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Documentaliste-Sciences de l'Information

2014/1 (Vol. 51)

  • Pages : 88
  • DOI : 10.3917/docsi.511.0004
  • Éditeur : A.D.B.S.

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Documentaliste de collectivité territoriale 20 ans et quel chemin parcouru !

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Patrimoine. À la veille d’évolutions technologiques peut-être encore plus importantes que celles que nous avons vécues ces dernières années, cet article retrace les bouleversements profonds qui ont transformé le métier de documentaliste, dont même le nom a évolué, puisque le terme de professionnels de l’information apparaît dès la fin des années 1990.

Yann Damezin
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Dès le début des années 80, la télématique avait déjà fortement fait évoluer le fonctionnement des services de documentation. Cela s’est traduit par un affranchissement du temps et de l’espace avec le Minitel qui permettait la consultation des banques de données et par un affranchissement du volume avec l’apparition des mémoires optiques (cédéroms, disques optiques, etc.).

L’essor de l’informatisation

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Le début des années 90 voit se développer et se généraliser l’informatisation des tâches documentaires, tant pour la recherche de documents que pour les fonctions de bibliothéconomie, à des niveaux et des rythmes différents selon les collectivités. Cette période voit ainsi l’abandon progressif des fichiers manuels classiques au profit de la création de bases documentaires internes. C’est aussi la période de développement de nombreuses banques de données commerciales dans les secteurs juridiques et réglementaires, des agrégateurs de presse et des bases spécifiques destinées aux collectivités territoriales. En matière de supports de l’information, on voit apparaître des supports numériques et ce sont les débuts de la gestion électronique de document (GED). Le documentaliste acquiert des compétences techniques et informatiques nouvelles à la fois dans le traitement des documents et dans la recherche documentaire. Il a alors un fort besoin d’échanges d’expériences et de pratiques professionnelles.

La création d’Interdoc

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Créée à cette époque, l’association Interdoc (voir encadré) aide les documentalistes à s’adapter à ces évolutions techniques. Elle élabore un cahier des charges type pour l’informatisation des services de documentation. S’appuyant sur la conception d’un plan de classement propre aux documentations territoriales, elle réalise la première édition d’un thésaurus spécifique aux collectivités locales. Elle lance également l’étude des logiciels documentaires utilisés par les services adhérents à l’association, des cédéroms et des applications GED existants. Afin de suivre au plus près les évolutions, elle organise aussi régulièrement des démonstrations de bases de données et de leurs évolutions successives pour nouer ainsi des contacts avec les éditeurs et peser du poids de ses adhérents pour négocier des tarifications préférentielles.

Les années Internet

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Avec l’arrivée d’Internet, les pratiques documentaires subissent à nouveau de profondes mutations. Contrairement aux supports traditionnels et physiques, le support numérique d’une information requiert de nouvelles pratiques et de nouvelles connaissances plus techniques pour parvenir à le contrôler. Les besoins en formation pour les professionnels sont alors accrus, mais également les besoins de formation des utilisateurs.

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Cela peut paraître banal, mais la grande révolution au niveau de la communication entre le documentaliste et les usagers a été l’apparition du courrier électronique. Auparavant, les utilisateurs se déplaçaient ou téléphonaient. À partir de cette période, ils utilisent la messagerie électronique. Grâce à elle, le documentaliste raccourcit les délais de transmission d’une information même avec les utilisateurs les plus éloignés. Dans la même optique, les échanges professionnels entre collègues sont facilités par la généralisation des listes de diffusion qui permettent des retours d’expériences et de pratiques très rapides.

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C’est également la période de développement des réseaux. Il s’agit d’abord du réseau intranet dans lequel le service de documentation a souvent une place prépondérante due au volume important d’information triée, traitée et valorisée pour ses usagers au travers d’un portail documentaire. Il en devient parfois le webmaster apportant ainsi à ses fonctions une nouvelle valeur ajoutée. Mais il s’agit également de réseaux professionnels pour permettre le partage du travail, notamment dans le secteur de l’analyse documentaire.

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Le professionnel de l’information utilise également Internet pour mettre en place des veilles qui vont alimenter les nouveaux produits documentaires qu’il va diffuser à ses utilisateurs : newsletters, DSI (diffusion sélective de l’information), fils RSS, etc. Il devient ainsi spécialiste et gestionnaire des flux d’information.

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Durant cette période, le documentaliste va conforter son rôle de médiateur entre la masse d’informations disponibles sur Internet, qui ne présentent pas toutes la même valeur et encore moins le même degré de fiabilité, et les usagers. Sa capacité à identifier et valider l’information qu’il propose à l’utilisateur représente, dans ce contexte, une véritable plus-value. Il devient aussi un acteur important des actions de knowledge management au sein de sa collectivité.

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Durant cette décennie, Interdoc crée un site Internet constituant un lien permanent entre les adhérents et qui facilite les échanges d’expérience au quotidien. Elle accompagne ses adhérents dans toutes ces évolutions en organisant des journées d’information et des sessions de formation sur le Web 2.0, les nouveaux outils du Web au service de la documentation, les produits documentaires électroniques, les intranets documentaires, la veille sur internet, etc. Elle met aussi en place un réseau de catalogage partagé entre ses membres pour alimenter une base de données bibliographique d’articles de revues dans le secteur des collectivités territoriales, la BDCT (base documentaire des collectivités territoriales).

Interdoc, association des documentalistes de collectivités territoriales [1], fête le vingtième anniversaire de sa création. Pour marquer cet anniversaire, l’association a lancé son nouveau site internet (www.interdoc.asso.fr), site collaboratif, dynamique, convivial qui renforcera les liens et les échanges entre les adhérents. L’association prépare également un livre blanc sur les évolutions de la documentation dans les collectivités territoriales qui apportera des pistes de réflexion et permettra la valorisation de projets de service. Une septième édition du thésaurus et une nouvelle édition du cahier des charges type sont aussi en cours d’élaboration.

[1]

Documentaliste Sciences de l’information a présenté l’association Interdoc dans son numéro 4/2012, p. 55

L’avenir dans le partenariat et la médiation

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Nous vivons déjà et vivrons encore de nombreuses et profondes mutations technologiques : Web 3.0, web 4.0, web invisible, traitement documentaire et traduction automatique, text-mining ou fouille de texte, cartographie de l’information, etc. Nous en connaissons déjà certaines applications, mais la plupart de leurs développements restent encore difficiles à concevoir.

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Par contre, on peut dès maintenant imaginer que nous verrons rapidement se mettre en place des partenariats internes qui, dans certains cas, existent déjà avec d’autres services : comme la communication pour se faire connaître et participer aux évènements organisés par la collectivité ; le service juridique qui est souvent le principal utilisateur d’information et de bases de données et prescripteur en matière de documentation juridique ; le service formation pour la reconnaissance du volet « formateur » des documentalistes (faire connaître un fonds d’ouvrages, un intranet documentaire, des synthèses, de la veille) ; ou le service informatique au regard des problématiques de logiciel documentaire et dans le cadre des projets de records management et d’Open data.

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On peut également prévoir le développement de nombreuses formes de partenariat externes (avec d’autres centres de ressources documentaires par le biais de réseaux professionnels) ou de mutualisation (mutualisation de services dans le cadre de l’intercommunalité, mutualisation de besoins dans le cadre de groupements d’achats). L’association Interdoc a d’ailleurs déjà consacré une journée complète aux retours d’expérience des premières mutualisations de services de documentation réalisées dans les collectivités territoriales.

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Il est prévisible aussi que les professionnels de l’information soient au cœur même des réflexions et de la mise en place d’applications de knowledge management et de records management au sein des collectivités territoriales, ainsi que dans le cadre des projets d’ouverture des données publiques (Open data).

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Enfin, l’évolution du métier de documentaliste, devenu professionnel de l’information, verra émerger de nouvelles fonctions qui, pour certaines, existent déjà : veilleur, cyber-documentaliste, e-documentaliste, community manager, document controller, knowledge manager, records manager, responsable AMOA (assistance à maîtrise d’ouvrage), etc.

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La documentation apparaît comme un nécessaire maillon dans la division du travail, intermédiaire entre les volumes d’information qui ne cessent de croître et les usagers de ses services. Plus que jamais, le documentaliste apparaît comme un médiateur chargé d’organiser et de hiérarchiser l’information pour accompagner l’utilisateur dans une recherche plus pertinente et vérifiée.

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Michel Noguier

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Martine Lavoué

Professionnels de l’information scientifique et technique : des métiers à double compétence

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Formation. Une double compétence, en gestion de l’information et dans une discipline scientifique ou technique, est nécessaire aujourd’hui pour tout professionnel de l’IST désirant exercer pleinement sa mission. Tour d’horizon des formations permettant l’acquisition de telles compétences.

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Pour toute organisation, publique ou privée, la maîtrise de l’environnement informationnel est aujourd’hui un enjeu majeur, un facteur clé du succès dans ses missions et ses objectifs. Dans ce contexte, si l’on se réfère à l’enquête sur les pratiques et usages professionnels de l’information en entreprises menée par l’ADBS en 2012 [1][1] ADBS & Veille Magazine, « Pratiques et usages de l’information..., le besoin le plus clairement identifié est celui d’une information analysée et consolidée. Il appartient de plus en plus au professionnel de l’information de faciliter l’accès à l’information et non de la fournir directement. Ceci est d’autant plus crucial, lorsqu’il s’agit de la collecte, du traitement et de la médiation de l’information, du document et des données scientifiques et techniques.

La veille au service de la recherche scientifique

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Prenons comme exemple la veille scientifique dans les domaines de la chimie, de la biochimie ou de la pharmacologie. Les chercheurs qui travaillent sur des entités chimiques telles que les molécules, par exemple, ne raisonnent pas en termes de noms ou de formules chimiques mais en terme de structures moléculaires. Pour ceci, ils s’appuient sur des représentations graphiques qui décrivent le nombre et le type d’atomes qui composent la molécule, visualisent leurs liaisons et leur répartition dans l’espace. Certains moteurs ou bases de données spécialisés en chimie ou biochimie, comme ChemBiofinder, prennent en compte cette spécificité et permettent de rechercher les molécules par leur nom, leur formule chimique, leur poids moléculaire, mais également par leur structure. Cette dernière, avant d’être saisie dans un plugin spécialisé, doit être le plus souvent reconstituée par le veilleur à partir d’un dessin fourni par le chercheur [2][2] Uwe Rosemann, « Textual and non-textual objects : Seamless....

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Face à de telles pratiques p(osons) alors cette question : les seules compétences en information-documentation suffisent-elles pour accomplir aujourd’hui la mission fondamentale de ses professionnels qui consiste à « trouver l’information à usage professionnel (après avoir su la chercher), la traiter pour accroître ses qualités d’usage, la gérer, la rendre facilement accessible et la transmettre à ceux qui ont en besoin, usagers ou clients » [3][3] ECIA. Euroréférentiel I&D. Volume1 - Compétences et... ?

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La profession elle-même, comme le montre l’enquête menée en novembre 2011 auprès du groupe ADBS-LinkedIn [4][4] Jean Michel. « Crise économique, crise de la profession…Constats..., reconnaît le besoin, quel que soit le métier, d’une double compétence : celle qui croise les techniques en information et documentation (I&D) avec les connaissances, plus au moins approfondies, dans un domaine scientifique et technique. La culture scientifique du professionnel favorise incontestablement le dialogue avec ses différents interlocuteurs, qu’ils soient ingénieurs, techniciens, chercheurs, gestionnaires ou décideurs.

Acquérir une double compétence par la formation

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Dans le monde anglo-saxon, que ce soit aux États-Unis, au Canada ou au Royaume-Uni, l’offre de formation en I&D est essentiellement généraliste, avec des parcours aboutissant pour la plupart à des MLIS (Master of Library and Information Science/Master in Library and Information Studies). En Allemagne, où ce sont des formations plus spécialisées qui prévalent, l’Institut für Information und Dokumentation (IID) de Potsdam, appartenant à l’Université de sciences appliquées, est le seul à proposer une spécialisation de documentaliste scientifique.

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En France, plusieurs possibilités s’offrent aux diplômés de niveau bac+3 et bac+4. C’est le cas notamment du master Sciences de l’information et des bibliothèques avec sa spécialité de deuxième année SIB-IST (Information scientifique et technique). Il s’agit de la seule spécialité en France qui allie les compétences de gestionnaire de l’IST, dispensées par l’Université Lyon 1, et celles de gestionnaire de bibliothèques avec sa spécialité de deuxième année SIB-IST (Information scientifique et technique). Cette année de spécialisation, qui fait suite à la première année du master SIB, est également accessible aux personnes titulaires d’un master 1 scientifique souhaitant acquérir une spécialité dans ces domaines. Un autre parcours possible est celui de la spécialité, non présentielle, Veille technologique et innovation du master Information et communication de l’Université d’Aix-Marseille, une formation qui vise à donner une deuxième compétence de préférence aux étudiants titulaires d’une licence ou équivalent dans un domaine scientifique et technique.

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L’offre de formations professionnalisantes autour de la gestion de l’IST au niveau bac+2 est en revanche plus rare. La majorité des licences professionnelles en I&D sont généralistes [5][5] ONISEP. Fiche métier Documentaliste, www.onisep.fr. Elles sont tournées vers les métiers de la documentation, des bibliothèques et des médiathèques, vers les métiers de l’édition ou encore vers la gestion de fonds spécialisés, iconographiques et/ou audiovisuels. Seules deux formations, à Toulouse et à Lyon, se focalisent sur l’information-documentation scientifique et technique. La licence professionnelle Ressources documentaires et bases de données, spécialité Information, documentation, écritures et images spécialisées en sciences et techniques (IDEIST) de l’IUT Toulouse 3 apporte à ses étudiants la culture scientifique en parallèle de la formation de documentalistes. Elle recrute principalement des étudiants bac+2 en sciences humaines et sociales qui ont déjà un « cursus en Information-Communication ou formations associant une mention documentation ».

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La licence professionnelle Ressources documentaires et bases de données, spécialité Documentation et information scientifiques et techniques (DIST) de l’Université Lyon 1 (voir encadré), recrute en revanche des candidats provenant des filières scientifiques et techniques, et complète leur formation initiale par une deuxième compétence en information-documentation.

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L’assimilation de tels savoirs et savoir-faire par des étudiants qui maîtrisent déjà l’une des disciplines scientifiques ou techniques qui deviendra par la suite la base de leur spécialisation professionnelle se concrétise en une véritable double compétence. Celle-ci permet aux diplômés de pourvoir des emplois en information- documentation spécialisés, selon leur culture scientifique d’origine.

Privilégier les compétences pour réinventer les métiers

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Disposant de compétences à la fois polyvalentes et pointues, les étudiants diplômés investissent les métiers dits traditionnels de la profession de l’I&D : documentaliste scientifique, technicien de gestion de l’IST, gestionnaire de bases de données documentaires, records manager, recherchiste, veilleur scientifique. Et ce, dans tous les secteurs professionnels de la santé et des sciences et techniques, avec une prévalence de secteurs fortement réglementés tels que l’industrie pharmaceutique, la chimie, la prévention des risques, l’environnement, l’industrie mécanique, les transports, les BTP, etc.

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Les étudiants diplômés exercent également de manière efficace les nouveaux métiers nés avec le développement des technologies numériques et de l’Internet, tels que cyberdocumentaliste ou e-documentaliste, community manager ou content manager. En effet, une formation bâtie autour de compétences régulièrement renouvelées, et non autour de métiers qui risquent d’être rapidement dépassés, permet aux étudiants de s’adapter efficacement aux évolutions des méthodes, outils et pratiques professionnels, et de faire ainsi évoluer et réinventer leur métier.

La licence professionnelle. Documentation et information scientifiques et techniques

Depuis dix ans, la licence professionnelle Ressources documentaires et bases de données, spécialité Documentation et information scientifiques et techniques (DIST) complète la formation initiale en sciences et techniques ou en santé de ses étudiants par une deuxième compétence en information-documentation. Elle permet ainsi à des étudiants qui souhaitent se professionnaliser rapidement et à des personnes en reconversion professionnelle de se réorienter vers les métiers de l’information et de la documentation.

La formation vise délibérément un public large mais au profil bien spécifique. Elle s’adresse principalement à des étudiants en formation initiale ayant obtenu 120 crédits dans le cadre d’une licence généraliste, d’un BTS ou d’un DUT en sciences de la santé (médecine, pharmacologie, biologie, biotechnologie, etc.), en sciences exactes (mathématiques, physique, etc.), en sciences et techniques appliquées aux sciences de l’ingénieur (agro-alimentaire, environnement et sciences de la terre, informatique, électronique, BTS et transport, etc.) et aux sciences sociales (management et gestion, sciences économique, etc.). Elle est également accessible en formation continue, par la par VAE (validation des acquis d’expérience) et, à partir de la rentrée 2014-2015, en contrat de professionnalisation.

À l’échelle nationale, il s’agit, à notre connaissance, de la seule licence professionnelle en I&D ayant cette forte exigence de recrutement des candidats provenant des filières scientifiques. Par son implantation au sein de l’Université Claude Bernard Lyon 1, spécialisée dans les domaines des sciences et technologies et de la santé, elle bénéficie d’un environnement scientifique multidisciplinaire, composé de soixante-neuf équipes et laboratoires de recherche.

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Agnieszka Tona

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Thierry Lafouge

Des bibliothèques, carrefours des éducations formelle et informelle

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Bibliothèque. En 2013, le thème résolument optimiste du 79e Congrès mondial de l’IFLA à Singapour ainsi intitulé « Les bibliothèques du futur : d’infinies possibilités » venait opportunément apporter un souffle nouveau à tous ceux qui craignent que le numérique fasse disparaître tous les lieux de culture ainsi que les médiations nécessaires entre ressources et apprenants, alors que c’est tout le contraire que l’on doit imaginer et organiser.

Alexandre Dujardin
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La question de la formation des jeunes est un débat d’une actualité très vive dans le contexte du développement toujours aussi accéléré des technologies numériques. Les bibliothèques ont un rôle d’autant plus important à jouer que les frontières entre éducation formelle et éducation informelle s’estompent à l’heure du numérique.

Former au numérique : une urgence de mobilisation pour les bibliothèques

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Dans son discours de bienvenue, Ingrid Parent, présidente de l’IFLA, a dressé le nouveau paysage qui s’ouvre aux bibliothèques dans la société contemporaine. En citant l’universitaire singapourien Kishore Mahbubani et son livre « La grande convergence : Asie, l’Occident et la logique d’un monde unique », elle a exposé que « jamais dans l’histoire, l’humanité n’a été aussi interconnectée et interdépendante ». Il est désormais clair qu’il s’agit de bien davantage que d’un simple partage de technologies. Selon Eric Schmidt et Jared Cohen [6][6] Eric Schmidt et Jared Cohen, The new digital Age, ed...., avec la mise en commun des connaissances et des expériences à l’échelle planétaire, un nouvel âge s’esquisse, un monde interconnecté dans lequel les réseaux électroniques et le numérique pénètrent toutes les parties du globe et peuvent atteindre chaque individu. Pour ces auteurs, ce monde est déjà là, avec un changement majeur d’ores et déjà visible, la fin de la vie privée et l’apparition de la première génération d’êtres humains à avoir un dossier personnel indélébile.

Éduquer aux médias et à l’information : une mission partagée entre l’école et les bibliothèques

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Face à ce grand changement technologique et social, les bibliothèques sont-elles prêtes ? Leur prise de conscience universelle de l’importance clé de la littératie informationnelle se traduit non seulement par des déclarations solennelles [7][7] The Moscow Declaration on Media and Information Literacy,..., mais également par des initiatives concrètes d’envergure prises par des pays qui misent fortement sur les bibliothèques pour développer des actions formatives.

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Ainsi Ingrid Bon a pu indiquer qu’aux Pays-Bas, le programme Bibliothèque à l’école, mis en place depuis 5 ans suite à un rapport PISA [8][8] Programme international pour le suivi des acquis des..., couvre désormais quasiment tout le pays. En 2008, le ministère de l’Éducation, des sciences et de la culture a confié à la Fondation nationale pour la lecture et à l’Institut national des professionnels des bibliothèques publiques la mission de travailler sur un modèle permettant l’amélioration des performances de lecture des élèves en école primaire. Il s’agissait de créer une sorte de bibliothèque publique à l’intérieur de l’école avec des bibliothécaires et des enseignants formés conjointement sur le même objectif. Un « consultant lecture » côté bibliothèque et un « coordinateur lecture » côté école travaillent ensemble à raison de 4 heures par semaine pour préparer et coordonner leur action ainsi qu’accompagner les enseignants, notamment sur le volet éducation à l’information et aux médias, réalisant ainsi la connexion entre la littératie et la littératie informationnelle, un des objectifs fixés par les programmes scolaires.

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L’exemple de Singapour a aussi été cité avec deux programmes proposés par la Bibliothèque nationale dans les quatre langues officielles du pays (anglais, mandarin, malais, tamoul). Ainsi, « Read@School » [9][9] www.nlb.gov.sg/ShowBinary/BEA%20Repository/PLS/doc..., démarré en 2012, vise à développer une culture du livre chez les 7-14 ans, dans le sillage de la campagne globale « Read ! », très populaire, lancée en 2005 ; sa modernité est fournie par le recours à l’application MobileRead qui rencontre un énorme succès avec 63 000 livres téléchargés en un an ainsi qu’à un portail, DiscoverReads, pour des lectures en ligne.

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SURE (Source, Understand, Research, Evaluate) [10][10] http://sure.nl.sg. est un autre important programme d’éducation à l’information élaboré en étroite collaboration avec le ministère de l’Éducation nationale ; ses 4 axes sont résumés dans l’acronyme : étudier la source de l’information, comprendre, rechercher, évaluer l’information. Ce programme touche à la fois les élèves et les enseignants (SURE Club pour les élèves du secondaire) et le grand public. Une campagne d’information est relayée par des leaders d’opinion et des conférenciers de renom sur des thèmes comme « Comment traiter la surcharge de l’information dans sa vie professionnelle et sa vie personnelle ? ». Un partenariat avec les éditeurs permet d’introduire le sujet dans des publications vedettes.

Des bibliothèques se transforment : vers des services d’information « nouvelles générations »

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Dans son examen des « infinies possibilités » qui s’ouvrent aux bibliothèques dans cette nouvelle société, il a été beaucoup question de services d’information « nouvelles générations » qui promeuvent des formules innovantes : bibliothèques connectées, espaces rénovés, etc. Comme toujours, l’intérêt même des congrès IFLA est de faire se rejoindre des réflexions et exposés fortement conceptuels et des témoignages pratiques de bibliothécaires engagés et volontaristes comme celui de la Bibliothèque publique d’Edimbourg. Finaliste des UK Public Sector Digital Awards en 2012 et triple gagnante des « Libraries change lives », cette bibliothèque a bénéficié d’une approche stratégique empruntée au secteur de la vente. Les usagers sont au cœur de la bibliothèque : les services sont ouverts 24 heures sur 24 et toute l’année ; ses ressources numériques sont téléchargeables et utilisables gratuitement à domicile ; des espaces sont conçus pour et par les jeunes qui les gèrent eux-mêmes ; un programme de lecture imaginative est mis en place, ainsi que des activités numériques (Computer Crazies Club), etc. La bibliothèque a remporté le prix du Scottish Executive Standing Up to Antisocial Behaviour Scheme.

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Un deuxième exemple est fourni par la Ryerson University (Toronto) et son Student Learning Center Project. Ses architectes (Snøhetta) ont une grande notoriété pour avoir créé notamment la nouvelle bibliothèque d’Alexandrie et le Mémorial du 11 septembre à New-York. Une « Digital Media Zone » (DMZ) [11][11] http://digitalmediazone.ryerson.ca et http://news...., un espace polyvalent, un centre d’écriture, des tuteurs pour les nouveaux étudiants, sont quelques-uns des ingrédients proposés.

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Un troisième exemple est celui de la bibliothèque du Queensland (Brisbane, Australie) qui, avec son service « The Edge » [12][12] http://edgeqld.org.au/., offre aux jeunes la possibilité d’explorer leur créativité dans le domaine des arts et des sciences grâce aux dernières technologies mises à leur disposition.

Le rêve de l’apprentissage tout au long de la vie

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Au cœur de ces nouveaux services se pose la question majeure du développement de l’éducation non formelle ou de la transformation de l’éducation formelle. L’éducation en ligne « dérange » les ressources traditionnelles. Le développement ultra rapide des Moocs doit interpeller les bibliothèques universitaires et même toutes les bibliothèques publiques. Pour mesurer cette accélération, on peut observer qu’en 2012, le rapport Horizon[13][13] NMC Horizon Report. 2012 Higher Education Edition,... annonçait les Moocs comme la prochaine innovation pour l’enseignement supérieur et que celui de 2013 [14][14] NMC Horizon Report. 2013 Higher Education Edition,... les mentionnaient comme étant, avec les tablettes tactiles, les technologies les plus importantes pour l’éducation.

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Le Congrès de Singapour a évoqué des projets Moocs très forts : celui de l’université de Stanford, devenue une référence, avec 4249 classes inscrites en 2012, et celui de Taïwan avec 15 universités débutant avec une centaine de cours. Dans ces dynamiques, la technologie n’est pas le seul élément ; le modèle pédagogique, qu’il repose sur l’approche cognitive-behavioriste, sociale-constructiviste ou connectiviste, est très important. Diverses formes de Moocs peuvent émerger et des rôles divers pour les bibliothèques sont à imaginer. Pour Imma Tubella, rectrice de l’université ouverte de Catalogne et titulaire de la chaire Nouvelles technologies et éducation du collège d’études mondiales à l’EHESS de Paris, il y a une obligation dans le monde entier de repenser le concept et les méthodes de l’apprentissage, voire un nouveau modèle d’organisation éducative. Selon elle, nous sommes entrés dans une troisième ère de l’éducation dans laquelle l’apprenant est au centre des apprentissages, le processus d’apprentissage lui-même encore plus au centre et les 7-16 ans, les leaders de cette révolution éducative.

Repenser les bibliothèques

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Par ses interventions convergentes autour de la nécessité de repenser les bibliothèques dans la société numérique, le Congrès de Singapour a exploré quelques-unes des « infinies possibilités » de mutation. Il a pris acte que les institutions éducatives ont perdu le monopole de la connaissance, si tant est qu’elles l’aient jamais eu. Mais, plus que jamais, les savoirs sont « libérés », les enseignants ont un nouveau rôle de guide pour apprendre à sélectionner les savoirs ouverts, les bibliothécaires doivent s’impliquer avec eux et auprès des étudiants pour les aider dans leurs apprentissages. Ces travaux seront forcément repris et prolongés au 80e Congrès de l’IFLA à Lyon sous l’angle des confluences entre les acteurs. Les bibliothèques peuvent devenir les véritables carrefours des éducations formelle et informelle.

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Mireille Lamouroux

Notes

[1]

ADBS & Veille Magazine, « Pratiques et usages de l’information professionnelle dans les entreprises françaises », Salon Documation, Paris, 22 mars 2012, http://fr.slideshare.net/LoicLebigre/enqute-mis.

[2]

Uwe Rosemann, « Textual and non-textual objects : Seamless access for scientists », ICIC 2013, International Conference for the Information Community, Vienna, 2013, www.haxel.com/icic/2013/Programme/monday-14-oct-2013#text-and-non-textual-objects-seamless-access-for-scientists.

[3]

ECIA. Euroréférentiel I&D. Volume1 - Compétences et aptitudes des professionnels européens de l’information-documentation, ADBS Editions, 2004

[4]

Jean Michel. « Crise économique, crise de la profession…Constats et perspectives d’évolution », Documentaliste - Sciences de l’information, 2012, vol. 49, n°3

[5]

ONISEP. Fiche métier Documentaliste, www.onisep.fr.

[6]

Eric Schmidt et Jared Cohen, The new digital Age, ed. Google Inc, 2013

[7]

The Moscow Declaration on Media and Information Literacy, Moscou, juin 2012, www.unesco.org/new/fileadmin/MULTIMEDIA/HQ/CI/CI/pdf/In_Focus/Moscow_Declaration_on_MIL_eng.pdf.

[8]

Programme international pour le suivi des acquis des élèves, dirigé par l’Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE)

[13]

NMC Horizon Report. 2012 Higher Education Edition, www.nmc.org/publications/horizon-report-2012-higher-ed-edition.

[14]

NMC Horizon Report. 2013 Higher Education Edition, www.nmc.org/pdf/2013-horizon-report-HE.pdf.

Plan de l'article

  1. Documentaliste de collectivité territoriale 20 ans et quel chemin parcouru !
    1. L’essor de l’informatisation
    2. La création d’Interdoc
    3. Les années Internet
    4. L’avenir dans le partenariat et la médiation
  2. Professionnels de l’information scientifique et technique : des métiers à double compétence
    1. La veille au service de la recherche scientifique
    2. Acquérir une double compétence par la formation
    3. Privilégier les compétences pour réinventer les métiers
  3. Des bibliothèques, carrefours des éducations formelle et informelle
    1. Former au numérique : une urgence de mobilisation pour les bibliothèques
    2. Éduquer aux médias et à l’information : une mission partagée entre l’école et les bibliothèques
    3. Des bibliothèques se transforment : vers des services d’information « nouvelles générations »
    4. Le rêve de l’apprentissage tout au long de la vie
    5. Repenser les bibliothèques

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