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Documentaliste-Sciences de l'Information

2011/1 (Vol. 48)

  • Pages : 80
  • DOI : 10.3917/docsi.481.0004
  • Éditeur : A.D.B.S.

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Hommage à Jean Meyriat 1921-2010

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En 1981, cherchant à définir la notion de document et de documentation, Jean Meyriat posait la question suivante : « Que peut être la connaissance scientifique de cette pratique et comment peut-on la nommer ? » Si le terme documentologie est peu employé en France, l’article porteur de cette interrogation reste un des textes fondateurs de la discipline sur la notion de document qu’il a contribué à développer. La question résume le projet d’une vie. Poser la théorie et la pratique, l’une en lien avec l’autre, pour donner à une activité professionnelle l’étayage scientifique nécessaire à la construction de son assise, a été une préoccupation constante de Jean Meyriat.

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Il nous a quittés dans sa quatre-vingt-dixième année, alors qu’il travaillait encore à jeter les bases d’un précis de science de l’information. Enseignant, chercheur, praticien, on lui reconnaissait aussi des talents d’entrepreneur.

Le formateur

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Concepteur de multiples formations, Jean Meyriat a été présent à tous les niveaux de l’enseignement universitaire. Comme initiateur de formations nouvelles, il a joué un rôle décisif dans la mise en place, à la fin des années soixante, des programmes des diplômes universitaires de technologie (DUT) originellement intitulés « carrières de l’information, option documentation », et il est le père du diplôme d’information-documentation ouvert à l’Institut d’études politiques (IEP) à Paris en 1969 et qui deviendra diplôme d’études supérieures spécialisées (DESS) en 1975 [voir le témoignage de Martine Prévot-Hubert]. On sait moins qu’il a œuvré à la mise en place en 1989 du certificat d’aptitude au professorat du second degré (CAPES) mention documentation.

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On comprend que, lui-même ancien professeur de secondaire, agrégé de lettres classiques, il ait eu à cœur de penser une possible initiation à la documentation en milieu scolaire. Ainsi, du cadre au technicien supérieur, il a collaboré au développement de la formation professionnelle et a participé à la réflexion visant à assurer une initiation à l’autonomie dans la recherche documentaire.

Le praticien

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Mais Jean Meyriat a également été enseignant en science politique, maître de conférences, puis professeur, tout en dirigeant le centre de documentation de la Fondation nationale de sciences politiques (FNSP). C’est dans ce lieu, dont on lui confie la responsabilité, en 1950, qu’il a appris la documentation. Sous son impulsion le fonds documentaire s’est enrichi, l’analyse s’est approfondie et un travail bibliographique de grande envergure, pour lequel il a obtenu des financements de l’Unesco, a été lancé. Il se plonge alors dans cette activité qu’il découvre et qu’il aide à progresser. Il impulse la réflexion nécessaire à la construction de bases solides, il noue des liens avec les enseignants chercheurs.

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Conscient de la nécessité de participer à la constitution de forces utiles pour assurer le positionnement des documentalistes, il s’est investi dans l’association qui les représente, allant jusqu’à en assumer la présidence de 1981 à 1985 [voir le témoignage de Paul-Dominique Pomart]. Toujours au sein de l’ADBS et en collaboration étroite avec ses homologues d’autres pays, il a plus tard été une des chevilles ouvrières de l’élaboration de référentiels des métiers et des compétences, ainsi que de la certification européenne des professionnels de l’information-documentation.

Le DESS de Sciences Po, par Martine Prévot-Hubert, ancienne directrice des études du DESS « Gestion de l’information dans l’entreprise »

J’ai connu Jean Meyriat en 1972 alors que je postulais comme étudiante au Cycle supérieur de spécialisation en information et documentation (CSSID) de Sciences Po ; puis, après mon admission, comme enseignant dans un cours resté célèbre sur « le document » ; et, enfin, comme directeur des services de documentation : à la fin de mon stage il m’a recrutée comme documentaliste-analyste. Heureuse époque où l’on ne cherchait pas d’emploi : je revois Jean Meyriat, au cours d’une séance de travail, me chuchoter à l’oreille qu’il souhaitait m’engager de manière définitive. Un an après, je « montais en grade » : j’étais recrutée comme enseignante pour le cours d’analyse documentaire. Début 1983, enfin, j’accédais au « saint des saints » : je devenais responsable pédagogique du DESS en information et documentation. Ma collaboration régulière avec Jean Meyriat s’est alors poursuivie jusqu’à son départ en retraite en 1990.

Jean Meyriat, qui était aussi directeur d’études à l’EHESS, avait créé ce cycle en 1969, dans la foulée de la loi Edgar Faure visant à professionnaliser l’Université. C’était le premier de ce genre à Sciences Po et à l’Université. Il y est toujours resté extrêmement attaché. Il était très soucieux de former – initialement pour la documentation du secteur public, plus tard pour celle de l’entreprise – des cadres ayant une double compétence (universitaire et spécialisée). Dès cette époque, le cycle était la préfiguration de ce que furent, par la suite, les DESS. C’était une formation comportant peu d’étudiants (une quinzaine) afin que leur insertion professionnelle fût assurée dès l’obtention de leur diplôme, ce qui s’est réalisé.

Il y avait certes des cours théoriques, mais aussi des cours novateurs comme une initiation aux mathématiques pour les sciences sociales, des statistiques et une approche des théories linguistiques pour aider à la compréhension et à la construction des langages documentaires. De nombreux travaux en petits groupes, une anticipation des études de cas d’aujourd’hui, ainsi qu’un stage de plusieurs mois, chose rare à cette époque, complétaient la formation. Si ce cycle est resté dynamique, c’est aussi parce que nous suivions souvent ensemble, le soir, les évolutions des métiers et que nous adaptions immédiatement les enseignements.

Travailler avec Jean Meyriat a représenté pour moi un très grand enrichissement, car sa rigueur, son souci de la perfection et son énergie m’ont beaucoup aidée dans mon propre parcours professionnel. •

Le rassembleur et le directeur d’études

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Ouvert sur le monde, Jean Meyriat s’est impliqué dans des groupes de travail européens, à la Fédération internationale de documentation et à l’Unesco. Dans chacune des missions qui lui ont été confiées, son investissement a été remarquable. Son action internationale a été reconnue par la Fondation du professeur P.N. Kaula et par la médaille Aristote de l’Unesco. Il était animé à la fois par la volonté de rassembler toutes les professions de la documentation et d’assurer une coopération internationale dans ce domaine.

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Du côté de l’enseignement aussi il a participé à des organisations internationales. Il a ainsi présidé, de 1977 à 1982, l’Association internationale des écoles de sciences de l’information. Directeur d’études en science de l’information à l’École pratique des hautes études, devenue École des hautes études en sciences sociales (EHESS), il y a fondé le diplôme d’études approfondies (DEA) et le doctorat. Ces formations sont ouvertes aux étudiants étrangers en liaison avec l’Unesco. De nombreux jeunes chercheurs d’Amérique latine sont ainsi venus préparer leur thèse en France [voir le témoignage de Regina Marteleto].

L’ADBS, par Paul-Dominique Pomart, ancien président de l’association (1985-1992)

En 1985 je succédai à Jean Meyriat à la présidence de l’ADBS. Ce passage de témoin aurait dû se produire un an plus tôt, mais des circonstances personnelles m’avaient conduit à proposer qu’on le différât. Jean avait donc accepté de poursuivre sa mission un an de plus alors qu’il souhaitait passer le relais à quelqu’un de plus jeune, après avoir stabilisé l’association et entrepris son redressement. J’arrivais porté par la « base militante » et les groupes régionaux, toujours prompts à dénoncer l’impéritie parisienne, la méconnaissance du terrain de l’« ADBS nationale » et le mandarinat des élites dont, pour certains de mes « supporters », Jean Meyriat était le représentant caricatural. Je devins donc le vice-président du « mandarin » avant de prendre sa place.

En fait de mandarin, j’eus l’heureuse surprise de découvrir un homme humble, soucieux de m’aider du mieux possible, me prodiguant ses conseils sans les imposer et me guidant dans les arcanes de l’association et du monde de l’information documentaire. Avec sa courtoisie légendaire, sa faculté à distinguer l’essentiel de l’accessoire, son intelligence relationnelle, ses capacités de synthèse, il me mit en selle en quelque sorte et nous permit, l’équipe du bureau et moi, de prendre nos marques au service de l’association et de la profession. Si l’ADBS progressa alors, elle le doit pour l’essentiel à la façon dont Jean nous accompagna dans cette période, y compris dans les moments difficiles.

Rapidement notre collaboration professionnelle s’enrichit d’une amitié qui s’élargit à nos couples. Les souvenirs affluent du côté de la rue d’Assas (où l’appartement de Renée et Jean surplombait les jardins de l’Institut catholique), de Fontenay-aux-Roses ou de leur maison de Plancoët. Ou encore, en marge des réunions européennes de Wertid (l’ancêtre de l’ECIA), du côté de son cher Madrid, de Lisbonne ou de La Haye.

Ces mots, peut-être trop personnels, sont pauvres pour dire l’élégance de l’homme, son goût pour fédérer les énergies et sa volonté de servir – jusqu’au bout – les objectifs qu’il s’était fixés, non pour lui mais pour les causes qui lui paraissaient justes.

Découvrant, au début des années quatre-vingt, son bureau à Sciences Po, je crus que l’entassement des documents qui s’y trouvaient était le signe du prochain déménagement de son titulaire, prélude à une retraite aussi imminente que méritée. J’appris ensuite trois choses : que le bureau était dans son état normal, que l’accès aux documents était parfaitement maîtrisé et que Jean Meyriat n’envisageait pas de retraite. •

La dimension internationale, par Regina Marteleto, chercheur à l’Instituto Brasileiro de Informação em Ciência e Tecnologia (IBICT Fiocruz), Rio de Janeiro (Brésil)

En 1978 et 1979, j’étais étudiante à Paris. J’ai suivi le cours post-universitaire de formation de spécialistes en information scientifique et technique, organisé par le BNIST et la Commission française pour l’Unesco. En complément à cette formation, les étudiants pouvaient s’inscrire au DEA en sciences de l’information et de la communication coordonné par le professeur Jean Meyriat, dans le cadre des formations à la recherche de l’EHESS.

On peut estimer que c’est dans ce contexte et à ce moment-là que s’est créé le premier lien des étudiants et des chercheurs brésiliens avec les idées et les entreprises de Jean Meyriat. Ils ont ouvert la voie à la création de nouveaux échanges dans le champ des études en sciences de l’information entre la France et le Brésil. À partir de 2004, un groupe de chercheurs des deux pays a organisé le réseau Mussi (Médiations et usages sociaux des savoirs et de l’information), destiné à renforcer et à élargir ces liens, notamment en développant des recherches en commun.

En ces temps de mondialisation, où l’on voit ressurgir dans la recherche et dans la pratique professionnelle le concept de document pour comprendre la complexité, le renouvellement et la permanence des processus culturels et informationnels, les idées de Jean Meyriat et le rôle qu’il a joué sont remis en avant aussi bien en France qu’au Brésil. De même les questions des recherches actuelles sur le numérique peuvent largement s’inspirer de l’effort qu’il a développé pour relier les perspectives informationnelles et communicationnelles, inséparables dans les nouvelles formes d’interaction et d’apprentissage.

Pour ses anciens étudiants, devenus enseignants chercheurs dans les universités brésiliennes, il restera l’auteur français de référence en sciences de l’information et de la communication. •

Le chercheur

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Jean Meyriat est également très présent dans le domaine de la recherche. En science politique d’abord où il crée, avec Jean-Baptiste Duroselle, le Centre d’études des relations internationales (CERI) qui existe toujours et qui fut le premier laboratoire de la FNSP. Il a été tour à tour président du Conseil méditerranéen de recherche en sciences sociales et membre de la commission Sciences juridiques et politiques du CNRS.

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Puis il se concentre sur le développement des sciences de l’information et de la communication. D’abord comme cofondateur, avec notamment Robert Escarpit qui deviendra son ami, puis comme porteur du projet de son institutionnalisation en tant que discipline académique. Il s’attache alors à maintenir le lien social entre les membres de la jeune Société française des sciences de l’information et de la communication (SFSIC) à travers La Lettre d’Inforcom [voir le témoignage de Bernard Miège]. Il participe au premier groupe de recherche du domaine et s’attelle à la fondation épistémologique de la science de l’information. Il a produit de nombreux textes sur la définition de notions aussi fondamentales que celle de document ou d’information, il s’est appliqué à préciser les relations entre information et communication dans leurs dimensions sociales et humaines. Ses travaux font référence dans nombre de pays d’Europe centrale, d’Europe du Sud et d’Amérique latine.

Les SIC, par Bernard Miège, professeur émérite de sciences de l’information – communication, ancien président de la SFSIC (1988-1992)

De mes contacts avec Jean Meyriat, je conserve des images fortes, et particulièrement trois qui en fait expriment bien ce qu’a été son action persistante et tenace pour la discipline des sciences de l’information et de la communication.

D’abord, celle du premier président de la SFSIC, un président qui, s’il ne prétendait pas au prestige intellectuel de certains de ceux avec qui il s’était lancé dans l’aventure de l’édification d’une discipline, a été, de longues années durant, une véritable cheville ouvrière de la société, ne rechignant pas aux petits boulots quotidiens, s’occupant de bien des affaires laissées de côté par d’autres membres du bureau, et notamment de la confection de La Lettre d’Inforcom. Pour lui, les visées stratégiques s’incarnaient dans les tâches les plus humbles. Et son petit bureau de la rue Saint-Guillaume, débordant de papiers de toutes origines, portait les marques de cette activité qui pour moi est fort estimable.

Ensuite, celle, vers le milieu des années quatre-vingt, du président la 71e section du Conseil national des universités (CNU). Élu sur la même liste que lui, je me souviens de la rudesse et du caractère conflictuel des échanges avec ceux à qui nous avions ravi la majorité, et qui ne se remettaient pas de ne pas pouvoir continuer à gérer des promotions sans critères affichés, aux risques du clientélisme. C’est sous sa responsabilité, à la fois ferme et conviviale, qu’a été entreprise la première réflexion approfondie et opposable sur les spécificités des SIC ; connue sous la dénomination de « périmètre Meyriat » (une dénomination bien impropre car il ne s’agissait pas d’un bornage), elle a engagé la section dans la voie d’une caractérisation précise de ses fondements.

Enfin, celle du chercheur qui ne se satisfaisait pas d’un rapprochement opportuniste entre information et communication. Il a écrit assez vite des textes, simples en apparence mais décisifs, sur ce qui était fondateur dans la coexistence des deux dimensions. Et cela reste toujours actuel. À cet égard, pour lui, les principes passaient avant les effets de mode institutionnels ou les révérences aux simplifications médiatiques. Me revient en mémoire combien il était opposé aux entreprises de ceux qui, aussi bien au CNRS qu’à l’IEP, n’avaient de cesse de mettre à part la communication politique, au besoin en instrumentalisant la documentation. Je me souviens aussi de son souci, à un âge avancé, de laisser, grâce à ses archives, des repères historiques précis, sur les premiers temps des filières de formation ; la contribution que nous avons rédigée en commun a été une expérience inoubliable.

Jean Meyriat était courtois, disponible et toujours ouvert à mon égard alors que bien des choses nous séparaient : la différence de génération, les spécialisations et la localisation de nos activités… Je ne peux prendre de distance pour lui rendre l’hommage qui lui est dû. Incontestablement nous lui devons beaucoup. •

Un héritage imposant et stimulant

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Il y aurait encore beaucoup à dire sur cet homme discret, toujours calme et à l’écoute, à la force de travail et à la créativité inépuisables. Il nous a appris la rigueur et l’exigence dans la réflexion, dans la prise de risque et de responsabilité. De nombreux hommages lui seront rendus, mais au-delà de cette année, son engagement pour la profession et pour la discipline restera dans les mémoires. Ses écrits serviront d’appui à la réflexion collective et participeront à l’émergence de nouvelles recherches [1][1] Les principaux textes publiés par Jean Meyriat, disséminés....

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Jean Meyriat n’est plus. Sa silhouette dans les couloirs de l’ADBS nous manquera. Il nous laisse ses travaux, une certaine manière de voir le métier de documentaliste, d’accompagner les jeunes chercheurs, de travailler à assurer le lien entre documentation et bibliothèque, entre information et communication – une œuvre qu’il nous appartient de poursuivre. •

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Viviane Couzinet

L’enquête Métiers-Salaires 2010 de l’ADBS

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Profession. L’ADBS vient de faire paraître[2][2] http://bit.ly/gcWeJc une première synthèse des résultats de son enquête qui visait à dresser un panorama chiffré et qualifié du paysage info-documentaire en 2010 : une cartographie complexe dont cet article présente succinctement[3][3] Voir : Sophie Ranjard et al., « Professionnels de l’information-documentation,... les enjeux et les perspectives.

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Les objectifs de cette enquête se voulaient larges : préciser les profils, parcours et métiers de l’Information-Documentation (I-D) en 2010 ; mesurer les évolutions technologiques, managériales, organisationnelles, d’accès à l’emploi, de salaires et de nouvelles pratiques ; identifier les phénomènes émergents ; explorer les fonctions à la frontière de l’I-D en termes de compétences, d’usages, de besoins en professionnalisation et de rapport avec notre profession. La différence principale entre cette enquête et les précédentes [4][4] Une analyse détaillée des résultats de l’enquête sera... tenait donc dans le souci de confronter les pratiques info-documentaires à l’environnement plus global de l’organisation où elles s’exercent. Les résultats confirment globalement les questionnements en cours en termes de périmètre, d’activités, de communication et d’image.

Mise en œuvre et limites de l’enquête

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La société QualiQuanti a été chargée d’articuler le traitement intellectuel de questions ouvertes à l’analyse statistique classique.

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• Délimitation du périmètre. Savoir ce qu’est en 2011 un professionnel de l’I-D est un peu une gageure. Qui range-t-on sous cette bannière ? Quelles limites fixer ? En raison des convergences numériques en cours et de l’absence d’une branche professionnelle I-D, les distinguos sont de plus en plus subtils et fondés sur des parcours de formation et des stéréotypes de représentation. On verra ainsi que les documentalistes de la génération Y se sentent proches des informaticiens et du Web alors que leurs aîné(e)s se disent plus proches des métiers de la communication. Le grand nombre de dénominations de métiers et d’intitulés de formations initiales traduit cette fragmentation symbolique, entre repli identitaire et jeunisme technophile. Et dénote la difficulté de structurer de façon cohérente le marché de l’emploi.

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• Le questionnaire. Il a été difficile de faire co-exister des questions s’adressant à l’ensemble des fonctions I-D potentiellement concernées. Plus encore la discrimination entre professions cœur de métier et fonctions plus périphériques a suscité de nombreuses interrogations sur les critères de regroupement et sur la formulation même des questions.

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• Audience et représentativité. Avec 2 820 répondants, le questionnaire a reçu un accueil « respectable ». Mais ce chiffre est sensiblement inférieur à celui de 2005 [5][5] Il est très loin aussi du chiffre (20 000) visé par...et il comporte assez peu de répondants « volontaires » extérieurs à l’éco-système immédiat de l’ADBS. Le public de la documentation traditionnelle y est très majoritaire en dépit de nombreuses sollicitations effectuées auprès de tiers publics [6][6] Assistant(e)s, professionnels du Web, informaticiens,.... Le caractère ADBS friendly a ainsi généré quelques biais : sous-représentation des demandeurs d’emploi et contrats précaires ainsi que du public jeune, faible participation des archivistes et des bibliothécaires, etc.

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Cette enquête ADBS est donc d’abord un parfait reflet… du public de l’ADBS elle-même. Elle montre aussi la difficulté de réunir des communautés professionnelles pourtant proches et de dépasser certains réflexes identitaires construits à partir de frontières fonctionnelles devenues obsolètes ou d’objectifs supposés radicalement différents. Elle a enfin le mérite de souligner que l’auto-proclamation et une certaine suffisance ne sont plus de mise si l’on veut exister dans le contexte élargi de l’information numérique.

Le marché de l’emploi

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• Les constantes

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Les fonctions I-D révèlent la permanence d’un certain nombre d’attributs structurels : féminité (80 %), niveau de formation élevé, stabilité dans la fonction, prééminence des formations initiales littéraires, importance de l’emploi public (50 %), etc. Ces professionnels travaillent encore pour la plupart dans un service « info-doc ».

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Ils se reconnaissent majoritairement sous l’appellation générique de « documentaliste », avec des variantes sectorielles : documentaliste scientifique, juridique, ou fonctionnelles : documentaliste archiviste, bibliothécaire documentaliste. Même si ce terme reste fédérateur, on note l’apparition d’une grande diversité de désignations qui concurrencent un vocable que les professionnels ressentent connoté défavorablement.

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La majorité des répondants travaillent dans des grosses structures mais au sein de petites équipes, avec une forte proportion de statut cadre (55 %). La part des employés dans des PME est un peu plus faible qu’en 2005. Tous les secteurs sont représentés, avec une nette prépondérance du secteur « éducation ».

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Les activités des répondants recouvrent des facettes assez classiques [tableau 1]. On notera également leur polyvalence : un professionnel de l’I-D assure à l’intérieur de ces grands ensembles en moyenne six « tâches » distinctes.

Tableau 1 - Principales activités exercéesTableau 1
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Les professionnels ont des aires de pilotage identifiées (veille, RM, bibliothèque numérique, etc.), mais ils ne sont que 20 % à être décisionnaires des outils qu’ils utilisent. Même si les logiciels classiques restent utilisés, on note la percée des solutions issues du Web [7][7] Netvibes, Google Doc, Facebook, Viadeo, Linkedin, ....

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En terme de satisfaction professionnelle, les réponses sont assez ambivalentes. De nombreuses personnes témoignent d’une reconnaissance insuffisante de leur fonction et de faibles perspectives d’évolution. En revanche, 1 sur 5 seulement envisage de changer de métier alors que leur niveau de formation les y autoriserait. Plus que les données chiffrées, les verbatims sont parfois très violents sur le sentiment éprouvé de déclassement.

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Le niveau de rémunération, sensiblement inférieur – à niveau de diplôme égal – à celui d’autres sphères, renforce sans doute cette appréciation. Le salaire moyen net est de 26 359 euros par an.

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• Les évolutions notables

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Le monde a changé et les métiers de l’I-D aussi (pour 88 % des répondants).

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La généralisation des TIC dans la fonction. Diversement accueillie, cette évolution marque un tournant possible dans la reconnaissance de la fonction. Si certains y voient un risque de dilution sur le terrain réservé des informaticiens, les plus jeunes perçoivent clairement une possibilité de valoriser leurs savoir-faire, d’autant plus que les managers de la génération précédente sont peu formés aux usages socio-techniques. Cette montée en puissance des technologies a donc des impacts parfois contradictoires : meilleure visibilité des professionnels mais usages d’outils de moins en moins spécifiques, fonctions plus stratégiques mais responsabilité partagée.

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Un mouvement se dessine donc qui tend à faire des professionnels de l’I-D au moins autant des experts des outils « grand public » (et des fonctions avancées des agrégateurs RSS, des outils de bookmarking social, de rédaction collaborative, etc.) que des administrateurs ou opérateurs de solutions dédiées. Cette automatisation croissante des fonctions I-D a également pesé en termes d’emploi et d’externalisation d’un certain nombre d’activités. Elle explique un positionnement croissant en gestion de projet, maîtrise d’ouvrage ou maîtrise d’usages plutôt qu’en tant qu’opérateur final.

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L’univers informationnel. Mais ce ne sont pas tant les pratiques internes des professionnels de l’I-D qui ont changé que le monde alentour – beaucoup le constatent [tableau 2]. La gratuité de l’accès à l’information, la dématérialisation des documents et des processus entraînent des redistributions dans les systèmes d’information, sans que la gouvernance soit un challenge pour les spécialistes de l’I-D : 6 sur 10 pensent qu’il n’y a pas de stratégie de management de l’information dans leur organisme.

Tableau 2 - Perception des évolutions de l’univers informationnelTableau 2
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La place dans les organisations : transversalité et incorporation. 20 % des professionnels travaillent aujourd’hui dans une autre entité qu’un service documentaire et ils sont pour la plupart rattachés à la direction générale ou à la communication. Si cette dilution peu inquiéter, elle a des volets positifs : l’implication dans des projets transversaux et une réaffirmation de la vocation fondamentale de médiation des fonctions I-D.

Perspectives

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Cet article n’est qu’une première livraison sur une enquête très dense, en prise avec la complexité d’un univers qui se recompose. Il a voulu toutefois – sans trop simplifier – marquer quelques orientations majeures dont les conséquences devront être appréciées en termes d’employabilité, d’adéquation des formations initiales et continues et de mobilité professionnelle. La multiplication des sources et des flux générés interpelle les entreprises qui recherchent des moyens de maîtriser l‘information : c’est un discours aujourd’hui très répandu. Les spécialistes de l’I-D qui ont longtemps été soucieux de préserver leur spécificité par des emblèmes professionnels très marqués et des techniques peu partagées dans l’organisation sont donc aujourd’hui très challengés par la convergence numérique et leur rapprochement avec les entités métier. Il y a là un gisement d’emploi pour peu que les professionnels arrivent à la fois à valoriser leur apport et à s’inscrire dans des démarches globales [8][8] Soit 37 k€ annuels en salaire brut. À titre indicatif,.... •

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Loïc Lebigre

Notes

[1]

Les principaux textes publiés par Jean Meyriat, disséminés dans de nombreuses revues, ont été réunis en un livre d’hommage paru à l’occasion de ses quatre-vingts ans : Jean Meyriat, théoricien et praticien de l’information-documentation, ADBS Éditions, 2001, 512 p.

[3]

Voir : Sophie Ranjard et al., « Professionnels de l’information-documentation, qui êtes-vous ? Résultats de l’enquête ADBS 2005 ». Documentaliste-SI, 2006, vol. 43, n° 1, p. 14-27. http://bit.ly/hyw198

[4]

Une analyse détaillée des résultats de l’enquête sera présentée dans le dossier de notre prochain numéro consacré précisément aux métiers et fonctions, ainsi que sur le site de l’ADBS.

[5]

Il est très loin aussi du chiffre (20 000) visé par QualiQuanti.

[6]

Assistant(e)s, professionnels du Web, informaticiens, professionnels de l’IE, etc.

[7]

Netvibes, Google Doc, Facebook, Viadeo, Linkedin, etc.

[8]

Soit 37 k€ annuels en salaire brut. À titre indicatif, le salaire moyen d’un homme cadre titulaire d’un bac +5 est d’environ 42 k€ annuels.

Résumé

Français

Deux articles composent cette rubrique :
- un hommage à Jean Meyriat, décédé fin décembre 2010, par plusieurs personnes qui l’ont approché dans l’une ou l’autre de ses multiples activités (Viviane Couzinet, Martine Prévot-Hubert, Paul-Dominique Pomart, Regina Marteleto, Bernard Miège) ;
- et une analyse succincte des résultats de l’enquête sur le métier et les salaires des professionnels de l’information-documentation menée en novembre 2010 par l’ADBS (Loïc Lebigre).

Plan de l'article

  1. Hommage à Jean Meyriat 1921-2010
    1. Le formateur
    2. Le praticien
    3. Le rassembleur et le directeur d’études
    4. Le chercheur
    5. Un héritage imposant et stimulant
  2. L’enquête Métiers-Salaires 2010 de l’ADBS
    1. Mise en œuvre et limites de l’enquête
    2. Le marché de l’emploi
    3. Perspectives

Pour citer cet article

Couzinet Viviane, Lebigre Loïc, « Métiers et compétences », Documentaliste-Sciences de l'Information 1/2011 (Vol. 48) , p. 4-9
URL : www.cairn.info/revue-documentaliste-sciences-de-l-information-2011-1-page-4.htm.
DOI : 10.3917/docsi.481.0004.


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