2001
Revue du Mauss
Acte I. Enjeux politiques et écologiques de l’idée de nature
Réponse aux objections...
Bruno Latour
« At least they spelled my name right ! » s’exclament les
Américains quand leur nom apparaît dans la presse à propos d’une histoire que
les journalistes ont déformée au-delà de tout bon sens. C’est l’expression qui
m’est d’abord venue aux lèvres, je l’avoue, après avoir lu la critique d’Alain
Caillé (AC) portant sur mon livre Politiques de
la nature (PN) et surtout celle, encore plus étonnante, rédigée par
Frédéric Vanderberghe (FV) sur un objet pensant non identifié : « la sociologie
actantielle de Bruno Latour » – critique qui ne contient aucune analyse des
recherches empiriques de l’auteur sus-mentionné. Néanmoins, je ne peux que
remercier le MAUSS de m’ouvrir ses colonnes. Accepter de discuter cette
sociologie de la traduction, c’est lui accorder une sorte d’existence; vouloir
la réfuter en acceptant de donner à l’auteur la possibilité de répondre, c’est
déjà faire preuve, dans le paysage français actuel, d’une rarissime ouverture
d’esprit.
Je vais procéder en trois temps : d’abord donner quelques
éléments biographiques qui nous rapprocheront peut-être du projet de Marcel
Mauss;
reformuler à nouveau la question clef des non-humains qui
suscite toujours une grande incompréhension à la fois chez AC et chez FV;
enfin, répondre aux questions techniques, cette fois-ci beaucoup plus
pertinentes, portant sur PN.
Peut-être ai-je eu le tort de ne jamais présenter le berceau du
projet de recherche qui est le mien. Je pensais que les livres suffisaient,
mais je reconnais volontiers que leur assemblage n’a probablement de sens que
pour moi seul. Tout commence à Abidjan, à l’automne 1973, dans la chaleur moite
d’un centre de recherche sur le caoutchouc. Agrégé de philosophie depuis un an,
je découvre les sciences humaines dans le cadre de l’ORSTOM-sciences humaines
où je trouve d’excellents maîtres et collègues – Marc Augé, Jean-Pierre Dozon,
des économistes, des sociologues du développement, des géographes, des
urbanistes. Je me gave d’anthropologie. Nous lisons en groupe l’Anti-Œdipe de Deleuze et Guattari. Je commence
ma première enquête de terrain sur l’ivoirisation des cadres dans les usines de
la région. Je découvre au même moment le colonialisme, l’impérialisme, le
racisme sans phrase des petits-blancs ainsi que les méthodes de terrain
qualitatives et les données quantitatives des sciences sociales qui
m’enthousiasment après six années de commentaire des grandes œuvres
philosophiques. En parallèle, je poursuis ma thèse de troisième cycle sur
l’exégèse biblique des textes de résurrection où je cherche à repérer, en
théologien autant qu’en philosophe, les formes d’élaboration de la parole de
vérité religieuse. Tout cela forme un bouillon de culture particulièrement
fécond, d’autant qu’avec la naissance d’une fille, je suis plongé à la fois
dans les affres de la paternité et dans les solides combats du féminisme qui
reprennent, avec d’autres accents, la question coloniale.
Centre et périphérie, tel est le couple qui résume le mieux les
obsessions de cette période. Or je découvre aussitôt un problème dans les
sciences sociales que j’apprends avec avidité sur le tas – et que je dois
bientôt enseigner à mes élèves de la faculté de droit : elles manquent
terriblement de symétrie. Mes amis anthropologues prétendent avec raison, je le
crois du moins à l’époque, rendre compte du cœur moral, religieux, pratique,
économique, rituel des nombreuses sociétés de Côte-d’Ivoire qu’ils
étudient.
Mais pour parler de leurs propres sociétés, ils n’ont guère
d’autre discours que la vulgate marxiste qui a cours à l’époque (j’avais
d’ailleurs organisé un autre groupe de lecture sur
Lire le Capital !). L’anthropologie ne
peut se retourner sur elle-même pour étudier le centre avec les outils mis au
point pour étudier la périphérie. Je ne connais rien encore de ce que je vais
découvrir ensuite sur la politique de la nature, mais ce qui est clair dès
cette période, c’est que l’impérialisme lui-même restera incompréhensible tant
qu’on ne pourra mener les mêmes enquêtes avec les mêmes outillages à Paris et à
Abidjan. La religion, la science, l’économie, la technique, l’État, tout cela
tombe comme autant de plaies d’Égypte sur les peuples exploités et
marginalisés, mais sans qu’on comprenne la source de ces puissances
terrifiantes. Contrairement à ce que suggère FV, je ne me suis pas lancé dans
cette affaire de symétrie par « ivresse » [p. 119] ou provocation ou
désœuvrement, ou quelque autre désir d’épater le bourgeois, mais pour une
raison que Mauss aurait, je crois, trouvée respectable : existe-t-il une
alternative au modernisme ? Si oui, comment la trouver ? En 1973, à Abidjan, ce
n’était pas une question oiseuse. En 2001, à Paris, ça ne l’est toujours
pas.
Telle est l’origine de ce projet de recherche rédigé sur une
feuille de papier dès ce moment : que se passerait-il si l’on utilisait des
méthodes anthropologiques rigoureuses pour comprendre les éléments clés qui
sont au cœur des puissances assemblées au centre ? Ne parviendrait-on pas à
faire pour le centre ce que mes collègues ethnologues prétendent faire pour la
périphérie : comprendre le nœud de leur caractère, le sens profond de leur
structure, la source de leur cohésion, l’origine de leurs forces – ou en
l’occurrence de leurs faiblesses ? Le programme pouvait se dérouler ensuite en
prenant l’une après l’autre les formes de véridiction les plus typiques de la
modernité : la religion d’abord – c’est ce que j’étais en train de faire –, la
science ensuite – tel est le projet de bourse Fullbright que je rédigeai
aussitôt et qui me permit d’aller ensuite à San Diego –, la technique, la
politique, le droit, l’économie. Je voulais faire, sans excessive modestie
(mais j’avais 26 ans !), l’anthropologie comparée des formes centrales,
occidentales, « blanches », de vérité indiscutable. Je voulais pouvoir saisir
les différents modes d’énonciation de la vérité, qui les rendaient si sûrs
d’eux-mêmes, si inattaquables, si modernes. J’y voyais la source de cette
puissance hallucinante dont les effets se faisaient voir dans les moindres
détails de l’existence néocoloniale que je menais, depuis le programme de
philosophie calqué sur celui de la France que je devais enseigner, jusqu’à la
construction de la cathédrale géante de Yammousoukro, en passant par le Centre
d’étude du caoutchouc où nous passions les week-ends. L’oppression était
partout; sa source, au centre, complètement dissimulée puisque les ressources
mêmes pour l’étudier manquaient. J’ai depuis développé systématiquement ce
projet, mais je l’ai maintenu sans faiblir. Il fallait trouver une alternative
à la modernisation qui ne soit pas la grande critique marxiste, laquelle
n’avait d’autre effet que l’extension sous une forme encore plus impitoyable
des formes de véridiction occidentales : la science, l’économie, l’État et
surtout le sens révolutionnaire de l’histoire. Quand on parle de principe de
symétrie, on imagine un concept abstrait, une sorte de jeu de l’esprit. Pour
moi, c’est ce vol en Bœing-747 Abidjan-Paris-Los Angeles-San Diego – auquel
s’attache ensuite toutes les conséquences des études de laboratoire.
Je ne compte pas raconter ma vie aux lecteurs du MAUSS qui n’en
ont que faire, mais signaler deux difficultés de lecture qui ont privé
jusqu’ici mes recherches d’oreilles charitables : j’aurais réduit la science à
la politique; je serais moi-même apolitique – voire même amoral. Les deux
critiques contradictoires entraînant le lecteur dans un
double bind que l’on retrouve dans le
texte d’AC qui me présente d’abord comme ayant une vision uniquement politique
de la science avant de me reprocher de n’être pas assez politique – et pas
assez de gauche…
Commençons par le second point. Sur le rapport
centre-périphérie, ou disons plus généralement, de domination, j’ai toujours
depuis cette date appliqué la maxime de Clémenceau à propos de
l’Alsace-Lorraine : « Y penser toujours, n’en parler jamais ». Cela m’a mis en
opposition avec la grande majorité de mes lecteurs potentiels, presque tous de
formation marxiste, en tout cas de gauche critique, qui appliquent à mon avis
plutôt cette autre maxime, beaucoup moins pugnace : « En parler toujours, n’y
penser jamais ! ».
J’ai toujours considéré qu’il était infiniment plus efficace de
redécrire la science, la technique, la politique, l’économie, le droit – c’est
ce que je fais en ce moment – pour voir quelle forme de vérité on pouvait
attendre d’eux, une fois sortis du modernisme, que d’étaler ses sentiments
d’indignation contre le sort fait aux dominés. S’il y a une périphérie, c’est
parce qu’il y a un centre capable de rendre périphérique tout le reste.
Pourquoi ? Comment ?
À quel prix ? Je ne me suis jamais clamé de gauche parce que
cette étiquette ne m’a jamais semblé assez dénuée d’équivoque pour expliquer
l’aventure et les crimes de la modernisation.
La deuxième source de malentendu provient des sciences que je
devais étudier après la religion, en passant pour de bon de la philosophie à
l’ethnologie, d’Abidjan à San Diego, du néocolonialisme le plus pourrissant à
l’impérialisme le plus triomphant. (C’est l’époque où Edgar Morin écrit son
pire ouvrage, Journal de Californie,
en même temps que son meilleur, Un paradigme
perdu, la nature humaine. ) Le malentendu est ici total parce que
j’ai abordé les sciences comme une autre forme de véridiction sans m’intéresser
une seconde à leur critique. J’ai pris mon laboratoire comme un lieu de
véridiction indiscutable. Pas une seconde je n’ai voulu rentrer dans le
debunking. Or, il se trouve que j’ai
ouvert une boîte de Pandore dont les effets ont été d’interdire toute
discussion sur ce que je pouvais dire ensuite. On a fait de moi un sociologue
des sciences à l’anglaise, antiempiriste, obsédé par la construction sociale,
qui n’avait de cesse de montrer dans les faits scientifiques qu’une grossière
fiction imposée par les puissants sur les faibles. Or, ma tradition était
plutôt celle de Duhem et de Bachelard, réaliste et rationaliste, et passionnée
par le nombre de médiations permettant de dire vrai. On ne me croira pas, mais
il n’y avait pas le moindre goût pour la provocation dans ce choix de mes
premiers terrains scientifiques. Je passais simplement de la vérité religieuse
à la vérité scientifique, avant d’aborder l’efficacité technique, et, bien plus
tard, la forme juridique de véridiction.
Or, je me suis aperçu, une fois publiés les premiers travaux,
qu’il n’y avait pas de place dans l’économie intellectuelle des Occidentaux
pour une étude scientifique de la science. Apparemment, j’avais commis sans le
vouloir un crime inexpiable :
« Pas touche ! On n’étudie pas les sciences, on les regarde
seulement de loin.
Ou alors, si vous les étudiez, vous les critiquez, vous les
réduisez, vous annihilez leur prétention à la réalité et à la vérité. Vous
tombez dans le contructivisme social. »
On comprend que mes doutes sur l’anthropologie se soient
fortifiés puisque, dès ma seconde étude de terrain, je m’aperçois qu’étudier
symétriquement l’un des éléments du centre avec des méthodes ethnographiques
revient à le pulvériser ! Demander à la vérité comment elle est faite revient,
aux yeux des « Blancs », à en nier la possibilité. Cela commence avec les
objections indignées de Roger Guillemin qui m’avait pris, jusque-là, pour un
épistémologue, jusqu’aux coquecigrues du bon Dr Sokal. Diable ! Que faisaient
donc les anthropologues sur la périphérie si leurs outils devenaient si
délétères lorsqu’on les applique au centre ? N’auraient-ils pas, par hasard,
affaibli la périphérie avec ces notions de culture, de rituel, de symbole, de
structure ? Et si l’anthropologie s’était trompée ? Ce sont ces problèmes,
vingt-cinq ans plus tard, qui sont toujours au cœur de l’incompréhension quasi
terminale suscitée par mes livres. En particulier parce que mes enquêtes
obligent à comprendre tout autrement le statut des objets.
Un auteur ne peut jamais se plaindre sans ridicule d’être
incompris : il n’avait qu’à s’y prendre autrement et mieux. Il peut néanmoins
rappeler les conditions qui ont présidé au choix de ses terrains et de ses
concepts. Si l’on veut juger vraiment mon travail, qu’on le réfère aux tâches
que je me suis fixées : redécrire le centre pour permettre de trouver une
alternative à la modernisation, en m’attachant non pas à ce qui est facilement
anthropologisable dans l’Occident, mais à ce qui en forme les sources
indiscutables de vérité – ce n’est pas ma faute si ce programme de recherche
oblige l’anthropologie à une refonte de ses outils de base.
* * *
Je ne sais pas si ce bref rappel biographique a éclairé de
quelque façon les lecteurs du MAUSS, mais il me permet en tout cas d’expliquer
pourquoi la question des non-humains commence à chaque fois si mal et finit
toujours en catastrophe, comme on le voit dans les articles de mes deux
commentateurs. Les éloges d’AC paraissent de ce point de vue aussi décalés que
les critiques de FV. Les félicitations d’AC au début de son papier me font le
même effet qu’un amateur d’art qui encenserait Fra Angelico pour sa peinture
tout en regrettant qu’il ne peigne que des sujets religieux !
Dame, c’est en religieux qu’il peint. De même, toutes
proportions gardées, la présence des non-humains en démocratie n’est pas une
regrettable erreur de PN, mais son but, son seul but. Les objets peuvent
occuper d’autres ontologies que celle du stupide être-là, ou de simple support
pour le vécu phénoménologique, comme le voudrait FV. Par conséquent, ils ont un
autre rôle en politique. À l’époque de la vache folle, des obus à l’uranium
appauvri, du réchauffement global ou de la manipulation génétique, j’aurais cru
que l’argument n’avait plus vraiment besoin d’être souligné.
FV commence son texte par un de ces clichés que Wittgenstein a
introduits en philosophie et qui passe pour d’une profondeur sans pareille.
Cette histoire de briques et de dalles m’a fait bien rire, je l’avoue, car
j’imaginais les mêmes ouvriers sans les briques et sans les dalles, mimant le
travail de maçonnerie comme les acteurs du Théatre du Soleil dans la
Cuisine qui imitaient à la perfection
les recettes d’un grand restaurant, mais les mains vides, sans tête de veau ni
sauce blanche. Que FV puisse tirer de cet apologue la conclusion suivante : « A
et B coordonnent leurs plans d’action parce qu’ils connaissent le jeu de
langage des maçons et savent donc enfiler les actes de langage » [p. 118], m’a
paru d’une grande force comique. Voilà bien le monde des sciences sociales : on
n’y fait pas la différence entre l’action des briques et celle du mot « brique
! »… Depuis vingt-cinq ans, j’ai essayé de rendre un peu de réalisme aux
sciences sociales, en les faisant échapper au choix délétère entre le
symbolique d’une part, et la dure infrastructure d’autre part. J’ose avancer
qu’avec la sociologie de la traduction, la sociologie est aujourd’hui un peu
moins « acosmique » qu’elle ne l’était avant nous; en tous cas, nous sommes
plus nombreux à ne pas confondre l’enfilage de briques avec l’enfilage de jeux
de langage.
Mais le point est difficile à saisir tant le néokantisme pèse
depuis le début sur les combats de la sociologie. AC croit être d’accord avec
moi lorsqu’il explique que mon slogan « pas de réalité sans représentation »
signifie que « nous ne n’entendons ou ne voyons jamais le réel, la nature ou
les choses en personne, mais toujours et uniquement ceux qui parlent en leur
nom, leurs porte-parole, leurs représentants » [p. 98-99]. Il approuve
chaudement cette idée, attribuée à Mauss, selon laquelle le « rapport social
est intrinsèquement symbolique » [ ibid.]. Il trouve cela vraiment épatant. Or, je
me suis beaucoup battu, en particulier dans PN, contre cette version
néokantienne qui empêche tout progrès en sciences sociales et en particulier en
anthropologie. Je consacre d’ailleurs une section entière à cette fausse
compréhension de mon argument par les sociologues du symbole. Usuelle dans les
sciences sociales, l’ontologie de cette position reste aberrante : elle suppose
l’existence de choses en soi, indépendantes de tout rapport symbolique et qui
formeraient, comme chez Kant, l’ancrage de tout le travail de représentation de
l’esprit humain. C’est rompre tout lien de réalisme entre les représentations
et la réalité ultime de l’univers. Jamais je n’ai cherché une telle solution
qui fait injure au travail savant non seulement des sciences dures mais aussi
des sciences humaines. Allez dire froidement à un cosmologiste qu’il ne parle
que de lui-même et pas des galaxies qu’il étudie ! Non, quand je dis « pas de
réalité sans représentation », je pense à la Boston Tea Party et à l’exigence très
élémentaire que l’on ne peut plus nous faire le coup de définir de quoi la
réalité se compose, quelle est l’ontologie de base du monde où nous vivons,
sans due process, sans un travail
politique explicite et public. S’il y a une chose dont je ne doute pas, c’est
que les scientifiques soient parfaitement capables de parler du monde tel qu’il
est. En revanche, je suis beaucoup plus sceptique sur la capacité des
chercheurs, dans leur modèle actuel de comportement, à accepter les
conséquences politiques de leur contact avec la réalité. Ils représentent bien
la réalité; ils la « représentent » mal.
C’est sur ce point que tout nous sépare, même dans la partie où
AC se déclare d’accord avec moi. Il sait de quoi le monde se compose, moi
pas.
AC me reproche mon manque de politique, mais c’est lui qui
représente exactement pour moi l’imposture politique dont le slogan « pas de
réalité sans représentation » prétend nous extraire. Dans un passage aussi
révélateur que stupéfiant, AC dresse même la liste, avec un ton qui ne suppose
aucune réplique, des quatre genres d’êtres qui composent l’univers.
Quatre, pas un de plus ! « Il y a des entites du monde inanimé;
il y a des êtres vivants non humains; il y a des êtres vivants humains; il y a
des signes » [p. 110]. Et il ajoute cette phrase vraiment admirable :
« Jusqu’à plus ample informé et jusqu’à présent les sociétés
humaines se sont forgées dans le cadre de la troisième proposition (“il y a des
êtres humains et des relations entre eux”), en entretenant des relations avec
les trois autres sphères et en ménageant une place en leur sein à leurs
représentants » [ ibid.].
La citation vaut d’être méditée tant elle prouve l’incapacité
fondamentale des sociologues à concevoir ne fût-ce que le début d’une
anthropologie enfin réaliste qui laisserait aux études de terrain le soin de
découvrir de combien d’ontologies se compose le monde commun.
Si cette phrase est vraie, alors toute l’ethnographie est bonne
à jeter. Je défie AC de trouver une seule société qui partitionne son ontologie
de cette façon. L’idée d’une sphère des humains entre eux ferait se tordre de
rire tant les Inuits que les Jivaros, les Baoulés que les Dogons; quant à la
sphère des signes, ils risqueraient d’en mourir d’un éclatement de la rate.
Bien plus, je défie ensuite AC, et là je parie du Latour (le vin, pas le
philosophe) que la société occidentale, la seule qui pourrait vaguement
ressembler à ce portrait, ou plutôt cette monstrueuse caricature, ne correspond
en rien à cette quadripartition. Prenez le génome humain, les métros
automatiques, les lois, l’État, les satellites de Jupiter, les cyborgs, les
chiens, bref, n’importe lequel actant un peu stabilisé et il fera voler en
éclats ces charmantes dichotomies.
Pour prendre mon exemple favori, celui qui dit, à l’institut
Pasteur, « bonjour, je suis le coordinateur du chromosome 11 de la levure de
bière », dit quelque chose d’aussi intéressant, aux ontologies aussi complexes,
que ceux qui affirmaient, chez Lévi-Strauss, que « les Bororos étaient des
araras ».
Avec la position d’AC, se trouve d’emblée discrédité le but
même de l’anthropologie comparée : rechercher de combien de genres d’êtres se
compose l’univers, et comment faire de cette multiplicité un monde
commun.
Lui sait d’avance la réponse. Il n’y a pas à enquêter. À quoi
bon les sciences humaines ? Dans une note, AC ajoute comme une évidence cette
notation proprement ahurissante pour qui connaît un peu la littérature
:
« Observons d’ailleurs que les sociétés premières ne faisaient
pas tant alliance avec les animaux, avec les êtres vivants et animés, qu’avec
les esprits, autrement dit avec des symboles » [p. 111, note 12]. Des esprits,
« autrement dit » des symboles ! Voilà bien les sociologues : le monde est
symbolique, les sciences n’atteignent jamais la vérité ultime immédiate des
choses et les divins sont, naturellement, des symboles. Comment veulent-ils
qu’on les croit quand le mot symbole, sous leur plume, signifie toujours un
affaissement de la qualité ontologique, un affaiblissement du degré de réalisme
de ce qu’ils désignent par là, qu’il s’agisse de la chimie ou de la théologie
?
Mais mon cher Alain, où as-tu vu un seul peuple, une seule
société qui accepte, sans brandir aussitôt son coutelas ou sans sombrer dans le
désespoir, de prononcer l’équation « divin =symbole »? Don Tuzin, dans un livre
bouleversant, a décrit ce qui se passe quant cette catastrophe métaphysique
tombe sur une société, celle des Arapesh. Les divins ont une ontologie
infiniment plus robuste et ferme que celle des symboles, et les êtres de
laboratoire aussi, et je dirais aussi les mots du langage. Quel catholique
d’ailleurs accepterait de définir symboliquement son Dieu ? Le symbole est ce
nuage de fumée qui nous prive du monde, cet horrible mélange
d’anticléricalisme, de lacanisme, de tolérance méprisante, d’antiscience et de
scientisme. Pouah !
Moins de symbole par pitié, messieurs les sociologues, plus de
réalité, plus d’ontologie.
La situation est plus caricaturale encore chez FV qui ne
connaît, lui, que deux genres d’être au lieu de quatre qu’il faut soigneusement
distinguer. Est-ce une enquête qui oblige FV à cette dichotomie ? Quelques
travaux empiriques l’ont-ils amené à cette conclusion ? Pas du tout, il le
répète cinq ou six fois avec le même ton assuré pour contrer les dangers
apparemment effroyables de la sociologie actantielle : « Le
Dasein des humains et l’être des
non-humains constituent des modes d’être essentiellement différents,
incomparables, incompatibles » [p. 120]. Est-ce vrai ? Est-ce prouvé ? Est-ce
utile ? FV n’en a cure. Il répète bravement le catéchisme des phénoménologues :
« Être humain, c’est être-au-monde-avec-les-autres, tandis que les non-humains
ne sont pas seulement indifférents aux humains, mais aussi aux non-humains et à
eux-mêmes » [p. 121]. Qu’en sait-il ? Quelle preuve apporte-t-il ? Oubliées les
centaines de milliers d’années d’évolution conjointe, intime, symbiotique des
bêtes et des gens; inutile de lire Leroi-Gourhan, de se pencher sur la quantité
d’hominisation permise par l’outillage et la découverte progressive des
techniques; ignorée bien sûr l’anthropologie des divins; méprisée encore plus
profondément toute la sociobiologie, la physiologie, la neurobiologie, toute
cette riche existence matérielle qui rend l’humain vivant par un prodigieux
pullulement d’actants; pas la peine non plus de lire de la primatologie; quant
à l’écologie, elle pourrait aussi bien ne pas exister. La philosophie de FV n’a
pas d’autre fonction que de permettre de tenir tête, par la répétition obstinée
de quelques dichotomies maintenues à bout de bras, à l’immense nappe de faits
que la sociologie actantielle que j’ai inventée avec d’autres a justement pour
but d’accueillir à bras ouvert. On ne peut pas imaginer de plus parfait
contraste.
Chose étonnante, ce sont les tenants de ces ontologies
a priori, ceux qui refusent le travail
politique de métaphysique expérimentale qui prétendent me donner des leçons de
réalisme et de moralisme ! Ils croient que les humains naissent dans le
langage, habitent le sens et meurent dans le symbolique. Que cherchent-ils donc
à défendre ? L’humain ? le symbolique ? le sens du vécu ? Mais comment appeler
humanisme ce qui ne parle pas des attaches qui font les humains tels – ce que
Tobie Nathan appelle les « propriétaires » des humains ? Je trouve cette
position d’humanisme sans non-humain d’autant plus improbable que FV ne montre
pas un seul cas d’erreur dans mon traitement des portes, des microbes, des
neurotransmetteurs, des métros automatiques, des gendarmes couchés. Pas un
fait, pas un argument, pas une critique où l’actantialité des non-humains, dans
mes livres, serait excessive ou prise en défaut. Ah si ! il existe bien une
critique : les écoles de commerce m’utilisent avec joie, ce qui prouve sûrement
que je suis « récu-péré par le système » et donc assurément de droite,
peut-être même pire [
cf. note 2, p. 132]. Voilà en effet un
argument dévastateur ! Typique d’ailleurs des habitudes cafteuses de la vieille
gauche : votre argument est peut-être innocent mais d’autres vous apprécient,
donc il faut que vous soyez vous-même horrible. Mais je remercie FV de m’avoir
permis de comprendre une situation historique qui m’avait toujours paru trop
exagérée pour être vraisemblable. Quand je compare le jargon de FV aux
innombrables travaux que j’ai lus en sociologie des techniques, je comprends ce
que devaient éprouver les premiers anatomistes en entendant leurs maîtres lire
Aristote du haut de leur chaire sans dénier regarder aucun des réseaux subtils
d’artères, de veines, de nerfs et de muscles déployés devant eux – il est vrai
quelque peu sanguinolents. « Il y a les humains et les non-humains », ne pensez
pas plus loin. Heidegger dixit.
Quant à AC, s’il ne me reproche pas d’être lu dans les écoles
de commerce, il ne doute pas que PN serve de « renfort » à l’ultralibéralisme
[p. 112], enlève toute limite à « l’ubris technicienne ». Comme FV, il dresse mon
portrait en liquidateur de l’humanisme. Il paraît qu’avec PN en main, on va se
trouver plus désarmé qu’avant face aux savants fous, aux vaches folles et aux
farines animales ! On savait quoi faire, on ne le saura plus… L’accusation est
plaisante portant sur le premier vrai livre d’épistémologie politique.
Il affirme sans sourciller :
« Dès lors que la voie préconisée est en fait celle d’une
association, et même d’une intrication toujours plus poussée entre l’humain et
le non-humain et qu’aucun principe communautaire ne doit venir freiner
l’expérimentation
(fût-elle “humaniste”), la seule chose qui reste à faire est
de regretter que la liquidation de l’humanisme traditionnel n’aille pas assez
vite ! » [p. 113].
Tiens, c’est bizarre, on ne m’a pas traité cette fois de
néohitlérien.
En lisant ces accusations, je ne peux pas m’empêcher de me
demander :
mais pour qui se prennent-ils ? En quoi Heidegger est-il un
modèle d’humanisme ? Qu’ont-ils fait pour mettre les sciences en démocratie ?
Quelles sciences, quelles techniques, quelles institutions ont-ils décrites ?
Plus grave :
qu’est-ce qui leur permet de mettre en doute ma politique alors
qu’ils se permettent eux, froidement, de définir à la place de tout le monde, à
la place des autres peuples, des acteurs eux-mêmes, sans consulter personne,
sans représentation, les quatre ou les deux composants essentiels de la réalité
humaine ? Qui les a faits rois ? Qui leur a donné le pouvoir de dire
l’ontologie, comme si la dichotomie objet/sujet était une évidence de bon sens,
donnée à l’observation, et que seuls les gens ivres ou emportés par l’ubris pouvaient contester ? Comment peuvent-ils
se permettre de faire, à la place des autres, et sans mandat, la composition du
monde commun ?
J’en ai dit assez pour qu’on voit la différence sur la question
essentielle qui nous sépare : il y a d’un côté, ceux qui pensent que l’on doit
commencer le travail de réflexion en maintenant la distinction objet/sujet (ou
inanimé/animé, humain/signe); que c’est le seul moyen, sous le nom d’humanisme,
de préserver la morale et la politique de toute invasion par la mainmise
technicienne, le naturalisme, le néolibéralisme et la pensée
stratégique.
Et puis il y a de l’autre, ceux qui prétendent a) que cette
définition même constitue le plus délétère des processus politiques, celui qui
établit une réalité sans procédure de représentation. Contre cette politique,
disent-ils, il faut construire une anthropologie qui retrouve les questions de
l’ontologie sans les court-circuiter par la pathétique solution des choses en
soi d’un côté, du symbolique de l’autre. b) Que la composition progressive du
monde commun suppose des enquêtes méticuleuses qui ne partitionnent surtout pas
d’avance le type d’être auquel on a affaire. c) Que ces enquêtes sont
exactement aussi importantes au centre qu’à la périphérie. (On aura compris que
si j’utilise le pluriel pour cette seconde position, c’est pour ne pas m’offrir
l’inconfort d’être seul, pour faire comme s’il y avait deux camps à
égalité.
Je ne me fais, cela va de soi, aucune illusion.
J’ai dit bien des fois que l’expression humain/non-humain
n’avait pas d’autre sens que de permettre ces enquêtes en continu, ce
qu’interdit la dichotomie objet/sujet. Le seul moyen de juger de cette série de
concepts est empirique. Prenez une controverse scientifique, une innovation
technique, et cherchez à la décrire sous les deux formes qui m’opposent à mes
contradicteurs : ou bien vous essayez de faire rentrer tous les régimes
d’ontologie dans deux, trois ou quatre catégories, ou bien vous faites le
travail que l’anthropologie n’aurait jamais dû cesser de faire sur les mondes
occidentaux et vous appliquez les principes d’irréduction ou de sociologie de
la traduction. À la fin, comparez le résultat. Je ne souhaite pas d’autre
jugement. Le problème, près de trente ans plus tard, reste toujours le même
:
qui est prêt à assumer les risques d’une anthropologie
symétrique, dont la première victime sera probablement la trop confortable
notion de symbolique, la deuxième celle de culture, la troisième celle de
nature, la quatrième celle de mythe, la cinquième celle de rite, et ainsi de
suite ?
Je passe maintenant à des réponses plus ciblées. AC a tout à
fait raison de résumer PN par la phrase suivante :
« À lire Latour, on en vient à se demander si le souci
légitime de développer une conception associationniste, démocratique et
politique de la science n’aboutit pas en fin de compte, faute de respecter
certains garde-fous, à penser la société sur le modèle d’un gigantesque
laboratoire grandeur nature (ou grandeur société) dans lequel le seul principe
légitime qui subsiste serait celui de l’expérimentation permanente et
définitive » [p. 105-106].
Exact. C’est tout le sens du dernier chapitre, dans la lumière
de Dewey et de sa définition du public. Le laboratoire est devenu en effet le
monde, et il nous manque les règles de la méthode expérimentale permettant de
suivre cette expérimentation collective exercée pour l’instant en dépit du bon
sens. C’est justement parce qu’il nous faut des garde-fous que j’ai entrepris
de rédiger les règles de la méthode pour une expérience collective étendue très
au-delà du laboratoire. Si l’expérience est permanente, c’est en effet parce
qu’il faut tâtonner, en diplomate, à la rencontre des mondes en reprenant la
tâche de l’anthropologie. C’est un peu moins confortable, je le reconnais, que
la solution moderniste qui supposait un monde déjà complété, une
expérimentation déjà achevée, un monde déjà commun, celui de la nature – ou,
dans la fantasmagorie des sciences sociales, du symbolique sur fond de chose en
soi. Pour se convaincre que l’alternative est bien de vivre dans un laboratoire
étendu à la planète où l’on expérimente sur nous tous sans nous demander notre
avis, ou bien de faire basculer l’ensemble du laboratoire dans l’arène
politique, il suffit de regarder le journal télévisé. Mon ami Ulrich Beck ne
dit pas autre chose avec la notion de « société du risque ».
Je passe à la seconde critique qui porte sur l’originalité des
modernes.
AC reprend à Mauss l’un de ces nombreux termes qui semblent
intégrés au traitement de texte des sociologues, celui d’arbitraire. Il croit
que j’impute aux modernes une constitution arbitraire dont on pourrait changer
comme de chemise [p. 103]. Encore une fois, il faut savoir ce que l’on veut.
Peut-on faire l’anthropologie de l’Occident ? Si c’est interdit, la messe est
dite et n’en parlons plus. Si c’est possible, alors cherchons par des enquêtes
détaillées à repérer son cœur et tirons-en les conclusions. La première
conclusion est qu’on peut dégager un double jeu de contrastes dont une première
carte avait été dressée dans Nous n’avons jamais
été modernes (traduit, je le signale en dix-sept langues, ce qui
n’est pas si mal pour un livre dont AC dit qu’il n’a eu qu’un succès d’estime)
et dont j’ai refait une version dans Petite
réflexion sur le culte des dieux faitiches avant de la développer à
fond dans Pandore l’espoir. Pour une version
réaliste de l’activité scientifique, il est vrai paru en anglais et
qui constitue vraiment le tome I de PN. La distinction objet/sujet permet un
travail de purification qui s’oppose entièrement au travail de médiation. J’ai
toujours dit que cette structure, loin d’être arbitraire – je récuse d’ailleurs
la notion d’arbitraire pour tous les sujets de sciences sociales –, était au
contraire si active que je croyais tenir là le secret de la puissance du
centre, puissance dont je cherchais le secret depuis Abidjan.
Je l’ai montré de mille façons, et là je ne comprends vraiment
pas l’objection d’AC : la modernisation donne une puissance formidable aux
Occidentaux, précisément parce qu’elle leur permet de faire l’exact contraire
de ce qu’ils disent. Tel est le sens du passé composé dans « nous n’avons
jamais été modernes ». C’est justement aujourd’hui que cette structure entière
change sous nos yeux, avec le postmodernisme d’une part, avec ensuite ce que
Beck appelle la « seconde modernisation », ou la « remodernisation », et que
j’appelle pour ma part « non-modernité ». Ces formidables changements
historiques n’ont vraiment rien à voir avec un changement de chemise ! Il
n’empêche, une constitution est une constitution. Ce qui a été écrit peut être
désécrit. Le modernisme n’est pas l’horizon indépassable de la planète – il n’y
a là rien qui puisse troubler les lecteurs du MAUSS, qui se sont donné tant de
mal pour résister à l’utilitarisme. On ne peut pas faire comme si la
recompréhension des non-humains et de leur place n’allait pas bouleverser
profondément le sens de l’histoire et les exigences de la démocratie. Qu’est-ce
que la crise écologique sinon l’appel à une autre compréhension du rapport à
l’histoire ?
AC a raison, ensuite, de se poser quelques questions, cette
fois plus en rapport avec la mécanique de PN, sur le rapport des deux chambres.
Mais il m’impute, sans la moindre preuve tirée des textes, une préférence pour
la chambre haute – celle qui répond à la question « combien sommes-nous ?» –
sur la basse qui répond à la question « pouvons-nous vivre ensemble
?».
Il croit retrouver là, dans cette différence, l’ancienne
opposition des faits et des valeurs [p. 105]. Il va de soi, d’abord, que j’ai
repris le langage des chambres pour garder la compatibilité avec les mots
usuels de la science politique. La question que cette machine conceptuelle
cherche à résoudre est encore une fois de trouver un
due process, un état de droit, pour
l’établissement de la réalité commune. C’est précisément pour que l’on ne
puisse pas nous dire : « Les faits sont établis, à vous de décider des valeurs.
» Prenons un exemple. M. Jospin dans sa grande sagesse vient d’autoriser
l’usage d’embryons humains à des fins de recherche thérapeutique et bientôt
leur production. Voilà l’un des exemples typiques pour lesquels nous avons
besoin d’une politique de la nature permettant au slogan « pas de réalité sans
représentation » de s’appliquer. Je me fiche pas mal que les députés votent le
budget de la nation – appliquant l’ancien slogan « pas d’imposition sans
représentation » – si je ne peux pas faire rentrer en politique une telle
décision et montrer pourquoi ce n’est sûrement pas au Premier ministre, aussi
humain et moral soit-il, de décider à ma place d’un tel bouleversement dans la
cosmologie. Les fameux garde-fous, coups d’arrêt, communautés, c’est là qu’il
faut les faire émerger pour éviter le déferlement posthumain des savants fous
et l’extension du libéralisme le plus échevelé, allié, comme le montre Luc
Boltanski, à la gauche la plus critique, dans le biopouvoir. Si l’on applique à
ce sujet la dichotomie fait/valeur, la cause est entendue puisque toute la
biologie va basculer dans le monde des faits indiscutables qui vont être
révélés ou découverts par ces recherches. Il ne restera qu’à mettre en phase
les valeurs. Les associations de patients victimes d’Alzheimer ou d’autres
maladies vont se charger de lever les derniers doutes; l’anticléricalisme, fond
de sauce de la gauche critique, empêchera les « réacs » de protester au nom de
l’âme ou de la foi.
La solution explorée par PN est dans son fond très simple. Pour
se tirer de cette politique des choses qui ne respecte pas le
due process, il faut modifier les
termes de la question. Au lieu de considérer deux domaines ontologiques
distincts – les faits et les valeurs –, il faut faire travailler sur un même
espace les métiers différents de chercheur, de politique, d’administrateur, de
moraliste, etc., en leur demandant de passer successivement par les quatre
grandes fonctions de perplexité, de consultation, de hiérarchie, d’institution,
afin de définir l’intérieur et l’extérieur du collectif à un moment
t. Apparemment, AC a sauté le
processus d’itération essentiel à la définition d’une expérimentation
collective aussi bien qu’au public à la Dewey. Il est tout à fait faux de dire,
comme AC, que cela implique de ne plus respecter les compétences propres des
chercheurs. C’est l’inverse exactement : on leur demande simplement de ne pas
travailler seuls sur les mêmes objets. L’avantage de ce modèle, c’est qu’il
permet de repérer, dans la fabuleuse prolifération des affaires
technico-politiques dont nous sommes tous les jours bombardés, les procédures
qui peuvent faire avancer la métaphysique expérimentale et celles qui sont
sûrement « illégales » ou « anticonstitutionnelles ». La politique scientifique
dans laquelle nous sommes tous engagés, volontairement ou involontairement,
peut de nouveau être flétrie de l’adjectif « scandaleux ». M. Jospin n’a pas à
définir pour moi, à ma place, un monde où les embryons humains seraient
fécondés pour la recherche. J’aurais naïvement pensé que c’est exactement ce
qu’on attend d’une réflexion morale et politique sur les questions de science
et de technologie. Je suis donc surpris que AC comme FV trouvent cette
réflexion amorale autant qu’apolitique. Mais j’attends avec intérêt de voir les
garde-fous qu’ils vont nous proposer, à leur tour, contre le déferlement des
biopouvoirs. AC en tient pour les « impératifs de description, d’explication,
d’interprétation et d’évaluation » [p. 114]. FV pour Heidegger. De nouveau, le
test qui nous départagera sera empirique.
Deux derniers points pour finir : le rôle de l’économie, la
disparition du politique. Sur l’économie, le MAUSS est mieux placé que
quiconque pour en juger puisque c’est son principal cheval de bataille. Nous
nous sommes déjà disputés à ce sujet dans cette même revue, je serai donc bref.
Je suis dans cette affaire Michel Callon et sa différence cruciale entre
economics et
economy. Contrairement au MAUSS, nous
ne croyons pas qu’il existe une économie-chose utilitariste; mais il existe
bien une économie-discipline qui s’efforce d’essayer de parvenir à devenir
utilitariste. Nous croyons que les attachements des gens et des biens, même en
régime capitaliste, sont au fond inconnus, mais que, par-dessus cette mer
d’ignorance, une discipline économique s’efforce d’internaliser, de formater,
de limiter, d’éponger la prolifération des attaches en quelques éléments
comptables susceptibles de calcul. Il est tout à fait possible que le don forme
toujours le fond des attachements. Nous n’en savons rien, faute d’anthropologie
économique qui soit libre de l’épistémologie économique. Tarde en 1905 dans
Psychologie économique en savait plus
que nous n’en savons aujourd’hui sur ces questions tant la puissance de
l’épistémologie est forte – y compris, bien sûr, chez les critiques du
tout-économique.
À partir de cette position, il est facile d’expliquer ce qui
choque AC dans ma réutilisation du métier d’économiste dans le travail de
composition du monde commun. Isolés dans leur sphère, les économistes ne
peuvent aboutir, comme je l’explique, qu’à court-circuiter les faits au nom des
valeurs et les valeurs au nom des faits, au nom de cette discipline
particulièrement perverse qui parvient à être descriptive quand elle est
normative et normative quand elle doit décrire. Là, je partage toutes les
critiques d’AC. Mais ce n’est pas le sort final de l’économie comme discipline
– je ne parle plus de l’économie comme infrastructure. Il ne faut surtout pas
laisser les économistes seuls, mais je ne vois pas comment satisfaire aux
quatre grandes fonctions résumées plus haut sans leur compétence. Si AC connaît
une discipline assurant la commensurabilité des êtres, leur modélisation, leur
hiérarchisation, permettant de définir précisément l’externalisation et
l’internalisation, assurant la dramatisation des causes et des conséquences, je
serais ravi qu’il me la signale. L’anti-économisme, comme l’antipolitique
signale toujours, à mon sens, une faiblesse de la vie publique. C’est une chose
d’empêcher les économistes de calculer seuls; c’en est une autre de prétendre
se passer d’eux dans les arènes qui entendent composer le monde commun. Ils y
ont leur place comme et avec les moralistes, comme et avec les politiques,
comme et avec les chercheurs. Cela dit, je reconnais volontiers que notre tâche
serait plus aisée si nous disposions d’une riche anthropologie des deux
économies – la chose et la discipline. Au MAUSS de nous y aider.
Finissons par la plus grosse critique, j’allais dire la plus
grossière : j’aurais vidé la politique de la nature de toute politique !
Passons sur le double bind signalé
plus haut qui fait qu’on m’accuse toujours de deux fautes inverses : avoir
politisé la science tout en restant apolitique. Je suis handicapé pour répondre
par le fait que L’espoir de Pandore
n’est pas paru avant PN en français. En effet, c’est là que se trouve
l’élaboration la plus précise de l’énonciation politique. À partir d’une
analyse détaillée du Gorgias, je
montre comment toute définition du politique se fait, depuis les Grecs, sur
fond d’épistémologie. Je m’étonne qu’AC ait raté ce point puisque c’est tout le
sens de l’expression même d’épistémologie politique. Je récuse absolument
l’idée qu’il existe une conception de la démocratie, de la politique, de l’État
qui, de Machiavel à Arendt, en passant par Hobbes, Rousseau ou Marx, ne soit de
part en part définie par une conception des sciences – et d’ailleurs aussi des
techniques. Je prétends que le mouvement propre du politique – ce que Platon
exprime admirablement, au moment même où il le saccage, par l’expression
autophuos – définit une forme de
composition du monde commun rendue impossible, inviable, par l’épistémologie.
C’est le but explicite de Socrate dans le Gorgias, cela reste le but explicite jusqu’au
marxisme, et jusqu’à la reprise de l’économisme marxiste par l’ultralibéralisme
d’aujourd’hui. C’est toujours, en dernière instance, le fond de commerce de la
gauche : si seulement on pouvait se passer de politique ! Il n’y a pas
d’extrémités auxquelles on ne serait prêt à se livrer pour éviter de tracer le
cercle de la construction progressive de la souveraineté. L’idée donc que
j’aurais oublié les théories de la démocratie, l’humanisme, la justice pour me
concentrer avec excès sur la question de la voix des non-humains, me paraît
profondément inexacte, puisque c’est l’ensemble du positionnement de la voix
d’un humain nu qui a rendu la démocratie, depuis sa conception initiale,
impuissante. Si je donne l’impression d’ignorer les théoriciens de la
démocratie, c’est parce qu’ils ont rendu la démocratie impossible en oubliant
la moitié de leur domaine, abandonnée aux sciences.
Il y a beaucoup d’autres point que j’aurais souhaité
approfondir, mais il m’aurait fallu saisir d’abord les objections. J’aurais
aimé par exemple, comprendre en quoi la métaphysique expérimentale de PN est «
monoplanaire », comme dit FV, et ce qu’il entend par une « ontologie en pâte
feuilletée »;
j’aurais voulu comprendre l’argument d’AC sur les capacités
maussiennes des êtres non-humains à se lier par le don; j’aurais voulu défendre
le sens whiteheadien du mot proposition. Mais je ne veux pas lasser les
lecteurs dont le jugement maintenant est sûrement fait.
Je voudrais finir sur ce qui me paraît le fond moral de la
question. Mes contradicteurs pensent tous deux que le monde serait meilleur si
l’on pouvait parvenir à distinguer davantage et plus profondément la sphère des
humains et celle des objets. On éviterait ainsi le péril du naturalisme, de
l’utilitarisme, de la domination technique. On dégagerait mieux les valeurs de
l’humanisme. Ils se retrouvent certes en bonne compagnie, avec Habermas,
Ricœur, aussi bien qu’avec Arendt. Pourtant, il y a dans la période
contemporaine quelque chose de profondément tragique à voir que les meilleurs
esprits, les plus moraux, les plus droits, les plus honnêtes, ceux qui
devraient servir de fil à plomb pensent que nous vivrions mieux si nous
parvenions enfin à un état qui, pour toutes les autres civilisations, serait
aussi le comble de l’inhumain. Un humain enfin distingué de tous les
attachements qui lui donnent son humanité, voilà ce que recherchent, pour
défendre l’humanisme, les plus honnêtes d’entre nous, alors qu’il s’agirait là
d’un cataclysme, dont la crise écologique n’est qu’un symptôme parmi beaucoup
d’autres. D’un autre côté, les plus pervers, sous le nom de posthumanisme,
imaginent avec jubilation un monde de cyborgs enfin délivré de toute question
morale parce qu’ils sont parvenus à étendre le règne des choses – conçu sous la
forme la plus classiquement épistémologique – à la sphère du sens.
Et puis il y a, plus petit que le village d’Astérix, marginal
et minuscule, ceux qui comme moi considèrent que le modernisme est terminé,
l’hyper et le postmodernisme des impasses, et qui proposent de retrouver le fil
de l’anthropologie comparée en montrant que les humains seuls sont inhumains,
mais que les non-humains n’ont jamais occupé non plus la position de chose qui
excite tant les amateurs de cyborgs. Je n’aurais pas travaillé en vain si
j’avais convaincu ne fût-ce qu’un seul de ces moralistes d’aller considérer
d’un peu plus près ce monde des non-humains auquel il pensait qu’il fallait
s’arracher pour vivre une vie pleinement humaine.
BRÈVE RÉPONSE À B.
LATOUR
La réponse de B. Latour est si
brillante et si drôle, elle trouve tous nos propos, à Frédéric Vandenberghe et
à moi, tellement hilarants et elle met en scène un Bruno Latour si seul et si
incompris qu’elle doit ranger beaucoup de rieurs et de compatissants (ils sont
légion) de son côté, sinon dans sa poche. À la différence de notre échange
précédent ( cf. La Revue du MAUSS semestrielle n° 9
), je n’opposerai pas la causticité à l’ironie et
en resterai là, comme je m’y étais engagé auprès de B. Latour. Sans me départir
de mon devoir de réserve, je crois cependant devoir faire deux brèves
observations.
1) L’essentiel de ma critique
visait à exprimer une inquiétude : quels arguments la sociologie des sciences,
désormais autoproclamée écologie politique radicale, a-t-elle à faire valoir
contre la marchandisation et contre l’artificialisation-technicisation générale
du monde ? Je le vois d’autant moins que la réponse de Latour confirme, et
au-delà, le bien-fondé de ma lecture.
« Alain Caillé. a tout à fait
raison, écrit-il, de résumer Politiques de la nature (en disant
qu’il faut) “penser la société sur le modèle d’un gigantesque laboratoire
grandeur nature (ou grandeur société) dans lequel le seul principe légitime qui
subsiste serait celui de l’expérimentation permanente et définitive”. Exact.
C’est tout le sens du dernier chapitre, sous la lumière de Dewey et de sa
définition du public. »
J’ajouterai que la société latourienne consiste en un
laboratoire « formaté » et où l’on sait compter. Un monde clairement
économique. Or, c’est vrai, voilà une image qui ne me galvanise pas. Je n’ai
rien contre les laboratoires, mais je préfère les conversations amicales au
restaurant, les terrains de sport, les salles de cinéma ou les agoras aux
éprouvettes, aux souris et aux économats. Et la démocratie des humains à celle
des fourmis, des microbes ou des accélérateurs de particules.
2) Cela étant, la réponse de B. Latour indique bien dans quelle
direction il y a lieu de mener le débat proprement théorique. Il croit devoir
faire des gorges chaudes à propos de ma distinction entre les registres de
l’inanimé, du vivant non humain, de l’humain et du sémiologique. Aucune société
sauvage n’aurait jamais procédé à des distinctions de la sorte. Voire ! Lorsque
les Bororos disent qu’« ils sont des araras », ils signifient qu’ils « tiennent
» des araras, qu’ils en sont proches et contigus. Je doute fort qu’ils
s’imaginent pouvoir voler pour autant. Penser le monde humain sous le registre
du monde animal, faire « comme si » ne revient pas à le confondre avec lui.
Mais là n’est pas l’essentiel. Ma distinction quadripartite ne vise pas à
axiomatiser la pensée sauvage, mais à situer le lieu qu’a prétendu occuper la
tradition sociologique (occidentale, forcément occidentale) et que je ne vois
pas de raison majeure de déserter. Je maintiens qu’il est celui d’une pensée de
la relation des humains entre eux, posée comme irréductible aux relations
propres aux trois ou avec les trois autres sphères. La question est de savoir
si cette tradition est morte et à passer par pertes et profits, justement pour
avoir voulu théoriser depuis le point de vue des humains. Pourquoi choisir
notre pensée plutôt que la pensée sauvage, demandera sans doute B. Latour ? En
effet. Mais pourquoi faire l’inverse ? et comment ? La vraie question
n’est-elle pas en fait celle de savoir si l’on a ou pas le droit et le devoir
de viser à un certain niveau de généralité théorique explicite et assumé ? B.
Latour, tout à son ethnométhodologisme originel, affecte de penser que toute
proposition théorique qui excéderait un champ d’empiricité déterminé serait
suspecte. Mon sentiment est qu’il fait ainsi de la théorie, grandiose
évidemment, en prétendant n’en pas faire et que, sous couvert de ne pas
trancher normativement lui-même et d’accorder le dernier mot à la démocratie,
il a déjà tranché à l’avance. Car dans cette démocratie étendue généreusement
aux non-humains, qui parle au bout du compte au nom des non-humains (dont
personne ne sait très bien ce qu’ils nous veulent) sinon lui ?
Alain Caillé