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Documentaliste-Sciences de l'Information

2010/2 (Vol. 47)

  • Pages : 80
  • DOI : 10.3917/docsi.472.0056
  • Éditeur : A.D.B.S.

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L’intégration des enjeux numériques dans la politique du livre et de la lecture (2005-2010)

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Décryptage. De 2005 à 2010, le livre numérique a progressivement intégré tous les maillons de la chaîne du livre, cependant que les enjeux numériques étaient placés au premier plan de la politique menée par le ministère de la Culture et de la Communication, obligeant le Service du livre et de la lecture à s’adapter à ce contexte nouveau.

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Lorsque, en décembre 2004, le moteur de recherche Google rend public son projet de numérisation industrielle de millions de livres conservés dans des bibliothèques américaines, le sujet numérique ne fait pas encore à proprement parler l’objet d’un suivi continu au sein de la Direction du livre et de la lecture (DLL), pas plus qu’il n’est placé en permanence à l’agenda politique du ministère de la Culture et de la Communication (MCC).

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Au milieu des années 2000, la DLL sort d’une période de quinze années marquées par la consolidation et le développement de la politique du livre et de la lecture. Les remises en cause du bien fondé de la loi du 10 août 1981 sur le prix du livre se sont progressivement atténuées. Le dispositif a trouvé un point d’équilibre en conformité avec les textes européens. La DLL a progressivement acquis la légitimité d’un médiateur du fait de son contact permanent avec les différentes communautés professionnelles du livre. Les grands chantiers législatifs améliorant le système de rémunération des auteurs ont été menés à bien. Le réseau des bibliothèques publiques a été largement renforcé et modernisé tout en favorisant des projets de constructions ambitieux. Le chantier de la Grande bibliothèque a été achevé et sa traduction institutionnelle, la jeune Bibliothèque nationale de France (BnF), a atteint en 2005 sa vitesse de croisière.

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De tous ces thèmes qui brossent rapidement le tableau de la politique du livre et de la lecture telle qu’elle était il y a cinq ans, aucun n’est très directement lié aux questions numériques. Force est de constater que, en une très courte période, tous les aspects de la vie du livre ont connu une irruption spectaculaire de ce paradigme aujourd’hui omniprésent. Il s’agit ici de rendre compte de trois mouvements simultanés et interdépendants qui ont concouru à cette mutation très rapide. D’une part, les différentes communautés professionnelles du livre ont, isolément ou en coopération, intégré le fait numérique dans leurs pratiques et leurs stratégies. Par ailleurs, de thème annexe ou accessoire, le numérique est devenu l’élément central de l’agenda politique du livre et de la lecture. Enfin, pour prendre en compte ces mutations rapides, la DLL, devenue en janvier 2010 le Service du livre et de la lecture (SLL) au sein de la Direction générale des médias et des industries culturelles, a dû continûment adapter ses compétences, ses méthodes et son organisation.

Le livre numérique a progressivement investi toute la « chaîne du livre »

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Il serait réducteur de prétendre que ce n’est qu’à partir de 2005 que de nouvelles pratiques ont gagné l’ensemble des métiers du livre. Le « numérique » au sens large a affecté la production, la diffusion et la conservation des livres à partir du développement de la micro-informatique. C’est cependant dans les bibliothèques que le développement numérique a été initialement le plus poussé. Cette précocité tient à la combinaison de deux facteurs majeurs. D’une part, l’informatisation d’une production catalographique normalisée a permis de mettre en place très tôt l’infrastructure de métadonnées nécessaire à la numérisation. D’autre part, les possibilités nouvelles de diffusion offertes par la production de copies numériques des livres expliquent pour beaucoup les initiatives de numérisation des collections observées en France dès les années 1990. Le rôle du MCC, en particulier à travers le Plan national de numérisation piloté par la Mission de la recherche et de la technologie, a été déterminant dans ce développement initial.

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L’année 2005 est cependant marquée par un infléchissement majeur directement provoqué par l’annonce de l’initiative de Google. La réaction de Jean-Noël Jeanneney, alors président de la BnF, conduit à ce que très rapidement – dès le printemps 2005 – la France propose à ses partenaires la constitution d’une bibliothèque numérique européenne. Afin d’appuyer cette initiative, il est alors décidé de financer significativement la contribution française à cette bibliothèque, de manière à parvenir rapidement à une masse critique de livres numérisés.

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Pour la BnF et l’ensemble de son personnel, un très grand chantier se met alors en place : il s’agit de produire 100 000 livres numériques par an, avec tout ce que ce projet suppose de tâches et d’expertises nouvelles, que ce soit pour collecter et conditionner les ouvrages à numériser, gérer et contrôler les flux physiques et informatiques ou mettre en place les infrastructures de stockage, de diffusion et de préservation. Le Centre national du livre (CNL) a presque intégralement financé l’opération sur la base d’une augmentation de ses ressources. Initialement concentré sur les seules collections de la BnF, l’effort de numérisation entrepris dans ce cadre se diffuse aujourd’hui à d’autres bibliothèques à travers le réseau de coopération et les projets thématiques de l’établissement, ainsi que par le Plan national de numérisation.

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Simultanément, l’annonce des projets de Google a provoqué une onde de choc chez les éditeurs et les auteurs. L’objectif du moteur était en effet de numériser des collections de bibliothèques sans prendre en compte la protection des livres par le droit d’auteur. En d’autres termes, dès 2004-2005, Google a numérisé massivement puis indexé intégralement le texte de livres protégés tirés des collections de bibliothèques universitaires américaines sans demander l’autorisation de leurs ayants droit. Dès 2005, aux États-Unis comme en France, des poursuites sont engagées contre les pratiques du moteur de recherche.

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La seule voie contentieuse n’était cependant pas satisfaisante au regard des enjeux : l’effort engagé par la France pour développer des collections numérisées aurait été déséquilibré s’il n’avait porté que sur les livres du domaine public. Dans la mesure où les ressources du CNL ont été significativement confortées et élargies pour subvenir aux besoins nouveaux de la numérisation, il a alors été décidé d’allouer une partie de cette nouvelle enveloppe à la numérisation de livres sous droits par les éditeurs [1][1] Pour une présentation détaillée de ce dispositif, se.... Plus significativement encore, des liens étroits ont été établis entre les deux démarches : les dossiers de la BnF et des éditeurs ont été instruits par une seule et même commission ad hoc du CNL ; les livres numérisés dans ce cadre ont été rendus visibles sur la même interface, portée par la BnF, et alors dénommée Gallica 2.

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Ce dispositif à destination des acteurs privés, très tôt désigné comme l’« expérimentation Gallica 2 », a joué un rôle fondamental dans l’acquisition de compétences et de pratiques numériques pour l’édition française. Grâce aux efforts conjugués du MCC et du Syndicat national de l’édition (SNE), de nombreux éditeurs de toutes tailles ont entrepris des projets de numérisation. La vertu de cette expérimentation a donc été avant tout de permettre à une communauté professionnelle de prendre connaissance d’outils, de pratiques et de normes au-delà des jugements abstraits associés a priori au numérique.

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La librairie, enfin, très sensible au risque de désintermédiation inhérent à toute économie de l’immatériel, a su elle aussi construire progressivement une stratégie ne se limitant pas à une posture défensive. Le rapport Accueillir le numérique[2][2] Les références complètes des documents cités dans ce...? de la commission numérique de l’Association des librairies informatisées et utilisatrices des réseaux électroniques (ALIRE) et du Syndicat de la librairie française (SLF) rappelle en 2008 la dynamique très positive que les travaux de cette commission ont contribué à amorcer chez un grand nombre de détaillants.

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Le développement numérique place cependant la plupart des librairies devant des difficultés pratiques importantes : il suppose en effet actuellement un investissement significatif en temps de travail et l’acquisition de compétences jusqu’alors inconnues. Si certaines entreprises très pionnières se sont engagées dans cette voie, elles restent de très rares exceptions. Le modèle de la diversité des points de vente soutenu par la politique du livre depuis 1981 a pour corollaire un émiettement capitalistique et une faible capacité individuelle d’investissement.

Les librairies ne s’estiment pas pour autant exclues du champ numérique. Tout en militant pour la mise en place d’outils interprofessionnels propres à amoindrir le coût d’entrée dans le commerce de livres numériques (outil unique de gestion des métadonnées et des commandes, notamment), elles s’engagent par ailleurs dans une stratégie de mutualisation de l’investissement : le futur portail de la librairie indépendante sur l’Internet, même s’il vise en priorité à donner une place et une visibilité à toutes les librairies pour la vente en ligne de livres physiques, contribuera nécessairement au développement d’outils mutualisés de vente numérique.

Les enjeux numériques au premier plan

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L’histoire récente de la prise en compte du numérique au sein de la réflexion que porte le MCC sur sa politique du livre et de la lecture peut être appréhendée à travers les nombreux rapports administratifs successifs qui ont jalonné la période considérée.

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Bien entendu, des travaux prospectifs sur le livre numérique ont été entrepris antérieurement à 2005. Le tournant du siècle a même été l’occasion d’un intérêt particulier pour ce sujet en France, intérêt dont la manifestation la plus marquante a été le lancement en 2000 du livre de Cytale. Dès 1998, dans le cadre du programme d’action visant à faire entrer la France dans la société de l’information, le MCC avait confié à Alain Cordier la présidence d’une commission de réflexion sur le livre numérique. Publié en mai 1999, son rapport [2][2] Les références complètes des documents cités dans ce... présente avec une très grande acuité les nombreux enjeux liés à la question.

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Une telle effervescence a été cependant assez conjoncturelle. L’absence de pratiques réelles dans le public, la déconvenue commerciale de Cytale (dans un contexte plus large d’éclatement de la « bulle Internet ») et la faible motivation des acteurs importants explique largement la mise en sommeil de la réflexion. Dans le champ politique, ce n’est aussi qu’à partir des annonces de Google en décembre 2004 que le travail prospectif reprend.

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Le premier rapport à intervenir dans ce nouveau contexte est celui de François Stasse en avril 2005. Portant sur « l’accès aux œuvres numériques conservées dans les bibliothèques publiques », il pointe les limites d’une numérisation institutionnelle réduite au domaine public alors que de nombreux livres, encore protégés, n’ont plus aucune circulation. Ces livres constituent ce que le rapport appelle la « zone grise ». François Stasse [2][2] Les références complètes des documents cités dans ce... propose d’ouvrir aux bibliothèques la possibilité de numériser ces documents et d’y donner accès de façon contractuelle et très encadrée. L’originalité majeure de ce document est que, pour la première fois, la réflexion sur la numérisation institutionnelle est mise en regard du développement d’une économie du livre numérique et que les deux sujets y sont perçus comme complémentaires et interdépendants. La perspective d’une numérisation industrielle et indiscriminée par le moteur Google est sans doute pour beaucoup dans cette nouvelle approche.

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Un rapport administratif est souvent la manifestation de l’état de l’art sur un sujet donné au moment de sa publication ainsi que l’expression d’un consensus, s’il est possible, entre les différentes communautés concernées et consultées. Dans les cinq dernières années, le texte le plus emblématique à cet égard est, pour le livre, le rapport Livre 2010[2][2] Les références complètes des documents cités dans ce... de Sophie Barluet.

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La préparation de ce rapport a donné lieu à onze tables rondes tenues entre septembre 2006 et février 2007. Les thématiques retenues consistaient en un large panorama des champs d’action de la politique du livre et de la lecture, très souvent indépendantes des enjeux numériques. Mais le document final accorde au numérique une place prépondérante dès l’introduction, ce qui rend compte de l’importance prise par ce sujet dans la réflexion et les discours de tous les acteurs du monde du livre dès 2006. Le rapport, cependant, ne se focalise pas sur des questions de politique numérique : des 50 propositions formulées par la mission, seulement quatre ont trait aux questions numériques. Si les discours et les réflexions sont déjà à cette époque largement gagnés par les nouveaux enjeux, la traduction de ce travail en terme d’agenda politique est encore en gestation.

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Les opérations de numérisation se multipliant et gagnant en volume, de nouvelles questions émergent de façon pragmatique. L’une d’entre elles est celle des œuvres dites « orphelines », c’est-à-dire celles dont les titulaires des droits n’ont pu être identifiés ou localisés malgré une recherche avérée et sérieuse. Cette situation, qui n’avait jamais posé de question dans le monde analogique, a soudain acquis une importance aiguë avec la numérisation de masse, en particulier parce que l’existence d’œuvres « orphelines » est utilisée par différents acteurs pour affirmer que le droit d’auteur est incompatible avec la numérisation. Le Conseil supérieur de la propriété littéraire et artistique (CSPLA) a confié à une commission spécialisée, présidée par Jean Martin, le soin de proposer des mesures propres à répondre à cette situation. Pour le domaine de l’écrit et de l’image fixe, la commission, dans son rapport [2][2] Les références complètes des documents cités dans ce... rendu en avril 2008, propose notamment de faire passer ces œuvres sous un régime de gestion collective. Il s’agit là du premier rapport qui propose une intervention législative pour répondre à un enjeu spécifique au livre numérique.

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Le contexte nouveau qui prévalait depuis 2005 appelait toutefois une réflexion renouvelée sur les problématiques générales du livre numérique dans la lignée du rapport Cordier de 1999. Cette mission a été confiée à Bruno Patino. Rendu public le 30 juin 2008, son rapport [2][2] Les références complètes des documents cités dans ce... a été unanimement salué pour sa qualité. Il analyse la situation sous les angles économique, juridique et technique. Ses propositions s’adressent tour à tour aux pouvoirs publics et aux acteurs du monde du livre. La problématique générale du document, hanté par le sinistre de l’industrie du disque, consiste à mettre en place les conditions qui permettraient, si la « révolution numérique » devait toucher brutalement le livre, de préserver les grands équilibres vertueux de ce secteur.

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Quatre rapports, enfin, ont été produits presque simultanément en 2009-2010. Cette multiplication des missions témoigne à elle seule de la place centrale prise par la politique numérique dans le cadre général de l’action du MCC. Il s’agit du Rapport sur la numérisation du patrimoine écrit[2][2] Les références complètes des documents cités dans ce... de Marc Tessier, du rapport Création et Internet de Patrick Zelnik, Jacques Toubon et Guillaume Cerruti, du Schéma numérique des bibliothèques de Bruno Racine et du rapport Pour un livre numérique créateur de valeurs de Christine Albanel. Les quatre missions répondaient à des objectifs très différents a priori : Marc Tessier travaillait dans le contexte de la polémique née de l’éventualité d’un accord entre la BnF et Google ; MM. Zelnik, Toubon et Cerruti examinaient successivement les mesures d’adaptation souhaitables dans toutes les industries culturelles ; Bruno Racine instruisait et mettait en œuvre une des recommandations de Livre 2010 ; Christine Albanel était avant tout préoccupée par les conditions d’une juste rémunération des éditeurs et des auteurs.

Même si les champs d’investigation étaient clairement définis, il est important de souligner que les propositions dépassent de plus en plus souvent la séparation du champ numérique en deux territoires hermétiques : d’un côté, le domaine public, revenant à des acteurs institutionnels pour une mise à disposition gratuite, de l’autre les livres sous droits devant être numérisés et exploités par des opérateurs privés. Marc Tessier lie intimement et volontairement la question de la numérisation institutionnelle et patrimoniale à celle de l’édition. Christine Albanel, symétriquement, fait de Gallica une pièce centrale du développement de l’économie numérique du livre.

L’adaptation du SLL au nouveau contexte

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L’administration centrale du MCC a une mission d’expertise sur les sujets portés à l’agenda politique. La montée en puissance des enjeux numériques a donc eu une incidence immédiate sur le travail et les charges de la DLL. Dans la mesure où la question a d’abord été envisagée sous l’angle de la numérisation par un grand opérateur en réponse à l’initiative de Google, c’est tout naturellement au sein du Département des politiques documentaires et patrimoniales, chargé du suivi de la BnF ainsi que des opérations de numérisation patrimoniale dans les bibliothèques publiques, que le dossier a été instruit.

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Dès 2005, un conservateur du département est chargé d’une mission de veille numérique pour la DLL. La volonté de Benoît Yvert, alors directeur du livre et de la lecture, de lier étroitement la numérisation patrimoniale et le développement numérique de l’édition contemporaine en en faisant une seule et même action élargit alors singulièrement les compétences du département puisqu’il instruit les dossiers de demande d’aides à la numérisation des éditeurs. L’expertise nécessaire pour assumer ces missions se complexifie peu à peu. En plus des compétences techniques sur les procédés de numérisation des livres et sur les prestataires assurant ce service, il s’agit alors de tenir à jour des connaissances poussées sur les différents acteurs et intermédiaires du livre numérique ainsi que sur les besoins et les stratégies des éditeurs traditionnels.

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Après la remise du rapport de Bruno Patino, dans le cadre du tout nouveau Conseil du livre, un groupe de travail a eu pour mission de donner suite aux différentes préconisations du document. Le suivi de ce groupe a été l’occasion d’élargir le nombre des agents instruisant les dossiers numériques puisque le secrétariat a été assumé conjointement par le Département de l’économie du livre et le Département des politiques documentaires et patrimoniales en lien avec le CNL. Dans ce cadre, le besoin d’expertise s’est aussi considérablement étendu puisque les préconisations du rapport Patino couvraient également des champs juridiques et contractuels (réflexion sur les dispositifs à même de permettre aux éditeurs de garder la maîtrise du prix de vente) ou très techniques (harmonisation et mutualisation de la production catalographique, « interopérabilité » des formats).

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Par la suite, en octobre 2008, lorsque le projet d’accord transactionnel entre Google et les ayants droit américains a été rendu public, la DLL a dû défricher les domaines jusqu’alors peu sollicités en son sein que sont le droit international et le fonctionnement de l’appareil judiciaire américain.

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Les questions numériques que doit instruire aujourd’hui le SLL sont directement liées aux conclusions des différents rapports rendus ces dernières années : mécanisme légal de fixation d’un prix de vente par les éditeurs, dispositif ouvrant aux bibliothèques la possibilité de numériser les œuvres « orphelines » de leurs collections et d’y donner accès, travail sur le périmètre des œuvres qui seront numérisées dans le contexte de l’emprunt national et sur le cadre contractuel et légal de cette numérisation, réflexion sur la constitution d’un outil exhaustif de diffusion du livre français numérisé.

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Dans le même temps, à la faveur de la réorganisation de l’administration centrale du MCC, le Département des politiques documentaires et patrimoniales est devenu le Département du patrimoine et de la politique numérique du SLL. Cet intitulé spécifique consacre la compétence transversale de cette unité fonctionnelle sur les dossiers numériques. Cependant, à mesure que les sujets prennent de l’importance, le besoin d’expertise se démultiplie. Dans l’ordre numérique, toute question est à la fois juridique, économique et technique. Par ailleurs, les leviers traditionnels de l’action publique ne sont pas aisément transposables à un contexte dématérialisé, en particulier pour des raisons de territorialité.

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Une conséquence très positive de ces nouveaux besoins sur l’organisation du travail au sein du SLL est la propension de plus en plus marquée à partager l’instruction des dossiers entre plusieurs départements. De la même manière que le développement numérique rend de plus en plus fragile la séparation entre le champ de l’économie éditoriale et les bibliothèques (« expérimentation Gallica 2 », rapports Tessier et Albanel), la structuration aux fortes identités thématiques de l’ancienne DLL (un département pour le secteur marchand, un autre pour les bibliothèques et les actions de lecture publique, un troisième pour le patrimoine et la BnF) est de moins en moins significative. •

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Rémi Gimazane

Comment les professionnels de l’information-documentation abordent-ils le livre numérique

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Analyse. L’apparition du livre numérique impose aux professionnels des bibliothèques et de la documentation de maîtriser de nouvelles compétences technologiques, commerciales et documentaires. Elles s’exercent notamment en matière d’acquisition et de gestion de cet objet numérique, d’exploitation de métadonnées particulièrement complexes ainsi que d’accompagnement des usagers.

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Constituer, gérer et valoriser un fonds documentaire prenant en compte la diversité des supports relève des missions principales du documentaliste ou du bibliothécaire. Sans même évoquer la multiplication des modèles de tablettes de lecture, le développement actuel des offres commerciales de livres électroniques ne manque pas de susciter à la fois leur curiosité (face à la nouveauté technologique et éditoriale), leur intérêt (pour enrichir un fonds et/ou proposer de nouveaux services) mais aussi leur perplexité : quelles compétences professionnelles mobiliser pour intégrer ce document électronique aux contours encore incertains, proposé par des acteurs multiples en direction de publics variés, dans une collection habituellement conçue comme une construction intellectuelle de contenus organisés ?

Redéfinir les compétences dans le champ des acquisitions

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Si l’on admet que le livre électronique est aussi et d’abord un livre, c’est-à-dire une unité intellectuelle finie et autonome parue en une fois ou sur une durée limitée établie à l’avance, les professionnels des bibliothèques et de la documentation ne sont pas entièrement démunis. Ils disposent de savoir-faire opérationnels clairement identifiés. Qu’il s’agisse d’une part de la capacité à s’approprier un ou plusieurs champs disciplinaires. Qu’il s’agisse d’autre part de l’aptitude à analyser et à évaluer la fiabilité et la validité du contenu informationnel d’une monographie au regard d’une politique documentaire formulée à l’échelle de l’établissement (prise en considération des auteurs, sujet, langue de publication, niveau estimé et publics potentiels, actualité de l’information, etc.). Le souci d’insérer le livre électronique dans une construction intellectuelle d’ensemble plaide, en ce sens, pour ne pas dissocier les acquéreurs de livres imprimés et de livres électroniques.

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Si l’on tient compte par ailleurs du livre électronique comme d’un document dématérialisé accessible au lecteur par voie électronique et selon des modalités techniques, financières et commerciales très diverses, force est alors de considérer qu’il n’obéit ni tout à fait aux critères d’acquisition habituels du livre imprimé, ni tout à fait à ceux du périodique électronique. Le défi nouveau pour l’acquéreur est de parvenir à combiner critères scientifiques et critères techniques, commerciaux ou tarifaires qui n’obéissent que très partiellement aux modèles en vigueur pour les périodiques électroniques et pas du tout à ceux du livre imprimé.

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À gros traits, il s’agit pour lui de pouvoir distinguer et comparer : des offres d’agrégateurs ou d’éditeurs ; des offres titre à titre (schéma du papier) ou par collection complète (logique de bouquet, éventuellement thématique) ou encore au choix de l’acquéreur ; des solutions d’abonnement (payer un droit d’accès, limité ou pas en nombre de bénéficiaires simultanés) ou d’achat (logique de propriété), voire l’achat de crédits de téléchargements ; des contenus originaux produits directement au format électronique ou des contenus déjà disponibles sur papier, parfois dans une version plus récente.

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Comme il n’existe pas de modèle dominant et que de nombreuses combinaisons s’avèrent souvent possibles, le professionnel des bibliothèques et de la documentation doit non seulement développer des savoir-faire opérationnels en matière d’analyse et d’évaluation des conditions de souscription et de licence d’une offre de livres électroniques, mais également connaître les orientations générales de la politique documentaire, les caractéristiques de l’architecture du système d’information ainsi que l’infrastructure informatique de son établissement. Ainsi, la priorité déjà éventuellement accordée par une bibliothèque universitaire aux besoins d’étude de son public la conduit à valoriser dans ses acquisitions imprimées les manuels de référence, qui sont généralement des livres à forte rotation achetés en de multiples exemplaires.

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Cette orientation générale peut justifier, à des fins de substitution d’exemplaires imprimés multiples, une acquisition de livres électroniques titre à titre (pour ne cibler que l’offre de manuels intégrant si possible les richesses de la multimodalité qui permet d’articuler texte, image et son et ouvre des perspectives intéressantes en matière d’apprentissage et de pédagogie pour le public scolaire ou étudiant, comme le suggèrent déjà, parmi les rares exemples disponibles, les manuels de médecine), auprès d’un agrégateur (pour assurer une pluralité d’éditeurs), en achat pérenne (si de nouvelles éditions revues et augmentées ne sont pas attendues à intervalle rapproché et si le coût unitaire d’abonnement sur quatre ans est supérieur au coût d’achat) et impérativement en accès illimité ou tout du moins simultané (plusieurs utilisateurs à la fois et qui consulteront l’ouvrage à plusieurs reprises).

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Encore faut-il idéalement croiser ces éléments avec d’éventuelles contraintes techniques, c’est-à-dire, par exemple, être capable de repérer et interpréter l’existence de DRM (digital rights management) attachés aux différents produits disponibles. En effet, non seulement ces DRM déterminent des services associés variables en matière de téléchargement, d’impression ou de copier-coller, mais ils nécessitent souvent l’installation de logiciels spécifiques pour pouvoir être pleinement utilisés, que ce soit sur les matériels accessibles au sein de la structure documentaire ou encore par l’usager sur son propre matériel. Or, selon les usages du livre électronique que l’on souhaite promouvoir, selon l’équipement ou les aptitudes informatiques prêtées au public cible, l’existence de DRM peut d’emblée constituer un motif suffisant pour écarter l’acquisition de tels livres électroniques.

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De la même façon, acquérir des livres électroniques en consultation illimitée et simultanée avec très peu de postes informatiques à disposition et sans que les outils de gestion pour l’accès à distance par authentification des usagers (autrement que par un mot de passe) soient disponibles ne constitue pas le gage d’un service efficace ni d’un investissement judicieux.

Le développement des compétences ici énumérées peut permettre aux professionnels de construire une grille d’acquisition originale et productive, c’est-à-dire adaptée aux besoins des utilisateurs et économiquement supportable par leur institution.

Organiser et exploiter la richesse des métadonnées

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Gérer dans toutes ses potentialités un document numérique complexe comme le livre électronique repose sur la capacité à exploiter effectivement des métadonnées bien plus nombreuses que dans le cas du livre imprimé. En particulier, les éléments pris en compte au moment de l’acquisition sont traduisibles dans un ensemble de métadonnées techniques (URL permettant d’accéder directement à la ressource, indication de l’existence de DRM, logiciels requis pour la consultation, etc.) et de métadonnées administratives, juridiques ou commerciales (fournisseur, coût payé au fournisseur, modèle tarifaire, date limite de réabonnement, clauses contractuelles, modalités de consultation, etc.) liées à la ressource acquise. Ces métadonnées s’ajoutent aux métadonnées bibliographiques plus classiquement produites par les catalogueurs dans le cas du livre imprimé (titre, langue, mots-clés, niveau, date de publication, ISBN, etc.). Les professionnels doivent par conséquent se montrer progressivement aptes à concevoir, utiliser ou alimenter, selon les fonctions occupées, des systèmes d’information plus complexes au service d’une gestion optimale de la collection.

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C’est une condition nécessaire pour savoir, par exemple, activer ou désactiver dans un outil de gestion des ressources électroniques (electronic resources management system) des livres électroniques (acquis ou souscrits). Cette activation ou désactivation permet d’envisager alors la possibilité de récupérer ou de mettre à jour automatiquement des données bibliographiques (produites à l’origine par les éditeurs puis incluses dans la base de connaissance de l’ERMS) dans le système intégré de gestion de bibliothèque (SIGB) ou encore de pérenniser automatiquement le lien entre la notice bibliographique accessible au lecteur et la ressource (c’est-à-dire le contenu informationnel).

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De la sorte, le lien entre toutes les ressources proposées à l’usager se trouve renforcé au sein du système d’information qui devient un point d’accès unique à l’ensemble des contenus, l’affranchissant des logiques de supports (livres et périodiques imprimés, périodiques électroniques, livres électroniques) qui nuisent à l’appréhension de la collection considérée comme une construction intellectuelle organisée. Enfin, comme ce n’est pas toujours le cas avec les périodiques électroniques, les professionnels retrouvent une meilleure maîtrise de leur gestion de la collection qu’ils peuvent dénombrer à tout moment avec plus d’exactitude, ou dont ils peuvent plus efficacement mesurer les usages et les rapporter à des coûts unitaires mieux appréciés.

Encore et toujours de la veille et de la formation

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L’impératif de transversalité au sein des structures documentaires que renforce l’arrivée du livre électronique impose aux professionnels des bibliothèques et de la documentation de savoir mener une veille à la fois technologique, commerciale et documentaire et d’identifier leurs besoins de formation continue pour cerner le livre électronique dans toute sa complexité et, bien entendu, de savoir accompagner les usagers dans leur utilisation de cette prestation documentaire nouvelle. •

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Franck Smith

L’art (délicat) de la négociation d’e-books dans le secteur académique

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Repères. Quels sont les points de vigilance à observer, les exigences à affirmer, les compétences à maîtriser dans la négociation de ce nouvel objet numérique qu’est l’’e-book ? Les réponses du consortium Couperin.

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La négociation des revues électroniques et des bases de données est une activité bien connue des acteurs de la documentation électronique. Mais les e-books, arrivés plus tard sur le marché – les offres se sont vraiment développées en France à partir de 2007 – obéissent à des modèles économiques pluriels (il n’y a pas de prix unique du livre numérique), des modes d’accès complexes et des usages et des publics plus larges (de la licence au doctorat, recherche comprise, alors que les autres ressources concernent plutôt le niveau recherche). La littérature professionnelle [3][3] Voir : Claire Nguyen, « L’art de la négociation »,..., même anglo-saxonne, aborde surtout la négociation selon un point de vue général et éclaire peu sur la spécificité de la négociation d’e-books.

Où se négocient les e-books ? Zoom sur l’activité de Couperin

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Dans le secteur académique, les négociations sont centralisées par le consortium Couperin. Mais chaque responsable de documentation électronique peut devenir négociateur pour son propre établissement, dès lors qu’il souhaite s’abonner à des livres électroniques non encore négociés par Couperin

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• La coordination des négociations par la Cellule e-book (CeB) au sein de Couperin. Les négociations de livres électroniques sont directement rattachées aux cinq pôles thématiques du consortium, lieu de l’expertise disciplinaire. La CeB accompagne le négociateur en fonction de ses besoins, s’appuyant sur la boite à outils qu’elle a constituée pour l’occasion [4][4] Tous les outils et documents cités dans cet article..., en particulier sur la grille d’enquête sur les e-books (questionnaire court destiné aux nouveaux éditeurs/plates-formes), la typologie de l’offre e-books et le comparateur en ligne permettant de mettre en regard les offres par critères. C’est le responsable de pôle qui décide in fine si l’offre est diffusable.

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• Bilan de l’activité de négociation 2008-2009. 22 offres de livres électroniques ont été négociées en 2009 [5][5] Voir l’article d’Élise Chapoy et Delphine Merrien pages..., dont les trois quarts sont anglo-saxonnes, alors que les universités rechechent majoritairement des ouvrages en langue française et destinés aux premiers cycles, afin de rééquilibrer leur offre électronique souvent orientée doctorants et enseignants chercheurs.

Comment négocier des livres électroniques ?

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1. Pourquoi négocier maintenant ? Les e-books n’ont pas encore trouvé leur place dans les bibliothèques : ils ne sont pas considérés nécessaires comme les revues électroniques ou les bases de données, mais plutôt comme une ressource complémentaire des ouvrages papier. Le marché des livres électroniques, encore récent, n’a pas trouvé ses modèles définitifs. Cette immaturité, parfois source de confusion, représente cependant une chance pour les négociateurs : de vrais dialogues ont pu s’instaurer avec certains éditeurs, pour élaborer ou ajuster au mieux les offres.

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2. Comment négocier ? Les compétences et les points de vigilance. L’analyse de l’offre d’une part, et la présence dans les établissements de la ressource qui va être négociée, l’analyse des besoins d’autre part sont des étapes nécessaires, communes à la négociation de toutes les ressources.

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Le négociateur d’e-books doit, de plus, développer plusieurs compétences spécifiques :

  • des compétences techniques : connaître les formats de lecture proposés comme PDF, HTML, XML, les autres formats propriétaires ou ouverts (comme ePub, qui permet un transfert plus aisé vers les tablettes) ; et les différents types de lecteurs et les navigateurs. La CeB a produit un document sur les formats et les supports [4][4] Tous les outils et documents cités dans cet article... ;

  • des compétences financières, en sachant comparer les modèles tarifaires ;

  • des compétences scientifiques et des connaissances éditoriales : il est important d’étudier le contenu de la ressource (niveau, éditeur) et d’être vigilant sur l’édition et la date de publication, qui garantissent la fraîcheur de l’ouvrage. Il est également indispensable de comparer les offres, tant au niveau du contenu que des services et modèles tarifaires. Un même ouvrage électronique peut se trouver sur des plates-formes différentes (éditeur, agrégateurs) et certains éditeurs se réservent l’exclusivité de distribution de certains ouvrages ou la fraîcheur des éditions. De même, l’accessibilité à un même ouvrage peut varier ;

  • des compétences marketing : il est souhaitable que le négociateur prenne le pouls du marché existant, en identifiant les établissements déjà abonnés à l’offre du fournisseur, selon quelles modalités et conditions (même et surtout si elle est ou a été négociée différemment).

3. Clarification des objectifs et priorisation. Il convient ensuite de cibler ses demandes, en fonction du groupe d’établissements pour lequel on négocie, grâce notamment à un test corrélé par une enquête d’intérêt pour dénombrer les utilisateurs potentiels. Les 10 commandements de l’éditeur d’e-books[6][6] www.couperin.org/fr/relations-editeurs, document cadre rédigé par la CeB et permettant de visualiser rapidement ce qui est en jeu et peut ou doit être défendu dans une négociation d’e-books, aidera le négociateur dans cette tâche. Les grandes lignes en sont indiquées dans l’encadré ci-dessus.

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4. Finalisation de la négociation. Afin de diminuer encore les coûts, la mise en place d’un groupement de commandes est conseillée car cela permet d’obtenir des remises supplémentaires sur le montant global du marché. Mais actuellement, au niveau de Couperin, aucun groupement de commande n’a été monté pour des livres électroniques, faute de participants assez nombreux et d’offre adaptée.

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Une fois l’offre négociée, un travail de suivi s’amorce : mise en ligne du contenu dans les délais, résolution des difficultés entre les abonnés et le fournisseur, évaluation, veille sur la ressource, etc.

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Côté établissement, pour convaincre ses responsables du bien-fondé de la mise en place d’une offre e-books, la Ceb a produit le document Quelques idées reçues sur les e-books[4][4] Tous les outils et documents cités dans cet article..., qui aidera à faire tomber les préjugés et à argumenter. Il faut aussi penser à travailler en étroite collaboration avec le service des monographies, qui a l’expertise du terrain (besoins des usagers, usage et rotation des collections papier).

Les dix commandements de l’éditeur d’e-books [6][6] www.couperin.org/fr/relations-editeurs

1. Faciliter l’accès au contenu : interopérabilité des plates-formes et des formats, signalement (fourniture gratuite de notices MARC de qualité afin de signaler les e-books dans les catalogues locaux ou collectifs).

2. Intégrer les usages pédagogiques : référencement et citation dans des cours en ligne, des scénarios pédagogiques.

3. Assurer l’archivage et l’accès perpétuel aux ressources. Comment est-il garanti ? Sous quelles conditions financières ?

4. Offrir un contenu accessible et prévisible aux budgets des bibliothèques, ainsi que des modèles économiques variés et souples, facilitant le travail d’acquisition. Proposer par exemple en même temps des formules d’abonnement et d’acquisition. Le prix, souvent calculé à partir de celui du papier, peut inclure des frais de mise en ligne (ponctuels), des frais de plate-forme (récurrents, annuels en général, parfois dégressifs). Il faut avoir une vision complète et pluriannuelle du coût. La souplesse est à rechercher : abonnement-achat, partage des frais de plate-forme, achats de chapitres, échanges d’ouvrages, etc.

5. Développer des services centrés sur l’usager et les fonctionnalités sur les plates-formes de consultation d’e-books, de même que les services associés : export vers des logiciels bibliographiques, droits de téléchargement, impressions, types de recherche, tri des résultats, compte personnel, bibliothèque de favoris, fils RSS, annotations, etc.

6. Offrir l’accès le plus large aux contenus : les modes d’accès sont multiples (illimité, connexions simultanées, crédits-temps ou de lecture, emprunts virtuels) ; il importe de bloquer le moins possible les accès. Afin de permettre le butinage et d’exploiter au maximum les possibilités de recherche, négocier des droits de visualisation sur l’ensemble des ouvrages du catalogue du fournisseur (par exemple : 5 premières minutes gratuites). Il faut favoriser l’accès nomade et aux publics empêchés.

7. Proposer des éditions récentes.

8. Obtenir des statistiques Counter.

9. Libérer les usages : plus de souplesse au niveau des DRM, de la lecture sur différents outils, du PEB, de l’exportation et de l’impression des documents, des téléchargements, des lectures hors ligne.

10. Innover, expérimenter en partenariat sur tous les points évoqués. •

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Au final, plusieurs points sont encore à travailler : la pérennité de l’accès est peu garantie voire pas prise en compte ; l’e-book est encore commercialisé comme une copie du papier (restriction des accès, tarification) ; la politique de diffusion des éditeurs est confuse et les titres les plus attendus sont en général absents. Mais le format e-book constitue une formidable opportunité et les négociateurs doivent travailler avec les éditeurs pour aller vers une véritable offre de services. •

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Claire Nguyen

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Caroline Bruley

Les ressources numériques : un nouvel enjeu pour les compétences des professionnels des bibliothèques

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Prospective. Le développement des ressources numériques impose aux bibliothécaires et à tous les professionnels de la documentation d’acquérir de nouvelles compétences que les formations initiales doivent impérativement prendre en compte. L’avenir de leurs métiers en dépend

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Comme d’autres établissements, l’École nationale supérieure des sciences de l’information et des bibliothèques est confrontée à un questionnement fort sur l’évolution des compétences nécessaires aux professionnels qu’elle forme. Ce questionnement a depuis toujours alimenté la réflexion de l’ENSSIB sur le contenu de ses formations, mais il atteint aujourd’hui une dimension nouvelle dans l’environnement de plus en plus numérique des bibliothèques et des centres de documentation. En effet, les compétences professionnelles des métiers de la documentation et des bibliothèques sont en partie transformées par la multiplication à grande vitesse du volume des ressources numériques proposées par les professionnels de la documentation ou accessibles directement en ligne.

Des compétences nouvelles exigées par le numérique

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Il est dès lors indispensable d’appréhender la question de l’évolution des formations des conservateurs et bibliothécaires sous l’angle de ces nouvelles compétences exigées par le numérique. Il s’agit bien de nouvelles compétences exigées par le numérique et non pas seulement de nouvelles compétences numériques. En effet, l’arrivée de contenus éditoriaux numériques dans les bibliothèques induit une réévaluation des compétences nécessaires aux professionnels en charge de ces contenus. Ces nouvelles compétences concernent évidemment les problématiques d’intégration de ces nouveaux objets dans les collections, leur repérage ou leur diffusion. Elles portent aussi sur l’évolution des pratiques professionnelles existantes dans ce nouveau contexte numérique.

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Jusqu’ici, le caractère fortement innovant des ressources numériques a pu correspondre à une volonté d’investissement personnel relativement lourd de professionnels motivés et/ou technophiles. Il est à présent indispensable d’inscrire cette réflexion et cette évolution dans une perspective de long terme, qui passe par une mise en perspective des enseignements et des formations à destination des professionnels des bibliothèques.

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Cette évolution se heurte d’un point de vue méthodologique à une problématique de temporalité. En effet, la définition des contenus et la construction des enseignements sont traditionnellement appuyées sur des savoirs stabilisés, ayant bénéficié de travaux de recherche qui permettent d’identifier et de formaliser les notions, les concepts ou les pratiques à transmettre. Les enseignements relatifs aux questions numériques sont intrinsèquement en décalage avec cette approche. En effet, ils portent d’une part sur des pratiques ou des objets non stabilisés, mais ils sont également victimes d’une caducité extrêmement rapide.

Des compétences de trois types

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Dans ce contexte, il nous semble judicieux de distinguer trois types de compétences ou de connaissances.

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D’un côté les compétences relatives directement au caractère numérique des objets manipulés. Pour ce premier type de compétence, il s’agit globalement des problématiques d’intégration des contenus dans les collections. Ces compétences sont souvent d’un niveau technique et mettent souvent en œuvre des collaborations entre informaticiens et bibliothécaires. On retrouve dans ce champ les problématiques de conservation et d’archivage des ressources numériques.

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Dans un second temps, il s’agit de compétences « amont » du processus ; l’acquisition et la numérisation. Il s’agit de compétences nouvelles car elles portent sur des relations commerciales avec de nouveaux prestataires, les agences d’abonnement ou prestataires de numérisation. Sur ces deux points, les professionnels des bibliothèques apportent une réponse transversale en confiant de plus en plus ces activités à des bibliothécaires « spécialisés » regroupés au sein de consortium comme Couperin ou de structures dédiés comme Persée. Ce sont des activités qui peuvent être largement mutualisées et pour lesquelles le développement de compétences ne concerne qu’un effectif restreint de la profession. Il n’en reste pas moins que les acquisitions de contenus numériques dépassent le seul aspect commercial et interrogent évidemment d’autres aspects comme la construction intellectuelle de collections.

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Enfin, le troisième type de compétences porte sur la mise en visibilité des collections dématérialisées. Cette communication vise des publics distincts, le public de la bibliothèque, les autorités de tutelle des bibliothèques et, dans cet environnement numérique, potentiellement l’ensemble des internautes.

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Face au public de la bibliothèque, la dématérialisation croissante des collections suppose la mise en place de dispositifs innovants de mise en valeur des ressources. La problématique de cette mise à disposition est double, dans l’espace physique de la bibliothèque et dans son espace numérique (site ou intranet). Cette distinction des deux espaces [7][7] Michèle Gasc, « Concevoir et gérer des bibliothèques... induit une nouvelle réflexion qui doit amener à considérer l’articulation et les attentes respectives entre les deux espaces.

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Par rapport aux autorités de tutelle, la difficulté inhérente à la dématérialisation des ressources est celle de la justification de l’existence et des budgets de la bibliothèque dans un contexte où la visibilité de ses actions et de son rôle est de moins en moins évidente. Une partie de ses collections est dématérialisée, son public accède aux ressources via son site et une partie de son travail de médiation se fait directement au contact numérique des utilisateurs [8][8] Muriel Amar et Véronique Mesguich (dir.), Le Web 2.0....

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Cette dématérialisation progressive de ses activités oblige la bibliothèque et donc sonpersonnel à développer de nouvelles formes de valorisation, mettant en évidence son activité, son fonctionnement ou son positionnement dans l’environnement documentaire.

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Les indicateurs utilisés sont également remis en cause. Aux mètres linéaires ou au nombre de places assises il faut ajouter le volume (dans quelle unité ?) de ressources numériques proposées, les accès distants réalisés sur le site de la bibliothèque, le travail de médiation réalisé en ligne (selon quelle métrique ?).

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Dans une posture prospective, il est nécessaire d’intégrer une dimension stratégique de positionnement des professionnels des bibliothèques et de la documentation comme fournisseurs de ressources documentaires. Dans un environnement renouvelé, caractérisé par un grand nombre de documents disponibles auprès d’autres sources, il est impératif de s’interroger sur la valeur ajoutée, réelle et perçue, que peuvent proposer les professionnels. •

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Anne-Marie Bertrand

Benoît Epron

Compétences et vigilance pour les services de livres numériques

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La mise en place de services de livres numériques par les centres de documentation et les bibliothèques nécessite l’acquisition de compétences renouvelées et de repères critiques rappelés ici en conclusion de ce dossier.

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L’offre de livres numériques s’est considérablement développée cette dernière année dans l’espace anglophone mais également de façon perceptible dans l’espace francophone. L’appréciation doit en être faite par secteur. Les compétences et « points de vigilance » énumérés ci-dessous [7][7] Michèle Gasc, « Concevoir et gérer des bibliothèques... concernent principalement le secteur de l’enseignement supérieur et de la recherche mais partagent certainement de nombreuses caractéristiques avec d’autres secteurs.

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Le public concerné par les ouvrages numériques est bien supérieur en nombre à celui des revues scientifiques. Les référentiels, les manuels, les ouvrages de synthèse sous forme numérique doivent permettre aux étudiants un accès facilité aux savoirs, la dématérialisation peut régler le problème du nombre limité d’exemplaires disponibles et celui d’une plus grande égalité d’accès, il peut aussi contribuer à une diversité et à une qualité accrues des pratiques de lecture. La mise en place de tels services par les centres de documentation et les bibliothèques nécessite l’acquisition de compétences renouvelées et de repères critiques.

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• L’offre, les acteurs. La diversité des acteurs œuvrant pour le développement de l’offre est complexe car le numérique a installé une diversification importante de la distribution. Éditeurs, agrégateurs, moteurs de recherche, librairies en ligne sont des points d’entrée possibles, les mêmes contenus peuvent être offerts sur différentes plates-formes selon des modalités différentes. Il n’est pas toujours facile d’y voir clair, une veille régulière s’impose, ainsi qu’une attention particulière aux partenariats et aux initiatives d’acteurs dominants tels qu’Amazon, Apple, Google qui opèrent dans tous les secteurs.

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• Les modèles économiques. Ce point est certainement le plus complexe car les repères sont très instables et profondément différents du papier. On assiste à de nombreuses segmentations de l’offre associées à des modes de tarifications variés (collections d’éditeurs, bouquets, achats à l’unité, au chapitre, etc.) et couplés à des limites d’usage (accès illimité mais annuel, accès perpétuel, accès simultané, à distance, sur mobile ou encore limité dans le temps…). Il s’agit de maîtriser ces modalités et de pouvoir choisir en fonction du budget et du confort d’usage.

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Il est urgent également d’adopter une posture « proactive » vis-à-vis des offreurs et de développer avec eux un modèle économique compatible avec le budget des établissements. La compréhension mutuelle des limites de chaque partie est devenue très importante.

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• Libre accès et payant. De nombreuses offres de qualité dont la production et le travail éditorial ont été financés en amont doivent être autant visibles que les contenus achetés. Leur traitement doit être comparable, notamment en termes d’intégration dans les outils de signalement gérés par les professionnels de l’information.

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• Fonctionnalités-usage. L’offre de livres numériques se caractérise par la mise en place de nombreux DRM qui limitent les usages. Cette dimension doit être appréciée finement pour ne pas devenir un facteur de non-usage : nombre de pages limité à l’impression, possibilité ou non de copier-coller, accès simultané par plusieurs usagers, téléchargement local pour une lecture mobile, contraintes imposées sur l’appareil de lecture, liens avec les autres applications utilisées par les usagers (gestionnaire bibliographique, partage dans des réseaux sociaux, etc.). L’usager a aussi besoin d’un accès simplifié rassemblant la diversité des offres de livres numériques par des points d’accès fédérateurs.

81

• Fonctionnalités-gestion. Il convient d’apprécier les caractéristiques de l’offre pour la gestion et l’intégration facilitées dans le système documentaire, intégration dans les catalogues qui demeurent des points d’entrée majeurs (nécessité donc de fournir des notices Marc), plus largement l’intégration facilitée avec des environnements de travail numériques. L’attention doit être portée également sur le respect de normes de type Counter pour un suivi régulier et normalisé de l’audience des différentes ressources. La question des modalités d’accès pérenne aux ouvrages achetés reste une question importante, les solutions peuvent s’avérer différentes de celles testées pour les revues, notamment le retour à un exemplaire papier.

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• Politique d’acquisition. Les complémentarités papier-électronique sont au cœur des choix qui doivent être discutés dans les politiques d’acquisition. Un enjeu majeur est de conserver la maîtrise d’une politique d’acquisition face à des logiques commerciales pressantes : les modèles économiques des offreurs de livres en ligne ne sont pas toujours en convergence avec les orientations d’une politique documentaire concertée. Le modèle Pick and Choose s’avère en ce sens plus respectueux des choix face à des offres de bouquets, certes plus faciles à gérer mais dont l’effet sous-jacent est une orientation particulière des lectures. La perte du contrôle sur l’acquisition pourrait devenir très problématique et donner à certains un pouvoir éditorial démesuré.

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• Prescription d’usage par les enseignants. Enfin, la mise à disposition d’une offre ne suffit pas à déclencher des usages, et les professionnels de l’information ont à jouer un rôle majeur de dialogue et de formation auprès des enseignants. Les étudiants se réfèrent majoritairement à leurs enseignants pour les prescriptions de lecture, les enseignants sont ainsi au cœur de l’économie de l’attention à développer. L’intégration des ressources documentaires numériques dans les pratiques pédagogiques ne peut que contribuer à la qualité des formations. •

Ghislaine Chartron

Notes

[1]

Pour une présentation détaillée de ce dispositif, se reporter à l’article de François Nawrocki pages 30-33.

[2]

Les références complètes des documents cités dans ce dossier sont réunies en pages 68-69.

[3]

Voir : Claire Nguyen, « L’art de la négociation », in : Géraldine Barron (dir.), Gérer les périodiques, Presses de l’Enssib, 2008 ; et Pierre Carbonne, François Cavalier (dir.), Les collections électroniques, Cercle de la librairie, 2009.

[4]

Tous les outils et documents cités dans cet article sont en ligne à l’adresse www.couperin.org/fr/nos-activites/groupes-de-travail-et-projets-deap/ebook

[5]

Voir l’article d’Élise Chapoy et Delphine Merrien pages 48-49.

[7]

Michèle Gasc, « Concevoir et gérer des bibliothèques en milieu universitaire », Bulletin des bibliothèques de France, 2010, n° 2, p. 69-74, http://bbf.enssib.fr

[8]

Muriel Amar et Véronique Mesguich (dir.), Le Web 2.0 en bibliothèques. Quels services ? Quels usages ?, Cercle de la librairie, 2009

Résumé

English

New documents, new skillsWhat new professional skills are required in terms of acquisition, negotiation, processing, circulation and promotion for developing electronic resources in libraries and information services?

Español

Nuevos documentos, nuevas competencias¿Qué competencias profesionales nuevas exige el desarrollo de los recursos numéricos en las bibliotecas y centros de documentación en materia de adquisición, negociación, tratamiento, puesta a disposición y promoción?

Deutsch

Neue dokumente, neue konzepteWelche neuen fachlichen Qualifikationen erfordert die Entwicklung von digitalen Ressourcen in Bibliotheken und Dokumentationszentren in der Akquisition, Verhandlung, Verarbeitung, Bereitstellung und Verbreitung?

Plan de l'article

  1. L’intégration des enjeux numériques dans la politique du livre et de la lecture (2005-2010)
    1. Le livre numérique a progressivement investi toute la « chaîne du livre »
    2. Les enjeux numériques au premier plan
    3. L’adaptation du SLL au nouveau contexte
  2. Comment les professionnels de l’information-documentation abordent-ils le livre numérique
      1. Redéfinir les compétences dans le champ des acquisitions
      2. Organiser et exploiter la richesse des métadonnées
      3. Encore et toujours de la veille et de la formation
  3. L’art (délicat) de la négociation d’e-books dans le secteur académique
      1. Où se négocient les e-books ? Zoom sur l’activité de Couperin
      2. Comment négocier des livres électroniques ?
  4. Les ressources numériques : un nouvel enjeu pour les compétences des professionnels des bibliothèques
      1. Des compétences nouvelles exigées par le numérique
      2. Des compétences de trois types
  5. Compétences et vigilance pour les services de livres numériques

Pour citer cet article

Gimazane Rémi, Smith Franck, Nguyen Claire, Bruley Caroline, Bertrand Anne-Marie, Epron Benoît, Chartron Ghislaine, « Nouveaux documents, nouvelles compétences », Documentaliste-Sciences de l'Information 2/2010 (Vol. 47) , p. 56-67
URL : www.cairn.info/revue-documentaliste-sciences-de-l-information-2010-2-page-56.htm.
DOI : 10.3917/docsi.472.0056.


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