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Documentaliste-Sciences de l'Information

2012/4 (Vol. 49)

  • Pages : 78
  • DOI : 10.3917/docsi.494.0004
  • Éditeur : A.D.B.S.

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Le journalisme de données

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Focus. Exploiter l’information sur Internet, adopter des pratiques face à l’infobésité, vérifier la véracité des informations, voilà des défis auxquels sont confrontés nos métiers. Les journalistes aussi. Face au phénomène de l’open data, comment abordent-ils ces questions ?

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Quand on me demande ce qu’est le journalisme de données ou datajournalisme, je ne peux m’empêcher de penser à ces intrépides navigateurs des temps anciens qui traçaient le chemin de leur navire et de leurs hommes en observant l’indicible ballet des étoiles. La position de l’aventurier dans l’espace et le temps donne en soi, aux informations recelées par les astres, un sens particulier qui doit être déchiffré, interprété et appliqué à la réalité. La lecture de la multitude n’est pas le défi principal : c’est l’exploration du contexte - la situation du lecteur face à l’information - qui détermine du succès ou de l’échec de l’équipage vers les terres inconnues.

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Le journaliste de données est un journaliste, navigateur comme les autres. La finalité reste la même : raconter une histoire, ouvrir des portes vers des réalités auxquelles le public n’a pas nécessairement accès. Pour raconter ces histoires et rendre compte de ces réalités, le « datajournaliste » ne voyage pas à l’autre bout du monde au cœur de terres en conflit, n’écume pas les archives de tribunaux à la recherche d’une anomalie pouvant confondre un homme ou une entreprise, n’a pas la nécessité de faire des rencontres pour défricher la condition humaine : il se projette sur Internet, fouille des bases de données, trie le bon grain de l’ivraie, scénarise une visualisation. Il écrit simplement son histoire avec d’autres outils. Aujourd’hui, les rédactions sont structurées de telle manière que le journaliste de données - quand il existe - est un spécialiste : il n’est ni grand reporter, ni journaliste d’investigation, ni journaliste politique, ni journaliste reporter d’images (JRI), ni critique littéraire, ni éditorialiste. Comme les autres, toutefois, il rassemble des faits, les analyse, les transforme pour informer le public et il poursuit sa mission à travers la même déontologie que ses semblables.

IPadding. Which UK newspaper is most obsessed with the ’iPad’?
Mkandlez Flickr CC by-nc, avec l’autorisation de l’auteur

De la démocratisation du partage

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Au-delà de cette verticalité dans l’exercice quotidien d’une profession, l’avenir des métiers liés au datajournalisme se situe sur l’axe horizontal : la mutation opérée par le New York Times sur ce point est probablement symptomatique de la destinée de cette activité. Dans ce grand quotidien en ligne, la mise en scène de la donnée n’y est plus verticale, elle est devenue transversale à l’ensemble des rubriques du journal. Pas un domaine n’est réservé à un traitement par la data : c’est l’ensemble des sujets qui peuvent être aujourd’hui scrutés et mis en forme au travers d’une pratique qui, à défaut d’être nouvelle, est pour le moins renouvelée grâce aux outils disponibles aujourd’hui - étroitement liés à la révolution informatique et informationnelle que représente Internet - et aux nouveaux métiers associés au graphisme et à la programmation.

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On nous demande d’ailleurs souvent s’il faut intégrer des éléments pédagogiques de graphisme et de programmation informatique dans les compétences d’un journaliste. Il y a une dimension coercitive dans le « il faut » qui n’est probablement pas en adéquation avec le vent libertaire qui accompagne - hasard ou pas - la montée en puissance du journalisme de données et des phénomènes afférents fortement marqués par « l’ouverture » (open data, open gov, open journalism, etc.). Cela dit, il est probable que les bases de nouvelles disciplines telles que le graphisme et la programmation soient des « plus » incontournables proposés par les écoles de journalisme à l’avenir. Cette vision s’accorde avec l’idée plus générale que la programmation est le « nouveau latin » de l’humanité [1][1] https://google-developers.appspot.com/chart, ce qui est un point de vue inédit, amusant, voire excitant à notre niveau. L’image n’est pas nouvelle, mais il est évident que cette « ouverture » massive introduite dans les pratiques de la transmission du savoir, de la culture et de l’information ressemble à celle qui a envahi le monde au 15e siècle avec l’imprimerie et la démocratisation de l’écriture.

Les outils du datajournalisme

Avec une communauté de développeurs qui s’accroît au fil du temps, les datajournalistes disposent aujourd’hui d’un nombre relativement important d’outils de restitution et de visualisation de la donnée, leur permettant de se passer des services d’infographistes et/ou de programmeurs professionnels lorsque l’information à restituer n’est pas trop complexe. D’aucuns sont payants, mais de nombreuses plates-formes libres et gratuites donnent une certaine autonomie aujourd’hui aux « journalistes hackers » :

- Google, par exemple, propose des fonctionnalités de visualisation de plus en plus avancées au cœur de sa suite bureautique Google Drive, simulacre en ligne de Microsoft Excel pour la gestion partagée de bases de données. Il existe également un mode encore plus avancé appelé Google Chart Tools [2][2] http://infogr.am autorisant la configuration personnalisée de graphiques et de cartes complexes qui nécessitent très peu de connaissances en programmation.

- Infogram [3][3] http://www-958. ibm.com/software/data/cognos/manye... permet la création en mode « wysiwyg » (vous voyez ce que vous obtenez, donc véritablement accessible au débutant) d’infographies et de graphiques reposant sur tous types de bases de données.

- Many Eyes [4][4] http://data wrapper.de, plate-forme développée par IBM, autorise la création d’une grande variété de graphiques avec très peu de connaissances techniques.

- Datawrapper [5][5] Rory Cellan-Jones. « Coding, the new latin ». BBC Technology,..., conçu par une association de journalistes allemands, est « un outil libre aidant n’importe qui à créer en quelques minutes des graphiques simples, élégants et facilement intégrables ».

Cette liste d’outils globalement simples à utiliser n’est pas exhaustive. À une autre échelle – et avec l’aide d’un peu plus de connaissance en programmation – une grande quantité de librairies JavaScript, comme D3.js ou raphael.js, aide les rédactions à matérialiser des bases de données sous la forme de cartographies ou de graphiques au rendu encore plus léché.

Face à l’obésité informationnelle

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C’est ainsi que le journalisme de données est l’accompagnement naturel d’un mouvement de fond qui bouleverse la société à l’échelle mondiale depuis 20 ans : l’expansion d’Internet, la progression exponentielle des échanges et des stockages de données numériques qui y sont liés, et l’amélioration des conditions d’accès au réseau par le plus grand nombre.

When Sea Levels Attack!
MKandlez Flicks CC by-nc, avec l’autorisation de l’auteur
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Autrement dit, Internet a confirmé d’une part qu’il était devenu un média de masse à part entière depuis son explosion au début du 21e siècle, mais il est également devenu le seul média permettant un tel niveau d’interactivité entre le diffuseur et le public, voire entre les éléments du public lui-même. Internet est la source, le réceptacle et le diffuseur de l’information, il s’adresse à des utilisateurs devenus actifs et acteurs de leur propre média. Et la principale conséquence de cette évolution est la participation soudaine du plus grand nombre à la construction de l’information - la partie la plus visible est celle liée à l’information « divertissante » : à ce jour, par exemple, une heure de vidéo est mise en ligne sur YouTube toutes les secondes [6][6] Statistiques YouTube au 1er novembre 2012 http://w....

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C’est de cette constitution massive de données nouvelles qu’a vu le jour le datajournaliste. Sa spécialité : dénicher la donnée, la traiter, l’interpréter, l’analyser et finalement lui donner un sens. Les modes de restitution sont multiples, mais ce nouveau journalisme privilégie souvent une transmission de l’information faisant appel aux codes efficaces et épurés du design, réputés plus percutants : à l’ère du « less is more » de l’architecte Ludwig Mies van der Rohe et à l’instar de l’auteur anglais David McCandless [7][7] De nombreux exemples du travail de David McCandless... qui fait référence dans le microcosme du design informationnel, les infographies, les visualisations animées et/ou interactives, les cartographies sont les moyens de mise en forme minimaliste de l’information les plus utilisés. C’est alors pour lui l’occasion de stimuler la coopération de plusieurs savoir-faire autour d’un même projet et de permettre à celui-ci de s’enrichir du point de vue inédit du développeur ou du designer. Et de parvenir ainsi à synthétiser le phénomène « d’infobésité » - c’est-à-dire l’obésité informationnelle dont les statistiques mouvantes de YouTube ne sont que la partie émergée de l’iceberg - qui caractérise l’époque : une quantité d’informations en constant et exponentiel développement. Synthétiser cette masse surhumaine, ou du moins de le tenter.

Libération des données, un enjeu politique

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Une partie moins visible de la participation soudaine du plus grand nombre à la construction de l’information se manifeste par la prise de conscience par le citoyen du pouvoir qu’il peut exercer sur la chose publique grâce à ce « quatrième pouvoir » numérique qu’est le média Internet - ou le cinquième pouvoir pour reprendre l’expression d’Ignacio Ramonet [8][8] Ignacio Ramonet. « Le cinquième pouvoir ». Le Monde.... Grâce à cette conscience collective et par le fait de la fabuleuse interconnectivité permise par Internet, des données éparpillées balisant le quotidien de l’humanité se constituent, des réflexes de nomenclatures complexes voient le jour, le grand catalogue des faits s’enrichit dans un mouvement silencieux et continu.

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Chacun se prend au jeu de l’accès libre aux données, encouragé par l’impression commune qu’Internet est le porte-drapeau de la liberté et de la gratuité. Le sentiment diffus que les informations appartiennent à tous conduit aujourd’hui à une véritable popularisation du concept de libération des données publiques (open data) et privées, première étape (ou étage) de la transformation générale vers une démocratie - ou gouvernance - ouverte (open gov). Dont le journaliste de données est par essence et par usage un fervent militant - même si ce militantisme ne doit pas faire oublier au journaliste de rester vigilant quant à la crédibilité des documents libérés. C’est son travail - historique - de vérificateur.

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La véracité de l’information - posée à travers la crédibilité des sources - est une pierre angulaire, dans un premier temps, à la prise de position générale pour l’ouverture et la libération des données publiques. Le mouvement Open data devait exploser en 2012, après un départ encourageant en 2011 avec pour point d’orgue l’ouverture du portail français Etalab. Aujourd’hui, le consensus général dans le milieu de la donnée, c’est : ouvrons d’abord, indifféremment, les données publiques, on verra le reste après. Véritable gage de transparence démocratique, l’Open data permet en quelque sorte de « certifier » la donnée grâce à l’établissement d’une norme, d’une licence et d’un format validés par l’État. Naturellement, le simple fait que les données soient libérées par l’État ne suffit pas à garantir en soi la véracité des sources ; il faut que le citoyen puisse s’emparer également du sujet afin de le contrôler, et d’exprimer ses propres besoins. Mais quand les deux parties sont présentes sur le sujet et sont motivées pour s’exprimer et faire évoluer la question - de nombreuses organisations existent en France, comme Regards Citoyens ou LiberTIC pour ne citer qu’elles -, c’est déjà un grand pas franchi pour le journalisme de données.

Nouvelles ombres, nouvelle vigilance

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Le datajournaliste ne pouvant pas se contenter d’exercer son métier devant des données fournies par l’État, il arrive parfois qu’il faille prendre de nombreuses précautions face à un jeu de données dont les origines ne sont pas parfaitement identifiées. D’où le fichier vient-il originellement ? Les informations qu’il contient peuvent-elles être recoupées avec d’autres ? Qui m’a transmis le fichier ? D’où le tire-t-il lui-même. ?

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Il arrive que les élites et les sphères de pouvoir confondent transparence et droit à l’information. Pour certains, réticents, comme Hubert Védrine, « la transparence illimitée, c’est la Chine de Mao » [9][9] Cité par Edwy Plenel, voir note 10. Pour d’autres, comme Edwy Plenel, « le propre d’un pouvoir totalitaire, ce n’est justement pas ?la transparence illimitée?, mais l’opacité totale sur le pouvoir et une transparence inquisitoriale sur les individus » [10][10] Edwy Plenel. « L’information est une libération »..... La vérification de l’information n’est pas une question exclusive au métier de datajournaliste, mais au métier de journaliste tout court - le support change un peu, mais la pratique, fondamentale, reste la même. La transparence induite par l’ouverture systématique des données publiques est également, possiblement, le déplacement de l’opacité ou de l’ombre d’un ciel vers un autre. Le rôle du datajournaliste est ici, avant tout, de veiller au sens imprimé par les données sur la réalité.

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La multitude des data-étoiles n’est pas le défi principal du navigateur-journaliste : c’est l’analyse de sa position par rapport aux étoiles, autrement dit du contexte, qui détermine du succès ou de l’échec de l’équipage vers les terres inconnues. On l’a compris, le plus important pour comprendre la mutation du journaliste vers un datajournalisme créé par l’opportunité d’une époque connectée n’est pas de scruter leurs différences. Mais plutôt de rester vigilant pour qu’ils ne s’écartent, ni l’un ni l’autre, de la seule lumière qui compte vraiment : la juste restitution de l’information au public.

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Nicolas Patte

Quels profils pour les bibliothèques universitaires ?

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Université. Les métiers dans les bibliothèques universitaires sont appelés à évoluer. Quels seront les profils de demain ? Les compétences dans les domaines techniques et de la stratégie semblent avoir le vent en poupe. Comment intégrera-t-on ces nouveaux profils ? La question reste posée…

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En septembre 2012, l’une des journées du congrès de l’Association des directeurs et personnels de direction des bibliothèques universitaires et de la documentation (ADBU) était consacrée aux évolutions du paysage professionnel dans les BU [11][11] http://adbu.fr/toulouse2012/journee-detude/videos-.... À cette occasion, plusieurs responsables français et étrangers (Allemagne, Canada) ont partagé leurs analyses et donné leur avis sur les changements en cours.

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Il fallait tout d’abord présenter le contexte général régnant en France : une réorganisation en cours des universités (fusion ou fédération) et son impact inévitable sur les centres de ressources qui y sont liés. Sans surprise, on note donc aujourd’hui une certaine tension sur les effectifs de même que la nécessité de redéfinir les missions de certaines catégories de personnel.

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Plusieurs constats communs ont été formulés concernant les universités françaises :

  • alors que le tryptique formation-recherche-documentation est inscrit dans la loi d’orientation sur l’enseignement supérieur, les responsables de documentation sont encore faiblement impliqués dans la gouvernance des universités ;

  • on tend à annexer la fonction documentaire à la recherche plutôt qu’à la dimension pédagogique ;

  • les budgets restent relativement faibles en regard de pays comparables (facteur 1 à 3 par rapport à l’Allemagne, 1 à 5 par rapport aux bibliothèques d’Outre-Atlantique) ;

  • la France connaît un retard important en matière d’innovation pédagogique alors que les grandes universités (américaines notamment) proposent un accès sans précédent non seulement à des ressources mais à de véritables dispositifs de formation.

Les exemples étrangers (Bibliothèque de Berlin, Bibliothèque Laval de Québec) montrent clairement l’arrivée de nouveaux profils au sein même des services documentaires. Des chercheurs sont parfois intégrés aux équipes tandis que des profils « business » sont aussi recherchés pour faire face aux nouveaux enjeux économiques.

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Les compétences nouvelles s’orchestrent globalement autour de 5 axes :

  • management (planification et vision stratégique),

  • développement technologique,

  • dépôts institutionnels et accès libre,

  • data management,

  • marchés et coûts de la documentation.

Pour répondre aux attentes de ces différents périmètres, des profils techniques ou managériaux sont recherchés hors des filières bibliothéconomiques. Mais en France, il existe parfois une résistance des bibliothécaires devant l’arrivée de ces nouveaux entrants. Et, de façon générale, il est clair pour beaucoup que les évolutions technologiques vont plus vite que les modèles organisationnels et que les organigrammes sont encore fortement structurés autour des collections plutôt que sur les services.

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Comme l’a rappelé Bruno Van Dooren (SCD Toulouse), la gestion Ressources humaines (RH) des BU françaises reste dans une logique statutaire et réglementaire plutôt que dans une véritable logique « métier ». Le choix a été fait de coopérer avec les services dédiés (DSI, communication, etc.) plutôt que d’intégrer de nouveaux profils, comme c’est le cas dans les bibliothèques étrangères.

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Il reste que les demandes de formation continue exprimées auprès de l’Enssib [12][12] École nationale supérieure des sciences de l’information... attestent de la montée en puissance de la polyvalence et de la difficulté croissante de dégager des profils type.

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Entre un cœur métier dont chacun s’est accordé à rappeler l’importance et des préoccupations de meilleure intégration à l’environnement global de l’enseignement et de la recherche, des mutations complexes se dessinent. Compétences technologiques fortes pour les opérationnels et aptitudes au management stratégique pour les décideurs pourraient constituer les axes principaux d’évolution dans les années à venir avec une vraisemblable montée en puissance d’équipes pluridisciplinaires.

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Loïc Lebigre

Analyser l’information : un métier émergent ?

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Prospective. Et si l’une des voies ouvertes aux documentalistes était celle d’analyste de l’information ? Quelles tâches doivent être envisagées ? Quelles sont les compétences requises pour ce métier ?

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Longtemps ignorée ou réduite à une activité implicite diluée dans l’organisation, l’analyse émerge désormais comme une activité centrale du management de l’information.

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L’analyste est un animateur- médiateur d’information au sens où il assure l’interface entre l’équipe de veille et les décideurs. Généraliste expert en information, il anime l’ensemble du dispositif, traduisant d’un côté les besoins exprimés sous forme de plan de veille, et assurant de l’autre le transfert des connaissances opérationnelles vers le décideur. Mais c’est aussi un consultant stratégique apte à délivrer des préconisations d’action, en évaluant leur impact et conséquences possibles.

Les 3 étapes fondamentales de l’analyse

1 - ÉVALUATION

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  1. Évaluation de la source (autorité, légitimité, proximité, compétence, authenticité, exactitude, originalité, personnalité, culture, intentions)

  2. Évaluation de l’information (pertinence, urgence, importance, recoupement, cohérence, confidentialité).

2 - ANALYSE

  1. Collation

    • collection thématique • historisation

  2. Traitement

    • comparaison, recoupement • densification, enrichissement

  3. Identification

    • éléments significatifs • liens et interrelations • signaux faibles • indices d’alerte

  4. Élaboration et validation d’hypothèses

    • vérification expérimentale • commentaires d’experts

  5. Mise en perspective

    • estimations et prévisions • prospective • modélisation • simulation

  6. Recommandations

3 - COMMUNICATION

  1. Élaboration des documents au format client

    (synthèse, bulletin d’alerte, focus, article, monographie, hyperdocument, cartographie, Powerpoint, doc. multimédia)

  2. Présentation de l’analyse

    (briefing, conférence, circuit TV, etc.)

Les stratégies d’analyse

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La fonction d’analyse consiste à exploiter l’information à travers trois grandes étapes (évaluation, analyse, communication) comprenant chacune des opérations spécifiques résumées dans l’encadré ci-contre.

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L’analyste élabore sa stratégie en fonction du besoin exprimé. On distingue ainsi quatre postures déterminées par l’objectif de connaissance à atteindre : s’agit-il de mettre en évidence, de comprendre, d’interpréter ou de prévoir une situation ?

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L’approche factuelle identifie les éléments apparents d’une situation en les agrégeant sous forme de listes, tableaux ou cartographies. Cette approche répond à la question initiale « Que se passe-t-il ? ». Elle permet de produire des indices d’alerte ainsi que des organigrammes, annuaires, bibliographies, etc.

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L’approche déterministe vise à comprendre une situation en répondant à la question « Comment cela est-il arrivé ? ». La méthodologie repose sur l’identification des relations causales (chronologiques, géographiques, thématiques, sociales, etc.) qui émergent de l’analyse à partir des données traitées précédemment. Cette phase correspond à l’analyse stratégique d’entreprise.

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L’approche interprétative donne une explication sur l’origine d’une situation ou d’un événement. Elle cherche à répondre à la question « Pourquoi ? » au sens de « quelle motivation, intention ou finalité sous-jacente ? ». Cette démarche spéculative s’applique notamment aux situations de crise. Ici, le jugement est très sollicité, les données factuelles se faisant plus rares. Il est par exemple difficile d’obtenir des éléments tangibles sur l’origine d’une rumeur ou d’une opération de désinformation.

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L’approche proactive projette une situation dans un futur proche. Prédictive ou prospective, elle répond à la question « Que va-t-il se passer ou que se passerait-il si … ? ». Le but est d’anticiper et/ ou d’influencer l’environnement stratégique Il s’agit d’une approche instrumentale dans la mesure où elle soutient une intention politique ou stratégique et suppose une co-construction de scénarios en situation. On la trouve couramment en gestion de crise.

La table d’orientation de l’analyste

Les outils d’aide à l’analyse

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L’analyste dispose d’une boîte à outils très riche : listes, tableaux, matrices, logigrammes, chronogrammes, courbes, graphes, diagrammes, indicateurs, cartographies, tableaux de bord, scénarios. Les outils logiciels, abusivement appelés outils d’analyse, interviennent essentiellement dans le traitement de l’information et la représentation graphique. Ils ne remplacent jamais l’intelligence humaine mais agissent comme support de computation et de mémorisation. C’est la capacité de l’analyste à combiner astucieusement les outils qui détermine la qualité et l’originalité de la connaissance produite.

L’importance du « packaging informationnel »

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Une bonne analyse est celle que prend en compte le décideur. Au-delà de la qualité du produit, la question essentielle est donc de savoir comment faire en sorte que le décideur se l’approprie.

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Ainsi se pose la question du transfert des connaissances, autrement dit de la communication. L’objectif de l’analyste est de mobiliser une ressource pertinente en vue de transmettre le plus fidèlement possible des représentations parfois abstraites destinées à enrichir celles du décideur, en tenant compte des contraintes de temps et d’organisation. Il est donc important de considérer la nature et le formatage des produits d’analyse, en passant d’un corpus « académique » d’aide à la réflexion, à un produit d’aide à la décision. Il existe un éventail assez large de solutions plus ou moins interactives. Cela va de la monographie classique à l’élaboration de produits « hypermédia » utilisant toutes les ressources de la navigation hypertextuelle et multimédia, en passant par le bon vieux briefing de renseignement. L’objectif est d’adapter le produit à la personnalité du décideur, à sa culture technologique et aux médias disponibles.

Le couple analyste-décideur

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Le décideur est considéré comme le client/consommateur de la connaissance produite. Mais il est lui-même producteur de connaissance, intervenant dans le processus qui est de fait collectif. Une bonne connaissance mutuelle est donc nécessaire pour qu’analyste et décideur puissent travailler de manière fructueuse.

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La diversité et la complexité des situations décisionnelles ne permettent toutefois pas d’arrêter un modèle idéal de relation entre connaissance (analyste) et action (décideur). Certaines situations laissent des fenêtres de réflexion, des temps d’arrêts suffisants pour prendre du recul, comme c’est le cas pour les études documentaires, tandis que d’autres appellent une décision immédiate relevant du réflexe, lorsqu’il s’agit de la gestion de crise, par exemple. La gestion du couple analyste-décideur dépend dès lors de la confiance et de la compréhension mutuelle qu’ils développent au gré des expériences partagées.

Le couple analyste-décideur : improbable ou complémentaire ?
Les qualités indispensables pour être un bon analyste
  • Culture générale, niveau d’études : ils déterminent la « surface encyclopédique » de l’analyste et sa capacité à s’approprier une problématique ;

  • Expérience : elle définit la capacité d’absorption de l’information et de réponse à des schémas informationnels complexes ou à des situations nouvelles ;

  • Capacités intellectuelles, autrement dit la capacité cognitive, d’étonnement, d’analyse et de synthèse ;

  • Jugement : quelle est la qualité de jugement de l’analyste ? A-t-il le recul intellectuel et déontologique pour effectuer sa tâche ?

  • Intuition : nécessaire mais potentiellement trompeuse, elle doit être maîtrisée ;

  • Schémas et filtres mentaux : des éléments conditionnant l’analyse (politiques, culturels, religieux) ; stéréotypes préjugés, etc. ;

  • Stabilité émotionnelle : capacité à contrôler ses réactions émotionnelles ;

  • Qualité d’écoute/empathie : capacité à entendre et écouter, à ressentir une situation ;

  • Humilité et maîtrise de l’ego : capacité à lâcher prise, à se désapproprier de sa production intellectuelle ;

  • Indépendance d’esprit et diplomatie : capacité à se positionner harmonieusement dans un système hiérarchique tout en préservant son indépendance et sa pensée critique ;

  • Créativité : inventivité dans la mise en œuvre des méthodes et techniques d’analyse ;

  • Qualités rédactionnelles : ce qui se conçoit bien … ;

  • Humeur, bien-être, stress, fatigue : ils interviennent directement sur la qualité de la production.

Se former à l’analyse

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L’émergence du métier d’analyste suppose une formation et un entraînement adaptés en vue d’acquérir les réflexes indispensables. Cette formation intéresse au premier chef les spécialistes de la veille et de la documentation. Elle vise l’acquisition de l’ensemble des principes, méthodes, techniques et outils d’analyse présentés ici très brièvement. De l’acquisition des savoirs théoriques à la maîtrise méthodologique, l’enseignement de l’analyse implique ouverture d’esprit, rigueur et connaissance de soi. Il n’existe actuellement que deux programmes spécialisés en France, l’un en formation initiale (Master en management de l’information à l’ISC Paris), l’autre en formation professionnelle (séminaires proposés par l’ADBS).

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Franck Bulinge

Notes

[5]

Rory Cellan-Jones. « Coding, the new latin ». BBC Technology, 28 novembre 2011, http://www.bbc.com

[6]

Statistiques YouTube au 1er novembre 2012 http://www.youtube.com/t/press_statistics?gl=FR

[7]

De nombreux exemples du travail de David McCandless sont disponibles sur son site Information is beautiful, http://www.informationisbeautiful.net

[8]

Ignacio Ramonet. « Le cinquième pouvoir ». Le Monde diplomatique, octobre 2003, http://www.monde-diplomatique.fr

[9]

Cité par Edwy Plenel, voir note 10

[10]

Edwy Plenel. « L’information est une libération ». Libération, 7 avril 2011, http://www.liberation.fr

[12]

École nationale supérieure des sciences de l’information et des bibliothèques.

Plan de l'article

  1. Le journalisme de données
    1. De la démocratisation du partage
    2. Face à l’obésité informationnelle
    3. Libération des données, un enjeu politique
    4. Nouvelles ombres, nouvelle vigilance
  2. Quels profils pour les bibliothèques universitaires ?
  3. Analyser l’information : un métier émergent ?
    1. Les stratégies d’analyse
    2. Les outils d’aide à l’analyse
    3. L’importance du « packaging informationnel »
    4. Le couple analyste-décideur
    5. Se former à l’analyse

Pour citer cet article

Patte Nicolas, Lebigre Loïc, Bulinge Franck, « Métiers et compétences », Documentaliste-Sciences de l'Information 4/2012 (Vol. 49) , p. 4-9
URL : www.cairn.info/revue-documentaliste-sciences-de-l-information-2012-4-page-4.htm.
DOI : 10.3917/docsi.494.0004.


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