2001
Revue du Mauss
Acte I. Enjeux politiques et écologiques de l’idée de nature
Reconfiguration et rédemption des acteurs en réseaux critique
humaniste de la sociologie actantielle de bruno latour
[1]
Frédéric Vandenberghe
« Être radical, c’est saisir les choses à la racine, mais la
racine pour l’homme, c’est l’homme lui-même. »
MARX, 1982, p. 390.
« Ce qui importe pour le dialecticien, c’est d’avoir le vent de
l’histoire mondiale dans ses voiles. Penser signifie pour lui : hisser les
voiles.
Comment elles sont bordées, voilà ce qui importe.
Les mots sont ses voiles. La façon dont elles sont bordées est ce
qui en fait des concepts. »
BENJAMIN, 1972, p. 591.
Sans jamais mentionner explicitement les membres fondateurs du
collectif CALL – Callon, Akrich, Latour, Law… – et surtout, sans invoquer les «
masses manquantes » d’acolytes fidèles et autres conteurs attitrés de « petits
récits » qui mélangent joyeusement les humains et les non-humains, mais tout de
même pas jusqu’à prendre leurs conjoints pour des chapeaux –, je m’efforcerai
dans cet article de « refonctionnaliser » (Brecht) politiquement la théorie des
acteurs-réseaux ou des actants-réseaux (mieux connue de l’autre côté de la
Manche sous l’acronyme ANT ou Actor Network
Theory) afin de la pousser dialectiquement dans une direction
critique et humaniste. Commençant avec les mêmes éléments du langage
volontairement appauvri de la théorie des acteurs en réseaux, je vais les
modifier légèrement afin qu’ils entrent, comme dans le
theologumenon juif, dans une nouvelle
constellation qui considère les humains et – qui sait ? – peut-être aussi les
non-humains « du point de vue de leur rédemption » [Adorno, 1980, p. 283].
DES ONTOLOGIES RÉGIONALES
Partons de Wittgenstein et adoptons provisoirement son mode
d’exposition paratactique. De même que « les explications doivent finir quelque
part » [Wittgenstein, 1953, p. 3], le réseau enchevêtré qui confond
expérimentalement les humains et les non-humains ne saurait s’étendre à
l’infini. Afin de le démontrer, je propose de reconsidérer la fameuse scène
d’ouverture des Investigations
philosophiques [1953, p. 3 sq.; cf. également 1958, p. 77
sq.] : la communication entre un maçon
A et son second B. Ce dernier doit apporter des briques à A. Il y a des briques
et des dalles, des poutres et des poutrelles, des colonnes et des
demi-colonnes. Quand A crie « brique ! », B lui apporte une pierre d’une
certaine taille, et quand il crie « dalle ! », B lui apporte une pierre d’une
taille différente. Quand A lui commande « cette brique-ci ! », B amène la
brique indiquée; quand A crie à haute voix « là, la brique ! », son aide la
porte vers l’endroit signalé. Dirions-nous pour autant que A et B sont unis par
les briques, que la brique est, pour ainsi dire, le ciment qui les tient
ensemble ? ou est-ce que nous ne dirions pas plutôt que A et B coordonnent
leurs plans d’action parce qu’ils connaissent le jeu de langage des maçons et
savent donc comment articuler les actes de langage ?
Pour répondre à cette question, transposons notre maçon et son
commis de Cambridge à Francfort-sur-le-Main et considérons une autre scène
d’action [Habermas, 1981, II, p. 185 sq.]: le maçon A ordonne à son auxiliaire B
d’aller chercher un pack de bières pour l’heure du casse-croûte. B a bien
compris l’ordre de son patron et, à peine une demi-heure plus tard, il revient
avec une demi-douzaine de bouteilles de bière. Les maçons arrêtent le travail,
s’installent à côté de la camionnette, ouvrent leur boîte à pique-nique et
décapsulent les bouteilles de bière pour casser la croûte. Il n’y aucune
ambiguïté ici. Considérons, cependant, une scène légèrement différente. B est
un jeune chômeur qui vient d’être embauché comme apprenti.
A lui ordonne d’aller chercher de la bière. Bien que B ait
parfaitement compris l’ordre, il refuse d’y aller – sous prétexte qu’il n’y a
pas un seul magasin dans les environs immédiats, ou qu’il n’est pas un esclave,
ou encore en affirmant de but en blanc qu’il en a plus qu’assez de se faire
ridiculiser par son boss. Peu importe
que les prétentions à la validité émises dans les actes langagiers relèvent du
domaine cognitif, normatif ou expressif; il est clair que l’action ne peut
procéder sans heurts que si les personnes concernées tombent d’accord sur une
définition consensuelle, quelle qu’elle soit, de la situation d’action.
Contrairement aux apparences, ce n’est donc pas les bouteilles de bière qui «
tiennent » ensemble nos maçons, mais bien le fait de partager une forme de vie
dans laquelle les plans d’action en commun sont coordonnés par une entente
implicite ou explicite sur les prétentions à la validité que recèle chaque acte
langagier.
Les briques et les dalles, les poutres et les poutrelles, les
boîtes à piquenique et les bouteilles de bière agissent-elles ? Est-ce qu’elles
coordonnent leurs actions moyennant une définition commune de la situation ?
Sont-elles tenues ensemble ou poussées à l’écart par des ententes, des conflits
ou des malentendus ? Bien sûr que non. Les briques, les poutres et les dalles
n’agissent pas plus que les boîtes à pique-nique ou les bouteilles de bière.
Seuls les humains (et les animaux) peuvent agir (ou pâtir), au sens fort et
anthropomorphe du mot. Ne disposant pas d’intentionnalité, les artefacts (y
compris les ordinateurs et les robots) n’agissent pas. Retournant aux choses
elles-mêmes ( zu den Sachen selbst)
afin d’analyser comment des bouteilles de bière, des poutres, des briques, des
pommiers en fleurs et des maçons se donnent à la conscience et sont
intentionnellement constitués comme des donnés de la conscience, nous pouvons
voir clairement que les humains et les non-humains sont différents par essence,
ou, pour emprunter le langage un peu démodé de la phénoménologie husserlienne,
qu’ils appartiennent à des « ontologies régionales » différentes [Husserl,
1952, I, p. 7-23, III, p. 21-53]. Quel que soit l’être humain ou l’être non
humain que nous considérons, et quelle que soit la façon dont nous les
considérons, l’essence ( eidos), qui
prédétermine ce qu’ils doivent nécessairement être pour être effectivement des
êtres d’une certaine nature, peut être déterminée a priori par la procédure dite de la « variation
eidétique ».
Grâce à la mise en œuvre d’un processus expérimental de «
variation imaginée des donnés immédiates de la conscience », nous pouvons
établir la détermination catégorielle de ce qui fait qu’un être humain est
humain et un être non humain non humain. Nous commençons avec une chose
matérielle par exemple, une bouteille de bière. Par un acte d’imagination
libre, je double sa taille et sa teneur en alcool, et, venant du pays de la
bière, je remplace la bière blonde par une bière brune des pères trappistes.
Ensuite, je change la nature de son contenant, et le verre devient pierre. Je
me l’imagine d’abord comme une brique, puis comme une dalle ou une
demi-colonne. Quelles que soient les variations imaginées, la chose demeure une
chose matérielle, ce qui veut dire qu’elle s’étend dans l’espace-temps, est
sujette aux lois de la nature, se laisse sous-diviser et mettre en pièces. Mais
à moins d’être complètement ivre, je ne peux pas m’imaginer que la chose se
mette à danser ou à parler comme un maçon, car il n’appartient pas à l’essence
d’une chose matérielle de se mouvoir d’elle-même ou de parler. Les corps animés
se meuvent, et les personnes parlent; les choses ne font ni l’un ni l’autre.
Elles ne sont pas animés comme des âmes incorporées et ne s’expriment pas
d’elles-mêmes. Elles appartiennent à une autre région ontologique – la région
de la nature matérielle – et non à celle de la nature animée, et
a fortiori pas à celle du monde de
l’esprit [Husserl, 1952, II, p. 90 sq., 172 sq.].
Une des règles fondamentales de l’analyse eidétique stipule
qu’« un concept fondamental appartenant à une région ontologique ne peut pas
être transformé par variation eidétique en un concept d’une autre région »
[Husserl, 1985, p. 435]. La « variation libre » des humains et des non-humains
ne proscrit pas leur « association libre » (Callon), mais en distinguant de
façon catégorielle entre eux, elle limite essentiellement la « libre invention
» d’ontologies expérimentales, comme celle de la « théorie des actantsrhizomes
» (Lynch), qui vont à contre-courant du bon sens et du sens commun et que, pour
autant qu’on sache, aucun acteur historique n’a jamais reconnu – à moins qu’il
ne soit complètement ivre. Les maçons ont besoin de briques et de bière; mais
même s’ils peuvent être exploités et ne sont, en effet, que trop souvent
traités comme des choses, ils ne peuvent pas plus être réduits à l’état de
bric-à-brac que les tables ne peuvent se mettre à danser d’elles-mêmes, de leur
propre volonté – « pour encourager les autres » [Marx, 1965a, p. 605, n.
1].
Les humains et les non-humains n’appartiennent pas à la même
région ontologique. Le Dasein des
humains et l’être des non-humains constituent des modes d’être essentiellement
différents, incomparables et irréductibles.
Cependant, si l’on veut comprendre correctement l’être de ces
étants, nous devons nous assurer des « conditions de possibilité de ces
ontologies elles-mêmes » [Heidegger, 1927, p. 11] et « dévoiler » le fondement
préontologique d’où surgit la question de l’essence des humains et des
non-humains.
Allant à l’encontre de toute la tradition intellectualiste de
Descartes à Husserl et Woolgar, nous devons renverser la priorité de la théorie
sur la pratique, constater que la théorie se fonde sur la pratique, et
comprendre notre mode primordial d’être comme un mode pratique d’être-au-monde.
Plutôt que d’analyser comment les objets noématiques sont donnés à la
conscience et synthétisés comme des objets de conscience par l’Ego
transcendantal, nous devons analyser de façon existentielle le mode d’être
primordial de l’étant selon lequel des objets sont donnés à la conscience. Le
mode primordial d’être du Dasein
consiste à être-au-monde, entouré par des objets que nous rencontrons comme
objets « disponibles » ( zuhanden)
plutôt que « subsistants » ( vorhanden), présents comme objets qui s’offrent
à nous dans la préoccupation ( praxis)
de la vie plutôt que dans sa contemplation ( theoria).
Ces objets que nous rencontrons dans l’environnement comme
objets disponibles – briques, dalles, marteaux, tables, bouteilles, etc. – sont
des « outils » ( Zeug) [Heidegger,
1927, p. 68]. Il appartient à l’être de l’outil d’être essentiellement «
quelque chose pour », contenant un renvoi de quelque chose à quelque chose, et
de s’insérer dans un complexe d’outils. Les briques et les dalles, les boîtes à
pique-nique et les bouteilles sont disponibles discrètement, « vues sans être
remarquées » ( seen but not noticed –
Garfinkel), présentes en tant que complexe d’outils à portée de la main, à
point pour le casse-croûte. Elles ne sont pas rencontrées comme simples choses
( res), déconnectées,
décontextualisées, autosuffisantes et se présentant comme des entités
spatio-temporelles analysables et décomposables à volonté, mais comme série
concrète d’objets ( pragmata)
disponibles pour le casse-croûte.
Un outil ne renvoie pas seulement à d’autres outils, mais
aussi, indirectement, aux matériaux dont il est fait et aux gens qui les ont
fournis, qui ont assemblé l’outil et l’ont avec prévoyance mis à disposition en
vue de l’usage qui en sera fait. La bouteille de bière renvoie au sable, au
feu, au verre, au malt, à l’eau et aussi, en dernière instance, au
consommateur.
« L’ouvrage ne fait donc pas que rencontrer l’étant qui est
selon le mode de disponibilité, mais encore l’étant qui est selon le mode de
l’humain : c’est pour la préoccupation de celui-ci que l’objet fabriqué se fera
étant disponible. Avec cet être-là, apparaît le monde où vivent les usagers et
les consommateurs, monde qui est aussi notre monde » [Heidegger, 1927, p.
71].
Les humains et les non-humains sont ainsi reliés et
interconnectés dans un « technogramme » [Latour] matérialisé; mais le mode
d’être du Dasein – qui est, bien sûr,
le mode d’être des humains – est essentiellement différent du mode d’être des
non-humains. Être humain, c’est être-au-monde-avec-les-autres, tandis que les
non-humains ne sont pas seulement indifférents aux humains, mais aussi aux
non-humains et à eux-mêmes.
Lorsque, dans notre vie quotidienne, nous rencontrons des
humains et des non-humains, nous ne rencontrons pas ces derniers comme de
simples choses, comme des étants existants qui se produisent dans le monde
comme des entités à connaître ou à manipuler – ni d’ailleurs comme des alliés
potentiels qu’il faut enrôler dans le collectif –, mais comme des entités qui
appartiennent à notre monde vécu et sont disponibles pour un usage dans l’ordre
de nos préoccupations. Appréhendés sous le « régime de la familiarité »
[Thévenot, 1994a], nous les traitons avec (ou sans) prévoyance (
Umsicht).
C’est seulement quand quelque chose cloche et que les objets
deviennent inopportunément indisponibles dans leur « objectité » (Latour) et
leur « récalcitrance » (Stengers) que nous prenons conscience d’eux et de
nous-mêmes.
C’est alors que nous abandonnons « l’attitude naturelle » au
profit de « l’attitude naturaliste » et que nous commençons à théoriser,
succombant ainsi à « l’erreur scolastique » (Bourdieu) qui consiste à
interpréter tous les modes d’être, humain et non-humain, selon le mode de
l’être-subsistant ( Vorhandenheit).
Cette façon abstraite de théoriser et de spéculer, qui objective aussi bien les
non-humains que les humains en les écartant de leur contexte naturel par une
abstraction violente, ne conduit cependant pas à la connaissance de notre
être-au-monde; au contraire, elle nous en éloigne. En renonçant à toute
tentative de comprendre le monde environnant de l’intérieur et de l’interpréter
comme un monde vécu que nous avons toujours-déjà compris – puisqu’il nous
com-prend dans sa mondanéité –, un mode de compréhension « déficient » est
intronisé comme connaissance, et à la fin, nous aboutissons à une connaissance
décontextualisée d’un monde « démondanéisé » que nous ne pouvons plus
comprendre et re-connaître comme ce monde vécu que nous connaissions depuis
toujours, mais sans le savoir.
Une analyse en extériorité qui ne comprend plus l’être en
première instance comme être-au-monde, mais qui passe par-dessus l’être de ce
qui est disponible, ne peut concevoir les non-humains, tout comme les humains,
que comme un contexte d’objets subsistants, connaissable comme un « fonds de
réserve » ( Gestell) d’enrôlement
stratégique. Une telle analyse extramondaine, qui passe à côté du phénomène de
la mondanéité, bascule nécessairement dans une conception atomistique et
formaliste du monde comme concaténation de faits empiriquement observables.
Cette conception « tractarienne » est formaliste, puisqu’au lieu de comprendre
le monde de l’intérieur, elle lui impose de l’extérieur sa propre conception.
Et elle est atomistique puisqu’en défaisant la connexion interne entre les
êtres, elle élimine l’Inter-esse de la
connaissance, le Mitsein propre au
Dasein, pour laisser derrière elle une
masse d’humains et de non-humains essentiellement déconnectés mais néanmoins
connectables à volonté, qui ne sont pas plus intéressés les uns par les autres
que l’aimant par l’aiguille.
Dans la mesure où une telle analyse en extériorité – qui
récuse, malgré les apparences et les emprunts superficiels, les enseignements
les plus élémentaires de la phénoménologie et de l’ethnométhodologie – ne prend
pas en compte la signifiance du contexte, elle ne peut pas non plus vraiment
prendre en compte la signification des contenus de l’action. En conséquence,
les actions perdent leur sens. Quand elles sont dirigées vers des non-humains,
elle sont invariablement conçues comme des actions instrumentales, et quand
elles ont trait aux humains, elle sont d’emblée conçues comme des actions
stratégiques. Dans tous les cas, l’analyse existentielle de l’Inter-esse, qui caractérise l’être-au-monde
primordial du Dasein parmi les humains
et les non-humains, est systématiquement remplacée par une analyse formelle,
atomistique, intellectualiste et pseudo-économique des intérêts vulgaires des
humains qui, allant stratégiquement à la rencontre des humains et des
non-humains, traduisent leurs intérêts dans l’exploitation réciproque des
activités des uns et des autres, pour la satisfaction des intérêts bien compris
de chacune des parties prenantes. Les humains ne sont donc plus vus comme des
êtres sociaux et coopérateurs, motivés par des normes et des valeurs, mais
comme des rat’s égoïstes – comme des
rational action theorists, des
théoriciens du choix rationnel qui se comportent comme des « centres de calcul
», associant et dissociant stratégiquement les humains comme les non-humains,
et poursuivant leurs propres buts politiques par des moyens
économiques.
Conclusion : lorsque la science entre en action, il n’y a plus
de « mondanéité », plus de monde symbolique et plus d’action significative non
plus;
il n’y a plus qu’un monde désymbolisé et pasteurisé, rempli
d’humains déshumanisés, agissant de façon purement stratégique.
RÉIFICATION DES RELATIONS SOCIALES ET SOCIALISATION DES RELATIONS
CHOSALES
Selon les régimes discursifs dans lesquels ils figurent, les
marteaux, les pommiers en fleurs, les bouteilles de bière, les briques, les
poutres peuvent avoir un sens (ou le perdre) comme objets intentionnels de la
conscience, comme outils ou comme de simples étants subsistants. Dans tous les
cas, il suffit de suivre les objets jusqu’à leurs racines pour retrouver, en
fin de parcours, les humains comme arche et comme telos. Quelle que soit la façon dont les humains
sont reliés aux non-humains, c’est toujours les humains qui rencontrent les
non-humains et les dotent, le cas échéant, d’un sens, d’une valeur d’usage ou
d’une valeur d’échange. Les non-humains ont un sens pour les humains soit, de
façon proximale, parce qu’ils les rencontrent dans le monde environnant et s’en
saisissent au sein d’une multiplicité de régimes axiologiques de justification
– des régimes domestique et civique aux régimes marchand et industriel
[Thévenot, 1994b] – soit, de façon ultime, parce qu’ils les ont
faits. Les artefacts, comme les
machines ou autres objets socio-techniques, ne sont rien d’autre que de
l’esprit objectivé et matérialisé. Moyennant une reconstruction du sens
intentionnel que les humains leur ont attribué en les produisant, en les
utilisant ou en les consommant, ils peuvent être compris comme des «
objectivations humaines » [Weber, 1972, p. 3]. Verum et factum convertuntur – puisque nous
avons produit les faits, nous pouvons les comprendre. Pour les modernes que
nous sommes, les faits et la fiction se rejoignent et se recoupent, mais pas
forcément pour les autres, pour les « a-modernes » autoproclamés, car, eux, ils
sont obligés de ramener les dieux pour comprendre ce que nous n’avons pas
fait.
Les humains ne rencontrent pas seulement des non-humains dans
leur monde vécu, mais également des humains – soit directement par toutes
sortes de communications, soit indirectement en insérant des non-humains entre
eux en tant que dons ou marchandises. En introduisant les dons et les
marchandises, nous introduisons du même coup les relations sociales entre les
choses, ce qui nous permet de descendre des hauteurs spéculatives et
ésotériques de l’anthropologie philosophique vers les plaines exotiques de
l’anthropologie sociale et économique. Dans l’analyse anthropologique de
l’échange des richesses, la marchandise et le don sont traditionnellement
considérés comme des concepts de combats rivaux et antagonistes [Gregory,
1992]. Dans l’économie morale du don, prétendument dominant dans les sociétés
archaïques, ce sont les relations qualitatives entre les humains qui importent
en premier lieu. Les non-humains interviennent uniquement pour lancer ou
relancer le cycle de réciprocité reliant les humains entre eux. Les humains
sont interdépendants et leur interdépendance réciproque est maintenue par
l’échange d’objets symboliques non aliénables. Suite à la transaction, les
donataires ne deviennent pas les propriétaires des objets échangés.
Ils possèdent des droits incorporels sur les objets, mais pas
les objets eux-mêmes, ceux-ci demeurant la propriété inaliénable des humains
qui composent le réseau d’interdépendance. Dans l’économie du don, la propriété
ne se conçoit donc pas comme une chose, mais bien comme « un réseau de
relations sociales gouvernant la conduite des gens quant à l’usage et à la
disposition des choses » [Hoebel, cité in Hann, 1999, p. 4].
En revanche, dans l’économie politique des marchandises, qui a
prétendument usurpé la place de l’économie morale du don, les biens peuvent
effectivement être aliénés. N’étant pas personnalisés, ils sont objectivés et
réifiés en propriété, celle-ci étant désormais considérée comme une
chose.
Suite à la transaction marchande, les objets échangés perdent
tout lien avec les sujets de la transaction. Dans l’échange marchand, les
humains ne sont donc pas interdépendants. Déconnectés les uns des autres, ils
sont dépendants des non-humains pour se reconnecter au réseau social. Ce ne
sont pas vraiment eux qui importent, mais bien les non-humains, pour autant
qu’ils aient une valeur d’échange, celle-ci étant entendue comme relation
quantitative entre les biens.
La distinction entre l’économie du don et l’économie marchande
est une distinction systémique, renvoyant aux conditions sociales objectives
qui rendent l’aliénation des biens possible. Bien qu’on ne puisse pas décider,
par simple inspection des biens, si une transaction donnée entraîne leur
aliénation ou non, on peut néanmoins analyser le système économique à
l’intérieur duquel la transaction a lieu et déterminer si la tendance à la
personnalisation des non-humains, propre aux économies du don, y prédomine sur
la tendance à la réification des humains, propre à l’économie du marché, ou si
c’est l’inverse [Simmel, 1992, p. 661-663]. Si les limites culturelles à
l’aliénation universelle, qui transforme les biens en marchandises, sont
presque inexistantes, si tout – y compris les mères, les enfants et leurs
organes – peut être objectivé, aliéné et échangé sur le marché abstrait en
échange de son équivalent monétaire, alors nous sommes bel et bien en présence
d’une économie marchande.
La distinction systémique entre les deux systèmes économiques
étant analytique, rien n’exclut d’avance que des marchandises circulent à
l’intérieur de l’économie du don ou que des dons circulent à l’intérieur de
l’économie de marché. C’est d’ailleurs pourquoi la distinction effectuée est
tout à fait compatible avec l’observation judicieuse de Parry [1986] d’après
laquelle c’est seulement dans un marché relativement libre que nous trouvons
des dons purs, complètement désintéressés. Mais elle résiste à la tentation
postmoderne de déconstruire et de saper toutes les distinctions conceptuelles.
Nick Thomas a raison lorsqu’il affirme que nous ne pouvons pas supposer que «
les dons sont toujours des dons et les marchandises toujours des marchandises »
[Thomas, 1991, p. 39]; mais il se trompe lorsque sa tentative pour dissoudre –
par une recontextualisation des objets particuliers – les catégories générales
du don et de l’échange l’amène (presque) à nier la distinction entre l’économie
du don et celle de la marchandise. À l’instar des esclaves, les objets peuvent
en effet entrer et sortir de l’économie marchande [Appadurai, 1986; Kopytoff,
1986]; mais même si des marchandises sont l’objet d’un don et si des dons sont
échangés sur le marché, il n’en reste pas moins que l’économie marchande
demeure une économie marchande au même titre que l’économie du don demeure une
économie du don.
Dépendants de la façon dont les sujets se les approprient
lorsqu’ils quittent le système généralisé d’équivalence et d’échange, les
objets peuvent être repersonnalisés par la consommation [Miller, 1987, p.
189-196] et le sacrifice [Bataille, 1967, p. 93-97] ou – et c’est le cas qui
nous intéresse présentement – devenir des dons ayant une valeur et une
signification symboliques [Mauss, 1950], ce qui les écarte effectivement des
échanges sociaux ordinaires. Par cette personnalisation, l’objet devient une «
possession inaliénable », appropriée et authentifiée comme étant différente et
non échangeable contre un équivalent : « La propriété de ces possessions fait
de l’authentification de la différence plutôt que de la balance des
équivalences le trait fondamental de l’échange » [Weiner, 1992, p. 40]. Dans
l’économie marchande, la transaction est toujours considérée du point de vue de
l’émetteur, et rarement ou jamais du point de vue du récepteur, manifestant
ainsi que c’est l’établissement d’une équivalence entre les biens échangés
mettant fin au cycle de la réciprocité qui importe, et non l’établissement
d’une relation personnelle d’endettement mettant en branle le cycle de
réciprocité. Dans l’économie morale du don, la dette n’est pas effacée, mais
relancée et institutionnalisée par la norme de réciprocité. Plus on doit à
autrui, plus on se trouve lié à lui; car avec le don, on contracte une dette
d’engagement personnel envers le donateur de même qu’on est lié par le
contre-don qu’on est censé rendre. La relation entre les humains y est donc
médiatisée par les non-humains, mais ces derniers importent seulement dans la
mesure où ils relancent et perpétuent le cycle de réciprocité entre les
humains. À la différence de l’échange marchand, qui vise à réaliser une valeur
de bien, le don représente et réalise une valeur relationnelle ou une « valeur
de lien » [Godbout, Caillé, 1992, p. 244].
Avec le don, qui rétablit la primauté des relations entre les
humains, la relation entre les non-humains devient dérivée et secondaire.
Paraphrasant la célèbre caractérisation du fétichisme des marchandises, on
pourrait dire avec Marx que les relations entre les hommes n’apparaissent plus
comme des relations entre les choses, mais que la relation entre les choses
apparaît maintenant comme une relation entre les hommes. En effet, si l’on en
croit Marcel Mauss se faisant le porte-parole de Ranaipiri, le vieux sage
maori, l’économie du don est éminemment sociale, à telle enseigne que les
non-humains qui font le lien entre les humains sont eux-mêmes considérés comme
humains jusqu’à un certain point et que la relation établie par l’entremise des
non-humains est en fait considérée comme une relation d’âmes entre le donateur
et le donataire :
« Ce qui, dans le cadeau reçu, échangé, oblige, c’est que la
chose reçue n’est pas inerte. Même abandonnée par le donateur, elle est encore
quelque chose de lui. […] En droit maori, le lien de droit, lien par les
choses, est un lien d’âmes, car la chose elle-même a une âme, est de l’âme »
[Mauss, 1950, p. 159-160].
Mais si la chose a une âme, et si l’âme relie le corps au
surnaturel, alors la chose a forcément une signification cosmologique ou
théologique. D’après Ranaipiri, qui devient maintenant le porte-parole et le
messager des dieux, les choses sont données et rendues parce qu’elles sont
animées par « l’esprit du don ». Celui-ci transforme l’objet en symbole et
explique pourquoi la communication entre les humains par l’entremise des
non-humains est également une communion avec le surnaturel et, partant, avec
ces derniers – du moins si l’on en croit l’oncle Durkheim sur ce point. En ce
sens, les dons sont des symboles du lien social : en symbolisant l’alliance
entre les humains par des non-humains spiritualisés, ils font le lien
social.
Une fois de plus, on voit que les humains ne sont pas tant
tenus ensemble par la commutation des non-humains que par la communication par
symboles interposés, librement donnés et rendus, qui permettent aux humains de
communier entre eux. En transformant les non-humains en humains, en leur
donnant une « signification imaginaire » (Castoriadis), les discours
symboliques représentent et font le lien social en tant que collectif d’êtres
humains qui, grâce à la communication avec les esprits, communient entre eux
moyennant le don et le contre-don d’êtres non-humains. Dans la mesure où les
pratiques concrètes du don et du contre-don sont médiatisées par une «
structure transcendantale », le mode de régulation et de reproduction de la
société est fondamentalement culturel : la synthèse sociale est effectuée dans
une « double dialectique » dans laquelle la culture structure
a priori les pratiques qui la
reproduisent et contribuent à l’intégration de la société [Freitag, 1986, II,
p. 77-167].
Si au lieu d’être insérés dans l’économie du don, qui les
personnalise et les spiritualise – à tel point que la relation entre les
non-humains apparaît comme une relation entre les hommes –, les objets sont
incorporés dans l’économie marchande, ils sont objectivés et laïcisés,
déconnectés des producteurs, eux-mêmes déconnectés des relations sociales et «
désenchantés » – à tel point que les relations entre les humains apparaissent
maintenant comme des relations entre des non-humains : « C’est seulement un
rapport social déterminé des hommes entre eux qui revêt ici pour eux la forme
fantastique d’un rapport des choses entre elles » [Marx, 1965a, p. 606]. Cette
inversion fantastique des humains et des non-humains ne relève cependant pas de
l’illusion, car dans la mesure où elle exprime sous forme idéologique la nature
réelle des relations sociales dans un environnement marchand compétitif, elle
est littéralement fondée dans les choses mêmes ( fundamentum in rebus). Dans les sociétés
capitalistes dominées par l’économie de marché, l’économie n’est plus encastrée
dans la société. Même si l’économie du don survit, non seulement dans
l’économie informelle mais aussi dans les cercles de la sociabilité primaire du
monde vécu [Vandenberghe, 2001], c’est la société qui est encastrée dans
l’économie.
Les sociétés marchandes ne sont pas simplement des sociétés
dominées par l’économie, mais des sociétés où, suite à la destruction des
formes de vie traditionnelles par l’imposition planifiée du marché au monde
vécu par l’État, l’économie se fonde sur l’intérêt privé et l’individualisme
possessif [Polanyi, 1944, p. 249]. Ce dernier est réellement une forme
idéologique de justification et de légitimation de l’individualisme
atomistique, qui recentre la société autour des individus et de leur propriété
privée – celle-ci étant désormais conçue comme une chose et non plus comme un
faisceau de relations sociales. Dans l’idéologie individualiste, l’individu est
plus valorisé que la société, celle-ci étant conçue comme un effet émergent
mais non intentionnel de la poursuite anarchiste et stratégique des intérêts
privés par chacun des entrepreneurs. Vivant dans un « monde désenchanté »
(Schiller), les individus ne sont plus « sursocialisés », mais atomisés et «
surindividualisés ». Indépendants les uns des autres, ils planifient
soigneusement leur propre vie en fonction de leurs intérêts propres et de leur
auto-conservation.
Le cas échéant, leurs intérêts privés sont modérés et leurs
plans d’action coordonnés par l’échange de biens et de services sur le marché.
Les activités des uns et des autres ne sont pas coordonnées avec conscience et
volonté par la communication, mais a
posteriori par la « main invisible » du marché. Bien que le marché
soit constitué par les libres actions des agents, il finit par se constituer
lui-même comme un agent autonome qui s’impose aux individus en leur imposant
ses contraintes. Grâce à cette action duale du marché, qui fait de l’homme un
agent à la fois actif et passif [Dilley, 1992, p. 15-21], les relations de
dépendance personnelle entre les humains sont remplacées par des relations
matérielles entre les non-humains, et l’intégration sociale des humains est
imposée de l’extérieur par l’interconnexion systémique des non-humains. Cette
substitution du mode « systémiqueopérationnel » de reproduction de la société
[Freitag, I, p. 55-66] au mode de reproduction « culturel-symbolique » qui
correspond au passage de l’économie du don à l’économie marchande, explique
l’inversion fétichiste des relations entre les humains et les non-humains
:
« Les rapports de leurs travaux privés
apparaissent pour ce qu’ils
sont, c’est-à-dire non pas des
rapports sociaux immédiats entre des personnes dans leurs travaux mêmes, mais
bien plutôt des rapports sociaux entre des
choses » [Marx, 1965a, p. 606-607].
Le mystère du fétiche de la marchandise ne réside pas dans le
contenu voilé par la forme, mais dans la forme elle-même. Que le fétiche soit
un fait, un artefact et donc un produit humain, cela n’a rien de mystérieux.
Nous n’avons pas besoin de Marx pour découvrir que les fétiches sont les
produits matérialisés des objectivations d’actes significatifs. Vico, pour ne
mentionner que lui parmi une foule d’herméneutes, savait déjà que les faits
sont des artefacts qui se laissent interpréter comme des « quasi-textes »
[Ricœur, 1986, p. 175]. Bien qu’il se soit gardé d’affirmer que nous pouvons
comprendre Dieu puisque nous l’avons fait, il n’avait pas le moindre doute sur
le fait que le fétiche n’est pas seulement un « faitiche » (
sic), mais également, en tant
qu’objectivation d’actes significatifs, un mélange de fait et de fiction et
donc, pourrait-on dire, un « fictiche » ( notfactish but fictish). Dans leur zèle à imiter
la scientificité des sciences naturelles, seuls les naturalistes et les
positivistes avaient refoulé cette vérité de base des sciences humaines. Mais
refoulons et oublions les positivistes, et retournons plutôt à Marx et à la
dialectique du concret pour pénétrer le « noyau caché » du fétichisme des
marchandises.
On peut aisément comprendre que la marchandise soit de la
valeur d’échange objectivée qui incorpore du travail. La difficulté pour
comprendre le fétiche marchand provient plutôt du fait qu’il faut expliquer
pourquoi le travail lui-même revêt la forme de la valeur marchande et pourquoi
il ne peut revendiquer son caractère social uniquement sous la forme marchande
de son produit. Pour comprendre la forme marchande elle-même, qui frappe chaque
produit dès qu’il est produit comme marchandise, il faut voir que la
marchandise n’est pas une chose concrète; qu’elle ne devient concrète que si
elle est considérée comme « une synthèse de nombreuses déterminations, donc
[comme] unité de la diversité » [Marx, 1965b, p. 255], et donc lorsqu’elle est
conçue comme la combinaison de plusieurs forces ou de processus sociaux. Dans
cette perspective dialectique qu’on peut généraliser, qu’il faut sans doute
généraliser au-delà de la marchandise – puisque la forme d’« objectivité
fantoche » propre à la marchandise n’affecte plus seulement l’économie, mais
tend désormais à coloniser le monde vécu et à toucher « toute la vie de la
société, sa vie extérieure comme sa vie intérieure » [Lukács, 1960, p. 110-111]
–, la réification fétichiste des relations sociales en une chose, la
méconnaissance de la relation sociale entre les humains conçue alors comme une
relation matérielle entre les non-humains, apparaît comme le résultat de
l’attribution erronée aux non-humains eux-mêmes du pouvoir social qu’ils
possèdent en vertu des propriétés émergentes du système social plus large dans
lequel ils sont insérés, comme s’il s’agissait là d’une propriété qui leur
appartient. Slavoi Zizek exprime ainsi cette idée :
« Ce qui est en vérité un effet structural, l’effet du réseau
de relations entre les éléments, apparaît comme la propriété immédiate d’un
seul de ses éléments, comme si cette propriété lui revenait également en dehors
de sa relation avec les autres éléments » [Zizek, 1989, p. 24].
Cette erreur d’attribution fétichiste est, en fait, une erreur
typiquement empiriste. En méconnaissant la relation entre le réseau invisible
des relations sociales, qui surdétermine l’élément visible, et ce dernier, en
restant à la surface et en s’en tenant aux apparences, on commet une fois de
plus le « paralogisme du concret déplacé » (Whitehead), mais en quelque sorte à
l’envers. Même si cet élément – un artefact quelconque : une bouteille de
bière, un marteau, un navire portugais ou un métro automatique – est conçu
comme un réseau composé d’éléments hétérogènes, associant des humains comme des
non-humains, il reste néanmoins abstrait. L’illusion fétichiste n’est dissoute,
le réseau socio-technique ne devient concret que quand on comprend qu’il est
dialectiquement surdéterminé par le réseau structural englobant des relations
enchevêtrées dans lequel il est encastré et qui surdétermine sa manifestation
empirique.
La distinction entre la forme et le contenu renvoie, en fait, à
une distinction entre trois dimensions ou niveaux de l’analyse sociologique,
mutuellement impliqués et superposés les uns aux autres de telle façon que les
niveaux supérieurs conditionnent les niveaux inférieurs, mais sans les
déterminer pour autant. Afin de visualiser les différents niveaux, qui peuvent
être ordonnés sur un continuum de
complexité allant des simples « encombrements » aux « figurations
relationnelles » [Elias, 1956, p. 242-244], on peut imaginer un graphe
statistique dans lequel le nuage de points stochastiques représenterait le
premier niveau, les axes X et Y et les variables le second niveau, et le réseau
de relations sociales enchevêtrées qui surdétermine la relation linéaire entre
les variables du second niveau formerait le troisième niveau.
Au premier niveau d’analyse, représenté par
l’ethnométhodologie, la dispersion des activités quotidiennes est décrite de
telle sorte que les activités sont vues comme des comptes rendus des façons
ordinaires par lesquelles l’ordre social immortel est réflexivement mis en acte
et adroitement réalisé par les membres comme un accomplissement continu et
infini.
Dans cette perspective, l’ordre social est toujours conçu comme
un ordre endogène et compris comme un accomplissement purement local et
contingent des membres. Aucune structure externe ne pouvant être invoquée,
celle-ci peut seulement être « respécifiée » dans les termes d’une description
hyperdétaillée du mode spécifique sur lequel les structures sociales sont mises
en acte localement, réalisées ad hoc
et stabilisées in situ.
Au second niveau d’analyse, l’ordre social devient plus ou
moins stable au fur et à mesure que les activités locales des membres, telles
qu’elles sont laborieusement décrites par les ethnos, sont maintenant reprises
(mais non « respécifiées »), de telle sorte qu’elles peuvent s’agréger et être
transposées au-delà des localités et des temporalités toujours particulières
dans lesquelles elles ont lieu. Grâce à des efforts constants de persuasion et
de négociation, les membres absents sont enrôlés par les membres présents et
associés à leurs projets d’entreprise de telle sorte qu’ils traduisent la
volonté des absents dans leur langage bien à eux, devenant ainsi leurs
porte-parole et finissant par parler d’une seule voix, en l’occurrence la voix
du Maître.
Ce contrat social se matérialise ensuite dans des objets qui
stabilisent l’ordre social, et lorsque ces objets ne sont plus contestés, le
réseau composé d’humains et de non-humains est enfermé dans une « boîte noire
», après quoi le processus d’enrôlement peut se poursuivre jusqu’à ce qu’un si
grand nombre de « boîtes noires » soit aligné qu’il devienne trop coûteux de
remettre en question l’arrangement, et a
fortiori de défaire le réseau socio-technique des humains et des
non-humains et de le rendre
réversible.
Au troisième niveau, le réseau invisible mais néanmoins bien
réel des relations sociales (réseau a
quo) est introduit comme condition concrète de possibilité du réseau
socio-technique composé d’humains et de non-humains (réseau
ad quem ). L’ensemble des « boîtes
noires » est, pour ainsi dire, emballé dans une métaboîte, et cela de telle
sorte que l’illusion fétichiste soit enfin dissoute. Le réseau socio-technique
est alors compris comme étant non seulement la condition, mais aussi – ce qui
est nettement plus important – comme la conséquence de forces sociales plus
larges dans lesquelles il est encastré.
La distinction entre la forme et le contenu nous invite ainsi à
prolonger par une analyse plus systémique des structures relationnelles qui
surdéterminent la forme que peut prendre, ou ne pas prendre, l’assemblage
socio-technique des éléments l’analyse performative de la construction du
réseau d’éléments visibles par des acteurs locaux. L’introduction d’un
métaniveau de détermination concrète ne signifie pas pour autant que tout ce
qui se passe localement est rigoureusement déterminé par des structures
globales et englobantes. Mais elle nous permet d’analyser comment, et jusqu’à
quel point, les structures existantes de domination tendent à exclure
l’émergence d’un ordonnancement alternatif des relations sociales entre
humains, ainsi que des éléments hétérogènes qu’ils associent et assemblent dans
un ensemble socio-technique. De même que le technocratisme couvre la
détermination des fins sous un « voile technocratique » (Marcuse), de même les
relations sociales conditionnent structurellement la forme des réseaux des
humains et des non-humains en les enfermant dans une « boîte noire » de telle
sorte que les discussions ouvertes et sans contraintes sur la transformation
des relations sociales qui les enveloppent disparaissent systématiquement du
cahier des charges [Habermas, 1968].
Confrontées à la stabilité et à la matérialité de l’alliance
hétérogène qu’est le réseau, certaines questions concernant l’ordonnancement
alternatif et les contre-programmes ne peuvent guère être pensées et encore
moins soumises à une discussion publique et démocratique, ouverte à toutes
celles et à tous ceux qui sont concernés. En outre, dans la mesure où le
troisième niveau de détermination introduit des structures relationnelles qui
conditionnent la forme sous laquelle se manifestent les réseaux et qui ne sont
pas visibles dans les réseaux eux-mêmes, nous pouvons mieux comprendre ses
apparences empiriques. Prenons une paire de chaussures. Comme le dit Daniel
Miller [1987, p. 115], « nous ne pensons pas en termes de chaussures
capitalistes ou socialistes »; et pourtant, si nous voulons comprendre la
différence et ne pas suivre les chaussures elles-mêmes en retraçant tout le
chemin du chausseur et du consommateur au tanneur et au fermier qui élève le
troupeau, et si nous voulons aussi comprendre les relations structurelles qui
forment le contenu du réseau socio-technique des vaches, du cuir, des tanneurs,
des lacets et des chausseurs, nous devons lire et décoder les artefacts comme
autant de « hiéroglyphessociaux » [Marx, 1965a, p. 608], et passer au niveau
supérieur d’une analyse systémique des structures qui déterminent concrètement
la forme de l’assemblage hétérogène des humains, des animaux et des
non-humains. La tâche de l’analyste consiste donc à proposer et à développer
une « sociologie de la traduction » à même de déchiffrer l’artefact comme un
contenu formé, c’est-à-dire comme un contenu formé par la structure des
relations sociales de telle sorte que l’apparence concrète soit comprise dans
son actualité comme une émanation empirique d’un champ de tensions
structurelles qui tendent à exclure des ordonnancements alternatifs.
Une telle sociologie dialectique de la traduction qui dissout
la facticité et la fixité du donné ne peut pas se contenter d’une ontologie
plane, plate et sans relief, mais se doit d’adopter une vision stratifiée de la
réalité et distinguer les domaines du réel, de l’actuel et de l’empirique
[Bhaskar, 1978, p. 56-62]. Dans cette perspective transcendantalement réaliste,
il est entendu que le domaine du réel, correspondant à nos déterminations
relationnelles de troisième niveau, comprend des mécanismes générateurs
transfactuels et des structures relationnelles qui échappent d’ordinaire à
l’observation directe, tandis que les domaines de l’actuel et de l’empirique,
correspondant à nos déterminations du second et du premier niveau, comprennent
respectivement la série d’événements et les réseaux socio-techniques qui sont
générés et structurés par ces mécanismes, et les pratiques et ethnométhodes
concrètes par lesquelles elles sont captées et constituées comme des comptes
rendus. Dans cette perspective réaliste, l’ontologie plane n’est plus étirée et
allongée jusqu’à l’infini – ou ce qui, en l’occurrence, est bien plus pratique
et probable : jusqu’à ce que le conteur se lasse et aille se coucher –, mais
remplacé par un « dispositif en pâte feuilletée » [Greimas, Cortès, 1979, p.
103] qui interprète de façon critique et retraduit de façon dialectique les
descriptions de la concaténation hétérogène des humains et des non-humains de
telle sorte que le contenu actuel des descriptions puisse être expliqué et donc
mieux compris – puisque « expliquer plus, c’est comprendre mieux » [Ricœur] –
comme étant formé, ou déformé, par les structures relationnelles du réel.
LES ACTANTS ET L’HISTOIRE
Le fait que la troisième dimension soit seulement observable
dans ses effets et que la « rétroduction » des effets aux causes présuppose en
conséquence une intervention « abductive » mais contrôlée de l’imagination,
pose des problèmes de représentation [Pels, 2000]: comment savons-nous que le
réel existe puisqu’il est invisible ? Qui parle du réel ? Qui parle en son nom
? Nous le faisons, bien sûr, en tant qu’intellectuels. Et précisément parce que
nous ne pouvons jamais être tout à fait sûrs que nous ne parlons qu’en son nom
et à sa place, nous devons être aussi réflexifs que possible quant à nos
présuppositions politico-idéologiques et être prêts à nous engager à chaque
instant dans une discussion ouverte et sans contrainte de nos positions,
dispositions et prises de position, afin de permettre à celles et à ceux que
nous prétendons représenter et au nom desquels nous prenons la parole de
répondre et afin d’inclure autant de monde que possible dans notre auditoire,
contrefactuellement identique à l’auditoire universel (incluant même celles et
ceux qui sont décédés). Inspiré par la sensibilité morale d’un Habermas pour
l’expropriation de ceux qui n’ont rien d’autre à perdre que leur voix, nous
devons donc essayer de combiner l’intérêt émancipatoire de la connaissance dans
l’apaisement de la souffrance et le principe démocratique stipulant qu’« il ne
peut y avoir que des participants dans un processus d’émancipation » [Habermas,
1971, p. 45]. Si l’intérêt émancipatoire nous enjoint d’introduire une
troisième dimension dans l’analyse et de dévoiler les structures de domination,
le principe démocratique nous force par ailleurs à chercher le plus de
garanties possible pour nos prétentions épistémiques. Ainsi, l’impudence
théorique se combine avec la prudence morale.
L’introduction d’une multiplicité de voix potentielles n’a
strictement rien à voir avec la célébration « postiste » d’une cacophonie
d’intérêts et d’intertextes, mais vise à dépasser la voix du Maître et à briser
l’envoûtement doxique de ses représentations hégémoniques de la réalité. Trop
souvent, les sociologues de l’innovation (mais pas Latour lui-même
[2]) qui suivent les «
zacteurs-zeux-mêmes » finissent dans les bureaux des PDG, des technocrates et
des organisateurs patentés, décrivant le monde existant en adoptant bon gré mal
gré le point de vue néolibéral de ces derniers – ce qui explique en partie les
représentations utilitaires et agonistiques du monde comme un marché dans
lequel les gagnants raflent la mise (
the winner
takes it all). Le point de vue du Maître est le point de vue
utilitaire du vainqueur. Walter Benjamin nous rappelle, avec le sens de la
nostalgie et de l’espoir des désespérés qui est le sien, que « les dominants
profitent toujours de l’empathie avec le vainqueur » [Benjamin, 1974, p. 696].
Nous savons en effet comment décrire la réalité sociale du point de vue des
vainqueurs; mais savons-nous comment la décrire du point de vue des perdants ?
Est-ce que nous savons comment recouvrer et actualiser les potentialités du
temps perdu ?
Comment caresser l’histoire à rebrousse-poil et faire exploser
sa continuité ?
Trop souvent, nous analysons le passé du point de vue du
présent, avec la contingence et la « flexibilité interprétative » (Bijker) au
départ, le déterminisme et la clôture autopoétique à la fin; et trop rarement
nous analysons le présent du point de vue de ceux qui furent opprimés dans le
passé et sont exclus dans le présent. Nous savons bien analyser la fermeture
des « boîtes noires » de l’histoire, mais beaucoup moins comment les rouvrir
pour réactualiser les possibilités du passé et réaliser les espoirs des
exclus.
Les réseaux socio-techniques en place sont toujours encastrés
dans un champ de tensions structurelles qui peuvent soutenir plusieurs projets
systémiques par recoupement. Au carrefour de l’acte et de la puissance, du réel
et du possible, les réseaux socio-techniques des humains et des non-humains
peuvent fonctionner comme des embrayeurs historiques. Potentiellement, ce sont
les « portes étroites par où le Messie pourrait entrer » [Benjamin, 1974, p.
704] – pourvu que nous attendions son retour. Et pour attendre son retour, nous
devons lever le « voile de l’ignorance » (Rawls) et accorder les mêmes droits à
ceux qui sont exclus du système – et peuvent agir dessus à partir d’un monde
vécu qu’il n’a pas encore tout à fait colonisé – qu’à ceux qui en font partie
et en profitent. À côté de la symétrie des théorie à succès et des théories
sans succès, introduite dans les années soixante-dix par les Écossais, et de la
symétrie des humains et des non-humains, proposée dans les années quatre-vingt
par les Français, nous devons maintenant introduire la « symétrie du programme
et de l’anti-programme » [Feenberg, 1999, p. 119] comme principe de justice
universelle – du moins quand les dominés de l’histoire sont capables de
ressusciter les opportunités du passé, d’activer l’anti-programme que recèle le
réseau socio-technique et d’y construire un nouveau système social démocratique
de relations structurelles. Dans la mesure où le troisième principe de symétrie
présuppose le « débrayage » de l’ontologie monoplanaire vers une ontologie en
pâte feuilletée, les nominalistes, les réflexivistes et les interactivistes
pourraient formuler des objections d’ordre épistémologique au contre-projet
d’émancipation proposé;
mais on peut espérer que ces discordes académico-scolastiques
n’empêcheront pas la formation d’alliances intellectuelles dans la sphère
publique ou ne feront pas obstruction à leur adhésion et à leur enrôlement dans
le projet inaccompli de la modernité.
Quand la pensée s’arrête soudain pour inclure les voix de la
minorité silencieuse exclue des discours du Maître et de ses porte-parole dans
une « constellation grosse de tensions », elle réordonne les éléments de la
configuration et « donne un choc à la constellation qui, par là même, se
cristallise en monade » [Benjamin, 1974, p. 703]. Dans la perspective
benjamino-leibnizienne de la théologie politique, qui enveloppe et reconfigure
la perspective scientifico-politique des leibnizo-machiavelliens, la monade
peut être lue comme une « expression » des contradictions et des tensions qui
parcourent la structure des relations sociales et laissent leur empreinte sur
les perdants comme les marques d’une souffrance qui pourrait être éliminée – si
seulement l’assemblage des humains et des non-humains entrait dans une
constellation légèrement différente. Là serait l’Utopie.
Formellement, cette modification de la constellation peut être
exprimée par une « reconfiguration » herméneutique du fameux « modèle actantiel
» de Greimas [1966, p. 172-191]. Une telle reconfiguration présuppose cependant
qu’on arrête de simplement « suivre l’histoire » pour la « mettre en intrigue »
et la « re-conter » au futur antérieur. Paul Ricœur, vénérable praticien de
l’herméneutique de la mémoire rédemptrice, donne la recette de la mise en
intrigue de la sémiotique structurale : « Dès la construction du carré
sémiotique, l’analyse est téléologiquement guidée par l’anticipation du stade
final, à savoir celui de la narration, en tant que créateur de valeurs »
[Ricœur, 1992, p. 449].
Voyons maintenant comment une telle « reconfiguration
herméneutique » fonctionne en projetant les catégories actantielles sur le «
carré sémiotique » :
Destinateur → Actant-objet → Destinataire
Adjuvant ← Actant-sujet ← Opposant
Sur la dimension téléologique du désir des actants qui ne sont
autres, comme on le sait, que des classes d’acteurs « sur papier », introduits
par Tesnère pour remplacer l’ancienne notion de personne et la généraliser de
telle sorte qu’elle inclue les objets, les animaux et les concepts, la position
de l’actant-sujet ne serait plus prise par le Maître (représenté par exemple,
par les managers et les profs de management, les technocrates, les experts,
etc.), mais par ceux qui s’opposent à lui (représentés par exemple, par les
travailleurs, les consommateurs, ceux qui sont allergiques aux oignons,
etc.).
L’actant-objet idéologique du désir ne serait plus représenté
par la maximisation des intérêts du Maître, mais par une mutation qualitative
dans le mode d’Inter-esse non
seulement des dominés mais de tous les humains sans distinction, qui
déboucherait sur une situation paisible dans laquelle les relations humaines
prédomineraient sur les relations entre les non-humains. La transformation la
plus importante, cependant, n’aurait pas lieu dans la dimension téléologique,
mais dans la dimension communicationnelle du modèle actantiel, qui conçoit
l’actant-objet comme le projet transmis par le destinateur au destinataire. En
effet, la transformation du sujet et de l’objet entraînerait un « débrayage »
soudain du niveau des acteurs en réseaux au niveau proprement systémique. Le
destinateur, qui donne une mission au sujet, ne serait plus simplement une
agrégation contingente de réseaux socio-techniques, mais l’Histoire, conçue du
point de vue de sa rédemption. Quant au destinataire, dont le sociologue se
fait le porte-parole, il ne serait plus le monde des objets, mais l’Humanité en
tant que telle. Enfin, la dimension de l’adjuvant et de l’opposant – en fait
des transfigurations de l’ange et du diable – serait inversée : la stabilité
des « boîtes noires » serait l’opposant, tandis que leur instabilité serait
l’adjuvant. Dans tous les cas, le vent de l’histoire soufflerait à nouveau dans
les voiles. C’est alors que nous pourrions concevoir que l’esprit du monde
n’est plus assis sur un cheval blanc, comme Hegel le pensait, ni sur un missile
V 2, comme Adorno l’insinuait, mais qu’il est localisé dans chaque artefact –
pourvu qu’il soit considéré du point de vue de sa rédemption.
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[1]
Une version plus courte de ce texte a été présentée à la
Conférence sur le statut des objets dans les sciences sociales, qui s’est tenue
en septembre 1999 à l’université Brunel de Londres. La version anglaise de cet
article sera publiée sous le titre « Reconstructing humans » dans un numéro
spécial de
Theory, Culture and
Society.
[2]
Promesse d’ivrogne : j’avais promis de ne pas mentionner
directement les membres du CALL; mais depuis que Latour lui-même prend
ouvertement la défense des « vainqueurs de l’histoire » et nous invite à
recomposer progressivement le monde de telle sorte que les « versions » de la
réalité des exclus y soient incluses [Latour, 1999, p. 258-264, spécialement p.
262], il m’est apparu que le problème n’est pas un problème (de) « personnel ».
Si la théorie des acteurs en réseaux connaît désormais un tel succès dans les
écoles de commerce, ce n’est pas tant parce qu’il y a une affinité élective
entre les
r.a.t’s et les
a.n.t.s, mais parce que Latour n’a pas
pris suffisamment de précautions éthico-politiques. Malgré son
autopositionnement à gauche de l’échiquier politique, il n’y a rien dans sa
théorie, pas le moindre « loquet » théorique qui puisse empêcher la «
récupération » opportuniste par le système. Alain Caillé l’a bien vu. Son
article (ici même) a le mérite de poser clairement la question du «
laisser-faire » qui se loge dans la politique expérimentale de Latour.