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Documentaliste-Sciences de l'Information

2014/2 (Vol. 51)

  • Pages : 90
  • DOI : 10.3917/docsi.512.0080
  • Éditeur : A.D.B.S.

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Bibliothèques en France 1998-2013, Sous la dir. d’Yves Alix, Paris : Électre – Éditions du Cercle de la Librairie, 2013. – 279 p. – ISBN 978-2-7654-1409-4 : 41 €

15 ans d’histoire de transformations des bibliotheques

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Dans la course contre le temps, il faut de temps à autre lever le nez du guidon pour ne pas perdre le nord. Ce présent ouvrage en offre l’opportunité. Il n’essaie pas de prédire l’avenir mais tourne le regard vers le passé, tel le dieu Janus à deux visages opposés, gardien des passages et divinité de la transition.

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Composé de dix-huit chapitres (regroupés en six sections : BNF, BPI et BU ; bibliothèques territoriales ; collections ; écosystème culturel ; fonctionnement et ressources humaines ; ouverture vers la société) qui sont autant de machines à remonter le temps, autant de trajectoires à travers ce qui fut notre avenir avant de devenir notre présent et notre terrain d’action, le livre débute avec un grand chapitre sur la BnF. Denis Bruckmann et Yves Alix y retracent ses débuts difficiles, la phase de consolidation avec l’ouverture sur l’international, et les projets récents, y compris les partenariats public-privé et le passage des formats Marc vers le modèle FRBR, le web sémantique, les formats RDA et RDF. Signé Bruno Van Dooren, un chapitre fascinant fait la synthèse de ces quinze ans dans les bibliothèques universitaires et de recherche, une période qui couvre la naissance du consortium Couperin, le développement des archives institutionnelles, l’expérimentation de nouvelles formes d’accueil et surtout l’impact de la loi sur l’autonomie des universités sur leur fonctionnement et leur gouvernance. Vient ensuite un tour d’horizon sur les bibliothèques municipales par Gilles Eboli qui aborde des sujets aussi différents que l’érosion du lectorat, le modèle des bibliothèques municipales à vocation régionale, la crise financière et la fermeture ou la privatisation de bibliothèques publiques, les rapports avec le pouvoir local et les statuts des personnels.

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D’autres chapitres portent sur la présence des bibliothèques sur Internet, l’appropriation des métadonnées et du web sémantique, la valorisation et la numérisation du patrimoine, l’évolution du fonctionnement et du management des bibliothèques et des statuts, des recrutements et des formations des personnels. Rédigé par Benoît Tuleu, un autre grand chapitre intitulé « Les collections à l’épreuve du numérique » fait la passerelle entre le rapport du Conseil Supérieur des Bibliothèques de 1998, qui percevait les nouvelles technologies comme une menace pour les collections, et l’acceptation et l’intégration de ces mêmes technologies au fonctionnement des bibliothèques : « Si l’innovation technologique ne peut remplacer la réflexion intellectuelle sur les bibliothèques et leurs collections, elle la rend possible, plus que jamais ».

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Le livre se termine par une petite coda de Benoît Lecocq qui revient sur la bibliothèque comme « troisième lieu » au sens de Ray Oldenburg, entre le foyer et le travail, au même titre que la place du marché, les cafés, transports publics et églises, etc. Il faut s’adapter mais aussi résister : « Taraudées par la mémoire d’une histoire à laquelle [les bibliothèques] voudraient être fidèles et la conscience d’une économie bouleversée de la connaissance, elles se retrouvent en eaux profondes : dans le trouble de l’ambiguïté ».

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1998-2013 : quinze ans, devant l’Histoire, ce n’est rien. Et pourtant, ces quinze ans ont tout changé. Les collections d’hier sont devenues un patrimoine à numériser. Du Web tout court nous sommes arrivés au web social et sémantique, et déjà on parle du web 4.0. Le lecteur est devenu volatil, nomade, membre d’une génération Y ou Z et, pendant que la politique des caisses vides et du non remplacement des départs passe de la révision générale des politiques publiques à la modernisation de l’action publique, se construit autour des bibliothèques un monde nouveau, complexe, pas nécessairement meilleur, mais connecté, intelligent, « smart ».

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Les auteurs de cet ouvrage décrivent cette transformation « de l’intérieur » avec force détails, la connaissance intime des acteurs de terrain, la profondeur de l’expérience, et avec l’engagement de tous ceux (nous tous) viscéralement attachés à l’institution de la bibliothèque, « notre bibliothèque ».

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Cette approche rend l’ouvrage unique et fascinant. Mais elle a un prix. Narrer l’histoire de l’intérieur donne parfois l’impression que « ça se passe dehors » (le dehors comprenant les NTIC, la société, le marché, les politiques), et que les bibliothèques sont davantage dans le rôle de victimes, à subir les changements et dans l’obligation de s’adapter, que dans celui d’acteurs, sujets de leur destin au sein de la cité.

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Raconter une trajectoire permet de mieux comprendre et, dans un monde compliqué, la narration est un outil d’explication et d’orientation. Mais, parfois, raconter une histoire crée un sens là où il y a eu tension, rapport de force, opportunité, coïncidence. Parfois l’image paraît trop lisse, trop apologique, et l’explication du passé frôle parfois la justification du présent.

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Il n’empêche, c’est sans doute l’un des meilleurs livres de l’année 2013 dans le domaine de la bibliothéconomie. Il ne laisse pas indifférent. Il incite le lecteur à une lecture lente, attentive, parfois presque méditative. Il sera sans nul doute lu et relu, par les personnels des bibliothèques, par leurs responsables, tutelles, usagers, enseignants et étudiants.

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Analyse de Joachim SCHÖPFEL

Pourquoi brûle-t-on des bibliothèques ? Denis Merklen, Villeurbanne : Presses de l’Enssib, 2013. – 349 p. – ISBN 979-10-91281-14-0 : 39 €

« Un livre complexe et dérangeant sur la bibliothèque publique »

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Comment mesurer la valeur d’une bibliothèque ? À cette question, un de nos étudiants répondait récemment qu’« il faudrait la fermer puis évaluer le résultat ». Réponse lumineuse. D’ une certaine manière, le livre de D. Merklen va dans le même sens. Quelle est la valeur d’un e bibliothèque publique au sein de son quartier ? Quel rôle y joue-t-elle ? Quelle est son image ? Que représente-t-elle aux yeux des habitants ? L’auteur s’interroge ici sur les mobiles et attitudes de ceux qui n’en veulent pas dans leur quartier et qui s’y attaquent à coup de pierres, de barres de fer et de cocktails Molotov. Une réalité qui ne fait pas la une des journaux mais dont le bilan comptable fait froid dans le dos : 70 bibliothèques publiques incendiées entre 1996 et 2013, au moins.

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Pourquoi brûle-t-on des bibliothèques ? : « Cette question n’est pas à poser […] aux auteurs de l’incendie […]. Ce type d’action […] a la caractéristique d’être à la fois collective et anonyme […]. Une partie de la tâche est laissée au lecteur ». Ce dernier est donc renvoyé à sa propre intelligence politique et sociale. D. Merklen expose un matériel riche fait d’observations, d’entretiens, d’enquêtes, d’analyses. Mais il ne donne pas dans la formule simple, la réponse « choc », et le lecteur reste sur sa faim. Mais c’est une faim stimulante, qui incite à remettre en jeu ses certitudes et valeurs à chaque page.

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Les territoires du conflit. Ce chapitre dresse le décor et décrit la situation, notamment à Saint-Denis, Stains et La Courneuve (Plaine de France). « Quelle place prennent les bibliothèques […] au sein des classes populaires ? […] C’est une question de rapports sociaux, de positions relatives et de relations ».

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Dedans et dehors. L’auteur analyse les liens entre les bibliothèques, les écoles et les industries culturelles qui dominent les territoires des quartiers populaires et « dont le pouvoir risque de devenir hégémonique ». Comment agir dans ces territoires ? Comment s’en rapprocher sans rejeter leur « univers culturel » ?

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Littératie et révolte populaire. « La maîtrise de l’écrit se présente […] comme un support de réussite personnelle [et comme] une voie d’accès à la “cité” ». Mais pour ceux qui attaquent les bibliothèques, symbole et temple de l’écrit, « la littératie […] induit des effets de désocialisation […] dans la mesure où [elle] interpelle l’individu pour exiger de lui qu’il s’arrache de ses proches ».

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Les bibliothécaires face à leurs quartiers. Comment les bibliothécaires voient-ils le quartier où ils travaillent, « là où ils font vivre leur bibliothèque » ? En sont-ils originaires ? Comment considèrent-ils la violence des jeunes : comme une déviance criminelle ou comme une contestation de l’ordre et de la société ? Ont-ils peur ? Quel rôle joue la langue ? Face à « la volonté d’aller vers la “demande” des classes populaires d’aujourd’hui […] jusqu’où faut-il aller ? Et par quel chemin » ?

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La bibliothèque au cœur du politique : L’institution bibliothèque comme espace public est prise comme cible d’une contestation politique, dans le cadre d’une « division sociale et politique qui structure la relation de l’État et des institutions avec les classes populaires comme un conflit de face-à-face ». Mais le refus de l’importance du livre et de l’institution va-t-il réussir à former un collectif face aux « bibliothécaires et leurs alliés » ? Rien n’est moins sûr.

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La leçon d’écriture des classes populaires : L’auteur revient sur la méthodologie et l’approche sociologique et prend du recul par rapport à l’évolution de la société moderne, l’individuation, la consolidation des mass media et des industries culturelles et le rejet de la contrainte de l’État. « Cet effort des classes populaires pour se doter d’un point de vue […] et pour se placer au sein de la société constitue l’une des dynamiques majeures au sein desquelles nous devons inscrire les incendies des bibliothèques ».

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Sociologue, D. Merklen propose ici une analyse des bibliothèques au sein des quartiers populaires qui rejoint d’autres études sociologiques sur les bibliothèques (cf. celles de J.-P. Vosgin sur le rôle social des bibliothèques dans la ville aujourd’hui ou de C. Poissenot sur les nouveaux usages). À l’origine, des travaux sur l’émergence d’une nouvelle « politicité » des classes populaires en Argentine et une lecture politique des émeutes de l’automne 2005 en France qui se sont transformés en projet de recherche collectif au sein de l’Atelier de recherche sur les classes populaires, de 2006 à 2012. À l’arrivée, un livre complexe et dérangeant qui refuse d’attribuer des responsabilités, de désigner des coupables ou d’identifier des causalités faciles.

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Cet ouvrage intéressera les enseignants, les chercheurs et étudiants en bibliothéconomie et sciences de l’information, en sociologie, voire en sciences politiques. Mais il s‘adresse également aux professionnels du secteur, aux autorités locales et aux citoyens intéressés par la place de la bibliothèque dans la société.

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Analyse de Joachim SCHÖPFEL

Manuel de constitution de bibliothèques numériques, Sous la dir. de Thierry Claerr et Isabelle Westeel, Paris : Éditions du Cercle de la librairie, 2013. - 407 p. - (Bibliothèques, ISSN 0184-0886). - ISBN 978-2-7654-1413-1 : 45 €

Un manuel indispensable pour tout projet de bibliothèque numérique

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Deux ans après la publication du premier Manuel de la numérisation en langue française, en voici la suite, annoncée, attendue, nécessaire. Ensemble, ces deux volets d’un « diptyque consacré à la numérisation et à la constitution des bibliothèques numériques » resteront sans doute pour de longues années l’ouvrage de référence dans le domaine, pour les bibliothécaires et documentalistes, les formateurs, chefs de projet et étudiants.

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Dirigé par Thierry Claerr (ministère de la Culture) et Isabelle Westeel (directrice du SCD de Lille 3), le livre réunit huit chapitres qui couvrent l’essentiel d’un projet de bibliothèque numérique. Après une introduction qui définit le concept et donne quelques éléments de compréhension (histoire, politiques, dispositifs, acteurs), le lecteur trouvera les thématiques suivantes :

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Pratiques numériques et technologies nouvelles : le premier chapitre fait une synthèse des usages et pratiques générales des internautes ainsi que des innovations technologiques et décrit comment intégrer ces deux aspects dans le montage d’un projet.

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Les aspects juridiques : le deuxième chapitre est un petit précis juridique des droits et obligations liés à un tel projet. Il offre aussi une première analyse de la nouvelle loi relative à l’exploitation numérique des livres indisponibles du XXe siècle.

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Le signalement des documents : les métadonnées sont au programme de ce chapitre qui s’accompagne de quelques conseils concernant l’enrichissement social (crowdsourcing), le web sémantique, les données embarquées, l’interopérabilité et le référencement naturel d’un site web.

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Le protocole OAI : après l’explication de ce qu’est un protocole de communication, le lecteur apprend ici dans le détail comment fonctionne le moissonnage des métadonnées, les différents types et requêtes d’une moisson OAI.

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La mise en ligne : ce cinquième chapitre est riche et complexe. En fait, il s’agit de la trame d’un cahier des charges qui couvre tous les aspects à considérer et/ou intégrer dans la préparation d’un projet de mise en ligne, avec notamment une synthèse des logiciels.

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Marché et mise en œuvre : le lecteur qui (comme moi) cherche depuis des années une publication synthétique et à jour des procédures d’appel d’offres trouvera ici son bonheur, sur une petite trentaine de pages. Une pépite inespérée.

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L’interface : l’objectif de cette partie est de présenter les « différentes recommandations en accessibilité et en ergonomie des interfaces homme-machine, afin d’aider […] à mettre en valeur [des] collections numériques », y compris par rapport aux sites web sur mobile.

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La préservation : pour finir, ce dernier chapitre pose le problème de la conservation des fichiers à long terme, propose un cadre conceptuel (OAIS) et offre une « boîte à outils » à l’équipe projet qui contient entre autres - nouvelle pépite - une démarche d’analyse et de gestion des risques liés à un tel projet.

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L’intégration de plus de trente encadrés avec des modèles, des cas pratiques, des applications et explications complémentaires apporte de la richesse aux propos.

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« La bibliothèque du XXIe siècle est numérique », tel est le message de la conclusion. Thierry Claerr et Isabelle Westeel insistent sur le fait que « numériser en tant que tel ne suffit pas. Il faut également mettre en ligne les documents numérisés, les pérenniser et les faire vivre. La mise en place d’une stratégie numérique est indispensable comme de la construire dans la durée ».

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Complémentaire au premier volet du manuel de la numérisation et cent pages plus long, ce nouveau livre est fait pour être utilisé, appliqué, annoté, prêté, relu. Plus on le feuillette, et plus on trouve : c’est une source presque inépuisable, riche d’enseignements, de propositions et de conseils, d’inspiration aussi. Parions qu’il façonnera d’une manière ou d’autre bon nombre de projets de bibliothèques numériques en France en cours et à venir.

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Analyse de Joachim SCHÖPFEL

Net recherche 2013. Surveiller le web et trouver l’information utile, Véronique Mesguich et Armelle Thomas, 1re éd. – Bruxelles : De Boeck, 2013. – 264 p. – (Information & stratégie). – ISBN 978-2-80418-228-1 : 35 €

Une réflexion globale sur la recherche d’information en ligne

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Nous l’attendions tous avec fébrilité : l’édition 2013 de Net recherche est enfin parue au tout début 2014. Nous tenons là la cinquième édition d’un ouvrage qui vit le jour en 2006 et connut des éditions mises à jour en 2007, 2009 et 2010. Il y a huit ans déjà, les qualités rédactionnelle, technique et pédagogique de l’ouvrage faisaient l’objet de toutes les louanges [1][1] Relisez ce qu’écrivait Yves Desrichard dans le BBF.... Les éditions suivantes, dont la nôtre, n’ont rien démenti. Bien au contraire !

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Je ne décline pas le menu détail des chapitres. La table des matières de l’ouvrage est disponible en ligne sur le site de l’éditeur De Boeck [2][2] http://superieur.deboeck.com/resource/extra/978280.... À noter cependant que l’on en arrive aux bonnes méthodes avec les bons outils par plusieurs biais : tout au long du déroulement de la problématique de la recherche d’information (de la question des besoins jusqu’à l’automatisation de la recherche - les cinq premiers chapitres de l’ouvrage), mais aussi grâce à des exemples commentés de recherche (chapitre 6), enfin dans les réponses apportées à une vingtaine de questions, de l’évaluation de la qualité de l’information à l’analyse automatique de l’information (chapitre 7). En guise de conclusion, les auteures livrent une analyse prospective concluant au caractère ouvert de l’avenir de la recherche d’information. Un glossaire, une biblio-/webographie et un index ferment la marche.

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De cet ouvrage, on peut donc retenir les méthodes et outils, les conseils et autres « trucs et astuces ». Mais son intérêt premier, à mes yeux du moins, est que, dispensant ces conseils pratiques, il amorce quasiment toutes les réflexions et discussions au sujet de la recherche sur le Net, ancrant la présentation des méthodes et outils dans une vision large mais claire du Web tel qu’il fonctionne aujourd’hui. Il est en effet des ouvrages méthodologiques et techniques dont les mises à jour se contentent d’ajouter des post-it censés mettre en valeur les nouveautés. Avec notre guide pour « surveiller le web et trouver l’information utile », il en va tout autrement. Dans un monde qui n’a que trop tendance à survaloriser le nouveau (fût-ce le nouvel habillage d’une réalité ancienne), on leur saura gré de maintenir le cap : offrir aux professionnels de l’information, en herbe ou confirmés, mais aussi aux enseignants et formateurs, une somme sur la surveillance du Web et la recherche d’information sur Internet de façon plus générale, une somme cohérente et pédagogiquement ordonnée, en appui sur une réflexion puissante concernant cet univers toujours plus vaste et toujours plus varié, là où tant d’autres ouvrages se borneraient à énumérer des outils. Certes, c’est bien un « panorama des outils et méthodes existant à ce jour » qu’offrent les auteures, mais un panorama construit par le regard de l’intelligence praticienne pour l’intelligence praticienne des lectrices et des lecteurs qui sauront mettre à leur main les très nombreuses indications de méthode qui jalonnent ce panorama. Et, de fait, « l’intelligence et la capacité d’analyse, de raisonnement et de distanciation propres à la personne humaine continueront de jouer un rôle clé pour des recherches fructueuses. »

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Analyse de Bruno RICHARDOT

LinkedIn : 101 questions, Céline Lappas, Jean-Noël Chaintreuil, Paris : Éditions Diateino, 2014. – 265 p. – (101 questions). – ISBN 978-2-35456-111-6 : 12,90 €. Viadeo : 101 questions, Benjamin Fouks, André Dan, Paris : Éditions Diateino, 2014. – 259 p. – (101 questions). – ISBN 978-2-35456-114-7 : 12,90 €

Des sources d’information désormais incontournables

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On y est ou on n’y est pas. Et si on n’y est pas, on se pose la question de savoir s’il ne faudrait pas y être. En dix ans, les réseaux sociaux se sont solidement installés dans notre quotidien professionnel. LinkedIn est le premier réseau professionnel au monde, avec plus de 200 millions de membres, dont six millions inscrits en France. Viadeo, de son côté, est le premier réseau en France, avec huit millions de membres sur le territoire français (55 millions dans 186 pays). Les Éditions Diateino viennent de publier deux petits livres dans leur collection « 101 Questions » pour mieux comprendre ces réseaux et, surtout, pour mieux s’en servir.

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Le principe est simple : donner une approche pratique et pragmatique au professionnel, qu’il soit débutant ou avancé en matière de réseau social professionnel. En 101 questions, chaque livre présente l’univers de « son » réseau, explique comment créer un profil, gérer son réseau, chercher un emploi ou une formation puis, pour les plus avancés, comment optimiser le profil, suivre l’actualité, recruter et développer les relations business to business.

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Aider le lecteur à trouver ses repères et, dans le même temps, fournir un mode d’emploi des fonctionnalités et du potentiel : c’est un pari risqué mais les deux livres tiennent leur promesse. Côté repères, on apprend par exemple l’origine des deux réseaux, leurs modèles économiques et tarifaires et le nombre et la démographie de leurs membres. En plus, en guise d’illustration, les deux livres contiennent plusieurs cas concrets, des success stories d’entreprises et de particuliers. Bien sûr, il ne faut pas attendre une analyse critique du concept de ces réseaux ; la théorie n’est pas l’ambition des auteurs. Mais les quelques éléments factuels plus et les retours d’expérience permettent déjà au lecteur de se faire une idée.

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Côté mode d’emploi, le lecteur trouvera de nombreuses réponses concrètes et détaillées à des questions sur le profil (comment écrire son texte de présentation, quelle photo choisir, parler ou non d’activités extraprofes-sionnelles), sur les contacts (comment importer des adresses, accepter ou non toute demande de mise en rela-tion) et sur l’emploi (comment faire un CV à partir du profil, comment postuler sur le réseau, comment entrer en contact avec un recruteur, comment faire une candidature spontanée).

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D’autres questions concernent les groupes (comment en trouver, comment les gérer, comment y participer, quel avantage en tirer, etc.) ou donnent des conseils aux étudiants et élèves d’écoles (comment utiliser Viadeo ou LinkedIn pour trouver un stage ou créer son carnet d’adresses pour se faire connaître, par exemple). Tout cela est écrit dans un style direct, facile à comprendre et vivant, avec beaucoup d’exemples concrets.

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Quel intérêt pour les professionnels de l’information ? Une simple recherche révèle l’existence de presque 250 000 bibliothécaires sur LinkedIn, avec plus de 1 700 groupes professionnels dont certains avec des milliers de membres et ouverts à tous. L’ADBS y est présente, tout comme plus de 500 de ses membres-adhérents. Je n’ai pas poursuivi ces investigations par rapport à la documentation, à l’édition, aux métiers du web, etc., et je n’ai pas fait la comparaison avec Viadeo (mais l’ADBS y figure aussi). Une chose est certaine : même si on n’a pas le temps ou l’intention d’être actif sur ces réseaux, ils représentent une source d’information de plus en plus im-portante pour la veille professionnelle. Ceci étant, pour une partie des lecteurs de cette note de lecture, la question ne se pose même pas, car leur métier et/ou leur employeur les oblige à y être présents.

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Dans tous les cas de figure, ces deux livres s’avéreront utiles pour faire des choix et mieux exploiter le potentiel de ces réseaux sociaux professionnels.

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Analyse de Joachim SCHÖPFEL

La médiation numérique : renouvellement et diversification des pratiques. Actes du colloque « Document numérique et société », Zagreb, 2013, Coord. par Joumana Boustany, Évelyne Broudoux et Ghislaine Chartron, Bruxelles : De Boeck, 2014, 251 p. — (Information & stratégie, ISSN 2295-3825). — ISBN 978-2-8041-8227-4 : 35 €

Des travaux originaux et féconds

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Ceux qui connaissent déjà les conférences « Document numérique et société » liront de toute manière ce 4e volume. Pour les autres, c’est l’occasion de découvrir des travaux originaux, variés mais toujours intéressants.

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Petit rappel : depuis les rapports du réseau thématique RTP-DOC il y a dix ans, chercheurs et professionnels de l’information ont organisé trois conférences Document numérique et société en 2006, 2008 et 2010, dont les actes constituent une bibliothèque riche et unique sur le document, en particulier dans sa dimension sociale, économique et politique. Cette 4e conférence, consacrée à la médiation numérique, a pour objectif de « contribuer à éclairer les transformations, les nouvelles donnes pour la médiation des documents, de l’information et plus largement des contenus dans des contextes variés ». Médiation désigne le fait « de mettre en relation des ressources et des usagers ». Le concept concerne les dispositifs, métiers, interfaces et usagers aussi bien que le document lui-même.

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Les dix-sept communications de la conférence - certaines en anglais mais la plupart en français - sont organisées en cinq parties.

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Transformations numériques : la 1re partie propose des travaux sur les archives numériques et le records management, sur le rôle des jeux multimédias dans la découverte des collections patrimoniales et sur l’impact de la numérisation sur la relation entre le document et son utilisateur.

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Médiation et réseaux sociaux : comment organiser les connaissances de l’entreprise dans un environnement 2.0 avec le collaborative tagging ? Comment appliquer de l’observation participante (crowdsourcing) comme protocole d’enquête ? Comment utiliser Twitter pour une pédagogie active dans le cadre universitaire ? Et comment gérer son identité numérique quand on fait de la veille économique ? Ce sont quelques questions posées par les travaux de la deuxième partie.

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Médiation et open access, open source : la 3e partie présente deux travaux originaux, l’un sur la création d’un portail open source dans le domaine de la santé publique, l’autre sur HAL. Cette dernière étude, signée par Camille Prime-Claverie et Annaïg Mahé, s’intéresse à la mise à disposition du document sur le serveur comme forme initiale de la médiation : « Qui en sont les acteurs, quels types de ressources mettent-ils à disposition et comment ? ». L’étude confirme les différences disciplinaires et constate « la complexité et la diversification du paysage naissant du libre accès à l’information scientifique ».

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Veille, édition, renouvellement de pratiques : un peu composite, la 4e partie réunit une analyse de l’édition historique dans l’environnement des humanités numériques, une étude sur la médiation dans les métiers de veille (médiation du document, du contenu, de la diffusion et des usages), une enquête sur la diversification des profils de veilleur et une analyse bibliométrique sur les références dans les thèses en sciences de l’information. Documents et interfaces : la dernière partie, plus technique que les précédentes, analyse les serious games sous l’aspect de la médiation, en mettant l’accent sur la cartographie. Elle enquête sur les pratiques de la recherche d’images et évalue la satisfaction des usagers d’un système d’information avec des outils interactifs du e-learning. Elle se termine par une réflexion sur « l’expérience web » de l’utilisateur qui passe d’un web « immersif » vers un web « émersif [qui] s’installe dans le quotidien au détour de nos différents cordons ombilicaux numériques ».

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« Faire du document un objet principal de recherche, en croisant les apports partiels des uns et des autres » : c’était l’objectif du réseau RTP-DOC. Les actes de ce dernier colloque apportent la preuve de la fécondité de cette approche.

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Analyse de Joachim SCHÖPFEL

Theory in Information Behaviour Research, Tom D. Wilson (dir), Sheffield : Eiconics Ltd, 2013. – 182 p. – ISBN 978-0-9574957-0-8 : 9,99 $ USD

Une introduction aux travaux anglo-saxons en sciences de l’information

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Tom D. Wilson, professeur émérite et ancien directeur du département des sciences de l’information de l’Université de Sheffield, a réuni huit essais originaux sur les pratiques informationnelles. L’objectif est de fournir aux étudiants, doctorants et chercheurs en sciences de l’information un cadre pour mieux comprendre différentes approches théoriques des besoins et comportements des utilisateurs de l’information. Il s’agit d’un point de départ, d’un tour d’horizon succinct et didactique, destiné à inciter réflexion et recherche.

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Théorie de l’activité : T.D. Wilson s’intéresse à la théorie de l’activité développée par L. S. Vygotsky et ses successeurs A.N. Leont’ev et Y. Engeström. Il dresse un inventaire des recherches sur les pratiques informationnelles mobilisant cette théorie. C. Kuhlthau l’évoque avec le concept de zone d’intervention et le groupe de recherche AIMTech l’applique aussi.

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Théorie critique : G. Benoit présente l’origine et le développement de la Critical Theory, issue de l’École de Francfort, depuis les premiers penseurs du début du 20e siècle, avec M. Horkheimer, T. Adorno, jusqu’à K.-O. Appel, H. Jonas, A. Honneth. Le modèle de J. Habermas est présenté plus en détails.

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Théorie du construit personnel : R. Reynolds fait le point sur la théorie de G. Kelly, reprise par C. Kuhlthau pour conceptualiser le processus de recherche d’information et les effets de l’incertitude sur celui-ci. Ses travaux restent parmi les plus cités chez les chercheurs qui travaillent sur les pratiques informationnelles.

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Théorie de la personnalité : Quel est l’apport de la psychologie de la personnalité à la recherche des comportements et pratiques de l’information ? Quel est l’impact des théories factorielles de la personnalité dans les sciences de l’information ? J. Heinstrom aborde en particulier le modèle des cinq facteurs (Goldberg, Costa & McCrae) et l’interaction avec l’environnement.

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Théorie de la pratique (ou pragmatique) : A. Cox aborde des approches assez hétérogènes, de la phénoménologie à la sociologie de P. Bourdieu. Le point commun est le focus sur les pratiques, le comportement au quotidien, une approche non cognitive qui a trouvé des champs d’application dans des études sur les pratiques des chercheurs ou encore sur les médias sociaux.

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Théorie socio-cognitive : A. Palsdottir consacre son essai à A. Bandura qui, à partir des années 60, à développé un modèle socio-cognitif du comportement, des interactions et de l’environnement. Son concept de l’auto-efficacité a trouvé un écho intéressant dans plusieurs études sur la recherche et l’usage de l’information et surtout dans le domaine des processus d’apprentissage de l’information literacy.

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Phénoménologie sociale : À cheval entre philosophie (Husserl), sociologie et psychologie, T.D. Wilson et R. Savolainen présentent une synthèse de l’approche d’Alfred Schutz qui peut servir de cadre théorique structurante pour des recherches sur l’interaction homme-machine ou sur les dispositifs de l’information.

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Approches théoriques est-européennes et russes : E. Macevicuite fait la synthèse de la recherche des pratiques informationnelles dans les pays de l’ancien bloc de l’Est, de la 2e moitié du 20e siècle, particulièrement sur les besoins informationnels, la lecture et la culture de l’information. Ce chapitre est non seulement différent des autres par son contenu, mais il est surtout unique, une telle synthèse n’ayant jamais été réalisée.

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Chaque chapitre rappelle le cadre théorique utilisé, son histoire et ses principes, montre les applications réelles et potentielles en sciences de l’information et propose une riche liste bibliographique. Toutes ces théories peuvent être utiles aux étudiants et aux chercheurs pour guider leurs travaux, réfléchir sur leurs collectes de données et analyser leurs résultats. Elles proposent, comme l’indique T.D. Wilson, des explications alternatives des phénomènes sociaux observés en contexte et non des prédictions sur des futurs comportements informationnels. Seul regret : l’absence d’un chapitre sur les approches fonctionnelles de l’information et de la communication. Mais le livre se veut évolutif, ouvert à d’autres contributions et théories.

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Tous les auteurs sont des scientifiques affirmés et leurs contributions sont claires, compréhensibles, didactiques. Au-delà de l’intérêt pour les sciences de l’information, ce petit ouvrage offre une introduction synthétique de quelques courants anglo-saxons majeurs des sciences sociales du 20e et du début du 21e siècle.

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On peut acheter ce livre en différents formats (epub, pdf, mobi, txt, etc.) sur la plateforme du distributeur Smashword à l’adresse suivante https://www.smashwords.com/books/view/336724

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Analyse de Joachim SCHÖPFEL et Éric THIVANT

L’Information professionnelle, sous la dir. de Viviane Clavier et Céline Paganelli, Paris : Lavoisier Hermès Sciences Publications, 2013. – 243 p. - (Systèmes d’information et organisations documentaires). – ISBN 978-2-7462-4541-9 : 49 €

Analyse d’« un objet scientifique singulier »

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Si le terme « information professionnelle » peut sembler aisément compréhensible en tant qu’information utilisée en contexte de travail, il couvre en fait un champ de production et d’exploitation extrêmement hétérogène et en permanente évolution. C’est à l’analyser, en chercher et décrire les facteurs structurants, les acteurs et les représentations que s’attache cet ouvrage. C’est aussi à en évaluer l’intérêt « comme objet scientifique singulier » pour les sciences de l’information et de la communication et le regard qu’elles lui portent.

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Dans un premier chapitre, Adrian Staii brosse un contexte sociétal marqué par la progression de l’usage des TIC et l’évolution du monde du travail. Si l’information est de plus en plus présente en contexte professionnel, « au croisement d’un ensemble de médiations diverses », elle subit des mutations structurelles qui ne sont pas sans poser de nouveaux questionnements. Or, l’analyse du discours sur l’information professionnelle dans les ouvrages spécialisés, réalisée par Viviane Clavier, montre que celle-ci, « contrairement à l’information scientifique et technique, ne fait pas l’objet d’enjeux épistémologiques forts ». L’assise terminologique du concept reste faible, son socle théorique en pâtit, sa visibilité est médiocre en dépit de l’extension du domaine.

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Le cadre de référence ainsi posé, les trois chapitres suivants interrogent l’évolution des modalités de traitement des documents professionnels. Un rappel historique sur les ressources numériques et leur usage permet de retracer l’évolution des thématiques, de la fourniture documentaire à l’organisation des savoirs (Geneviève Lallich-Boidin). En s’interrogeant sur « quelle indexation pour l’information professionnelle ? », Bruno Menon en recherche la spécificité par rapport à l’indexation en IST. Il se livre à une étude très fouillée des évolutions du processus d’indexation traditionnel appuyé sur un langage documentaire jusqu’à l’indexation automatique sur le Web 2.0, l’« indexation sociale ». Une véritable stratégie d’indexation peut apparaître, en rapport étroit avec des « problèmes métiers » propres à l’entreprise.

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L’ouvrage s’intéresse ensuite aux modalités de gestion des connaissances en contexte professionnel, selon divers aspects (technique, managérial), divers usages (Laurence Balicco) et divers types d’usagers, dont les experts. Considéré comme détenteur de connaissances spécialisées, l’expert apparaît comme un « acteur central » de la fourniture d’information professionnelle. Mais qu’en est-il sur le terrain ? En comparant les travaux sur le sujet en sciences cognitives et en sciences de l’information, Evelyne Mounier souligne les résultats contradictoires obtenus sur son rôle dans la production et la transmission des connaissances, en particulier auprès de demandeurs novices. Si les compétences et le statut de l’expert ne font pas de doute au sein de l’organisation, l’interaction entre experts et novices est « parsemée d’embûches ».

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En étudiant le rôle des intranets, « outils d’information et de communication internes conçus et intégrés dans l’entreprise », ici dans deux domaines (santé et services sociaux), Catherine de Lavergne et Marie-Caroline Heïd dégagent les différentes logiques d’utilisation qui s’y manifestent et en soulignent le caractère prescriptif. La problématique actuelle sur ces outils « participatifs et collaboratifs d’entreprise » s’enrichit ainsi de nouvelles perspectives.

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Définir la place de l’information professionnelle dans une organisation relève du concept de « gouvernance informationnelle ». Dominique Maurel en présente les bases et l’évolution depuis le records management des années soixante et en précise les objectifs et les enjeux. La conception d’un tel système relève d’une démarche de « planification stratégique » dont sont décrites ici les conditions et les modalités.

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Enfin, les deux derniers chapitres sont consacrés l’un à l’importance des acteurs dans la pratique informationnelle (Brigitte Guyot), l’autre aux activités informationnelles en contexte de travail (Céline Paganelli). L’accent y est mis sur la complexité de ces pratiques et la diversité des rôles – offreur, demandeur – qu’elles recouvrent.

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On dispose ainsi, avec cet ensemble enrichi d’une copieuse bibliographie pour chaque chapitre, d’une réflexion multidisciplinaire et « multifacettes » sur l’information professionnelle dans la perspective des sciences de l’information et de la communication, approche novatrice et indispensable dans un domaine en constante évolution.

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Analyse de Claire GUINCHAT

Sérendipité : du conte au concept, Sylvie Catellin ; préface de Laurent Loty, Paris : Seuil, 2014. - 270 p. - (Science ouverte) ISBN 978-2-02-113682-1 :21 €

Un essai intelligent et humaniste sur l’activite scientifique

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La sérendipité est devenue à la mode. Wikipédia la définit comme l’art de « trouver autre chose que ce que l’on cherchait ». Sont citées comme découvertes liées au hasard, pêle-mêle : la lithographie, le four à micro-ondes, la pénicilline, le post-it, le téflon, le velcro, le Coca-Cola, la tarte Tatin et les bêtises de Cambrai. Ce livre lui-même en est un autre exemple.

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Le lecteur s’attend à une étude sur la recherche d’information dans les bases de données ou sur Internet où les liens hypertextes aident à trouver « une grande quantité de choses inattendues mais intéressantes bien qu’hors sujet de la recherche » (Wikipédia). Le livre parle aussi de navigation hypertextuelle, de la programmation du hasard, etc. Mais le lecteur trouvera surtout une analyse herméneutique du concept de sérendipité dont l’histoire est retracée à travers la littérature, la philosophie, la psychanalyse et la cybernétique. Et, plus encore, le lecteur trouvera aussi, « inattendue et intéressante », une réflexion sur l’épistémologie des sciences, dans la ligne droite des Merton, Feyerabend et Kuhn.

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Mais commençons par le début. Sylvie Catellin, maître de conférences en sciences de l’information et de la communication à l’université de Versailles St-Quentin-en-Yvelines, regrette l’image appauvrie de la notion de sérendipité due à l’effet de mode, et s’attelle à rétablir sa profondeur historique et linguistique comme la « capacité humaine […] à s’étonner et à y prêter attention [qui] ouvre les portes de la créativité [et] fait pression sur le chercheur pour le lancer sur une piste nouvelle ». Et elle poursuit que derrière les mots « se cachent […] des conceptions de l’homme et de la société, des sciences et des techniques ».

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Après l’analyse des origines littéraires et philosophiques du mot, Sylvie Catellin consacre la majeure partie de son livre aux débats du XXe siècle, aux questions concernant « les voies de la création en science et en art [car] la sérendipité renvoie à une disposition fondamentale de l’être humain dans le processus de découverte ».

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Ainsi, elle retrace la controverse « qui oppose, notamment dans les années 1940-1950 (et aujourd’hui encore), les partisans d’une science libre, autonome, à ceux qui défendent la vision d’une science dirigée, programmée et planifiée ». Elle analyse la doctrine d’Irène Joliot-Curie, Jean Perrin et Georges Teissier d’une recherche fondamentale « pure [qui], seule, prépare l’avenir » et qui s’oppose à la recherche appliquée et industrielle. Un dualisme typiquement français qu’on retrouve par exemple dans les discussions des Assises nationales des états généraux de la recherche à Grenoble en 2004. L’argument-choc : l’électricité n’a pas été inventée en cherchant à perfectionner les bougies…

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Mais le concept de sérendipité dépasse l’opposition entre recherche fondamentale et recherche appliquée. « Abandonner une direction de recherche initiale, sortir des sentiers battus ou préprogrammés, entreprendre des recherches parfois acharnées pour trouver une explication et la vérifier » : cela va plus loin et implique une liberté d’esprit, une « indisciplinarité », une culture humaniste, un savoir ancestral « d’interprétation des traces et des signes ».

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« Faire découvrir la sérendipité, c’est faire comprendre que lorsque la science découvre, elle est un art ». Le livre se termine sur cette profession de foi, et le lecteur repose ce livre sur la table et se met à rêver… d’une République des Lettres transcendant les frontières nationales, différences religieuses, rangs sociaux, professions et disciplines, d’une communauté d’érudits et de philologues, d’une université humaniste et d’un nouveau siècle des lumières. Mais il faut vivre, remplir les cases et formulaires, soumettre des projets, évaluer et se faire évaluer, publier, valider et recommencer. Tout cela laisse peu de temps pour une réflexion libre. Mais cela laisse quand-même le temps de lire ce livre, de l’apprécier (beaucoup) et de rêver (un peu). Il est comme un rayon de soleil, un essai intelligent, spirituel et humaniste sur l’activité scientifique, et on lui souhaite beaucoup de lecteurs.

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Analyse de Joachim SCHÖPFEL

L’Intelligence économique à l’épreuve de l’éthique, sous la dir. de Nathalie Bordeau, Paris : L’Harmattan, 2013. – 251 p. – (Diplomatie et stratégies). – ISBN 978-2-336-00558-4 : 19 €

Un vaste panorama français de l’IE

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Mais quelle est donc cette épreuve que l’éthique imposerait à l’intelligence économique (IE) ? Explicitement destiné à la formation des diplomates, fonctionnaires internationaux, attachés de défense et dirigeants, cet ouvrage ne cherche à vrai dire pas LA réponse à la question que suscite son titre. Son intérêt principal tient sûrement dans la polyphonie pédagogiquement dosée qui s’y déploie : pas moins de dix-sept voix s’y font entendre, voix aux timbres variés puisque ce sont aussi bien des militaires que des universitaires, aussi bien des lobbyistes que des médecins, aussi bien des cadres dirigeants (RH notamment) que des membres de cabinets ministériels, bref, des professionnels chevronnés et des chercheurs attentifs, qui s’adressent à de futurs hauts dirigeants.

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Plutôt que de répondre directement à notre question, ce choeur hétéroclite fait entendre la musique de l’organisation et de l’action sur divers terrains et territoires, de l’entreprise internationale ou de la commune jusqu’aux sphères politiques les plus hautes. Mais ce faisant, des éléments de réponse affleurent ici et là, donnant au passage des colorations variées à l’idée même d’éthique. Celle-ci apparaît tantôt comme la réaffirmation de l’impératif catégorique kantien - où il est question que ce qui règle mon action puisse devenir une loi universelle ([…] meine Maxime solle ein allgemeines Gesetz werden[3][3] Immanuel Kant (1724-1804), Grundlegung zur Metaphysik...) - jusque dans son inversion pragmatique (par exemple « N’inflige pas à autrui ce que tu ne voudrais pas qu’il t’inflige »), tantôt comme le principe régulateur universel (et non écrit) au-delà du droit (toujours local), au-delà de la morale (toujours particulière) et de la déontologie (toujours sectorielle), tantôt également comme le principe de responsabilité de l’entreprise, voire comme la nouvelle culture entrepreneuriale, comme l’obligation d’une explicite clarté de la politique d’IE de l’entreprise, comme ce qui donne à la politique d’IE son plein rendement aussi bien à l’intérieur de l’entreprise que dans son engagement sur le marché, ou encore comme la caution, le garde-fou de l’entreprise dans sa démarche d’influence sur les institutions productrices de normes, dans ses tentatives de modifier les règles du jeu, tantôt enfin - et on tient là la tonalité la plus structurante du discours général - comme ce qui peut entrer en conflit avec la quête d’« efficience », d’« efficacité » économique et/ou politique, voire ce qui ne peut que se dissoudre, par la force des choses (encore le pragmatisme), dans le trop fameux principe de réalité [4][4] Ici encore, le pragmatisme produit une singulière inversion :.... L’éthique présente ici une figure bien bigarrée !

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L’affaire est entendue : nous sommes dans un état de concurrence exacerbée, en guerre économique permanente. La lutte généralisée pour le développement, c’est-à-dire pour la survie, impose de « tuer l’autre » (détourner sa clientèle, le devancer, lui imposer son rythme, etc.) si l’on ne veut pas mourir. Un combat à mort entre gladiateurs, sauf qu’on ne connaît pas le César pour qui l’on organise ces jeux – sûrement la fameuse main invisible [5][5] Adam Smith (1723-1790), à qui l’on prête une vaste.... Reste que le déroulement des jeux est régulé par un arsenal juridique qui pose des interdits qu’on ne peut transgresser sans risquer la condamnation et la sanction. Certes, la loi n’est pas une immuable fatalité et l’un des piliers de l’IE, l’influence, s’attache à peser sur les instances législatives ou normatives afin d’orienter leurs décisions et pré-dessiner leurs productions. Mais la loi en vigueur est la loi, si dure et contraignante soit-elle. Quand on passe au niveau de l’éthique, l’acte illégal est paradoxalement à la fois insuffisant et superflu. La loi caractérise l’acte comme transgression de l’interdit mais l’éthique, elle, n’a quasiment que faire du passage à l’acte. Elle s’intéresse à l’intention [6][6] Encore Kant qui, formalisant la morale en cours au..., c’est-à-dire à l’acteur. Et force est de constater que l’ouvrage en effleure à peine la problématique. En fait, pour se placer résolument au niveau de l’éthique, la question aurait peut-être due être celle-ci : quelle(s) épreuve(s) l’IE impose-telle à l’éthique ? Et, pour y apporter des éléments de réponse, il faudrait au préalable s’entendre sur ce qu’est l’éthique et peut-être surtout se demander ce qu’elle viendrait faire dans cette galère. Reste que, grâce à la polyphonie des auteurs qui contribue à la bigarrure de l’éthique qui s’y exhibe, cet ouvrage offre au lecteur un très vaste panorama français de l’IE. Les thèmes satellites de l’IE traités ici sont nombreux et pourront prolonger la réflexion.

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Analyse de Bruno RICHARDOT

Notes

[1]

Relisez ce qu’écrivait Yves Desrichard dans le BBF n°4 de 2006, p.118 [http://bbf.enssib.fr/consulter/bbf-2006-04-0118-007].

[3]

Immanuel Kant (1724-1804), Grundlegung zur Metaphysik der Sitten, I, Vorrede, 1785, http://gutenberg.spiegel.de/buch/3510/1

[4]

Ici encore, le pragmatisme produit une singulière inversion : à l’origine (Sigmund Freud, Formulierungen über die zwei Prinzipien des psychischen Geschehens, 1911), le respect du principe de réalité est ce qui fait taire (plus ou moins provisoirement) la « satisfaction pulsionnelle ». Et la recherche de l’efficacité économique (profit) ou politique (pouvoir) semble bel et bien du côté de la pulsion, la prise en compte de l’impératif kantien fonctionnant comme une sorte de rappel à la loi humaine (l’humain comme universel). Or, dans le discours des acteurs de l’IE, dans le discours des « affaires », c’est la préoccupation éthique qu’on range du côté de la pulsion (utopie humaniste), la recherche d’efficacité étant seule de l’ordre du réel (si je ne développe pas mon affaire, si je ne suis pas meilleur que l’autre, je meurs - principe de survie plus que principe de réalité).

[5]

Adam Smith (1723-1790), à qui l’on prête une vaste théorie libérale imagée par cette « main invisible », pensait que chacun ne cherche que son propre intérêt – ce qui fait la « richesse des nations ».

[6]

Encore Kant qui, formalisant la morale en cours au XVIIIe siècle dans l’Europe protestante, pose le postulat selon lequel la valeur morale d’une action gît dans l’intention et surtout pas dans les résultats de cette action (ibid.).

Titres recensés

  1. Bibliothèques en France 1998-2013, Sous la dir. d’Yves Alix, Paris : Électre – Éditions du Cercle de la Librairie, 2013. – 279 p. – ISBN 978-2-7654-1409-4 : 41 €
    1. 15 ans d’histoire de transformations des bibliotheques
  2. Pourquoi brûle-t-on des bibliothèques ? Denis Merklen, Villeurbanne : Presses de l’Enssib, 2013. – 349 p. – ISBN 979-10-91281-14-0 : 39 €
    1. « Un livre complexe et dérangeant sur la bibliothèque publique »
  3. Manuel de constitution de bibliothèques numériques, Sous la dir. de Thierry Claerr et Isabelle Westeel, Paris : Éditions du Cercle de la librairie, 2013. - 407 p. - (Bibliothèques, ISSN 0184-0886). - ISBN 978-2-7654-1413-1 : 45 €
    1. Un manuel indispensable pour tout projet de bibliothèque numérique
  4. Net recherche 2013. Surveiller le web et trouver l’information utile, Véronique Mesguich et Armelle Thomas, 1re éd. – Bruxelles : De Boeck, 2013. – 264 p. – (Information & stratégie). – ISBN 978-2-80418-228-1 : 35 €
    1. Une réflexion globale sur la recherche d’information en ligne
  5. LinkedIn : 101 questions, Céline Lappas, Jean-Noël Chaintreuil, Paris : Éditions Diateino, 2014. – 265 p. – (101 questions). – ISBN 978-2-35456-111-6 : 12,90 €. Viadeo : 101 questions, Benjamin Fouks, André Dan, Paris : Éditions Diateino, 2014. – 259 p. – (101 questions). – ISBN 978-2-35456-114-7 : 12,90 €
    1. Des sources d’information désormais incontournables
  6. La médiation numérique : renouvellement et diversification des pratiques. Actes du colloque « Document numérique et société », Zagreb, 2013, Coord. par Joumana Boustany, Évelyne Broudoux et Ghislaine Chartron, Bruxelles : De Boeck, 2014, 251 p. — (Information & stratégie, ISSN 2295-3825). — ISBN 978-2-8041-8227-4 : 35 €
    1. Des travaux originaux et féconds
  7. Theory in Information Behaviour Research, Tom D. Wilson (dir), Sheffield : Eiconics Ltd, 2013. – 182 p. – ISBN 978-0-9574957-0-8 : 9,99 $ USD
    1. Une introduction aux travaux anglo-saxons en sciences de l’information
  8. L’Information professionnelle, sous la dir. de Viviane Clavier et Céline Paganelli, Paris : Lavoisier Hermès Sciences Publications, 2013. – 243 p. - (Systèmes d’information et organisations documentaires). – ISBN 978-2-7462-4541-9 : 49 €
    1. Analyse d’« un objet scientifique singulier »
  9. Sérendipité : du conte au concept, Sylvie Catellin ; préface de Laurent Loty, Paris : Seuil, 2014. - 270 p. - (Science ouverte) ISBN 978-2-02-113682-1 :21 €
    1. Un essai intelligent et humaniste sur l’activite scientifique
  10. L’Intelligence économique à l’épreuve de l’éthique, sous la dir. de Nathalie Bordeau, Paris : L’Harmattan, 2013. – 251 p. – (Diplomatie et stratégies). – ISBN 978-2-336-00558-4 : 19 €
    1. Un vaste panorama français de l’IE

Pour citer cet article

« Notes de lecture », Documentaliste-Sciences de l'Information 2/2014 (Vol. 51) , p. 80-89
URL : www.cairn.info/revue-documentaliste-sciences-de-l-information-2014-2-page-80.htm.
DOI : 10.3917/docsi.512.0080.


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