2001
Revue du Mauss
Acte II. Culturaliser la nature ? La querelle du constructivisme dans les sciences
Études sociales des sciences, politique et retour sur soi éléments
pour sortir d’un débat convenu
Dominique Pestre
Cette livraison de la
Revue du
MAUSS suggère de débattre de l’articulation
constructivisme/naturalisme
[1]. Le point est d’importance et de grande complexité.
Je ne sais toutefois pas très bien si cette question doit être prise de front
ou de biais. Je crains que la prendre de front ne conduise au retour des
toujours mêmes antagonismes – un exemple catastrophique en étant les
interventions récentes de certains en faveur d’un réalisme tout simplement
niais : je pense à Weinberg (prix Nobel de physique) aux États-Unis ou à Jean
Bricmont dans l’aire culturelle de langue française. Le débat frontal a aussi
souvent un aspect indémêlable, écartelé qu’il est entre des centaines de prises
de positions affectives, brouillé par la polysémie des mots et l’expérience
particulière de chacun. Parce qu’il a trait au statut de vérité de nos propres
énoncés et aux idéaux des intellectuels (dont je suis en tant qu’ex-physicien
et historien), parce qu’il touche au cœur du métier (d’où les interventions
répétées des scientifiques dans un débat qu’ils vivent souvent comme une
attaque) et qu’à la scientificité s’associent de grandes valeurs (comme celles
de progrès et de rationalité) et de grandes craintes (« la folie du relativisme
», « la montée de l’irrationalisme » et « les dérives politiques qui ont marqué
lesiècle »), le débat est traversé de passions violentes.
Je voudrais donc proposer un autre exercice.
Dans le corps de mon texte, j’aimerais revenir sur le mouvement
des études sur la science tel qu’il s’est déployé internationalement. La
première raison est que ce débat fut de qualité, qu’il a concerné un élément
paradigmatique (les sciences « dures ») et qu’il a emprunté des pistes de
réflexion nombreuses et qui méritent de ne pas être oubliées. Il a connu des
polémiques vives, avec les philosophes, les scientifiques et les épistémologues
d’une part, et de l’autre, en son sein avec comme principaux intervenants
Bloor, Collins, Latour, Woolgar, Lynch, Haraway, Harding et de nombreux
historien(ne)s. J’insiste sur la dimension internationale car j’ai l’impression
qu’on saisit mal cette dimension en France : on fait comme si le débat était
limité à deux ou trois auteurs et à une liste étroite de questions et de
réponses, et on ne voit pas la multiplicité et la richesse des propositions qui
ont été faites au Royaume-Uni et aux États-Unis. Je vais aussi rapporter ce qui
s’est dit et fait en n’occultant pas les « contextes ». Je pense en effet qu’il
est heuristiquement plus riche, si nous souhaitons comprendre où nous en
sommes, de ne pas faire comme si les débats qui nous agitent n’étaient que des
débats d’idées déconnectés de tout enjeu politique ou de toute relation à des
situations (ce qui serait, nous en conviendrons aisément, un peu étonnant de la
part de sociologues et autres experts des études sociales des sciences). Je
vais donc revenir sur quelques-uns des grands enjeux intellectuels de ce débat
en évoquant ce qui a pu motiver, fonder, aider (dans le social) à l’émergence
des différentes positions.
Je sais que je suis ici tenu de répondre d’emblée à une
critique : si je tente d’établir un pont entre telle prise de position et telle
situation, ce n’est pas pour la réduire (ou l’« expliquer »), c’est pour rendre
un peu plus complexe notre compréhension du débat, de la période et de
nous-mêmes dans ce débat et cette période. Le débat que je souhaite rapporter
nous a en effet appris 1) qu’il faut se méfier de ceux qui vous font le coup de
la science, qui vous disent qu’ils parlent en son nom – et qui utilisent
souvent une caractérisation sociale pour invalider
l’autre et en rajouter dans l’argument
d’autorité. La volonté de faire science est d’abord une intention, faut-il le
rappeler ? et la position de la
science est une position que personne n’occupe et ne peut occuper – car
personne n’est Dieu. 2) Que personne n’est capable de dire le tout ou l’essence
d’une chose (si tant est que nous parlions d’entités définies) et que c’est un
enrichissement, et une nécessité, pour une approche sérieuse (et notamment
scientifique) que de varier les a
priori du regard et les simplifications qu’on impose au problème. Ne
pas savoir faire la synthèse de différentes lectures n’est pas un drame, même
si la recherche de cohérence reste l’un de nos horizons intellectuels. Dire
qu’on parle d’un ou de plusieurs points de vue et les assumer – j’adopte ici un
niveau mésoscopique d’étude des composés magnétiques et ignore donc la
mécanique quantique, dit le physicien; je considère maintenant la pratique
passée des sciences du point de vue du genre, dit l’universitaire féministe –
est une pratique saine qui permet de faire émerger de nouveaux savoirs,
d’établir d’autres corrélations, de faire émerger d’autres valeurs, et de
sourire à l’aveuglement de ceux qui prétendent parler de nulle part en
s’autoproclamant « scientifiques ». Parce qu’on ne pense pas souvent l’approche
scientifique de cette façon dans les sciences sociales, je commencerai ce texte
par l’énoncé de cinq propositions concernant les sciences « dures »,
propositions que je pense pertinentes pour les sociologues, les philosophes ou
les historiens. La réflexion sur la science des autres n’est en effet
intéressante et importante que si nous sommes prêts à penser qu’elle s’applique
aussi à nous.
Pour conclure, j’évoquerai les limites que rencontre
aujourd’hui ce programme d’étude sur les sciences. Je ne parle pas de limites
en général (ce programme me semble avoir dit ce qu’il était le plus important
de dire, et il reste fructueux et pertinent); je parle des limitations qu’il
rencontre alors qu’il est devenu sinon hégémonique, du moins très puissant.
Pour l’instant, dans une perspective non polémique (et en évitant le plus
possible les « gros mots » comme réalisme ou constructivisme), je voudrais
énoncer mes cinq thèses à propos de ce que sont les sciences, thèses dont
j’espère qu’elles pourraient redistribuer les assentiments.
CINQ POSTULATS ÉLÉMENTAIRES POUR PENSER LES SCIENCES (ET
ABANDONNER L’OPPOSITION TROP VIVE ENTRE CONSTRUCTIVISME ET RÉALISME
/NATURALISME /ESSENTIALISME )
Première thèse : il
n’est guère d’autre solution, pour le savant immergé dans l’acte créateur
(voire pour l’intellectuel dont l’horizon est la recherche de la vérité des
choses) que de supposer, à titre préalable, que quelque chose existe là
indépendamment de lui, et que ce quelque chose a une stabilité suffisante pour
pouvoir être saisi. Il peut savoir l’intérêt qu’il y a à explorer, comme peut
le faire le philosophe ou l’artiste, des chemins qui nient ce parti pris de
départ (peut-être les arbres de la forêt ne font-ils aucun bruit lorsqu’ils
tombent et qu’aucun humain n’est là pour les entendre). Mais, dans le feu de
l’action, il fait rarement d’autre choix que de partir de l’hypothèse de cet
existant qu’il cherche à appréhender et à qui il attribue une régularité
intrinsèque (il tient pour acquis que l’arbre fait toujours le même bruit
lorsqu’il tombe, indépendamment de lui). L’être des sciences, leur principe
d’action, présuppose une telle hypothèse : faire science est précisément se
battre pour cette vérité du monde en acceptant comme principe premier et
abstrait (et donc très opérant) que ce sera toujours l’expérience,
l’observation (ou le document pour le cas des sciences historiques) qui
trancheront en dernière instance contre le bon plaisir. Mettre en pratique ce
principe hautement abstrait et idéal n’est toutefois jamais simple, et le
problème de sa signification et de son opérationalité apparaît dans toute son
ampleur dès qu’on regarde la production effective et concrète des
savoirs.
Ma deuxième thèse,
tout aussi banale, énonceraitque l’acte expérimental (dans le cas des sciences
de laboratoire) n’est toutefois pas un enregistrement (passif et immédiat) de
données (ou d’un donné), mais est un engagement (actif et prolongé) avec le
monde matériel, un labeur et une aventure, un travail au sens fort, une série
d’actes matériels qui cherchent à faire advenir des effets et des phénomènes.
Au laboratoire, le travail consiste surtout à stabiliser les interactions, à
faire que des phénomènes se répètent, deviennent réguliers et systématiques, ce
qui n’est pas simple. La « nature » ne parle en effet pas d’elle-même, et
l’acte expérimental produisant d’abord plus de bruits que de signaux, il faut
optimiser les dispositifs et systèmes expérimentaux afin qu’un sens régulier
apparaisse. Ce travail implique du temps et des techniques, l’appropriation de
savoirs comme de nombreux savoir-faire. On peut donc raisonnablement dire que
les faits de la science sont faits, qu’ils sont construits, modelés et
raffinés, pour produire des données et un sens stables, mais que ce résultat
n’est pas arbitraire ou « relatif » (un peu de souplesse intellectuelle n’est
pas ici superflue si l’on souhaite penser ce qui est le plus intéressant et
sortir des polémiques faciles) – ce qui à son tour ne veut pas dire
déterminé.
La troisième thèse
dirait les limites inévitables de tout ce travail de confrontation au monde. La
raison, triviale, en est que les scientifiques sont des hommes et des femmes de
chair et d’os, qu’ils sont situés dans l’espace et le temps historique, dans le
social et l’imaginaire de leur époque – et que, n’étant pas l’égal de Dieu, ils
connaissent des limites indépassables.
Par exemple, celle de ne pas pouvoir atteindre la certitude ou
l’absolu, de toujours devoir reprendre aujourd’hui ce qu’ils ont établi la
veille. Comme l’a enseigné Bachelard, l’activité des sciences est (pour une
part) une activité (sur)critique visant à abandonner régulièrement ce qui a été
prouvé.
Convaincue aujourd’hui par ses preuves, la science doutera
demain de leur pertinence. Car n’ayant pas l’ancrage absolu qui leur
permettrait d’atteindre la chose en soi, les humains n’ont d’autre solution que
de se rassembler pour, collectivement, confronter les représentations qu’ils
s’en font. La science est donc une entreprise collective et ce n’est que dans
l’échange entre personnes que s’élabore (se négocie, disent les sociologues) ce
qui la justifie à chaque instant : les normes et les preuves qui sont tenues
pour valables et qui permettent au groupe d’aller de l’avant. Il est donc sage
de postuler que les preuves et les arguments avancés ne sont jamais
transcendants aux humains : qu’ils sont certes élaborés à travers des
interactions réglées et codifiées avec le monde matériel, ce qui est essentiel,
mais aussi avec les autres, via les
publications et les polémiques, via la
circulation d’objets ou le partage de normes.
Quatrième thèse,
capitale : si la science a comme projet de comprendre le monde, la science
moderne le soumet à la question de façon telle qu’elle se trouve être (aussi)
en mesure de le contrôler, de le maîtriser et de l’adapter pour le faire
advenir (en techniques par exemple). Par sa dimension de
fabrication/optimisation des faits d’expérience au laboratoire, comme par son
projet de représentation via la
mathématique, la science moderne possède d’emblée une efficacité matérielle,
une capacité pratique d’action et de manipulation que ne possèdent pas (
et que ne visent pas) les formes
antérieures de savoir. (C’est cette démarche qui a permis la supériorité de
l’Occident, de ses manufactures comme de ses armes au cours des derniers
siècles.)
La science mise en place dans cette période a certes hérité des
projets de savoir antérieurs (énoncer la vérité du monde), mais elle leur a
donné un autre sens. Ce qui la meut est aussi de faire pour comprendre – et de
pouvoir ainsi mieux faire; c’est aussi de manipuler les choses pour gagner en
savoirs qui puissent servir à mieux agir. Pas étonnant, dans ces conditions, «
que la science permette d’aller sur la lune » – un argument bien connu de ceux
qui pensent ainsi prouver que ses énoncés disent le vrai des choses (de la
gravitation et des lois de la mécanique en l’occurrence). Notons simplement
deux choses : 1) que l’efficacité technique découle de la manière même qu’a la
science moderne de questionner le monde au laboratoire, qu’elle est au point de
départ de l’entreprise et non une (simple) conséquence heureuse; 2) que cet
argument ne dit rien quant au statut de vérité des énoncés puisque la science
n’a pas le monopole des énoncés efficaces et qu’elle-même s’est montrée
efficace dans le passé avec des représentations que nous pensons aujourd’hui
erronées.
Ma dernière thèse
reconnaîtrait que, si les actes de formalisation ont une place particulièrement
grande dans les sciences, et qu’il ne faut pas sous-estimer leur fécondité et
leur efficace propres (celle des mathématiques pour la physique ou l’économie
par exemple), il convient aussi de reconnaître 1)
que les savoirs tacites, les savoirs « corporels », les
manières de faire inscrites dans les apprentissages pratiques restent tout
aussi essentiels; acculturé à un ensemble de systèmes (expérimentaux ou
abstraits), d’usages et de tours de main, le scientifique se caractérise
d’abord par un faire et des savoir-faire qui définissent en creux l’horizon de
ses possibles. 2) Que la formalisation ne dit donc pas tout, ne symbolise pas
tout, ne résume ni n’épuise l’entreprise Science – et que l’aspect lisse et
purifié des actes les plus formalisés ne doit pas tromper : ils se soutiennent
(et ne sont productifs) que parce qu’ils sont encadrés par une myriade d’actes
impurs de bricolage. Dans les sciences, on braconne souvent et on transpose
assez librement d’un domaine à l’autre; beaucoup déploient des modélisations
nombreuses et différentes ; ils se déplacent d’un niveau de conceptualisation à
un autre et essaient « pour voir ». 3) Que la science n’est pas un ensemble
conceptuel unifié et cohérent; non seulement parce que les faires sont aussi
importants que les dires (et que la force des premiers réside dans leur
irréductibilité), non seulement parce que le pragmatisme des scientifiques les
conduit à faire aisément feu de tout bois, mais parce que le projet
réductionniste (qui fonderait l’unicité et la cohérence des sciences) est
d’abord un horizon intellectuel et non une réalité – si l’on en croit les
théoriciens de la physique, il est même une impossibilité : certains disent par
exemple, avoir démontré qu’on ne peut ramener la physique de l’état solide ou
liquide à celle des particules dites élémentaires. Il n’est donc pas de raison
que les sciences sociales se fassent trop rigides et se refusent à cette
souplesse qui fait la fécondité des sciences dites « dures ».
DES SOCIAL STUDIES OF
KNOWLEDGE, DE CE QUI LES A ANIMÉES ET RENDUES CÉLÈBRES
Le mouvement critique des sciences est un mouvement large à la
fin des années soixante et au début des années soixante-dix. Il implique des
scientifiques (en grand nombre), des sociologues et des historiens, et le
mouvement féministe. Il est bien sûr pris dans le mouvement de la jeunesse
occidentale dont 1968 est un symbole. Il n’est pas un dénominateur commun à
toutes ces entreprises; mais on peut énumérer ce que, dans sa diversité, il
entend signifier : la science est une institution qui sert les pouvoirs
(politiques, industriels et militaires, au Vietnam par exemple); l’idéologie
est aussi et toujours déjà dans la science; la science est une institution
sociale autoritaire et élitiste; elle masque la part construite de ses énoncés
en les naturalisant; c’est une entreprise qui a exclu les femmes (en droit
d’abord, en fait ensuite) et se trouve marquée dans ses énoncés mêmes par la
domination de genre, etc. Dans ce mouvement, les
Social Studies of Knowledge (un mouvement
initialement britannique) me semble le plus systématique
[2].
Ce qu’il montre et démontre est le caractère inéluctablement
social de la science. Le point peut sembler banal, mais le thème d’une
scientificité transcendant les contingences humaines reste tellement présent
(dans la philosophie des sciences comme chez les scientifiques dont elle est
l’idéologie spontanée, dixit
Althusser) que le travail critique est toujours à reprendre.
Ce groupe
[3] a le sentiment de faire œuvre de science (il dit la
science « telle qu’elle se fait », pour reprendre une expression célèbre et
significative) mais aussi d’agir politiquement (il dénonce autant qu’il dévoile
– et la politique de cette époque est souvent radicale).
Prenons l’exemple de ceux qui sont à l’origine du mouvement,
David Bloor et Harry Collins. L’emploi par eux de l’adjectif
social (dans l’expression
Social Studies of Knowledge) a un
triple but. Il est d’abord polémique : il est d’ajouter une provocation à celle
de Thomas Kuhn et de dire un refus radical de ce qui fonde le positivisme
logique et la pensée poppérienne. Il est ensuite d’offrir un drapeau à ceux qui
veulent penser les sciences de façon matérialiste (ils affirment que le faire,
le tacite et le corporel sont centraux dans les sciences), il est un refus de
l’image intellectualisée des savoirs qui domine alors les esprits. L’emploi
systématique du mot « social » indique encore un refus : celui du dualisme qui
oppose contenu et forme, connaissance et contexte, logique (rationnelle et
interne) des connaissances et contingence (bien sûr externe, et donc « sociale
») des découvertes.
Bloor et Collins préfèrent traiter les savoirs scientifiques
comme toujoursdéjà inscrits dans des lieux et des espaces, comme l’avers non
séparable d’un revers constitué de pratiques sociales et culturelles qui
contribuent à définir le bon savoir, la bonne preuve. En un sens que Bloor
déclare fort (c’est ce qui cimente son « programme »), le social n’est pas une
« dimension supplémentaire » de l’activité scientifique, un aspect qu’on
devrait ajouter à un cœur cognitif, mais l’autre face d’une pratique à saisir
dans son unité. Les savoirs (les arguments comme les expériences et les
preuves) sont d’emblée pris dans des « formes de vie » (selon le mot de
Wittgenstein, l’un des auteurs favoris de ce courant), et il serait de mauvaise
politique de penser séparément ce qui serait « le savoir pur » de ce qui serait
« le contexte », pour ensuite se demander comment l’un « influe », « détermine
», ou « échappe » à l’autre.
L’objet d’étude des SSK est à l’origine bien circonscrit : il
s’agit d’étudier la négociation des faits dans les communautés savantes et au
laboratoire. L’un de leurs outils initiaux (très présent dans les années
soixante-dix) est emprunté à l’anthropologie fonctionnelle et à la sociologie
allemande (à Karl Mannheim). Les productions scientifiques sont traitées comme
des « cosmologies » conçues par des humains pour rendre compte du monde qui est
le leur. Le rôle du sociologue ou de l’historien consiste à les décrire et à
les décoder, puis à mettre en évidence les conditions culturelles, politiques
et sociales qui en ont gouverné la constitution. Le cœur de la démonstration
est formé d’analyses qui se déploient du petit (telle théorie défendue par tel
savant) au grand (ce que sont la sociabilité d’un groupe ou les rapports
sociaux). Cette démarche a bien sûr une parenté évidente avec les analyses
structurales chères aux années soixante et avec le marxisme. L’autre outil
privilégié que les SSK utilisent trouve au contraire ses sources dans les
démarches microscopiques. Il consiste à suivre des
controverses (à ras du sol, dirait
Revel) en regardant comment chacun construit ses preuves, juge de celles des
autres, comment accords et désaccords se règlent – et il fonctionne comme un
emblème puisqu’il incarne méthodologiquement le principe de symétrie de Bloor.
Collins, pionnier de cette démarche, se dit volontiers agnostique quant aux
ontologies invoquées par ses acteurs (des entités auxquelles le sociologue n’a
pas accès et à propos desquelles les savants se disputent) mais relativiste
d’un point de vue de méthode. Ne pouvant connaître que des acteurs sociaux, ils
n’évoquent les « entités naturelles » que selon les usages (contradictoires ou
consensuels) que les acteurs en font. La question de Bloor et Collins n’étant
pas de construire une épistémologie et de dire ce qu’il en est du poids relatif
du social et du naturel dans les énoncés de science (question qui n’a pas de
réponse en généralité), ils « suivent » des acteurs en situation.
Deux commentaires sont ici à faire. Le premier est que le débat
avec les épistémologues orthodoxes ne peut aboutir puisque les SSK britanniques
énoncent qu’il n’est pas de « nécessité naturelle » aux consensus
scientifiques, et que ce sont les questions de la crédibilité et des formes de
l’accord qui sont intéressantes (et non celles de la validation ou de la «
justification »). Pour elles, l’accord n’est jamais qu’instable et
compréhensible localement; il implique certes toujours du « réel » médié et
(re)construit, mais on ne peut que constater les formes qu’il prend puisqu’il n’est
pas défini par le « réel ». Comme on le fait en micro-histoire, les SSK
britanniques ne cherchent pas à simplifier le phénomène mais à en montrer la
plus grande complexité, à déplier les ordres de déterminations multiples qui
sont en cause. Elles trouvent donc toujours de l’impureté et du mélange dans ce
qui s’énonce sous la plume des savants – ce qui, pour certains, manque
singulièrement de grandeur et revient à dévaluer la science. Si l’on n’est pas
pris dans une grande dramaturgie, et s’il ne semble pas qu’il y ait nécessité à
faire de la science un monde radicalement à part et proche de la perfection
monothéiste, le problème n’est pas trop grave : on retombe simplement sur la
variété et les limites de la condition humaine.
Second commentaire : cette approche dit suivre et rapporter ce
que font et disent les acteurs. Ce principe (qui est au fondement d’une large
part des sciences sociales des dernières décennies – nous y reviendrons) a
suscité beaucoup d’études savantes. Je rappellerai simplement ici l’importance
de cette attitude initiale comme antidote aux discours des communautés
scientifiques. Tendus vers le futur, articulés sur les conflits de
reconnaissance, les récits historiques de ces dernières (qui sont des récits
d’attribution de découvertes) tiennent pour évidents la moitié des travaux
réalisés (le scientifique reconnu a eu raison, et il y a peu à ajouter) et
comme pathologiques l’autre moitié (ceux qui se sont trompés). Cela est
malheureusement bien court, et l’outil du suivi minutieux des acteurs et des
regards croisés qu’ils portent les uns sur les autres (en situation de
controverse) est « décapant » par les soudaines complications et variations
qu’il introduit. J’ajouterai la difficulté qu’il y a à suivre le bon sens
lorsqu’ils suggèrent de prendre la science d’aujourd’hui comme la (moins
mauvaise) représentation du réel et de pouvoir ainsi juger de qui avait raison
et tort dans les controverses anciennes (quitte, bien sûr, à réécrire
régulièrement cette histoire). Dès qu’on y regarde de près, l’opacité et
l’intrication des actes expérimentaux autrefois accomplis, comme le fait que
personne ne tient alors le discours tenu aujourd’hui pour vrai (personne n’a eu
totalement tort ou raison au regard de nos savoirs), rendent l’exercice
impraticable (si, bien sûr, on ne se laisse pas aller à l’anachronisme). Les
textes et instruments qui restent dans les bibliothèques et les musées n’ont
par exemple jamais la transparence qui permettrait de dire ce qui fut accompli
(comme geste) et ce qui advint (matériellement) dans l’acte pratique réalisé au
laboratoire.
DES ÉTUDES SUR LA SCIENCE DANS LES ANNÉES QUATRE -VINGT ET DES
DÉBATS QUI LES ONT DIVISÉES
[4]
Les choses changent avec les années quatre-vingt – par
l’augmentation massive du nombre de chercheurs dans le domaine, par des
différenciations au sein des SSK, par la multiplication des programmes aux
États-Unis (études féministes, culturelles, gay) et par une transformation profonde de
l’ensemble des sciences sociales. L’analyse en profondeur (la
thick description empruntée aux
anthropologues) gagne en importance, et l’appropriation de ces débats par les
historiens devient générale outre-Manche.
C’est Latour et Woolgar (avec
Laboratory Life) et les ethnométhodologues qui
introduisent les premières ruptures avec le programme précédent. Latour
construit ensuite sa critique du Programme fort, en particulier du principe de
causalité et de l’explication par le macro-social. Les positions tendent aussi
à se radicaliser – un fait habituel dans les débats intellectuels où la
recherche de la nouveauté est souvent primée
[5]. Dans un premier temps, les différences sont minorées
(on est dans la phase optimiste et conquérante), et le groupe, ravi de sa
propre audace, se vit comme continuant d’ouvrir collectivement de nouveaux
territoires. Avec la seconde moitié des années quatre-vingt, les positions se
tendent – avec les propositions qui sont faites d’écrire de façon réflexive
(dont beaucoup s’accordent à dire qu’il s’agit d’un jeu formel, de « trucs »
qui font peu avancer la réflexion), puis avec
Science in Action (de Bruno Latour), et
finalement avec les féministes qui élargissent drastiquement le champ des
questions légitimes et des positionnements possibles.
C’est autour des actants de Latour et Callon que les débats
sont bien évidemment les plus vifs (les thèses de Latour et Callon sont bien
connues des lecteurs du MAUSS et je n’y reviens pas). Globalement, Latour et
Callon sont accusés d’être des « hérétiques hylozoïstes » (l’expression,
exhumée ironiquement par Simon Schaffer, signifie l’attribution
d’intentionnalité et d’intérêts humains à des « non-humains »). La plupart des
Britanniques partisans des SSK disent que Latour et Callon édulcorent de fait,
par cette invocation d’actants, la conflictualité inhérente à l’acte de science
et à la définition des faits (dans les récits de Latour, Pasteur est le seul
expérimentateur qui ne note ni n’explique pourquoi les microbes berlinois tels
que décrits par Koch n’agissent pas comme « les siens »). Ils soutiennent que
Latour et Callon réintroduisent par la fenêtre, sans gain notable, ce que le
principe de symétrie de Bloor avait évacué : même s’il y a des microbes, nous
n’avons pas grand-chose de plus à en dire, en tant que sociologue ou historien
sans pratique de laboratoire, que ce que les scientifiques en disent. Pour
leurs amis britanniques, Latour et Callon ne « généralisent » pas le principe
de symétrie (cette expression n’est qu’un bon mot laissant croire à une avancée
intellectuelle) et affadissent ce qui fait son heuristique : documenter la
difficulté qu’il y a à stabiliser matériellement les faits au laboratoire,
redonner de la cohérence aux perdants des récits savants, faire acte contre
l’autorité bien-pensante des vainqueurs. Derrière ce débat capital, gît un
problème difficile – et que je ne ferais qu’indiquer ici : celui de savoir s’il
est possible, dans un récit, de mettre en scène ce « réel » avec lequel les
savants interagissent sans simplement paraphraser ce que l’un d’eux (souvent
celui qui s’est imposé dans la postérité) en raconte. La notion d’actant
cherche à résoudre ce problème; Bachelard a offert en son temps sa solution,
tandis que Bloor, Collins et la plupart des « historiens sociaux » pensent ces
solutions illusoires. Concernant Latour, ils estiment que c’est l’auteur
(sociologue ou historien) qui fait agir le pantin « actant » en se faisant son
porte-parole clandestin et introduit ainsi un biais en faveur de l’un des
protagonistes. En retour, ils peuvent être accusés (si l’on croit possible de
tout tenir dans une même narration) de ne pas « expliquer » pleinement comment
les savants arrivent à leurs solutions puisqu’ils ne font pas « intervenir »
dans leur propre histoire, comme acteur
indépendant, ce « réel » avec lequel les savants
interagissent.
D’autres propositions de Latour vont en revanche avoir un
énorme impact (la place me manque pour évoquer ici les autres débats qui se
sont déroulés au sein des SSK, avec Woolgar, Lynch ou Mulkay, les extensions
aux études sur les techniques, les contributions des féministes et des
cultural studies – aussi bien que les
effets sur le travail des historiens
[6]). Les thèses de Latour qui cherchent à comprendre
comment les pratiques de laboratoire en viennent à peser sur le monde et à le
transformer sont parmi celles qui seront déterminantes. Après elles, ce n’est
plus seulement dans le cadre des laboratoires que sera cherché le secret des
savoirs, mais aussi dans les reprises et les traductions qui opèrent dans
l’ensemble du corps social. Latour apprend à ses amis à « sortir » du
laboratoire, à étudier comment le complexe (techno-)scientifique et le corps
social se (re)définissent et se (re)construisent de proche en proche, comment
les savoirs circulent à distance
via
des objets et les normes qu’ils impliquent, comment ils refont le monde. La
question n’est alors plus tant de repérer comment la légitimité des
propositions scientifiques est négociée dans la communauté savante (ce pourrait
être une définition du programme « controverse »), ni de dire comment une
situation sociale conduit à certains énoncés privilégiés (ce serait le
programme de Mannheim généralisé), mais de décrire comment des énoncés, à
travers des
objets et des
pratiques, s’imposent dans une
compétition pour la survie sociale, technique et cognitive. À chaque fois est
réalisé un nouvel agencement social et matériel, un agencement qui n’est mû par
aucune mécanique interne autonome mais par le jeu d’acteurs stratégiques
alignant des réseaux d’acteurs humains et de dispositifs. Dans les récits,
c’est la trajectoire d’acteurs privilégiés essayant de convaincre, intéresser,
contraindre les autres à accepter leurs histoires qui est privilégiée, c’est
elle qui domine comme forme littéraire.
Une incise s’impose ici pour noter une inversion historique
majeure des positions. Au cours des deux derniers siècles, la gauche (au sens
politique) a plutôt été positiviste et scientiste; ce sont ses ennemis (dont la
droite catholique) qui ont insisté sur le caractère construit et toujours
limité des savoirs scientifiques. Deux cas sont bien connus : celui de Duhem,
catholique traditionaliste de la fin du XIXe siècle, et
qui développe, contre l’idéologie positiviste dominante, des thèses
remarquables qui lui vaudront d’être traduit et longuement commenté dans
l’Amérique des années soixante-dix; celui de Michael Polanyi, militant
anti-communiste des années cinquante, dont les travaux sont au départ de ceux
de Collins, et qui va souligner l’importance des savoir-faire et savoirs
tacites dans la pratique des sciences contre l’idée de planification soviétique
et contre le projet d’unification des savoirs dont le Cercle de Vienne (qui
regroupe des hommes de gauche) est le meilleur représentant. En bref, le
progressisme social est historiquement scientiste (il croit à la science parce
qu’elle offre les moyens intellectuels de libérer le peuple de ses divers
opiums – ainsi que les moyens d’un progrès matériel) alors que le mouvement
contestataire des études sur les sciences des années soixante-dix et
quatre-vingt s’appuie sur l’autre tradition. C’est que la guerre froide a
modifié les grands repères idéologiques :
la science est alors l’idéologie officielle à l’Ouest comme à
l’Est, elle est l’enjeu de la bataille matérielle pour gagner la guerre froide
(le développement des armes nouvelles), mais aussi pour son appropriation
symbolique :
les deux camps se veulent les lieux naturels de la vraie
science. L’Ouest accuse l’Est de ne pas laisser de liberté aux savants et de
mener la science au désastre (affaire Lyssenko); l’Est accuse l’Ouest de la
prostituer et donne la rapidité de son retour sur la scène scientifique comme
la preuve de l’adéquation du système soviétique à la science (c’est la preuve
qu’il est lui-même scientifique). Il n’est pas alors très étonnant qu’une part
de la nouvelle génération de gauche des années soixante/soixante-dix soit très
critique vis-à-vis de la science « telle qu’elle est », qu’elle veuille montrer
qu’elle est construite et qu’elle est organiquement liée aux pouvoirs. Pour
eux, la science est un système de domination idéologique et matériel, à l’Ouest
comme dans les régimes pervertis de l’Est. Il n’est pas non plus étonnant,
symétriquement, que ce groupe soit accusé par la gauche classique (la plus
militante contre ce mouvement intellectuel) de faire le lit de l’irrationalisme
et du nazisme (ce procès indécent fut fait à Latour) et que Sokal ait expliqué
son geste comme l’acte militant d’une gauche voulant retrouver ses
valeurs
[7].
DES VALEURS, DE LA POLITIQUE ET D’AUTRES QUESTIONS INTÉRESSANTES
SURGIES DANS LES ANNÉES QUATRE -VINGT-DIX
Le mouvement que je viens d’évoquer (si sommairement) aura
certainement sonné de façon familière au lecteur. Il aura identifié un air de
parenté avec l’évolution d’une part essentielle de la sociologie, de
l’anthropologie et de l’histoire –
du moins de
leur évolution conjointe en France. Ce qui caractérise cet air de
famille est une suspension du jugement de la part de celui qui mène l’analyse –
« le pragmatisme, écrit Bernard Lepetit en 1993, est à la mode : les hommes,
découvre-t-on, sont occupés à régler des affaires » –, le passage d’une
critique de la sociologie à une sociologie de la critique (pour reprendre
l’expression consacrée), mais aussi le choix d’un grossissement (souvent)
unique d’analyse (on privilégie le niveau des microanalyses, des
micro-interactions). On prend ses distances avec l’explication causale de type
structurale, jugée trop grossière, déterministe et inattentive au jeu et à
l’autonomie des acteurs. On s’installe dans des temporalités courtes et des
espaces circonscrits, on se méfie des longues durées, de l’inertie des «
mentalités », des stabilités qu’on qualifie volontiers d’artefacts et qu’on
tient pour antagoniques aux nouveaux principes
[8].
On insiste sur les mondes de l’action et leur pluralité,
l’ordonnancement des phénomènes soutient une approche procédurale, et la
question de la coordination et de l’accord prévaut (« comment l’on s’accorde
entre sujets, sur des sujets et sur des choses, écrit Lepetit, comment l’accord
social se fait, échoue à se défaire ou se défait »). On regarde la dynamique
d’une « affaire » par exemple, ce qui fait qu’une « alerte » est reçue – et on
infère les grammaires de l’action. On conceptualise la « responsabilité » (pour
un désastre écologique ou un accident du travail), mais essentiellement en
termes de processus d’attribution : il s’agit d’une propriété imputée à un
agent à l’issue d’un processus traversé d’épreuves. On suit donc les acteurs de
très près, sans prendre position dans leurs querelles intestines puisqu’on vise
à clarifier les usages et non à être un critique social. Avec Gauchet,
finalement, on pourrait caractériser la situation en disant qu’on abandonne
l’étude des institutions et des cadres de la culture au profit d’une analyse
des actes de connaissance et de classement, de tout ce qui contribue à la
fixation des significations (la matérialité des choses par exemple), et on
montre un intérêt pour la dimension réflexive de l’activité humaine (et de la
nôtre en particulier).
Dernier élément (dont certains aspects sont peut-être propres à
Bruno Latour et se retrouvent moins chez Boltanski, Thévenot ou l’économie des
conventions, dans les SSK britanniques, les féminismes ou la microhistoire) :
les descriptions et les théories privilégient des acteurs stratégiques qui ont
peu d’épaisseur propre, peu de propriétés indépendantes des réseaux qu’ils
construisent. Nous avons plutôt affaire à des sociétés plates, ou grises, à un
univers de tractations où celui qui réussit le meilleur accord ou impose comme
légitime sa caractérisation des choses en vient à avoir raison… puisqu’il est
le plus fort; un cynisme remplace l’agnosticisme de départ, et l’usage
(humaniste et politique) du principe de symétrie bloorien comme outil de
défense des perdants de l’histoire disparaît au profit d’une neutralité
axiologique (cette perspective de « réhabilitation des petits » reste vivace
dans la littérature britannique
[9]). Dans ce sens, il n’est plus d’espace (social,
mental ou politique) à partir duquel pourraient s’ancrer et s’imaginer des
résistances aux malheurs ordinaires de la société, comme des résistances à la
prolifération des nouveautés techno-scientifiques imposées par les nouveaux
maîtres des réseaux.
Pratiquant de la sorte, répétons-le, on fait apparaître une
richesse et une complexité que manquent radicalement les approches précédentes.
Après Bloor, Collins ou Latour, après Boltanski, Thévenot et la
microstoria, on ne reviendra plus à
l’univers heureux des grandes fresques, des grands récits – ou on le fera sur
un autre mode. De même, la sophistication de ces analyses restera l’outil le
plus efficace qu’on puisse imaginer pour toute action (y compris sociale ou
politique). Ce qu’on gagne sur un terrain se perd toutefois souvent sur un
autre. Voulant faire science dans un sens strict (se restreindre au suivi
méticuleux d’actions en se tenant hors de la haute mer où les opinions
foisonnent), le pur tend à prévaloir sur l’impur, la certitude sur la prise de
risque. La physique a toujours connu des tensions de ce genre, et les
physiciens des solides (qui s’occupent des corps ordinaires) ont par exemple
toujours revendiqué, contre les puristes des particules élémentaires qui
tendaient à l’hégémonie, l’importance de leur
dirty science, de leur science moins codifiée et
volontairement variable dans les outils qu’elle utilise. Ils ont montré sa
valeur intellectuelle et son heuristique, l’intérêt qu’il y a à savoir se
déplacer d’un niveau de représentation à un autre, d’une simulation, d’une
modélisation et d’une simplification à une autre – au risque d’une perte de (la
sacro-sainte) cohérence
[10]. À mon sens, nous sommes à un moment où nous
devrions faire de même et repenser l’ascétisme (peut-être trop radical) qui fut
le nôtre.
Il faudrait certainement revenir sur plusieurs choses, redonner
du jeu à certains de nos principes. Par exemple, abandonner l’idée d’un niveau
privilégié d’analyse et savoir reprendre, pour elles-mêmes, les dimensions
macroscopiques et les problèmes propres qu’elles posent. Le débat théorique est
certes continu sur l’articulation du micro et du macro; on a imaginé des moyens
multiples de les lier, mais en pratique on ne tient pas tout avec la même force
et la même détermination, et il y a un coût à abandonner (de fait) un niveau
d’analyse
[11]. On
pourrait aussi reconnaître (et débattre de) l’imbrication valeurs/science,
accepter qu’il est plus riche, du point de vue des savoirs produits, de
multiplier les angles d’approche, d’énoncer nos partis pris, de les assumer –
et de ne pas seulement rêver de purification à la manière du Cercle de Vienne,
de ne pas seulement nous en tenir aux discours minimaux (et minimalistes) et à
leur esthétique. La tradition britannique des études sociales sur les sciences
offre ici une constance intéressante : elle a toujours mêlé description et
normativité, et a toujours prétendu que son travail restait une critique de
l’ordre établi; une partie de ses analyses a été centrée sur la notion de
travail et elle n’a jamais rompu radicalement d’avec les approches marxisantes.
On devrait repenser les grandes asymétries du social, les rigueurs laminantes
des hiérarchies, les rapports de force à très grande inertie et inscrits par
exemple, dans les institutions; nous devrions redonner sa place au conflit,
redonner sa place au refus de la violence intolérable, remettre au cœur de nos
débats la question des raisons au nom desquelles nous analysons et jugeons
l’action (les régimes de justice que
nous mobilisons). En bref, prendre à
bras-le-corps, et à nouveaux frais, la question de la critique et la question
de l’intégrité (ou plutôt de la commune condition) humaine – questions
auxquelles je me sens bien incapable de contribuer.
Je renverrai donc simplement à deux autres pistes (évidemment
non exhaustives), à deux ensembles d’études intéressantes et qui n’ont pas été
considérées ici. D’abord à l’immense continent intellectuel que je n’ai fait
qu’évoquer et vis-à-vis duquel les intellectuels français manifestent souvent
de l’indifférence (de la condescendance ?) : celui du féminisme (américain de
surcroît). Je pense par exemple, à Primate
Visions, un livre publié en 1989 par Donna Haraway (il s’agit d’une
histoire de la primatologie et de ses praticien(ne)s, de ses représentations,
pratiques et régimes discursifs).
La force d’Haraway est qu’elle ne cherche pas à construire un
système unique, autosuffisant et théoriquement complet. Mettant en œuvre
pratique une autre définition de l’œuvre scientifique, elle dit qu’il faut
accepter les regards partiels et partiaux puisqu’aucun n’est global ni neutre;
elle soutient qu’il est toujours plusieurs logiques explicatives qui sont
intéressantes et insiste sur la
fécondité de se faire (alternativement et au bon moment) critique sociale,
féministe, anthropologue ou marxiste. Elle dit par exemple, ce que le programme
latourien de l’acteur stratégique apporte, mais montre
aussi l’intérêt de ne pas toujours
regarder la société comme grise et sans structure; de prendre
aussi le temps d’analyser le modèle de
l’acteur stratégique en termes de masculinité et de genre; de refuser, à un
autre moment, la neutralité qu’il implique en termes de valeur. Elle dit
l’efficace et l’intérêt de la démarche des sciences, mais montre les intérêts
qu’elles servent, volontairement ou malgré elles – car cela importe aussi pour
comprendre les sciences à l’œuvre.
Haraway se veut stricte même quand elle est militante, ces deux
registres n’étant inconciliables que dans les discours des sciences sociales où
on en appelle souvent à la science pour installer une légitimité
[12]. En bref, il s’agit d’un
livre qui, parlant d’éthique, de l’ordre social, du genre, des pratiques
matérielles et des mots, cherche à montrer les infinies frontières et porosités
qui traversent les activités humaines et la qualification des choses dans et
autour du territoire des sciences.
Une autre piste prometteuse est celle qu’ouvre le débat avec
les juristes sur les risques générés aujourd’hui par les développements
techno-scientifiques de l’agro-alimentaire ou les biotechnologies, par la
gestion de l’eau ou les équilibres du système Terre. Parce que, comme dans le
cas des féminismes, ces questions engagent fondamentalement notre devenir et
que des personnes se disent victimes et demandent que justice soit rendue,
certains des analystes (et peut-être plus souvent les juristes que les
sociologues) considèrent capital de
peser sur la situation
[13]. Abandonnant la position de surplomb
décrivant des processus d’attributions croisées de responsabilités, ils pensent
bon de mesurer des tendances dominantes (en jurisprudence par exemple), les
conséquences qu’elles engendrent (par exemple, pour les plaignants) et donc les
points sur lesquels une action est possible. Il est certes capital de bien
comprendre les logiques d’imputation et de connaître les ressources
mobilisables par les acteurs, il est bon de maîtriser pleinement les
fantastiques outils offerts par les sociologues, mais l’importance de ce qui
est en jeu fait qu’il n’est pas possible de rester en retrait des enjeux
eux-mêmes. Il est par exemple utile (intellectuellement comme pratiquement,
pour forcer à une analyse plus fine comme pour pouvoir agir) d’essayer
d’énoncer positivement les procédures et les dispositifs qui pourraient être
proposés pour peser sur les régulations sociales et politiques : comment
imaginer les systèmes d’alerte à créer afin de mieux identifier les menaces
potentielles ? Quels modes de contrôle de l’effectivité des décisions
politiques et administratives pourraient être mis en avant ? Quelle pourrait
être une pratique utile de la précaution, etc. ? De même, sur les formes
concrètes de l’expertise (contradictoire et publique, certes, mais en tenant
compte des dérives connues
[14]) et de l’indépendance (souvent impossible) des
experts
[15].
UNE REMARQUE DE CONCLUSION SUR CET ASPECT DE LA VIE
INTELLECTUELLE, LA POLITIQUE ET LE SOCIAL
Si l’on en croit le tout récent livre de Boltanski et
Chiapello, le capitalisme connaît une phase de transformation rapide dans la
seconde moitié des années soixante-dix. Ayant tiré les leçons des grands
mouvements sociaux des années 1965-1975, et devant restaurer une distribution
des revenus plus favorable au capital, les
managers définissent d’autres procédures de
gestion – et gagnent la bataille politique et idéologique. Un nouvel « esprit
du capitalisme » emplit le vide laissé par les défaites ouvrières, et la « cité
par projet » (avec son insistance sur la coordination de l’action et son
cortège de réseaux à tisser patiemment) devient la nouvelle norme. C’est dans
cette période qu’a lieu le basculement massif que nous avons évoqué dans ce
texte vers le pragmatisme, la question de l’accord et l’analyse fine de
l’action; il a coïncidé, condition nécessaire, avec une démonétisation
extraordinairement rapide du marxisme dans les milieux universitaires, et la
fin des militantismes. Au cours de cette transition disparaît la prégnance du
jugement (politique et critique), comme toute forme d’eschatologie. Le repli
est méthodologiquement scientiste, nous l’avons dit (la posture est celle du
détachement, de l’absence d’affects et de la précision des dissections) pour
mener une attaque (dans le cas des études sociales sur les sciences) contre le
scientisme en tant que valeur et norme sociales (ironie des itinéraires !). Des
années soixante-dix aux années quatre-vingt-dix, la transformation historique
de « l’esprit du capitalisme » n’est ni perçue ni décrite, mais les valeurs qui
la soutiennent semblent animer à leur façon le nouveau cours intellectuel
(comme ils envahissent le discours social
[16]): les réseaux en perpétuelle reconfiguration
deviennent la vérité du monde, et les « mobiles » qui réussissent à transformer
le monde deviennent les héros de nos récits.
Dans la seconde moitié des années quatre-vint-dix, le doute
s’installe à nouveau et le paysage se transforme. Une certaine inquiétude quant
au bienfondé de ce cours pragmatique apparaît ici et là – et n’est peut-être
pas indépendante des changements qui affectent alors le monde social et/ou
politique.
C’est en effet le moment du surgissement des premiers grands
problèmes opposant victimes et techno-libéralisme – pensons à l’affaire du sang
contaminé, qui est probablement décisive, mais aussi aux débats autour de la
brevetabilité du vivant, de la privatisation accélérée d’une part croissante
des savoirs, aux débats juridiques sur les droits de possession des minorités
vis-à-vis des multinationales de l’agro-
business, aux polémiques sur les OGM, etc. C’est
aussi le moment d’une inversion de tendance quant à ce qui domine dans le
social comme valeurs : émerge à nouveau un discours contestataire (s’opposant
aux valeurs managériales décrites par Boltanski et Chiapello) qui se marque par
le succès populaire de la grève de décembre 1995 (elle déstabilise nos
certitudes quant à une évolution sociale qui semblait aller de soi). Il se
marque par l’écho rencontré par la critique du néo-libéralisme et de la
destruction des avantages sociaux qu’il opère, par le retour de formes
militantes variées (contre l’exclusion ou en défense de l’environnement par
exemple) et bientôt directement politiques. Renaissent alors d’autres
préoccupations intellectuelles – sur ce que nous faisons, sur les présupposés
qui encadrent nos questions et les orientent d’entrée de jeu; alors renaît
l’inquiétude salutaire car déstabilisatrice de nos certitudes. Les indices de
ce retour sur soi se multiplient, je m’en réjouis – et je crois bon de
participer à ce mouvement
[17].
PS : On aura compris, je
l’espère, que ce texte est en partie autobiographique. J’ai été, à ma très
modeste place, partie prenante du mouvement que je décris, des espoirs qu’il a
suscités et des valeurs qu’il a portées, consciemment et inconsciemment.
J’assume donc les résultats positifs qu’il a produits et les critiques que je
lui porte.
·
ANNALES. HISTOIRE, SCIENCES SOCIALES, 1998,53 ( 4-5), numéro
consacré à l’histoire des techniques.
·
ASHMORE M., 1993, « The Theatre of the Blind : Starring a
Promethean Prankster, a Phoney Phenomenon, a Prism, a Pocket, and a Piece of
Wood », Social Studies of Science,
23,67-106.
·
BLOOR David, 1999, « Anti-Latour », Studies in the History and
Philosophy of
·
Science, 30 ( 1), 81-112.
·
BOLTANSKI Luc, CHIAPELLO Ève, 1999,
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Gallimard.
·
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·
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·
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·
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·
HEINICH Nathalie, 1996, États de
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·
LATOUR Bruno, 1999, « For David Bloor… and Beyond »,
Studies in the History and Philosophy of
Science, 30 ( 1), 113-129.
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·
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·
GARDEY D., LÖWY I. (sous la dir. de),
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·
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du CNRS.
·
– 1995 « Pour une histoire sociale et culturelle des sciences
», Annales. Histoire, sciences
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·
PICKERING A., 1992, Science as
Practice and Culture, Chicago, University of Chicago
·
Press.
·
PROGRAMME « RISQUES COLLECTIFS ET SITUATIONS DE CRISE » (CNRS)
: actes de la
·
Ire séance (point de vue de Bruno Latour), 15 novembre 1994; 5e
séance (Boltanski et alii), 15 février
1996; 6e séance (Marie-Angèle Hermitte), 6 juin 1996.
·
REVEL Jacques (sous la dir. de), 1996,
Jeux d’échelles,
EHESS/Gallimard/Seuil.
·
RICŒUR Paul, 2000, La Mémoire,
l’Histoire, l’Oubli, Seuil.
·
SCHAFFER Simon, 1991, « The Eighteenth Brumaire of Bruno Latour
», Studies in the History and Philosophy of
Science, 22 ( 1), 174-192.
[1]
Je remercie pour leurs commentaires à un moment ou à un autre
de l’écriture de ce texte Christophe Bonneuil, Philippe Chanial, Amy Dahan,
Delphine Gardey, Jean-Paul Gaudillière, François Hartog, Simon
Schaffer.
[2]
Aux États-Unis, c’est le mouvement féministe qui joue ce rôle,
tandis qu’en France il est plutôt le fait de scientifiques militants et
contestataires. Les écrits de Jean-Marc Lévy-Leblond représentent parfaitement
ces travaux.
[3]
Pour une bibliographie substantielle, on se reportera à Pestre
[ 1995].
[4]
Une bonne entrée en matière quant à ces débats est à trouver
dans Pickering [ 1992]. Ajouter S. Schaffer [ 1991] et le débat récent entre
Bloor et Latour dans
Studies in the History and
Philosophy of Science de mars 1999.
[5]
Collins a dénommé
epistemological
chicken (trouillard épistémologique ?) le « jeu » qui consiste, dans
les SSK des années quatre-vingt, à mettre l’autre au défi d’aller toujours plus
loin dans la radicalisation du propos.
[6]
Concernant l’impact sur les historiens, voir Pestre [ 1995];
pour un premier aperçu sur les études féministes, voir Faulkner et Carr [ 1997]
et Löwy [ 2000]; pour les débats entre Collins, Bloor, Latour, Woolgar et
Lynch, voir Pickering [ 1992], Bloor [ 1999] et Latour [ 1999]; pour des
éléments sur le champ d’étude des techniques, voir le numéro spécial des
Annales de 1998 (sous la dir. de Y.
Cohen et D. Pestre).
[7]
Ma première vision de cette évolution de long terme m’a été
fournie par Simon Schaffer.
[8]
Pour les historiens, voir Lepetit [ 1995] et Revel [
1996].
[9]
Un exemple parfait est donné par Ashmore [ 1993]. Pour une
œuvre complète travaillée par ces questions, on mentionnera celle de Simon
Schaffer.
[10]
On pourra lire Pestre [ 1989].
[11]
On pourrait commencer par retourner aux fourneaux théoriques
pour voir si les incompatibilités que nous avions décrétées l’étaient autant
que cela. Sur l’articulation des micro-analyses et des longues durées, des
pistes intéressantes sont proposées par Ricœur [ 2000].
[12]
Pour un exemple classique, on lira l’introduction de Heinich [
1996].
[13]
Pour cet aspect, on lira avec profit les conférences et débats
publiés par le programme « Risque » du CNRS [ 1994,1996], notamment les
séminaires avec Latour, Boltanski, Chateauraynaud et Hermitte, qui permettent
de bien mesurer ces différences.
[14]
On regardera le numéro spécial de
Science in Context intitulé « Science and Law
».
[15]
Christophe Bonneuil a fait remarquer que ces études ont
elles-mêmes la faiblesse de peu s’intéresser à l’économie politique de
l’innovation et des mises sur le marché (telles qu’elles sont menées par les
grandes firmes de l’agro-
business) et
de s’intéresser presqu’exclusivement au débat public et aux questions posées
par le politique.
[16]
Je suggère ici de généraliser ce que disent Boltanski et
Chiapello concernant la critique artiste et ses rapports aux nouveaux
idéologues du capitalisme.
[17]
Je ne peux m’attarder ici sur les délicats problèmes que pose
l’articulation de la vie intellectuelle avec les évolutions sociales globales
(et la manière dont nous pouvons en rendre compte de façon heuristique). Je
souhaite simplement qu’on me fasse crédit, qu’on admette que je ne suis pas
inconscient de l’ampleur des problèmes soulevés, et qu’on comprenne que mes
visées ne sont pas dénonciatrices.