Économie du don et positivité de la justice : la paranoïa réciproque de Jacques Derrida et Niklas Luhmann
Gunther Teubner
En dépit d’un consensus initial entre Derrida et Luhmann sur les paradoxes fondateurs du droit et de l’économie, leurs vues sur la manière d’en traiter s’écartent de manière diamétralement opposée. La théorie de Luhmann recherche l’immanence des institutions sociales dans un démontage du paradoxe. En revanche, la pensée de Derrida vise à les transcender par une reconstruction du paradoxe. Le monde de Luhmann et le contre-monde de Derrida sont perpendiculaires l’un par rapport à l’autre, et s’opposent. Mais c’est précisément leur clôture mutuelle qui les fait se battre l’un contre l’autre, se persécuter de façon obsessionnelle. La lecture ne devient féconde que lorsqu’elle donne à voir comment, dans la « para-noïa », c’est-à-dire dans le monde clos, fictif, de l’une des théories, réapparaît le monde fictif de l’autre.
Mots-clés :
Autopoièse , Déconstruction, Justice, Paradoxe..
Economics of Gift and Positivity of Justice : The Mutual Paranoia of Jacques Derrida and Niklas Luhmann
Although Jacques Derrida and Niklas Luhmann initially agree on the paradoxical foundation of law and economy, their ideas on how to deal with these paradoxes go in diametrically opposed directions. Luhmann asks the question how de-paradoxification techniques construct the immanence of social institutions. By contrast, Derrida’s thought aims at the transcendence of social institutions through their re-paradoxification. Luhmann’s world and Derrida’s counter-world stand orthogonally against each other. It is, however, precisely their mutual closure that makes them threaten, persecute, and haunt each other. This reading of “para-noia” becomes productive when the closed world of fictions of one theory reappears in the other’s fictitious world.
Keywords :
Autopoiesis, Deconstruction, Justice, Paradox..
• I. Système versus différance
• II. Le paradoxe de la fondation du droit
• III. Le cauchemar de Derrida : les systèmes sociaux autopoiétiques
• IV. La rédemption de Luhmann : le don de la justice