Accueil Revues Revue Numéro Article

Documentaliste-Sciences de l'Information

2014/3 (Vol. 51)

  • Pages : 80
  • DOI : 10.3917/docsi.513.0034
  • Éditeur : A.D.B.S.

ALERTES EMAIL - REVUE Documentaliste-Sciences de l'Information

Votre alerte a bien été prise en compte.

Vous recevrez un email à chaque nouvelle parution d'un numéro de cette revue.

Fermer

Article précédent Pages 34 - 36 Article suivant

1

Pour limiter les risques liés aux dérives de la finance, la réponse première des États a été d’élaborer des textes de loi de plus en plus restrictifs pour tenter de contrôler la circulation de l’argent. Le 11 septembre 2001 puis la crise économique ont accéléré le processus de réglementation du système financier international pour en traquer les flux liés à une activité criminelle : lois anti-blanchiment, lois anti-financement du terrorisme, lois anti-corruption, chasse à la fraude fiscale, normes prudentielles, etc. La pression s’est incontestablement accentuée au fil des ans sur les secteurs financiers soumis à une régulation contraignante, sommés de se mettre en conformité avec les dispositifs juridiques élaborés par les instances internationales et de transmettre leurs soupçons de malversation à une autorité nationale compétente, comme Tracfin [1][1]  www.economie.gouv.fr/tracfin/accueil-tracfin en France. À chaque tour de vis supplémentaire, de nouvelles contraintes viennent peser sur les professionnels assujettis. Ils doivent rassembler toujours plus d’informations pour limiter les risques et rester en adéquation avec les lois.

2

Pour les organismes financiers (métiers de la banque, de l’assurance et professions associées) soumis à ce cadre contraignant, l’évaluation des risques se résume encore souvent à vérifier la bonne intégration des dispositions obligatoires dans les processus opérationnels. Il s’agit en effet de limiter le risque juridique (de poursuites judiciaires) ou le risque réputationnel (d’atteinte à l’image) en s’assurant de la bonne adéquation entre ce qui est demandé et ce qui est mis en œuvre pour satisfaire à ces obligations.

3

À voir le nombre d’affaires retentissantes ces dernières années (qui ne sont que la partie visible de l’iceberg), la politique de contrôle des risques semble avoir occulté une dimension potentiellement explosive : le facteur humain. Comment les hommes réagissent-ils à ce nouveau contexte professionnel ? De quel accompagnement ont-ils bénéficié pour intégrer les nouvelles règles du jeu de ces métiers complexes, stressants, soumis à la pression du résultat ? Et si trop de règles s’avérait finalement contreproductif et exposait les entreprises financières à des risques aussi graves que mal connus ?

Cinq facteurs de stress majeurs, autant de nouveaux risques pour l’entreprise

4

Les environnements à forte contrainte juridique s’avèrent des vecteurs de stress qui fragilisent la bonne intégration des consi-gnes données aux équipes. Géné-ralement, les financiers répugnent à en parler mais, interrogés individuellement et sous couvert d’anonymat, ils ne cachent ni leur exaspération, ni pour certains leur mal-être. Les facteurs de stress qui se dégagent se classent en cinq familles : les deux premières sont relativement classiques et donc prises en charge (tant bien que mal) par les banques ; les trois autres sont plus pernicieuses.

Éric NOSAL

L’accumulation de règles contraignantes

5

Connaître son client, vérifier l’origine et la destination des fonds, s’assurer qu’une opération ne relève pas de la corruption, ni de la fraude fiscale, ni de la violation d’un embargo, ni, ni… Les règles sont de plus en plus nombreuses et complexes : elles doivent être comprises, assimilées et intégrées à tous les niveaux de l’organisation. Les salariés reçoivent l’information et la formation correspondante mais la peur est là de ne pas tout comprendre, de ne pas retenir toutes les bonnes pratiques.

La peur d’omettre de respecter une règle importante

6

Le non respect des règles engage la responsabilité de l’entreprise mais aussi celle du salarié : l’entreprise qui a failli à sa diligence s’expose à des poursuites judiciaires (aggravées si elle a agi délibérément). Le salarié qui commet une erreur de bonne foi n’est pas exposé à des poursuites pénales. Il n’empêche que son emploi est menacé. En tout état de cause, la gravité des conséquences génère des stress forts (peur de la faute grave, peur de ne pas détecter une opération criminelle ou terroriste, etc.).

7

Ces deux familles de stress sont voisines et leurs effets sont connus des employeurs financiers. Sur l’individu, les conséquences peuvent aller d’un malaise à un vrai décrochage (impression de non maîtrise de son métier, regret que ce dernier change de nature, peur de ne pas être à la hauteur, impression d’être débordé). Le salarié qui commet une faute peut être tenté de la dissimuler par peur des conséquences, avec des effets gravissimes.

8

Face à ce risque croissant de dérapage, les banques renforcent le contrôle interne des opérations et les services des ressources humaines mettent en place des plans de prévention des risques psycho-sociaux. Cela suffit-il à prévenir les défaillances ? Pas toujours car trois autres facteurs de stress et de risques sont globalement laissés de côté.

Le dilemme des injonctions paradoxales

9

« Respectez scrupuleusement les règles prudentielles MAIS prenez tous les risques pour gagner plus »… Mises en lumière par Gregory Bateson [2][2] Chercheur américain, Gregory Bateson s’est intéressé... dans les années cinquante, les injonctions paradoxales (double bind) contraignent le sujet à désobéir à l’une pour obéir à l’autre, d’où une tension insupportable pour l’individu. Les injonctions de ce type sont de plus en plus nombreuses dans les métiers financiers. Sur les marchés, la contradiction entre performance et régulation des risques ne dit pas son nom mais son ombre hante les floors de trading. Autre exemple : les règles de connaissance du client (Know your client) imposent une entrée en clientèle longue, laborieuse, voire intrusive donc peu appréciée. Le chargé de clientèle en gestion privée va devoir faire preuve de diplomatie au risque de perdre le client au profit de la concurrence. L’injonction paradoxale se formule alors ainsi : « Soyez compliant[3][3] La « compliance », anglicisme courant dans les institutions... ET nouez ou développez d’excellentes relations client tout en augmentant votre portefeuille d’actifs sous gestion ».

10

Le poids de sa décision s’exerce aussi à l’encontre de sa tutelle. Prenons par exemple le même chargé de clientèle concevant un soupçon à propos d’évasion fiscale. S’il alerte sa hiérarchie, il craint d’apparaître comme paranoïaque (surtout si son soupçon s’avère infondé) : la banque ne va-t-elle pas lui retirer son portefeuille ? Ou le « placardiser » ? Son client risque-t-il de l’apprendre ? Sa prime de résultat pourrait-elle en souffrir ? Mais s’il tait son soupçon, il sait qu’il peut commettre une faute grave car il est tenu d’avertir sa hiérarchie en cas de soupçon… Au final, l’humain est seul face à sa décision et il sait qu’elle peut avoir des conséquences lourdes.

11

Au-delà du malaise et de la difficulté du salarié à arbitrer entre les injonctions paradoxales, il pourrait avoir du mal à évaluer et à bien négocier les prises de risques, mettant ainsi potentiellement en danger l’activité de son employeur.

L’obligation de transparence

12

La frontière qui délimite les opérations protégées par le secret professionnel est subtile et elle évolue avec les nouvelles exigences dérivées des amendements aux législations anti-blanchiment. Ainsi, pour de nombreux professionnels, l’obligation de déclarer ses soupçons en cas d’opération douteuse constitue un cas de conscience difficile à résoudre, surtout depuis que les infractions de nature fiscale sont entrées dans le champ des infractions sous-jacentes au blanchiment d’argent. En réaction à cet impératif de transparence, on assiste au développement de cultures du secret et à une sacralisation de la confidentialité parfois excessive ou injustifiée.

Les facteurs de pression contextuels

13

Retenons-en deux, pertinents dans le monde de la finance. Le facteur temps est le plus évident : la finance et notamment les marchés financiers sont régis par le temps court : simultanéité de l’accès à l’information, de son traitement et de la décision. Difficile, dans la frénésie, de discerner le pourquoi du comment et le bien du mal.

14

Il s’y ajoute souvent un facteur rémunération : le mode de récompense de la performance par l’attribution d’un bonus lié aux gains tend à orienter l’action vers le résultat à tout prix en incitant parfois à prendre des risques excessifs. L’effet pervers des bonus est étudié par le champ de la psychologie sociale portant sur la finance comportementale. Premier constat : le bonus fait office d’étalon de référence pour les traders. Deuxième constat : l’attribution d’un bonus comporte une dimension symbolique qui dépasse la gratification financière ; qu’il baisse d’une année sur l’autre et l’on voit fréquemment surgir des troubles psychologiques liés à la perte de statut, aux sentiments d’échec et de déclassement et ce, indépendamment des performances des marchés eux-mêmes. Principale conséquence : avec la variation de ce point de référence (qui fluctue avec les variations des marchés), on observe que les comportements de trading tendent vers des prises de risque de plus en plus élevées.

Derrière la finance, il y a… des financiers

15

Alors que faire ? Il n’existe pas de recette miracle… Sans règles ni lois, le monde financier deviendrait vite la pire des jungles. Mais croire que c’est en réduisant sans cesse les trous du tamis que l’on parviendra à contrôler le monde de la finance est une absurdité fonctionnelle. Et cette pression grandissante accroît le risque de voir le facteur humain se manifester de manière explosive. Alors, il convient de revenir à de la mesure, du bon sens, de l’équilibre. Il est indispensable de prendre le temps du recul, d’offrir aux individus et aux équipes la possibilité de s’exprimer, dans un espace de parole sécurisé (prévu par les institutions financières mais extérieur à la hiérarchie), pour les aider à mieux discerner les objectifs du quotidien des finalités qui confèrent un sens à l’action humaine.

Notes

[2]

Chercheur américain, Gregory Bateson s’est intéressé à la communication. Il est l’un des fondateurs de l’école de Palo Alto (Source Wikipédia).

[3]

La « compliance », anglicisme courant dans les institutions financières, désigne l’ensemble des obligations liées à la conformité obligée aux dispositions des réglementations bancaires et financières (directives, lois, normes de droit, règlements).

Résumé

Français

[Ressources humaines] Les lois destinées à lutter contre les dérives de la finance engendrent un stress considérable pour les financiers auxquels il est demandé de gérer une information toujours plus importante et complexe. Au risque du « burn out ».

Plan de l'article

  1. Cinq facteurs de stress majeurs, autant de nouveaux risques pour l’entreprise
    1. L’accumulation de règles contraignantes
    2. La peur d’omettre de respecter une règle importante
    3. Le dilemme des injonctions paradoxales
    4. L’obligation de transparence
    5. Les facteurs de pression contextuels
  2. Derrière la finance, il y a… des financiers

Pour citer cet article

Dupuis-Danon Marie-Christine, « Excès d'information, défaut de formation : les nouveaux risques de la finance », Documentaliste-Sciences de l'Information, 3/2014 (Vol. 51), p. 34-36.

URL : http://www.cairn.info/revue-documentaliste-sciences-de-l-information-2014-3-page-34.htm
DOI : 10.3917/docsi.513.0034


Article précédent Pages 34 - 36 Article suivant
© 2010-2014 Cairn.info
back to top
Feedback