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Documentaliste-Sciences de l'Information

2013/2 (Vol. 50)

  • Pages : 78
  • DOI : 10.3917/docsi.502.0004
  • Éditeur : A.D.B.S.

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Jean-Claude GARDIN : « archéologue des réseaux ». In Memoriam (1925-2013)

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Recherche. Les travaux de Jean-Claude Gardin ont ouvert des pistes originales dans le champ de l’archéologie ainsi que dans celui des sciences cognitives et de l’épistémologie. Ils ont largement contribué à structurer les sciences de l’information, aussi bien dans le domaine des relations syntaxiques et sémantiques que dans celui de l’automatique documentaire.

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Jean-Claude Gardin fut l’un des premiers à pressentir une féconde interaction entre le traitement automatique de l’information et l’appareillage conceptuel des disciplines d’application, en premier l’archéologie.

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Il vient de nous quitter ; c’est une grande perte. Sa discrétion naturelle n’a pas permis au public scientifique de lui accorder l’attention qu’il mérite. J’ai côtoyé Jean-Claude Gardin jusqu’aux années récentes depuis 1962, date à laquelle je suis entré dans la Section d’automatique documentaire du CNRS, qu’il avait créée deux ans après avoir fondé le Centre d’analyse documentaire pour l’archéologie.

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C’était un homme d’une grande rigueur intellectuelle et morale. Lorsque débute la seconde guerre mondiale - il a alors 15 ans - il abandonne ses études et s’engage dans les Forces navales libres en Angleterre. Il s’y illustrera et obtiendra les plus hautes distinctions. De ce contact précoce avec la Grande-Bretagne, il gardera un style de pensée profondément marqué par le pragmatisme, ce qui vaudra d’ailleurs à son œuvre une pénétration privilégiée dans le monde anglo-saxon. À la fin des hostilités, il reçoit une double formation dont l’influence se retrouvera dans toute son œuvre. De 1945 à 1948, il étudie à la London School of Economics et s’intéresse plus particulièrement à la logique et à la philosophie des sciences. De retour à Paris, il travaille avec des maîtres éminents : Claude Lévi-Strauss et André Leroi-Gourhan. Il se forme ainsi à l’anthropologie et à l’histoire des religions. Il se spécialise en archéologie du monde iranien et en langue persane.

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De 1950 à 1958, la première partie de sa carrière universitaire est consacrée à l’archéologie, en Afghanistan puis au Liban. Il publie ses deux premiers ouvrages Les céramiques de Bactres et Les céramiques et monnaies de Lashkari-Bazar dont la préparation lui fait prendre conscience de l’importance des méthodes de description et de classification des objets et plus généralement des documents. C’est ainsi que le CNRS lui confie en 1958 la conduite d’une mission mécanographique à l’Institut français d’archéologie de Beyrouth. Le caractère novateur de cette entreprise est à souligner puisqu’à l’époque le terme « informatique » n’existe pas encore ! Cette activité intéresse beaucoup André Leroi Gourhan qui venait dans le laboratoire de Gardin s’initier à la mécanographie, comme ce dernier me l’a confié et comme me le confirmera plus tard l’auteur du Geste et la Parole. Avec Claude Lévi-Strauss, il se penche sur le rôle des méthodes formelles pour l’analyse structurale des mythes.

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La seconde partie de la carrière de Jean-Claude Gardin est issue de l’interaction entre son goût pour l’épistémologie et les méthodes formelles, d’une part, et la mécanographie et l’informatique, de l’autre. Pour deux raisons :

  • la première est une défiance affirmée et démontrée (cf. plus loin La logique du plausible) à l’égard du langage naturel pour décrire un corpus, une recherche et ses résultats dont s’ensuit une accumulation d’interprétations les plus variées ;

  • la seconde, parce que l’emploi de ces machines autorise une démarche empirique de construction, de normalisation et d’interprétation.

Gardin est un des tout premiers à utiliser l’ordinateur pour construire une archéologie de réseaux commerciaux en Asie Mineure à partir de tablettes de comptes commerciaux qui permettent de mettre en évidence des trajets [1][1] J.-C. GARDIN, P. GARELLI, « Étude des établissements.... Dans un texte récent, j’ai suggéré que Gardin était le pionnier d’une discipline balbutiante que l’on pourrait intituler archéologie des réseaux [2][2] J. PERRIAULT. « Réseaux de communication sociale, un....

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La préoccupation épistémologique à propos du traitement des données numériques et non numériques ne le quittera plus. Avec son équipe, élabore Syntol [3][3] Syntagmatic Organizational Language, Cf. R.-C. CROS,..., un langage documentaire largement en avance sur son temps, qui autorise des explorations très sophistiquées d’une base de données documentaires et anticipe ce qu’on appelle aujourd’hui les modèles relationnels. Des procédures permettent au logiciel de moduler les syntagmes constitutifs d’une question documentaire ainsi que les catégories de descripteurs.

Remise du Prix international de la fondation Fyssen à monsieur le Professeur Jean-Claude Gardin
Photographie Studio Lorelle ©Fondation Fyssen, 1988
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Dans les années 80, il explore ce qu’il appelle « l’épistémologie pratique », qu’il définit comme la logique des interprétations plausibles ou possibles. À l’instar de Russell et de Frege, il analyse les fondements d’un texte scientifique à travers le langage qui sert à l’exprimer. L’objectif est de mettre en évidence l’articulation scientifique du raisonnement. Il se posera longtemps la question dite de la « troisième voie » : existe-t-il une logique de raisonnement propre aux sciences humaines ? Dans cet esprit, il se tourne vers The Uses of Argument[4][4] S. TOULMIN. The Uses of Argument. Cambridge University..., un ouvrage de Stephen Toulmin qui fera date. Pour Toulmin, à côté des opérateurs logiques traditionnels, il existe des « logiques de champ » (field related logics) qui ont leurs connecteurs spécifiques, irréductibles aux connecteurs classiques.

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Gardin, comme il a été dit plus haut, est un expérimentaliste. On en trouve l’exposé dans son ouvrage Systèmes experts et sciences humaines[5][5] J.-C. GARDIN (direction). Systèmes experts et sciences... (1987). Il enregistre dans une base de connaissance les raisonnements qui jalonnent une recherche et en confie le traitement à un moteur d’inférence. Le constat est que les conclusions issues du traitement numérique ne coïncident pas toujours avec ceux que produit le chercheur humain (Gardin avait pris l’élémentaire précaution de faire subir en premier ce test logique à ses propres productions).

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S’ensuit alors une série de publications sur l’épistémologie de la recherche :

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- La logique du plausible[6][6] J.-C. GARDIN, M.-S. LAGRANGE, J.-M. MARTIN, J. MOLINO..., publiée en 1988, avait établi le constat de dissonances entre chercheurs sur un même objet : tel l’exemple de l’analyse sémiologique du poème de Charles Baudelaire, Les Chats, pour lequel Joanna Natali (co-auteur) avait trouvé une cinquantaine d’explications scientifiques et contradictoires ! La posture empirique et la rigueur épistémologique de Gardin lui valurent en 1988 l’obtention du Prix international de la fondation Fyssen (photo).

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- Le calcul et la raison. Essais sur la formalisation du discours savant[7][7] EHESS, 1991, publié en 1991où, constatant les fluctuations de discours sur un même objet, il met sur le tapis la question de la troisième voie évoquée plus haut. On trouve là, manifeste, l’intransigeance de Gardin : « Lorsque le système d’inférences qui sous-tend une construction donnée a pu être traduit sous forme de règles explicites, est-il possible d’appliquer celles-ci à l’interprétation de faits archéologiques nouveaux, dans des circonstances qui permettent d’apprécier la validité empirique du résultat ?[8][8] Le calcul et la raison, op. cit., p. 231. ».

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Gardin a voulu mettre au service des chercheurs et de leur public le côté pratique de son épistémologie, avec la conception et la réalisation de la méthode SCD (Scientific Construct of Data), en collaboration avec Valentine Roux et Philippe Blasco. Cette méthode gérée par un cédérom permet à un chercheur de consulter un travail dans les deux sens, des hypothèses vers le résultat ou inversement, en allant jusqu’au bout du travail par la présentation des documents indexés.

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Plusieurs paliers agencent cette méthode : les documents, les analyses, les interprétations partielles, l’interprétation globale. Il est en effet rassurant de vérifier que les deux sens du trajet ne divergent pas. Les éditions de la Maison des sciences de l’Homme (MSH) ont publié ainsi plusieurs cédéroms sur des thèmes archéologiques. Dans les dernières années, Jean-Claude Gardin et Valentine Roux ont été les promoteurs du projet Arkeotek qui soutient la publication européenne de travaux scientifiques sous le format SCD [9][9] http://www.irit.fr/arkeotek/formatscd.htm.

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Ce format fournit un mode intelligent et réflexif de consultation et de travail de documents sur nos modernes ordinateurs et tablettes. Gardin avait d’ailleurs coutume de rappeler qu’un ouvrage scientifique n’était pas fait pour être lu mais consulté. Puissent ses travaux contribuer à enrichir nos méthodologies de traitement de l’information.

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Jacques Perriault

Directeur de l’innovation ou jardinier de la connaissance : quel métier pour le futur ?

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Prospective. Des métiers consacrés à innover ou à gérer l’innovation, voilà une approche traditionnelle. Mais parmi les métiers émergents, certains auraient vocation à susciter l’innovation. Quels savoirs, quelles compétences particulières pour ces « animateurs » dont le métier est aussi fondé sur la connaissance ? Un article pour découvrir des « jardiniers de la connaissance » et le processus d’é-co-innovation, mot qui regroupe connaissance et écosystèmes de l’innovation.

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La crise économique dans les pays développés a suscité l’intérêt général d’abord pour l’innovation technologique, puis pour l’innovation sociale, considérées comme antidotes potentielles contre le marasme. Bien que l’Europe ait une grande tradition de l’innovation à l’ère industrielle, la mondialisation a changé la donne. Des facteurs comme le ralentissement, voire même la mortalité de certains secteurs et l’émergence de nouveaux domaines ainsi que le déplacement d’activités, influent sur les connaissances et les compétences actives.

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L’éco-innovation profite de la renaissance [10][10] On a entendu les premiers cris d’alarme dans les années... d’une conscience pour la protection de la planète. Ses champs de prédilection sont majoritairement les énergies renouvelables et les transports propres. Les technologies de l’information et de la communication facilitent la connexion entre les acteurs et les échanges d’idées. En associant éco-innovation et technologies, on a créé de nouveaux métiers. Cependant, pour trouver des solutions fiables aux problèmes actuels qui sont à la fois d’ordre économique, social et écologique, les approches traditionnelles n’étant plus suffisantes, d’autres voies doivent être envisagées.

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Selon Peter Drucker [11][11] Harvard Business Revue, janvier-février 1995., une seule compétence est indispensable pour l’avenir : c’est le savoir innover. Il s’agit de l’art de trouver et d’exploiter les informations stratégiques et de réunir et mettre en dynamique les connaissances et les compétences nécessaires à la réussite de cette entreprise qu’est l’innovation dans sa globalité. Cet art est pratiqué par les « jardiniers de la connaissance » [12][12] E. MERCIER- LAURENT, Les écosystèmes de l’innovation,....

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Zhouying Jin [13][13] Global Technological Change - From Hard Technology... pose comme condition de réussite économique de l’innovation la capacité à prendre en compte les « soft technologies » comme le management, le marketing et la communication. Côté entrepreneuriat, Piero Formica [14][14] Knowledge Economics – Emerging Principles, Practices..., entre autres, met en avant les capacités des start-up à obtenir des financements par le crowdfunding et à choisir un modèle économique pertinent. Le concept d’e-co-innovation qui intègre tous les aspects cités ne peut réussir sans les connaissances et le savoir innover.

Apprendre à innover ?

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Alors qu’une multitude d’écoles et d’universités forment une armée de spécialistes, est-ce que ces métiers et compétences sont adaptés à la situation actuelle ?

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L’École nationale supérieure des arts et métiers (ENSAM) de Marseille a été parmi les pionniers mondiaux dans la formation pluridisciplinaire des spécialistes en innovation. L’Institut d’administration des entreprises (IAE) de Grenoble [15][15] www.iae-grenoble.fr qui prépare les futurs managers de l’innovation avoue qu’il est difficile d’identifier un profil type et en mentionne deux : ceux qui pilotent le processus et ceux qui y participent. Les premiers doivent maîtriser la complexité globale de l’innovation et posséder une grande capacité de coordination et de communication, alors que les seconds s’appuient sur une compétence fonctionnelle de base (technique ou managériale) qui leur permet de savoir interagir de manière constructive avec les autres acteurs du processus. « Les entreprises qui réussissent dans l’innovation ont d’abord une culture favorable à l’innovation. En plus de compétences professionnelles, elle comprend la curiosité, l’esprit d’entreprise, la tolérance à l’égard de l’ambiguïté, l’absence de certitudes et une grande conviction, capacité à communiquer et à coordonner des équipes multifonctionnelles » (note 6)

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Alors que la majorité des cours dispensés prépare les spécialistes aux composantes du processus de l’innovation [16][16] Marketing de l’innovation (Essec), communiquer sur..., peu d’entre eux prennent en compte l’ensemble des écosystèmes qui y sont associés.

Processus de l’é-co-innovation

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Le savoir innover implique la mobilisation des connaissances et compétences indispensables pour initialiser le processus et accompagner à la réussite tous les participants, sans oublier les aspects environnementaux (figure 1).

Figure 1 - Le processus de l’é-co-innovation (Les Ecosystèmes de l’innovation)Figure 1
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Pour y parvenir, il convient d’associer les connaissances stratégiques, soit des connaissances en management, la connaissance du marché, des clients, de leurs besoins et de leurs motivations, la connaissance des opportunités, de la concurrence, des alliances possibles, des méthodes de créativité, des connaissances environnementales, ainsi que celles liées à la résolution des problèmes, les connaissances métier, celles qui sont indispensables à la conception du produit, les connaissances sur les matériaux et la production, sur la vente, la distribution, l’exportation, les législations, la propriété industrielle, les connaissances en psychologie, en organisation et management du retour d’expérience, en maintenance, etc. Toutes ces connaissances sont détenues par les différents acteurs de l’entreprise et par les parties prenantes ; elles se trouvent dans des documents papier et électroniques, sur le Web, dans les différents ordinateurs et autres équipements mobiles, dans des systèmes d’aide à la conception, à la décision, au diagnostic.

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Au commencement il y a une vision individuelle ou collective. Celle-ci peut résulter d’une séance de créativité, de la veille technologique et économique, de l’analyse du marché et de son évolution à court, moyen et long terme, du résultat de l’observation des tendances et des manques, ou tout simplement de l’imagination de l’auteur. Les facteurs déclenchant et favorisant cette vision sont l’imagination, l’intelligence, l’intuition, la connaissance des individus, de leurs activités dans les contextes individuels, entreprise/organisation et social, de leurs comportements et motivations. Une capacité de projection dans le futur permet d’anticiper les besoins et l’évolution du marché mais aussi d’imaginer les technologies à venir. Les difficultés, les manques et les ressources limitées constituent l’amplificateur de l’imagination et de la créativité.

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La transformation de l’idée initiale comprend une partie de vérification des contraintes, souvent oubliée dans la démarche traditionnelle. Le retour d’expérience à tous les stades améliore le processus et favorise la création de nouvelles idées.

Culture de l’innovation

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Le processus de l’innovation et celui de knowledge management sont étroitement liés. Le terme knowledge worker, individu produisant et partageant les connaissances au sein de son environnement, a été introduit par Peter Drucker dans les années 50. Afin de réussir la transformation d’une idée en valeurs lors du processus de l’é-co-innovation, le knowledge worker doit évoluer vers le jardinier de la connaissance. Parmi ses compétences, il y a le savoir penser systémique, holistique et global (note 3), savoir faire ses liens, réutiliser les connaissances du passé, s’inspirer de solutions qui ont fait leurs preuves dans d’autres domaines ou encore mieux de la nature. On y ajoutera les attitudes du holon[17][17] Un individu ayant ses propres règles de comportement..., c’est-à-dire du citoyen responsable.

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Le management du processus de l’innovation, et particulièrement celui de l’é-co-innovation de « l’idée au succès », demande des efforts différents ; l’apprentissage de la culture de l’innovation adaptée à l’économie de la connaissance fait partie de cette logique. La connaissance et la pratique de méthodes managériales associées [18][18] C. M. SAVAGE, 5th Generation Management, Butterworth-Heinemann,... sont à privilégier.

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La veille stratégique, technologique et économique fait partie des attitudes du jardinier de la connaissance. Observer, capter et partager des informations et des connaissances avec les personnes qui en ont besoin est bien plus efficace qu’attendre les résultats de rapports d’un service consacré à cette tâche ou de lire les revues de presse. La veille par tous contribue à la détection rapide des opportunités.

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Le partage d’expériences facilite la formation, l’amélioration de produits ou de services, permet de s’inspirer d’une solution pour la réutiliser ailleurs et parfois peut donner des idées. Travailler en collaboration est souvent difficile, car l’évaluation des personnes dans la plupart des cultures est individuelle. Ceci demande une écoute de l’autre, la reconnaissance de ses capacités et de son apport aux résultats du groupe. Trouver des complémentarités et faire des liens entre les personnes et les capacités implique une autre logique que celle de « je sais tout » et celle du push, pratiquée dans les réseaux sociaux.

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Le processus de l’é-co-innovation a besoin non pas d’un directeur de l’innovation, mais d’un animateur capable de mettre en dynamique et de motiver l’ensemble des acteurs et des connaissances, de mobiliser l’imagination, créer l’intelligence collective et savoir prendre le meilleur de la technologie. Il convient de mesurer régulièrement la capacité organisationnelle à innover et les bénéfices matériels et immatériels apportés par l’innovation. Ces mesures permettent de garder le cap (vision) tout en intégrant les éléments dynamiques pouvant influencer la stratégie de l’organisation ou entreprise.

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Eunika Mercier-Laurent

Une charte éthique pour le Big Data

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Outil. Des implications métiers, sans nul doute, pour ces obligations particulières qui doivent être respectées lors de l’utilisation de données provenant du Big Data, afin de garantir leur qualité, leur conservation et les conditions de leur réutilisation tant d’un point de vue technique, économique que légal. Une charte, outil pour nous y aider, vient d’être proposée.

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Après le cloud computing, le Big Data est le buzz du moment. Il désigne des ensembles de données dont le volume, la diversité et la variabilité sont tels qu’ils s’avèrent difficiles à gérer avec des outils d’administration classiques.

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Avec l’arrivée du cloud computing et des réseaux sociaux, le développement de la téléphonie mobile et le déploiement massif de capteurs ou de dispositifs intelligents (smart devices), on observe une croissance rapide et constante de la quantité de données disponibles sur le réseau. D’après l’International Data Corporation (IDC), on assistera, d’ici 2020, à une croissance moyenne de plus de 45 % par an en volume de données. Mais la plupart de ces données sont peu structurées et éparpillées dans le réseau en différents formats souvent non interopérables.

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La création et la gestion de bases qui agrègent un grand nombre de données hétérogènes provenant de sources différentes sont toutefois devenues une condition préalable à la fourniture de services innovants. L’interconnexion des données permet, en effet, d’obtenir de nouvelles informations et de réaliser des prédictions susceptibles de révolutionner les pratiques commerciales des grands opérateurs en ligne et de la société dans son ensemble. Ainsi, la production, l’utilisation, la gestion et la diffusion des données (personnelles, démographiques, scientifiques, ou autres) sont devenues des facteurs majeurs de compétitivité qui comportent des enjeux économiques toujours plus importants.

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De la collecte à l’analyse sémantique des données, en passant par leur validation ou leur enrichissement, les données représentent aujourd’hui la matière première de l’économie numérique. Bien qu’elles demandent d’importants investissements, leur exploitation et leur réutilisation constituent une source considérable de revenus (actuels et futurs). De nombreux producteurs et fournisseurs de données ont réalisé que celles-ci avaient une valeur au-delà de l’objectif principal pour lequel elles avaient été originellement collectées. Une fois correctement structurées et organisées, elles peuvent être facilement réutilisées (par les producteurs initiaux ou par d’autres) pour des finalités de nature très différentes.

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Or, bien qu’on ait développé de nouveaux outils pour faciliter le traitement de ces grandes masses de données, leur exploitation est limitée pour des raisons légales ou éthiques.

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D’un point de vue juridique, elles ne peuvent être exploitées qu’après avoir identifié et négocié avec celui qui dispose des droits sur celles-ci. Lorsqu’il s’agit de données personnelles, la collecte, le traitement et la diffusion des données sur le réseau doivent se faire en conformité avec les dispositions de la loi Informatique et libertés de 1978, ce qui se traduit notamment par des obligations en matière de consentement (art. 7 de la loi) et de respect des finalités de traitement (art. 6).

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D’un point de vue éthique, la difficulté majeure consiste à évaluer l’impact que l’exploitation et l’interconnexion d’une grande masse de données peuvent avoir sur le respect des droits et des libertés individuelles. Une autre difficulté consiste à assurer la conformité, la validité et l’intégrité des données fournies. Cela est dû notamment au manque de traçabilité des données, dont la provenance est parfois opaque et dont la qualité est souvent difficile à évaluer, comme dans le cas des données issues des communautés (crowdsourcing).

Charte Éthique & Big Data

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En juin 2012, l’Association francophone de la communication parlée (AFCP), l’Association des professionnels pour l’économie numérique (Aproged), l’Association pour le traitement automatique des langues (ATALA) et Cap Digital ont constitué, en collaboration avec le CNRS, un groupe de travail « Ethique & Big Data » pour concevoir une charte visant à garantir la qualité, la traçabilité et la pérennité des données, tout en réduisant au maximum les risques juridiques liés à leur diffusion et à leur réutilisation

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Ces aspects ont déjà été abordés à l’international [19][19] Kord DAVIS. Balancing Risk and Innovation. Ethics of.... En France, alors que l’on commence à peine à profiter des bénéfices et à se préoccuper des enjeux du Big Data, cette charte représente une initiative pionnière qui vise à examiner les questions éthiques soulevées par ce phénomène afin d’en explorer les répercussions sur les opérations et les décisions d’entreprises, en ce qui concerne notamment la collection, le traitement et l’exploitation des grands jeux de données.

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L’objectif est d’apporter des garanties en termes de transparence, usage et rémunération à tous les acteurs impliqués dans la chaîne de valeur - producteurs, fournisseurs et utilisateurs des données - afin d’assurer le respect des lois et des éthiques professionnelles en créant un sentiment de confiance.

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Cette charte fournit des indications aux fournisseurs de données, notamment pour les principaux éléments à prendre en compte ou à mentionner lors de la mise à disposition des données, quelles qu’en soient les modalités (payantes ou gratuites) et les finalités (commerciales ou non commerciales). Dans cette charte auto-administrée [20][20] Wiki de la charte http://wiki.ethique-big-data.org, ce sont les fournisseurs de données qui remplissent eux- mêmes les informations concernant leurs données et non un tiers auditeur ou certificateur (comme ce pourrait être le cas si une véritable certification était mise en place).

Quatre points clés

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1. La description des données. C’est une étape fondamentale de l’analyse et du traitement des données. Il est nécessaire de préciser la nature des données, leur origine et la nature de leurs producteurs. Il est aussi important de donner des informations sur les supports et les modalités de fourniture et, si possible, d’apporter des références vers la source des données et tout document supplémentaire les décrivant plus en détail (par exemple, la description des modalités de collecte et de traitement, les liens vers des informations complémentaires, etc.).

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2. La traçabilité. Elle permet d’identifier la source des données et de retracer leur évolution de leur création à leur diffusion. Il faut, pour ceci, donner des spécifications sur le processus de constitution des données ainsi que sur les différentes transformations qu’elles ont subies, notamment s’il s’agit de données primaires (produites directement par le fournisseur), consolidées (en agrégeant les données de différents fournisseurs) ou enrichies (à partir des données tierces). Pour chacune de ces catégories, il faut aussi donner des informations sur la typologie des contributeurs (entreprises, associations, individus, ou capteurs), la nature des relations contractuelles avec le fournisseur (salariés, contractants, stagiaires, volontaires) et, le cas échéant, sur les modalités et le montant des rémunérations.

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Lorsque les données ont été modifiées, la nature et la typologie des données initiales, intermédiaires et finales doivent être clairement explicitées ainsi que le processus de transformation qui a été utilisé, en précisant notamment qui sont les acteurs de ce traitement et s’il s’agit d’un travail manuel, automatique ou semi-automatique.

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Enfin, en ce qui concerne la qualité des données, il est important d’indiquer qu’un processus de validation a été appliqué (en interne ou par un organisme externe), les caractéristiques de ce processus (critères et fréquence de validation, métriques utilisées, etc.) et les résultats obtenus tant au niveau qualitatif que quantitatif.

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3. La propriété intellectuelle. Les données - bien que non protégées par le régime du droit d’auteur - peuvent être protégées par le secret ou indirectement par le droit des producteurs de bases de données.

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Le fournisseur doit donc garantir le respect des droits de chacun des producteurs de données en identifiant les droits portant sur ces données et les dispositions des licences sous lesquelles elles ont été mises à la disposition du public.

53

Lorsque les données ont été produites par des tiers, le fournisseur doit en mentionner la source ainsi que toutes les restrictions (légales ou contractuelles) qui pourraient limiter leur réutilisation par des tiers. Une attention spécifique doit être accordée aux licences virales de type copyleft[21][21] La charte est diffusée sous licence Creative Commons..., qui exigent que toute base de données dérivées soit mise à disposition du public sous les mêmes conditions que la base de données originale.

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Lorsque les données ont été enrichies par des tiers, le fournisseur doit indiquer les droits que chacun détient sur les données et les obligations à respecter.

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4. Réglementations spécifiques. Au-delà des droits de propriété intellectuelle, certaines données (notamment les informations protégées par un secret, les données personnelles sensibles, les données financières, les données portant sur la santé, etc.) sont soumises à des réglementations spécifiques - sectorielle ou d’ordre public - telles que la loi Informatique et libertés.

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Afin de collecter, utiliser ou diffuser ces données en toute légalité, les fournisseurs de données sont obligés de respecter ces réglementations. Ils doivent donc s’assurer que les données qu’ils fournissent ont été obtenues et mises à la disposition du public conformément au droit et aux réglementations applicables, tout en s’engageant à informer le public des contraintes ou obligations spécifiques pesant sur ces données.

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Primavera De Filippi

Notes

[1]

J.-C. GARDIN, P. GARELLI, « Étude des établissements assyriens en Cappadoce par ordinateur », Annales ESC, sept.-oct. 1961, p. 836-876.

[2]

J. PERRIAULT. « Réseaux de communication sociale, un aperçu à travers le temps ». In : « Histoire de l’Internet. L’Internet dans l’Histoire », Le Temps des Médias, 2012, n°18, p. 148-159.

[3]

Syntagmatic Organizational Language, Cf. R.-C. CROS, J.-C. GARDIN, F. LÉVY, L’automatisation des recherches documentaires. Un modèle général : le SYNTOL. Gauthier-Villars, 1964, 260 p.

[4]

S. TOULMIN. The Uses of Argument. Cambridge University Press, 1958, seconde édition, 2003.

[5]

J.-C. GARDIN (direction). Systèmes experts et sciences humaines. Eyrolles, 1987, 270 p.

[6]

J.-C. GARDIN, M.-S. LAGRANGE, J.-M. MARTIN, J. MOLINO et al. La logique du plausible. Essai d’épistémologie pratique en sciences humaines. Éditions de la MSH, 1988, 299 p.

[7]

EHESS, 1991

[8]

Le calcul et la raison, op. cit., p. 231.

[10]

On a entendu les premiers cris d’alarme dans les années 60.

[11]

Harvard Business Revue, janvier-février 1995.

[12]

E. MERCIER- LAURENT, Les écosystèmes de l’innovation, Lavoisier, 2011.

[13]

Global Technological Change - From Hard Technology to Soft Technology, Intellect, 2003.

[14]

Knowledge Economics – Emerging Principles, Practices and Policies, Tartu University Press, 2005.

[16]

Marketing de l’innovation (Essec), communiquer sur l’innovation (Iscom), vendre l’innovation (HEC), manager l’innovation (INSEAD), etc.

[17]

Un individu ayant ses propres règles de comportement pouvant s’adapter et influencer les différents environnements dont il fait partie (école, entreprise, commune, organisation, association professionnelle, etc.).

[18]

C. M. SAVAGE, 5th Generation Management, Butterworth-Heinemann, 1996 http://www.kee-inc.com/about/book.html

[19]

Kord DAVIS. Balancing Risk and Innovation. Ethics of Big Data. O’Reilly Media, 2012.

[21]

La charte est diffusée sous licence Creative Commons http://fr.wikipedia.org/wiki/Copyleft. Cette version sera optimisée pour mieux répondre aux besoins sectoriels et métiers.

Plan de l'article

  1. Jean-Claude GARDIN : « archéologue des réseaux ». In Memoriam (1925-2013)
  2. Directeur de l’innovation ou jardinier de la connaissance : quel métier pour le futur ?
    1. Apprendre à innover ?
    2. Processus de l’é-co-innovation
    3. Culture de l’innovation
  3. Une charte éthique pour le Big Data
    1. Charte Éthique & Big Data
    2. Quatre points clés

Pour citer cet article

Perriault Jacques, Mercier-Laurent Eunika, De Filippi Primavera, « Métiers et compétences », Documentaliste-Sciences de l'Information 2/2013 (Vol. 50) , p. 4-9
URL : www.cairn.info/revue-documentaliste-sciences-de-l-information-2013-2-page-4.htm.
DOI : 10.3917/docsi.502.0004.


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