2001
Revue du Mauss
Acte I. Enjeux politiques et écologiques de l’idée de nature
À propos de « débat » sur la technique
Jean-Pierre Siméon
Il n’est guère de jour où, dans les médias ou les conversations
courantes, on ne setrouve en face d’appréciations divergentes portées sur la
technique moderne et ses effets, et, plus généralement, sur la société moderne.
J’entends par là cette société, la nôtre, où le complexe
science-technique-acti-vité économique (actuellement identifiée au marché)
occupe une place centrale, voire tendanciellement exclusive.
Ces appréciations instituent virtuellement un débat qui, même
s’il ne se présente pas toujours comme un affrontement explicite, prend très
vite la forme d’une opposition entre ceux qui « défendent » la technique – et
en fin de compte la société moderne dans son ensemble – et ceux qui marquent
des réserves à son égard. Technophiles et modernophiles d’un côté, technophobes
et modernophobes de l’autre. Il n’est pas besoin de donner ici des références :
que chacun fasse appel à son expérience.
Or ce débat tend régulièrement, presque rituellement, à se
globaliser. En effet n’importe quelle technique moderne – un magnétoscope, une
automobile, l’ablation de l’appendice – implique, de proche en proche, la
quasi-totalité du système technique et finalement économique moderne. Dès lors
accepter d’avoir recours à l’une quelconque de ces techniques revient par le
fait à accepter la totalité de la technique et de la société moderne. Et comme
tout le monde, dans sa vie quotidienne, finit par avoir recours à une telle
technique, la possibilité même d’une attitude critique vis-à-vis de la
technique-économie moderne se trouve renvoyée à l’insignifiance. La forme
concrète dans les conversations courantes, mais aussi dans les analyses à
prétention « théorique », de cette globalisation est la référence au « Moyen
Âge » – un Moyen Âge jamais caractérisé de manière effective : il s’agit d’une
simple représentation repoussoir dont la signification négative est supposée
évidente.
Pourtant, force est de constater en même temps que les auteurs
qui « défendent » la technique et la société moderne – par exemple, D. Bourg,
J.-P. Séris ou, récemment, G. Hottois – reconnaissent, à l’exception peut-être
de F. Dagognet, que la technique en sa forme moderne n’est pas exempte de
risques alors que, inversement, les « adversaires » de la technique
reconnaissent tous, sans exception, que l’homme ne peut pas vivre sans
techniques et que l’activité technique, la dimension technicienne, est
constitutive de son être.
Tout semble donc appeler à un débat ou à un effort d’évaluation
qui est cependant rendu impossible par la « globalisation » ci-dessus évoquée.
Il en résulte que chacun caricature les thèses adverses (que n’a-t-on pas dit
sur l’idée ellullienne « d’autonomie de la technique »!), ce qui lui permet de
camper sur ses positions. Pour dépasser un tel blocage, il importe de montrer
que le dilemme en forme de tout ou rien dans lequel la réflexion tend à
s’enfermer est fallacieux.
De manière générale on peut dire que le système technique d’une
société, le système technique-économique dans le cas de la société moderne,
remplit trois fonctions principales par rapport à cette société : il rend
possible la satisfaction de besoins qu’en même temps il façonne; il assure une
certaine marge de liberté; il garantit une certaine sécurité.
Les techniques à l’œuvre dans une société donnée constituent un
ensemble (relativement) cohérent et systématique. Cet ensemble d’outils, de
procédés de fabrication, de produits consommables peut être décrit – pour
transposer une expression de M. Merleau-Ponty – comme « en chiasme » avec la
société au sein de laquelle il se trouve à l’œuvre. À la fois il pénètre et
marque de son empreinte tous les aspects de la vie en cette société, et ceux-ci
retentissent sur ses propres modalités et les co-déterminent. Dès lors,
l’ensemble technique-société est, pour les hommes vivant dans cette société,
leur milieu de vie – ce qui définit pour eux la possibilité de vivre «
humainement » et jusqu’à l’idée même de ce en quoi cela consiste. Et tout
ensemble technique-social est un tel milieu de vie humaine. Il faudrait certes
prendre aussi en considération les symboles de référence de cette société, ses
valeurs, la qualité des rapports humains… Mais je me limite ici au problème de
la technique.
Pour qu’une technique quelconque puisse fonctionner et rendre
des services, il faut que soient données conjointement tout un ensemble de
réalités techniques. Une automobile ne sert en rien à se déplacer là où il n’y
a ni routes, ni carburant, ni ateliers de réparation… Il y a ainsi comme une
tautologie technicienne : l’automobile est utile, « commode », indispensable
même, dans un système qui intègre l’automobile. Dans
ce système, elle est un « besoin ». Et
tout ce qui tend à améliorer le fonctionnement du système sera perçu comme un
progrès. Or c’est là confondre «
perfectionnement » et « progrès » : une amélioration du fonctionnement interne
d’un système technique, c’est-à-dire un perfectionnement qu’il est aisé de constater,
n’est pas nécessairement un progrès
humain apportant par exemple, davantage de bonheur et de liberté, si l’on
accepte de prendre ces valeurs pour référence. Mais une illusion difficilement
évitable conduit à confondre l’un avec l’autre.
C’est dès lors une tautologie de dire que le système technique
d’une société permet de satisfaire les besoins de cette société : le système
technicosocial satisfait les besoins qu’il est apte à satisfaire, et j’éprouve
les besoins que le système technique de ma société est apte à satisfaire. À
l’intérieur d’un système technico-social donné, les besoins en corrélation avec
ce système sont, globalement,
satisfaits mieux, plus vite, plus complètement et avec moins de peine. C’est
pourquoi, notons-le au passage, il est dénué de sens de récuser un homme qui
tient un discours critique sur certains aspects de la technique moderne en
arguant que, lui aussi, est bien aise de recourir à certaines de ses techniques
: il ne peut pas agir autrement, sauf à se faire ermite ou stylite !
Ainsi on peut dire que, les besoins de base étant supposés
satisfaits, le taux de satisfaction (et d’insatisfaction) est relativement
constant d’une société à l’autre : un homme moderne peut se sentir pauvre tout
en disposant de « richesses » inconcevables pour un primitif. La question de
savoir si on « vit » mieux ou moins bien dans telle société primitive ou
traditionnelle que dans la nôtre est impossible à trancher – à moins de
postuler, selon une thèse très courante au XIX siècle, qu’avoir élargi la
sphère des besoins e est, de soi, accès à une plus haute humanité.
De même, il est impossible de dire si les autres fonctions
remplies par la technique dans les sociétés traditionnelles sont ou non mieux
remplies par la technique moderne.
Tout système technique a, semble-t-il, un
effet de liberté. L’ensemble technique
qui est le leur permet aux hommes vivant dans une société donnée de
s’affranchir de la pression qu’exercent sur eux diverses contraintes :
pression de l’urgence des besoins élémentaires, contraintes
géo-climatiques, limites ou insuffisances organiques… Ou, tout au moins, il
permet d’établir avec elles un modus
vivendi qui sera, pour le groupe social en question, l’espace de
sa liberté et sera ressenti comme
tel.
Effet de
sécurité
également. Il s’agit d’une sécurité qu’on pourrait dire « fondamentale » : un
homme vivant dans une société traditionnelle peut avoir l’assurance que, sauf
accident majeur (catastrophe géo-climatique, invasion étrangère, épidémie,
etc.), le système technico-social qui est aujourd’hui le sien continuera demain
à fonctionner et donc que ses besoins, tels qu’il les éprouve, continueront à
pouvoir être satisfaits
[1].
Or il n’est pas possible de dire si la technique moderne permet
de remplir ces fonctions mieux ou moins bien qu’elles ne l’étaient dans les
socié-tés traditionnelles. Car à mesure que certains « gains de liberté » sont
réalisés, de nouvelles contraintes apparaissent, induites par le système
technicoéconomique moderne. De sorte qu’il n’y a guère de sens à se demander si
un homme des sociétés modernes est plus ou moins libre – c’est-à-dire à même de
prendre les décisions essentielles de sa vie et de la conduire à sa guise –
qu’un homme des sociétés traditionnelles. À moins d’identifier la liberté avec
la possibilité de voyager plus vite quand on a besoin ou « envie » de voyager
ou de pouvoir choisir son programme de télévision, voire d’éteindre le poste…
Ce qui est une définition parfaitement ethnocentrique de la liberté :
la concevant ainsi, la société moderne ne fait que se prendre
elle-même pour modèle.
De même, en ce qui concerne la sécurité, il y a eu,
semble-t-il, simplement mutation des formes d’insécurité. Celle-ci, dans les
sociétés traditionnelles, tenait à des accidents géo-climatiques pouvant
conduire à la famine, à des péripéties politiques (invasions, guerres, razzias)
ou encore, s’agissant des individus, à la maladie ou à la position occupée dans
le système social (insécurité de certains journaliers agricoles ou du
prolétaire au sens marxiste du terme
[2]). Or si une telle insécurité n’a certes pas disparu
dans les sociétés techniciennes, elle n’y est plus l’essentiel. De nouvelles
formes d’insécurité y sont apparues : insécurité d’une société en constante
mutation-transformation (aurai-je un emploi dans dix ans ?); incertitude de
pouvoir encore se procurer demain les matières premières et les énergies
nécessaires au fonctionnement de notre technique
[3]; insécurité enfin liée à la technique moderne
elle-même : pollution, fragilité intrinsèque de réseaux ultracomplexes,
possibilité toujours ouverte d’accidents technologiques majeurs.
Ces analyses ne sont, bien sûr, que partielles. La technique ne
se ramène pas à la visée de buts « raisonnables » tels que satisfaire les
besoins, assurer un espace de liberté et de sécurité. Beaucoup d’aspects des
techniques traditionnelles – mais plus encore peut-être la technique en son
déploiement moderne – relèvent de l’ordre du désir, de l’imaginaire et du
fantasme. Qu’on pense aux analyses de Heidegger, Needham, L.Mumford, J. Brun,
J. Cauvin…
À travers l’expansion indéfinie de la technique, l’homme
moderne vise sans doute à produire lui-même ses propres conditions d’existence,
voire à se créer lui-même.
Mais même si l’on s’en tient aux analyses ici présentées, on
voit, me semble-t-il, qu’elles comportent une conséquence importante, à savoir
qu’un débat global sur la technique
n’a pas de sens. On ne peut « justifier » en bloc la technique sous prétexte, par exemple, qu’elle
ouvre pour l’humanité de « nouveaux possibles ». À le faire, on tombe aussitôt
dans des discours qui relèvent eux aussi du fantasme ou de l’idéologie : on en
viendra à dire que l’homme est aventure, que son essence, ou plutôt sa
condition, est de se faire. Qu’il a toujours évolué ainsi et que le pire danger
serait l’immobilisme. Que c’est ainsi que jusqu’à présent, l’humanité a survécu
et même « grandi »… Inversement on ne peut pas non plus récuser en bloc la
technique sous prétexte qu’elle entraîne, ou risque d’entraîner, des pollutions
diverses ou encore une perte des richesses et des capacités symboliques de
l’humanité.
Il s’agit de nous aujourd’hui. Pour nous aujourd’hui, notre
système technique est une donnée de fait. Or de par son système technique, la
société moderne est sans doute dans l’histoire humaine la première société à
devoir affronter « consciemment » des problèmes qui auparavant se réglaient
d’eux-mêmes
[4] par
adaptation lente ou rééquilibrage après une période de chaos. Qu’on pense aux
problèmes posés par les oscillations démographiques (qu’il s’agisse de sur ou
de sous-croissance de la population) ou climatiques (effet de serre, etc.), ou
encore du problème de la gestion des déchets produits par notre mode de
production et de consommation. Ces problèmes, nous sommes aujourd’hui
requis de les traiter de manière
volontaire et réfléchie – même si nous ne parvenons pas à le faire.
Notre tâche est donc d’analyser l’impact
effectif des techniques sur notre vie
au jour le jour, de voir dans quel cas et dans quelle mesure notre système
technique nous donne davantage de liberté et d’autonomie. Dans quels cas aussi
il les limite. De voir quand, en quoi, comment il nous apporte davantage de
richesses symboliques et spirituelles; quand, en quoi, comment il s’avère qu’il
les détruit. De voir dans quelle mesure il améliore ou détériore notre santé –
ou plutôt dans quelle mesure il l’améliore
et la détériore. De voir dans quelle mesure il
apporte ou non – il apporte
et
n’apporte pas – plus de fraternité, d’égalité vraie
[5], de reconnaissance et de respect
mutuel.
Il s’agit de voir comment il peut être possible pour nous, à
quelles conditions, à quel prix, de contrôler le développement de nos moyens
techniques.
La difficulté propre qui constitue la société moderne étant
qu’emportés par l’avalanche d’un développement indissociablement scientifique,
technique et économique, nous sommes dans l’urgence.
[1]
On peut citer, il est vrai, quelques cas de destruction du
milieu naturel avec lequel un groupe social semblait pourtant avoir trouvé un
état d’équilibre (désertification du Sahara, etc.)
[2]
Ce dernier type d’insécurité semble toutefois avoir été
pratiquement absent des sociétés primitives.
[3]
Que ces ressources se soient épuisées moins vite que ne le
prévoyait le Club de Rome ne signifie pas qu’elles soient inépuisables. Il est
vrai qu’on peut toujours espérer parvenir à « pomper l’énergie des trous noirs
», comme le suggère H. Reeves [
L’Heure de
s’enivrer, Seuil, 1986, p. 170].
[4]
S’ils ne parvenaient pas à se régler, la société en question
disparaissait, d’ordinaire remplacée à la longue par une autre forme de
culture.
[5]
J’entends par là non pas l’« égalité des conditions » (la «
démocratie » des sociologues), mais l’égalité en droit des hommes, égaux parce
qu’ayant chacun au même titre droit à la liberté.