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Documentaliste-Sciences de l'Information

2010/1 (Vol. 47)

  • Pages : 80
  • DOI : 10.3917/docsi.471.0056
  • Éditeur : A.D.B.S.

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Peut-on apprendre avec des nuages ?

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Décryptage. Nuages de mots-clés, folksonomies, ontologies : ces différents modes d’organisation et de représentation des savoirs modifient sensiblement la structure de la présence numérique, en termes de visibilité comme de rapport à la connaissance. Comment et pourquoi recourt-on de plus en plus au nuage pour modéliser cette présence numérique ?

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Issue de la structure technique même du réseau des réseaux, pensée au départ par les militaires américains comme dépourvue de centre, la dimension réticulaire d’Internet s’est d’abord étendue aux communautés d’informaticiens qui, les premiers, ont imaginé des modes de travail collaboratif pour développer le Web lui-même. Puis le « libre » a pris son essor, touchant désormais de nombreux domaines comme le logiciel, les médias, et plus récemment le domaine de l’information scientifique. Les ontologies des savoirs, qui au cours du XXe siècle s’étaient progressivement structurées, sont désormais complétées et parfois supplantées par une indexation libre et participative s’inscrivant dans une logique inverse voire opposée d’ouverture sémantique totale [5]. Internet, ce média de masse « sans masse », promet à chacun une présence numérique idoine, une granularité impérieuse, qui en toute circonstance peut noter, indexer, commenter, mais aussi l’être à son tour par tous et pour tous. Dans ce contexte de choc sociotechnique entre ontologies structurées et folksonomies agrégatives, se pose la question délicate de la présence numérique dans l’instauration d’une relation intime aux savoirs, nécessaire à une intégration cognitive conceptualisée des connaissances.

Multiplicité des modes d’accès aux savoirs

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La métaphore du nuage est communément employée sur le Web pour représenter l’information, elle va de pair avec les folksonomies, pratiques consistant à indexer soi-même un contenu. Le nuage de « tags » est donc le résultat visible de l’amoncellement de mots issus de centaines voire de milliers d’internautes. Cette représentation est importante, car elle constitue une porte d’entrée alternative au classement habituel en rubriques du contenu présent sur le Web et aux moteurs de recherche. Face aux ontologies traditionnelles, la pratique du « tagging » peut s’assimiler à un retour en arrière : perte d’autorité des éditeurs [2], perte d’unicité du signifié des mots, risques de doublons, chacun ayant son interprétation libre d’un terme [4]. Le tagging est un système essentiellement quantitatif qui cherche à obtenir un transfert entre le quantitatif et le qualitatif par le biais du volume. En effet, le système n’ayant aucun garde-fou, un savoir indexé librement par seulement quelques personnes sera très éloigné de l’exhaustivité et représentera essentiellement la vision subjective des uns et des autres.

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Une « masse » est donc nécessaire pour obtenir dans un nuage une vision globale des contenus d’un document numérique. Il s’agit d’une forme de démocratisation de l’indexation et d’un renversement de paradigme : la masse des inconnus remplace l’unicité de l’expert et le grand nombre impose sa représentation globalisée. La représentation des savoirs n’est donc plus encadrée par des experts, mais auto-émergente. La présence numérique de chacun est possible, mais uniquement dans un rapport étroit avec l’inflexion majoritaire. De plus, ce modèle de représentation réticulaire est par nature instable puisque, en changement constant, il n’atteint jamais l’équilibre ou la maturité mais recherche un « équilibre instable » induit par la masse.

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Ce point semble poser problème à la plupart des applications dites « Web 2.0 », dont l’objectif est la structuration et l’organisation des savoirs. Prenons par exemple l’encyclopédie libre Wikipédia qui a connu un développement très rapide depuis 2003 et compte aujourd’hui plusieurs millions d’articles. Ses promoteurs ont compris qu’il fallait désormais progressivement cristalliser les savoirs et leur structuration pour obtenir un bon niveau de qualité. Le système réticulaire et libre serait donc davantage une étape de développement qu’une finalité en soi [1]. La question est de savoir si les nuages de mots-clés peuvent remplacer les moteurs de recherche en texte intégral et les ontologies de classement ou s’ils leur sont complémentaires. Les recherches effectuées vont davantage dans le sens d’une complémentarité [7].

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Mais la représentation cognitive des savoirs est très différente dans chaque cas. En effet, le moteur de recherche constitue une interface neutre, il ne propose aucun champ de recherche particulier puisque c’est l’utilisateur qui doit taper sa recherche. À l’inverse, les ontologies classiques proposent une structuration pré-établie et antérieure à la publication des savoirs ou à leur création, elles guident le lecteur, par exemple par le biais d’un arbre de classement, mais également l’auteur, qui inconsciemment va chercher à entrer dans des « cases ». Il s’agit cependant d’un système d’indexation objectif, qui ne met pas une information en avant par rapport à une autre.

Les folksonomies ont un fonctionnement très différent : elles suggèrent à l’utilisateur les contenus les plus indexés et donc les plus lus et masquent complètement les contenus plus confidentiels, moins sollicités par la masse des internautes. Nous pouvons donc envisager un effet d’auto-alimentation des contenus les plus vus par les nuages de mots-clés et l’accentuation d’un phénomène de verticalité restreignant la visibilité à quelques contenus très visités ou très appréciés. Une double dynamique, induite par le système, est à l’œuvre : plus un contenu est lu, plus il est indexé et visible. Et inversement, moins un contenu est visible, moins il est indexé. Nous avons donc un système qui renforce la visibilité des contenus déjà populaires et diminue celle de ceux qui le sont moins.

Changements structurels de la présence numérique

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Ces différents modes d’accès aux savoirs et leurs caractéristiques propres induisent des changements structurels importants concernant la présence numérique, en termes de visibilité mais également de rapport à la connaissance et donc de relation à soi-même.

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La compréhension peut être conçue comme la construction par l’internaute d’une représentation interne de la situation évoquée par le nuage de mots, construction qui s’opère à deux niveaux de processus. Les microprocessus permettent l’identification des mots, des propositions sémantiques et de leur organisation locale. Les macroprocessus permettent la sélection et l’organisation des informations jugées importantes. Leur résultat est une représentation propositionnelle condensée et hiérarchisée des informations du nuage de mots. Pour l’internaute, comprendre c’est également intégrer cette représentation propositionnelle de l’information interne du nuage texte avec ses connaissances initiales. La question qui se pose concerne la qualité de la compréhension et de l’apprentissage d’un internaute face à un nuage de mots.

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Les points forts du nuage de mots sont la facilité d’accès à l’information, la liberté donnée à l’internaute de choisir son cheminement, l’analogie entre l’organisation des concepts dans le nuage de mots et dans la mémoire humaine. Mais cette vision suppose que l’organisation de l’information dans un nuage de mots reflète l’organisation des connaissances dans la mémoire humaine : l’apprenant qui naviguerait dans un nuage de mots construirait directement une représentation mentale du domaine de connaissances. Or l’accès à une information et sa transformation en savoir ne se font pas si facilement, car le risque est grand de se noyer au cours de la navigation dans les nuages de mots : derrière chacun d’eux, des liens sont à explorer pour approfondir leur sens. Des phénomènes de surcharge cognitive et de désorientation se produisent [8].

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Apprendre consiste à réorganiser les connaissances acquises de façon à intégrer de nouveaux contenus (qui pourraient être représentés par certains mots au sein du nuage) et à créer de nouveaux liens entre les nœuds anciens et les nouveaux, avec un triple ancrage dans le présent, dans l’expérience de l’internaute et dans son projet. Une première différence qui apparaît entre le fonctionnement cognitif de l’internaute et celui d’un nuage de mots est que ce dernier n’a pas de projet propre. Un nuage de mots s’organise comme une base de données hypertextuelles qui stocke de l’information réactualisée en permanence. Pour Papert, en référence à Piaget, assimilation et accommodation sont les deux processus fondamentaux qui caractérisent l’adaptation, l’organisation et le développement de l’intelligence [6]. La liaison fondamentale constitutive de toute connaissance n’est pas une simple association entre objets, mais bien l’assimilation des objets à des schèmes du sujet.

Le modèle de cognition associée à l’usage des nuages de mots est efficace pour une connaissance du monde et des concepts quotidiens, mais on peut douter qu’il suffise à donner accès aux concepts scientifiques. Ce n’est pas par la multiplication des expériences et des contextes que peut s’opérer le passage des connaissances expérimentales de premier ordre aux connaissances conceptuelles de second ordre [3]. La question du compagnonnage cognitif se pose comme aide pour passer d’un niveau à l’autre. La constatation de l’intensité des flux d’échanges entre les serveurs des réseaux sociaux et Wikipédia tendrait à démontrer que la plupart des internautes se contentent des jugements de leurs pairs pour se faire une idée davantage empruntée que réfléchie pour aborder les concepts qu’ils ne maîtrisent pas. •

L’évolution des mots de l’identité : deux nuages conçus par la Fondation Internet nouvelle génération (FING)
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Lionel Barbe

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Michel Arnaud

Vers une culture anthologique

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Analyse. Le numérique est une culture en mouvement qui modifie le regard et introduit de nouvelles perspectives. Le cloud computing est la dernière étape de cette évolution culturelle, une mutation qui a le potentiel de transformer nos rapports au savoir, aux modèles de sa production et de sa transmission, tout comme aux critères de son évaluation. Pourquoi et comment ?

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Le Nuage signale en premier lieu un abandon de l’héritage de la première ère du numérique (souvent désigné Web 1.0) : une période marquée par le poste fixe, par la recherche et l’acquisition de documents et par une culture de l’index alimentée par les navigateurs et le cumul de données largement non structurées. Dans ce premier état, l’accès était restreint et l’identité numérique relativement simple, réduite à un minimum de présence. Le cloud computing, issu de la convergence de la nouvelle sociabilité numérique et des effets insoupçonnés de l’interactivité, exploite de nouvelles réalités. D’une part la structure des réseaux sociaux, ces cadres vides marqués par des contraintes relationnelles, et d’autre part la convergence de la polyphonie de l’identité numérique et l’harmonisation de l’accès à travers de multiples supports.

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Mais l’importance de ce paradigme du nuage va bien au-delà de cette exploitation. Elle inaugure le passage vers une nouvelle économie d’interfaces, multiples et interchangeables, dont le premier effet est une interopérabilité généralisée animée par une double mutation, celle des formats et celle des modalités d’accès et de la présence numérique. C’est comme si tout était information, mais information comme site d’un vécu inédit et néanmoins familier. Le poste fixe, avec ses interfaces et ses métaphores qui sont toujours en partie les nôtres, façonnait notre accès et orientait notre regard sur les objets numériques. Le nuage, par contre, est en mesure d’étendre les interfaces du numérique au monde, à notre habitus. Ainsi, la réalité augmentée, qui conjugue géolocalisation, identité et présence numériques avec la transmission et le partage de données librement disponibles, annonce un nouvel urbanisme virtuel.

Anthologie et savoir

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Dans cette perspective, l’accès et la présence deviennent une nécessité, même une contrainte. Les points d’accès multiples et de plus en plus convergents accentuent à la fois la tendance anthologique de la culture numérique et la fragmentation accrue dans nos rapports à la présence, comme au savoir et à tous les objets numériques. La nouvelle interactivité, vecteur majeur de la sociabilité numérique et de la genèse de la multiplication des communautés, se nourrit d’échanges constitués essentiellement par la transmission et la circulation de fragments d’information de tous genres, insérés dans des contextes nouveaux et inattendus.

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L’anthologie, dans ce sens élargi du terme, est à la fois la forme et le format par excellence du savoir numérique. Le nuage de tags est une forme concentrée de cette dimension anthologique, car il représente une classification du contenu selon les choix et les critères sans aucun lien nécessaire avec l’auteur ou le contexte originaux. Mais on peut aussi l’identifier dans le Retweet, qui est essentiellement un renvoi d’un Tweet existant. Elle opère ainsi une série de réorganisations du premier ordre : celle des institutions du savoir et de la communication, des institutions émanant du lien social, et des rapports entre individu et identité et entre individu et collectivité. Elle est d’autant plus performative qu’elle s’inscrit au cœur de l’articulation des technologies et plates-formes et des pratiques et usages qui leur sont associés et qui les modifient dans leur déploiement social.

Cette tournure vers le plus petit (parfois associée à une contrainte volontaire, comme dans le cas de Twitter) accompagne en même temps l’effort de numérisation institutionnelle monumentale d’une partie importante de notre savoir imprimé. Mais cette co-existence n’est point harmonieuse : elle remodèle et déconcerte l’héritage de l’imprimé et du livre. Si la culture du livre, dans son évolution historique, a donné lieu à la naissance et au sacre de l’écrivain, la culture numérique, dans sa dimension anthologique, inaugure la renaissance du lecteur [1][1] Alain Viala, La naissance de l’écrivain, Miniuit, 1985,.... Un lecteur toujours déjà auteur, mais auteur dans un sens nouveau, ancré dans une hybridation agencée par le numérique et l’anthologisation. La pratique anthologique est naturelle au sein du numérique : elle répond à la nature de ces objets et de ses supports, de leurs production, circulation et valorisation.

Identité numérique et fragments de personnalité

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Plus encore, l’anthologique correspond à la réalité de la déclinaison de l’identité numérique, identité elle-même formée par l’assemblage de « fragments de personnalité » circulant dans des communautés multiples, opérant dans des contextes différents. L’agrégat et l’historique d’une présence forment les assises d’une identité numérique déterritorialisée et détachée de la généalogie. La fragmentation des incarnations de l’identité numérique accompagne ainsi l’anthologisation du savoir dans l’environnement numérique.

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Bref, le numérique interroge nos objets culturels premiers, ceux du savoir, comme ceux du politique. Il le fait par un double jeu : d’une part, en s’appropriant ces objets culturels tout en les faisant circuler dans un nouveau contexte et en modifiant leurs propriétés, d’autre part, en introduisant de nouveaux objets inédits. Ce double rapport explique, en partie, la familiarité du monde numérique mais aussi sa dimension parfois aliénante. Car l’objet numérique est tout autre : il appartient à un nouveau régime dans lequel l’apparence n’est qu’un piège et où tout, ou presque, est convertible. Ainsi, le rôle essentiel des formats mais aussi de l’interopérabilité. Dans ce cadre, l’imprimé tire en grande partie sa force et sa stabilité d’un usage, inscrit dans la loi et les pratiques, de la fixité : fixité de l’objet, fixité des supports et fixité relative des concepts opérateurs. Le numérique, en revanche, semble voué à la variation : un fichier peut être facilement converti en plusieurs formats.

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Pour apprécier les défis du numérique, comme ses promesses, il nous faut prendre au sérieux cette différence radicale dans toute sa portée. Car elle touche à tous les aspects de notre culture, une culture de l’information et du savoir, une culture de l’échange. Ces objets, pour reprendre la belle expression d’Yves Jeanneret, sont des êtres culturels, avec leurs propres dynamique et intelligence [2][2] Yves Jeanneret, Penser la trivialité, Hermès, 2008. Ces objets nous mettent devant un fait : la nécessité de re-visiter l’héritage ambivalent des Lumières. Héritage qui autorise à la fois deux tendances contradictoires, en tout cas dans le cadre actuel de l’environnement numérique. L’une, ancrée dans l’accomplissement de la culture du livre, l’autre dans l’idéalisme du libre partage et de la circulation du savoir.

Anthologie et ontologie

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Dans une telle perspective, l’identité numérique devient le site d’un conflit d’autorités et de légitimités. Son potentiel polyphonique comme sa traçabilité, ses modalités de présentification comme ses représentations iconiques, ses appartenances à des communautés différentes et souvent soumises à des formes d’intelligibilité différentes, voire contradictoires, sont tous des éléments qui mettent en relief la banalisation du geste éditorial dans la culture numérique. Car, en démocratisant l’accès et la production anthologiques, la renaissance du lecteur, portée par l’identité numérique, nous met devant un fait : la confrontation entre un savoir « populaire », marginal, véhiculé par les folksonomies et les échanges horizontaux (de Wikipédia à Flickr), et les classifications institutionnelles et savantes. Cette confrontation est d’autant plus importante qu’elle nous invite à réfléchir sur la dimension sémantique du réseau. L’anthologie s’associe ainsi à l’ontologie. Une ontologie désigne des abstractions et un vocabulaire représentant des informations et leurs relations. Il s’agit toujours d’une forme hiérarchique de la représentation des relations et du savoir qu’elles impliquent. L’ontologique permet une forme d’autonomisation des objets numériques, rendant ainsi possibles leur identification et leur circulation en termes d’une taxonomie.

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Mais cette tournure sémantique, certes contestée mais néanmoins actuellement en marche, risque d’instaurer une nouvelle fracture numérique entre des hiérarchies professionnelles et académiques et des ontologies populaires et horizontales. Une zone à la fois de turbulence et d’expérimentation qui sera au centre de nos rapports avec les archives, les nouveaux objets et le savoir qu’ils promettent. Entre anthologie et ontologie, une forme dense de savoir-lire et savoir-écrire numériques (digital literacy) seront essentiels. Gérer son identité numérique, gérer ses accès au sein de divers écosystèmes sont autant des moyens d’articuler la présence numérique dans un contexte de sémantisation généralisée et parfois conflictuelle du savoir. •

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Milad Doueihi

Données personnelles : trois ordres de relation entre le droit et l’économie

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Repères. La notion de données personnelles peut être envisagée du point de vue des normes, du marché ou du réseau. Trois approches qui révèlent autant de formes de rapport au monde où interagissent le droit et l’économie.

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La notion de données personnelles renvoie historiquement à celle de liberté individuelle mise à mal par l’interconnexion de bases de données publiques [3][3] L’affaire Safari qui a donné naissance à la loi de.... La littérature économique et en sciences de gestion traite, dans une deuxième acception, de la relation entre le client et un fournisseur de services. La « vie privée » (ou privacy en anglais) couvre ainsi les règles déontologiques qu’un fournisseur commercial applique aux informations personnelles de ses clients. Enfin une troisième entrée consiste à s’intéresser aux identités multiples des individus et à leur gestion dans les univers numériques et notamment sur Internet. Ces trois approches révèlent en fait trois formes de rapport au monde où interagissent le droit et l’économie.

Les normes : énoncer des principes pour protéger les individus

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L’entrée la plus classique pour traiter les questions des données personnelles est de poser des règles à un niveau global de manière à garantir la confiance dans des entités sociales perçues comme des systèmes, par exemple le politique, les médias ou le marché. Niklas Luhmann [4][4] N. Luhmann. La confiance : un mécanisme de réduction... parle à ce sujet de confiance-assurance (« confidence ») correspondant globalement au cadre institutionnel dans lequel les personnes pensent pouvoir agir. Quelle peut être une intervention au niveau du « système » concernant les données personnelles ?

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Il nous semble que nous pouvons donner au moins deux réponses à cette question. La première consiste à promouvoir la mise en place de règles adaptées au monde de la connexion permanente dans lequel nous avons désormais pris place. Cela signifie d’être particulièrement vigilants sur l’interconnexion des fichiers et la séparation des pouvoirs de l’État de droit. Des règles déontologiques doivent être mises en place et s’appliquer de manière égalitaire à l’ensemble des acteurs du marché, par exemple en imposant une séparation formelle entre les bases de données servant au stockage légal ou aux traitements statistiques et celles, connectées, servant à la production. Les règles doivent également concerner les modes d’identification des machines et des personnes, la durée de stockage des données, leur éventuel cryptage, l’existence de contrôle indépendant, etc. Les sites sur Internet ayant une couverture supranationale, ces règles, pour être efficaces, ne peuvent plus être édictées au niveau national. Elles doivent l’être au minimum au niveau européen, si ce n’est mondial. Les organismes de normalisation – dans la mesure où on s’assure que les différents intérêts sont représentés – peuvent accueillir cette production des règles communes.

Le marché : permettre le libre arbitre de s’exprimer

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Une deuxième modalité de gestion des données personnelles se situe au niveau des individus. Cette approche plus directement connectée à la théorie économique repose sur l’idée qu’il n’est pas possible de définir le bien commun indépendamment des préférences des agents eux-mêmes. Elle se décline à deux niveaux. Le premier niveau porte sur la morale du libéralisme politique et sa conception de la responsabilité [5][5] Rappelons que le Code civil, qui invite à se comporter... : responsabiliser les utilisateurs, c’est les inciter à une certaine prudence. Dans un monde où le réseau mondial Internet échappe au contrôle des individus, il est nécessaire d’intervenir pour fournir à ces derniers les moyens d’exercer leur libre arbitre. Le second niveau concerne l’adhésion aux lois du marché comme mécanisme régulateur.

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Sous cet éclairage, il est plus facile de comprendre le débat national et européen sur le contrôle parental. Il a abouti à demander aux fournisseurs d’accès à Internet de délivrer aux parents les moyens de filtrer les sites pouvant être considérés comme dommageables pour leurs enfants. Le filtre ne remplace pas la vigilance, mais doit permettre aux parents de l’exercer. C’est dans la même logique que s’inscrivent les informaticiens cherchant à fournir en logiciel libre des technologies de protection de la vie privée, plus connues sous le nom de PETS [6][6] Privacy Enhancing Technologies. Bien entendu, la plupart.... L’une des difficultés de cette approche, c’est qu’elle néglige fortement les compétences techniques nécessaires pour paramétrer efficacement les outils et qu’elle contribue de ce fait à reproduire les inégalités sociales.

Les liens du réseau : agir en situation d’incertitude

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La troisième modalité possible de traitement des problèmes de privacy est de s’attaquer à l’une des racines du mal : le réseau permettant de mettre en visibilité ces données. L’idée est d’équiper les utilisateurs de moyens techniques leur permettant de rompre la dépendance historique à laquelle conduit un usage régulier de l’Internet. Cette fois c’est Laurence Lessig, le juriste à l’origine des creative commons qui, avec sa célèbre formule « code is law », sert d’inspirateur [7][7] L. Lessig. Code and other laws of cyberspace, New York,.... À quel niveau doit porter la régulation ? Celui des composantes ou celui de l’architecture ? Le code constitue-t-il la loi ou est-il plutôt de l’ordre du règlement (à côté d’une loi qui resterait de nature juridique) ? C’est à ces questions que se sont intéressées Beauvallet, Flichy et Ronai [8][8] G. Beuvallet, P. Flichy et M. Ronai. « Incorporer la... qui relèvent : « Il s’agit de faire en sorte de maintenir un lien entre la personne concernée et les données qui la décrivent, alors même que la donnée a quitté cette personne. » Sous cette proposition théorique, l’utilisateur conserverait le contrôle total sur la transmission de ses données personnelles entre des tiers.

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La proposition de Beauvallet et de ses coauteurs est difficile à mettre en œuvre sur le plan technique et sur le plan juridique. Nous pouvons, tout en en conservant l’esprit, l’assouplir. Il est moins nécessaire de garder un contrôle constant sur ses traces que de pouvoir avancer dans l’incertain, se retourner de temps en temps derrière soi pour mesurer le chemin parcouru, et faire de nouveaux choix d’exposition. L’enjeu est de ne pas s’enfermer dans son parcours, de pouvoir effacer les traces qui ne nous correspondent plus, ou plutôt qui nous correspondent trop pour prendre place dans un espace public. Cette approche en terme de sentier d’usages permet d’introduire l’horizon temporel dans la cohérence des choix des individus. Les problèmes de visibilité de soi se posent différemment selon que l’on raisonne en statique ou en dynamique. En t+1, pour des raisons diverses, les préférences des individus peuvent changer : on peut vouloir s’exposer à 16 ans et ne plus le vouloir à 40 ans. Il faut donc que l’individu puisse agir librement aujourd’hui, sans que ce soit irréversible.

Trois ordres de régulation
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Au terme de ce rapide parcours, nous voici en présence d’une boîte à outils permettant de penser la régulation en différenciant les analyses qui pensent le monde comme un système, celles qui privilégient un marché avec des règles et celles qui s’appuient sur la figure sociotechnique du réseau. Chacune de ces approches, bien qu’elle ait une portée universelle, pointe sur l’un des problèmes en jeu. La grande difficulté est d’arriver à les articuler alors qu’elles ne partagent pas de présupposés communs et ont des dimensions normatives qui, au premier regard, apparaissent parfois contradictoires. •

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Emmanuel Kessous

La « digitalisation de la vie même » : enjeux épistémologiques et politiques de la mémoire digitale

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Analyse. La « digitalisation » croissante de tout ce qui fait la substance même de la vie fragilise l’individu qui perd le contrôle des multiples traces qu’il disperse sur les réseaux. Quelle est la place de l’oubli dans la traçabilité numérique ? Les enjeux politiques et sociaux de cette question sont de première importance.

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Il est parfois suggéré que, alors que l’humanité avait jusqu’à présent toujours manqué de mémoire, l’oubli prévalant par défaut, nous serions actuellement engagés dans un processus d’inversion du rapport entre oubli et mémoire : désormais, toute information serait par défaut enregistrée et conservée sous une forme digitale. La conservation des traces (sonores, visuelles, textuelles) des activités, trajectoires et préférences semble dictée par les objectifs apparemment indiscutables de prévention de l’insécurité, de rationalisation des services publics, de maximisation de l’efficacité et du profit des entreprises, et même de convivialité dans le contexte des réseaux sociaux.

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Ce processus de « digitalisation de la vie même », la conservation sous forme digitale des faits, gestes, événements importants ou triviaux qui font la substance du quotidien, nous est devenu « naturel », comme il nous est devenu « naturel » de vivre entourés d’un « nuage » d’informations digitales mobilisables à tout moment, stockées à portée de main et accessibles à partir des nombreux terminaux de moins en moins encombrants et de plus en plus mobiles que nous consultons depuis notre domicile ou notre lieu de travail, ou que nous transportons dans nos poches.

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Pourtant, le phénomène s’accompagne de vulnérabilités nouvelles de l’individu, qui sont liées à la perte de contrôle des agencements, de la trajectoire et des codes d’intelligibilité (de l’interprétation qui sera faite) des traces qu’il émet dès lors que ces dernières sont potentiellement disséminées, conservées et interprétées hors du contexte social et temporel où elles ont été produites. Si la personne reste irréductible aux profils qui filtrent son identité, le phénomène du profilage, fondé sur le recueil et l’agencement d’informations parfois signifiantes, mais souvent triviales par elles-mêmes, confère, à distance géographique et temporelle, à ces informations personnelles un sens particulier auquel sont attachées des conséquences qui, elles, peuvent être rien moins que triviales.

Spécificités qualitatives de la mémoire digitale

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À côté des enjeux liés à l’augmentation quantitative de la mémoire digitale, ce sont donc aussi de certains de ses aspects qualitatifs qu’il convient de s’inquiéter. Faute de recul temporel, il est malaisé d’identifier ce qui se joue dans l’intermédiation technique à travers laquelle se construit la mémoire digitale. Qu’advient-il de la mémoire lorsqu’elle résulte d’une construction – ou agencement de données d’origine disparate – manipulable et médiatisable ?

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La mémoire digitale, à la différence de la mémoire incarnée dans les individus ou les collectivités, est une mémoire éminemment mobile, se réorganisant constamment en temps réel, répondant principalement aux impératifs de pertinence et de vitesse alors que deviennent inopérants les critères de vérité, d’objectivité, de diversité, de critique et de profondeur historique propres à l’évaluation de la mémoire humaine. Mais, plus fondamentalement encore, l’application d’algorithmes de corrélation statistique aux quantités massives de données ainsi disponibles rend possibles de vastes opérations de data-mining et de profilage. Le data-mining permet, par l’analyse des relations subtiles entre données (corrélations statistiques), de découvrir certaines structures de comportement – de consommateur, de fraudeur, de délinquant ou de criminel…

Le « savoir » ainsi construit, tout ignorant qu’il soit des causes des phénomènes (n’observant que de simples corrélations), permet de prédire (avec une certaine marge d’erreur) leur survenance. Le profilage est l’application de ce « savoir » sur les structures de comportement aux cas individuels. Il permet d’inférer de la seule présence de caractéristiques observables chez un individu d’autres caractéristiques non observables, comme la probabilité que cet individu se porte acquéreur de tel bien à tel prix, ou commette un crime, un délit ou une fraude. Sorte de « mémoire du futur », la mémoire digitale ne se contente pas de refléter passivement le « réel » tel qu’il s’est produit dans le passé : elle reconstruit (et probablement atténue) nos perceptions de la causalité liant entre eux les phénomènes que nous observons, de l’« agencivité » des acteurs, de la valeur explicative de tel ou tel facteur.

Contrôle à distance et conformisme anticipatif

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Le développement et le déploiement en réseau de la mémoire digitale s’accompagnent d’une intensification des phénomènes de contrôle à distance, d’anticipation et de préemption des comportements et attitudes probables. En lieu et place du contrôle facilement identifiable par les individus dans les sociétés traditionnelles, se multiplient de nouvelles instances de contrôle et de surveillance publiques ou privées largement invisibles, fondamentalement préventives, et donc difficiles à contester pour les individus.

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La distance ainsi creusée entre contrôleurs et contrôlés a deux conséquences. La première est que les individus ne voyant pas ceux qui les observent ont peut-être un peu naïvement l’impression de n’être pas surveillés dans toute une série de circonstances quotidiennes qu’ils pensent à l’abri des regards. Les protections de la vie privée doivent être redéfinies face à un contrôle difficile à cerner et dont l’enjeu semble lointain, alors même qu’il est fondamental, dans la mesure où il peut influencer les perspectives socio-économiques des personnes ainsi que leur capacité à exercer effectivement leurs droits et libertés fondamentaux.

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Une seconde conséquence est, à l’inverse, liée à l’anticipation de ce « contrôle à distance ». Le fait que les individus se savent surveillés, pistés, catégorisés et en quelque sorte « jugés hors contexte », sans pouvoir contrôler l’interprétation que le dispositif de surveillance tire de leurs faits et gestes, comme le fait d’être exposés aux réactions quasi automatiques du dispositif dès qu’ils adoptent, ne fût-ce qu’involontairement, des comportements traités comme non conformes ou simplement inhabituels, peuvent induire un phénomène de conformisme anticipatif, dans une population soucieuse d’éviter toute friction avec le système de surveillance, de contrôle ou d’observation.

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Lorsque les contrôleurs sont non seulement distants dans l’espace, mais également dans le temps, par la conservation des informations sur une très longue période, et par leur accessibilité optimale, à tout moment, l’incitation à l’autocensure pourrait être ressentie plus fortement encore : la peur d’être jugés plus tard pour des comportements ou des opinions dont nous ne pouvons savoir actuellement comment ils seront interprétés à l’avenir ne risque-t-elle pas d’engendrer un conformisme plus contraignant encore, du fait de l’imprévisibilité des normes à l’aune desquelles nos faits et gestes seront évalués ?

Conclusions

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L’enregistrement digital, permettant à tout moment de réactualiser ce qui jusqu’à aujourd’hui n’avait qu’une existence éphémère, dissipe l’opacité pratique qui recouvrait nos actions et attitudes une fois passé le délai nécessaire au temps pour faire son œuvre (effacer les torts commis, les petites et grandes hontes de la mémoire humaine). Au point qu’il faille appréhender le risque que cette mémoire digitale « totale » revienne à la longue à oblitérer ce qu’il y a de « virtuel » chez l’homme : une certaine potentialité du sujet humain, la contingence qui l’habite et qui, s’épanouissant (ne parle-t-on pas de libre épanouissement de la personnalité ?), lui promet un devenir autre, à la fois irréductible à, et essentiellement différent de ses traces digitales. À l’assignation rigide de ses propres traces, au titre d’un destin identitaire suggérant une lisibilité performative de l’individu profilé, devenu prévisible, correspond un paradigme dans lequel le réel deviendrait une copie de sa propre image. Garantir aux individus la possibilité d’oublier et d’être oublié, de ne pas être trop intensément « profilé », et dès lors rendu prévisible, concernerait dès lors directement la vitalité sociale et politique. •

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Antoinette Rouvroy

Focus. Le correspondant Informatique et libertés

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Droit. La loi Informatique et libertés du 6 janvier 1978, modifiée le 6 août 2004, et son décret d’application du 20 octobre 2005 permettent aux entreprises de nommer un « correspondant aux données personnelles ». Très vite, ce CDP est devenu le « correspondant Informatique et libertés ».

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POURQUOI UNE MÉDIATION EST-ELLE NÉCESSAIRE ?

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Le CIL répertorie, pour les responsables de traitements de l’entreprise, les collectes de données personnelles. Il les conseille pour que la mise en œuvre de ces traitements respecte les obligations légales. Le CIL a une fonction d’alerte : il permet d’éviter que soient traitées des données dites sensibles (données de santé, ethniques, etc.) ou non proportionnées avec la finalité du traitement. Le cas échéant, le Cil peut contacter la Commission nationale Informatique et libertés (CNIL) qui confirmera sa position auprès du responsable, mais sa médiation est en général bien écoutée.

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COMMENT SE FORMENT LES CIL ?

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Un tiers environ des CIL ont une formation de juriste qui les aide à appréhender la doctrine, la jurisprudence et les positions de la Cnil. Mais une formation continue est nécessaire, pour les juristes comme pour les informaticiens, les auditeurs ou les risk managers. La Cnil dispense régulièrement des formations à l’intention des CIL, permettant d’avoir des retours d’expérience d’autres correspondants. Certains organismes privés organisent également des formations sur les aspects Informatique et libertés, mais aussi sur les contrôles et les sanctions de la Cnil : cela permet au CIL d’aider son entreprise en cas d’investigation de la Commission. Enfin, des organismes tels l’Institut supérieur d’électronique de Paris proposent des formations comme le mastère Informatique et libertés proposé aux CIL qui veulent se former ou se perfectionner. Cette fonction est récente. Des colloques sont organisés pour que les CIL fassent part de leur expérience et expliquent l’intérêt pour une entreprise d’en désigner un.

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QUI RÉMUNÈRE LE CIL ET DE QUELS MOYENS DISPOSE-T-IL ?

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Le CIL est désigné par son entreprise et cette désignation doit être agréée par la Cnil, mais c’est sa société qui le rémunère. Ses moyens varient selon les entreprises. Certaines ont un service dédié réunissant le CIL et des collaborateurs ayant des connaissances juridiques et informatiques nécessaires à l’exercice de cette fonction. Ailleurs, le CIL se constitue un réseau interne avec des Relais Informatique et libertés (RIL), travaillant dans les directions des ressources humaines ou des systèmes d’information – habituées à traiter des données personnelles –, ou d’autres directions traitant ponctuellement certaines données personnelles. En plus des moyens humains, le CIL dispose d’outils techniques comme une base de données spécifique lui permettant d’établir de façon optimale le registre tenu à la disposition de la Cnil. Il dispose enfin de moyens financiers lui permettant par exemple de recruter un stagiaire ou un nouveau salarié.

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À QUELLE RECONNAISSANCE LE CIL PEUT-IL PRÉTENDRE ?

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Le CIL est le référent interne auquel on s’adresse pour des conseils. Il est le garant de la protection des données personnelles de son entreprise. Il est apprécié pour ses connaissances, sa disponibilité, sa réactivité, sa pédagogie, sa diplomatie. Il est aussi reconnu à l’extérieur. Répertoriés sur l’extranet de la Cnil, les CIL sont appelés à dispenser des formations et à participer à des ateliers de l’Association française des correspondants aux données personnelles.

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COMMENT LE RÔLE DU CIL EST-IL AMENÉ À ÉVOLUER ?

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C’est une fonction en expansion, à la fois par son utilité indéniable et par le soutien de la Cnil. Les médias en parlent de plus en plus, et un nombre croissant d’entreprises nomment des CIL. Le projet de loi Détraigne-Escoffier prévoit de le rendre obligatoire. Le CIL deviendra alors un véritable métier et non plus une activité complémentaire d’autres tâches. Dès 2010, certains CIL exerceront d’ailleurs leur activité à temps plein. On pourrait enfin songer à une labellisation du métier de CIL, véritable reconnaissance de ses capacités professionnelles. •

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Hélène Legras

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Propos recueillis par Michel Arnaud

Mémoires d’avenir, Nétreville, 1940-2012

Mépriser (méconnaître) le passé, c’est compromettre l’avenir.

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Prospective. Susciter, accueillir, collecter, confronter et transmettre la mémoire locale des habitants de Nétreville, en s’appuyant sur les arrivées successives de populations diverses dans l’ancien hameau de 250 habitants devenu un quartier d’Évreux où vivent à présent plus de 6 200 personnes… En regroupant, valorisant et diffusant ces mémoires individuelles à l’aide des outils disponibles dans la société de l’information – un wiki, principalement, et un film, une audiothèque, etc. –, le projet présenté dans cet article voudrait contribuer à la construction d’une mémoire collective de Nétreville pour ses habitants présents et à venir.

Un patchwork urbain de mini-quartiers

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Nétreville, quartier d’Évreux, préfecture de l’Eure, en Haute-Normandie. Quelques chiffres : 12 % de la population de la commune. 80,5 % de logements sociaux, 61 % des ménages non imposés en 2005, 50 % de non diplômés, 45 % de moins de 25 ans, 19 % d’étrangers. Un taux de chômage stabilisé autour de 30 % depuis 2006.

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Le quartier s’est construit par l’arrivée depuis 1940, date du premier bombardement, de huit vagues successives d’habitants d’origines différentes sur la base d’un hameau ancien. On observe des liens distendus entre les populations implantées depuis les années 1960 en habitat social et les derniers habitants des résidences pavillonnaires. Entre 1965 et 2009, une forte présence de la vie associative – Centre social associatif Jeune Cité, Union des ressortissants sénégalais (URSE), etc. – a permis à Nétreville de se structurer malgré tout, ce qui explique cette contradiction entre la dispersion des cultures et des origines et la reconnaissance d’une appartenance à un même quartier.

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Autres particularités qui accentuent encore la pluralité du quartier : implantation ancienne de l’aire d’accueil des gens du voyage, forte présence du « religieux » avec l’Évêché, une église, des lieux de prière musulmans, des communautés de sœurs catholiques. Depuis sa création en 1955, le centre associatif Jeune Cité a été un moteur puissant de développement social, tiré par des individualités fortes ancrées dans l’éducation populaire. Aujourd’hui, beaucoup d’habitants se revendiquent de cette éducation particulière : « C’est Jeune Cité qui m’a construit et qui a fait de moi ce que je suis aujourd’hui. »

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Nétreville est bien un patchwork urbain de mini-quartiers dont les traces concrètes sont disséminées dans divers bâtiments publics ou privés, dans des associations ou des groupes de personnes, voire simplement des individus. Et même si la revendication d’appartenance au quartier est forte, peu nombreux sont ceux qui peuvent en synthétiser la personnalité, l’identité.

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L’arrêt brutal, en 2009, pour des raisons financières, de l’activité des deux plus importantes associations (Jeune Cité et l’URSE) met en difficulté le lien social. Nétreville se trouve dans une passe difficile au moment même où la zone industrielle du quartier se délite, avec une perte massive d’emplois. L’accentuation de la paupérisation socio-économique et l’augmentation sensible des problématiques « jeunes » ou des familles monoparentales rendent incontournables la mise en œuvre d’un projet social de territoire (PST) resté sans portage jusqu’à ce jour. D’autant que se profilent un important projet de réhabilitation avec l’Agence nationale pour la rénovation urbaine (ANRU), qui démarre en 2010, et une mise en œuvre du PST prévue rapidement.

Donc un quartier bien identifié mais sans identité explicite, des habitants riches d’expériences diverses, mais dont les traces sont disséminées et les empreintes profondes mais non valorisées.

Collecter les traces pour recréer du lien

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Notre projet démarre lentement, mûri pendant deux ans par des acteurs associatifs de la ville sur un double constat paradoxal : la population éprouve un sentiment d’abandon et d’isolement, en même temps qu’elle affirme sa conscience d’appartenir à un quartier bien identifié (« Je suis de Nétreville », dit-on fréquemment avec fierté).

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L’UEPE (Université d’éducation populaire d’Évreux, association créée en 2010) se saisit des bribes d’une réflexion menée sur la recherche de l’identité du quartier. C’est un projet culturel ambitieux qui va mettre en jeu le lien social en cherchant à mutualiser les ressources.

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L’association prend le pari de faire émerger les mémoires contemporaines pour participer à la construction du devenir du quartier. De s’appuyer sur les mémoires individuelles pour contribuer à l’évolution nécessaire du quartier, pour trouver les pistes d’identité nécessaires à la re-fondation identitaire, voire à la fondation du quartier, notamment par des actions intergénérationnelles. Et, en même temps, de croire que la re-construction, la re-composition, la re-fondation des liens sociaux se fera au travers de la collecte, de la transmission et de l’archivage de mémoires individuelles en transcendant la chaîne elle-même de l’information.

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La mise en valeur du patrimoine culturel de chacun devrait servir à atténuer les pertes de repères. La mise en place récente de conseils de quartier, dans le cadre d’une politique de démocratie participative, pourrait, encore plus, favoriser la participation active de tous.

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Il s’agit donc de permettre le développement d’un esprit de « communauté territoriale », effaçant le regard de discrimination sur le quartier, aidant à un projet de développement de ce quartier sur les champs social, culturel, interculturel, intergénérationnel.

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Le deuxième pari que fait l’association est de s’appuyer sur les TIC pour faire émerger ces identités individuelles et collectives éparses. Elle prend, aussi, toute la mesure de la nécessité de sensibiliser les publics éloignés des usages des TIC dans le cadre de la mise en place de la société de l’information. Afin de ne pas creuser encore l’écart avec les attentes du monde économique, mais aussi de favoriser l’accès aux offres culturelles aujourd’hui disponibles sur le Web.

Les mémoires numériques au service du territoire

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Ainsi l’UEPE, dès le début, a souhaité profiter au maximum des possibilités actuelles des TIC, et en particulier de la technique du wiki.

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La collecte des mémoires se fera avec des professionnels – archivistes, sociologues, historiens, géographes, informaticiens, etc. – et des contacts sont en cours avec les différentes institutions et l’université. Des cafés mémoires, des ateliers d’écriture ou graphiques seront prévus avec des artistes locaux, pour la mise en forme (pièces de théâtre, poèmes, dessins, vidéos, etc.) mêlant les générations, des maisons de retraite aux collèges et écoles primaires. Tous ces documents seront présentés sur le wiki, commentés, augmentés par les habitants, présents ou non sur le territoire, puisque chacun pourra par cette technique intervenir depuis son lieu propre d’habitation – Paris, Bordeaux ou New York.

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D’autre part, un film long métrage est en préparation, qui suivra, à sa façon, les évolutions de la découverte identitaire du quartier, film dont le parti pris sera de personnifier Nétreville « comme un individu fait de chair et d’os qui a son histoire, son caractère, ses façons d’être et ses émotions[9][9] Extrait de la Note d’intention du projet de film. ». Des deux jeunes réalisateurs professionnels, l’un est originaire du quartier.

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On parle aussi d’une audiothèque, plate-forme web de documents sonores regroupant autant des entretiens récents (prévus, par exemple, avec des collégiens) que des reportages anciens, des archives sonores de groupes de musique, des enregistrements d’événements…

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La mémoire ouvrière ne sera pas oubliée : les contacts avec les grandes entreprises locales d’Évreux, Rouen ou Mantes-la-Jolie, (Philips, Renault, etc.), à l’origine de nombre de migrations, sont en cours.

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Le dernier pari est de penser que les mémoires individuelles, suscitées, collectées, organisées, transmises, commentées, augmentées progressivement par l’utilisation du wiki, concrétisées par le film, débattues dans les cafés-mémoires et enregistrées, seront autant de traces pour l’émergence de l’identité du quartier. De penser aussi que, à l’inverse, les traces individuelles, regroupées virtuellement, serviront à conforter les identités individuelles.

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Des expériences de ce type ont déjà été menées : les villes de Brest, Montbéliard, Besançon, Marseille, pour ne citer qu’elles, ou des associations comme ATD Quart Monde témoignent déjà de la réussite de l’utilisation d’un wiki dans ce sens.

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L’histoire, les histoires ainsi mises à disposition de chacun, dans leurs originalités, leurs diversités, leurs contradictions, serviront à recréer le lien social manquant, sans lequel ne peuvent exister ni citoyenneté, ni citoyen. Ainsi valorisée, non pour regretter le passé mais pour servir l’avenir, la mémoire serait un des leviers d’un développement local humain, respectueux de l’identité d’un territoire et de ses habitants.

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L’accueil de ce projet est enthousiaste : il suscite quasi immédiatement des adhésions, il semble parler à chacun (parce qu’il permettra à chacun de parler ?). Il a en tout cas une grande vertu mobilisatrice. Un de ses avantages est que nous ne savons pas aujourd’hui où nous aboutirons demain, et qu’au travers des identités virtuelles, ou numériques, nous construirons, peut-être, cette identité de territoire, concrète, ancrée dans l’histoire et ouverte au futur, dont chaque habitant a besoin pour vivre son présent et se projeter. •

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Michèle Rive


Références

  • 1 –  Lionel BARBE. « Wikipédia et Agoravox : des nouveaux modèles éditoriaux ? », Document numérique et société. Actes de la conférence DocSoc 2006. ADBS éditions, 2006
  • 2 –  Évelyne BROUDOUX. « Construction de l’autorité informationnelle sur le web ». In : N. Winfield Lund, R. Skare, dir., Documentation studies, 2007
  • 3 –  Diana LAURILLARD. Rethinking university teaching: a framework for the effective use of educational technology. Routledge, 1993
  • 4 –  Freddy LIMPENS, Fabien GANDON, Michel BUFFA. « Rapprocher les ontologies et les folksonomies pour la gestion des connaissances partagées : un état de l’art ». 19es Journées francophones d’ingénierie des connaissances, Nancy, 2008
  • 5 –  Cameron MARLOW, Mor NAAMAN, Danah BOYD, Marc DAVIS. « HT06, Tagging, Taxonomy, Flickr, Academic Article, To Read ». Proceedings of the 16th conference on hypertext and hypermedia. ACM Press, 2006
  • 6 –  Seymour PAPERT. L’enfant et la machine à connaître. Repenser l’école à l’ère de l’ordinateur. Dunod, 1994
  • 7 –  James SINCLAIR. « The folksonomy tag cloud: when is it useful ? ». Journal of information science, 2008, vol. 34, n° 1, p. 15-29
  • 8 –  André TRICOT et Jean-François ROUET. Les Hypermédias – Approches cognitives et ergonomiques. Hermès, 1998

Notes

[1]

Alain Viala, La naissance de l’écrivain, Miniuit, 1985, et Paul Bénichou, Le sacre de l’écrivain, Gallimard, 1996.

[2]

Yves Jeanneret, Penser la trivialité, Hermès, 2008.

[3]

L’affaire Safari qui a donné naissance à la loi de 1978 et à la CNIL.

[4]

N. Luhmann. La confiance : un mécanisme de réduction de la complexité sociale, Paris, Economica, 2006. L’auteur distingue deux autres niveaux de confiance, la confiance interpersonnelle (trust) et la familiarité.

[5]

Rappelons que le Code civil, qui invite à se comporter « en bon père de famille », a codifié cette philosophie dans son article 1382 qui indique : « Tout fait quelconque de l’homme, qui cause à autrui un dommage, oblige celui par la faute duquel il est arrivé à le réparer. » Elle s’oppose à la responsabilité du droit social qui pose une règle de responsabilité sans faute (ou responsabilité pour risque).

[6]

Privacy Enhancing Technologies. Bien entendu, la plupart des acteurs du domaine refuseraient le qualitatif de libéral et lui préféreraient, sans doute, celui de libertaire.

[7]

L. Lessig. Code and other laws of cyberspace, New York, Basic Books, 1999.

[8]

G. Beuvallet, P. Flichy et M. Ronai. « Incorporer la vie privée dans les systèmes d’information, une alternative à la régulation par la loi et par le marché », Terminal, n° 88, automne-hiver 2002-2003, p. 85-108.

[9]

Extrait de la Note d’intention du projet de film.

Résumé

English

An issue for society at largeNew methods of digital presence force us to question familiar patterns of knowledge structure and organization. In the long term they have an impact on how communities are organized.

Español

Un desafío socialLas nuevas modalidades de la presencia numérica ponen en cuestión los esquemas clásicos de estructuración y de organización del saber. En ese aspecto, también afectan, a la larga, a la propia disposición del colectivo.

Deutsch

Eine Herausforderung der GesellschaftDie neuen Modalitäten der digitalen Präsenz stellen die klassischen Schemata der Wissens-Strukturierung und –Organisation in Frage. Dadurch beeinflussen sie auch mit der Zeit die Gestaltung der Gesellschaft.

Plan de l'article

  1. Peut-on apprendre avec des nuages ?
    1. Multiplicité des modes d’accès aux savoirs
    2. Changements structurels de la présence numérique
  2. Vers une culture anthologique
    1. Anthologie et savoir
    2. Identité numérique et fragments de personnalité
    3. Anthologie et ontologie
  3. Données personnelles : trois ordres de relation entre le droit et l’économie
    1. Les normes : énoncer des principes pour protéger les individus
    2. Le marché : permettre le libre arbitre de s’exprimer
    3. Les liens du réseau : agir en situation d’incertitude
  4. La « digitalisation de la vie même » : enjeux épistémologiques et politiques de la mémoire digitale
    1. Spécificités qualitatives de la mémoire digitale
    2. Contrôle à distance et conformisme anticipatif
    3. Conclusions
  5. Focus. Le correspondant Informatique et libertés
  6. Mémoires d’avenir, Nétreville, 1940-2012
    1. Un patchwork urbain de mini-quartiers
    2. Collecter les traces pour recréer du lien
    3. Les mémoires numériques au service du territoire

Pour citer cet article

Barbe Lionel, Arnaud Michel, Doueihi Milad, Kessous Emmanuel, Rouvroy Antoinette, Legras Hélène, Rive Michèle, « Un enjeu de société », Documentaliste-Sciences de l'Information, 1/2010 (Vol. 47), p. 56-67.

URL : http://www.cairn.info/revue-documentaliste-sciences-de-l-information-2010-1-page-56.htm
DOI : 10.3917/docsi.471.0056


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