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Documentaliste-Sciences de l'Information

2013/3 (Vol. 50)

  • Pages : 78
  • DOI : 10.3917/docsi.503.0004
  • Éditeur : A.D.B.S.

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Community manager : une légitimité « métier »

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Formation. Bien que très fortement établis et identifiés outre-Atlantique, les métiers de l’animation de communautés (community managers ou CM) sont encore souvent, en France, l’objet de débats concernant leur niveau de recrutement, le type de poste associé, le profiltype nécessaire et leur pérennité. Une formation vient enfin de leur être consacrée.

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L’ouverture à la rentrée 2013 de la première formation publique bac + 3 centrée sur le métier de community manager (voir encadré) fait le pari qu’à l’inverse de l’idée dominante, la légitimité du métier d’animateur de communauté sera rapidement reconnue et que ce dernier sera même amené à monter rapidement en compétence et en qualification, pour devenir l’un des trois piliers des nouveaux métiers au cœur de l’infodoc dans un environnement numérique.

Définition théorique et approches opérationnelles

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Si personne ne songe à contester l’importance et le rôle crucial que les réseaux sociaux jouent aujourd’hui dans le tissu économique et social, le contexte de ce manque de reconnaissance vient d’une absence de définition théorique des enjeux de ce métier. En effet, la plupart des définitions préférent renvoyer à des connaissances opérationnelles trop souvent limitées à des activités déjà identifiées comme appartenant à d’autres métiers tels que la veille, le marketing ou le webmastering éditorial. Dans l’une de ses dernières communications, Pierre Lévy (l’un des premiers à s’être intéressé à l’intelligence collective et à la place des réseaux) explique que le principe de la collaboration sur Internet réclame une vertu cardinale, « l’attention au réseau », déclinée comme suit : « Prendre conscience des situations, contextes, communautés, mémoires locales », et surtout « éviter de faire perdre du temps aux autres par l’ignorance de leurs contributions ou par la redondance et la non pertinence de nos interventions. » [1][1] « Quelles compétences cognitives pour la société du.... C’est cette définition théorique qui permet de renvoyer ensuite vers des commandes opérationnelles cohérentes et légitimes, là où une définition seulement opérationnelle entretient nombre de confusions entre métiers, compétences et missions des CM.

L’attention au réseau

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La force des gestionnaires de communautés de demain sera de parvenir à subvertir ou à s’abstraire des seules logiques de l’économie de l’attention pour les remplacer par une réelle « attention au réseau ». Une attention qui ne devra pas uniquement se décliner sur le mode de la vigilance (veille) mais sur celui du « soin apporté » : porter attention au réseau, c’est aussi en « prendre soin » et l’investir en connaissance de cause, c’est à dire en maîtrisant, par exemple, ses mutations les plus fondamentales (neutralité, protocoles). C’est à partir de ce soin, de cette compréhension portée à la fois vers l’infrastructure technique (le Net) et ses manifestations de surface (le Web) que se développeront de plus en plus des logiques pérennes de déploiement et d’animation de communautés stables, identifiables, réellement « contributives » plus que simplement « participatives » et, à l’image du réseau lui-même, en reconfiguration permanente.

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Cette attention au réseau doit permettre de dépasser le cadre « marketé » d’une « économie de l’attention » et investir à côté des ingénieries relationnelles qui raflent pour l’instant l’ensemble de la mise, le terrain d’une « économie de l’intention » au sein de laquelle seule la reconnaissance du besoin d’une médiation humaine et d’une qualification « documentaire » permet d’amorcer des logiques contributives intéressantes et capitalisables.

De l’infodoc à l’infodata

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Collecte, traitement et médiation sont trois des invariants qui constituent le cœur des métiers de l’infodoc. Si les CM interviennent clairement sur la médiation, le virage numérique professionnel des sciences de l’information doit également s’appuyer sur de nouveaux métiers liés à la collecte et au traitement des informations. Pour ces deux aspects, les métiers identifiés sont ceux relevant de l’architecture de l’information et de la science des données (data scientist). Pour les architectes de l’information, le master Architecture de l’information accueillera sa 2e promotion en septembre 2013 à Lyon [2][2] http://archinfo.enslyon.fr.

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Côté science des données (les dénominations anglo-saxonnes en vigueur parlent d’« analyste Big data » ou « Dataviz » ou encore de data scientist[3][3] François Kermoal. « Quand je serai grand, je serai...), la France manque encore cruellement de formations dédiées alors même qu’elles sont déjà identifiées comme stratégiques outre-Atlantique.

Des métiers qui font société

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Au-delà de la seule mutation des métiers du champ de l’infodoc, ces évolutions renvoient à de cruciales problématiques sociétales auxquelles elles offrent également une solution plus qu’honorable : que l’on songe par exemple à la récente affaire d’espionnage planétaire mis en place par la NSA (affaire Prism) et aux enjeux sur la maîtrise de nos données personnelles, et que l’on se souvienne que « les utilisateurs ne se mettront à contrôler leurs données que si on leur propose d’en faire usage » [4][4] Daniel Kaplan, cité par Silvère Mercier https://tw.... Il apparaît clairement que, tant au niveau de la collecte, du traitement que de la médiation, la possibilité de s’appuyer sur des architectes de l’information, sur des analystes de données et sur des spécialistes de la médiation sur les réseaux (CM) pourrait permettre, sinon d’éviter, du moins d’inverser significativement le rapport de force qui transparaît ici.

Identité numérique

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Le second pilier de la licence pro Community manager sera naturellement consacré aux enjeux de l’identité numérique et/ou de l’e-reputation [5][5] Sur les bases décrites dans l’ouvrage rédigé par moi-même.... Là encore, une approche théorique permettant de cerner les logiques et les ingénieries de la représentation et/ou de l’exposition de soi (individu ou collectivité) qui régissent l’ensemble des processus de publication sur le réseau, permettra de basculer efficacement vers des savoir-faire opérationnels liés à des crises, des attaques réputationnelles ou à une démarche proactive de veille pour la gestion de l’ensemble des traces numériques d’un individu ou d’une collectivité.

L’importance de l’éthique

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Web 2.0, requête transactionnelle, e-commerce, marketing mobile, etc. le réseau est plus que jamais empli de commentaires, d’avis, et de réponses aussi diverses que pléthoriques. L’essentiel de nos interactions en ligne sont désormais guidées par des systèmes de recommandation ou de prescription. Or, ces systèmes sont de plus en plus souvent instrumentalisés ou « bidonnés » [6][6] « Ne croyez pas vos amis : 10 à 15 % de leurs commentaires.... Une formation aux métiers du CM se doit donc de disposer d’un cadre d’analyse éthique à la lumière duquel chaque diplômé pourra ensuite faire l’analyse de ses propres pratiques ou de celles de ses commanditaires. Seul ce cadre d’une éthique des réseaux permet de comprendre comment fonctionnent ou dysfonctionnent certaines communautés (psychologie des foules adaptée au média Internet) mais aussi de disposer de professionnels capables de comprendre, d’analyser et, au besoin, de contourner les logiques calculatoires imposées (à la manière dont le Google Bombing permit un temps de contourner la prime à l’exposition inhérente au PageRank).

La licence professionnelle. Animation de réseaux et de communautés

Métier émergent avec le Web 2.0 et l’essor des réseaux sociaux, le community management est à la croisée de plusieurs compétences : marketing, animation de communautés, veille, rédactionnel, identité numérique et e-reputation.

Auparavant formés sur le terrain, les community managers de demain pourront désormais apprendre les ficelles du métier avant d’entrer sur le marché de l’emploi, grâce à la licence pro

Animation de réseaux et de communautés, dispensée à l’IUT de la Roche sur Yon. Unique en France, il s’agit aujourd’hui du seul diplôme totalement dédié à la formation de ces spécialistes de plus en plus recherchés en agences de communication et dans les entreprises. La formation est accessible en formation initiale, formation continue et contrat de professionnalisation.

Sites web associés :

http://blogs.iutlaroche.univ-nantes.fr/community-manager

http://www.univ-nantes.fr/lpcommunitymanager

Pour des métiers « données »

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Pour le moment, les métiers de l’information et de la documentation subissent davantage qu’ils ne profitent du passage d’une approche « documentaire » à une approche « computationnelle ». Pourtant, dans le domaine de la médiation comme dans ceux de l’analyse et de l’organisation de l’information, tout les rend plus que les autres légitimes pour transformer cette passivité en avantage concurrentiel. Parmi d’autres, la récente apparition des #hashtags dans l’écosystème Facebook est une nouvelle preuve qu’au-delà des seules approches outils, nombre d’invariants documentaires sont et demeurent les paradigmes incontournables d’une compréhension, d’une manipulation et d’une organisation fines de l’information sur les réseaux et des logiques de régulation qui y prévalent.

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Aujourd’hui, ces données et ces communautés aux possibilités d’appropriation ou d’aliénation considérables (big data) constituent le champ d’expression et d’exposition privilégié d’individus ou de collectivités. Ceux-ci ont besoin d’instancier cette présence au monde numérique au travers de traces documentaires dont il faut étudier la manière dont nous pouvons - ou non - en faire collection aujourd’hui, ainsi que le sens à donner auxdites collections constituées dans une transition numérique au sein de laquelle chacun-citoyens, collectivités, acteurs économiques et états - se trouve irrévocablement engagé.

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Olivier Ertzscheid

Quel avenir pour l’InfoDoc en entreprise ? Évolutions et perspectives

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Prospective. Pour sa 12e édition, la journée EGIDE, organisée depuis toujours par les étudiants du master GIDE (Gestion de l’information et du document en entreprise), a eu lieu à la Maison de la recherche de l’Université de Lille 3 le 26 mars dernier. Les conférences et discussions entre professionnels, étudiants et chercheurs ont porté sur les questions de l’avenir de l’info-doc en entreprise.

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Les différents thèmes abordés lors de cette 12e édition de la journée Egide [7][7] www.promidee.fr/egide étaient axés sur l’évolution de la perception et du traitement de l’information, notamment face à sa masse toujours grandissante. Les débats proposés par les différents intervenants ne prétendent pas donner une réponse, mais dégagent des pistes réflexives sur la manière dont évolue notre rapport à l’information. Ainsi, le titre choisi, « L’avenir de l’InfoDoc », a permis de construire un programme des plus variés autour de quelques problématiques actuelles.

Une première piste : le transmédia documentaire

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Les travailleurs du savoir, les « knowledge workers », vivent dans un système qui ne reconnaît pas les compétences à leur juste valeur. Il faut dire que les métiers évoluent, et les outils également. Ainsi, il existe une multiplicité dans les méthodes de recherche et collectes d’informations. Cette hétérogénéité pose des problèmes de management.« L’information ne peut pas circuler librement, il existe bel et bien un phénomène de rétention de l’information, des freins et des biais de l’usage », remarque Louise Merzeau [8][8] http://merzeau.net.

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À l’heure actuelle, on remarque une segmentation des pratiques et un éclatement des formations. Les nouveaux projets sont transversaux. Face à une évolution constante des contenus, aux systèmes de gestion des connaissances qui ont atteint leurs limites, aux systèmes de capitalisation trop exigeants, il est nécessaire de privilégier un environnement support, c’est-à-dire un environnement structuré et organisé. Une plate-forme unique capable de fédérer plusieurs outils avec un travail d’édition permettrait l’interactivité tout autant que la praticabilité. En fait, il serait bon de revenir à une fonction sociale du document dans la manière d’organiser les connaissances.

Un nouvel enjeu : la mobilité

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Les problématiques fondamentales que pose aujourd’hui la gestion documentaire dans le monde de l’entreprise voient leur source dans la mobilité des données (cloud) et des utilisateurs. Ceci n’est pas facilité par les principaux obstacles connus :

  • des flux d’informations énormes à ingérer par l’entreprise ;

  • des difficultés dans l’utilisation du cloud ;

  • l’existence de silos documentaires au sein de l’entreprise ;

  • l’omniprésence du mail comme outil de collaboration ;

  • des approches différentes sur la manière de collaborer.

Les enjeux actuels sont clairement orientés vers la gestion de la mobilité des acteurs et du mode déconnecté, imposant à l’entreprise de rendre disponible de manière sécurisée l’information au-delà de son propre réseau. Les entreprises souhaitent avoir une solution technologique répondant immédiatement à leurs besoins et ce, le plus rapidement possible : cela passe par l’utilisation de paramétrages avancés, ainsi que de plateformes totalement équipées pour le travail.« Les entreprises ont maintenant besoin de collaborer n’importe où, n’importe quand et sur tout type de support : Le cloud hybride est une solution », selon Gregory Carlin.

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Enfin, une problématique qui ne changera probablement jamais dans nos métiers est l’importance de l’accompagnement au changement, recommandé pour que les processus soient mieux intégrés par les différents collaborateurs lors du déploiement d’une solution.

Une deuxième piste : les serious games

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Voici la définition du terme « gamification » qu’en donne Olivier Mauco [9][9] http://www.gameinsociety.com : « Captation des pratiques existantes par un dispositif numérique utilisant les spécificités médiatiques du jeu vidéo pour réorganiser le rapport à l’espace selon les capacités d’action de l’utilisateur »

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La gamification se basant sur les codes du jeu, les exemples issus du Web ou de la publicité peuvent la rendre hermétique aux « non gamers ». L’utilisation de ces codes par les professionnels permet de mieux cibler un public de joueurs et ainsi optimiser la transmission de l’information. En se fondant sur l’idée que la société intègre de plus en plus les codes du jeu, on peut supposer que la « gamification » peut être un vecteur efficace de communication d’un message.

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Ainsi, la notion d’« économie de l’attention » est permise par la multiplication des canaux, et l’effort doit porter sur le travail d’interfaçage : le message transmis doit en effet être en corrélation avec son conteneur, puisque ce dernier influence la manière dont l’information est gérée. Cette interconnexion entre outil et message montre que le système d’un jeu n’est jamais neutre.

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D’un point de vue technique, les serious games fonctionnent grâce à des règles de procédures et des algorithmes donnant accès à une base de données. Les jeux vidéo sont par ailleurs des environnements digitaux mais relèvent aussi d’un régime sémiotique alternatif.

La décentralisation de la gestion de l’information : une tendance ou un passage obligé ?

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La démocratisation des sources d’information et des moteurs de recherche ne facilite pas la tâche des professionnels de l’InfoDoc qui doivent alors convaincre de la valeur ajoutée de leur expertise. De son côté, le flux d’information n’a cessé de grandir, à tel point qu’il n’est plus possible de le gérer de manière centralisée. C’était inévitable. Les professionnels de l’InfoDoc doivent maintenant faire appel aux utilisateurs. On parle alors d’entreprise 2.0 ou plus simplement de travail collaboratif.

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« La collaboration est une nécessité et une réalité. On n’est jamais obligé de le faire, mais cela serait intelligent de le faire », remarque Fabienne Vandekerkove.

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C’est dans ce cadre que l’on entend souvent parler de community manager ou d’animateur. En effet, au-delà de l’outil, du réseau social d’entreprise (RSE), du portail collaboratif ou de l’espace projet, il existe une communauté de personnes. L’accent est donc à mettre sur la dimension sociale et la communication, tout en prenant en compte la maturité de l’entreprise en terme de collaboration ainsi que la préoccupation première du projet de portail ou de RSE. C’est ainsi que l’on peut être amené à gérer une communauté dans le but de structurer des documents, ou encore dans celui de formaliser les connaissances tacites. Mais la finalité peut également être de créer un sentiment d’appartenance de la part des collaborateurs. Pour Nicolas Gosset,« la communauté d’entreprise : [c’est] se construire un vivier de candidats potentiels qui aiment la marque ».

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On le sait, le succès d’une communauté est très difficilement quantifiable. Un grand nombre de contributions n’est pas nécessairement synonyme de réussite. C’est l’activité réelle qu’il faut analyser, c’est-à-dire les conséquences de l’influence de la communauté sur le travail des collaborateurs ou sur l’avis des internautes. Consulter la communauté doit être un réflexe, une habitude. Le véritable enjeu est donc de faire émerger cette communauté et c’est dès le départ du projet que le maximum d’efforts est à fournir.

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L’animation d’une communauté est-elle seulement une tendance ou un passage obligé ? Ce qui est certain, c’est que la communauté existe, et la véritable question est de savoir si elle est révélée, outillée et maîtrisée.

Une troisième piste : la dynamisation d’une communauté

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Beaucoup d’entre nous se sont forcément posé la question : quelles sont les différences et complémentarités des rôles de knowledge manager et de community manager ? Ces deux métiers sont aujourd’hui essentiels pour stimuler l’innovation et la participation en entreprise. Ils sont aussi complémentaires car toute gestion des connaissances est liée à une gestion de communauté.

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« Les managers sont par essence des community managers : ils animent des communautés », souligne Camille Vaucelle.

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Le knowledge manager est un analyste fonctionnel et se charge de rechercher, modéliser et extraire les schémas de connaissances tandis que le community manager gère les contenus et bonnes pratiques dans une optique de diffusion de ces schémas modélisés par le knowledge manager. Il s’agit alors de rédiger des contenus en ligne, des tutoriels et des guides. Ce rôle est principalement celui de community manager interne à une entreprise.

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Finalement, l’éparpillement de ces compétences au sein de « métiers » différents est peut-être la cause des lacunes que nous tentons sans cesse de combler : le manque de partage et de transmission de l’information. Pourquoi ne pas se diriger vers un « intermédiaire », le managerial information stewardschip, qui attribuerait au détenteur des informations le rôle de leur transmission auprès de tous les acteurs concernés par celles-ci ?

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L’équipe EGIDE’2013

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Magali Bertram, Marion Blasquez, Stéphanie Dufour, Mady Gaucher, Anne-Laure Helleu, Maïté Hille, Kadiatou Traoré

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Enseignants responsables : Ismaïl Timimi (maître de conférence) et Justin Poncet (Antidox)

Les bibliothécaires parlent au monde

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Lobbying. Faire entendre sa voix, non pour des motifs corporatistes mais pour que l’information soit accessible à tous, voilà l’une des missions essentielles que s’est donnée l’IFLA pour qui l’« advocacy » ou plaidoyer pour défendre une cause a toujours joué un rôle majeur, et qu’elle a traduit par un programme spécifique.

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Des bibliothécaires qui parlent au monde ? Drôle d’idée. Un bibliothécaire ne parle pas : il lit, il catalogue, il référence, mais parler, ça non ! Lorsqu’il est dans un très bon jour, il peut éventuellement répondre à la question d’un usager aventureux. Mais parler au monde ? Que pourrait-il bien lui dire, d’ailleurs, au monde ?

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Ironie excessive ? Peut-être, mais, on le sait, les bibliothécaires ne sont pas les plus à l’aise pour s’adresser à l’opinion, faire valoir l’immense impact que peut avoir leur outil de travail. Ils ont pourtant une responsabilité historique : alors que la circulation de l’information s’accélère et que les distances se réduisent, les problèmes liés à la liberté de l’information, à la protection de la vie privée ou encore à la propriété intellectuelle sont de plus en plus prégnants. Dans le même temps, le lien social est à la peine et les populations sont à la recherche de sens, de repères, de lieu auxquels ils peuvent se rattacher et se reconnecter.

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Dans ce contexte, la bibliothèque apparaît comme un formidable outil pour accompagner les populations dans la compréhension du monde et la production de récits individuels et collectifs. Elle ne figure plus simplement comme un lieu de transmission du savoir mais aussi comme un espace ouvert de co-construction, de création collaborative des futurs ; un lieu que les communautés peuvent s’approprier comme une boite à outils au service de leur épanouissement, de leur liberté, de leur développement.

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J’ai fondé Bibliothèques Sans Frontières en 2007 [10][10] Jérémy Lachal. « BSF, réseau pour l’accès à l’information... et nous travaillons aujourd’hui dans une vingtaine de pays, parmi lesquels les plus pauvres de la planète mais aussi les plus riches. Et, partout, de l’Haïti post-séisme aux banlieues françaises, des camps de réfugiés du Burundi aux écoles d’Azerbaïdjan, nous faisons le même constat : dans un monde qui change, la bibliothèque est un formidable point de repère, un continuum entre l’hier et le demain, un lieu de connexion et d’éditorialisation de la complexité du monde. À condition qu’elle s’adapte, qu’elle innove, qu’elle écoute le monde et, bien évidemment, qu’elle soit en mesure de s’adresser à celui-ci, de faire entendre sa voix et de participer à l’élaboration des régulations internationales qui la concernent directement.

Le 80e congrès de l’IFLA

Le 80e congrès de l’IFLA se tiendra à Lyon fin août 2014, soit 25 ans après la tenue du précédent congrès en France. C’est un évènement majeur que l’ADBS soutient en publiant quatre articles, un par numéro à paraître avant le congrès, à compter de celui-ci inauguré par Jérémy Lachal. Les sujets seront relatifs à des activités fondamentales de l’IFLA et à leur actualité et, si possible, reliés à la thématique du dossier de DOC-SI. En route pour le congrès IFLA 2014 !

Le programme international de leadership de l’IFLA

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Alors comment parler au monde lorsqu’on est bibliothécaire ? On peut s’adresser à sa communauté, au niveau local, échanger lors de rencontres, de journées portes ouvertes. On peut s’investir dans les politiques culturelles, au niveau de sa région, de son pays. On peut enfin voir les choses en grand en s’affranchissant des frontières. À l’aune des révélations récentes de l’affaire Snowden et des progrès spectaculaires réalisés en matière de connectivité à l’Internet dans le monde, il n’est plus possible de concevoir l’information, le savoir et, plus largement, le rôle des professionnels de l’information comme des objets territorialisés, pas plus que les lois et les régulations qui leurs sont attachées.

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C’est l’une des raisons d’être de l’International Federation of Libraries Associations and Institutions (IFLA) que de porter le message des bibliothèques et centres d’information au sein des plus hautes instances internationales, que ce soit dans le système des Nations Unies ou à l’Organisation mondiale de la propriété intellectuelle (OMPI). Organisation puissante, qui réunit plus de 1400 associations professionnelles de 150 pays, l’IFLA a largement accentué sa capacité à parler au monde ces dernières années en développant ses actions de plaidoyer et sa présence au sein des instances internationales. Elle a ainsi appris à s’adresser à la fois à la société civile et aux pouvoirs publics pour infléchir les régulations internationales sur des sujets aussi divers que la neutralité de l’Internet, la limitation et les exceptions en matière de propriété intellectuelle ou le rôle que peuvent jouer les bibliothèques pour remplir les Objectifs de développement du millénaire [11][11] http://www.un.org/fr//millenniumgoals/bkgd.shtml.

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C’est dans ce contexte qu’est né le programme international de Leadership. Il s’inscrit dans le cadre du plan stratégique 2010-2015 de l’IFLA et de sa deuxième initiative clé qui vise à développer le leadership des bibliothèques afin de faire entendre la voix des professionnels au niveau régional, national et international. Ce programme, administré par l’ALP (programme de l’IFLA pour le développement par les bibliothèques) et sous la tutelle directe du conseil d’administration, n’a pas pour objectif de former de futurs leaders mais plutôt de les identifier et de les faire émerger pour qu’ils puissent représenter l’IFLA au niveau international.

L’opportunité de développer son réseau professionnel

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Les professionnels sélectionnés - les associés - sont donc amenés à faire leurs premiers pas dans l’arène internationale et à travailler avec des organisations comme l’Unesco, l’Ompi, l’Union européenne ou le Forum mondial pour la gouvernance de l’Internet (IGF). Il n’est pas ici question de discuter de pratiques professionnelles mais plutôt d’identifier les leviers politiques pour infléchir les régulations internationales.

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Les associés ont donc l’opportunité de développer leur réseau ainsi que leurs compétences en matière de négociation, de plaidoyer, d’intervention en public et d’agenda politique en particulier dans les domaines suivants : les associations régionales et leurs pratiques de plaidoyer ; les bibliothèques comme acteurs du développement ; les exceptions et limitations en matière de droit d’auteur ; le forum international pour la gouvernance de l’Internet ; l’Open access ; l’évaluation de l’impact des bibliothèques ; l’accès aux ressources électroniques.

Un programme en pleine construction

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La première cohorte de « leaders » a été sélectionnée en 2012 et s’est réunie pour la première fois à la conférence internationale d’Helsinki en août de la même année. J’ai eu le grand honneur de voir ma candidature retenue au sein d’un groupe de 15 professionnels aux parcours très hétérogènes. C’est la grande qualité de ce programme, qui n’en est qu’à ses débuts, de réunir des personnes de tous les continents, à des niveaux de carrière plus ou moins avancés mais qui partagent tous une même certitude du rôle que peuvent jouer les bibliothèques au niveau local comme à l’international.

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Le programme, d’une durée de deux ans, s’appuie sur les conférences annuelles de l’IFLA pour permettre aux associés de se rencontrer et de partager leur expérience. En plus des nombreuses communications que les associés sont amenés à préparer, ils sont réunis pendant toute la semaine du congrès pour un séminaire de travail aux côtés de nombreux professionnels reconnus à l’international, à commencer par les anciens présidents de l’IFLA. Ils participent également aux deux séances de travail du conseil d’administration qui se tient cette semaine-là. Le reste de l’année, ils travaillent en groupe sur les domaines précités selon un agenda qu’ils se sont fixés en cohérence avec les objectifs de l’IFLA.

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Ainsi, le groupe sur l’Open access auquel j’appartiens a conduit en 2012-2013 une enquête internationale, dans plus de 15 pays, sur la connaissance qu’ont les bibliothécaires universitaires de l’OA et leurs besoins en terme de formation. Les résultats de cette étude doivent permettre d’améliorer l’information véhiculée par l’IFLA à ses membres sur le sujet et préciser son approche en matière de plaidoyer. Les leaders ont par ailleurs représenté l’IFLA à de nombreuses rencontres internationales comme le Sommet mondial sur la société de l’information à l’Unesco, l’Internet Governance Forum de Bakou (et les forums régionaux tenus en Russie et en Egypte), des réunions du Conseil de l’Europe ou encore des conférences régionales d’associations de bibliothécaires.

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Le congrès qui s’est tenu en août 2013 à Singapour a permis d’élaborer des axes stratégiques d’action du groupe pour la deuxième année du programme avec un regard particulier sur le plaidoyer autour de la contribution des bibliothèques aux objectifs de développement du millénaire dans le cadre des discussions qui se tiendront au niveau international à l’approche de 2015.

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Le programme en est encore à ses débuts et l’évaluation de son impact devra s’étendre sur plusieurs années pour analyser les trajectoires prises par les participants. Un premier résultat concret néanmoins, et cela en moins d’une année, est la montée en puissance des associés issus des pays du Sud au sein de l’IFLA. De quoi faire fleurir l’espoir de voir un jour davantage de métissage au sein de cette organisation particulièrement investie par les Anglo-saxons et les professionnels d’Europe du Nord. De quoi également donner l’opportunité, à nos collègues des pays du Sud, de mieux faire entendre, dans leur pays, la voix des bibliothèques et le rôle central que celles-ci peuvent jouer dans les processus de développement.

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Jérémy Lachal

Notes

[1]

« Quelles compétences cognitives pour la société du savoir ? Utiliser les médias sociaux pour apprendre tout en développant sa pensée critique. ». Piere Levy’s Blog, 26 mai 2013. http://pierrelevyblog.files.wordpress.com/2013/05/competencescognitives-pierre-levy.pdf

[3]

François Kermoal. « Quand je serai grand, je serai “data scientist” ». L’entreprise.com, 28/05/2013. http://lentreprise.lexpress.fr/formation/quand-je-serai-grand-jeserai-data-scientist_41083.html

[4]

Daniel Kaplan, cité par Silvère Mercier https://twitter.com/Silvae/status/339767376012783616

[5]

Sur les bases décrites dans l’ouvrage rédigé par moi-même Qu’est-ce que l’identité numérique ? Open Edition Press, 2013 http://books.openedition.org/oep/332

[6]

« Ne croyez pas vos amis : 10 à 15 % de leurs commentaires seront payés par des marques en 2014 ». ZDNet.fr, 17/09/2012 http://www.zdnet.fr/actualites/ne-croyezpas-vos-amis-10-a-15-de-leurs-commentaires-seront-payes-pardes-marques-en-2014-39782593.htm

[10]

Jérémy Lachal. « BSF, réseau pour l’accès à l’information et à la culture dans les pays en développement ». In : Dossier « Réseaux documentaires », Documentaliste-Sciences de l’information, 2013, n°2, p. 37

Plan de l'article

  1. Community manager : une légitimité « métier »
    1. Définition théorique et approches opérationnelles
    2. L’attention au réseau
    3. De l’infodoc à l’infodata
    4. Des métiers qui font société
    5. Identité numérique
    6. L’importance de l’éthique
    7. Pour des métiers « données »
  2. Quel avenir pour l’InfoDoc en entreprise ? Évolutions et perspectives
    1. Une première piste : le transmédia documentaire
    2. Un nouvel enjeu : la mobilité
    3. Une deuxième piste : les serious games
    4. La décentralisation de la gestion de l’information : une tendance ou un passage obligé ?
    5. Une troisième piste : la dynamisation d’une communauté
  3. Les bibliothécaires parlent au monde
    1. Le programme international de leadership de l’IFLA
    2. L’opportunité de développer son réseau professionnel
    3. Un programme en pleine construction

Pour citer cet article

Ertzscheid Olivier, Lachal Jérémy, Gaucher Mady, « Métiers et compétences », Documentaliste-Sciences de l'Information 3/2013 (Vol. 50) , p. 4-9
URL : www.cairn.info/revue-documentaliste-sciences-de-l-information-2013-3-page-4.htm.
DOI : 10.3917/docsi.503.0004.


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