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Documentaliste-Sciences de l'Information

2011/3 (Vol. 48)

  • Pages : 80
  • DOI : 10.3917/docsi.483.0008
  • Éditeur : A.D.B.S.

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Open data et bibliothèques

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Débat. Après l’Open source et l’Open access, les bibliothèques seront bientôt confrontées à l’Open data, mouvement consistant à mettre les données produites par le secteur public à la disposition d’autres acteurs (acteurs publics, entreprises, associations, chercheurs, citoyens).

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L’Open data est lié à un enjeu que les bibliothécaires et documentalistes connaissent bien : l’échange de données et l’accès à des catalogues de données. Voilà qui n’est pas sans difficultés !

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Il y a deux ans, Damiano Albani, jeune informaticien indépendant, avait conçu un service à partir des données bibliographiques des bibliothèques publiques françaises. Il s’agissait d’un script Grease­monkey [1][1] Selon Wikipédia : Greasemonkey est une extension pour... qui, ajouté au navigateur Firefox, permettait d’afficher en temps réel la disponibilité en bibliothèque d’un titre affiché sur Amazon ou Alapage ou d’autres libraires en ligne. Magnifique service conçu du point de vue de l’usager, bien plus pratique que bon nombre de coûteux projets institutionnels ! Pourtant, le site n’existe plus aujourd’hui. Pour proposer un service fiable et efficace, il lui manquait non des données mais des accès à des données bibliographiques structurées.

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Les obstacles rencontrés sont les mêmes aujourd’hui et ils tiennent en un seul mot : interopérabilité. C’est ce qui a conduit Damiano Albani à préconiser de respecter les normes ISO 2146:2009 (modèle), ISO 8459:2009 (vocabulaire), ISO 20775:2009 (schéma XML) compatible avec SRU/SRW, norme utilisée par WorldCat pour son API (application programming interface). Autant dire que le besoin d’accès normalisé à des données n’est pas nouveau ! Ce qui a changé, c’est la sensibilité politique à ces questions et l’amélioration des moyens techniques d’échanges de données.

De quelles données disposent les bibliothèques ?

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En France, très peu de collectivités ont entrepris une démarche d’ouverture et de mise à disposition de leurs données. La ville de Rennes [2][2] Voir l’article sur l’ouverture des données publiques... propose un répertoire dans lequel on ne trouve, pour l’instant, aucune donnée concernant les bibliothèques. Dans le répertoire de la ville de Paris figure l’intégralité des statistiques de prêt, régulièrement mises à jour.

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Opendata.paris.fr [3][3] Guide pratique de l’ouverture des données publiques... propose aussi les notices bibliographiques d’ouvrages et leur localisation dans les bibliothèques parisiennes. Mais ces données étant proposées sous la forme d’un fichier au format texte contenant 3 617 596 entrées… Que faire d’un tel fichier, sachant que les informations sont constamment modifiées par les achats et les retraits du catalogue ? Tout au plus peuvent-elles servir à évaluer un fonds. Mais pour qui ? Pourquoi déposer des données dans des répertoires ? Ne faut-il pas mieux miser sur l’interopérabilité ? Nul doute que la situation est transitoire puisque les web services sont pris en compte, notamment par la start-up Data Publica dans un projet de place de marché des données publiques qui annonce un catalogue d’API permettant de se connecter à des jeux de données.

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On se prend à imaginer que le mouvement de l’Open data force les bibliothèques à ouvrir leurs données et que puisse se construire un catalogue commun de grande qualité largement disséminé sur le Web. Il y a un réel intérêt pour le service public des bibliothèques à mettre en œuvre une interopérabilité à grande échelle, c’est tout l’enjeu du linked data[4][4] Voir notamment cet article d’E. Bermès http://conf....

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Mais la démarche d’ouverture des données suppose d’arrêter de penser services pour penser données et laisser d’autres penser services à partir de ces données. Voilà qui ne manquera pas de laisser perplexe ! Mais à voir les innombrables difficultés du secteur public pour innover, il semble évident que la combinaison de souplesse, de compétences techniques et de dynamisme des PME pourra créer des services innovants.

Ouvrir les données : oui, mais pas sans contreparties

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Cela fait déjà plusieurs années que les bibliothèques pratiquent l’ouverture des données. Les notices bibliographiques et d’autorité de la Bibliothèque nationale de France (Bnf) sont depuis longtemps considérées comme un bien commun accessible gratuitement… pour les autres bibliothèques. La démarche ayant été entamée avant que le champ de l’Open data se structure autour de « bonnes pratiques », les conditions d’utilisation des notices de la Bnf ne sont pas (encore ?) celles d’une licence adaptée [5][5] Par exemple l’Agence du Patrimoine Immatériel de l’État....

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C’est loin d’être suffisant en matière d’open data pour les bibliothèques puisqu’il faut relativiser l’importance des données bibliographiques. L’enjeu stratégique, donc la valeur économique, s’est déplacé vers des données enrichies (commentaires, tags, etc.) et certaines entreprises commencent à récupérer ces données à valeur ajoutée pour construire des modèles économiques. La question qui se pose n’est pas celle de l’usage commercial des données revendues au grand public sous forme, par exemple, d’applications mobiles, mais bien celle d’une appropriation par le secteur privé de données revendues au même secteur public. On oublie trop souvent de rappeler que ces données entrent dans des modèles économiques orientés business to business (BtoB), plus stabilisés que les modèles orientés vers les consommateurs (BtoC), et que les bibliothèques seront ainsi les clients finals d’entreprises privées revendant des données publiques.

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Il ne faudrait pas que, par la mise à disposition de données publiques, s’opère une privatisation, telle que celle constatée autour des réseaux autoroutiers où était dévolu au secteur public l’investissement et au privé l’exploitation commerciale et la rentabilité sans contreparties. La question est bien sûr plus complexe mais, sous couvert des concepts d’ouverture et de collaboratif, c’est l’équilibre entre privé et public qui se redessine. À cet égard, la position de Bruno Ory-Lavollée, qui affirmait que « dans l’économie publique, l’investissement est récupéré sous forme d’externalités » [6][6] Bruno Ory-Lavollée, maître à la Cour des comptes et... me semble à nuancer. Cette opinion est défendable dans certains cas (notamment pour la gratuité d’accès aux bibliothèques ou aux transports publics), mais elle cesse de l’être si les externalités permettent de construire des rentes privées (celles des péages autoroutiers). Les documentalistes juridiques ont donc raison de s’inquiéter des dérives monopolistiques de la constitution de bases de données complémentaires à Légifrance, service public d’accès au droit financé par l’impôt, accessible gratuitement. Ces acteurs privés enrichissent les données publiques par des contenus et des services revendus à des prix qui sont de plus en plus déconnectés de la réalité des budgets des services publics, et de plus en déconnecté de la qualité des offres. L’État lui-même envisage des licences nationales pour rendre la situation viable.

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En l’absence de garantie d’usages collectifs qui constituent le service public d’accès à l’information, lorsque les externalités positives produites par un investissement public sont refacturées au secteur public avec un différentiel bien moins positif que les externalités du départ, le gagnant, grâce à un phénomène de concentration, est bien le secteur privé.

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Est-il ainsi défendable de parier systématiquement sur une efficacité plus grande du secteur privé qui se traduit par un sous-investissement chronique dans le secteur public ? Quel impact cette extension du domaine du privé a-t-elle sur les biens communs propres à une société et sur la définition même du service public ?

Pour une régulation

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L’ouverture est utile, mais sous certaines conditions et le mouvement d’Open data peut être l’occasion de poser le problème de la régulation. L’IABD [7][7] Voir les déclarations de l’IABD… http://www.iabd.f... a toujours traité ces questions dans un esprit d’équilibre et de contreparties en soulignant l’importance des licences accompagnant ces données. Les dérives n’émanent pas, en effet, toujours du secteur privé. Certains organismes publics n’ont-ils pas revendiqué des droits sur des ouvrages numérisés pourtant tombés dans le domaine public ? L’exception accordée aux établissements culturels et d’enseignement ménagée par la loi de 1978 peut ainsi aller à l’encontre d’une large diffusion du patrimoine numérique.

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S’il existe un nombre important de licences-types, deux philosophies s’opposent pour la réutilisation des données publiques. D’un côté la licence IP [8][8] http://www.rip.jus tice.fr/information_publique_li... qui permet des réutilisations à des fins commerciales sans contrepartie, et de l’autre la licence ODbL (Open Database Licence) [9][9] Pour des explications http://vvlibri.org/fr/licenc..., utilisée par la Ville de Paris, qui semble une solution plus prudente parce qu’elle s’applique aux bases de données et impose le partage à l’identique, c’est-à-dire « ouvrir » à nouveau ce qui a été produit avec une valeur ajoutée. Sans être une solution idéale (encore faut-il qu’un marché soit concurrentiel et régulé même à partir de données ouvertes), il semble, du point de vue du secteur public, plus efficace de jouer sur ce type de contreparties liées à une licence que de vouloir contrôler en amont la réutilisation des données en imposant des barrières financières. De ce point de vue, Bruno Ory-Lavollée a raison de plaider pour une mise à disposition quasi-gratuite des données.

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En somme, si la loi impose aux opérateurs publics de libérer les données, pourquoi n’impose-t-elle pas aussi aux entreprises de libérer les données privées alors même que l’informatique dans les nuages est sur le point de prendre une ampleur jamais vue ? Signe des temps, cette redéfinition des rapports public-privé en matière de données ne s’accompagne pas d’une politique de régulation et de gouvernance partagée suffisante, enjeu pourtant majeur du siècle qui s’ouvre. •

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Silvère Mercier

Qu’y aura-t-il demain sous nos moteurs ?

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Prospective. La famille documentaire s’est agrandie : les encyclopédies sont devenues collaboratives, d’immenses silos documentaires sont apparus (Youtube, Flickr, etc.), les profils humains sont devenus des objets de « collection ». Moteurs de recherche et réseaux sociaux occupent une place chaque jour plus prépondérante dans nos accès à l’information et à la connaissance, suscitant de vives interrogations, notamment dans leur capacité à rendre indexables des informations relevant indistinctement des sphères publiques, privées et intimes des contenus disponibles en ligne.

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? Question d’économies. Dans le contexte d’une abondance de contenus informationnels prévaut une économie de l’attention hypothéquée par la capacité à mettre en place une économie de la confiance (trust economy) avec la foule comme support (crowdsourcing), la modélisation de la confiance comme vecteur, et de nouvelles ingénieries relationnelles comme technologie.

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? La force des métadonnées. Pour les moteurs mais aussi pour les réseaux sociaux, toutes les données sont ou peuvent devenir des métadonnées qui dessinent des comportements (géolocalisation, intentions d’achats, etc.). Chaque clic, requête, comportement connecté fait fonction de métadonnée dans une sorte de panoptique global.

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? Le Web invisible ne l’est plus vraiment. Le défi technologique, après avoir été celui de la masse des documents indexés, devient celui de la restitution en temps quasi-réel du rythme de publication propre au Web (« world live web »). Pour accomplir ce miracle, il faut aux outils de captation de notre attention que sont les moteurs et les réseaux sociaux une architecture qui entretienne à dessein la confusion entre les sphères de publication publique, intime et privée.

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? La naissance de l’industrie de la recommandation et des moteurs prescripteurs. La recommandation est désormais entrée dans son ère industrielle. Moteurs et réseaux sociaux fonctionnent comme autant de prescripteurs, soit en valorisant la capacité de prescription affinitaire des « proches », des « amis » ou des « collaborateurs » de l’internaute (boutons « like » et « +1 »), soit en mettant en avant les comportements les plus récurrents de l’ensemble de leurs utilisateurs.

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? De nouvelles indexations. Après l’indexation des mots-clés, liens hypertextes, images, vidéo, profils, il faut maintenant apprendre à indexer la manière dont circule l’information : rendre compte de cette dynamique virale, prendre en compte l’écho, le buzz que produisent les innombrables « boutons poussoir » présents sur chaque contenu informationnel pour lui assurer une dissémination optimale.

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? Navigation virale ou promenade carcérale ? L’approche fermée, propriétaire, compartimentée, concurrentielle, épuisable de l’économie du lien hypertexte que proposent les systèmes de recommandation ne peut mener qu’à des systèmes de nature concentrationnaire. Des écosystèmes de l’enfermement consenti, en parfaite contradiction avec la vision fondatrice de Vannevar Bush selon laquelle le parcours, le chemin (« trail ») importe au moins autant que le lien. Les ingénieries relationnelles des systèmes de recommandation ? de celui d’Amazon au « Like » de Facebook ? ressemblent davantage à une promenade carcérale qu’à une navigation affranchie parce qu’elles amplifient jusqu’à la démesure la mise en avant de certains contenus au détriment de la mise au jour d’une forme de diversité.

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? Un nouveau brassage. La recherche universelle (capacité pour l’utilisateur de chercher simultanément dans les différents index et bases de données proposés par les moteurs) ouvre un immense champ de possibles pour la mise en œuvre d’algorithmes capables de prendre en charge les paramètres excessivement complexes de la personnalisation, de la gestion des historiques de recherche, de l’aspect relationnel ou affinitaire qui relient un nombre croissant d’items, ou encore du brassage de ces gigantesques silos de données, brassage inédit à cette échelle.

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? Le mirage des nuages. D’un immense écosystème ouvert, le Web mute aujourd’hui en une succession de ce que Tim Berners Lee nomme des « walled gardens », des jardins fermés, reposant sur des données propriétaires et aliénant leurs usagers en leur interdisant toute forme de partage vers l’extérieur. L’enjeu n’est plus simplement l’ouverture des données, mais la mise en place d’un méta-contrôle, accru par la migration de l’essentiel de nos données sur les serveurs des sociétés hôtes, grâce à la banalisation du cloud computing : l’essentiel du matériau documentaire qui définit notre rapport à la connaissance étant en passe de se retrouver entre les mains de quelques sociétés marchandes !

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? Et tout ça pour quoi ? Il s’agit de porter à visibilité égale des contenus jusqu’ici sous-utilisés ou sous-exploités, pour augmenter leur potentiel marchand en dopant de la sorte le rendement des liens publicitaires afférents. Un objectif qui ne peut être atteint sans la participation massive des internautes.

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? Le Web personnel. La pertinence et la hiérarchisation d’un ensemble de contenus hétérogènes n’ont de sens qu’au regard des intérêts exprimés par chacun dans le cadre de ses recherches précédentes. La condition sine qua non de la réussite d’une telle opération est le passage au premier plan de la gestion de l’historique des recherches individuelles.

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? Algorithmie ambiante. À la manière de l’informatique « ambiante » qui a vocation à se diluer dans l’environnement au travers d’interfaces prenant la forme d’objets quotidiens, se dessinent les contours d’une algorithmie également ambiante, c’est-à-dire mettant sous la coupe de la puissance calculatoire des moteurs la moindre de nos interactions en ligne.

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? Marchands de documents. Seule compte la volonté déterminée d’optimiser encore davantage la marchandisation de toute unité documentaire recensée, quelle que soit sa sphère d’appartenance d’origine (publique, prive, intime), sa nature médiatique propre (image, son, vidéo, page web, chapitre de livre, etc.), sa granularité (extrait de livre, de billet de blog, de vidéo, etc.) et son taux de partage sur le réseau (usage personnel, partagé entre « proches », partagé avec l’ensemble des autres utilisateurs du service).

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? La recherche prédictive. Les grands acteurs du Web disposent aujourd’hui d’une gigantesque « base de donnée des intentions » (concept forgé par John Battelle), construite à l’aide de nos comportements d’achats, de l’historique de nos requêtes, de nos déplacements (géolocalisation), de nos statuts (ce que nous faisons, nos centres d’intérêt), de nos « amis » (qui nous fréquentons) qui, en augmentant la « prédictibilité » des recherches, accroît également leur valeur transactionnelle et marchande.

? Recherche de proximité et moteurs de voisinage. À l’aide de moteurs comme Intelius.com ou Everyblock.com, il est possible de tout savoir de son voisin numérique, depuis son numéro de sécurité sociale jusqu’à la composition ethnique du quartier dans lequel il vit, en passant par le montant du bien immobilier qu’il possède ou l’historique de ses mariages et de ses divorces. Toutes ces informations sont ? aux Etats-Unis en tout cas – disponibles gratuitement et légalement. Ne reste plus qu’à les agréger et à faire payer l’accès à ces recoupements numériques d’un nouveau genre. Surveillance et sous-veillance s’affirment comme les fondamentaux de cette nouvelle tendance du « neighboring search ».

Portrait de famille par O. Ertzscheid - Photo originale : http://www.flickr.com/ photos/gattou/3436113238/
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? Pourquoi chercher encore ? Chercherons-nous demain pour retrouver ce que nous ou nos « amis » connaissons déjà, permettant ainsi aux acteurs du secteur de vendre encore plus de « temps de cerveau disponible » ? Chercherons-nous simplement pour acheter, pour consommer et pour affiner le modèle de la base de données des intentions ? Ou pourrons-nous encore chercher pour découvrir ce que nous ne savons pas (au risque de l’erreur, de l’inutile, du futile) ?

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? Le Web était un village global. Son seul cadastre était celui des liens hypertexte. Aujourd’hui, les systèmes de recommandation risquent de transformer le village global en quelques immeubles aux incessantes querelles de voisinage.

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? Un Web hypermnésique et des moteurs omniscients. Aujour­d’hui, le processus d’externalisation de nos mémoires documentaires entamé dans les années quatre-vingt avec l’explosion des mémoires optiques de stockage est totalement servicialisé et industrialisé. L’étape suivante pourrait ressembler à l’hypermnésie dont souffre le Funès de J.L. Borgès. Cette hypermnésie calculatoire, algorithmique, ambiante et massivement distribuée lui confère cette impression de dilution, de non-dangerosité. Mais quelques acteurs disposent des moyens de l’activer et de tout rassembler. Pour l’instant, ce n’est que pour nous vendre de la publicité. Mais que deviendrait cette arme entre les mains d’États ?

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? Des enjeux de politique… documentaire. Il est aujourd’hui absolument nécessaire d’ouvrir un débat autour de l’écosystème non plus simplement documentaire mais politique que les moteurs représentent, car cet écosystème documentaire conditionne déjà notre biotope politique et social. Dans les questions que pose cette macro-documentation du monde, le rôle des professionnels de l’information est et sera absolument déterminant. •

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Olivier Ertzscheid

Nomadisme et nuages : une affaire sérieuse

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Conférence. Quels sont les impacts du nomadisme émergent sur nos systèmes d’information ? Plusieurs experts ont débattu de la question lors de la dernière conférence Égide. Voici quelques éléments à retenir.

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Dans ce contexte émergent de nomadisme, il est important de créer du lien, souligne Thierry Crouzet (lire la présentation des intervenants en encadré). En interagissant, les individus multiplient les nouvelles connexions et constituent leur propre carte sociale mouvante, dont le contrôle devient de plus en plus difficile. Par ailleurs, cette augmentation des connexions, favorise l’individuation : chaque personne devient unique et reçoit des informations personnalisées. Elle devient ainsi irremplaçable et responsable, une approche qui s’oppose à celle de la société industrielle. Les internautes « sautent » de source en source et ne reçoivent plus d’informations issues d’un canal unique. Ils se spécialisent : chacun cherche un expert dans son réseau et le nomadisme permet de trouver les compétences là où elles se trouvent.

Égide en bref

Soutenue par l’UFR IDIST (Université de Lille 3) et Promidée (l’association des étudiants), la journée Égide est organisée tous les ans à Lille par des étudiants du parcours Gide (Gestion de l’information et du document en entreprise) du master ICCD (Information, communication, culture et documentation).

La dernière édition, qui s’est déroulée le 17 mars dernier, était intitulée « Nomadisme et continuité des systèmes d’information » : ont été détaillés les concepts-clé de mobilité et de nomadisme, à partir de plusieurs éclairages de natures philosophique, pratique et éthique.

Les intervenants : Thierry Crouzet (blogueur, auteur et spécialiste du nomadisme) [10][10] http://blog.tcrouzet.com, Jean-Louis Lequeux (consultant en architecture des systèmes d’information) [11][11] http://weltram.eu/default.aspx, Yann Kervarec (responsable e-commerce et e-business manager à Euratechnologies) [12][12] http://www.yannkervarec.fr, Bertrand Pailhes (ingénieur expert à la Cnil) [13][13] http://www.cnil.fr et Carine Garcia et Déborah Potelle (la Fusée, médiathèque de la Skema Business School) [14][14] http://mediatheque.skema.edu. •

http://egide2011.jimdo.com

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Attention, prévient Jean-Louis Lequeux, nous manquons de repères dans les modèles d’architecture des systèmes d’information, particulièrement celui du cloud computing. Des systèmes se couplent entre eux, s’intègrent ou se fédèrent et cette succession de ruptures technologiques nous a conduit aux « nuages ». Rappelons que ceux-ci permettent de stocker des documents et/ou ses outils pour les consulter et les utiliser n’importe où.

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Avec l’avancée technologique, les « dispositifs individuels électroniques ubiquitaires » se dotent de capacités de stockage de plus en plus importantes. Ils ne suffisent toutefois pas à tout contenir ; le cloud joue alors pleinement son rôle en stockant les données sur des systèmes répartis qui tissent des liens entre eux.

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Yann Kervarec met l’accent pour sa part sur la multiplicité des terminaux (PC, netbooks, tablettes comme l’IPad, smartphone, etc.) et la variété des applications permises par le cloud computing : messagerie liée à un calendrier synchronisé avec un agenda, gestion des listes de contacts ou de différents documents, visioconférence, etc. Celles-ci favorisent le travail collaboratif et les échanges.

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De son côté, la Commission nationale de l’informatique et des libertés (Cnil) veille à la protection des données personnelles. Bertrand Pailhes rappelle que la collecte d’informations liées à la géolocalisation doit répondre à une finalité précise, que l’accord des personnes concernées doit être obtenu et que les informations collectées doivent être accessibles à un nombre limité de personnes. La Cnil recommande ainsi aux éditeurs de service de donner la possibilité à l’utilisateur de désactiver le système de tracking, d’obtenir son consentement, de mettre en place des systèmes permettant d’assurer la confidentialité et la sécurité et de limiter au maximum la quantité des données recueillies. En effet, le cloud computing pose un problème lié à l’incertitude de la protection des données personnelles. Il incombe alors aux propriétaires de tels services d’assurer la sécurité des données.

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Pour répondre aux besoins de son public (enseignants, étudiants), la médiathèque de la Skema Business School de Lille utilise les réseaux sociaux. Chaque documentaliste anime ainsi une communauté thématique pour laquelle il prend en charge la détection des centres d’intérêt de ses membres et leur formation aux techniques de veille. La communauté permet de connecter les informations et les personnes et de faire fructifier ainsi les échanges. La Skema étant une école multi-campus, des échanges entre les différentes médiathèques ont lieu par le biais de technologies nomades comme Skype. Mais la question de la distance avec le lieu physique reste posée puisqu’avec la médiation en ligne, le documentaliste, de gardien de l’information, devient un simple intermédiaire.

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Parmi le public, Marie Boerlen, documentaliste-Tice dans un centre de ressources pédagogiques, constate que la question des pratiques numériques liées à l’avènement du Web 2.0 est de plus en plus prégnante dans l’offre de services proposée aux usagers. Téléphones et terminaux mobiles de lecture s’imposent comme de nouvelles plates-formes de convergence et le cloud computing ouvre de nouveaux horizons de réflexion. Les collections dématérialisées et les services en ligne se développent et doivent trouver leur place dans la politique documentaire de l’établissement. Les enseignants s’approprient de plus en plus les pratiques de travail collaboratif à distance et disposent désormais d’espaces numériques de travail (ENT) en établissement scolaire. Il est donc nécessaire d’être formé afin de leur apporter des réponses professionnelles et concrètes. •

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Amandine Myhié

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Camille François

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Ouardia Écharkaoui

Cédric Rougeaux

La chronique de Daniel Bourrion. Le pouvoir des rêves

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S’autoriser les rêves pour transformer le monde…

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Idées d’un doux rêveur ?

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Mais c’est oublier bien vite l’histoire récente…

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J’ai regardé jouer mon neveu ce week-end. Pas celui qui, depuis la première de ces chroniques, a appris à marcher (je savais bien qu’il y arriverait) mais un autre, un peu plus grand et qui passe son temps à dessiner sur toutes les pages blanches et à inventer « des trucs », comme il dit. J’ai regardé ce gamin, en me demandant ce qu’il avait de plus que nous tous, et je crois que j’ai trouvé : il a décidé que le monde, son monde, serait exactement tel qu’il le décide.

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Mon neveu veut que ce tas de caillou soit la plus haute des montagnes et moi, dessus, un vieux dragon ? C’est exactement ce qui arrive (d’accord, pour le dragon, pas besoin de changer la réalité). Il veut que ce nuage-là soit une baleine, et cet autre un chevalier blanc ? Le nuage EST une baleine, et devant lui, courant sur le ciel bleu, c’est bien un chevalier, aucun doute non plus.

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Le rêve, que nous ne nous autorisons même pas, c’est cela : voir les choses différemment de ce qu’elles sont et, peu à peu ou d’un seul coup, les rendre réellement autres. Le tout, sans se censurer au départ, sans se dire une seule seconde que ce n’est pas possible, comme nous le faisons si souvent dans nos bibliothèques mortes. Trop prudents, trop timorés, nous avons peur de nos propres rêves, nous nous coupons nous-mêmes nos ailes, nous n’osons pas, non seulement essayer, mais, bien pire, nous n’osons pas rêver.

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Il est vrai que trop souvent nos organigrammes, nos hiérarchies, nos strates sédimentées de décisionnaires prudents n’aiment pas nos rêves, les craignent dans ce qu’ils portent de folies, de secousses, de changements, de remises en cause du monde et… des hiérarchies.

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Certes. Mais au-delà de cela, la capacité que nous avons, professionnels de l’information, à ne pas rêver, me surprend chaque jour. Que de comportements routiniers, de « on fait comme ça depuis toujours », de « et pourquoi on ferait autrement ? »… Quel manque d’imagination, de fraîcheur, d’invention ! Quel ennui, vraiment, quel ennui, dans les têtes, dans les vies et entre les rayons !

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Sacrebleu, où sont nos rêves ? Où sont les vôtres ? Pourquoi ne pratiquons-nous pas plus le pas de côté, le changement de perspective qui va faire changer toute notre vision du monde ? Pourquoi ne rêvons-nous pas et surtout, pourquoi n’utilisons-nous pas ces rêves pour transformer le monde à l’échelle qui est la nôtre ? Aurions-nous peur que le monde nous échappe ? Croyez-moi, il n’y a aucun risque (tiens, tiens…) puisque c’est avec nos rêves que nous tenons le monde.

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Vous pensez n’avoir aucun pouvoir individuel sur la réalité, que le changement ne peut être que collectif et qu’il est, en raison de nos difficultés à travailler ensemble, condamné d’emblée ? Vous pensez que ces lignes sont celles d’un doux rêveur, et que la réalité n’est jamais transformée par des songes ? Hum… Vous me semblez oublier bien vite l’histoire récente… Comment disait-il donc, cet homme noir ? « I have a dream ». •

Notes

[1]

Selon Wikipédia : Greasemonkey est une extension pour les navigateurs web Mozilla Firefox, Epiphany, Opera et Internet Explorer, permettant de modifier le comportement d’une page web en associant un script JavaScript au chargement de celle-ci. Il est ainsi possible d’intervenir sur une page web pour y ajouter ou supprimer du contenu et y modifier le comportement des liens, entre autres.

[2]

Voir l’article sur l’ouverture des données publiques p. 54

[3]

Guide pratique de l’ouverture des données publiques territoriales http://opendata.paris.fr/opendata/jsp/site/Portal.jsp

[5]

Par exemple l’Agence du Patrimoine Immatériel de l’État propose des licences-types : https://www.apiefrance.fr/sections/acces_thematique/reutilisation-des-informations-publiques/licence-type

[6]

Bruno Ory-Lavollée, maître à la Cour des comptes et auteur du rapport Partageons notre patrimoine

[7]

Voir les déclarations de l’IABD… http://www.iabd.fr/tag/declarations

Plan de l'article

  1. Open data et bibliothèques
    1. De quelles données disposent les bibliothèques ?
    2. Ouvrir les données : oui, mais pas sans contreparties
    3. Pour une régulation
  2. Qu’y aura-t-il demain sous nos moteurs ?
  3. Nomadisme et nuages : une affaire sérieuse
  4. La chronique de Daniel Bourrion. Le pouvoir des rêves

Pour citer cet article

Mercier Silvère, Ertzscheid Olivier, Myhié Amandine, François Camille, Écharkaoui Ouardia, Rougeaux Cédric, Bourrion Daniel, « Méthodes techniques et outils », Documentaliste-Sciences de l'Information, 3/2011 (Vol. 48), p. 8-13.

URL : http://www.cairn.info/revue-documentaliste-sciences-de-l-information-2011-3-page-8.htm
DOI : 10.3917/docsi.483.0008


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