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Documentaliste-Sciences de l'Information

2014/4 (Vol. 51)

  • Pages : 84
  • DOI : 10.3917/docsi.514.0017
  • Éditeur : A.D.B.S.

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Adrien Hoannons.
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Satisfaire les besoins des usagers et prendre en compte leurs demandes n’est pas une nouveauté en bibliothèque. Jusqu’à maintenant, de nombreux moyens ont déjà été imaginés pour répondre à leurs attentes : cahiers de suggestions, formulaires de proposition d’achat en ligne ou encore modèle du « pay-per-view » pour les articles des journaux électroniques.

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Suite à l’essor du numérique et au développement toujours plus important des livres électroniques, un nouveau modèle économique, prenant en compte les souhaits des utilisateurs, a vu le jour sous la dénomination de « Patron-driven acquisitions » (PDA). Ce modèle, à savoir l’acquisition d’e-books initiée par les utilisateurs, devenu incontournable dans le monde anglo-saxon et orienté vers la mise à disposition à la carte de livres numériques, est principalement utilisé par les bibliothèques universitaires.

Une offre « just-in-time »

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Face aux restrictions budgétaires subies ces dernières années et au manque de place grandissant, la nécessité de rationaliser les acquisitions s’est exacerbée. Les attentes des usagers ayant également évolué, un besoin crucial de ressources disponibles à toute heure, depuis n’importe où, s’est fait ressentir [1][1] Rick LUGG, « Collecting for the moment: Patron-Driven.... Ce constat a amené un changement de paradigme, transformant les politiques d’acquisition « just-in-case », incarnées par l’achat d’ouvrages scientifiques onéreux et parfois jamais consultés, en une politique d’acquisition « just-in-time », prônant l’achat, au bon moment, d’ouvrages réellement utiles aux usagers [2][2] Steve SHARP, Sarah THOMPSON, « Just-in-case vs. just-in-time:....

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Ainsi, le PDA, proposé par des agrégateurs spécialisés dont les plus connus actuellement sont EBL, ebrary et MyiLibrary, est un modèle permettant aux bibliothèques d’intégrer toute une palette de livres numériques dans leur catalogue, ceci sans réellement les acheter, le paiement se faisant uniquement en fonction des consultations effectives. L’import de notices, réalisé après le transfert d’un acompte auprès de l’agrégateur, permet donc aux usagers, lors de leurs recherches dans le catalogue, d’identifier et de consulter chacun des e-books mis à disposition sur la plateforme PDA.

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Selon l’offre choisie, les cinq premières minutes de consultation ne font encourir aucun frais à la bibliothèque, ce qui permet aux usagers d’évaluer la qualité de l’ouvrage avant de l’emprunter. Ce n’est qu’après ce laps de temps, lorsque le lecteur souhaite continuer à parcourir l’e-book sélectionné, que la bibliothèque est créditée d’un « emprunt » du livre numérique (appelé « Short-term Loan » ou STL), sans que l’usager ne s’en aperçoive. Le montant de cette transaction ne représente toutefois qu’une partie du prix total de l’ouvrage, l’achat final n’étant effectué qu’à la énième utilisation d’un titre donné, ce nombre de consultations pouvant être déterminé par la bibliothèque en fonction de ses besoins et du budget alloué à ce mode d’acquisition et préalablement défini en interne en fonction du budget d’acquisition global. Après l’achat final, l’e-book est automatiquement ajouté à la collection permanente de la bibliothèque, devenant ainsi accessible en tout temps sans frais. Pour l’établissement, cette nouvelle transaction ne coûte toutefois que la différence entre le prix total du livre et le nombre d’emprunts déjà payés (figure 1). Selon les paramètres prédéfinis, les livres numériques sélectionnés par les usagers peuvent aussi être directement ajoutés de manière perpétuelle à la collection de l’institution, sans auparavant nécessiter de « Short-term Loan ». Ce modèle requiert néanmoins un budget plus important, l’achat définitif des e-books étant généralement plus cher que les coûts additionnés de quelques STL.

Quelles retombées pour les bibliothèques ?

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Le modèle du PDA présente l’avantage majeur de garantir que les livres payés ont a minima été consultés une fois. Il permet également aux usagers d’accéder sans délai à une large palette d’ouvrages, qui n’aurait vraisemblablement pas pu être mise à disposition en version papier, en raison des coûts que cela aurait engendré. Selon les agrégateurs et les paramètres prédéfinis, ce modèle permet également à plusieurs lecteurs de consulter le même ouvrage simultanément. Des statistiques d’utilisation très pointues peuvent par ailleurs être collectées, ce qui représente l’un des atouts notoires de ces plateformes. Finement analysées, ces statistiques facilitent l’identification des habitudes de lecture du public, cette connaissance guidant ensuite les professionnels dans leurs choix lors de la sélection d’ouvrages en version papier. La disponibilité 24h/24 de ces ouvrages ainsi que la possibilité d’effectuer des recherches plein-texte font également partie des avantages de ce modèle puisqu’elles augmentent les chances, pour les usagers, de déceler la perle rare parmi toutes les ressources mises à disposition par la bibliothèque.

Un budget à surveiller de près

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Néanmoins, ce modèle n’a pas que des atouts. De fait, il exige notamment des bibliothécaires qu’ils cèdent une part du budget d’acquisition de l’institution aux lecteurs. En cas d’absence de contrôle et de dérives, le coût de l’opération peut par ailleurs se révéler plus élevé que prévu. De plus, quelques utilisateurs « gourmands » risquent d’avoir le dernier mot face au budget alloué, ne laissant que peu de choix aux autres usagers. Ainsi, l’évolution des dépenses doit être attentivement surveillée. En amont, il est également essentiel d’évaluer le plus précisément possible l’utilisation qui sera faite du PDA à l’aide des statistiques de prêt des collections papier et, le cas échéant, des statistiques de consultation des collections de livres numériques préexistantes, afin de pouvoir estimer au mieux le budget à attribuer à ce nouveau procédé d’acquisition [3][3] Martin HERMANN, « Parameter für die Budgetierung von....

Figure 1 - Processus de gestion du modèle du Patron-Driven Acquisitions (PDA), Estelle Beck CC-BY Figure 1

Construire une collection cohérente

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En sus, la piètre qualité récurrente des métadonnées fournies par les agrégateurs peut mener, lors de l’import des notices dans le catalogue, à la création de doublons. Ce modèle ne permet pas non plus d’offrir une collection exhaustive, les ouvrages scientifiques disponibles en format électronique n’étant de loin pas tous accessibles sur de telles plateformes [4][4] Dracine HODGES, Cyndi PRESTON, Marsha J. HAMILTON..... Par ailleurs, les controverses actuelles concernant les livres numériques (gestion des licences, préservation, embargos, DRM [5][5] Digital Rights Management : une gestion numérique des..., impossibilité de faire du prêt entre bibliothèques (PEB), etc.) s’appliquent aussi à ce procédé d’acquisition.

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Autre désavantage, confier l’étape de sélection aux usagers pourrait conduire à la création de pôles de compétences non désirés, basant la collection sur des besoins ponctuels et immédiats, nuisibles à la cohérence du fonds [6][6] William H. WALTERS, « Patron-driven acquisition and.... L’étape de sélection préliminaire, effectuée avant l’importation des données dans le catalogue, est donc primordiale, ceci afin de filtrer, selon leur thématique et leur pertinence, les e-books qui seront proposés.

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Toutefois, la théorie voulant que la collection construite par les usagers soit basée sur des besoins personnels et ponctuels, qui mèneraient à la création d’un fonds incohérent, se révèle inexacte. De fait, une étude portant sur onze bibliothèques utilisant la plateforme d’EBL [7][7] Jason PRICE, John MCDONALD, « Beguiled by bananas:... démontre que les livres sélectionnés par le biais du PDA sont deux fois plus consultés que ceux choisis par les professionnels et qu’au moins 90 % des e-books ont été réutilisés après leur achat. Ainsi, une collection créée par les utilisateurs n’est pas le reflet de ce qu’un seul usager souhaite consulter à un certain moment et pour un certain travail, mais correspond également aux besoins d’autres lecteurs.

… et pour les bibliothécaires ?

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Le rôle des professionnels est impacté par ce nouveau modèle. En effet, la sélection se fait désormais avant l’import des données, ceci dans le but de n’intégrer au catalogue que les notices intéressantes et pertinentes pour le fonds de la bibliothèque, représentant les publications académiques et scientifiques de qualité supérieure. Les décisions à prendre pour paramétrer la plateforme selon les besoins spécifiques de l’établissement sont nombreuses et nécessitent d’être tout aussi formelles que celles du processus d’acquisition traditionnel : quels éditeurs préférer ? Quelles thématiques ? Quel prix maximum par ouvrage et/ou par emprunt ? Combien d’utilisations autorisées avant l’achat final ? etc.

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De plus, l’effort de compilation de statistiques prend de l’ampleur, ces dernières pouvant être mises à profit pour « rectifier le tir » par des acquisitions papier effectuées en parallèle. Malgré ces indispensables rectifications, le PDA permet aux bibliothécaires d’abandonner aux usagers la sélection des « best-sellers » et ainsi de se concentrer sur l’identification d’ouvrages de niche, les thématiques utiles au public pouvant être déduites des statistiques. « En somme il s’agit d’inverser la perspective des deux plans : construire une offre autour d’une demande exprimée en la tirant vers des besoins collectifs au lieu d’anticiper des besoins collectifs puis de les ajuster à une demande exprimée. » [8][8] Silvère MERCIER, « Des bouquets aux acquisitions faites... Ceci révèle que l’engagement des usagers dans la politique d’acquisition peut être plus efficient que de confier aux bibliothécaires le soin d’intégralement deviner ce dont leur public a besoin. De fait, « si les bibliothécaires choisissent des ouvrages qui ne seront pas utilisés, peut-être qu’un modèle où l’usager choisit une partie des livres apportera des documents complémentaires qui répondront à des besoins non anticipés par l’acquéreur » [9][9] Ellen SAFLEY, « Quand les usagers choisissent eux-mêmes....

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En réduisant l’étendue des travaux « de routine », le PDA libère ainsi quelque peu les professionnels, ces derniers pouvant alors mieux se consacrer aux défis émergents, tels l’Open Access ou la gestion des données de la recherche. De fait, le temps passé auparavant à sélectionner des ressources documentaires peut être investi dans des tâches plus diverses, soutenant les besoins changeants de l’université.

Une remise en question de la notion de collection

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Le modèle du PDA permet d’optimiser le temps passé à sélectionner les ouvrages pertinents, rationaliser les acquisitions pour en réduire les coûts et faire correspondre les contenus achetés aux besoins réels des utilisateurs. Néanmoins, ce nouveau modèle économique, en remettant le processus d’acquisition en question, bouleverse le monde des bibliothèques, les usagers cogérant dorénavant le développement de la collection en générant les achats de livres numériques. Ceci impli-que, pour les bibliothèques, une redéfinition des stratégies d’acquisitions, une nouvelle planification budgétaire ainsi qu’une réaffectation des ressources humaines. Ce modèle remet aussi en question la notion même de collection, cette dernière n’étant plus ce qu’une institution possède, mais « everything that we can provide access to in a reasonable timely manner[10][10] Michael LEVINE-CLARK, « Building a demand-driven collection:.... »

Notes

[1]

Rick LUGG, « Collecting for the moment: Patron-Driven Acquisitions as a disruptive technology », in : David A SWORDS, Patron-driven acquisitions: history and best practices. De Gruyter Saur, 2011, p. 7-22

[2]

Steve SHARP, Sarah THOMPSON, « Just-in-case vs. just-in-time: e-book purchasing models ». Serials, 2010, vol. 23, n° 3, p. 201-206

[3]

Martin HERMANN, « Parameter für die Budgetierung von Patron-driven acquisition (PDA) ». Perspektive Bibliothek, 2012, vol. 1, n° 2, p. 53-76

[4]

Dracine HODGES, Cyndi PRESTON, Marsha J. HAMILTON. « Patron-initiated collection development: progress of a paradigm shift ». Collection Management, 2010, vol. 35, n° 3-4, p. 208-221

[5]

Digital Rights Management : une gestion numérique des droits qui implique généralement des protections techniques.

[6]

William H. WALTERS, « Patron-driven acquisition and the educational mission of the academic library ». Library Resources & Technical Services, 2012, vol. 56, n° 3, p. 199-212

[7]

Jason PRICE, John MCDONALD, « Beguiled by bananas: a retrospective study of the usage & breadth of patron vs. librarian acquired e-book collections ». In : Charleston Conference Proceedings, West Lafayette, Purdue University Press, 2009, p. 135-144

[8]

Silvère MERCIER, « Des bouquets aux acquisitions faites par les usagers : un nouvel équilibre à trouver », Bibliobsession, 03/03/2011

[9]

Ellen SAFLEY, « Quand les usagers choisissent eux-mêmes les acquisitions de e-books dans une bibliothèque universitaire », Actes du 75e congrès Ifla, Milan, 23-27 août 2009 (trad. Agnès Macquin)

[10]

Michael LEVINE-CLARK, « Building a demand-driven collection: the University of Denver experience ». In : David A. Swords (éd.), Patron-driven acquisitions: history and best practices. De Gruyter Saur, 2011, p.55

Résumé

Français

[acquisition] Le modèle Patron-Driven Acquisitions met en lumière l’évolution des pratiques d’achat des livres numériques, les changements apportés par ce modèle ainsi que son impact sur la gestion des bibliothèques et le rôle du bibliothécaire.

Plan de l'article

  1. Une offre « just-in-time »
  2. Quelles retombées pour les bibliothèques ?
    1. Un budget à surveiller de près
    2. Construire une collection cohérente
  3. … et pour les bibliothécaires ?
  4. Une remise en question de la notion de collection

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