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Documentaliste-Sciences de l'Information

2013/4 (Vol. 50)

  • Pages : 80
  • DOI : 10.3917/docsi.504.0064
  • Éditeur : A.D.B.S.

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Étude. À partir de l’analyse d’un corpus de documents a priori didactiques - guides, FAQ et autres modes d’emploi de l’Internet destinés aux utilisateurs avant l’apparition du Web - Camille Paloque-Berges démontre que leur stratégie informationnelle repose tout autant sur une transmission que sur une médiation des usages documentaires dans un environnement de réseau, bien avant que les outils du Web ne se généralisent. Véhicules de règles d’usage transmises par le texte, ils laissent à voir également la pluralité de leur interprétation et de leur mise en pratique. À travers une analyse documentaire et de contenu, on comprend à quel point ils sont tributaires d’un environnement informationnel complexe qu’ils aident en retour à mieux appréhender, et comment ils posent les bases d’une littéracie informationnelle propre à Internet. L’auteur s’interroge enfin sur l’héritage qu’ils lèguent aux pratiques contemporaines du réseau.

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La recherche d’informations sur Internet repose aujourd’hui sur un système complexe d’indexation, de classement, de veille et de recommandations socio-numériques. Qu’en était-il au temps de l’information en texte brut et des lignes de commande ? Nous revenons sur les pratiques documentaires et représentations culturelles de la recherche réflexive sur les réseaux (trouver des informations à propos d’Internet par Internet) à une époque où circulaient des modes d’emploi sur des listes et groupes de discussion, ou hébergés sur des serveurs FTP. Évoluant avec le développement des outils de réseau numérique, ils portent la marque de leurs auteurs (des communautés virtuelles anglo-saxonnes et, plus particulièrement, les utilisateurs les plus acquis à la cause d’Internet). Destinés prioritairement aux néophytes faisant leurs premiers pas sur Internet, ils sont en fait tissés de références culturelles à travers lesquelles les initiés se reconnaissent [1][1] Les descriptions ethnographiques du journaliste Howard.... Consultés et mis à jour du début des années 1980 à la moitié des années 1990, ils cessent d’être utiles lorsque le Web commence à faciliter, élargir et transformer les usages documentaires sur la Toile. Leur déclin coïncide avec celui du mythe de la « frontière électronique », décrite ainsi par les pionniers auto-proclamés des environnements électroniques en réseau : « Une région frontière, peuplée par les quelques technologues courageux prêts à tolérer l’austérité de ses interfaces sauvages, ses protocoles de communication incompatibles, ses barricades propriétaires, ses ambiguïtés culturelles et légales, et son défaut général de cartes ou métaphores utiles » [2][2] Citation extraite du manifeste de Mitchell Kapor and.... L’arrivée du Web, si elle ne résout pas certaines complexités des usages et normes documentaires de l’information numérique, signale le tournant vers les interfaces orientées utilisateurs et la standardisation des technologies et applications en réseau, mais aussi un nouvel imaginaire d’Internet, non plus indépendant des politiques et économies non virtuelles, mais qui promeut son ancrage dans l’existant.

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Nous avons analysé un corpus en partant d’un postulat : l’ère Internet pré-Web voit prendre forme une littéracie [3][3] La littéracie (de l’anglais literacy) désigne les compétences... informationnelle propre aux réseaux d’information et de communication. Nous énonçons l’hypothèse que cette forme apparaît à travers un processus de docu-médiatisation [4][4] « Une communauté peut être dite documédiatisée quand... dans un contexte de réinvention de certaines de normes documentaires dans le contexte technique, social et culturel d’Internet.

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Ce corpus repose sur une collection de documents rassemblés par des acteurs et témoins de l’époque [5][5] Ce corpus est constitué de documents sauvegardés par... ; il est donc le signe d’une volonté de mise en patrimoine dont il faut tenir compte, une forme d’archive qui porte un ensemble de représentations ayant contribué à façonner la mémoire, mais aussi l’écriture de l’histoire d’Internet [6][6] Si l’historiographie d’Internet commence à prendre.... Notre étude ne prétend pas décrire de manière exhaustive les usages documentaires de l’époque pré-Web, mais décrire leurs archives (au sens archéologique de la méthode foucaldienne), c’est-à-dire des systèmes d’énoncés qui articulent pouvoir et savoir et l’inscrivent dans une mémoire [6]. Notre étude, qui engage une analyse à la fois documentaire, communicationnelle et discursive des structures et contenus de ces documents, s’attarde sur les formations discursives qui éclairent les pratiques d’apprentissage par les documents de type mode d’emploi, afin de comprendre quelle est leur réflexivité par rapport à l’environnement qu’ils aident à découvrir et à construire. Nous chercherons à montrer que leur genre documentaire repose sur une ouverture de formes didactiques à des formes hétérogènes, folkloriques et infra-littéraires.

1 - Métaphores et pratiques textuelles d’un espace informationnel en formation : didactique de la frontière

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Les deux premières décennies d’Internet (jusqu’à la fin des années 1990) ont été marquées par une métaphore motrice, celle de la « frontière électronique » qui a donné son nom à l’organisation de défense des libertés numériques, l’Electronic Frontier Foundation. Liée à une forme idéologique dominante des premières générations d’utilisateurs (les pionniers qui créent les nouveaux territoires du cyberespace), elle soutient également un dispositif didactique au départ informel, mais qui crée des repères pour une formalisation de la recherche et de l’accès à l’information en ligne. L’information est quelquefois « poussée » vers l’utilisateur, sous la forme de messages informatifs ou conversationnels qui arrivent dans sa messagerie électronique s’il est inscrit à une liste de diffusion ou de discussion mais, le plus souvent, elle doit être « tirée » du fouillis informationnel des réseaux [7][7] L’usage que l’on fait ici du « push » et du « pull »....

Commander l’information

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Les documents de type mode d’emploi parsèment certains des gisements documentaires que vont explorer les utilisateurs, à commencer par ceux-là mêmes qui donnent la clef de ces gisements : « Readme » sur les serveurs FTP, chartes d’utilisation et FAQ (foire aux questions) sur les listes et groupes de discussion, répertoires d’adresses de réseau, de contacts administrateurs (coordonnées électroniques, mais aussi postales et téléphoniques), et mémos techniques. Leur accès est déterminé par la pratique de l’instruction informatique, dans la mesure où les premiers utilisateurs parcourent l’espace informationnel du réseau depuis la console de leur ordinateur : depuis le nom de fichier qui indique la marche à suivre à l’utilisateur (le « lisezmoi.txt », qui ressort d’une liste de fichiers) jusqu’à la ligne de commande pure et simple, comme en témoigne le guide Information sources : the Internet and Computer Mediated Communication[8][8] Liste de ressources compilées par John December dont... :

« Usenet[9][9] Jusqu’à l’ère du Web, Usenet est le réseau des utilisateurs... est une collection de plus de 25 000 groupes de discussion sur tous les sujets imaginables. Afin de partir d’un bon pied et d’éviter le ridicule, vous devez lire le document d’introduction des nouveaux utilisateurs de Usenet, qui peut être obtenu en envoyant un email à : mail-server@rtfm.mit.edu et en incluant cette ligne dans le CORPS du message : send usenet/news.answers/newsnewusers-intro ».

On voit ici comment la frontière ouvre l’espace par un mouvement singulier qui est à la fois une expansion et une récursion : le guide indique comment accéder au mode d’emploi et met en abyme sa fonction d’instruction ; le fichier « lisez-moi » fait partie d’un ensemble documentaire, qu’il instruit au second degré. La didactique de l’accès à l’information est d’abord une formation à suivre les instructions telles qu’elles sont formulées dans les environnements informatiques ; mais elle lui ajoute une couche d’information sous la forme documentaire : les documents aident à accompagner le novice dans le formalisme des langages informatiques.

Documenter l’information

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Pour comprendre la technicité propre aux modes d’emploi d’Internet, on ne peut s’en tenir aux formalismes des langages informatiques : en effet, ceux-ci rencontrent en pratique les langages documentaires. Le guide Surfing the Wild Internet[10][10] Auteur : Thomas F. Mandel (droit d’auteur : SRI International... se définit en introduction comme une voie d’accès aux « textes de la bibliothèque Internet », bien que ces textes restent tributaires « des buts originels d’Internet, l’échange de fichiers informatiques qui reste l’activité première sur le réseau ». Le Accessing the Internet by E-mail :Doctor Bob’s Guide to Offline Internet Access[11][11] Auteur : « Doctor Bob » Rankin. La dernière version... ajoute à cela l’idée de collection, sous-jacente à la bibliothèque : « Internet (nom) - une collection en expansion de réseaux d’ordinateurs à travers le monde qui connectent les institutions gouvernementales, militaires, éducatives et commerciales, ainsi que les citoyens, à un large panel de services, ressources et informations liés à l’informatique. »

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La rencontre entre les métaphores de la frontière électronique (défricher les nouveaux espaces de l’information) et de la bibliothèque universelle (les indexer) pose ainsi les bases d’une didactique informationnelle qui forme à un espace en développement à la recherche de normes documentaires.

Organiser l’information

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En pratique, la difficulté réside dans l’organisation de la matière sémiotique de l’information en ligne : le texte, avant l’arrivée des interfaces multimédias du Web, y est généralisé. Les modes d’emploi sont d’ailleurs dans le même format que les programmes informatiques : en texte brut (ou plaintext). Format de texte au degré zéro, sans marque de balisage, encodé en ASCII, il est fonctionnel dans la mesure où il doit pouvoir être lu par n’importe quel éditeur de texte, sans souci de différences d’encodage ni de perte d’information. Le choix du texte brut relève d’une volonté de garder une norme d’affichage des textes dans un environnement en réseau où chaque terminal est particulier en matière de matériel (machine, serveur) et logiciel (système d’exploitation, programmes, applications). À partir de cette norme, des qualités plus spécifiques sont proposées pour donner une forme au texte, comme dans le Electronic Frontier Foundation’s Guide to the Internet (EFF’s Guide)[12][12] Auteur collectif. La dernière version connue date de... et son jeu de typographie (majuscules, numérotations et indentations) qui structure le document :

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TABLE DES MATIERES

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Introduction par Mitchell Kapor, co-fondateur de la Electronic Frontier Foundation.

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Préface de Adam Gaffin, senior writer, Network World.

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Chapitre 1 : Installation et branchement

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1.1 A vos marques, prêts…

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1.2 Partez !

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1.3 Les fournisseurs d’accès public à Internet

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1.4 Fournisseurs en Amérique du Nord

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1.5 Fournisseurs en Europe et ailleurs

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1.6 Si votre ville n’a pas d’accès direct

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1.7 Les origines du Net

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1.8 Comment ça marche

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1.9 Quand ça ne marche pas

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1.10 Pour information

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Ces caractéristiques typographiques permettent de structurer le document de façon « interne », mais fonctionnent aussi de manière externe : il faut apprendre à distinguer ce qui relève du langage naturel et du langage formel, comme l’explique le Doctor Bob’s Guide en précisant qu’il faut faire attention aux majuscules et minuscules dans le nommage des fichiers, aux parenthèses et aux guillemets lors de recherche d’information… On apprend ainsi à lire et à écrire dans un contexte informatique en réseau.

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Créer de la norme dans un espace hétérogène, c’est aussi la fonction de la frontière, comme y fait allusion l’article Wikipédia sur le texte brut, qui le définit comme permettant « aux fichiers de bien mieux survivre “dans la nature” [in the wild], notamment en les immunisant contre les incompatibilités des différentes architectures informatiques » [13][13] « The use of plaintext rather than bit-streams to express.... Ainsi, le format plaintext est un outil pour maîtriser les territoires du réseau qualifiés de « sauvages » : il appareille l’information en ligne et crée pour l’utilisateur un environnement favorable à la consultation des documents. Il définit une couche documentaire commune au-dessus de l’espace informationnel hétérogène et, ce faisant, pose une nouvelle économie - au sens étymologique du terme (organisation des affaires d’une domesticité, de l’administration d’un bien) - du document. En ceci, les modes d’emploi, qui transmettent et explicitent cette norme parmi d’autres techniques, ont un rôle important en tant qu’ils posent la base d’un domaine « pratique-efficace […] en relation directe avec la mise en œuvre d’un outil, d’une pratique opératoire dans un contexte donné (manuel d’utilisation, livre recette, livre de méthode, etc.) » [20, p. 288]. Ce domaine « pratique-efficace » relève de la logique scientifico-pratique : il définit les savoir-faire utiles et les méthodes de manière synthétique et est lui-même défini par une technicité, celle du métalangage, dont on verra les spécificités par rapport aux communautés auxquelles il se réfère.

2 - Un métalangage qui superpose le dialogique au didactique

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Par définition, le langage du mode d’emploi est celui d’un métalangage (un langage-objet, au sens de Jacobson), utilitaire et descriptif, au service du didactisme. Il instruit au langage du réseau, il apprend à lire ses textes. Cependant, on avancera que les métalangages des modes d’emploi étudiés relèvent tout aussi bien d’actes de communication, la didactique documentaire se doublant d’une pédagogie informelle de l’apprentissage de l’interaction homme-machine. Si cette dimension communicationnelle est implicite dans les myriades de manuels techniques, elle est explicite dans les guides plus généraux qui s’appuient sur le terreau social de l’environnement technique du réseau. Ces guides sont d’ailleurs ce qui structure le plus fortement l’imaginaire du réseau car ils posent les bases communicationnelles à partir desquelles on s’entend pour opérer des médiations techniques et documentaires (selon le principe de docu-médiatisation), comme en témoignent les premières lignes de la FAQ A Primer on How to Work with the Usenet Community[14][14] Je reviendrai sur le document de type FAQ (« Frequently... :

« *** Ce message décrit la culture Usenet et ses traditions qui se sont développées au fil du temps. D’autres documents dans ce groupe de nouvelles décrivent ce qu’est Usenet ; ses manuels et aides en ligne devraient offrir une documentation technique détaillée. Tous les nouveaux utilisateurs devraient lire ce message pour s’acclimater à Usenet (les anciens utilisateurs aussi, pour se rafraîchir la mémoire) *** »

Le ton décontracté du propos est certes explicable par des facteurs culturels (l’omniprésence des ingénieurs informaticiens nord-américains sur Internet dans les premières années), mais il souligne surtout l’importance du communicationnel, et donc du social, dans l’environnement technique. On verra comment le métalangage technique va de pair avec un dialogisme qui s’inscrit dans une « bienveillance dispositive », celle de la formation aux règles d’information et de communication des novices ou des récalcitrants, en prenant en compte toutes « les manières de voir des manières de faire » [15][15] E. Belin. « De la bienveillance dispositive », pp.245-260.... En ceci, le dialogisme se superpose au didactique dans son « rôle de “passeur” de la machine à l’usager qui […] s’engage dans une véritable négociation » [9], dont nous détaillerons les modalités.

Le facteur humain dans la relation technique

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Dans le Doctor Bob’s Guide, la technicité du propos est mise à distance : « Si vous êtes du genre à sauter les préliminaires pour entrer directement dans le bain, vous êtes au bon endroit. Je ne vous ennuierai pas avec des détails techniques fastidieux mais vous donnerai plutôt un abrégé des définitions de l’Internet et vous encouragerai à chercher par vous mêmes au fur et à mesure que vous gagnez des compétences grâce aux outils décrits ci-dessous. »

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L’approche utilitaire, technocentrée, est placée au cœur d’un dialogue pédagogique avec l’utilisateur, dans une forme de maïeutique où la connaissance est celle du savoir-faire approprié, de l’expérience humaine et subjective de l’outil. EFF’s Guide et Zen and the Art of the Internet. A Beginner’s Guide to the Internet[16][16] Aussi connu sous le titre Big Dummy‘s Guide to the... sont exemplaires à ce sujet et sont d’ailleurs les deux guides les plus populaires, publiés comme ouvrages à part entière. Leur stratégie pédagogique s’appuie sur deux valeurs fondatrices de l’utopie des pionniers d’Internet, liées par une relation de causalité : les novices sont accueillis avec bienveillance sur Internet ; en retour, Internet est défini par ce que les utilisateurs font du réseau [17][17] Janet Abbate [1] a montré l’importance des utilisateurs.... Le guide Information sources illustre ce principe en montrant, lui, ce que les utilisateurs « font au réseau » :

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« OBJECTIF : faire la liste d’endroits pour trouver de l’information sur Internet, les réseaux informatiques et les problèmes liés à la communication médiatisée par ordinateur [Computer Mediated Communication ou CMC]. Les sujets incluent les aspects techniques, sociaux, cognitifs et psychologiques de la CMC. »

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Les aspects sociaux et psychologiques sont les plus évidents, visant à créer des modèles de civilité électronique, un savoir-vivre accompagnant le savoir-faire sur Internet connu sous le nom de « nétiquette ». Dans A Primer on How to Work with the Usenet Community, politesse et efficacité sont les valeurs moins enseignées, souligne l’auteur, que suggérées directement à l’interlocuteur :

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« Un résumé des choses à garder à l’esprit :

N’oubliez jamais que la personne de l’autre côté est un humain

Faites attention à ce que vous dîtes à propos des autres

Soyez brefs

Vos messages sont votre reflet : soyez-en fiers

Utilisez des titres descriptifs

Pensez à votre audience

Utilisez avec précaution le sarcasme et l’humour

Ne postez qu’une seule fois votre message

Vous être priés d’utiliser la rotation* pour les contenus pouvant choquer

Résumez l’échange précédent votre réponse

Créez un nouveau message au lieu de renvoyer l’intégralité de l’échange

Lisez bien l’intégralité de l’échange précédent et ne répétez pas ce qui a déjà été dit

Vérifiez deux fois la distribution des échanges dans les groupes

Faites attention aux droits d’auteur et aux licences

Citez des références pertinentes

Quand vous résumez, résumez

Se disputer à propos de l’orthographe est considéré nocif

N’en faites pas trop avec les signatures*

Limitez la longueur des lignes et évitez les caractères de contrôle*[18][18] *Rotation : la fonction Rotate (un signe de cryptage... »

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Si les utilisateurs « font » Usenet (le service de groupes est décentralisé, auto-géré par les administrateurs de serveurs), l’adresse directe est de mise, faisant partie d’« un usage de signes qui contribuent au maintien ou au changement des habitudes des interactants, et ainsi établissent le statut social de leurs relations » [12]. Dans notre cas, le dialogisme établit une relation pédagogique de maître à élève, créant une hiérarchie de compétences.

Un dialogue homme-machine

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La socialisation se fait également dans la communication homme-machine, une relation technique « augmentée » [19][19] Selon le concept guidant le développement des premières... où la machine prévient et conseille plutôt qu’elle ne contraint, comme le précise le EFF’s Guide. Une citation récurrente dans les guides, un dialogue fictif d’avertissement qui serait affiché par le client de messagerie électronique, illustre également cela :

« Ce programme poste vos messages sur des milliers de machines à travers le monde entier. L’envoi global coûtera au réseau des centaines, voire des milliers de dollars. Prière de vous assurer de ce que vous êtes en train de faire. Êtes-vous absolument certain de vouloir accomplir cette action (oui/non) ? »

Les guides relaient ce modèle qui, en déléguant certaines responsabilités à l’artefact technique, responsabilise également son utilisateur. Ils appliquent eux-mêmes ce modèle, en servant de caution aux utilisateurs novices comme aux plus aguerris, en relayant, faisant circuler et amplifiant les règles d’usage, du technique au social.

Dialogisme et hétérologie

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La composition des modes d’emploi est elle-même dialogique, intégrant plusieurs voix. Les FAQs, par exemple, sont composées au fur et à mesure que des questions ou des problèmes sont envoyés à l’administrateur d’un groupe ou d’un site. Elles sont décrites de manière normative, censées énoncer des règles strictes visant à encadrer des codes de conduite et les illustrer par une typologie des comportements plus ou moins acceptables [19] : gaspillage de bande passante, langage inapproprié, sujets provocateurs, etc. Nous les considérons davantage comme des rapports d’expériences multiples intégrés dans un dispositif pédagogique qui tient compte de cette hétérogénéité d’usage (tous les cas possibles dans une situation).

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La FAQ générale de Usenet [20][20] Archivée sur le site Web faqs.org (http://www.faqs.org/faqs/usenet/what-is/part1),... commence par un petit exercice de philosophie négative (ce que « Usenet n’est pas ») et continue en abdiquant toute tentative de définition rationnelle :

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« […] Une description approximative […] Personne n’y comprend grand chose. […] La vie quotidienne sur Usenet ressemble véritablement au conte de l’Éléphant et les aveugles. […] »

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« Usenet est formé de l’ensemble des gens qui savent ce qu’est Usenet. Usenet est un monceau de bits, beaucoup de bits, des millions de bits qui chaque jour déploient du non-sens, des arguments, des discussions techniques raisonnables, des analyses académiques, et des images coquines. »[21][21] FAQ « What is Usenet ? A second opinion », initiée...

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Le recours au conte [22][22] Ce conte bouddhiste illustre le problème de la complexité :... montre que, face à l’impossibilité de définir d’un seul tenant ce qui est à la fois un protocole, un réseau de serveurs, un service de messagerie qui diffuse de l’information, de l’opinion, et permet au collectif de communiquer, et traversé d’usages techniques et sociaux très divers, on finit par assumer l’hétérogénéité du dispositif.

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Cette hétérogénéité se traduit par une hétérologie, déjà évoquée dans le cas des FAQs : un guide intègre plusieurs voix, voire s’écrit fréquemment à plusieurs mains et se décline en versions et variations. La FAQ générale de Usenet, mais aussi le guide Internet Tour, reprennent la FAQ A Primer… ; cette dernière est créditée d’au moins trois auteurs différents et possède des variantes. Le EFF’s Guide, quant à lui, propose un document annexe à part entière pour « écrire ou traduire de nouvelles versions » [23][23] http://w2.eff.org/Net_culture/Net_info/EFF_Net_Gui.... Textes palimpsestes, les guides sont le fruit d’une circulation de l’information sur des supports et à travers des formes et contextes différents, comme le mentionne l’en-tête de Surfing the Internet[24][24] Collection textfiles.org :

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« Surfing the INTERNET : une version d’introduction 2.0.2. 15 décembre 1992

c. 1992 Jean Armour Polly. Les citations proviennent de compilations de messages publiés sur Internet. Ces citations ne sont pas soumises au copyright. […] N’hésitez pas à me dire si vous trouvez utile cette compilation. Une première (et plus courte) version est apparue dans le Wilson Library Bulletin de juin 1992. Il est prié d’inclure cette notice de copyright si vous dupliquez ce document. Les mises à jour peuvent être envoyées via FTP […]. Envoyez les mises à jour et correction à jpolly@nysernet.org »

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Il s’agit ainsi d’hypertextes au sens littéraire du terme [7], des textes souvent écrits à plusieurs mains et qui se réfèrent entre eux pour créer une forme d’écosystème documentaire alors que les liens hypertextuels des langages web n’existent pas encore.

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Le recours à des genres discursifs multiples, ainsi que la formation d’un écosystème hypertextuel inscrit cet ensemble de modes d’emploi et guides dans une relation infra-littéraire qui superpose un folklore [3] au registre didactique - des textes qui transmettent des connaissances socio-techniques de manière créative, référencées à une culture (celle des communautés virtuelles) et à des modes d’autorité marqués par le collectif et la médiation informationnelle.

3 - Des formes folkloriques qui éclairent différemment la littéracie informationnelle

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L’originalité de ce folklore vient de ce qu’il se fonde sur une culture technique d’utilisateur, de ce qu’il respecte les règles de la transmission didactique en proposant des apprentissages informationnels tout en s’en affranchissant, par la reformulation humaine et sociale des enjeux techniques. Le détournement littéraire des métalangages instrumentaux du mode d’emploi supporte cet affranchissement qui est devenu une des caractéristiques majeures de la culture (et, plus récemment, des économies) d’Internet, illustrée par le succès du « web social » dans les années 2000. On verra quelques exemples de ces détournements qui fondent une littéracie informationnelle alternative, non pas seulement basée sur des compétences techniques (informatiques ou rhétoriques), mais sur la capacité à interpréter ces compétences dans un contexte culturel.

Détournement des normes documentaires

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Comme décrit précédemment, l’espace informationnel est en train de se structurer formellement par l’usage réflexif du texte brut, en reconstituant notamment des formes documentaires héritées de l’écrit (indentation, sommaire, etc.). Mais cet héritage est aussi réapproprié et détourné par des moyens typiques de l’humour des communautés virtuelles, où la dérision à l’égard des normes est de mise. Cela vaut pour les normes documentaires. À l’ère du texte brut, l’art ASCII sert à illustrer, voire à démarquer, le document, comme le montre de manière grandiloquente le paragraphe final du texte de présentation de la FAQ dédiée [25][25] Auteur initial : Matthew Thomas. La dernière version....

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Ce détournement sert à marquer l’identité culturelle de l’écriture sur écran, mais aussi à prendre du recul pour montrer que les anciennes catégories d’organisation de la connaissance, si elles servent encore à l’élaboration et à la transmission du savoir, ne sont pas absolues. C’est ce que laisse entendre le guide Zen and the Art of the Internet, en terminant respectivement son glossaire et sa bibliographie par des énoncés qui les déconstruisent tout en suivant leur modèle normalisé (des citations avec références) :

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« “I hate definitions.

Benjamin Disraeli

Vivian Grey, bk i chap ii […]

And all else is literature.

Paul Verlaine

The Sun, New York

While he was city editor in 1873-1890. »

Topologie culturelle d’Internet : une cartographie ludique de l’information

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Les guides sont un réservoir de lieux communs nécessaires pour bien s’entendre sur Internet : ils renforcent le sens du collectif en proposant des chapitres entiers dédiés à ces topoï. Des glossaires de dialectes et jargons de réseau documentent les plaisanteries d’initiés aussi bien que des dictionnaires d’émoticônes, à la fois moyen d’expression individuelle et de reconnaissance collective. Aux repères lexicaux s’ajoutent des hauts-lieux du folklore Internet, des listes de groupes populaires, de alt.folklore.computers, à alt.talk.bizarre en passant par alt.bork.bork.bork. Même le très sérieux Information sources signale le groupe alt.best.of.internet, qui compile les disputes les plus retentissantes du réseau. Il s’agit d’un apprentissage ludique, non utilitaire, des structures de l’information, à savoir l’infrastructure lexicale à la base même de l’accès à l’information : les jeux de mot qui sous-tendent l’organisation des groupes de Usenet, nécessaire pour se retrouver dans la hiérarchie thématique des groupes, dont les noms ésotériques sont des signes de reconnaissance et l’étrangeté un signe de créativité.

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L’organisation des éléments d’information est de même révélatrice, comme dans Internet Tour[26][26] Document sans intitulé, sans mention d’auteur ni de... où se succèdent les catégories suivantes : « About the Internet », « History of the Internet », « Growth of the Internet », « Poems about the Internet », « Internet Networks », etc. Cette intégration organique du folklore relève d’une conception ludique de la vie en ligne, comme en témoigne le Doctor Bob’s Guide qui ouvre son texte avec un chapitre « The Rules of the Game ». Ceci explique la présence, aux côtés d’informations des plus sérieuses, du signalement de loisirs de réseau, permettant de dessiner un portrait-type de l’utilisateur d’Internet caractérisé par l’auto-dérision. Doctor’s Bob guide suggère ainsi dans le chapitre Net goodies de ne pas rater l’Internet Tour Bus, la commande de Virtual Pizza, certains jeux (Word Fun, Play Games by Email, Ask Dr Math, Ask a Geologist) ou encore les méthodes pour apprendre les dialectes (Learn To Speak Geek) [27][27] La culture hacker est ici une source d’inspiration,....

Mélanges de genres et enjeux intellectuels et moraux de l’information

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L’écriture parodique, satirique ou encore de type pastiche est récurrente, et le guide, qui emprunte a priori sa forme à la littérature touristique, mêle les genres. Un exemple éloquent est celui du The Hitchiker’s Guide to the Internet qui pastiche la très populaire comédie de science-fiction The Hitch Hiker’s Guide to the Galaxy[28][28] Sortie pour la première fois en 1978 sur la BBC sous.... On y découvre avec ses anti-héros les populations d’Internet comme autant d’espèces d’extra-terrestres : les flamers, artistes de la dispute en ligne, ou les singulareans, célibataires qui n’ont pas de corps mais sont des relations de réseau…

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Le détournement littéraire sert à introduire l’utilisateur aux questions philosophiques posées dans l’usage du réseau (identité, complexité, etc.), dans une quête satirique de la « réponse à la vie, au Net et à tout » (selon le slogan pastiché de la même comédie : « Answer to the Ultimate Question of Life, the Universe, and Everything »). Ce « tout » informationnel est celui où se côtoient les disputes métaphysiques et les matériaux pornographiques : il appartient à l’internaute d’en prendre la mesure (et surtout la démesure). Dans le genre du portrait moraliste de caractères, la FAQ net.legends [29][29] « Noticeable Phenomena Of UseNet », sur le site personnel... dépeint une série de personnalités de Usenet présentes dans son folklore et qui illustrent les bons et mauvais usages du réseau [15].

Le mode d’emploi ironique : un apprentissage récursif

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La « nétiquette » ne se réduit pas à une liste de prescriptions sur les comportements socio-techniques en ligne. Le guide Surfing the Net réécrit l’étymologie du terme afin d’insister sur sa valeur de médiation : « "Etiquette" veut dire "ticket" en français. Sur Internet, la "netiquette" est votre ticket pour "voyager" (par FTP, TELNET, et email) sans perturber les autres ».

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Les guides et FAQs assument leur rôle de médiation non pas en tant que fonction de traduction d’une culture technique vers le savoir profane (définition classique de la médiation qui n’aurait pas de sens dans les utopies techniciennes des premiers temps des réseaux) mais comme « un “tiers” symbolique (ensemble de valeurs, de pratiques partagées, de lieux de mémoire) qui, d’une certaine façon, transcende le quotidien des échanges » [10]. La nétiquette permet à la médiation des usages de se constituer en tiers symbolique. Composée entièrement d’antiphrases, la FAQ Emily Postnews - qui ajoute à la suite de son intitulé : « première autorité sur l’étiquette réseau, donne ses conseils pour se comporter correctement sur Usenet[30][30] De son titre original, Emily Postnews, foremost authority... » -, propose une série de satires du mésusage communicationnel. Effet littéraire emprunté, comme Net.legends, à l’écriture moraliste, il met en scène les règles d’usage dans leurs contradictions, comme dans les deux exemples ci-dessous qui illustrent la façon dont les utilisateurs instrumentalisent les groupes de discussion tour à tour comme un grand média et comme un canal de communication pour initiés :

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« Q : Comment puis-je choisir dans quels groupes envoyer un article ?

R : Envoyez votre article dans le plus grand nombre de groupes possible, afin d’avoir l’audience la plus large. Après tout, le réseau existe afin de vous donner une audience. Ignorez ceux qui vous suggèrent d’utiliser uniquement les groupes pour lesquels vous pensez que l’article est très approprié. Choisissez tous les groupes susceptibles d’être lus par quelqu’un qui pourrait être intéressé.

Q : Comment est-ce que je crée un newsgroup ?

R : Lorsque vous proposez le groupe, choisissez un nom avec un TLA (ATL : acronyme à trois lettres) qui ne sera compris que par les lecteurs « branchés » du groupe. »

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Cette instrumentalisation contradictoire dont s’amuse l’auteur est le signe que, derrière les myriades de conversations triviales, est en jeu un rapport récursif aux dispositifs informationnels : on les développe et on les réinvente ad-hoc, selon les besoins communicationnels du groupe. Le « public récursif » [11] est une version idéale de cette instrumentalisation opportuniste au service de la collaboration open source : un collectif qui a besoin de revenir constamment sur les conditions nécessaires à son action, et qui développe avec les mêmes outils informatiques les objets de cette action (les programmes) ainsi que ses moyens (les réseaux d’information et de communication). Les tons satiriques et ironiques récurrents dans les FAQs et les guides montrent que la communication « pratique-efficace » a aussi ses aléas. Symbole d’une communauté qui célèbre aussi bien ses utopies que ses contradictions, l’humour de récursivité ironique est aussi une « ironie de connexion » [31][31] Ironie de l’histoire 5/8. Rencontre avec Jacques Bouveresse,... qui rapproche les mauvais usagers plus qu’elle ne les met à l’écart, rendant compte de la valeur expérientielle et affective qui lie ces communautés.

Mythologies et mythifications d’Internet

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Les guides montrent enfin que l’imaginaire d’Internet porte la possibilité d’une auto-critique des idéologies qu’il contribue à construire, en revenant de manière réflexive sur ses propres mythes. Les stéréotypes mythifiants, longtemps portés par les grands médias à propos des communautés virtuelles, sont mis à l’épreuve de la réalité des échanges, comme en témoigne A Guide to Social Newsgroups and Mailing Lists[32][32] Auteur : Dave Taylor. La dernière version date de novembre... à propos du groupe alt.sex.bestiality : « Alors que la bestialité engage une relation sexuelle avec un animal, les messages dans ce groupe semblent parler de tout sauf de cela ». Le Journalist Guide of the Internet[33][33] Auteur : Peter Gutmann (« From an original by Scot... adopte une stratégie inverse : plutôt que de décrire de l’intérieur les usages réels des groupes, il radicalise le regard extérieur porté sur eux en proposant ironiquement (sur le même mode qu’Emily Postnews) aux médias traditionnels une série de sujets incontournables à couvrir : la pornographie, la cybercriminalité, l’incitation au terrorisme, la pédophilie ; a contrario, les journalistes devraient « ne jamais mentionner le fait qu’il n’y a aucune publicité ou censure sur le Net ».

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Si Internet génère aussi ses propres utopies (notamment la liberté d’expression inconditionnelle et l’accès égalitaire à l’information), certains guides ou FAQs les relativisent. Les mythologies de Net.legends, mentionné plus haut, montrent les limites de la liberté d’expression absolue sur Internet, de la libération de la parole aux frontières de la folie (c’est le champ sémantique utilisé dans la FAQ) entraînant des conflits importants au cours desquels les utilisateurs finissent par en bannir d’autres, à l’aide de moyens humains comme techniques. Surfing the Internet remet en question le traitement égal de toutes les personnes sans préjugé et l’idéal du consensus permanent :

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« L’une des choses les plus intéressantes à propos des communications à distance est qu’elles sont un Grand Égalisateur. […] Les vieilles barrières du sexe, de l’âge, de la race sont tombées, puisqu’on ne sait pas à qui on “parle”. […]

Enfin, [on parle] presque sans préjugé ! Les messages électroniques ne permettent pas toujours une convergence harmonieuse des âmes dans la dérive cosmique du cyberespace : il y a des disputes, des prises à partie (des « flames »). Parfois on est tellement habitué à voir la signature d’un interlocuteur récurrent que l’on sait ce qu’il va dire avant même qu’il ne le dise ! »

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On touche ici au cœur de la leçon des modes d’emploi de l’Internet en terme de littéracie informationnelle : loin de se réduire à une liste d’instructions et de prescriptions, ils décrivent les outils d’Internet comme une technologie intellectuelle [8], un dispositif d’écriture et de lecture dont la forme traduit la manière dont le collectif le pense, dans une interaction entre pouvoir et savoir.

4 - La médiation symbolique et dialogique des documents

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Ainsi, nous avons mis au jour des archives qui gardent la mémoire des formes de l’apprentissage des compétences informationnelles et communicationnelles, liées aux réseaux informatiques, aussi bien au niveau des normes que de leur mise en question dans un environnement en train de se construire. Au-delà d’une contribution à l’histoire - qu’il reste d’ailleurs à écrire - des normes et usages documentaires d’Internet pré-Web, cette étude montre que les prescriptions techniques liées à la recherche de l’information en ligne et à l’apprentissage de la sociabilité communicationnelle seront toujours limitées si l’utilisateur ne sait pas interpréter les consignes, dialoguer avec la machine aussi bien qu’avec ses pairs et s’approprier le dispositif.

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Ainsi, ces modes d’emploi sont spécifiques à la culture documentaire d’Internet en tant qu’ils véhiculent des règles et des normes ainsi que leur remise en question. Supports de communication technique, ils sont aussi des textes qui construisent une médiation symbolique, voire des acteurs à part entière dans lesquels viennent s’inscrire et se transformer les énoncés normatifs ; ce sont des « objets-médiateurs »[2] qui modifient les univers conventionnels mis en présence dans leur utilisation. Enfin, nous avons évoqué que ce corpus était déterminé, au-delà du choix méthodologique, par une transmission patrimoniale : il éclaire ce que les pionniers ont choisi de conserver en mémoire de l’Internet d’avant l’accès grand public. Regard restrictif, il a cependant le mérite de montrer les ambiguïtés de l’« âge d’or » des réseaux, entre « bienveillance dispositive » et mécanismes d’exclusion culturels, sociaux et techniques dans les environnements mêmes d’Internet.


Références

  • 1 –  ABBATE Janet. Inventing the Internet. MIT Press, 2000
  • 2 –  AKRICH Madeleine, CALLON Michel, LATOUR Bruno. Sociologie de la traduction. Textes fondateurs. Presses de l’École des Mines, 2006.
  • 3 –  BAKTHINE Mikaël. Esthétique et théorie du roman. Gallimard, 1978.
  • 4 –  DESBOIS Henri et al. Regards croisés sur l’Internet. Presses de l’Enssib, 2012
  • 5 –  FLICHY Patrice. L’imaginaire Internet. La Découverte, 2001
  • 6 –  FOUCAULT Michel. L’archéologie du savoir. Gallimard, 1969
  • 7 –  GENETTE Gérard. Palimpsestes : la littérature au second degré. Seuil, 1982
  • 8 –  GOODY Jack. La raison graphique. Minuit, 1979
  • 9 –  JACQUINOT-DELAUNAY Geneviève, MONNOYER Laurence (dir.). « Le dispositif, entre usage et concept ». Hermès, 1999, n°25
  • 10 –  JEANNERET Yves. « Médiation ». In : La « société de l’information » : glossaire critique. La Documentation française, 2005
  • 11 –  KELTY Christopher. Two Bits : the Cultural Significance of Free Software. Duke University Press, 2008
  • 12 –  LE BOEUF Christian (dir.). Pragmatique des communications instrumentées. L’Harmattan, 2002
  • 13 –  MORVILLE Peter. Ambient findability. O’Reilly, 2005
  • 14 –  PALOQUE-BERGES Camille. « Le rôle des communautés patrimoniales d’Internet dans la constitution d’un patrimoine numérique : des mobilisations diverses autour de l’auto-médiation ». In : Actes du : Colloque Patrimoines et humanités numériques : quelles formations ? Archives nationales ; Université Paris 8, 21 juin 2012. À paraître.
  • 15 –  PALOQUE-BERGES Camille. « La mémoire culturelle d’Internet : le folklore de Usenet ». Le Temps des Médias, mai 2012, n°18, « Histoire de l’Internet et Internet dans l’histoire », pp.111-123
  • 16 –  PALOQUE-BERGES Camille. Entre trivialité et culture : une histoire de l’Internet vernaculaire. Émergence et médiations d’un folklore de réseau. Thèse, Université Paris 8, 2011
  • 17 –  RAYMOND S. Éric (dir.). The New Hacker’s Dictionary. MIT Press, 1991
  • 18 –  RHEINGOLD Howard. The Virtual Community : Homesteading on the Electronic Frontier. MIT Press, 1993
  • 19 –  SILVER David. « Looking Backwards, Looking Forward : Cyberculture Studies 1990-2000 ». In : GAUNTLETT S. (dir.). Web.studies. Rewiring Media Studies for the Digital Age. Oxford University Press, 2000, pp. 19-30
  • 20 –  ZACKLAD Manuel. « Réseaux et communautés d’imaginaire documédiatisées ». In : SKARE, R., LUND, W. L., VARHEIM, A., A Document (Re)turn. Peter Lang, 2007, pp. 279-297

Notes

[1]

Les descriptions ethnographiques du journaliste Howard Rheingold [18], témoignant de l’existence de « communautés virtuelles » et des fondements de la littérature cyberculturelle (représentée entre autre par Pierre Lévy ou Manuel Castells), sont largement fondées sur l’observation et la participation à cette culture d’initiés.

[2]

Citation extraite du manifeste de Mitchell Kapor and John P. Barlow, « Across the Electronic Frontier », 1990, http://w2.eff.org/Misc/Publications/John_Perry_Barlow/HTML/eff.html. Toutes les traductions de l’américain vers le français sont de l’auteur de l’article sauf mention contraire.

[3]

La littéracie (de l’anglais literacy) désigne les compétences et usages de l’écriture et de la lecture mettant en regard des compétences techniques avec des pratiques cognitives, sociales et culturelles. L’application de cette notion d’anthropologie, empruntée à Jack Goody, aux écritures du numérique est proposée par Desbois et al. [4].

[4]

« Une communauté peut être dite documédiatisée quand l’essentiel des interactions entre ses membres sont réalisées par le biais de transactions documentaires » [20, p. 280].

[5]

Ce corpus est constitué de documents sauvegardés par des communautés patrimoniales constituées autour de la préservation des archives et de la mémoire d’Internet [14]. Les documents de type « guide » proviennent des collections de l’historien amateur Jason Scott (sur son site dans la catégorie « Internet » (http://textfiles.com/directory.html) ainsi que des archives de l’Electronic Frontier Foundation (http://w2.eff.org/Net_culture/Net_info/EFF_Net_Guide). Ceux de type « FAQ » proviennent du site Internet FAQ Archives (http://www.faqs.org).

[6]

Si l’historiographie d’Internet commence à prendre forme, les archives numériques natives sont rarement étudiées en elles-mêmes : ce travail se place dans cette perspective d’une réflexion archéologique sur les archives d’Internet. Pour une bibliographie sur l’historiographie d’Internet, voir [16], premier chapitre.

[7]

L’usage que l’on fait ici du « push » et du « pull » informationnels est volontairement anachronique : ces notions, qui ont donné le point de départ du web 2.0 grâce à des technologies de réseau permettant aux objets informationnels d’être trouvés sur Internet, héritent selon nous de pratiques antérieures [13].

[8]

Liste de ressources compilées par John December dont la dernière version connue (1.5) date d’août 1992 (collection textfiles.org).

[9]

Jusqu’à l’ère du Web, Usenet est le réseau des utilisateurs des machines Unix (à l’origine nommé Unix Users Network). Ses groupes de discussions sont très populaires et en font l’un des endroits les plus prisés d’Internet jusqu’à la fin des années 1990.

[10]

Auteur : Thomas F. Mandel (droit d’auteur : SRI International Business Intelligence Program). La dernière version date de mars 1993 (collection textfiles.org).

[11]

Auteur : « Doctor Bob » Rankin. La dernière version connue date de 1998 (7e édition depuis 1993) ; collection textfiles.org.

[12]

Auteur collectif. La dernière version connue date de 2003 (depuis la première version en 1994) et est maintenue sur son propre site : http://w2.eff.org/Net_culture/Net_info/EFF_Net_Guide

[13]

« The use of plaintext rather than bit-streams to express markup, enables files to survive much better "in the wild", in part by making them largely immune to computer architecture incompatibilities. » http://en.wikipedia.org/wiki/Plain_text

[14]

Je reviendrai sur le document de type FAQ (« Frequently Asked Questions »). Celui-ci est co-écrit par des utilisateurs de Usenet réputés pour leur implication dans les communautés virtuelles, Chuq Von Rospach, Gene Spafford puis Mark Moares (dernière version : 1996) http://www.faqs.org/faqs/usenet/primer/part1

[15]

E. Belin. « De la bienveillance dispositive », pp.245-260 ainsi que A. Berten, « Dispositif, médiation, créativité : petite généalogie », pp.33-48, in : [9]

[16]

Aussi connu sous le titre Big Dummy‘s Guide to the Internet. Auteur : Brendan P. Kehoe. La dernière version date de février 1992 (collection textfiles.org). La première version (janvier 1992) a son propre site hébergé par l’Université d’Indiana https://www.cs.indiana.edu/docproject/zen/zen-1.0_toc.html

[17]

Janet Abbate [1] a montré l’importance des utilisateurs dans le développement socio-technique d’Internet, au même titre que les ingénieurs et scientifiques porteurs de projets.

[18]

*Rotation : la fonction Rotate (un signe de cryptage ou « cypher », surnommé « rot13 ») encrypte les messages en décalant les lettres de 13 caractères ; elle est surtout utilisée pour se moquer des apprentis cryptographes. *Signature : fichier.sig contenant des informations sur l’identité de l’émetteur au bas d’un message (une « signature électronique ») ; elles sont condamnées si elles dépassent 80 colonnes et 4 lignes ASCII (standards d’affichage textuel sur les anciens écrans). *Control characters : signes typographiques invisibles qui sont des commandes informatiques.

[19]

Selon le concept guidant le développement des premières applications graphiques et interfaces orientées utilisateurs au Augmentation Research Center de Stanford à la fin des années 1960.

[20]

Archivée sur le site Web faqs.org (http://www.faqs.org/faqs/usenet/what-is/part1), la FAQ « What is Usenet ? » est initiée par Chip Salzenberg puis reprise par Gene Spafford qui la met à jour jusqu’en 1993.

[21]

FAQ « What is Usenet ? A second opinion », initiée par Edward Vielmetti en 1991. La dernière version date de 1999. http://www.faqs.org/faqs/usenet/what-is/part2

[22]

Ce conte bouddhiste illustre le problème de la complexité : si des aveugles s’approchent d’un éléphant et touchent ses différentes parties, ils se feront chacun une idée différente de ce qu’est l’éléphant d’après la partie touchée et refuseront de souscrire à l’idée proposée par chacun des autres. Il serait ainsi impossible d’avoir une vision globale et exhaustive d’un objet complexe.

[25]

Auteur initial : Matthew Thomas. La dernière version (v2.0) date de février 1998 (collection textfiles.org). http://artscene.textfiles.com/information/faq-altasciiart.txt

[26]

Document sans intitulé, sans mention d’auteur ni de date, dont le nom de fichier est internet.tour.txt (collection textfiles.org).

[27]

La culture hacker est ici une source d’inspiration, et l’on retrouve ces caricatures assumées chez Eric S. Raymond dans The Jargon File (http://www.catb.org/~esr/jargon).`

[28]

Sortie pour la première fois en 1978 sur la BBC sous la forme de feuilletons radiophoniques (écrits par Douglas Adams), cette œuvre a plus tard été adaptée à d’autres formats (texte, feuilleton télévisuel) et soumise à des réécritures et des suites par l’auteur original et des auteurs secondaires.

[29]

« Noticeable Phenomena Of UseNet », sur le site personnel de David De Laney (http://www.vic.com/~dbd), qui a maintenu et publié sur alt.folklore.computers la dernière version de Net.legends connue à ce jour (1994), que l’on trouve également archivée sur le site FAQs.org (http://www.faqs.org/faqs/net-legends-faq). Un développement plus long est consacré aux net.legends dans [15].

[30]

De son titre original, Emily Postnews, foremost authority on proper net behaviour, gives her advice on how to act on the net, cette FAQ a été traduite dans plusieurs langues. Nous utilisons la version française proposée par la liste de diffusion Frchartes (fermée depuis 1998), http://usenet-fr.news.eu.org/frchartes/emily-postnews.html.

[31]

Ironie de l’histoire 5/8. Rencontre avec Jacques Bouveresse, émission radio animée par Nicolas Truong dans la série « Théâtre des idées », France Culture, 20 juillet 2010, http://www.franceculture.com/culture-actheatre-des-idees-ironie-de-l%E2%80%99histoire.html.

[32]

Auteur : Dave Taylor. La dernière version date de novembre 1990 (collection textfiles.org).

[33]

Auteur : Peter Gutmann (« From an original by Scot Stevenson »). La dernière version date de juin 1995 (collection textfiles.org).

Résumé

English

Using folklore for information education: analysis of ways of using the Internet on the “electronic frontier"Starting with an analysis of documents that appear, at least in theory, to be didactic - guides, FAQ and other "how to" guides to the Internet aimed at users before we had the Web - our author shows how their informational strategy was based as much on transmitting as on mediating information retrieval methods in a networked environment, before Web tools became generally accessible. Sharing rules for using information transmitted by text, these methods also allow for multiple interpretations as well as pragmatic application. This documentary and content-based analysis helps us understand just how much these methods depend on a complex informational environment that in turn they help us to grasp, and how they set the basis for Internet-specific informational literacy.

Español

Una pedagogía documental por el folklore : análisis de los modos de empleo de Internet en el tiempo de la "frontera electrónica"A partir del análisis de un corpus de documentos a priori, didácticas, guías, preguntas frecuentes y otros modos de empleo de Internet destinados a los usuarios antes de la aparición de la Web, Paloque-Berges demuestra que su estrategia informativa se basa más bien en una transmisión en lugar de en una mediación de los usos documentales en un entorno de red, mucho antes de la generalización de las herramientas de la Web. Vehículos de reglas de uso transmitidas por el texto, dejan ver igualmente la pluralidad de su interpretación y de su puesta en práctica. A través de un análisis documental y del contenido, se comprende hasta qué punto dependen de un entorno informativo complejo que, a su vez, ayudan a comprender mejor y cómo conforman las bases de una lectoescritura informativa propia de Internet. Por último, el autor se pregunta por el legado que dejan a las prácticas contemporáneas de la red.

Deutsch

Eine dokumentarische Pädagogik durch Folklore : Analyse der Anleitungen zum Internet zur Zeit der „elektronischen Grenze“Ausgehend von der Analyse eines Korpus von a priori didaktischen Dokumenten - Leitfäden, FAQs und andere Anleitungen zur Nutzung des Internet für die Nutzer vor dem Aufkommen des Web – zeigt Camille Paloque-Berges auf, dass ihre informationelle Strategie genauso viel auf der Übertragung wie auf der Vermittlung der dokumentarischen Nutzung in einer Netzum gebung beruht, lange bevor Web-Tools weit verbreitet waren. Als Anwendungsregeln, die durch den Text vermittelt werden, zeigen sie auch die Pluralität ihrer Auslegung und ihrer praktischen Umsetzung. Durch eine Analyse der Dokumentation und der Inhalte versteht man, wie weit sie von einer komplexen Informationsumge bung abhängen, die sie im Gegenzug helfen besser zu verstehen, und wie sie den Grundstein für ein Internet-eigenes Informationsverständnis legen. Der Autor hinterfragt abschliessend auch das Erbe, das sie zeitgenössischen Praktiken des Netzwerkes vermacht haben.

Plan de l'article

  1. 1 - Métaphores et pratiques textuelles d’un espace informationnel en formation : didactique de la frontière
    1. Commander l’information
    2. Documenter l’information
    3. Organiser l’information
  2. 2 - Un métalangage qui superpose le dialogique au didactique
    1. Le facteur humain dans la relation technique
    2. Un dialogue homme-machine
    3. Dialogisme et hétérologie
  3. 3 - Des formes folkloriques qui éclairent différemment la littéracie informationnelle
    1. Détournement des normes documentaires
    2. Topologie culturelle d’Internet : une cartographie ludique de l’information
    3. Mélanges de genres et enjeux intellectuels et moraux de l’information
    4. Le mode d’emploi ironique : un apprentissage récursif
    5. Mythologies et mythifications d’Internet
  4. 4 - La médiation symbolique et dialogique des documents

Pour citer cet article

Paloque-Berges Camille, « Une pédagogie documentaire par le folklore : analyse des modes d'emploi d'Internet au temps de la " frontière électronique " », Documentaliste-Sciences de l'Information, 4/2013 (Vol. 50), p. 64-71.

URL : http://www.cairn.info/revue-documentaliste-sciences-de-l-information-2013-4-page-64.htm
DOI : 10.3917/docsi.504.0064


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