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Documentaliste-Sciences de l'Information

2010/2 (Vol. 47)

  • Pages : 80
  • DOI : 10.3917/docsi.472.0070
  • Éditeur : A.D.B.S.

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Émergence d’un nouvel individualisme

Le nouveau management de l’information : la gestion des connaissances au cœur de l’entreprise 2.0. Christophe Deschamps ; préface de Marc de Fauchécour. Limoges : FYP Éditions, 2009. 223 p. (Collection Entreprendre). ISBN 978-2-916571-29-4 :23,90 €

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En cinq chapitres assez denses, ce livre revisite certaines notions en vogue depuis plusieurs années (travailleurs du savoir, digital natives, intelligence collective, entreprise 2.0, informatique ambiante, etc.) pour tenter de dresser un bilan du paysage informationnel actuel en entreprise et pointer une avancée vers le PKM (ou personal knowledge management) vers lequel convergeraient finalement les usages socio-techniques récents. Au-delà de synthèses bien informées et de tableaux d’usage souvent pertinents, l’un des intérêts majeurs de l’ouvrage de Christophe Deschamps est de dépasser le simple catalogue d’outils et de pratiques pour proposer un axe de lecture et d’investigation qu’on pourrait résumer comme l’émergence d’un nouvel individualisme. En effet, partant de l’idée que, étant sortis d’une ère industrielle marquée par la volonté d’organiser les savoirs de manière centralisée puis d’une ère post-industrielle plutôt fondée sur la collaboration (groupware), nous serions entrés dans une gestion des connaissances de troisième génération où la personne prévaut comme unité de base (unité cognitive élémentaire) de l’organisation complexe. L’acteur cognitif ne se substitue pas aux organisations existantes mais, en se superposant à elles, il permet en quelque sorte de les optimiser.

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L’ouvrage débute par un certain nombre de rappels sur la société de l’information dont l’une des caractéristiques saillantes serait la disparition progressive de la technique (informatique) à l’intérieur même des artefacts puis des vivants eux-mêmes. Le réel se doublant ainsi d’une empreinte numérique qui lui est consubstantielle et qui pourrait rendre inutile toute structuration a posteriori. Cette vision – qui tient de moins en moins de la science-fiction – interroge fortement la gestion des connaissances en en déplaçant les enjeux et les risques (capture statistique de l’attention, connectivité permanente, temps réel, etc.).

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Alors que les anciennes promesses du KM de révéler et de partager des informations plus ou moins implicites semblent en mesure d’être tenues par les outillages actuels, on peut s’interroger sur les pratiques intellectuelles (et professionnelles) qui accompagnent ces nouveaux usages. En effet, selon l’auteur, ces exigences ne seront tenues qu’à condition de se séparer de l’« approche technologiste classique qui voit la connaissance comme un objet que l’on peut capturer, structurer et codifier afin de la réutiliser » – ce qui décrit assez bien ce que depuis au moins cinquante ans on entend par « documentation ». En fait, s’il y a nouveauté, c’est bien là qu’elle réside : non plus voir l’information comme un objet, mais principalement comme un flux. Sortir de la vision selon laquelle on pourrait capitaliser et stocker des connaissances indépendamment des usages qui en seront faits, mais plutôt interagir avec des potentialités de signification et jouer avec le mouvement lui-même (comme dans une veille informationnelle avec Twitter, par exemple).

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Est-ce à dire que le « nouveau management de l’information » ne se soucierait plus de la maîtrise des processus informationnels et privilégierait l’émergence de productions atomisées plus ou moins directement exploitables dans les différents processus métier ? En fait, la maîtrise est plus que jamais au cœur de la gestion de l’information, tant les coûts liés à la surcharge d’informations semblent avérés. Mais force est de constater que la volonté de créer une fonction KM à l’instar d’autres fonctions de gestion centralisées dans l’entreprise (la comptabilité, par exemple), souvent avec l’aide d’infrastructures logicielles lourdes à alimenter et à maintenir, n’a pas toujours été une réussite. Dans le même temps, on note pourtant une réelle prise de conscience devant la nécessité de valider et de coter l’information. Avec la multiplication des sources, des outils et des flux accessibles, le risque est d’abord celui de la perte de productivité.

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Car c’est bien cette promesse de productivité qui, au niveau de l’entreprise, sous-tend la diffusion des solutions du Web 2.0. Parce qu’elles simulent, au plus près des possibilités technologiques actuelles, certains mouvements de la pensée : approximations, signalements furtifs, rapprochements d’idées, etc., elles peuvent être perçues comme les meilleurs vecteurs de l’expression et de la capture de l’informel – on peut dire aussi du non-structuré – qui constitue la matière première de la gestion des connaissances. Plus que les outils, cette conception, on l’a dit, place donc au final les individus au cœur de l’entreprise 2.0 en ce qu’ils sont « autant les porteurs que les principaux bénéficiaires de cette dynamique nouvelle ». •

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Loïc Lebigre

loic.lebigre@adbs.fr

Adapter le concept de Web 2.0 à l’entreprise

Du Web 2.0 à l’entreprise : usages, applications et outils. Gilles Balmisse, avec la participation de Ali Ouni. Paris : Hermès Science Publications : Lavoisier, 2009. 238 p. (Management et informatique, ISSN 1635-7361). ISBN 978-2-7462-1930-4 : 50 €

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Il existe désormais quantités d’ouvrages sur le « Web 2.0 », sans compter les sites internet et les blogs. Gilles Balmisse et Ali Ouni ont choisi de présenter ce phénomène sous un angle particulier, celui de l’adoption par l’entreprise des technologies (applications et outils) qui ont fait leurs preuves dans l’Internet grand public. Ils insistent particulièrement sur l’impact qu’auraient ces outils sur deux fonctions majeures de la gestion de l’information en entreprise : la veille (« La veille 2.0 », chapitre 5) et le CRM (« La gestion de la relation client 2.0 », chapitre 6).

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Auparavant, ils ont traité la question de manière générale en abordant successivement « Le Web 2.0 » (chapitre 1), « Les usages des outils du Web 2.0 en entreprise » (chapitre 2), « Les domaines d’application du Web 2.0 en entreprise » (chapitre 3) et « L’entreprise 2.0 » (chapitre 4).

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Le lecteur qui cherche un point sur la nature du Web 2.0 et sur ses principales applications trouvera ici un panorama large, mais relativement peu approfondi, des outils et applications. La trame qui soutient le propos est connue : les entreprises, dans leur grande majorité, ne sont pas prêtes à affronter le phénomène, et elles risquent de ne pas savoir absorber le choc de l’arrivée massive de la « génération Y » dans leurs rangs. Mais, même si les auteurs prennent soin d’afficher une distance critique avec les « gourous » du Web 2.0 et leurs affirmations souvent péremptoires, on peut se demander si la véritable étude à mener n’est pas celle qui expliquerait pourquoi les entreprises sont si réticentes face au phénomène en question.

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En premier lieu, comme le pointent Gilles Balmisse et Ali Ouni, les questions de sécurité et de confidentialité sont un frein sérieux (et nous ajouterons durable) à l’externalisation des données dans le cadre du clouding (entreprise dans les nuages) ou de l’utilisation des SAS (software as a service). Mais les phénomènes de freins sont sans doute beaucoup plus profonds que cela et leur étude relève de la sociologie des organisations, étrangement absente de ce type d’ouvrages. Peut-on vraiment penser que les entreprises, dont le but est d’accroître en permanence leur productivité et d’augmenter leurs marges, accordent autant d’importance à une expression transparente des salariés dans et par les réseaux sociaux internes ? La quantité d’études disponibles sur le stress au travail tendrait à démontrer le contraire.

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De la même manière, on peut noter, en analysant le terrain, que les tendances évoquées par les auteurs trouvent bien souvent leurs contre-tendances. À titre d’exemple, si l’on peut assurément observer des phénomènes comme le crowdsourcing ou le social bookmarking évoqués par les auteurs, on peut aussi relever une tendance strictement inverse qui consiste à salarier des individus pour jouer le rôle de home page editors ou de community managers, autrement dit pour prendre le contrôle de l’expression collective suscitée par la mobilisation des internautes dans un esprit « Web 2.0 ».

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Ces phénomènes sont sans doute trop complexes pour être facilement généralisés. On rejoindra donc ici une des réflexions de Gilles Balmisse et Ali Ouni, quant au périmètre souhaité de l’application du Web 2.0 en entreprise : « Aussi peut-on se demander s’il n’est pas vain de vouloir transformer l’ensemble de l’entreprise en entreprise 2.0. Est-ce qu’il n’y aurait pas intérêt à adapter ce concept à des périmètres restreints de l’entreprise présentant un caractère propice à son développement ou bien présentant un caractère stratégique pour son activité ? La réponse est bien évidemment oui. » (p.120)

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Comme souvent, c’est probablement à des formes hybrides que l’on sera confronté, sans que l’on puisse identifier de saut majeur d’un type d’entreprise « 1.0 » à un type « 2.0 ». •

L’art de construire un index : aspects professionnels et culturels

Concevoir l’index d’un livre : histoire, actualité, perspectives.Jacques Maniez et Dominique Maniez. Paris : ADBS Éditions, 2009. 342 p. (Sciences et techniques de l’information, ISSN 1762-8288). ISBN 978-2-84365-099-4 : 28 €

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Un bon index, rappellent les auteurs en évoquant une phrase de la romancière anglaise A.S. Byatt, est « un ouvrage qui allie l’art et la science, l’ordre et le hasard, le plaisir et l’utilité ». C’est exactement ce qu’ils font en produisant une superbe étude qui devrait susciter l’intérêt et l’enthousiasme de tous les professionnels de la documentation, tant elle dit leur spécificité et l’une de leurs essentielles missions qui est l’organisation des connaissances.

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Cet ouvrage est structuré en deux parties. La première est un guide pratique et technique pour construire un index de livre, de rapport, de thèse ou de tout autre document, quand la seconde porte sur les index un regard historique et socioculturel. Chaque partie est constituée de parties secondaires, aux intitulés résumant de façon très claire leurs contenus.

Comment construire l’index d’un document

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La première partie de ce livre conduit les auteurs à exposer dans une brève introduction leurs objectifs et leur méthode de travail, ainsi que leur constant souci du vocabulaire dans ce domaine de la technologie de l’information où la terminologie n’est pas encore normalisée ni unifiée. Les dix chapitres qui composent cette partie sont proposés en quatre blocs.

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Le bloc introductif explicite le terme index (« Qu’est-ce qu’un index ? »). Il permet aux auteurs de souligner la polysémie de ce mot qui justifie leur besoin de définir, de façon très pédagogique, voire ludique, les termes techniques de base. Mais « Pourquoi créer un index de livre ? » Cet outil, quel que soit son support, se justifie parce qu’il offre au lecteur un « compagnon », une « vitrine du livre » et un « outil de référence ».

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Le deuxième bloc porte sur les phases initiales, exclusivement humaines, de la construction de cet incontournable outil. Elles disent, de façon très concrète et en s’appuyant sur de nombreux exemples, comment « Planifier la création d’un index ». « Comment indexer le contenu d’un livre » repose certes sur des principes généraux. Mais, face à l’absence de méthode éprouvée, les auteurs font référence à l’expérience de professionnels qui témoignent par leurs travaux des règles de bon sens qui doivent présider à la création des index. « Formuler le sujet : problèmes de vocabulaire » constitue l’une des questions clés entraînant sur les problématiques liées aux formulations des sujets. La question du vocabulaire est essentielle et les auteurs multiplient les remarques et les exemples permettant aux lecteurs de le comprendre. Le documentaliste qui connaît la polysémie du langage lira avec beaucoup d’intérêt ce chapitre au style rigoureux. Le chapitre « Structurer l’index » soulève, quant à lui, des questionnements liés à la syntaxe, Il s’agit de gérer la structuration horizontale et verticale des entrées de l’index produit.

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Le troisième bloc traite, à travers trois chapitres, des tâches automatisables. Il s’agit en effet de savoir faire l’index avec les outils d’automatisation offerts sur le marché. C’est le traitement de texte, solution la plus rudimentaire. C’est aussi la création d’un index intégré à partir du modèle spécifique de Word. Il existe d’autres outils de création d’index, tels OpenOffice.org Writer, LaTeX ou des logiciels dédiés. Quelque choix que l’on fasse, cela conduit (c’est le quatrième bloc) vers la phase finale de contrôle, de correction et de mise au point de la présentation de l’index concerné.

Regards sur les index

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La deuxième partie de cet ouvrage se présente comme un « essai documentaire sur les index, leur histoire et leur rôle actuel », avec l’objectif de sortir de l’ombre des textes professionnels peu connus en France et pourtant riches d’enseignement. Cinq chapitres la composent.

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Les deux premiers remontent le temps du IIIe au XXIe siècle pour construire un vaste panorama que les historiens du livre permettent de dresser sous des termes parfois différenciés mais aux objectifs communs. La découverte des index, de l’Antiquité aux Temps modernes, permet aux auteurs de démontrer de façon à la fois très érudite et très pédagogique le chemin parcouru par les hommes engagés dans l’organisation des connaissances en fonction des lieux et des temps. Le lecteur y découvre les premiers index et des noms qu’il n’a sans doute jamais encore croisés : Juan Caramuel, Conrad Gesner et bien d’autres, qui donnent envie d’en savoir plus.

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La période moderne des index met en évidence l’importance du facteur linguistique du XVIe au XVIIIe siècle. L’étude des index imprimés à l’ère de l’industrielle (XIXe et XXe siècles) permet de comprendre leurs évolutions et leur essor dans un environnement en constante évolution. Ceci est dû à la différentiation des documents, à l’importance prise par les périodiques, à l’informatique. Les index trouvent leur place dans les bibliographies et les catalogues de bibliothèques et se différencient.

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Aujourd’hui les index s’ouvrent à de nouveaux chemins liés à l’électronique, pleins de promesses grâce aux possibilités offertes par les technologies de l’information. Après avoir indiqué les limites de l’ordinateur en ce domaine, les auteurs exposent les recherches récentes en matière d’indexation automatique de livre à travers des systèmes déjà opérationnels ou encore à l’état de prototypes.

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Et le chapitre final de cette étude exhaustive et pertinente porte sur « Deux extensions de l’index ». La première concerne les œuvres de fiction quand la seconde aborde l’index dans ses relations avec la pédagogie.

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Un glossaire et une solide bibliographie clôturent ce travail. Ah ! nous allions l’oublier : il y a aussi un précieux index général qui confirme par l’exemple l’intérêt de cet outil que les auteurs décrivent si bien.

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Voilà un livre savant, documenté et rempli de riches informations, que tous les professionnels de l’information et de la documentation doivent lire. Pour sa qualité et sa clarté – il peut servir de modèle à d’autres études que Jacques et Dominique Maniez appellent de leurs vœux. Pour sa pertinence – il rappelle aux documentalistes qu’une de leurs principales missions consiste, comme l’affirmait Paul Otlet, à discipliner l’information en créant les chemins d’accès à celle-ci. L’index est l’un de ces chemins qui permet au professionnel du traitement de l’information de signaler et de localiser celles dont ses utilisateurs peuvent avoir besoin. Ce livre démontre que, s’il comprend cet enjeu, le documentaliste a encore de beaux jours devant lui. •

Réflexions sur la place de l’homme dans l’univers numérique

Homo numericus. Paris : Esprit, 2009. P. 68-217. Numéro de Esprit, ISSN 0014-0759, mars-avril 2009, n° 3-4. ISBN 978-2-909210-75-9 : 23 €

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Dans une de ses récentes livraisons, la revue Esprit continue et prolonge la réflexion entamée en mai 2006 dans un numéro intitulé : Que nous réserve le numérique ? Trois années après, qu’en est-il ? Il est peu de dire que la situation a évolué et les concepteurs de ce numéro envisagent deux angles d’évolution : le premier se concentre sur « Les nouveaux usages en ligne » et le second sur « Le corps à l’épreuve des cultures numériques », avec des contributions d’une douzaine d’auteurs.

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Consacrée aux nouveaux usages en ligne, la première partie s’attache tout d’abord au livre numérique qui, après un lancement difficile, connaît un développement certain avec la numérisation des fonds et l’amélioration des supports. Le journalisme en ligne est vu, lui, comme un moyen de retisser des liens plus étroits avec les lecteurs grâce à l’interactivité et à une manière différente de traiter l’information. La mise en ligne des vidéos est une autre révolution qui fait réfléchir sur l’image en tant que témoin d’événements. Avec le Web 2.0 et la multiplication des contenus disponibles sur la Toile, la question se pose de savoir s’ils seront consultés. Le phénomène du « libre » est vu non pas tant sous l’angle de la gratuité (ce qui est un leurre) que sous celui de la protection juridique, présent à tous les niveaux de l’architecture d’Internet. L’arrivée d’Internet dans le monde domestique et des objets de la vie courante pose de manière accrue la question de la protection de la vie privée.

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« Le corps à l’épreuve des cultures numériques » explore la question de l’histoire du corps face à la technologie, du corps dans l’espace numérique et ses éventuels avatars. L’exemple de la médecine et de la diffusion d’informations médicales non contrôlées sur le Net montre la force de ce dernier. On peut la constater également quand il s’agit des rumeurs diffusées sur les réseaux. La prise de risque sur les lieux de rencontres en ligne (ici les sites de rencontres gays) souligne la nécessité de mettre en place des stratégies de prévention. Ces différentes réflexions se terminent avec le Manifeste Cyborg, texte culte de la culture informatique. •

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Jean-Philippe Accart

Des interrogations sur le modèle de la bibliothèque de demain

Quel modèle de bibliothèque ? Coordonné par Anne-Marie Bertrand ; postface de Michel Melot. Villeurbanne : Presses de l’Enssib, 2008. 183 p. (Collection Papiers. Série Généalogies). ISBN 978-2-910227-73-9 : 34 €. La nouvelle bibliothèque : contribution pour la bibliothèque de demain. Claude Poissenot. Voiron : Territorial Éditions, 2009. 86 p. ISBN 978-2-35295-767-6 : 49 €

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Que de préoccupations pèsent sur le monde des bibliothèques ! Centrées depuis des années sur les besoins du public – et du non-public –, elles se déplacent actuellement sur la notion même de bibliothèque-médiathèque et sur le modèle qui la fonde.

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Mais qu’est-ce qu’un modèle sinon, comme le précise Anne-Marie Bertrand, « la manifestation informée (mise en forme) de la représentation d’un objectif à atteindre » (p. 10) ? Si malaise il y a, ne peut-on l’imputer à l’objectif ? Ou à sa structuration ? En reprenant l’histoire des bibliothèques depuis le début du XXe siècle, Anne-Marie Bertrand souligne la « véritable révolution culturelle » que fut le passage de la bibliothèque conservatrice – où, selon un rapport ministériel de 1948, « le grand public ne vient pour ainsi dire pas » – à l’actuelle bibliothèque influencée par le modèle anglo-saxon, plus ouvert. Or ce type actuel, caractérisé par le libre-accès, la diversité des fonds, l’ouverture à un public varié, les activités culturelles, semble se brouiller ou s’épuiser. Les professionnels eux-mêmes n’hésitent pas à le remettre en cause.

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Ainsi le groupe réuni autour du sociologue Claude Poissenot, d’une part, et Catherine Clément dans l’ouvrage publié par l’ENSSIB, d’autre part, décrivent les symptômes et précisent les causes de ce que de concert ils nomment l’« essoufflement du modèle ». Leurs constats se rejoignent sur l’essentiel : les choix de la bibliothèque reposeraient toujours trop sur le souci de prescrire des œuvres de qualité, voire d’éduquer le public, sans vraiment se soucier de ses désirs ni de ses préférences. D’où, en partie, son désintérêt. Bref, conclut Catherine Clément, « la médiathèque s’attache plutôt à changer le monde qu’à l’accompagner »., ce qui a fini par la mettre « peut-être un peu trop à l’écart du monde tel qu’il est et tel qu’il évolue » (p. 68). L’en rapprocher supposerait de prendre davantage en compte la diversité socio-culturelle du milieu, de diversifier les missions, en particulier vers le service aux usagers dont Christophe Evans rappelle combien peu, en France, il est valorisé, de lever l’ambiguïté sur son rôle social, « entre loisir et savoir » (Thierry Ermakoff, p. 72).

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L’analyse, par les deux groupes de travail, des multiples obstacles – conceptuels, idéologiques, techniques, « résistances involontaires ou vieux atavismes » (Michel Melot, p. 177) – sur lesquels butent les meilleures intentions, finit par déboucher sur une éventualité glaçante : « La bibliothèque publique peut-elle mourir ? » (Cristina Ion). Certes non, mais « elle a changé d’allure » (M. Melot, p. 179). En effet, elle doit résoudre la tension qu’elle subit en tant qu’« institution culturelle dans une société de l’accès immédiat, de la surproduction commerciale et de la concurrence entre une multitude de lieux de loisirs, de culture et d’information » (C. Ion, p. 100). Face, entre autres, à ce que Claude Poissenot appelle « la concurrence des tuyaux » (p. 15), que devient la collection, longtemps fondement d’une bibliothèque ? Peut-on aller jusqu’à envisager l’une sans l’autre et voir les pratiques de consultation en ligne, usuelles en bibliothèques scientifiques, transposées en médiathèque, imposant à celle-ci un rôle dominant de service à la personne ? Le débat est ouvert.

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En effet, si le Web est une forme de bibliothèque « à l’état gazeux » (Valérie Tesnière) qui ouvre à tout un chacun « l’accès à une infinité vertigineuse de collections » (M. Melot, p. 176), la concurrence est rude ! Mais bien des médiathèques « investissent le cyberespace »… L’exemple des bibliothèques municipales à vocation régionale, relaté par Livia Rapatel, montre que de nouveaux usages apparaissent grâce aux divers e-services proposés par l’établissement.

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Un portrait plausible de la nouvelle bibliothèque est détaillé par Claude Poissenot qui en présente les différentes tâches telles que les ont définies son groupe de travail. En réponse à la question initiale : « À quoi sert la bibliothèque aujourd’hui ? », il dessine un équipement évolutif, conçu à partir de la population à desservir (p. 85), rassemblant une série de services, réactif par rapport au contexte local et aux évolutions sociales et technologiques. « Convivialité » devient un maître-mot du rapport bibliothèque-usager-lecteur.

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Les auteurs de ces deux études se rejoignent pour estimer que, « avec le temps, toutes les bibliothèques semblent possibles, laissant au bibliothécaire un vaste champ d’initiative et d’expression » (M. Melot, p. 179). On ajoutera : ainsi qu’au visiteur curieux de cet indispensable établissement.

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Ces deux ouvrages n’offrent pas de bibliographie mais de très copieuses notes au fil du texte. •

Claire Guinchat

À lire aussi

Le métier de bibliothécaire / Association des bibliothécaires de France ; sous la direction d’Yves Alix

Paris : Éditions du Cercle de la librairie, 2010. 565 p. ISBN 978-2-7654-0977-9 : 42 €

Véritable « bible » du bibliothécaire, Le métier de bibliothécaire est un ouvrage collectif publié par l’ABF, qui en a confié l’édition et la commercialisation au Cercle de la librairie. Paru pour la première fois en 1966 sous le titre Cours élémentaire de formation professionnelle, il a adopté son titre actuel lors de sa cinquième édition en 1977. Pilotée par Yves Alix, la douzième édition de cette somme relève avec brio les défis des précédentes : présenter toutes les facettes du métier à la fois dans sa pérennité et dans ses évolutions tant techniques que sociologiques, et accompagner le futur bibliothécaire tout au long de sa carrière. On peut cependant regretter que quelques concepts soient peu ou insuffisamment développés : le management, un défi nouveau pour les responsables des bibliothèques, est traité sous l’aspect assez traditionnel du gestionnaire. De même on aimerait un peu plus d’imagination concernant les indicateurs d’évaluation pour aider les managers à un réel pilotage de leur activité. Enfin le terme « client » est absent de cet ouvrage, signe sans doute d’un positionnement des bibliothèques dans une logique d’offre à l’« usager », assez éloignée d’une démarche marketing pourtant adoptée par un certain nombre d’entre elles. Voilà donc quelques suggestions pour la prochaine édition…

Élisabeth Gayon

Une étude du processus de développement des politiques documentaires

Élaboration de politiques en milieux documentaires. Benoît Ferland ; préface de Philippe Sauvageau. Montréal : Les éditions ASTED, 2008. – 294 p. – ISBN 978-2-923563-06-0 : 55 $ CAN

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L’Association pour l’avancement des sciences et des techniques documentaires (ASTED) est une association canadienne implantée à Montréal qui est peu ou prou équivalente à l’ADBS, du moins dans ses buts et objectifs. Elle publie régulièrement d’excellents ouvrages professionnels, dont celui-ci, consacré aux politiques documentaires par un auteur que les lecteurs français et francophones auront plaisir à découvrir : Benoit Ferland. Bénéficiant d’une expérience conséquente des bibliothèques, il est actuellement chef de division des bibliothèques publiques de Montréal-Nord et enseigne également.

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« Pourquoi des politiques ? » est la question posée d’emblée et la réponse apportée est très claire : tout gestionnaire a besoin d’élaborer pour les services proposés des lignes directrices. Celles-ci recouvrent à la fois la ou les missions qui ont besoin d’être précisées, les orientations à donner, les objectifs et les politiques à mettre en place. Si l’auteur précise qu’il y a parfois loin entre des vœux pieux et la réalité, il souligne cependant l’importance de « politiques bien articulées » pour une plus grande efficacité de l’institution, ce que personne ne remet en question. Elles permettent d’éviter l’improvisation et le manque de professionnalisme.

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Les sept chapitres qui constituent l’ouvrage détaillent les principes généraux (c’est-à-dire le cadre théorique), les étapes d’élaboration, les politiques générales ou cadres (politiques dites d’information, culturelles et institutionnelles), celles qui sont spécifiques aux utilisateurs, aux collections et aux ressources humaines, financières et matérielles. L’auteur semble très attaché, tout au long du déroulé de son livre, à donner des éléments théoriques mais également pratiques avec de nombreux exemples et suggestions, s’appuyant également sur des schémas et des tableaux qui facilitent grandement la compréhension de l’ensemble.

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L’aspect pratique du processus de développement des politiques (PDP) est particulièrement étudié, avec le côté applicatif fondé sur de nombreux exemples de politiques, issus de près de quatre-vingts organismes documentaires. Qu’elles soient scolaires, publiques, universitaires, toutes les bibliothèques sont concernées, ainsi que les services de documentation. •

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Jean-Philippe Accart

Titres recensés

  1. Émergence d’un nouvel individualisme
    1. Le nouveau management de l’information : la gestion des connaissances au cœur de l’entreprise 2.0. Christophe Deschamps ; préface de Marc de Fauchécour. Limoges : FYP Éditions, 2009. 223 p. (Collection Entreprendre). ISBN 978-2-916571-29-4 :23,90 €
  2. Adapter le concept de Web 2.0 à l’entreprise
    1. Du Web 2.0 à l’entreprise : usages, applications et outils. Gilles Balmisse, avec la participation de Ali Ouni. Paris : Hermès Science Publications : Lavoisier, 2009. 238 p. (Management et informatique, ISSN 1635-7361). ISBN 978-2-7462-1930-4 : 50 €
  3. L’art de construire un index : aspects professionnels et culturels
    1. Concevoir l’index d’un livre : histoire, actualité, perspectives.Jacques Maniez et Dominique Maniez. Paris : ADBS Éditions, 2009. 342 p. (Sciences et techniques de l’information, ISSN 1762-8288). ISBN 978-2-84365-099-4 : 28 €
      1. Comment construire l’index d’un document
      2. Regards sur les index
  4. Réflexions sur la place de l’homme dans l’univers numérique
    1. Homo numericus. Paris : Esprit, 2009. P. 68-217. Numéro de Esprit, ISSN 0014-0759, mars-avril 2009, n° 3-4. ISBN 978-2-909210-75-9 : 23 €
  5. Des interrogations sur le modèle de la bibliothèque de demain
    1. Quel modèle de bibliothèque ? Coordonné par Anne-Marie Bertrand ; postface de Michel Melot. Villeurbanne : Presses de l’Enssib, 2008. 183 p. (Collection Papiers. Série Généalogies). ISBN 978-2-910227-73-9 : 34 €. La nouvelle bibliothèque : contribution pour la bibliothèque de demain. Claude Poissenot. Voiron : Territorial Éditions, 2009. 86 p. ISBN 978-2-35295-767-6 : 49 €
  6. Une étude du processus de développement des politiques documentaires
    1. Élaboration de politiques en milieux documentaires. Benoît Ferland ; préface de Philippe Sauvageau. Montréal : Les éditions ASTED, 2008. – 294 p. – ISBN 978-2-923563-06-0 : 55 $ CAN

Pour citer cet article

« Notes de lecture », Documentaliste-Sciences de l'Information, 2/2010 (Vol. 47), p. 70-75.

URL : http://www.cairn.info/revue-documentaliste-sciences-de-l-information-2010-2-page-70.htm
DOI : 10.3917/docsi.472.0070


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