Accueil Revues Revue Numéro Article

Documentaliste-Sciences de l'Information

2011/1 (Vol. 48)

  • Pages : 80
  • DOI : 10.3917/docsi.481.0050
  • Éditeur : A.D.B.S.

ALERTES EMAIL - REVUE Documentaliste-Sciences de l'Information

Votre alerte a bien été prise en compte.

Vous recevrez un email à chaque nouvelle parution d'un numéro de cette revue.

Fermer

Article précédent Pages 50 - 59 Article suivant

Des témoignages pour éclairer la réflexion

1

Après avoir traité des fondements et enjeux liés à la veille pour l’innovation et avoir précisé quelques notions de base, en particulier sur l’innovation, après avoir examiné comment la veille se révèle un outil au service de l’innovation et envisagé les perspectives d’évolution, il restait à recueillir des informations sur ce que pensaient les utilisateurs sur le terrain, leurs témoignages sur ce qu’ils avaient expérimenté : est-ce que les résultats sont conformes aux attentes ? Quelles sont les conditions d’utilisation des outils de veille ? Comment intégrer ces outils dans l’organisation actuelle des entreprises ? Y a-t-il des approches différentes selon le secteur d’activité ? Que peut-on attendre aujourd’hui concrètement de la veille pour innover ? Peut-on innover en matière de veille ? Quel peut être l’apport des serveurs commerciaux multibases ?

2

Nous nous sommes adressés à la fois à des utilisateurs finals et à des intermédiaires afin qu’ils nous parlent de leur vécu, qu’ils témoignent de leurs expériences et que, avec les exemples présentés dans la première partie de ce dossier [1][1] Voir pages 34-35 et 37, ils éclairent de leurs retours les choix des futurs utilisateurs.

3

Il nous faut remercier les auteurs qui ont accepté de nous confier leurs points de vue et leurs appréciations, car nous nous trouvons clairement ici sur des sujets qui sont à la marge confidentiels et sur lesquels – nous l’avons éprouvé en préparant ce dossier – il est, en général, bien difficile d’obtenir des informations.

4

Mais ils ont compris que nous ne cherchions pas, bien sûr, à dévoiler de quelconques secrets scientifiques, techniques, industriels ou commerciaux, mais plutôt à faire progresser la réflexion de tous sur ce sujet qui devient un thème de préoccupation majeur : non seulement des spécialistes de l’information dont la forte implication dans une démarche de veille est garante d’une approche professionnelle, mais aussi des personnes en charge, au sein de l’entreprise, du développement et des orientations stratégiques. •

5

Serge Chambaud

Témoignage. La veille sur la propriété industrielle

6

Information brevets. Pour avoir exercé au sein de l’Office européen des brevets, c’est en expert de la veille sur la propriété industrielle que Jacques Michel apporte ici son témoignage. Après avoir insisté sur la nécessité de compétences spécifiques pour mener ce type de veille, il détaille les diverses formes que peut prendre la recherche d’information sur les brevets et évoque de nouveaux outils permettant de combiner veille technologique et veille juridique.

7

Quatre-vingts pour cent de l’information technologique ne se trouve que dans les brevets. C’est dire l’importance de l’énorme corpus que constituent ces derniers.

8

Cette importance a encore été amplifiée par la mise en ligne relativement récente (au début des années 2000) de toute cette information. Ce fut un progrès considérable, dû à l’investissement massif fait par les offices nationaux de brevets et les trois plus grands offices du monde – Office européen (OEB), United States Patent and Trademark Office (USPTO) et Japanese Patent Office (JPO) – pour capturer toute l’information sous forme électronique et pour développer les systèmes d’exploitation correspondants. Alors qu’auparavant la recherche dans les documents brevets était longue, coûteuse et réservée aux spécialistes, aujourd’hui, les chiffres de consommation des grands sites Internet gratuits de propriété industrielle – Espacenet, Industrial Property Digital Library (IPDL, Japon), USPTO, Epoline, etc. – montrent que cette information a atteint un large public.

9

DE NÉCESSAIRES COMPÉTENCES POUR DES RECHERCHES DE QUALITÉ. Pour positive qu’elle soit, cette « démocratisation » de l’information brevets n’est pas sans risque. Si, en effet, accéder aux serveurs spécialisés ne présente pas plus de difficulté qu’accéder à tout autre site Internet et conduit toujours à des données intéressantes, il faut cependant être bien conscient que la recherche de documents pertinents, et de tous les documents pertinents, exige une compétence toute particulière et une méthodologie élaborée.

10

J’ai toujours trouvé inquiétant d’entendre des personnes actives en matière de recherche sur les brevets déclarer que des interrogations du type « Try and Error », sur le mode Internet grand public, consistant à poser une question ou simplement un mot, à voir la réponse, à modifier la question, à considérer la nouvelle réponse, etc., jusqu’à trouver quelque chose de pertinent – répondaient à leur problème. Rien n’est plus erroné. En effet, en procédant ainsi, on obtient toujours quelque chose, mais on n’est jamais sûr d’avoir obtenu ce qui est le plus important.

11

Lorsque les nouveaux services en ligne ont été introduits à l’Office européen des brevets, au milieu des années 1990, chaque examinateur, rompu aux techniques de la recherche « papier », a suivi des cours intensifs de formation à la méthodologie de la recherche en ligne, portant sur le texte et le dessin, et un programme de learning process permanent a été mis en œuvre pour que chacun, par échange avec ses collègues, puisse améliorer sa méthodologie. Ce n’est qu’à ce prix que la qualité de la recherche a pu être maintenue.

12

DIVERSES FORMES DE RECHERCHE. La recherche en matière de brevets revêt différentes formes en fonction de l’objectif poursuivi.

13

Une étude d’environnement consiste, au démarrage d’un projet, à faire une recherche permettant de décrire l’environnement technologique de ce projet et d’identifier tous les brevets s’y rapportant. Une telle étude permet de baliser le projet et d’en définir le contour.

14

Pour être efficace, ce type d’étude requiert une excellente connaissance de la classification internationale des brevets et une importante capacité de screening des documents retrouvés. En effet, leur nombre peut être élevé et la liste finale peut varier dans une fourchette de 4 à 500 documents, voire d’avantage. Ce type d’étude permet aussi de se situer par rapport à la concurrence, d’apporter la matière première à des études statistiques et à l’élaboration de cartes, de dégager des tendances dans un secteur donné.

15

La recherche d’antériorité est, en matière de recherche brevets, la plus fréquente. Il s’agit de définir l’art antérieur relatif à une invention.

16

C’est le premier travail technique que fait un office de brevets lorsqu’il est saisi d’une demande. De cette recherche va dépendre toute la suite de la procédure, la délivrance du brevet sous la forme déposée, sous une forme amendée, ou son rejet. Ces recherches d’antériorités demandent à la fois des spécialistes du domaine et des experts en recherche en ligne. Une fréquence suffisante de recherches dans le même domaine garantit leur qualité. En revanche, si le nombre est trop faible, le chercheur n’aura pas l’opportunité de suivre l’évolution de la technologie et la qualité de sa recherche risque d’en pâtir.

17

La recherche d’antériorité permet de décider en toute connaissance de cause de l’opportunité de déposer une demande et de guider la rédaction de celle-ci. C’est une pratique quasi générale dans les grands groupes. Elle présente aussi un intérêt particulier pour les PME et les services de valorisation des universités qui, pour un coût inférieur à mille euros, évitent de se lancer aveuglément dans la rédaction d’un brevet dont le coût est cinq à sept fois supérieur.

18

Dans l’activité de la société Europatis que je dirige actuellement, la recherche d’antériorité avant dépôt connaît un grand succès auprès de ces entreprises ou services.

19

La recherche de validité est une autre forme importante de la recherche brevets, qui peut prendre une dimension économique majeure en cas de litige ou d’opposition. Nombreux sont les témoignages de demandeurs qui n’hésitent pas à engager ou à sous-traiter des recherches poussées, approfondies et exhaustives qui leur permettent d’identifier ou de trouver un document détruisant tout ou partie d’un brevet de tiers gênant. Pour une recherche de validité, le bénéfice est sans commune mesure avec le coût de la démarche.

20

DES OUTILS DE SUIVI. En matière de veille brevets, il existe depuis quelques années, au-delà des bases de données décrivant le contenu de ceux-ci, des outils de suivi de la procédure relative à chaque brevet déposé. Ce sont les registres tenus par les différents offices et aujourd’hui accessibles en ligne. En Europe, l’accès aux dossiers en cours de procédure (dix-huit mois après le premier dépôt) a toujours été une obligation. Mais, lorsque ces dossiers n’existaient que sous forme papier, leurs consultations à l’OEB ne dépassaient pas quarante par an. Depuis que les dossiers sont accessibles en ligne à travers Espacenet et Epoline, les consultations sont plus de cent fois plus élevées. Il en va de même pour l’office américain (USPTO) et certains offices nationaux tels que, en France, l’Institut national de la propriété industrielle (INPI).

21

Ces nouveaux outils, qui apportent une très grande transparence, permettent de combiner veille technologique et veille juridique. Ils constituent des moyens d’intelligence économique légaux et d’une grande efficacité. •

22

Jacques Michel

Le rôle et la place d’un fournisseur de données spécialisées : l’exemple de la veille sur les brevets

23

Information brevets. Pour illustrer les propos de Jacques Michel, cet article présente, à partir de l’exemple de Questel, de multiples aspects que peut recouvrir la fonction de veille sur les brevets selon les acteurs concernés et en faisant appel aux nouvelles technologies.

24

Avant d’entrer dans le vif du sujet, il peut être bon de rappeler ce qu’est un brevet, permettant ainsi de mieux comprendre les services qui peuvent être rendus à partir de la matière première « information brevet ».

25

Le site de l’Office mondial de la propriété intellectuelle (OMPI) fournit une bonne définition de ce qu’est un brevet au sein du monde de la propriété intellectuelle. On peut y lire [2][2] www.wipo.int/export/sites/www/freepublications/fr/... : « Un brevet est le droit conféré à un inventeur par un État, ou un office régional agissant au nom de plusieurs États, qui autorise l’inventeur à empêcher toute autre personne d’exploiter son invention à des fins commerciales, pour une durée limitée qui est généralement de 20 ans. […] En contrepartie de ce droit exclusif, l’inventeur doit divulguer l’invention brevetée au public de manière appropriée. […] Le système des brevets est conçu de façon à établir un équilibre entre les intérêts des inventeurs et du public. »

26

D’emblée, on comprendra que ce lien entre inventeur et État comporte plusieurs facettes :

  • un aspect technique qui décrit l’invention elle-même ;

  • une dimension juridique qui reflète le caractère contractuel du monopole concédé ;

  • une perspective économique et financière dans la mesure où la finalité recherchée tant par l’inventeur que par l’État est la création de valeur.

Chacun de ces aspects donne lieu à la création et à la circulation de gros volumes d’information.

Rôle de chaque acteur

27

Il est aisé de comprendre qu’un jeu de cache-cache s’établit rapidement entre d’une part l’office, représentant de l’État, qui a pour mission de s’assurer qu’il s’agit bien d’une invention et qu’elle est décrite de manière explicite, et d’autre part l’inventeur, travaillant souvent au sein d’une entreprise déposant la demande de brevet, qui cherche une couverture maximum de son monopole tout en divulguant le minimum d’information.

28

C’est sur ces fondamentaux que se basent les services dédiés à la propriété industrielle pour faciliter le travail de chacun. De tels services s’emploient à améliorer les différentes fonctions :

  • de recherche : détection des signaux faibles (comment trouver une aiguille dans une botte de foin ?) ;

  • de veille : alerte sur signaux faibles, mais également suivi de l’évolution d’une technologie, d’une entreprise concurrente et de sa stratégie, d’un pays et de sa politique en matière d’innovation, par exemple ;

  • de lecture rapide en faisant appel à un ensemble de techniques de visualisation ;

  • de diffusion et d’échange au sein de l’entreprise ou de l’organisation (workflow).

Place d’un acteur privé

29

Comme évoqué précédemment, le rôle d’un intermédiaire comme Questel, par exemple, est d’offrir aux divers acteurs impliqués au sein des différents services d’entreprise ou organisme – R&D, juridique, stratégie et finance – un ensemble de services non disponibles auprès des offices de brevets eux-mêmes.

30

Ces services s’appuient sur de solides fondations que sont les données et les outils informatiques permettant d’assurer différentes fonctions telles que le suivi d’une technologie ou d’un concurrent, l’alerte sur la détection de signaux faibles, la mise en évidence de tendances, la distribution et l’échange entre collègues des résultats (workflow).

Des données intégrées

31

Chaque office dans le monde produit des fichiers qui pour la plupart renferment ses données propres, qu’il s’agisse de données bibliographiques, de données de texte intégral dans la langue du pays ou encore de statut juridique. L’Office européen de brevets fait exception, qui offre à la fois un fichier bibliographique consolidé et pour certains pays un fichier de statut légal de premier niveau, tous deux consultables via esp@cenet [3][3] http://fr.espacenet.com. Fort de ce constat, un acteur comme Questel a investi à la fois dans l’amélioration de la couverture, notamment grâce à une traduction automatique systématique du texte intégral, dans l’intégration des différents types de données, dans la normalisation des noms et dans la création de métadonnées, qu’il s’agisse de résumés automatiques, d’extraction de concepts clés ou encore d’éléments utiles pour l’analyse statistique.

Des outils informatiques puissants

32

Moteur de recherche. En matière de moteur de recherche, il est désormais possible de lancer des requêtes tant en langues occidentales qu’en russe, en chinois, japonais ou coréen, ce qui permet de réduire les risques de silence.

33

Traduction automatique et traitement des langues naturelles. Le traitement automatique des langues naturelles est un axe de développement majeur qui est rendu possible sur de très gros volumes (on parle de téraoctets) grâce aux ressources de cloud computing. Au-delà de la traduction automatique, des techniques comme celles développées par la société Lingway [4][4] www.lingway.com/ apportent un réel avantage, tant pour la traduction d’une requête [figure 1] que pour la création de métadonnées : objet et avantages de l’invention, revendications indépendantes, concepts clés.

Figure 1 - Requête multilingueFigure 1
34

Analyse statistique et visualisation. Un autre aspect qui prend de plus en plus d’importance est celui de la visualisation. Alors que les efforts ont longtemps porté sur le développement de moteurs de recherche sophistiqués, on voit désormais l’importance que revêt toute assistance à la lecture rapide, adaptée à chaque catégorie d’utilisateurs.

35

L’ingénieur souhaitera juger de la pertinence de documents au travers d’un dessin et des concepts principaux [figure 2], là où son collègue juriste voudra voir les modifications apportées aux revendications entre première demande de brevet et brevet délivré [figure 3 : en rouge les passages supprimés, en vert les passages ajoutés]. La direction générale, quant à elle, voudra connaître la situation de ses principaux concurrents, par exemple sur les traitements contre le virus de la grippe [figure 4]. Les pouvoirs publics pourront s’intéresser à l’évolution du nombre d’inventions originaires de tel ou tel pays : sur les traitements de la grippe, on voit que la Chine rattrape les États-Unis en 2009 [figure 5].

Figure 2 - Visualisation R&D : concepts plus imageFigure 2
Figure 3 - Visualisation pour un juriste : comparaison de documentsFigure 3
Figure 4 - Traitement de la grippe : concurrentsFigure 4
Figure 5 - Traitement de la grippe : croissance de la chineFigure 5
36

Workflow. C’est un élément désormais indispensable qui permet de valoriser le travail de chacun au sein d’un groupe, par exemple sur un nouveau sujet de recherche.

Application à la veille

37

Comme évoqué ci-dessus, la fonction de veille sera différente selon qu’elle s’adresse aux différents types d’utilisateurs.

38

La R&D surveillera une technologie donnée, par exemple les membranes de nanofiltration. L’utilisateur pourra jouer sur un grand nombre de paramètres : périodicité, existence d’un résumé, présentation des réponses et données affichées (format).

39

Le service juridique suivra l’évolution du statut légal d’un portefeuille concurrent.

40

La direction de la stratégie s’intéressera à la détection de signaux faibles. Un indicateur d’accélération dans le domaine des traitements contre le virus de la grippe, par exemple, montrera clairement l’émergence de déposants chinois.

41

Quelle que soit la nature de la veille envisagée, ces résultats peuvent alimenter automatiquement des dossiers utilisés dans la fonction de workflow.

42

Pierre Buffet

Témoignage. La veille juridique : périmètre, écueils, sources

43

Information juridique. Une veille au service de l’innovation qui ferait l’impasse sur le droit serait inefficace et dangereuse. Marion Depadt-Bels explique ici ce qu’en la matière il faut et ne faut pas faire. Après avoir identifié les éléments fondateurs de cette veille juridique et exactement défini son périmètre, le veilleur devra utiliser avec discernement les outils fiables, exhaustifs et à jour qui sont à sa disposition sur l’Internet.

44

« Nul n’est censé ignorer la loi ! » Difficile de trouver une formule qui, mieux que cet adage, énonce la nécessité de se tenir – ou d’être tenu – informé des évolutions législatives, réglementaires et jurisprudentielles susceptibles d’impacter les différents aspects de nos vies, tant au plan professionnel que personnel.

45

Ces évolutions innervent l’ensemble des secteurs du droit. Un changement dans les mesures de protection de la vie privée et des données personnelles, une modification affectant la rédaction des contrats de travail ou allongeant la durée d’une prescription… : toute activité est encadrée par un corpus de textes susceptibles à tout moment d’être modifiés. En outre, au nombre sans cesse croissant de textes chaque année adoptés viennent s’ajouter quelques milliers de décisions jurisprudentielles.

46

Et cependant il revient à chacun de connaître le dernier état du droit et de s’y conformer. Le défi est d’importance. D’où la nécessité d’organiser sa veille. Quant aux moyens de procéder à celle-ci, ils sont divers et, parmi eux, le formidable vivier d’informations que représente Internet doit être l’objet de toutes les attentions.

47

Cela étant, et afin de ne pas se noyer dans l’incroyable masse des informations proposées en ligne, identifier les éléments fondateurs de la veille et se concentrer sur ceux-ci me paraît être la pierre angulaire d’une veille juridique efficace et aboutie.

48

LE PÉRIMÈTRE DE LA VEILLE JURIDIQUE, UN PRÉALABLE INDISPENSABLE. La multitude des lois existantes et l’adoption incessante de nouveaux textes, soit créateurs de droits et obligations, soit venant amender ceux qui existent déjà, imposent de déterminer précisément l’objet de sa veille. En effet, aucun individu ne peut identifier ni assimiler l’ensemble des modifications affectant la législation. C’est pourquoi un préalable s’impose : délimiter aussi clairement que possible le périmètre de sa veille. Dans cet objectif de circonscription du périmètre de la veille juridique, la définition de ses thèmes est un passage obligé mais insuffisant. D’autres éléments doivent être pris en considération.

49

À titre d’exemple il convient également de définir le périmètre géographique de la veille. Ainsi, dans de nombreux domaines, il sera important non seulement d’identifier les évolutions du droit français mais également celles du droit européen. En effet, l’ignorance de l’existence d’une directive, voire des réflexions menées au niveau européen sur la refonte d’une directive dans le domaine objet de la veille conduirait fatalement à occulter certaines informations majeures sur le sujet.

50

LES SOURCES DU DROIT, ÉLÉMENTS FONDATEURS DE LA VEILLE JURIDIQUE. Le terme de veille trouve sa racine dans le verbe latin vigilare, qui signifie avoir l’œil sur…, porter attention à…, et en tirer les conséquences. La veille juridique peut être définie comme un travail consistant dans le recensement de l’actualité juridique et la déduction consécutive de l’évolution du droit dans un domaine précisément défini ou par rapport à une question spécifique.

51

Nul besoin dès lors d’être juriste ou avocat pour comprendre que l’attention, lors de la mise en place d’une veille juridique, devra être focalisée sur la loi et les autres sources « officielles » du droit, parmi lesquelles on peut citer, de façon non exhaustive : les lois, les ordonnances, les décrets, les arrêtés, ou encore les recommandations.

52

Mais la loi au sens large du terme n’est pas la seule source de droit. La jurisprudence doit impérativement être incluse dans les sources d’une veille juridique. En effet, au-delà des divergences doctrinales relatives au caractère direct ou indirect de la jurisprudence en tant que source de droit, une certitude s’impose : la jurisprudence, c’est-à-dire l’ensemble des décisions rendues par les juridictions, produit du droit.

53

Car les juges non seulement appliquent la loi, mais aussi l’interprètent, en pallient les insuffisances, parfois même remédient à certaines incohérences des textes et, par là, font évoluer le droit. Certes, la jurisprudence, entachée de l’aléa judiciaire, apparaît relative et mouvante. Il n’en demeure pas moins que, dans son dernier état, elle est un élément du droit positif.

54

Dans l’ensemble des décisions rendues, il convient bien entendu de porter une attention particulière aux décisions des juridictions les plus élevées, à savoir en France la Cour de cassation et le Conseil d‘État. De la même façon les décisions du Conseil constitutionnel ne devront pas être oubliées, et ce particulièrement depuis l’instauration de la question prioritaire de constitutionnalité.

55

Enfin, concernant les sources du droit, parallèlement à la loi et à la jurisprudence, certaines décisions, délibérations et autres actes adoptés par différents organismes, comme par exemple les autorités administratives indépendantes, devront, lorsque le thème le justifie, être intégrés dans la veille juridique.

56

INTERNET, UN OUTIL PERFORMANT À UTILISER AVEC DISCERNEMENT. L’avènement de l’Internet a sans nul doute révolutionné le monde de l’information et, par voie de conséquence, celui de la veille juridique qu’il a rendue possible en temps réel et pour un coût documentaire souvent inexistant. Mais, dans le domaine de la veille comme dans n’importe quel autre, l’évolution a un revers et le non-professionnel doit éviter certains écueils.

57

De fait, la masse de données proposée peut entraîner le néophyte à accumuler de nombreuses informations inutiles, mais surtout le conduire à une appréhension incomplète de l’état du droit sur un thème donné.

58

Le danger trouve sa source dans le recours – bien tentant – à des sites privés mettant à disposition, de façon quotidienne et gratuite, des actualités juridiques d’ordre législatif, réglementaire ou jurisprudentiel. Si ces sites présentent un intérêt indéniable pour celui qui souhaite se tenir informé de l’actualité juridique de façon rapide, leur utilisation doit être faite avec la conscience claire de leurs limites, parmi lesquelles la non-exhaustivité de l’information et l’absence de certitude quant à la précision du contenu.

59

Or il est fondamental, lorsqu’on pratique une veille juridique de façon professionnelle, que ce soit en utilisant des ressources en ligne ou des ressources papier, de s’appuyer sur des outils absolument fiables, exhaustifs et régulièrement mis à jour.

60

On ne peut que saluer dans ce cadre le travail fait par les pouvoirs publics, ces derniers assurant désormais la mise à disposition du public d’outils d’une qualité incontestée, tant en termes de contenu que de contenant.

61

Ainsi, pour ce qui concerne la France, la Direction de l’information légale et administrative (DILA), qui exerce les missions de diffusion légale, d’édition publique et d’information administrative, met en ligne non seulement le Journal officiel, mais également un site [5][5] www.legifrance.gouv.fr entièrement consacré à la diffusion du droit par l’Internet : bien connu des professionnels du droit, Légifrance constitue le site de référence pour toute recherche d’information sur l’état du droit français, même s’il va au-delà puisqu’il inclut les textes de droit européen et international en vigueur. De la même façon, la DILA assure la publication en ligne des bulletins de la Cour de cassation [6][6] www.courdecassation.fr/jurisprudence_2 ainsi que l’ensemble des instructions et des circulaires ministérielles [7][7] www.circulaires.gouv.fr.

62

Ce même type d’outils existe aussi au niveau européen. Ainsi le site EUR-Lex, publié par l’Office des publications officielles des Communautés européennes, permet l’accès à toute information utile relative au droit communautaire [8][8] http://eur-lex.europa.eu/fr/index.htm.

63

En outre, au-delà de la lettre de la loi, les institutions françaises et européennes donnent accès à la quasi-intégralité des travaux et discussions préalables à l’adoption d’un nouveau texte. En France, le site du Sénat permet d’accéder à l’ensemble des travaux parlementaires relatifs à un texte depuis son dépôt jusqu’à sa promulgation [9][9] www.senat.fr/somtravaux.html. Au niveau européen, le site Internet PreLex [10][10] http://ec.europa.eu/prelex/apcnet.cfm permet de suivre toutes les propositions et communications de la Commission à partir de leur transmission au Conseil ou au Parlement européen. Ce dernier a par ailleurs lui-même mis en place un « observatoire législatif » en ligne, « L’Œil [11][11] www.europarl.europa.eu/œil », qui propose un service de veille documentaire gratuite.

64

Enfin il paraît extrêmement intéressant, dans le cadre de notre propos, de noter que, loin de ne fournir que de l’information en ligne, ces différents organismes et éditeurs non seulement mettent à disposition des internautes des outils évolués de recherche, mais aussi proposent, à titre gratuit, la diffusion des actualités en mode push par le moyen de l’inscription à des lettres d’information, à des « alertes courriels » ou encore par l’abonnement à des flux RSS.

65

L’internaute avisé sachant exploiter les ressources documentaires proposées sur le Web devrait donc pouvoir se contenter, si ce n’est aujourd’hui, du moins demain, d’ouvrir sa boîte mail pour avoir en ligne l’intégralité de l’information qui lui permettra de procéder à une veille juridique d’une qualité incontestable. •

66

Marion Depadt-Bels

Témoignage. La veille dans le processus d’innovation chez Sanofi Pasteur

67

Information scientifique. Dans le secteur étendu et en constante évolution des sciences du vivant, la veille scientifique et technologique est une des toutes premières mailles du processus d’innovation. Dans ce témoignage émanant d’une entreprise de l’industrie pharmaceutique, Joël Brun présente les derniers progrès en matière de veille réalisés au niveau des équipes projets (nouveaux vaccins et technologiques), ainsi que le démarrage d’un réseau de veilleurs transverse en amont des projets à venir.

68

C’est bien connu : l’information est le premier ingrédient du pouvoir et, dans le contexte R&D de l’industrie pharmaceutique, il s’agit du pouvoir d’innover. Dans un secteur aussi mouvant et vaste que celui des sciences du vivant, la veille scientifique et technologique constitue donc une des toutes premières mailles du processus d’innovation. Sachant que, dans le meilleur des cas, il faut une douzaine d’années pour mettre au point un vaccin, la capacité d’anticipation des décideurs est essentielle. Or cette capacité est directement liée à cette prise directe et très transverse sur le monde extérieur.

69

En effet, dans notre contexte, l’intérêt pour une cible vaccinale peut avoir évolué du tout au tout douze ans après la décision de se lancer. Qui se souvient du syndrome respiratoire aigu sévère ? Qui connaît l’impact du réchauffement climatique sur l’épidémiologie des maladies tropicales ? Les disciplines impliquées dans cet exercice prospectif sont multiples et nécessitent donc la mise en commun, l’intégration d’un grand nombre d’éléments. L’innovation résulte bien souvent de la « friction d’interfaces » de disciplines très différentes et par conséquent dépend aussi de la capacité de mener de front de nombreux partenariats pour un même projet.

70

Dans toute organisation, l’activité de veille est plurielle, fondée avant tout sur les réseaux des hommes et des femmes qui la constituent. Chacun avec ses antennes va contribuer à cette perméabilité de l’externe vers l’interne. Néanmoins certains services structurent, formalisent cette surveillance pour qu’elle fasse partie intégrante de l’activité de la fonction. Chez Sanofi Pasteur, c’est le cas au niveau des Affaires médicales globales, des Affaires réglementaires, de la Pharmacovigilance, de l’unité de « Business Intelligence » et de la R&D.

71

LA VEILLE AU SERVICE DES PROJETS. Pour rationaliser et optimiser cette activité de veille si cruciale au niveau de la R&D, nous avons commencé par une analyse des besoins d’information externes au sens large. Deux principales pistes d’amélioration ont été identifiées ; le besoin d’une plus grande centralisation des informations externes relatives à un projet et le besoin de contextualisation, d’organisation, de mise en perspective de l’information. Nous avons apporté une double réponse à ces questions.

72

Tout d’abord sur le plan organisationnel et humain. Nous avons créé la fonction de knowledge broker au sein des équipes projets (nouveaux vaccins et technologiques). C’est un spécialiste de l’information scientifique, membre de l’équipe projet, dont le rôle est de surveiller et de partager tout type d’information externe qui peut impacter le projet. Il peut s’agir aussi bien de publications scientifiques que de brevets, d’essais cliniques ou de brèves d’actualité et de communiqués de presse. Son rôle est aussi de solliciter les expertises des autres membres de l’équipe pour que le meilleur soit tiré collectivement de chaque nouvelle information. Son appartenance à l’équipe projet est un élément clé puisque cela lui permet d’être en contact direct avec les problématiques du moment, d’adapter sa surveillance en conséquence et de jouer ce rôle d’animateur.

73

La deuxième partie de la réponse est une solution outil. Pour que le knowledge broker puisse travailler efficacement, nous avons fait développer sur mesure une solution communautaire baptisée Seek & Share par la société de services en ingénierie informatique lyonnaise Sword Group. Cette solution, développée sous Microsoft SharePoint, se compose de deux modules, le module Seek dédié à la surveillance et donc au knowledge broker, et le module collectif Share qui est un espace de partage de type blog, dans lequel chacun des membres est contributeur et peut ainsi ajouter des informations et/ou commenter des informations déjà partagées. Chaque projet dispose ainsi d’un espace de partage électronique dédié et à accès restreint, où chaque membre peut s’exprimer librement.

74

Aujourd’hui le module Seek est basé sur la technologie RSS/ATOM et ne permet donc de surveiller que des sites Internet émettant avec ce format. Pour les autres sources, une étape préalable de mashup est à envisager qui permet, depuis des sources non structurées ou faiblement structurées telles que les sites web, de créer un flux de syndication de tout ou partie de la page concernée.

75

La mise en place de cette double solution, il y a dix-huit mois, pour des projets de nouveaux vaccins à différents stades de développement (du pré-clinique à la phase III), commence à porter ses fruits. En effet une rapide enquête en décembre dernier a permis de mesurer des bénéfices évidents en termes d’accès de flux et de partage d’information. En revanche, le taux de contribution des membres aussi bien au niveau des commentaires que des entrées primaires reste faible. Plusieurs explications possibles sont en cours d’analyse pour tenter de progresser. Toute initiative d’envergure nécessite un certain temps pour être pleinement adoptée. La validation par les pairs (peer review), principe très ancré au sein du monde de la recherche, rend peut-être plus difficile la spontanéité d’expression même dans un espace de partage communautaire à accès restreint. Le courriel reste le réflexe dans la grande majorité des cas. Enfin le manque de disponibilité dû à la surcharge de travail est également un facteur important à prendre en compte.

76

L’exemplarité et l’adhésion du management ainsi que l’arrivée progressive de la génération Y devrait nous aider à progresser sur cette voie d’analyse collective en ligne de l’information. Une communauté de pratique des knowledge brokers a été lancée en parallèle afin de partager et bénéficier des enseignements de chaque équipe projet, tant au niveau des sources de surveillance que sur le plan d’animation de communauté.

77

LA VEILLE AU SERVICE DES FUTURS PROJETS. Forts de nos premières expériences, nous avons mené une réflexion sur la veille en amont des projets avec les unités de R&D externe et Discovery sur la manière d’améliorer leurs processus de veille, de partage et d’analyse des informations identifiées. Cette réflexion nous a conduits à la création d’un espace de partage Share très transverse dédié aux informations qui sont potentiellement liées à des opportunités scientifiques et/ou technologiques pertinentes pour la société.

78

L’originalité de cette communauté naissante, composée principalement de chercheurs et de membres des deux unités concernées, réside dans la décentralisation de la veille. Alors que, dans le contexte des projets, il n’y a qu’un veilleur pour toute une équipe, dans le cadre de cette nouvelle communauté baptisée Scientific Opportunities tous les membres ont accès au module de surveillance Seek et sont amenés à partager le fruit de leur surveillance dans l’espace Share correspondant. Comme dans ce contexte très amont on ne sait pas vraiment ce que l’on cherche, il nous a paru important de laisser les choses très ouvertes pour garantir la transversalité si critique à l’innovation. En effet, la notion de sérendipité, (le fait de découvrir quelque chose de manière inattendue au cours d’une recherche dirigée initialement vers un « objet » différent) a tout son sens dans le processus d’innovation. Elle requiert par ailleurs une certaine liberté, une disponibilité d’esprit et un sens du partage que doivent promouvoir les Ressources humaines.

79

L’intranet « Documentation et connaissance » de l’entreprise centralise une partie importante des sources et bases de données auxquelles les veilleurs ont accès. On y retrouve entre autres un système d’alerte et de partage de rapports de congrès auxquels les employés se sont rendus, une alerte bimensuelle sur les derniers brevets d’intérêt ainsi que des profils bibliographiques automatiques. Néanmoins, les sources d’information évoluant continuellement et chaque cas de figure étant différent, il faut aussi savoir aller chercher des sources plus spécifiques telles que des blogs scientifiques à thème ou des journaux très pointus pour détecter des signaux plus faibles.

80

PERSPECTIVES. Une nouvelle version de la solution Seek & Share, déjà dans les tiroirs, sera sans doute développée en 2011, toujours en coopération avec la société Sword Group avec laquelle nous entretenons une relation de confiance. Grâce à une migration sous Microsoft SharePoint 2010, nous espérons pouvoir rendre notre solution multicommunautaire et y intégrer plus de fonctionnalités collaboratives de type wiki pour que l’information se consolide directement en ligne sans transiter par les courriels. Par ailleurs, nous étudions aussi la manière dont les outils du Web sémantique (Web 3.0) pourraient contribuer à cette analyse du paysage externe et à l’amélioration de ce processus allant de l’information à la décision.

81

Sur le plan humain, nous espérons que progressivement la culture du partage et de l’analyse collective va gagner du terrain et permettre des prises de décision mieux éclairées et plus rapides. La vitesse est effectivement directement liée à l’enthousiasme des « troupes » et donc à la performance du processus d’innovation. •

82

Joël Brun

Notes

[1]

Voir pages 34-35 et 37

Résumé

Français

Que pensent les utilisateurs sur le terrain : est-ce que les résultats sont conformes aux attentes ? Quelles sont les conditions d’utilisation des outils de veille ? Comment intégrer ces outils dans l’organisation actuelle des entreprises ? Y a-t-il des approches différentes selon le secteur d’activité ? Que peut-on attendre aujourd’hui concrètement de la veille pour innover ? Peut-on innover en matière de veille ? Quel peut être l’apport des serveurs commerciaux multibases ? Introduction de Serge Chambaud et contributions de Jacques Michel (Europatis) : La veille sur la propriété intellectuelle ; de Pierre Buffet (Questel) : Le rôle et la place d’un fournisseur de données spécialisées ; de Marion Depadt-Bels (avocate) : La veille juridique : périmètre, écueils, sources ; et de Joël Brun (Sanofi-Pasteur) : La veille dans le processus d’innovation chez Sanofi Pasteur.

English

Sectoral approchesWhat do users in the field think? Are their expectations met? What are the conditions for using strategic awareness tools? How can these tools be integrated in the current organization of enterprises? Are there different approaches depending on industry sector?

Español

Enfoques sectoriales¿Qué piensan los usuarios en terreno?: ¿Satisfacen los resultados las expectativas? ¿Cuáles son las condiciones de uso de las herramientas de seguimiento? ¿Cómo integrar estas herramientas en la organización actual de las empresas? ¿Existen enfoques diferentes según el sector de actividad?

Deutsch

BranchenansätzeWelche Ansichten haben Nutzer vor Ort? Stimmen die Ergebnisse mit den Erwartungen überein? Welche Nutzungsbedingungen bestehen für Tools zur Beobachtung? Wie lassen sich diese Tools in die aktuelle Organisation in Unternehmen integrieren? Bestehen in verschiedenen Branchen unterschiedliche Ansätze?

Plan de l'article

  1. Des témoignages pour éclairer la réflexion
  2. Témoignage. La veille sur la propriété industrielle
  3. Le rôle et la place d’un fournisseur de données spécialisées : l’exemple de la veille sur les brevets
    1. Rôle de chaque acteur
    2. Place d’un acteur privé
      1. Des données intégrées
      2. Des outils informatiques puissants
      3. Application à la veille
  4. Témoignage. La veille juridique : périmètre, écueils, sources
  5. Témoignage. La veille dans le processus d’innovation chez Sanofi Pasteur

Pour citer cet article

Chambaud Serge, Michel Jacques, Buffet Pierre, Depadt-Bels Marion, Brun Joël, « Approches sectorielles », Documentaliste-Sciences de l'Information, 1/2011 (Vol. 48), p. 50-59.

URL : http://www.cairn.info/revue-documentaliste-sciences-de-l-information-2011-1-page-50.htm
DOI : 10.3917/docsi.481.0050


Article précédent Pages 50 - 59 Article suivant
© 2010-2014 Cairn.info
back to top
Feedback