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Documentaliste-Sciences de l'Information

2014/4 (Vol. 51)

  • Pages : 84
  • DOI : 10.3917/docsi.514.0007
  • Éditeur : A.D.B.S.

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Saint Oma.
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Si Flaubert écrivait Bouvard et Pécuchet aujourd’hui, il ferait se perdre les deux compères dans les arcanes de Wikipédia ; il les doterait d’un smartphone où, depuis Chavignolles, ils pourraient consulter sans répit les sites des musées et les livres de toutes les bibliothèques du monde puis visionner des milliers de films et d’archives. Ils auraient sans doute une page Facebook où ils inventeraient leur profil, leur journal, leur identité. Flaubert ferait comprendre avec ironie que le développement des nouvelles technologies a bouleversé les techniques de l’information, les formes de la sociabilité comme celles de la subjectivité et, plus généralement, le rapport au savoir et aux institutions culturelles. Aux encyclopédies et bibliothèques en tout genre que consultent Bouvard et Pécuchet feraient place, aujourd’hui, les données numériques sur le Net.

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En 1979, Jean-François Lyotard notait que la mutation des technologies qui s’annonçait allait bouleverser le rapport au savoir : « La perspective d’un vaste marché des compétences opérationnelles est ouverte. Les détenteurs de cette sorte de savoir sont et seront l’objet d’offres, voire l’enjeu de politiques de séduction. De ce point de vue, ce n’est pas la fin du savoir qui s’annonce, bien au contraire. L’Encyclopédie de demain, ce sont les banques de données. Elles excèdent la capacité de chaque utilisateur. Elles sont la "nature" pour l’homme post-moderne » [1][1] Jean-François LYOTARD, La Condition post-moderne. Rapport....

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Aujourd’hui, la question de la légitimité du savoir et des institutions se pose toujours et, plus encore, celle des fondements de sa légitimation, qui ne reposent plus sur le partage de grands récits [2][2]  Ibid. qui donnaient forme et sens à la vie de l’esprit et à l’émancipation de l’humanité : comment cette « nature » nouvelle a-t-elle modifié notre rapport au savoir ? Les données numériques culturelles (textes, images, archives, films, documents, etc.) disponibles sur le Net ne sont pas seulement une ressource nouvelle, elles sont un paramètre qui trouble notre rapport au savoir, à sa production, à sa transmission ou diffusion, à sa conservation et aux institutions qui en ont la charge (bibliothèques, musées, université, etc.). Voici quelques exemples qui mettront l’accent sur certains de ces changements qui touchent à la fois nos objets, nos corpus, nos méthodes, nos compétences et notre légitimité.

Modifications de la perception

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Les pratiques culturelles sont bouleversées par les mutations de leurs supports. Le médium, on le sait, modifie le message [3][3] Marshall McLUHAN, Unterstanding Media: The Extensions... : la lecture, la perception de l’image animée ou inanimée ne sont pas les mêmes sur écran, à distance (délocalisée) et dématérialisée. Quelques exemples permettent de le comprendre : la miniaturisation des films visionnés sur smartphone ou, à l’inverse, le zoomage donnant accès au détail d’un tableau ou d’un objet changent la perception et la connaissance de l’objet. De même, la lecture numérique change le rapport du lecteur au texte : la notion de page devient labile, les outils de recherche qui permettent de faire des statistiques exploitables sur le plan lexicographique ou sémantique et de lire de façon tabulaire permettent de nouvelles approches interprétatives.

Changements d’échelle

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Les pratiques culturelles sont également modifiées par l’extension constante des objets numériques disponibles (vidéos, images, textes, sons, etc.) : les corpus n’ont plus de délimitations fixes. Dans le domaine des études littéraires, le fait de pouvoir traiter des corpus de plus en plus vastes (qu’un lecteur non outillé ne pourrait jamais aborder) transforme profondément les conditions de la lecture et de l’interprétation. La disponibilité de toutes les œuvres, ou presque, dans les musées virtuels, l’accès aux archives en ligne des institutions changent les pratiques des historiens.

Révolutions des publics

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Les catégories descriptives et analytiques sont aussi remises en cause : le partage entre des usages populaires de la culture et des usages savants n’a plus guère de pertinence. La notion même de démocratisation devient problématique. Il en va de même pour l’opposition entre usages privés et usages publics, pratiques professionnelles et pratiques récréatives ou informatives, usages mémoriels ou pratiques historiennes : l’opération initiée par Europeana, qui ouvre les ressources numérisées de bibliothèques, musées, institutions audiovisuelles et lance une grande collecte d’objets personnels à l’occasion du centenaire de la guerre de 14-18, en est un exemple particulièrement frappant. Le projet qui a consisté à collecter et numériser dans neuf pays des souvenirs du front ou de l’arrière relevant d’histoires personnelles et privées pour constituer une base de données paneuropéenne sur la Grande Guerre, a abouti à la numérisation de plus de 45 000 objets [4][4] Voir www.europeana1914-1918.fr/fr .

Un vaste espace collaboratif pour le savoir et la création

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Les objets culturels au sens large (archives historiques, filmiques, sonores, par exemple) sont un matériau de plus en plus sollicité par les artistes (performeurs, plasticiens, écrivains). La plasticité des formats numériques pour le cinéma comme la numérisation des fonds cinématographiques engagent la création dans de nouvelles voies : les modifications de la réception de l’image ne sont pas séparables des mutations des techniques et des formes de l’invention (multistasking[5][5] Utiliser plusieurs moyens de communication de manière..., techniques de compilation ou supercut[6][6] Technique de montage de scènes de films ou de vidéo..., etc.). C’est un autre partage qui est remis en cause : le niveau de la création et celui de la réflexion ou de la critique sont souvent télescopés. La question de la valorisation des données numériques s’en trouve déplacée.

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Un vaste espace collaboratif où le savoir est produit de façon interactive est né, où les limites entre le propre et l’emprunté, le niveau créatif et le niveau critique sont flottantes. Il est difficile aujourd’hui d’évaluer précisément ce qui autorise ce savoir (son origine est souvent incertaine) et ce qui le légitime. Non pas qu’il ne soit pas ponctuellement validé (des protocoles ont été définis), mais c’est le rapport que nous avons, dans chacun de nos métiers, avec les processus de légitimation du savoir qui en est modifié. Faut-il y voir une forme d’accès démocratisé non seulement aux objets numériques mais encore une forme de démocratisation de la production même du savoir ? Comment ces nouvelles « institutions » qui produisent de nouveaux corpus, de nouvelles collections dématérialisées viennent-elles s’articuler avec les institutions traditionnelles ? Sont-elles concurrentes ou complémentaires ?

UN EXEMPLE : LE SITE Andrebreton.fr

Le site Andrebreton.fr, d’accès libre et gratuit, est constitué de plus de 15 000 objets numérisés (archives de l’écrivain, photographies, objets, livres numérisés, etc.). C’est une « base de données évolutive qui peut être enrichie à tout moment et de partout dans le monde ». Aux experts qui avaient rédigé les notices au moment de la vente des archives Breton en 2003 fait place un espace collaboratif interactif de production du savoir. Le corpus du surréalisme en est profondément modifié ; les ressources sont extensibles et toujours disponibles. Si l’exemple est particulièrement intéressant, c’est que le surréalisme a été indissociable de l’idée de révolution - révolution politique, mais aussi du rapport à soi, des liens entre les formes de la vie et celles de la création.

La légitimité des institutions ébranlée

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La question se pose également à propos de l’autorité et de la légitimité de l’institution. La numérisation des collections, des archives, des événements est un élément majeur de la communication et de la diffusion. La collection numérisée est-elle plus ou moins valorisée que la collection matérielle ? La numérisation produit-elle de la valeur symbolique ajoutée ? Comment évaluer les enjeux que font peser les acteurs économiques ou les pouvoirs technologiques sur l’institution en matière de numérisation et de modalités de la diffusion ?

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Pour conclure, nous prendrons l’exemple du CNRS qui a pris en compte les transformations du secteur de la recherche en mettant à disposition pour les chercheurs une Très grande infrastructure de recherche (TGIR Humanités numériques) dont l’un des enjeux est de comprendre les nouveaux modes de production et de diffusion de la recherche, mais aussi l’apparition de nouvelles compétences, de nouvelles problématiques et de nouveaux métiers [7][7]  www.huma-num.fr . C’est aussi une manière de constater combien les savoirs académiques sont désenclavés, mais sans doute aussi ébranlés par les logiques de participation et les nouvelles modalités de la diffusion.

Notes

[1]

Jean-François LYOTARD, La Condition post-moderne. Rapport sur le savoir. Les Éditions de Minuit, 1979, p. 84-85

[2]

Ibid.

[3]

Marshall McLUHAN, Unterstanding Media: The Extensions of Man. McGraw-Hill, 1964

[5]

Utiliser plusieurs moyens de communication de manière simultanée

[6]

Technique de montage de scènes de films ou de vidéo sur Internet

Résumé

Français

[organisations]La révolution numérique a ébranlé les paramètres fondamentaux des différents métiers liés à la culture - objets, ressources, corpus, méthodes, publics, modalités de réception et de production du savoir - mais aussi la légitimité même de l’institution.

Plan de l'article

  1. Modifications de la perception
  2. Changements d’échelle
  3. Révolutions des publics
  4. Un vaste espace collaboratif pour le savoir et la création
  5. La légitimité des institutions ébranlée

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