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Documentaliste-Sciences de l'Information

2013/4 (Vol. 50)

  • Pages : 80
  • DOI : 10.3917/docsi.504.0038
  • Éditeur : A.D.B.S.

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La flex-entreprise : symbiose ternaire associant technologie, management et stratégie

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Gouvernance. En 2065, la généralisation de la digitalisation inscrit l’entreprise dans une double dimension où le réel et le virtuel se complètent, de façon systémique et holistique. L’entreprise numérique conjugue technologie, écologie et qualité de vie. Elle est une organisation du travail qui féconde le meilleur des deux mondes (physique et digital) dans une perspective d’avantage compétitif.

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La littérature anglo-saxonne décrit depuis déjà un demi-siècle l’entreprise numérique (digital enterprise) comme une organisation du travail à qui les technologies du numérique et de l’Internet - dans leur diversité d’usage - procurent un avantage compétitif, à la fois dans son environnement interne et externe. Ces dernières l’incitent à remodeler son infra structure informatique, de même que son mode opératoire. Dans ce cadre, la notion de digital entreprise architecture (DEA) met l’accent sur l’importance de la formalisation de la gouvernance globale, en accompagnement nécessaire de l’expansion technologique. Car - et c’est là son trait dominant - l’entreprise numérique fait l’objet d’une évaluation permanente de son Quotient internet [1][1] Indicateur initié par Cisco, dans lequel l’écosystème..., indicateur complexe de sa valorisation, en complément des critères économique et financiers traditionnels. Il prend en compte la contribution de ces technologies à son écosystème interne (optimisation permanente de son organisation et de ses procédures internes) et de son écosystème marché (amélioration continue de son fonctionnement relationnel avec ses clients, ses partenaires et ses fournisseurs).

L’intégration des standards d’interopérabilité

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Les trois volets technologiques, organisationnels et managériaux, inhérents à l’activité de l’entreprise numérique, sont désormais imbriqués et régis par des standards d’interopérabilité.

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Sous l’angle technologique, les fonctionnalités de l’appareil de production font l’objet de procédures précises pour optimiser la relation de l’entreprise avec le réseau mondialisé de ses partenaires, de ses fournisseurs comme de ses clients.

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Sous l’angle organisationnel, la démarche de qualité totale, dans laquelle l’entreprise inscrit son action, est subordonnée au respect de standards rigoureux. Ils conditionnent de façon normative le droit de l’entreprise à postuler aux appels d’offres, privés ou publics. La traçabilité, inhérente aux technologies Internet, permet la vérification du respect des règles établies par les organismes de certification.

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Sous l’angle managérial, la notion de management 3D [2][2] Sujet d’un prochain ouvrage de l’auteur du présent... s’est généralisée. Elle se fonde sur la reconnaissance du management fonctionnel et opérationnel comme facteur essentiel de l’efficience de l’entreprise. Le premier D (Directif) signifie la prise en compte permanente de la dimension d’anticipation, de projection et d’accompagnement du changement qu’exerce le management, en appui des transformations de l’entreprise. Le second D (Dynamique) s’attache à la dimension opérationnelle de gestion des hommes, des équipes comme des ressources, dans un environnement en mutation où la flexibilité est devenue la règle. Le troisième D (Digital) met l’accent sur la transformation radicale de la fonction managériale (dans ses dimensions de leadership et de coaching, de gestion d’équipe et de pilotage des activités, de contrôle et de reporting) grâce aux potentialités des technologies numériques. Ces dernières s’expriment notamment dans les domaines de la mobilité et du nomadisme, sur fond de généralisation du télétravail, du management à distance et du concept d’entreprise apprenante.

Les principes de l’« innovation ouverte »

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Cette mutation d’envergure est rendue possible par les facteurs conjugués du Big data et de l’intelligence collective. L’analyse continue de la masse d’informations produite par l’entreprise, structurée à la fois par les critères du web sémantique (interprétation logicielle automatique des données) et ceux du web de données (publication de données structurées sur le Web), conduit l’entreprise « perceptive » à anticiper les décisions futures, grâce à l’exploitation des données issues de ses réseaux.

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Au sein même de l’entreprise, l’environnement de travail - dans sa globalité - est devenu intelligent, au sens que chaque machine de la chaîne de production, chaque application collaborative, est un objet intelligent par la systématisation dans chaque élément d’une micro-informatique connectée en temps réel. Outre le suivi de la production et de sa conformité au plan, les données fournies par le système permettent d’anticiper les pannes, de délester ou substituer une chaîne de fabrication au profit d’une autre, dans un souci d’optimisation permanente. L’internet mobile s’est depuis longtemps libéré du seul smartphone pour concerner tous les instruments du quotidien.

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Mais l’une des évolutions majeures constatée dans l’entreprise réside dans la transformation de ses mécanismes d’innovation. Basé dans un passé proche sur le potentiel de recherche interne de l’entreprise (laboratoires et chercheurs), le dispositif adopte les principes de l’« innovation ouverte » (open innovation) qui est tout à la fois une disposition d’esprit, une démarche et une pratique. Cet écosystème exploite les différents éléments de la chaîne de la valeur de l’entreprise qu’il confronte en permanence eux données issues du monde extérieur, par le biais des capteurs que constituent ses propres réseaux sociaux, en connexion avec ceux utilisés par ses collaborateurs, ses fournisseurs, ses prestataires, et ses clients, mais aussi ses compétiteurs. Le tout s’inscrit dans un processus fluide et flexible, faisant en sorte que des agents intelligents repèrent et isolent à tout moment, dans le flux ininterrompu des données analysées, des signaux faibles et des signaux forts capables de nourrir les processus décisionnels.

Une mutation d’envergure : l’entreprise « glocale »

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Bien que fortement axé vers ses objectifs premiers que sont les produits ou services mis en marché par l’entreprise et la performance globale de cette dernière, le mécanisme d’ensemble exploite au mieux la notion de sérendipité, cette « sagacité accidentelle » décrite par Horace Walpole [3][3] Horace Walpole, comte d’Oxford, auteur du Château d’Otrante.... Elle conduit - par une disposition d’esprit particulière - à exploiter en permanence l’observation des médias et des réseaux sociaux. Au sein du mécanisme d’innovation ouverte de l’entreprise, la sérendipité s’applique au large écosystème de cette dernière à travers son accès aux marchés sur lesquels elle se positionne, ses ressources technologiques (réseaux sociaux, blogosphère, web sémantique, moteurs de recherche multidimensionnels et outils de cartographie des données), ses ressources humaines (chercheurs, collaborateurs, partenaires), ses procédures internes enfin (gestion des connaissances et capitalisation, intelligence collective, stratégie et management de l’innovation).

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Dans ce concert émerge la notion d’entreprise « glocale » (globale dans l’intégration des standards du monde ouvert et locale dans sa réponse aux paramètres locaux), normative dans ses processus et ses pratiques, décentralisée dans son type d’intelligence, multiculturelle dans son approche de ses publics tant internes qu’externes. Fusionnelle dans sa façon de conjuguer le réel et le virtuel dans une réinvention permanente, elle accorde une attention privilégiée à l’humain, critère différenciateur de sa performance. À ce titre, elle veille à l’employabilité de ses collaborateurs, à leur formation permanente, tout en leur proposant une qualité de vie conforme à leurs attentes.

De l’entreprise traditionnelle à la « flex-entreprise »

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Enfin, le système d’information de l’entreprise numérique est devenu une interface de liaison entre des individus confrontés à des situations variées, à des données multiples, à des objets communicants, ainsi qu’à un environnement extensif. La généralisation du cloud computing a surtout changé la donne, conférant aux PME des moyens qui étaient auparavant l’avantage des grandes entreprises. Les frontières de l’entreprise traditionnelle se sont abolies au profit d’une dynamique de reconfiguration permanente de ses entités, en partenariat avec des PME ou des PMI associées à un projet commun. La « flex-entreprise » est née !

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Michel Germain

Enseignement, documentation, univers parallèles

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Formation. L’articulation entre domaine public et secteur privé qui est au cœur de la révolution numérique et des réseaux redéfinit des frontières que l’on pensait immuables. Il y a seulement deux cents ans, l’édition commerciale se moquait bien de produire des manuels universitaires, et la puissance publique n’avait pas rendu l’instruction obligatoire. N’assiste-t-on pas à une nouvelle redistribution des cartes ? Petite réflexion sur la question…

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Concevoir l’avenir du couple information-formation à l’horizon 2063 se heurte à au moins deux éléments d’incertitude.

La création de contenus

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Quel sera le visage de la création de contenus dans les prochaines décennies ? Si l’Internet a contraint et contraint encore aujourd’hui les services de médiation culturelle, notamment documentaires, à revoir en profondeur leurs modes d’intervention, son impact est encore plus déstabilisant pour les industries culturelles, pour lesquelles s’inscrire dans une économie de l’attention bouleverse tous les équilibres. Comment rétribuer la création dans un contexte où vole en éclat la notion d’œuvre originale, principe structurant du Code de la propriété intellectuelle, et ou les notions d’émetteur et de récepteur apparaissent brouillées, chacun pouvant avec une grande facilité se réapproprier techniquement une création en vue de la transformer ou de la recomposer ? Cette économie de moyens, offerte par les technologies numériques, de créer des contenus là où hier le monde analogique exigeait des équipements généralement lourds bouleverse profondément la donne dans de nombreux secteurs, notamment académique, comme l’illustrent l’Open Access en IST ou les Moocs dans la production de contenus pédagogiques.

Les mutations du système de formation

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Deuxième source d’interrogation : les mutations du système de formation dans les années à venir. Les pays développés ont fait le pari qu’ils se trouvent désormais à un stade de leur histoire où l’essentiel de la richesse produite résultera du capital humain mobilisable pour des activités à forte valeur ajoutée. C’est le thème bien connu de l’économie de la connaissance, qui place l’activité de formation (et singulièrement la formation tout au long de la vie) au cœur de la production de richesses. Or, à des degrés divers, tous les pays développés doivent faire face dans ce domaine à un « plafond de verre », limitant le nombre de diplômés de l’enseignement supérieur en deçà des besoins identifiés, alors que le chômage inscrit ses ravages principalement parmi les actifs peu ou pas qualifiés. Comment hausse-t-on le niveau général de compétences d’une population, comme on l’a fait tout au long du XIXe siècle, évolution qu’est venue couronner l’instruction primaire obligatoire de Jules Ferry ? Quoi qu’il en soit, face au déluge informationnel actuel et aux transformations des modalités de construction du savoir qu’implique le numérique, il devient essentiel de revoir profondément les méthodes d’enseignement traditionnelles. Les évolutions rapides des usages et des représentations introduites par le numérique poussent en effet à l’adoption d’une pédagogie plus active, sur le modèle de nos voisins étrangers : lectures en amont du cours, séances avec l’enseignant recentrée sur la remédiation et l’interaction, TD ou TP résolument tournés vers les apprentissages méthodologiques, notamment informationnels (savoir trouver l’information mais aussi et surtout la trier, l’évaluer, se la réapproprier), travaux (individuels, de groupe, tutorés ou pas) à conduire hors la classe en autonomie. C’est dire que la rénovation de l’enseignement appelée par le paradigme numérique nécessite la collaboration des enseignants, des professionnels des TICE et de ceux de la documentation au sein de véritables équipes pédagogiques. La question des outils, qui occupe beaucoup aujourd’hui, est en fait secondaire : on peut enseigner de façon très traditionnelle sur un tableau blanc interactif dernier cri. Les enseignants du supérieur s’investiront-ils dans cette pédagogie plus exigeante ? Le système d’évaluation et de promotions qui régit leurs carrières aujourd’hui n’y pousse pas vraiment. Et, pendant ce temps, le secteur commercial s’organise pour occuper le terrain.

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Qu’il s’agisse de création de contenu ou de formation, la vraie inconnue réside donc dans la redistribution en cours de la frontière entre domaine public et intérêts commerciaux : qui pourrait dire ce qu’il en sera en 2063 ?

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Christophe Pérales

L’entreprise numérique : une affaire de culture !

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Partage. La culture numérique vient transformer notre société et nos organisations. L’une de ses caractéristiques majeures est l’évolution dans le partage de l’information et de la connaissance, que ce soit entre les acteurs internes de l’entreprise comme avec l’ensemble de son écosystème externe. À ce titre, elle permet de construire une intelligence collective, source de création de valeur et d’innovation pour l’entreprise.

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Le numérique nous a fait entrer dans une société où l’information est devenue un actif stratégique de l’entreprise, modifiant à la fois son organisation interne, sa manière d’interagir avec son écosystème et même son modèle d’affaires. L’important aujourd’hui est d’avoir la bonne information au bon moment, afin de prendre la bonne décision qui permettra à l’entreprise de prospérer.

Intelligence collective

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Mais obtenir la bonne information n’est plus un processus que l’on peut accomplir seul. Contrairement au schéma linéaire de transformation des biens consommables dans l’économie traditionnelle, l’information ne suit pas un chemin unique dans l’économie numérique. Une idée ou une connaissance peut en effet être exploitée par plus d’une personne ou entreprise à la fois, et ce sont les retombées de cette exploitation qui déterminent le bénéfice (collectif) obtenu.

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Ce principe semble en contradiction avec les modèles d’affaires de l’économie traditionnelle, mais les bénéfices du partage d’information et de la connectivité des acteurs, en tant que qu’éléments constitutifs de la culture numérique dans les organisations, sont extrêmement divers [4][4] CIGREF, Entreprises et culture numérique, 2013.

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La réflexion autocentrée peut présenter des risques et des insuffisances dans ce monde numérique complexe, caractérisé par une accélération de la production de liens transactionnels et organiques [5][5] Ahmed BOUNFOUR, L’Accéluction en action. Fondation.... La culture numérique favorise ainsi une intelligence collective qui va apporter une agilité nouvelle, basée sur la volonté du plus grand nombre de contribuer à l’innovation. C’est une ressource transverse à instaurer dans certains projets au sein de l’entreprise comme à mobiliser à l’extérieur, auprès des partenaires et clients, afin d’en récolter les fruits.

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Si l’intelligence collective apporte des informations directement utilisables par l’entreprise, un flot croissant d’informations hétérogènes et souvent non structurées est généré sur Internet comme à l’intérieur de l’entreprise. Les méthodes traditionnelles de traitement étaient jusqu’à présent impuissantes à donner du sens à ces volumes d’informations « dormantes ». Mais l’évolution des algorithmes complexes, développés par l’analyse statistique, et de la puissance de calcul des ordinateurs réussissent désormais à faire « parler » les données et ouvrent de nouveaux champs prometteurs.

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L’impact du Big data sur le modèle économique de l’entreprise peut être majeur. Il peut être une nouvelle source de performance en interne mais également créer de nouvelles opportunités de marchés par la vente d’informations à valeur ajoutée. Néanmoins, ces opportunités pourront aussi bien être exploitées par certains pure players d’Internet qui deviendront donc autant de nouveaux concurrents directs. Nos entreprises ont donc tout intérêt à anticiper !

Protection du patrimoine informationnel

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Le numérique a fait franchir une nouvelle étape dans la gestion des risques qui intègre désormais la sécurité de l’information, avec la protection des ressources numériques et du patrimoine informationnel. Alors que de nouveaux risques apparaissent (vol de données stratégiques, atteinte aux droits de propriété intellectuelle, à la réputation, aux informations personnelles, etc.), il est primordial que tous les métiers et collaborateurs se sentent concernés, ainsi que l’ensemble de la chaîne de valeur incluant les sous-traitants, les partenaires et les clients.

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L’information est donc devenue l’une des richesses principales de l’entreprise, à condition toutefois que sa chaîne de traitement soit totalement maîtrisée, pour des prises de décision avisées.

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L’instauration de nouveaux processus et l’introduction de nouvelles technologies sont des conditions nécessaires mais non suffisantes pour valoriser cet actif stratégique qu’est l’information. C’est bien une révolution culturelle qui permettra la mise en place et le succès de nouveaux modèles d’affaires.

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Pascal Buffard

Focus. Ordres et désordres numériques

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Culture. Tout en s’interrogeant sur les évolutions à venir dans le domaine de l’offre numérique, il semble tout aussi important de délaisser la vision techniciste, certes plus susceptible de faire rêver, et de déconstruire les mythes de la techno-utopie annonciatrice de promesses rarement tenues.

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Dès 1994, A.-Y. Portnoff s’interrogeait sur les promesses de l’« unimédia » [6][6] André-Yves PORTNOFF, « Les promesses de l’unimédia »,... - terme qui caractérisait alors la fusion des différentes ressources médiatiques (textes, parole, images, vidéos, etc.) en un média unique de communication - et sur les effets que la séparation entre le contenu et la forme aurait sur nos pratiques, notamment culturelles. Quelque 20 ans après, force est de constater que le terme ne s’est pas imposé et qu’il est même dépassé au regard des dispositifs toujours plus complexes qui intègrent désormais des objets sémiotiques hétérogènes, numériques et analogiques : artefacts multimédias qui offrent de nouveaux services reposant sur une information ubiquitaire, mobile, constamment accessible, dispositifs transmédias remettant en cause les structures narratives traditionnelles, cinéma interactif permettant au spectateur d’intervenir en temps réel dans l’histoire, dispositifs à réalité augmentée superposant les strates informationnelles, etc.

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Mais, plus encore, les évolutions semblent nous promettre un avenir radieux dans lequel les technologies de l’information se propageront dans tous les secteurs : véhicules autonomes guidés par des capteurs, internet des objets dotés d’une certaine « intelligence » de comportement, réalité augmentée permettant d’afficher des informations sur des lentilles de contact, stockage des données sur de l’ADN, pilotage des ordinateurs par la pensée, etc. La liste n’est pas exhaustive des appareils, services et applications qui soumettront l’environnement à l’humain… à moins que ce ne soit l’inverse !

L’économie de l’attention : un défi majeur

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Le développement de ces nouveaux univers pose de très nombreuses questions, d’ordre technique bien sûr, mais aussi d’ordre culturel, social et éthique. Nous n’en retiendrons ici que deux. Tout d’abord, dans un monde où l’information est diffuse, mobile, omniprésente à travers des dispositifs variés, quelles capacités cognitives devront développer les humains pour la maîtriser ? Dès à présent, la conception des dispositifs multimédias/transmédias s’inscrit dans une économie où l’attention du lecteur/spectateur est de plus en plus difficile à capter et à conserver. De nombreuses études [7][7] Nicholas G. CARR, Internet rend-il bête ?, Laffont,... soulignent que l’internaute est déjà l’objet de multiples sollicitations qui favorisent un état de constante distraction sur le plan cognitif. Selon N. Carr, cet « écosystème de technologies d’interruption » est un premier défi auquel sont confrontés les concepteurs de ces dispositifs. Quand on pourra lire ses méls sur ses lentilles de contact, quand on pourra commander un ordinateur par la pensée, quelles conséquences cela aura-t-il sur nos capacités cognitives ?

Les pratiques sociales à la lumière du numérique

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Une deuxième série de questions concerne les effets de l’emprise croissante du numérique sur les pratiques sociales. Alors que les « technofans » de toute obédience renouvellent leurs promesses d’une vie meilleure et de nouvelles expériences utilisateurs, il semble judicieux de conserver un regard critique sur cette raison numérique. Ainsi, quand Jeff Bezos [8][8] PDG d’Amazon invoque la démocratisation de l’accès au savoir pour justifier la mise en ligne de millions d’ouvrages, on reste perplexe. S’il est effectivement utile de pouvoir accéder à une large fraction du patrimoine littéraire, quel est l’intérêt réel d’avoir accès à des milliers d’ouvrages sur les liseuses quand on sait que le lecteur moyen lit 10 livres par an ? Cette politique de l’abondance ne garantit en rien la construction d’un socle maîtrisé de connaissances ni la formation à la citoyenneté et encore moins la réduction des inégalités, notamment la « fracture numérique ».

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Stéphane Chaudiron

Focus. Du document à la data

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Mutations. Anticiper la révolution numérique est une chose. Pour les entreprises, savoir adapter leur « business model » en est une autre. Pour cela, pas question de disposer d’un sixième sens, mais faire preuve de clairvoyance.

« Le numérique dévore le monde » [9][9] Henri VERDIER, directeur d’Etalab, http://www.henr...

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La première vague de la révolution numérique a d’abord introduit les documents électroniques dans les entreprises et les organisations, apportant d’importants gains de productivité et de baisse des coûts de gestion. La seconde vague a été celle d’Internet, qui a bouleversé le fonctionnement des entreprises avec le déploiement des portails et des blogs, de l’e-commerce, des réseaux sociaux, de la mobilité, etc. Du fait de leur importance stratégique, ces flux et contenus sont considérés comme des actifs immatériels et sont de plus en plus souvent évalués financièrement par les entreprises.

La 3e vague de la révolution numérique

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Nous voici entrés dans l’ère des Big Data, qui semble être la troisième vague de la révolution numérique. Ces ensembles de données nécessitent de nouveaux outils techniques pour les comprendre et en tirer du sens et posent des questions profondes sur leur collecte, leur interprétation, leur analyse. Comme l’explique Harper Reed [10][10] http://www.zdnet.fr/actualites/le-big-data-c-est-d..., le problème avec les Big Data est que nous avons tendance à focaliser sur le « Big » alors que nous devrions nous préoccuper essentiellement de la « data ». En effet, le déluge de données produites par l’humanité reste encore majoritairement sous-exploité. Entre les données générées par les internautes et les entreprises et celles mises à disposition par les collectivités, il existe une masse colossale de données non-exploitées, potentiellement génératrices d’énormes gains de compétitivité pour ceux qui sauront les collecter et les exploiter.

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Les pratiques sociales et mobiles s’ancrent de plus en plus dans le quotidien des internautes modifiant le paysage et les usages numériques. De ce fait, le maintien ou la prise de part de marché est directement lié à la capacité des entreprises à comprendre les facteurs de transformation, à appréhender leur impact sur leur écosystème et à anticiper l’évolution des besoins et souhaits des utilisateurs. Il est certain que plus les entreprises disposent de données, mieux elles peuvent comprendre les attentes et contraintes de leurs prospects/clients, développer des leviers de compétitivité vis-à-vis de leurs concurrents et anticiper les évolutions du marché.

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Mais une étape d’interprétation des données et d’identification de la valeur pertinente est nécessaire pour pouvoir exploiter ces données : or, aucun algorithme n’est actuellement capable de le faire de manière satisfaisante. Et pourtant, la quantité de data va encore s’accroître avec l’internet des objets : il y aura bientôt plus d’objets que de personnes reliées à Internet. Données qui s’ajouteront aux données personnelles et données publiques que nous produisons chaque jour.

Détecter les tendances

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Les organisations efficaces sont celles qui savent détecter les mutations à venir ainsi que les compétences nécessaires pour les cristalliser. Il ne s’agit pas de prédire le futur, mais d’extraire le sens des tendances observables. Pour Andy Grove [11][11] Andrew GROVE, Seuls les paranoïaques survivent, Pearson-Village..., la difficulté consiste à rester sans cesse à l’écoute des changements sans confondre les simples rumeurs - sans conséquence sur la stratégie - avec un vrai signal, précurseur du changement puissance dix. Nous rêvons d’un monde prévisible. Mais l’atout de l’incertitude n’est-il pas de favoriser l’innovation et la création de valeur ? Robert Branche et Jérôme Fessard [12][12] Les Echos, 09 novembre 2010 http://www.lesechos.fr... estiment qu’« il n’y a pas d’espoir sans incertitude ». Innover et se projeter dans le monde de demain, c’est accepter l’incertitude et quitter sa zone de confort. Acceptons alors de changer de paradigme !

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Marie-Odile Charaudeau

Focus. Le réseau social : espace de reconquête

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Médiation. L’évolution du monde de l’information numérique est en accélération vertigineuse et, avec elle, celle du rôle du professionnel de l’information. La multiplication des systèmes d’information numérique lui donne l’opportunité d’affirmer son rôle d’infomédiaire au sein des réseaux sociaux d’entreprise.

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Aujourd’hui, que l’on soit au travail ou chez soi, nous avons accès à une documentation vertigineuse. Et nous sommes libres de la consommer comme bon nous semble : au format papier ou au format numérique sur son ordinateur, son smartphone ou sa tablette. Nous avons même accès à la plus grande encyclopédie jamais construite par tous : Wikipédia. Enfin, et pour ne citer que lui, nous avons aussi accès à l’intégralité de la publication humaine par le biais de Gallica, le fond de documentation qui centralise plus de 2,5 millions d’ouvrages consultables et téléchargeables en ligne !

Des systèmes numériques qui se multiplient

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C’est un fait : en entreprise, le « centre de doc », comme on l’appelle affectueusement, a perdu de sa centralité. Il n’est plus le passage obligé vers le savoir. Au contraire, l’accès au savoir est aujourd’hui perçu - à tort ou à raison - comme en dehors de ce cercle puisqu’aujourd’hui, chacun peut trouver en un clic une information immédiate dans son business.

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Dans le même temps, les systèmes numériques se multiplient et, de quelques systèmes centralisés, on glisse peu à peu vers des milliers de systèmes qui regorgent d’informations… avec en prime une obsolescence programmée par la vitesse d’innovation.

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Reprenons le parallèle de nos documentalistes d’antan : leur rôle est apparu lorsque la « bibliothèque du monde » s’est enrichie. Au point que chaque entreprise de taille conséquente a dû se doter d’un infomédiaire pour faire le lien entre les demandes et les contenus.

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Regardons demain : l’augmentation des systèmes produit aussi un Babel numérique, plus uniquement de contenus mais de contenants, qui deviennent également multiples. Cette nouvelle dimension renvoie toujours à la même question : où se trouve l’information pertinente ?

La reconquête d’un rôle de médiation

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C’est donc à un espace numérique gigantesque que le professionnel de l’information se trouve désormais confronté. Il n’est plus le responsable d’un centre de documentation physique, avec la centralité que cela suppose, mais peut gagner en échange un rôle positif en devenant l’intermédiaire des échanges numériques.

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Cette reconquête d’un rôle qui trouvait son aura et sa force par le passage obligé dans le lieu physique se fera donc là où se trouvent numériquement parlant les personnes de l’entreprise : ce n’est plus dans les couloirs, dans le lieu sacré de la documentation mais dans ce nouvel espace collectif où l’entreprise se projette elle-même comme une existence numérique réifiée. Dans ce qu’on appelle aujourd’hui le réseau social d’entreprise : un espace où chacun a une identité, produit ses activités, publie le contenu qu’il génère, collabore en projets, effectue la veille, etc.

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Aujourd’hui sous forme très textuelle, avec quelques attributs multimédias (photo et vidéo), cet espace numérique pourrait avoir demain une forme plus aboutie et métaphorique sous une forme proche des jeux vidéos par exemple.

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C’est dans cet espace que le professionnel de l’information a toute sa place pour enrichir les interactions et pour penser et organiser des propositions de rencontres à l’intérieur du réseau, entre les « bonnes » personnes mais aussi entre les personnes et leurs attentes en informations et savoir : que ce soit en désir immédiat ou en potentiel, afin de les nourrir, de leur ouvrir des horizons que l’opérationnel et la pression de chaque instant ne leur permettent plus de découvrir.

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Projetons-nous encore plus loin : quand les écrans ne seront plus posés sur les bureaux mais dans nos lunettes, quand l’ordinateur n’obéira plus à nos doigts via le clavier mais à nos gestes et à notre pensée, l’essentiel sera pourtant encore là : celui d’être humain avant tout !

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Alain Garnier

RX : Recherche eXpérience

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Sciences. Washington D.C., 2054, la police de la ville prédit les crimes dans les quartiers sensibles, elle croise les bases de données, rapports d’espionnage, profils comportementaux de délinquants, prévisions météorologiques. L’interface est tactile, les agents naviguent dans les données avec une fluidité déconcertante… Minority Report, vous vous rappelez ?

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En 2063, Pierre, jeune doctorant en sciences de l’environnement, récemment embauché par le GIEC [13][13] Le Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution..., travaille sur l’anticipation des catastrophes naturelles du pourtour méditerranéen ; il croise ses hypothèses avec les jeux de données européens partagés par tous les laboratoires : températures, pluviométries, magnitudes des séismes locaux, pressions atmosphériques, migrations animales, etc. Il navigue dans les archives et les données qui lui parviennent en temps réel par les différentes stations et les drones de cette région. Son espace d’information est sans rupture, son interface numérique assiste de façon interactive son raisonnement. Les théories sont éphémères, les chercheurs préfèrent parler de modélisations temporaires qui sont très vite mises en débat. Il est devenu difficile de publier…

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L’expérience du chercheur dans ces interfaces numériques, son bénéfice intellectuel et son ressenti, sont une préoccupation constante. Il s’agit désormais « d’habiter » l’information utile à la recherche de façon intuitive. Les seuls enjeux qui comptent désormais sont des enjeux de découverte scientifique, de stimulation intellectuelle pour répondre à des défis sociétaux de plus en plus nombreux (réchauffement, pollution, épidémies endémiques, menaces d’astéroïdes, dégénérescence neuronale, addiction numérique, désertification de régions, etc.).

La recherche interfacée

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La recherche entretient des rapports fluides avec les environnements numériques de captation, de production et de diffusion des données de toutes sortes, en amont et en aval de la recherche (Figure 1).

Figure 1 - Astrophysique et recherche interfacée, navigation dans les objets célestes…Figure 1
Source : "Spiral Galaxy". NASA, ESA, and the Hubble Heritage (STScI/AURA)-ESA/Hubble Collaboration. http://hubblesite.org
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Il s’agit d’accompagner le travail de la recherche à tous les stades de son développement : contribuer à des états de littérature exhaustif, repérer les zones d’ombre, collecter des données et les comparer aux réservoirs mondiaux, aider la formulation des hypothèses, identifier des experts. La recherche est globalisée, la dimension internationale prime.

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La collecte des données est devenue massive dans la majorité des champs d’étude avec des captures automatiques diffusées aux laboratoires concernés. La « curation » des données se fait donc à la source de l’observation. La collecte géo-localisée est assistée par des appareils autonomes connectés aux grandes bases de données et permettant d’assister l’analyse ; la carte génétique de tout être humain est ainsi potentiellement lisible instantanément pour éclairer le diagnostic médical. Mais l’éthique, particulièrement la bioéthique, cadre les usages par des chartes débattues puis partagées très souvent au niveau international. En SHS, les méthodes d’enquête par crowdsourcing sont nombreuses, les participants sont équipés d’appareil d’auto-mesure transférant des données comportementales, après en avoir accepté l’exploitation. Les modélisations théoriques peuvent vérifier leur opérationnalité sur de nombreux jeux de données, des bibliothèques de logiciels de simulation sont mis à disposition. Les recherches qui privilégient des approches qualitatives ou critiques utilisent, quant à elles, les potentialités de l’échange humain médiatisé par des techniques de visio-entretiens disponibles sur tous les appareils mobiles. Le raisonnement du chercheur se nourrit de recueils de données de plus en plus nombreux et diversifiés.

Preuve et qualité sélective

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Dans un contexte de course à la publication (« publish or perish »), d’inflation du nombre de chercheurs notamment des pays émergents, et d’inflation du nombre de revues en open access, la publication scientifique a sérieusement dérapé au début du millénaire [14][14] « How science goes wrong », The Economist, 19 octobre... : résultats erronés de plus en plus nombreux et publiés sans évaluation rigoureuse, articles répliqués dans plusieurs revues, reproduction impossible de résultats faute d’une qualité suffisante des données, plagiat, conflits d’intérêts de plus en plus nombreux dans le processus d’évaluation, etc.

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En 2063, chaque domaine s’est attaché, au cours des décennies précédentes, à définir ses règles de qualité, ses procédures de vérification afin de valider de nouveaux résultats. Les données sont évaluées avec la soumission de l’article, garantissant ainsi leur possible réutilisation par d’autres chercheurs. La démonstration scientifique peut s’appuyer sur différents médias : visualisation 3D pour comprendre les structures complexes de molécules, d’imageries médicales ou d’objets célestes, vidéos en ligne pour les méthodes expérimentales (Figure 2), simulations logicielles, infographies diverses des données, accès à des bases d’enregistrements audiovisuels géo-localisés, statistiques interactives, sources de programmes informatiques.

Figure 2 - Jove (The Journal of Visualized Experiments), l’une des premières revues ayant intégré la vidéo pour l’évaluation scientifiqueFigure 2
Source : http://www.jove.com. Avec l’aimable autorisation de l’éditeur
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Tout est mis en œuvre pour optimiser la communication entre l’auteur et le lecteur expert, l’enjeu étant de faciliter la compréhension, la validation puis la reproductibilité des résultats scientifiques. Chaque domaine convoque les fonctionnalités interactives qui prennent sens dans le type de travaux conduits. Certains éditeurs avaient d’ailleurs esquissé l’évolution de la rhétorique scientifique selon les disciplines dès les années 2010.

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Pour la « big science », la sélectivité est très dure, les taux de rejet des articles soumis sont importants car l’inflation des articles a été jugée préjudiciable à l’avancée des connaissances. Ces secteurs reçoivent la majorité des financements de recherche. L’évaluation par les pairs reste centrale. Les experts sont par contre identifiés de façon de plus en plus rigoureuse à l’aide de leurs publications en ligne. Un auteur est en droit de critiquer le niveau d’expertise de ses relecteurs et de demander une autre évaluation. Le facteur d’impact des revues dépend des citations reçues par la revue mais aussi, désormais, des taux de rejets, des notations qualitatives de l’évaluation par la communauté concernée.

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Les revues n’ont donc pas disparu, leur diversité continue de garantir une pluralité dans les champs scientifiques et de préserver le risque d’une pensée unique. À la demande des politiques, les éditeurs réunissent leurs publications dans des « chaînes spécialisées thématiques » et proposent, avec les chercheurs, des bilans intermédiaires très spécialisés des avancées de différents domaines : une certaine forme de concurrence s’exerce ainsi entre eux pour avoir publié les plus grands talents.

Une économie globalisée

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Économie de la publication et économie de la recherche sont étroitement liées et globalisées au niveau des institutions. Les bibliothèques ne financent plus l’accès aux publications scientifiques sur leur budget, c’est l’affaire des services généraux de la recherche. Pour les sciences de la nature, le financement se définit de plus en plus au niveau des communautés internationales de chercheurs (Scoap3 [15][15] Scoap3.org avait, en ce sens, initié le chemin). Dans ces domaines, le financement amont domine pour la publication, on ne s’abonne plus à des revues. Les pays en voie de développement ont accès à ces ressources via les négociations au plus haut niveau. Le paysage reste différent pour les SHS dont le périmètre national garde du sens pour de nombreuses spécialités.

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Au regard des coûts des infrastructures techniques et des dépenses fonctionnelles de la recherche, le coût des publications a été relativisé, mais des instances composées de chercheurs veillent à la non dérive des coûts dans ce marché inélastique. Les acteurs publics et privés ont mis en place des partenariats variés pour consolider des systèmes de communication avec la priorité d’une qualité de service et de pérennité, ceci dans un contexte d’une science de plus en plus globalisée. Chaque champ a son propre équilibre, contrôlé par ses instances désignées. Les valeurs fondamentales de la recherche (qualité, indépendance, diversité et pérennité) [16][16] Ghislaine CHARTRON. « La quadrature éditoriale : libre... encadrent le développement incessant des environnements RX… L’IST appartient au passé.

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Ghislaine Chartron

Du web documentaire vers l’économie du Big data

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Économie. La transformation du document dans le Web témoigne de la modification du rapport à notre passé dont il était la trace et accompagne des évolutions sociales et sémantiques profondes du nouveau millénaire, nous donnant l’illusion d’avoir toutes les réponses à nos questions avant même, parfois, qu’elles ne soient posées…

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« Dès le développement du Web, ses détracteurs ont souligné qu’il ne pourrait jamais être une bibliothèque bien organisée, que sans base de données centrale et sans structure arborescente, on ne pourrait jamais être sûr de tout trouver. Ils avaient raison. Mais la puissance d’expression du système a mis à la disposition du public des quantités importantes d’informations et les moteurs de recherche (qui auraient paru tout à fait irréalisables il y a dix ans) permettent de trouver des ressources » [17][17] Tim BERNERS-LEE, James HENDLER et Ora LASSILA, « The.... Comme le rappelle Tim Berners-Lee dans cette citation, le premier Web s’inscrivait dans la continuité des systèmes documentaires, première étape qu’il a d’ailleurs baptisée lui-même « web des documents ». L’expression web 2.0 a été popularisée par ceux qui se sont ensuite emparés de l’outil pour inventer des services inédits. Le développement du partage et son économie associée ont débouché sur deux révisions documentaires importantes : un ébranlement du statut traditionnel du document et une documentarisation des individus.

Le statut du document remis en cause

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En insistant sur le partage, la conversation, la réactivité, les acteurs du web 2.0 ont implicitement contesté un pilier du document moderne : l’intangibilité du texte, symbolisée notamment par le droit d’auteur. Le monopole du droit d’auteur sur la diffusion des textes est remis en cause dans le web 2.0 par la pratique de l’échange, de la copie ou du mixage. La notion même d’auteur est relativisée par la pluralité des interventions sur les textes dont la stabilité est mise à mal par des corrections et des ajustements constants. On retrouve quelques-unes des caractéristiques des documens du Moyen-Âge avant l’imprimerie : la leçon commentée, la copie assortie des corrections du copiste, la glose, etc.

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L’entrée d’internautes actifs dans le système en bouleverse aussi l’économie. Tant qu’un nombre limité d’auteurs et d’institutions avaient autorité sur les documents, leur gestion était relativement simple, du point de vue bibliothéconomique (liste d’autorités) comme du point de vue économique (droit d’auteur). À partir du moment où l’ensemble des internautes est potentiellement actif sur l’ensemble des documents, les mécanismes traditionnels deviennent inopérants et d’autres apparaissent. Les listes d’autorités et l’indexation sont remplacées par une indexation automatique en temps réel des textes et par le traçage des internautes. La valeur se déplace du contenu vers l’attention, du texte vers la lecture ou la navigation. Ainsi, le monopole du droit d’auteur qui privilégiait l’activité éditoriale fait place à un quasi-monopole de fait, sinon de droit, sur l’enregistrement des données et des traces par les firmes du web 2.0 pour valoriser un marché de l’attention régulé par l’activité de l’internaute.

La nouvelle économie du Big data

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La troisième étape du web, qu’il est convenu aujourd’hui d’appeler le « web de données » après l’avoir nommé « web sémantique », est une remise en cause plus radicale encore de la notion de document. La mise en relation des données brutes et l’exploitation des capacités de calcul ont l’ambition de reconstruire des documents à la demande. Les données ne sont plus simplement des éléments factuels permettant de conforter ou d’infirmer la rhétorique des textes, mais sont devenues les unités textuelles de base. L’économie de cette étape est encore balbutiante, mais beaucoup d’espoirs (ou d’inquiétudes) sont mis dans le big data, comme si notre futur était déjà inscrit dans les machines ou comme s’il n’était que la solution d’un problème dont il suffirait de traiter les « données » par des algorithmes de plus en plus puissants.

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Jean-Michel Salaün

Notes

[1]

Indicateur initié par Cisco, dans lequel l’écosystème marché pèse d’un poids double par rapport à celui de l’écosystème opérationnel.

[2]

Sujet d’un prochain ouvrage de l’auteur du présent article, à paraître chez Économica.

[3]

Horace Walpole, comte d’Oxford, auteur du Château d’Otrante (1764), utilisa le terme de sérendipité (serendipity) dans la lettre qu’il adressa le 28 janvier 1754 à Horace Mann, envoyé du roi George II à Florence. Il désigne par ce terme « des découvertes inattendues, faites par accident et sagacité ».

[4]

CIGREF, Entreprises et culture numérique, 2013

[5]

Ahmed BOUNFOUR, L’Accéluction en action. Fondation Cigref, octobre 2011. http://www.fondation-cigref.org/publications/lacceluction

[6]

André-Yves PORTNOFF, « Les promesses de l’unimédia », Futuribles, n°191, octobre 1994

[7]

Nicholas G. CARR, Internet rend-il bête ?, Laffont, 2011 ; Bernard STIEGLER, Alain GIFFARD, Christian FAURÉ, Pour en finir avec la mécroissance. Quelques réflexions d’Ars industrialis, Flammarion, 2009 ; Katherine HAYLES, « Hyper and Deep Attention : The Generational Divide in Cognitive Modes ». http://engl449_spring2010_01.commons.yale.edu/files/2009/11/hayles.pdf

[8]

PDG d’Amazon

[11]

Andrew GROVE, Seuls les paranoïaques survivent, Pearson-Village Mondial, 2004

[13]

Le Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (GIEC) est un organisme créé en 1988.

[16]

Ghislaine CHARTRON. « La quadrature éditoriale : libre accès, qualité, indépendance et pérennité », Documentaliste-sciences de l’information, 2011, vol. 48, n°3, pp.38-39, http://www.cairn.info/revue-documentaliste-sciences-de-l-information-2011-3.htm

[17]

Tim BERNERS-LEE, James HENDLER et Ora LASSILA, « The semantic Web, A new form of Web content that is meaningful to computers will unleash a revolution of new possibilities ». Scientific American Magazine, 17 mai 2001. http://www.scientificamerican.com/article.cfm?id=the-semantic-web. Traduit par Elisabeth LACOMBE et Jo LINK-PEZET : http://www.urfist.cict.fr/archive/lettres/lettre28/lettre28-22.html

Résumé

English

21st century organizationsThis second section describes organizations in the 21st century, global, hyperconnected, agile, sprawling.
In 2065, computerization will be omnipresent in companies in a double dimension where reality and virtuality complement each other, systematically and holistically. The digital company offers - a new way to organize work that fertilizes the best of both worlds (physical and digital) in a perspective of competitive advantage.

Español

Las organizaciones del siglo XXIEl segundo polo esboza el perfil de la empresa o de la organización del siglo XXI : globalizada, hiperconectada, ágil y extendida.
En 2065, la generalización de la digitalización inscribe a la empresa en una doble dimensión donde lo real y lo virtual se complementan de una forma sistémica y holística. La empresa numérica conjuga tecnología, ecología y calidad de vida. Se trata de una organización del trabajo que fecunda lo mejor de los dos mundos (físico y digital) en una perspectiva de ventaja competitiva.

Deutsch

Die organisationen des 21. JahrhundertsDieser zweite Abschnitt beschreibt die Umrisse der Firma oder Organisation des 21. Jahrhunderts : globalisiert, weltweit verbunden, agil und umfassend.
Im Jahre 2063 verwandeln die Generalisierung und Digitalisierung das Unternehmen in eine doppelte Dimension, in der sich das Reale und das Virtuelle auf eine systematische und holistische Weise verbinden. Das digitale Unternehmen verbindet Technologie, Ökologie und Lebensqualität. Es ist eine Arbeitsorganisation die das beste beider Welten (physisch und digital) in der Aussicht auf einen Wettbewerbsvorteil verbindet.

Plan de l'article

  1. La flex-entreprise : symbiose ternaire associant technologie, management et stratégie
    1. L’intégration des standards d’interopérabilité
    2. Les principes de l’« innovation ouverte »
    3. Une mutation d’envergure : l’entreprise « glocale »
    4. De l’entreprise traditionnelle à la « flex-entreprise »
  2. Enseignement, documentation, univers parallèles
    1. La création de contenus
    2. Les mutations du système de formation
  3. L’entreprise numérique : une affaire de culture !
    1. Intelligence collective
    2. Protection du patrimoine informationnel
  4. Focus. Ordres et désordres numériques
    1. L’économie de l’attention : un défi majeur
    2. Les pratiques sociales à la lumière du numérique
  5. Focus. Du document à la data
    1. « Le numérique dévore le monde »
    2. La 3e vague de la révolution numérique
    3. Détecter les tendances
  6. Focus. Le réseau social : espace de reconquête
    1. Des systèmes numériques qui se multiplient
    2. La reconquête d’un rôle de médiation
  7. RX : Recherche eXpérience
    1. La recherche interfacée
    2. Preuve et qualité sélective
    3. Une économie globalisée
  8. Du web documentaire vers l’économie du Big data
    1. Le statut du document remis en cause
    2. La nouvelle économie du Big data

Pour citer cet article

Germain Michel, Pérales Christophe, Buffard Pascal, Chaudiron Stéphane, Charaudeau Marie-Odile, Garnier Alain, Chartron Ghislaine, Salaün Jean-Michel, « Les organisations du XXIe siècle », Documentaliste-Sciences de l'Information, 4/2013 (Vol. 50), p. 38-47.

URL : http://www.cairn.info/revue-documentaliste-sciences-de-l-information-2013-4-page-38.htm
DOI : 10.3917/docsi.504.0038


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