ceux qu’ils appellent leurs amis. Leur propos éphémères, qui paraitraient tout à fait normaux dans un espace non médiaté au « public » homogène, sont plus difficilement reçus par des publics hétérogènes dans une sphère techniquement médiatée.

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Deux catégories d’observateurs sont évidemment les bêtes noires des utilisateurs de réseaux sociaux : ceux qui exercent un pouvoir sur eux, et ceux qui veulent se servir d’eux. Les premiers sont les parents, les professeurs, les patrons et l’ensemble des autorités. La presse donne le sentiment que les seconds sont les prédateurs sexuels, mais en réalité les comportements les plus pervers sont ceux des marketeurs, des cyber-escrocs et des spammeurs. […]

Naviguer dans l’espace public aujourd’hui

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Sur Internet il n’y a pas de cloisons. Les conversations se diffusent et les contextes disparaissent. Il est peu probable qu’on revienne en arrière grâce à des solutions techniques, car chaque fois qu’un nouveau mur numérique a été érigé, une nouvelle technologie est apparue qui l’a fait tomber. La reproductibilité propre à l’information numérique et la puissance des moteurs de recherche empêchent toute barrière de protection de durer. C’est pour cette raison que la plupart des utilisateurs de réseaux sociaux vivent selon le dicton « Pour vivre heureux vivons cachés » – et se persuadent que, aussi longtemps que personne ne s’intéresse à eux, personne ne viendra les déranger. Si cela fonctionne pour le plus grand nombre, les minorités surveillées (y compris les adolescents) courent beaucoup plus de risques, car il suffit d’un internaute motivé pour dénicher la plus obscure des existences numériques.

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Les jeunes affrontent ces difficultés de face, avec des stratégies variées. Certains essaient de composer leur profil sous la forme d’un curriculum vitae, affichant une image publique convenable à l’attention de ceux qui exercent un pouvoir sur eux. Bien vue par les adultes, cette méthode est totalement inadaptée pour la majorité des adolescents qui recherchent plus la socialisation que l’approbation des adultes. D’autres adolescents s’efforcent de dissimuler leurs profils en donnant de faux noms, faux âges, fausses adresses. C’est une attitude que recommandent aussi certains adultes, qui ne s’interrogent pas sur les effets que peut avoir une telle incitation à mentir pour résoudre des conflits en société. Mais, à cause de la structure maillée du réseau, il ne sera pas difficile à quelqu’un qui le veut vraiment de retrouver une personne à partir de ses amis.

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Une autre attitude fréquente consiste à demander aux adultes de comprendre une fois pour toute que ces sites sont leur espace (MySpace). En d’autres termes, pourquoi attendre des adolescents qu’ils se comportent comme en classe, alors qu’ils sont en dehors ?

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Ce dilemme débouche sur une nouvelle évolution de l’espace public. Pour la simple raison qu’elle est accessible, est-il toujours justifié d’aller à la recherche d’une information ? Je n’ai pas la réponse. Beaucoup de parents pensent que si une chose est publique, ils ont le droit de la regarder. Évidemment, les mêmes parents n’iraient jamais demander à leurs enfants d’enregistrer leurs conversations dans le car scolaire pour les écouter plus tard. Parce que les sphères publiques médiatées sont plus facilement accessibles, elles offrent moins de confidentialité que les sphères publiques non médiatées. […]

Accompagner l’engagement numérique des jeunes

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[…] Il y a de très bonnes raisons pour que les jeunes utilisent les réseaux sociaux numériques, et les encourager à revenir à des formes de socialisation traditionnelles est simplement impossible. Au lieu de développer la description de ces évolutions, je préfère donner aux enseignants quelques conseils pratiques pour envisager ce nouveau media et s’y impliquer directement avec les jeunes.

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Accepter que les jeunes désirent partager avec leurs amis un espace numérique à eux. Bien que la plupart des adultes veuillent que l’éducation traditionnelle soit la priorité de leurs enfants, ceci est rarement le cas. La majorité des jeunes est beaucoup plus préoccupé par l’entretien des relations avec les amis. Leurs activités sont principalement menées en fonction de leur groupe d’amis, et cet apprentissage informel en dehors de l’école occupe une place considérable dans leur formation. Il est essentiel que les jeunes apprennent les codes sociaux, la structure des statuts, et qu’ils sachent négocier les différents types de relations. La plupart des adultes considèrent que ces savoirs sont innés, mais ils sont en fait acquis pendant l’adolescence. Dans la société contemporaine, ce processus passe par les groupes d’affinités.

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À l’heure actuelle, le principal espace public qui permette aux adolescents de se retrouver est en ligne. Logiquement, on voit maintenant les adolescents se connecter pour aller traîner avec leurs copains. Ce qu’ils font aujourd’hui ne diffère pas beaucoup de ce que vous faisiez avec vos amis à leur âge. […]

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Il est également important de comprendre que la technologie permet de repérer ceux qui requièrent une attention plus facilement que les autres. La grande majorité des jeunes utilisant les réseaux sociaux y ont des activités relativement mondaines, mais on remarque plus les adolescents « à risque » au milieu de la masse. En ce sens, la technique, comme la couverture médiatique, incite à se focaliser sur les aspects les plus troublés de la vie quotidienne parce qu’ils sont par nature plus intéressants. •

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Danah Boyd

Le portrait numérique

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Analyse. Quelle place les images occupent-elles dans la construction de la présence numérique ? En quoi cette présence fait-elle évoluer la fonction et les usages des images ? À l’heure où chacun souhaite disposer de son image numérique et l’afficher sur le Web, on assiste à une diversification et une multiplication des images de soi en même temps qu’à une perte de contrôle de ses traces. Le portrait numérique ne s’en impose pas moins comme « une nouvelle norme de la représentation sociale ».

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Au milieu du XIXe siècle, le poète Charles Baudelaire dénonçait en public le narcissisme photographique de ses contemporains – et demandait en privé à sa mère d’aller se faire tirer le portrait [11][11] « La société immonde se rua, comme un seul Narcisse,.... La France du XXIe siècle vit une contradiction semblable. Le discours officiel véhiculé par les représentants du régime conservateur ou par les chaînes de télévision publiques recommande d’éviter les réseaux sociaux, et qualifie volontiers le Web de repaire pour « les psychopathes, les violeurs, les racistes et les voleurs[12][12] André Gunthert, « Pourquoi la télé diabolise Facebook... ». Pendant ce temps, les Français téléchargent chaque mois 130 millions de photos sur Facebook, l’équivalent de dix fois le nombre d’images du département de la photographie de la BNF [13][13] Source : Damien Vincent, directeur commercial France....

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Chacun a lu ou entendu l’histoire du pauvre bougre qui a perdu son travail parce qu’une photo révélait une activité festive, ou dont la candidature n’a pas été retenue en raison de contenus en ligne fâcheux [14][14] Cf. Owen Thomas, « Bank intern busted by Facebook »,.... On ignore le nombre d’emplois trouvés grâce aux réseaux sociaux. La leçon qu’on retient est le risque que fait peser le dévoilement de notre image privée sur notre vie sociale.

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L’iconoclasme revisité de ces anecdotes dissimule mal le poncif moralisant – le même qui accueillait déjà le daguerréotype dans les années 1850. C’est aujourd’hui aux adolescents qu’est reproché un exhibitionnisme irresponsable. C’était alors aux classes laborieuses que s’adressait le blâme d’un narcissisme déplacé. Il faudra attendre 1936 pour que Gisèle Freund explique l’essor de la photographie par cette évolution fondamentale : la démocratisation du portrait [15][15] Gisèle Freund, La Photographie en France au XIXe siècle,....

La « désavatarisation » du Web

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L’une des plus célèbres caricatures à propos d’Internet est un dessin de Peter Steiner paru en 1993 figurant un chien assis devant un ordinateur, avec cette légende : « On the Internet, nobody knows you’re a dog[16][16] www.unc.edu / depts / jomc / academics / dri / ido.... » Pourtant, contrairement au cliché de la dissimulation de l’identité, c’est bien à la désavatarisation du Web que nous avons assisté. Bien avant la généralisation de l’usage des noms propres réels, encouragée par Facebook, c’est le plus souvent avec leur véritable portrait que les usagers se sont aventurés sur les plateformes en ligne.

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Qui ne souhaite aujourd’hui disposer de son portrait numérique ? Un portrait pluriel et dynamique, renouvelé à volonté comme les profils de Facebook, composé de l’ensemble de nos manifestations visuelles. Un portrait interactif, qui admet les contributions externes et enregistre les conversations provoquées par l’image. Mais un portrait dont la fonction de caractérisation individuelle et d’affichage social reste celle-là même qui est à l’origine du genre.

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Tout au long du XXe siècle, le paysage des usages de l’image aura été d’une remarquable stabilité. Caractérisé par l’invisibilité de la production privée et la mainmise des industries culturelles sur la diffusion publique, il se manifeste comme une « société du spectacle » dont les apparences séduisantes s’actualisent de façon nécessairement prescriptive et normative. La révolution qu’entraîne la numérisation des contenus visuels à partir du début du XXIe siècle renverse cet équilibre. La facilité sans précédent de production et de diffusion de l’image permet la réappropriation d’une vaste gamme d’usages jusque-là étroitement contrôlés. Elle fait également des contenus visuels un outil privilégié de la découverte et de la mise en pratique de la digital literacy.

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Dans une période d’acculturation aux usages numériques, l’image aura été le laboratoire par excellence de l’apprentissage, le cheval de Troie facilitant l’accès à un terrain laborieux. Une fois octroyée la potentialité du partage, quel contenu mettre en ligne qui soit à la fois simple à produire et doté d’un intérêt suffisant pour préserver la légitimité du geste ? Nombreux auront été ceux dont les premiers pas sur les chemins du Web 2.0 se sont effectués grâce aux images.

Diversité et multiplicité des images de soi

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Désormais indissociable de la présence numérique, son volet visuel en fournit une expression volontiers plastique. Qu’il soit peint ou photographié, le portrait du XIXe siècle était souvent unique. Au cours du XXe siècle, l’expansion des techniques d’enregistrement permet de multiplier l’image de soi. L’examen historique montre cependant que, même dans ce cas, c’est la régularité de l’expression qui fige une figure reconnaissable et préserve la faculté d’identification. Ce n’est qu’avec l’essor des supports numériques que la prolifération des images accompagne une diversité nouvelle de la présentation de soi.

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Cette diversité est d’abord une réponse au problème anthropologique de la caractérisation de soi. Si l’exercice de la réduction de l’individu à un petit nombre de traits fixes a pu fournir longtemps une réponse sociale acceptable, la précarité nouvelle des statuts et des identités pousse désormais à une adaptation permanente.

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Plusieurs études récentes ont montré à quel point la gestion en ligne de nos traces visuelles faisait l’objet de stratégies élaborées, conduisant à la construction d’une identité feuilletée et à la ventilation de plus en plus fine des messages à des cercles différenciés [17][17] Cf. Dominique Cardon, Sociogeek. Identité numérique.... Manifeste dans les discours officiels, la grande peur de la disparition de la césure privé-public n’est qu’un symptôme de la reconfiguration en cours de cette antithèse, dont le déplacement accompagne les possibilités des outils.

Une perte de contrôle sur nos traces

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Mais cette diversité est aussi le signe d’une perte de contrôle sur nos traces numériques, qui accompagne le « devenir-média » qui attend tout usager du réseau, bénéficiaire d’une capacité d’émission dont le seul précédent auront été les brèves fenêtres d’ouverture de la radiodiffusion.

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Malgré tous les efforts d’apprentissage, une partie au moins de cette perte de contrôle est irrémédiable, car elle découle de la nature même du partage. En février 2009, une tentative fort mal accueillie de modification des conditions générales d’utilisation de Facebook tentait de résoudre les paradoxes occasionnés par l’absence d’un droit du destinataire. Si quelqu’un laisse un commentaire sur une de mes photos, à qui appartient-il ? Selon la loi, il est la propriété de son émetteur, qui peut décider de le retirer ou, fermant son compte, de la faire disparaître. Mais, de mon côté, on comprend que je peux avoir envie de conserver cette trace qui fait partie de l’histoire de l’image, et sur laquelle j’estime avoir un droit de regard en tant que destinataire. Pourtant, il n’existe aucune forme juridique permettant de garantir qu’un commentaire pourra être conservé aussi longtemps que le contenu auquel il est lié.

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La pratique de l’interaction implique la perte du contrôle strict des contenus. Contrairement au portrait régulier, le portrait numérique comporte une part d’incertitude. Cette situation est comparable à celle de toutes les personnalités soumises à la pression des médias. On a vite fait de découvrir que cette ouverture produit une représentation plus complexe et en partie plus fidèle que l’ancien portrait en majesté.

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À l’arrivée de la photographie, certaines notabilités refusèrent de se plier au diktat de la nouvelle norme visuelle. Sévère à l’encontre du narcissisme photographique, Baudelaire n’est pourtant pas de ceux-là. Il est sans doute l’un des écrivains de la période à nous avoir laissé le plus d’images de lui – images qui ont contribué à faire de lui une icône de la modernité. À son tour, le portrait numérique s’impose comme la nouvelle norme de la représentation sociale. Rien ne dit qu’il faut le redouter. •

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André Gunthert

Enseigner après Google ?

« Ce qui manquera toujours à l’élève, à moins de devenir maître lui-même, c’est le savoir de l’ignorance, la connaissance de la distance exacte qui sépare le savoir de l’ignorance. » [18][18] Jacques Rancière, Le spectateur émancipé, Paris, La...

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Point de vue. Si la fonction d’un moteur de recherche est de recenser les liens, celle d’un enseignant est de les re-lier. De l’un à l’autre il y a plus qu’un apprentissage, il y a une prise de conscience : on navigue sur Internet à travers son propre référentiel. Pour ne pas s’y perdre, il faut être capable de se re-trouver. À l’enseignant de guider les élèves vers un savoir qu’ils sauront relier.

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En offrant à quiconque d’interroger comme il lui plaît une somme infinie de données, Internet a déplacé les deux axes majeurs de l’apprentissage : celui de la maïeutique socratique et celui de la connaissance encyclopédique. Au croisement de ces deux axes, on ne trouve plus l’enseignant mais le vide d’un champ de saisie offert à la curiosité de l’ignorant qui ne semble plus devoir s’embarrasser des deux questions classiques préalables à toute connaissance : que sais-tu et que veux-tu savoir ?

Apprendre sans enseignement

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Cela suppose de celui qui apprend qu’il maîtrise soit le but, soit le moyen. Google propose à celui qui ne sait ni vraiment ce qu’il cherche ni vraiment comment le trouver, d’obtenir tout de même une réponse. Comment y résister, ou plutôt comment y survivre ? Car, aussitôt lancé dans sa quête, l’apprenti perd à la fois le point d’origine de son questionnement et la supposée réponse qu’il cherchait. En l’espace de quelques clics, il perd la main et devient incapable de saisir la distance parcourue.

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Internet altère la capacité d’estimer cette distance. Internet en escamote la phase d’apprentissage que constituait la laborieuse recollection des données.

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Or pour naviguer sur Internet, il ne suffit pas de savoir se repérer par rapport à des amers virtuels, il faut aussi identifier ce qui permet de relier et d’orienter les différents points de repères. Cette compétence, que nous pourrions nommer « savoir se naviguer », se construit toujours par rapport à soi (son identité) et par rapport à son action critique (son jugement).

Renseigner n’est pas enseigner

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L’utilisation des moteurs de recherche engendre un double malentendu. Pour certains, il s’agira de croire tout savoir, car en quelques clics n’importe quel échantillon de connaissance peut être présenté à ses yeux. Or une sélection de surface n’est pas une problématique, et une réponse exacte n’est pas une réponse vraie. Pour d’autres, pris dans les rets de l’infobésité, de se sentir, par comparaison, condamnés à l’ignorance.

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La tâche nouvelle de l’enseignant est alors de distinguer ce qui a été indexé (enregistré par la machine) de ce qui relève de la connaissance. Un distinguo révélateur de la différence entre l’hypertexte et le texte, que l’élève ignore et que le Web tend à effacer [19][19] Voir, entre autres, Tim Berners-Lee, Robert Cailliau,.... L’enseignant doit relier les points, remplir les blancs de la page Google, montrer ce qui est invisible à l’index et donner vie au « texte » produit par la machine.

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Comment s’y prendre ? Peut-être en commençant par accepter cette forme nouvelle d’ignorance, symétrique à la marée d’informations ramenée par la moindre requête. C’est là le défi le plus important à relever. Google dit le lieu commun. Au-delà de la question des sources ou du sens, Google produit de l’évidence sur tout. Là où le dictionnaire dénote à l’économie avec son misérable millier de pages, Google connote à l’infini, classe les entrées selon la popularité et produit une pertinence propre qui n’a plus grand chose à voir avec la connaissance constituée. Pensons à Bouvard et à Pécuchet qui, dans la fin annoncée et jamais écrite du roman de Flaubert, se mettent frénétiquement à copier au hasard tous les manuscrits et imprimés qu’ils trouvent, vieux journaux, éditoriaux, lettres perdues, tracts, papiers d’emballage, affiches déchirées… pour écrire enfin la somme encyclopédique dont ils rêvent. « Pas de réflexion ! Copions ! Il faut que la page s’emplisse, que le "monument" se complète. – égalité de tout, du bien et du mal, de l’insignifiant et du caractéristique », s’exclament-ils. Vision prophétique du monument Google de 2010 et de ses millions de petits Pécuchets en puissance [20][20] Selon une enquête menée en 2005-2006 par la société....

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On pourrait alors craindre que la science elle-même soit disqualifiée [21][21] Sans aller plus loin dans ce débat, on peut lire l’article.... D’autant que, si les bibliothèques imposaient une conception écrasante du savoir, renvoyant à sa propre finitude, l’étudiant d’aujourd’hui tient dans la paume de sa main tout le « savoir du monde » via un smartphone. Google ne sait pas, il propose des milliers de réponses. Il ne dit pas : « Il y a une bonne réponse », mais : « Voici une longue série de réponses possibles à la question ». Et quand Google n’a pas de réponse, c’est que personne ne l’a.

C’est l’argument maître des wikipédiens [22][22] Que l’on pourrait paraphraser ainsi : « Si tu vois... : les vides laissés par Google invitent les internautes à les combler. L’une des vertus de cette dynamique est de montrer le lien entre ignorance et connaissance, entre la requête et les réponses : Internet n’est qu’une formidable association de machines, le travail de l’homme est de les relier, de les renseigner correctement, celui de Google de les indexer, et enfin de les hiérarchiser, ni plus, ni moins.

Puisque tout est accessible alors plus rien n’est possible

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C’est le message de Sergei « Karamazov » alias Serguei Brin (co-fondateur de Google) : tout est déjà dans Google. L’étudiant est condamné à l’imposture, au copier/coller. Au point de ne plus pouvoir penser, de ne plus s’en donner la possibilité même, car tout a déjà été pensé. Et ce doute peut devenir hyperbolique, remettant en cause toute forme de savoir constitué. Ainsi le discours de l’enseignant lui-même est soupçonné de n’être qu’une reproduction d’autres sources. À terme, l’enseignant pourrait n’être plus qu’un simple algorithme incarné.

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Le défi pour l’enseignant est donc de libérer l’étudiant de son complexe d’imposteur, en lui montrant que ce « tout » qui est dans Google n’est qu’une sorte de puzzle archéologique. Les morceaux collectés doivent être reliés entre eux par un récit paradigmatique que seul l’enseignant est en mesure de mettre en œuvre. Il rend visible la distance entre ignorance et savoir, en extirpant les éléments de la liste de Google pour les disposer sur le plan du sens. Ce faisant, l’enseignant ré-érotise le savoir, ressource la recherche sur le plan du plaisir. Et rend au moteur sa fonction magique : proposer sans peine une infinité d’évasions, de pistes ou de cheminements vers la connaissance [23][23] On relira sous un nouveau jour le très beau Platon....

L’étudiant navigateur

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En réalité, on n’a jamais eu autant besoin d’enseignants que depuis Google. Les étudiants interrogent Google comme les Grecs anciens venaient interroger la Pythie. Seulement la Pythie ne livre pas son message directement à celui qui lui fait offrande de son mot-clé. Il lui faut l’interprétation du sachant.

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Pour terminer par une approche pratique, l’enseignant pourra utilement désigner parmi ses élèves un « navigateur », littéralement un second, barrant au gré des mots-clés qu’il lui indique et annonçant ce qu’il voit. Par exemple, un petit film sur YouTube de quatre minutes trouvé par Alix, nommée Navigatrice dans l’un de nos cours, dans lequel Philippe Kotler explique lui-même à la classe une notion de marketing étudiée. Il incite par la petite frustration de la brièveté de l’explication à une lecture approfondie de son ouvrage. Pendant toute la durée du cours, l’étudiant Navigateur a branché son ordinateur connecté sur Internet directement au projecteur sur grand écran. Tout le monde suit sa recherche, la commente, lui donne des conseils. Loin d’être une concurrence au flux du discours pédagogique, il relance le débat, approfondit le questionnement. Toute forme de questions précises peut lui être proposée par l’enseignant : l’année de naissance d’un auteur, le nombre d’habitants d’un pays, le titre exact d’un ouvrage…

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Ces questions posées à Google permettent aux élèves de construire une grille distinguant les connaissances accessoires de celles qui structurent le discours. Ainsi, chacun peut observer ce à quoi la machine supplée et ce en quoi l’enseignant supplante toute machine.

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Nul ne peut nier l’opportunité que représente Google pour l’enseignant. Enseigner après Google, c’est accepter d’innover en l’invitant au sein même de son enseignement pour apprendre à ses étudiants à « se naviguer » avec justesse sur l’océan Internet. Google, l’étudiant et l’enseignant entament alors un jeu à trois dont la règle est de ne jamais laisser le dernier mot au moteur et de sans cesse relancer le plaisir de la recherche pour que la pensée soit toujours vivante. •

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David Prud’homme

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Pierre d’Huy

Témoignage. « Une présence numérique à multiples facettes »

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« Digital natives », « adolescents numériques », « cyberjeunesse » : ces vocables médiatiquement répandus laisseraient entendre l’existence d’une présence numérique homogène chez les « jeunes ». Pourtant, sur le terrain, l’observation des pratiques documentaires et des imaginaires développés par les élèves de 6e sur Internet met en lumière une présence numérique à multiples facettes.

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UNE PRÉSENCE NUMÉRIQUE AFFIRMÉE. Nombre d’élèves revendiquent une expertise en matière de recherche d’information sur Internet, déclarant, à l’instar de Loïc : « Je me débrouille plutôt bien, je trouve ce que je cherche ». Ces élèves sont ceux qui prennent la souris des mains du camarade jugé trop lent à manipuler l’outil informatique lors d’un travail en groupe. Ils sont aussi ceux qui reconnaissent ne pas « avoir besoin » d’une formation à Internet : « Comme je sais tout sur Internet, je vois pas trop ce qu’on peut m’apprendre de plus ! », prétend Émilie.

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Ils entretiennent avec le moteur de recherche Google un rapport de connivence très fort. Ainsi Romain affirme : « Je fais confiance à Google […] parce que j’ai l’habitude d’être avec ». Il y a ici, dans l’emploi de l’expression « être avec », une gradation à noter : de l’habitude d’utiliser un outil, d’être habitué à son interface et ses fonctionnalités, un glissement sensible est opéré vers une habitude teintée d’affect, ayant trait à la présence de « quelqu’un » qui rassure.

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UNE PRÉSENCE NUMÉRIQUE EN COURS DE CONSTRUCTION. Toutefois, certains élèves avouent, lors d’un entretien individuel, ne pas se sentir très à l’aise avec Internet. C’est le cas de Nicolas, qui a le souvenir d’avoir échoué « lamentablement » lors d’une recherche numérique, et qui rechigne à re-tenter cette expérience. Ces élèves sont demandeurs de formation à la recherche d’information sur Internet, ayant le souci de comprendre leurs difficultés, mais aussi le fonctionnement de l’outil lui-même. Leur présence numérique est en cours de construction et, pendant l’année scolaire, elle s’affirme, liée aussi à une valorisation de l’image de soi. Nicolas en est la preuve, lui, qui en fin d’année reconnaît avoir développé ses compétences en matière de recherche sur Internet, véhicule une tout autre image de lui, beaucoup plus positive : « Je ne suis plus un bébé, je me débrouille bien, j’aime bien ».

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UNE PRÉSENCE NUMÉRIQUE SOUS LE REGARD SOCIAL. La présence numérique développée par chaque adolescent semble devenue aujourd’hui un facteur non négligeable de son intégration et de son assimilation au groupe. Plusieurs élèves évoquent la « pression » qu’ils ont le sentiment de subir face à l’expertise auto-proclamée de leurs pairs en matière de recherche sur Internet. Ainsi Claire, qui ne partage pas spontanément l’engouement ni l’expertise de ses camarades vis-à-vis d’Internet, confie lors d’un entretien : « Des fois même, j’invente des choses parce que je me sens de côté, je me dis "ils vont se dire, elle y connaît rien", donc je fais attention. Alors, je raconte "Oui, Internet, moi j’y vais souvent !" [rires] C’est des bêtises, quoi ! ».

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La formation à Internet est un moment déterminant pour les élèves. Mais quand certains y voient l’occasion d’affirmer leur présence numérique face au groupe : « J’ai envie de montrer que je connais bien Internet… Je vais pouvoir frimer un petit peu ! » (Mathys), d’autres craignent ce moment d’apprentissage : « Le problème, c’est que moi je galère, les autres vont aller super vite, je vais avoir du mal » (William)… •

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Anne Cordier

Focus. L’e-réputation face au droit

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Droit. Chacun se souvient du mythe du vide juridique sur Internet cultivé lors de la naissance du Web. De même, les victimes de dénigrement, délation et autres diffamations sur le Net ont longtemps cru que, lorsqu’on est sali sur le réseau des réseaux, il n’y a qu’à en prendre son parti et attendre[24][24] Il est significatif de constater l’évolution des articles.... De même que l’affirmation d’un vide juridique était sans fondement, cette attitude est injustifiée et même défaitiste.

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COMMENT NETTOYER JURIDIQUEMENT LE NET. Depuis plus de cinq ans, nous agissons pour le compte de clients en vue de nettoyer les propos négatifs qui soit salissent un chef d’entreprise, soit dénigrent les produits, marques et/ou réputation d’une société.

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Il ne s’agit pas de se lancer dans des procès [25][25] Dans certains cas, une procédure judiciaire peut être.... La voie judiciaire présente des défauts rédhibitoires à l’égard de l’e-réputation négative :

  • lenteur : dans le meilleur des cas, une procédure d’urgence – en référé – prend au minimum 48 heures. Et, dans ce délai, l’information a pu se propager par capillarité via les flux RSS ou les reprises de commentateurs. Il importe donc d’être beaucoup plus réactif ;

  • inefficacité à l’international : dès l’instant que les propos négatifs et leurs auteurs sont hors de portée du droit français, il est quasiment impossible – ou d’autant plus long – de faire condamner un éditeur de site étranger en France et de faire exécuter le jugement dans son pays. Quant à prendre un avocat dans le pays même, les délais et les coûts en seront d’autant augmentés.

UN DROIT DE L’INTERNET, MONDIALISÉ ET LARGEMENT AMIABLE. C’est pourquoi le droit sur l’Internet se doit d’être pratiqué de manière transnationale. Il en est ainsi des procédures amiables de résolution de litiges sur les noms de domaine, que d’aucuns ont décrites comme une lex universalis.

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C’est aussi sur ce terrain de la démarche amiable que nous nous sommes toujours portés. Agir dans les heures qui suivent la publication de propos négatifs est infiniment plus profitable pour un client que d’attendre que le mal se répande et que son image soit encore plus écornée, même s’il a la satisfaction, à l’issue d’une procédure judiciaire, d’obtenir réparation : mais un préjudice d’image est-il réparable ? est-il quantifiable, et à quelle valeur ?

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Et de fait, on n’est absolument pas démuni juridiquement pour contrer des propos négatifs. L’arsenal est très vaste : diffamation, dénigrement, concurrence déloyale, respect de la vie privée, présomption d’innocence… Les terrains d’action sont aussi étendus que le nécessite chaque cas de figure. Et rares sont les pays au monde qui ignorent ces valeurs juridiques. Il convient donc de bien connaître les droits des autres pays. Dans la plupart des cas, l’éditeur des propos négatifs, partant du principe, universellement partagé, qu’un mauvais arrangement vaut mieux qu’un bon procès, va retirer les propos ou les corriger sans difficulté. Parfois, il faut insister plus lourdement à l’aide d’argumentaires juridiques plus poussés, mais il est très rare que les actions engagées n’aboutissent pas.

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LE RETOUR DU DROIT A L’OUBLI. Illustration du fait qu’on n’est pas démuni juridiquement sur Internet : la salutaire prise de conscience du droit à l’oubli, que d’aucuns qualifient de numérique [voir pages 63-64]. Il faut savoir que ce droit est inscrit dans la plupart des lois Informatique et libertés du monde. Il suffit donc de le faire appliquer. De sorte que, s’agissant des attaques contre des personnes physiques qui demeurent sur le Net de manière persistante, il sera bientôt aisé d’imposer l’anonymisation des propos, tout comme le sont déjà les décisions de justice publiées sur Internet. •

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Didier Frochot


Références

  • 1 –  Mario ASSELIN. « Les cyberportfolios : un outil puissant pour développer des compétences pour la vie ! ». Séminaire IUFM de Dijon, 18-25 mai 2005. www.dijon.iufm.fr/static/tice/sem-port/contrib/asselin.pdf
  • 2 –  Danah BOYD. « Production d’identités dans une culture en réseau ». Médiamorphoses, t. 21, 2007. www.danah.org/papers/talks/AAAS2006-French.pdf
  • 3 –  Christophe DESCHAMPS. Le nouveau management de l’information : la gestion des connaissances au cœur de l’entreprise 2.0. Limoges : FYP Éditions, 2009
  • 4 –  Henry JENKINS et al. Confronting the challenges of participatory culture: Media education for the 21st century. MacArthur foundation, 2008. www.digitallearning.macfound.org/
  • 5 –  Olivier LE DEUFF. « Le Ka documentarisé et la culture de l’information ». Traitements et pratiques documentaires : vers un changement de paradigme ? Actes de la conférence Doc-Soc 2008, Paris, CNAM, 17-18 novembre 2008. Paris : ADBS Éditions. 2008. http://archivesic.ccsd.cnrs.fr/sic_00360759/fr
  • 6 –  Olivier LE DEUFF. La culture de l’information en reformation. Thèse de doctorat en sciences de l’information et de la communication. Université Rennes 2, septembre 2009. http://halshs.archives-ouvertes.fr/tel-00421928/en/
  • 7 –  Jacques PERRIAULT. « Culture technique ». Les cahiers de médiologie, 1998, n° 6, p. 197-214
  • 8 –  Antoinette ROUVROY. « Réinventer l’art d’oublier et de se faire oublier dans la société de l’information ? ». La protection de l’individu numérisé : réflexions prospectives et Paris : L’Harmattan, 2008
  • 9 –  Gilbert SIMONDON. Du mode d’existence des objets techniques. Paris : Aubier, 1989
  • 10 –  Bernard STIEGLER. Prendre soin. Tome 1 : De la jeunesse et des générations. Paris : Flammarion, 2008

Notes

[1]

Cours « Introduction à la cyberintimidation - Du monde physique au monde digital », Réseau Éducation-Médias, 2009, www.education-medias.ca/francais/ressources/educatif/activities/secondaire_general/cyberintimidation/cyberintim_physique.cfm.

[2]

Message sur Twitter le 10 novembre 2009.

[4]

Wikipédia. Pour une analyse approfondie de ces raisons, se reporter à : O. Ertzscheid, G. Gallezot, Étude exploratoire des pratiques d’indexation sociale comme une renégociation des espaces documentaires. Vers un nouveau big bang documentaire ? http://archivesic.ccsd.cnrs.fr/sic_00091679/fr, ainsi qu’à : O. Ertzscheid, Indexation sociale et folksonomies : le monde comme catalogue, www.slideshare.net/olivier/oe-abes-mai2008

[5]

À l’inverse des balises <Meta> qui requéraient de la part des usagers de maîtriser le code HTML ainsi que des habitus d’indexation professionnels.

[6]

Pour fonctionner et être reconnus comme tels, les hashtags ne doivent contenir ni accent, ni espace, ni signe de ponctuation.

[7]

Comme les tags folksonomies, les hashtags peuvent aller de l’explicite : #iran-elections à l’allusif : #MJ (pour Michael Jackson), au contextuel : #RIP (pour signaler la mort d’une personne) jusqu’au plus farfelu : #memepasmal.

[9]

On parle d’hétérarchie à partir du moment où, dans une organisation, il n’y a pas de « niveau supérieur ». C’est Warrren Mc Culloch, l’un des premiers cybernéticiens, qui avait créé ce terme pour décrire certains programmes informatiques.

[10]

Citons comme exemples les « machine-tags » de FLickR (http: / / code.flickr.com / blog / 2009 / 07 / 06 / extraextraextra), le « collaborative structured tagging » d’Amapedia, service d’Amazon (http://amapedia.amazon.com/view/Meta:About/id=114244), ou encore « SemanticScuttle » (http://sourceforge.net/projects/semanticscuttle), une plate-forme de gestionnaire de signets qui autorise les tags structurés (avec des relations d’héritage sémantique).

[11]

« La société immonde se rua, comme un seul Narcisse, pour contempler sa triviale image sur le métal. Une folie, un fanatisme extraordinaire s’empara de tous ces nouveaux adorateurs du soleil. D’étranges abominations se produisirent. En associant et en groupant des drôles et des drôlesses, attifés comme les bouchers et les blanchisseuses dans le carnaval, en priant ces héros de bien vouloir continuer, pour le temps nécessaire à l’opération, leur grimace de circonstance, on se flatta de rendre les scènes, tragiques ou gracieuses, de l’histoire ancienne. Quelque écrivain démocrate a dû voir là le moyen, à bon marché, de répandre dans le peuple le goût de l’histoire et de la peinture, commettant ainsi un double sacrilège et insultant ainsi la divine peinture et l’art sublime du comédien. », Charles Baudelaire, « Le public moderne et la photographie », Salon de 1859, édition critique par Paul-Louis Roubert, Études photographiques, mai 1999, n° 6, http://etudesphotographiques.revues.org/index185.html.

[12]

André Gunthert, « Pourquoi la télé diabolise Facebook », Actualités de la recherche en histoire visuelle, 15 décembre 2008, www.arhv.lhivic.org/index.php/2008/12/15/894.

[13]

Source : Damien Vincent, directeur commercial France de Facebook, table ronde Kodak, « L’émergence des familles numériques… », 29 janvier 2010, Eurosites Liège, Paris.

[14]

Cf. Owen Thomas, « Bank intern busted by Facebook », Valleywag, 12 novembre 2007, http://valleywag.gawker.com/321802/bank-intern-busted-by-facebook.

[15]

Gisèle Freund, La Photographie en France au XIXe siècle, Paris, Maison des amis des livres Adrienne Monnier, 1936.

[17]

Cf. Dominique Cardon, Sociogeek. Identité numérique et réseaux sociaux, Paris, Pearson, 2010.

[18]

Jacques Rancière, Le spectateur émancipé, Paris, La Fabrique, 2008.

[19]

Voir, entre autres, Tim Berners-Lee, Robert Cailliau, Jean-Francois Groff, Bernd Pollermann, World-Wide Web: The Information Universe, CERN, 1992, www.w3.org/History/1992/ENRAP/Article_9202.ps

[20]

Selon une enquête menée en 2005-2006 par la société Compilatio, éditeur d’un logiciel de contrôle de plagiat, trois étudiants sur quatre (77 %) déclarent avoirs recours au copier-coller, et 69,8 % pensent qu’un devoir type contient au moins un quart de textes recopiés sur Internet.

[21]

Sans aller plus loin dans ce débat, on peut lire l’article de Chris Anderson à ce sujet : The End of Theory: The Data Deluge Makes the Scientific Method Obsolete, Wired, 2008, www.wired.com/science/discoveries/magazine/16-07/pb_theory. Voir également les tentatives de classement et d’affichage logique des réponses dans Google Squared ou le moteur concurrent Wolfram Alpha.

[22]

Que l’on pourrait paraphraser ainsi : « Si tu vois une erreur, corrige-la et ne te plains pas ! ». Voir : Wikipédia, média de la connaissance démocratique ? Quand le citoyen lambda devient encyclopédiste, collectif dirigé par Marc Foglia, FYP Éditions, avril 2008.

[23]

On relira sous un nouveau jour le très beau Platon de François Chatelet et le chapitre sur le plus long détour comme « méthode » (chemin) vers la vérité. Google a bel et bien l’aspect d’un chaos grec dans lequel Socrate lui-même se noierait. François Chatelet, Platon, Gallimard, coll. « Folio », 1965 (réimpr. 1990).

[24]

Il est significatif de constater l’évolution des articles publiés sur le sujet en cinq ans : tous au début se lamentaient sur l’impuissance face à l’e-réputation négative. Depuis quelques mois les articles illustrent davantage les moyens de lutte, encore que la voie juridique amiable reste largement ignorée.

[25]

Dans certains cas, une procédure judiciaire peut être un bon complément, notamment pour obtenir l’indemnisation du préjudice.

Résumé

English

Changes in behaviorEven if they do not always keep pace with technological innovation, end-users adapt rapidly. For professionals, it’s more than just recognizing new behavior, we must anticipate or accompany them.

Español

Evolución de los comportamientosAunque a menudo son desplazados por las innovaciones técnicas, los comportamientos de los usuarios evolucionan rápidamente. Para los profesionales, la cuestión no es conocerlos simplemente, sino poder anticiparse a ellos o acompañarlos.

Deutsch

Eine Entwicklung der VerhaltensweisenAuch wenn sie oft den technischen Innovationen zurückstehen, entwickeln sich Nutzerverhalten schnell. Für Professionals ist es nicht nur wichtig, ihr Verhalten zu erkennen, sondern auch sie vorwegzunehmen und zu begleiten.

Plan de l'article

  1. Former à la présence numérique
    1. Une nouvelle ambition pour la culture de l’information
    2. Une démarche de veille
    3. Une culture technique
    4. Une construction et des potentialités didactiques
  2. Culture documentaire et folksonomie : l’indexation à l’ère industrielle et collaborative
    1. À l’index
    2. C’est en forgeant qu’on devient forgeron et c’est en indexant… qu’on finit sur Twitter
    3. Du marquage au rebond, de la rareté à l’abondance
    4. L’indexation : industrielle ou sociale ?
    5. À suivre…
  3. Réseaux sociaux : privés, publics, ou quoi ?
    1. Sphères publiques médiatées
    2. Naviguer dans l’espace public aujourd’hui
    3. Accompagner l’engagement numérique des jeunes
  4. Le portrait numérique
    1. La « désavatarisation » du Web
    2. Diversité et multiplicité des images de soi
    3. Une perte de contrôle sur nos traces
  5. Enseigner après Google ?
    1. Apprendre sans enseignement
    2. Renseigner n’est pas enseigner
    3. Puisque tout est accessible alors plus rien n’est possible
    4. L’étudiant navigateur
  6. Témoignage. « Une présence numérique à multiples facettes »
  7. Focus. L’e-réputation face au droit

Pour citer cet article

Le Deuff Olivier, Ertzscheid Olivier, Boyd Danah, Gunthert André, Prud’homme David, d’Huy Pierre, Cordier Anne, Frochot Didier, « Une évolution des comportements », Documentaliste-Sciences de l'Information, 1/2010 (Vol. 47), p. 42-55.

URL : http://www.cairn.info/revue-documentaliste-sciences-de-l-information-2010-1-page-42.htm
DOI : 10.3917/docsi.471.0042


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