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Documentaliste-Sciences de l'Information

2013/4 (Vol. 50)

  • Pages : 80
  • DOI : 10.3917/docsi.504.0004
  • Éditeur : A.D.B.S.

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(Re) positionnement professionnel : les moyens d’un changement maîtrisé

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Compétences. Les spécialistes du traitement de l’information évoluent dans un monde qui s’est considérablement complexifié dans l’environnement numérique. Pour accompagner au mieux les professionnels dans ces changements, l’ADBS leur propose désormais un bilan de positionnement professionnel qui tient compte du contexte spécifique d’évolution des fonctions liées à la gestion et au management de l’information.

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Les mutations économiques et techniques induisent des changements d’activités, d’usages, de comportements au travail qui ne peuvent plus être considérées comme de simples séquences mais comme un état permanent de la condition professionnelle. Pour les spécialistes de l’information notamment, le rythme des évolutions technologiques liées au traitement de l’information a, au cours de ces dernières années, commandé des efforts d’adaptabilité inédits et parfois violents à l’environnement numérique.

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On l’a souvent constaté, ces adaptations qui vont largement au-delà de simples modifications d’appareillage ont bouleversé en profondeur le sens des missions et les attentes des organisations par rapport aux services existants. Plus encore, les difficultés économiques ont renforcé l’orientation des recruteurs sur des activités jugées rentables, au plus près des métiers de l’entreprise. Ils ont ainsi préféré sous-traiter ou abandonner les fonctions dont la valeur ajoutée directe ou la contribution à la performance globale de l’organisation ne sont pas démontrées. En ce sens, il est clair que dans de nombreux secteurs les effectifs des professionnels de la gestion documentaire de l’information se sont réduits considérablement tandis que de nouveaux profils sont apparus en relation plus ou moins directe avec des usages socio-techniques ou une nouvelle donne environnementale (réglementaire, juridique, digital branding, etc.).

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À l’instar d’autres fonctions directement affectées par la e-transformation, les spécialistes du traitement de l’information évoluent dans un monde qui s’est complexifié. Les interfaces techniques ont rendu transparentes certaines activités déportant l’apport intellectuel vers des tâches plus complexes : qualification des contenus, enrichissement, éditorialisation, aide à la décision, pour n’en citer que quelques unes. L’intermédiation, quand elle a encore du sens, prend ainsi de nouveaux visages tandis qu’une partie significative de la gestion de l’information est intégrée aux métiers comme composante de base.

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Évoluer dans son périmètre fonctionnel, mobiliser ses compétences dans un nouveau contexte, changer de métier : autant de transformations à piloter car elles procèdent de facteurs divers qui doivent être objectivés (aspirations personnelles, parcours, savoir-faire, personnalité mais aussi contraintes d’environnement).

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La question du positionnement professionnel devient dès lors une problématique centrale : dans quelle mesure mes compétences sont-elles actualisables ou transférables ? Quels sont les atouts qui me placent favorablement sur un nouveau segment d’activité ? Le changement souhaité est-il réaliste ? Ai-je le profil psychologique du métier auquel j’aspire ou qui est dans l’air du temps ? Ce questionnement intéresse bien sûr le salarié qui doit être partie prenante de son évolution (interne/externe) mais il participe tout autant de l’anticipation des évolutions par les responsables des ressources humaines et pas seulement des fonctions dédiées. On sait bien que les actions correctives sont malheureusement plus fréquentes qu’une réelle gestion prévisionnelle sans parler de l’usage parfois un peu cynique de la pyramide des âges pour éliminer certaines fonctions sans les faire évoluer.

Éléments de contexte

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Selon l’OCDE [1][1] Intervention de Stefano Scarpetta, directeur de la..., le marché de l’emploi tend à se polariser depuis plusieurs années sur des fonctions très ou très peu qualifiées. Considéré du point de vue de l’évolution professionnelle, cette donnée alimente certains freins bien connus comme celle de renforcer les stéréo - types de recrutement. Comme on le constatera aussi, le changement est souvent souhaité ou plébiscité… pour les autres ! On peut aussi considérer cette polarisation comme une invitation à corriger le tir. On sait qu’en parallèle de la négociation ouverte depuis le 24 septembre 2013 auprès des partenaires sociaux et qui doit déboucher sur une loi, deux dispositifs sont en cours de discussions : le compte personnel formation et le conseil en évolution professionnelle [2][2] Compte personnel formation http://www.ressources-de-la-formation.fr/Le-compte-personnelde-formation.html,....

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Dans un paysage marqué par d’importantes difficultés d’emploi, deux orientations se dessinent :

  • parler de compétences transférables plutôt que de métiers d’avenir. La liste des métiers supposés émergents dans l’économie numérique s’allonge chaque jour de nouveaux items parmi lesquels il est parfois ardu de faire des choix. Pourtant, il faudra bien, derrière les recompositions potentiellement infinies de « métiers », parvenir à définir quelques constantes sur des socles fonctionnels de base. C’est une des difficultés et non des moindres auxquelles sont notamment confrontés les spécialistes de l’information ;

  • développer l’accès à des formations qualifiantes plutôt qu’à des formations d’adaptation. Quelle qu’en soit la forme, il semble bien qu’un accompagnement en profondeur soit désormais privilégié à un saupoudrage d’actions curatives plus ou moins efficaces. Il s’agit également bien entendu d’une démarche d’optimisation et de rationalisation des coûts.

Changer de métier : des outils pas toujours adaptés aux évolutions professionnelles

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Ne nous voilons pas la face, l’amélioration continue - à base de formations d’adaptation - n’est pas toujours suffisante et des formes de reconversion (plus ou moins radicales) sont parfois à envisager. Dans un récent colloque [3][3] Colloque organisé le 26 septembre 2013 par le Conseil... était présentée une enquête d’Opinion Way [4][4] Résultats disponibles sur le site du Conseil d’orientation... concernant les opinions et attitudes des employeurs face aux reconversions professionnelles. Menée auprès d’un millier de chefs d’entreprise et DRH, cette enquête montrait que si l’image des « reconvertis » est plutôt bonne auprès des décideurs (70 %), 48 % seulement se satisfont des outils d’accompagnement disponibles : bilan de compétences, tutorat, bilan professionnel. Dans cette même étude, la reconversion est pointée comme un atout même si les décideurs insistent sur son caractère trop souvent défensif. Parmi les facteurs valorisant la reconversion : la motivation accrue, la diversité au sein de l’équipe, un nouveau regard sur le métier. Parmi les critères négatifs : la reconversion subie et les erreurs d’orientation liées à un projet peu consolidé. En gros, « on change toujours un peu tard et quand on ne peut plus faire autrement » et 48 % des chefs d’entreprises et DRH indiquent que ces reconversions de réaction sont souvent des échecs.

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Selon les salariés volontaires, voici les principales motivations des départs en reconversion : quitter un métier sinistré (37 %), s’épanouir davantage professionnellement (33 %), accéder à une rémunération plus élevée (31 %). Au final, toujours selon la même étude, les raisons liées à la qualité de vie (épanouissement personnel au travail, équilibre vie professionnelle/vie privée, proximité du domicile, conditions de travail) l’emportent sur le statut (rémunération, perspectives d’évolution) : 71 contre 61 %.

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La reconversion en interne est aussi une possibilité. Même si elle est plus fréquente dans les entreprises de plus 250 salariés, elle existe également dans les structures plus petites. Il faut cependant noter que le souhait de changement de métier ne se réalise que dans 30 % des cas en interne.

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Le même panel estime que l’accompagnement des personnes n’est pas encore suffisamment exploité ou développé en terme de dispositifs pour faciliter les mutations profondes et les changements de métier. Outre un manque de visibilité des dispositifs et de valorisation du principe de reconversion, le principal reproche concerne le manque de personnalisation des outils. Bien plus même, les chefs d’entreprise souhaiteraient un accompagnement renforcé des personnes tout au long du processus de reconversion.

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Consciente des besoins d’accompagnement concernant les publics qu’elle adresse mais aussi des limites des solutions généralistes, l’ADBS a mis en place son propre dispositif (voir encadré) qui s’inspire de la démarche globale du bilan de compétences tout en tenant compte du contexte spécifique d’évolution des fonctions liées à la gestion et au management de l’information.

Le bilan de positionnement professionnel de l’ADBS

Pour accompagner les évolutions des carrières et favoriser l’évaluation des compétences, aptitudes et motivations professionnelles, l’ADBS propose un bilan de positionnement professionnel, nouveau service adapté aux contraintes spécifiques des spécialistes de l’information. Il s’agit d’une démarche de réflexion accompagnée facilitant la prise de recul et l’élaboration d’un projet professionnel.

À l’initiative de l’employeur ou du salarié, le bilan de positionnement professionnel peut intervenir dans un projet de mobilité interne ou de reconversion en dehors de l’entreprise impliquant, par exemple, un parcours de formation important.

Formellement, le bilan de positionnement professionnel est, comme le coaching professionnel, une action de formation qui peut être engagée au titre du DIF.

http://www.adbs.fr/bilan-de-positionnement-professionnel-130882.htm?RH=ACCUEIL

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Loïc Lebigre

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Catherine Oliver

L’évolution des métiers : enseignements et questions de l’« IFLA Trend Report »

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Prospective. En août 2013, à l’occasion de son congrès annuel, la Fédération internationale des associations et institutions de bibliothèques (IFLA) a rendu publique une plate-forme web intitulée « Rapport IFLA des tendances ».

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Projet mené au cours des deux années précédentes par un groupe de travail composé de membres du conseil d’administration de l’IFLA et de personnels employés par l’IFLA, le Rapport IFLA des tendances ou Trend report [5][5] IFLA Trend Report : http://trends.ifla.org est un ensemble de ressources mises à disposition des membres de la Fédération, portant sur les grandes tendances actuelles et prévisibles sur les 5 à 10 années à venir dans des domaines non directement liés aux bibliothèques - économique, social, démographique, politique, technologique, éducatif, etc. – mais pouvant les affecter indirectement. L’objectif de l’IFLA est de fournir à ses membres des éléments de contexte et de réflexion leur permettant de nourrir leurs propres analyses et orienter leur positionnement stratégique en conséquence.

Que trouve-t-on sur la plate-forme ?

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La plate-forme regroupe l’ensemble des documents et contributions des différentes personnalités ayant participé au projet. On y trouve notamment :

  • une bibliographie riche aujourd’hui de plus de 170 références ;

  • une « litterature review » ou analyse commentée de ces références identifiées dans la bibliographie ;

  • des contributions d’une quinzaine d’experts internationaux sollicités spécifiquement à cet effet ;

  • la synthèse de deux jours de débats entre ces experts, invités à échanger à l’occasion d’une réunion à Mexico en mars 2013 ;

  • un forum de discussions ouvert à tous les membres de l’IFLA ;

  • un document de synthèse, téléchargeable librement, intitulé Riding the Waves or Caught in the Tide ? Navigating the Evolving Information Environment. Insights of the IFLA Trend Report (ou en traduction française : Surfé sur les vagues ou submergé par la marée ? Naviguer dans un environnement de l’information en mutation).

Les tendances identifiées

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Au nombre de cinq, elles sont traduites par des questions volontairement provocatrices :

  • Les nouvelles technologies vont à la fois élargir et limiter le nombre de personnes ayant accès à l’information : « Si l’information est si aisée à partager, qui possède réellement l’information ? »

  • L’éducation en ligne va démocratiser et bouleverser l’apprentissage au niveau mondial : « Si l’enseignement en ligne est gratuit, combien vaut-il réellement ? »

  • Les frontières du domaine privé et de la protection des données seront redéfinies : « Qui profite de vos informations personnelles ? »

  • De nouvelles voix et groupes se feront entendre au sein de sociétés hyper-connectées : « Qui sera le bénéficiaire principal d’une plus grande transparence et d’un meilleur accès des citoyens aux données publiques : les politiciens, les citoyens, ou les entreprises commerciales ? »

  • L’environnement global de l’information sera transformé par les nouvelles technologies : « Quand votre téléphone, votre voiture, votre montre, savent à chaque instant où vous vous trouvez, qui dirige votre vie ? ».

Sous ces cinq thèmes sont regroupés différentes affirmations, prédictions et questionnements qui constituent le cœur du « Trend Report » et recouvrent des domaines très divers. Sont évoqués ainsi : l’importance croissante des compétences informationnelles numériques ; la tension entre propriété intellectuelle et innovation technologique ; l’explosion du nombre de personnes connectées à Internet, notamment dans les pays en développement ; la généralisation de l’accès nomade à l’information ; le développement de la pédagogie en ligne et à distance ; l’importance croissante de l’éducation tout au long de la vie ; l’accès ouvert aux publications scientifiques ; le contrôle des données privées par les États et sociétés commerciales et la perte de confiance des citoyens vis-à-vis de l’internet ; la disparition de l’Internet global remplacé par une multitude d’internet nationaux ; les nouveaux modes d’expression politique facilités par les réseaux sociaux ; l’ouverture des données publiques ; les mouvements migratoires des pays riches vers les pays en voie de développement ; l’extension de l’administration numérique ; la révolution de l’impression en 3 dimensions ; les progrès en matière d’intelligence artificielle ou de traduction automatique ; l’apparition de nouveaux acteurs commerciaux majeurs dans les pays du Sud, grâce à l’accès facilité aux réseaux informatique et économiques mondiaux, faisant une concurrence nouvelle aux pays du Nord ; etc.

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Pris individuellement, ces affirmations, prédictions et questionnements n’apparaîtront pas forcément novateurs ou inédits au lecteur. Néanmoins, c’est leur rapprochement, leur croisement qui peut faire naître des analyses nouvelles ou des prises de conscience quant au mouvement global par lequel les bibliothèques et services de documentation seront nécessairement touchés, d’une manière ou d’une autre, dans les années à venir.

Quels impacts potentiels sur les métiers des bibliothèques et de la documentation ?

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L’objectif de la démarche conduite à l’occasion de l’élaboration de ce « Trend Report » n’était pas d’étudier les impacts de ces évolutions et prévisions sur les bibliothèques : les experts invités n’appartenaient pas au monde des bibliothèques. Néanmoins, certaines visions apparaissent immédiatement :

  • le rôle des bibliothèques dans l’accompagnement des citoyens à la maîtrise des compétences informationnelles, dans leur processus d’apprentissage tout au long de la vie, à leur insertion dans l’économie numérique locale ou mondialisée, à leur participation à la vie publique ;

  • le rôle des bibliothèques comme garantes de la neutralité de l’information, comme lieu d’accès à des informations publiques de confiance, comme espace - peut-être de plus en plus rare - où la vie privée serait véritablement respectée ;

  • le rôle des bibliothèques comme lieu d’expérimentation technologique, économique ;

  • la révolution à venir dans la circulation de l’information, et notamment de l’information éditée, au niveau mondial, rendue nécessaire par les mouvements migratoires et possibles par l’explosion de l’information numérique, la traduction simultanée, les modifications des règlementations nationales et internationales sur le droit d’auteur, les imprimantes en 3D, etc.

La place manque ici, comme elle a manqué dans le rapport, pour évoquer tous les impacts potentiels de ces tendances identifiées pour les bibliothèques et services de documentation. C’est pour cette raison que l’appropriation du rapport par les professionnels est si importante.

Comment s’approprier le Trend Report ?

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Ce rapport a été créé pour que les professionnels des bibliothèques et de la documentation s’en emparent, à titre individuel, pour leur institution, au sein de leur association professionnelle. L’objectif essentiel est de susciter des interrogations, des réflexions, de nouvelles analyses, des compléments (notamment ce qui concerne le patrimoine documentaire à l’ère numérique, lacune déjà identifiée) de la part de la communauté professionnelle ; de provoquer, par ses apports, l’organisation de journées d’étude ou de colloques spécifiques ; d’amener à ce que ces interrogations et analyses soient traduites dans les stratégies de développement à moyen et long terme des institutions et associations professionnelles ; et qu’en retour, les résultats de cette appropriation par la communauté professionnelle alimentent la plateforme trends.ifla.org, dans la bibliographie, par des discussions sur le forum, ou encore par l’annonce d’évènements organisés autour de ce rapport.

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L’« IFLA Trend Report », outil mis au service de la communauté des bibliothécaires et documentalistes, ne sera une réussite que si ceux-ci s’en emparent de manière volontariste.

Le Congrès de l’IFLA à Lyon en 2014

Ce congrès, qui se tiendra du 16 au 21 août 2014, marquera le premier anniversaire de ce rapport, et l’IFLA espère que les premiers témoignages d’appropriation du rapport par ses membres seront présentés lors de ce congrès. Puisqu’il se tiendra en France, les professionnels français sont à cet égard particulièrement attendus, non seulement par l’IFLA mais par la communauté professionnelle internationale dans son ensemble. J’invite donc les institutions, mais peut-être surtout les associations professionnelles, à consacrer une part essentielle de leurs réflexions stratégiques des mois à venir aux conclusions et questions posées dans ce rapport et adapter le cas échéant leurs stratégies aux résultats de ces réflexions, à partager ces réflexions et résultats avec les collègues directement sur la plateforme trends.ifla.org et lors du congrès par des communications, des posters, des présences sur les stands, etc.

Le rapport ne sera utile que si les professionnels se l’approprient. L’IFLA nous offre un outil, sachons nous en saisir !.

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Frédéric Blin

Les métiers du Big Data

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Inventaire. Au delà de l’effervescence médiatique suscitée par l’évocation du terme « Big Data », nous sommes indéniablement entrés dans une nouvelle ère, un âge où l’impact technologique, social et économique des « données » est sans précédent, créant le besoin de nouveaux profils sur le marché de l’emploi.

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L’ubiquité des capteurs, les portails internet, les réseaux de téléphonie mobile, la vidéo surveillance ou le développement des techniques d’imagerie médicale ne sont que quelques unes des sources des données massives que l’on est amené à traiter aujourd’hui. Les outils technologiques modernes telles que les plateformes permettant l’analyse en temps réel de données peu structurées ou les services de stockage de type cloud, l’engouement pour les réseaux sociaux ou encore l’essor de l’Open Data ont, entre autres, créé les conditions d’une véritable mutation, affectant presque tous les secteurs de l’activité humaine et attestée aujourd’hui par de nombreux succès commerciaux, principalement dans le domaine des technologies de l’information.

Un impact sur tous les secteurs d’activité

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L’actualité récente nous montre bien sûr que, dans le domaine de la sécurité, les services de renseignement ont déjà cherché à tirer profit des données générées par le trafic Internet, les systèmes de télécommunications et les réseaux sociaux. Si nous n’en sommes qu’aux prémisses de l’exploitation des masses de données désormais disponibles (fichiers logs, images satellitaires, données biométriques, etc.), le concept de « guerre électronique » est désormais obsolète s’il n’est pas complété par celui de « guerre numérique », la cyberdéfense étant aujourd’hui au cœur des doctrines militaires. Alors que le Pentagone a, par exemple, été longtemps attentif à la créativité des entreprises de la Silicon Valley en vue de tirer parti des dernières avancées technologiques, ses compétences et son expertise sont à présent elles-mêmes sollicitées pour l’incubation de start-up en cet endroit précis du monde. La contrepartie de cette tendance est naturellement le besoin sans cesse renouvelé d’outils de protection de l’information numérique stratégique, la cybersécurité concernant toutefois un ensemble de secteurs beaucoup plus vaste que celui de la défense.

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La médecine se transforme elle aussi progressivement en science de l’information. Le suivi en temps réel de certaines épidémies de maladies infectieuses transmissibles au travers de l’analyse des requêtes sur les moteurs de recherche s’avère parfois plus précis et moins coûteux que celui fourni par les modèles d’épidémiologie mathématique calibrés au moyen des données remontées par les réseaux « sentinelle ». Le développement de technologies analytiques permet par exemple de mesurer les empreintes laissées par les processus physico-chimiques se produisant dans les cellules, tissus ou organes sous la forme de données de dimension gigantesque, complétant dans une certaine mesure la description du fonctionnement des organismes vivants en biologie des systèmes. La biologie computationnelle (analyse quantitative des données biologiques) laisse ainsi entrevoir des avancées significatives dans le domaine de la santé et ouvre la voie vers la « médecine personnalisée ».

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Le secteur du commerce se voit lui aussi affecté par la révolution Big Data. La diversité, le volume et l’instantanéité des données disponibles transforment cette activité en permettant d’améliorer considérablement l’ajustement de l’offre commerciale au profil du client, dans le cadre de l’e-commerce tout particulièrement. Les techniques de « filtrage collaboratif » sont aujourd’hui largement utilisées pour la recommandation de produits, de services ou de liens publicitaires sur le Web (« retargeting »).

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D’une manière générale, les big data sont aujourd’hui perçues comme un moyen de faire avancer la recherche scientifique en général mais aussi d’optimiser en temps réel de nombreux processus tels que la détection de fraude, la maintenance désormais « prédictive » des aéronefs, les systèmes de transports (bientôt « intelligents »). Même la prévention de la criminalité n’échappe pas au phénomène « Big Data ». La mise au point de logiciels exploitant la « régularité » enfouie dans des données massives décrivant les conditions dans lesquelles les crimes et délits se produisent a en effet permis de réduire le taux de criminalité dans certaines régions du monde.

Les compétences associées au Big data

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Le Big Data est une tendance de fond, appelant de nouveaux profils sur le marché de l’emploi, de nouvelles compétences. Des compétences techniques bien sûr, une capacité à anticiper les services et usages rendus possibles par les Big Data mais aussi des connaissances juridiques (relatives à la collecte, au stockage et à l’exploitation des données personnelles), tant le phénomène bouscule le concept de « vie privée » et peut faire bouger les barrières légales.

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Architecte des systèmes d’information Big Data. Le concept d’une information exclusivement « propriétaire », sous un format rigide prédéfini et standardisé, stockée dans une data warehouse et circulant en circuit très fermé, paraît aujourd’hui avoir vécu dans de nombreux domaines. Les « Big Data » ne prennent leur sens/valeur qu’au sein d’un « écosystème » et ne peuvent être dissociées des usages et services qui les génèrent et/ou réalisés à partir d’elles. L’architecte d’un système d’information permettant d’acquérir, de stocker, de représenter et d’analyser des données très volumineuses, d’une grande variété sous la contrainte de temps quasi-réel, pour reprendre le refrain désormais à la mode des trois « V » (Volume/ Variety/Velocity), est amené à assembler une multitude de briques technologiques (par exemple les systèmes de fichiers distribués, la parallélisation massive), aucun système ne permettant aujourd’hui à lui seul d’effectuer l’ensemble de ces tâches.

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Data scientist. À en juger par la hausse spectaculaire des offres d’emploi dédiées, le métier de data scientist semble avoir supplanté celui de statisticien.

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Est-ce un simple « réhabillage » visant à rendre plus attractif le métier de l’analyse statistique des données en vue de l’élaboration d’outils d’aide à la décision ? Pas vraiment. Il est toutefois clair que l’exploitation analytique des données n’est pas une activité nouvelle, la gestion des risques, l’optimisation de processus industriels (contrôle qualité, planification, etc.) ou le monitoring de systèmes complexes mobilisent depuis longtemps un corpus de connaissances et savoir-faire issus de différentes branches des mathématiques appliquées et une utilisation de solutions informatiques très encadrées.

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La nouveauté provient du changement d’approche que nous imposent les Big Data. Il y a encore peu de temps, la relative rareté de l’information impliquait nécessairement des étapes considérables de prétraitement des données, lors desquelles l’expertise humaine jouait un rôle déterminant, dans la perspective d’élaborer des modèles statistiques à vocation prédictive en particulier.

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La grande complexité des données disponibles aujourd’hui, leur dimension souvent explosive, la nécessité parfois d’automatiser le traitement en vue de satisfaire aux contraintes du temps réel, ont conduit à l’essor du machine learning, discipline à l’interface des mathématiques appliquées et de l’informatique visant à produire des algorithmes permettant d’apprendre automatiquement des données les représentations ou les modèles les plus performants.

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Avec la mise au point d’algorithmes très efficaces dès le début des années 90, l’intégration des contraintes computationnelles et le succès de logiciels fondés sur ce type d’approche (pour la reconnaissance vocale ou de caractères manuscrits par exemple), le machine learning a progressivement remplacé la statistique traditionnelle dans de nombreux domaines.

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Ainsi, le data scientist pourrait ne pas être seulement un statisticien mais un technicien capable d’articuler des compétences en mathématiques, en informatique et en droit tout à la fois, afin d’appréhender la chaîne de traitement des données dans sa globalité : de l’acquisition des données à la solution analytique, en passant par les étapes de stockage et de représentation.

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Chief-Data-Officer. Afin de saisir les enjeux stratégiques associés à la création possible de valeur à travers les Big Data et de mettre en place une organisation adaptée, il semble aujourd’hui indispensable de modifier la gouvernance de certaines entreprises et de recruter un Chief Data-Officer, une sorte de champion réconciliant IT et business au sein du groupe et percevant l’impact éventuel des données sur chacun des « métiers » de la société, y compris la trésorerie et le marketing, créant ainsi les conditions de l’innovation et du Big business à venir des Big Data.

Répondre à plusieurs défis

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D’une façon générale, des connaissances générales relatives à ce que permet aujourd’hui le traitement des données, aux technologies à mettre en œuvre pour en réaliser l’acquisition et l’exploitation, aux dangers afférents (dépendance de certaines activités à l’égard des systèmes d’information, disparition de la vie privée, etc.) semblent absolument essentielles à presque tous les cadres et décideurs, dans presque tous les domaines. L’un des défis que pose le phénomène Big Data est ainsi la formation de cadres et de techniciens aux « métiers » évoqués plus haut et plus généralement l’enseignement d’un corpus de connaissances articulant sciences, business et droit requérant de s’affranchir des carcans disciplinaires, sur le modèle de ce que propose aujourd’hui l’Institute for Data Sciences and Engineering de Columbia par exemple.

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L’esquisse des futurs métiers du « Big Data » nous invite ainsi à réfléchir et à proposer de nouveaux programmes académiques pour les générations à venir.

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Stéphan Clémençon

Notes

[1]

Intervention de Stefano Scarpetta, directeur de la Direction de l’emploi, du travail et des affaires sociales, OCDE http://www.coe.gouv.fr/Detail-Espace-presse.html?id_article=1120

[3]

Colloque organisé le 26 septembre 2013 par le Conseil d’orientation pour l’emploi et intitulé « Changer de métier : quels enjeux ? Quels risques ? Quelles opportunités ? »

[4]

Résultats disponibles sur le site du Conseil d’orientation pour l’emploi http://www.coe.gouv.fr/Detail-Espace-presse.html?id_article=1139

[5]

IFLA Trend Report : http://trends.ifla.org

Plan de l'article

  1. (Re) positionnement professionnel : les moyens d’un changement maîtrisé
    1. Éléments de contexte
    2. Changer de métier : des outils pas toujours adaptés aux évolutions professionnelles
  2. L’évolution des métiers : enseignements et questions de l’« IFLA Trend Report »
    1. Que trouve-t-on sur la plate-forme ?
    2. Les tendances identifiées
    3. Quels impacts potentiels sur les métiers des bibliothèques et de la documentation ?
    4. Comment s’approprier le Trend Report ?
  3. Les métiers du Big Data
    1. Un impact sur tous les secteurs d’activité
    2. Les compétences associées au Big data
    3. Répondre à plusieurs défis

Pour citer cet article

Lebigre Loïc, Oliver Catherine, Blin Frédéric, Clémençon Stéphan, « Métiers et compétences », Documentaliste-Sciences de l'Information, 4/2013 (Vol. 50), p. 4-9.

URL : http://www.cairn.info/revue-documentaliste-sciences-de-l-information-2013-4-page-4.htm
DOI : 10.3917/docsi.504.0004


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