Revue du MAUSS
La Découverte

I.S.B.N.2707135011
448 pages

p. 180 à 196
doi: 10.3917/rdm.017.0180

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Acte II. Culturaliser la nature ? La querelle du constructivisme dans les sciences

no 17 2001/1

Cette livraison de la Revue du MAUSS suggère de débattre de l’articulation constructivisme/naturalisme [1]. Le point est d’importance et de grande complexité. Je ne sais toutefois pas très bien si cette question doit être prise de front ou de biais. Je crains que la prendre de front ne conduise au retour des toujours mêmes antagonismes – un exemple catastrophique en étant les interventions récentes de certains en faveur d’un réalisme tout simplement niais : je pense à Weinberg (prix Nobel de physique) aux États-Unis ou à Jean Bricmont dans l’aire culturelle de langue française. Le débat frontal a aussi souvent un aspect indémêlable, écartelé qu’il est entre des centaines de prises de positions affectives, brouillé par la polysémie des mots et l’expérience particulière de chacun. Parce qu’il a trait au statut de vérité de nos propres énoncés et aux idéaux des intellectuels (dont je suis en tant qu’ex-physicien et historien), parce qu’il touche au cœur du métier (d’où les interventions répétées des scientifiques dans un débat qu’ils vivent souvent comme une attaque) et qu’à la scientificité s’associent de grandes valeurs (comme celles de progrès et de rationalité) et de grandes craintes (« la folie du relativisme », « la montée de l’irrationalisme » et « les dérives politiques qui ont marqué lesiècle »), le débat est traversé de passions violentes.
Je voudrais donc proposer un autre exercice.
Dans le corps de mon texte, j’aimerais revenir sur le mouvement des études sur la science tel qu’il s’est déployé internationalement. La première raison est que ce débat fut de qualité, qu’il a concerné un élément paradigmatique (les sciences « dures ») et qu’il a emprunté des pistes de réflexion nombreuses et qui méritent de ne pas être oubliées. Il a connu des polémiques vives, avec les philosophes, les scientifiques et les épistémologues d’une part, et de l’autre, en son sein avec comme principaux intervenants Bloor, Collins, Latour, Woolgar, Lynch, Haraway, Harding et de nombreux historien(ne)s. J’insiste sur la dimension internationale car j’ai l’impression qu’on saisit mal cette dimension en France : on fait comme si le débat était limité à deux ou trois auteurs et à une liste étroite de questions et de réponses, et on ne voit pas la multiplicité et la richesse des propositions qui ont été faites au Royaume-Uni et aux États-Unis. Je vais aussi rapporter ce qui s’est dit et fait en n’occultant pas les « contextes ». Je pense en effet qu’il est heuristiquement plus riche, si nous souhaitons comprendre où nous en sommes, de ne pas faire comme si les débats qui nous agitent n’étaient que des débats d’idées déconnectés de tout enjeu politique ou de toute relation à des situations (ce qui serait, nous en conviendrons aisément, un peu étonnant de la part de sociologues et autres experts des études sociales des sciences). Je vais donc revenir sur quelques-uns des grands enjeux intellectuels de ce débat en évoquant ce qui a pu motiver, fonder, aider (dans le social) à l’émergence des différentes positions.
Je sais que je suis ici tenu de répondre d’emblée à une critique : si je tente d’établir un pont entre telle prise de position et telle situation, ce n’est pas pour la réduire (ou l’« expliquer »), c’est pour rendre un peu plus complexe notre compréhension du débat, de la période et de nous-mêmes dans ce débat et cette période. Le débat que je souhaite rapporter nous a en effet appris 1) qu’il faut se méfier de ceux qui vous font le coup de la science, qui vous disent qu’ils parlent en son nom – et qui utilisent souvent une caractérisation sociale pour invalider l’autre et en rajouter dans l’argument d’autorité. La volonté de faire science est d’abord une intention, faut-il le rappeler ? et la position de la science est une position que personne n’occupe et ne peut occuper – car personne n’est Dieu. 2) Que personne n’est capable de dire le tout ou l’essence d’une chose (si tant est que nous parlions d’entités définies) et que c’est un enrichissement, et une nécessité, pour une approche sérieuse (et notamment scientifique) que de varier les a priori du regard et les simplifications qu’on impose au problème. Ne pas savoir faire la synthèse de différentes lectures n’est pas un drame, même si la recherche de cohérence reste l’un de nos horizons intellectuels. Dire qu’on parle d’un ou de plusieurs points de vue et les assumer – j’adopte ici un niveau mésoscopique d’étude des composés magnétiques et ignore donc la mécanique quantique, dit le physicien; je considère maintenant la pratique passée des sciences du point de vue du genre, dit l’universitaire féministe – est une pratique saine qui permet de faire émerger de nouveaux savoirs, d’établir d’autres corrélations, de faire émerger d’autres valeurs, et de sourire à l’aveuglement de ceux qui prétendent parler de nulle part en s’autoproclamant « scientifiques ». Parce qu’on ne pense pas souvent l’approche scientifique de cette façon dans les sciences sociales, je commencerai ce texte par l’énoncé de cinq propositions concernant les sciences « dures », propositions que je pense pertinentes pour les sociologues, les philosophes ou les historiens. La réflexion sur la science des autres n’est en effet intéressante et importante que si nous sommes prêts à penser qu’elle s’applique aussi à nous.
Pour conclure, j’évoquerai les limites que rencontre aujourd’hui ce programme d’étude sur les sciences. Je ne parle pas de limites en général (ce programme me semble avoir dit ce qu’il était le plus important de dire, et il reste fructueux et pertinent); je parle des limitations qu’il rencontre alors qu’il est devenu sinon hégémonique, du moins très puissant. Pour l’instant, dans une perspective non polémique (et en évitant le plus possible les « gros mots » comme réalisme ou constructivisme), je voudrais énoncer mes cinq thèses à propos de ce que sont les sciences, thèses dont j’espère qu’elles pourraient redistribuer les assentiments.
 
CINQ POSTULATS ÉLÉMENTAIRES POUR PENSER LES SCIENCES (ET ABANDONNER L’OPPOSITION TROP VIVE ENTRE CONSTRUCTIVISME ET RÉALISME /NATURALISME /ESSENTIALISME )
 
 
Première thèse : il n’est guère d’autre solution, pour le savant immergé dans l’acte créateur (voire pour l’intellectuel dont l’horizon est la recherche de la vérité des choses) que de supposer, à titre préalable, que quelque chose existe là indépendamment de lui, et que ce quelque chose a une stabilité suffisante pour pouvoir être saisi. Il peut savoir l’intérêt qu’il y a à explorer, comme peut le faire le philosophe ou l’artiste, des chemins qui nient ce parti pris de départ (peut-être les arbres de la forêt ne font-ils aucun bruit lorsqu’ils tombent et qu’aucun humain n’est là pour les entendre). Mais, dans le feu de l’action, il fait rarement d’autre choix que de partir de l’hypothèse de cet existant qu’il cherche à appréhender et à qui il attribue une régularité intrinsèque (il tient pour acquis que l’arbre fait toujours le même bruit lorsqu’il tombe, indépendamment de lui). L’être des sciences, leur principe d’action, présuppose une telle hypothèse : faire science est précisément se battre pour cette vérité du monde en acceptant comme principe premier et abstrait (et donc très opérant) que ce sera toujours l’expérience, l’observation (ou le document pour le cas des sciences historiques) qui trancheront en dernière instance contre le bon plaisir. Mettre en pratique ce principe hautement abstrait et idéal n’est toutefois jamais simple, et le problème de sa signification et de son opérationalité apparaît dans toute son ampleur dès qu’on regarde la production effective et concrète des savoirs.
Ma deuxième thèse, tout aussi banale, énonceraitque l’acte expérimental (dans le cas des sciences de laboratoire) n’est toutefois pas un enregistrement (passif et immédiat) de données (ou d’un donné), mais est un engagement (actif et prolongé) avec le monde matériel, un labeur et une aventure, un travail au sens fort, une série d’actes matériels qui cherchent à faire advenir des effets et des phénomènes. Au laboratoire, le travail consiste surtout à stabiliser les interactions, à faire que des phénomènes se répètent, deviennent réguliers et systématiques, ce qui n’est pas simple. La « nature » ne parle en effet pas d’elle-même, et l’acte expérimental produisant d’abord plus de bruits que de signaux, il faut optimiser les dispositifs et systèmes expérimentaux afin qu’un sens régulier apparaisse. Ce travail implique du temps et des techniques, l’appropriation de savoirs comme de nombreux savoir-faire. On peut donc raisonnablement dire que les faits de la science sont faits, qu’ils sont construits, modelés et raffinés, pour produire des données et un sens stables, mais que ce résultat n’est pas arbitraire ou « relatif » (un peu de souplesse intellectuelle n’est pas ici superflue si l’on souhaite penser ce qui est le plus intéressant et sortir des polémiques faciles) – ce qui à son tour ne veut pas dire déterminé.
La troisième thèse dirait les limites inévitables de tout ce travail de confrontation au monde. La raison, triviale, en est que les scientifiques sont des hommes et des femmes de chair et d’os, qu’ils sont situés dans l’espace et le temps historique, dans le social et l’imaginaire de leur époque – et que, n’étant pas l’égal de Dieu, ils connaissent des limites indépassables.
Par exemple, celle de ne pas pouvoir atteindre la certitude ou l’absolu, de toujours devoir reprendre aujourd’hui ce qu’ils ont établi la veille. Comme l’a enseigné Bachelard, l’activité des sciences est (pour une part) une activité (sur)critique visant à abandonner régulièrement ce qui a été prouvé.
Convaincue aujourd’hui par ses preuves, la science doutera demain de leur pertinence. Car n’ayant pas l’ancrage absolu qui leur permettrait d’atteindre la chose en soi, les humains n’ont d’autre solution que de se rassembler pour, collectivement, confronter les représentations qu’ils s’en font. La science est donc une entreprise collective et ce n’est que dans l’échange entre personnes que s’élabore (se négocie, disent les sociologues) ce qui la justifie à chaque instant : les normes et les preuves qui sont tenues pour valables et qui permettent au groupe d’aller de l’avant. Il est donc sage de postuler que les preuves et les arguments avancés ne sont jamais transcendants aux humains : qu’ils sont certes élaborés à travers des interactions réglées et codifiées avec le monde matériel, ce qui est essentiel, mais aussi avec les autres, via les publications et les polémiques, via la circulation d’objets ou le partage de normes.
Quatrième thèse, capitale : si la science a comme projet de comprendre le monde, la science moderne le soumet à la question de façon telle qu’elle se trouve être (aussi) en mesure de le contrôler, de le maîtriser et de l’adapter pour le faire advenir (en techniques par exemple). Par sa dimension de fabrication/optimisation des faits d’expérience au laboratoire, comme par son projet de représentation via la mathématique, la science moderne possède d’emblée une efficacité matérielle, une capacité pratique d’action et de manipulation que ne possèdent pas ( et que ne visent pas) les formes antérieures de savoir. (C’est cette démarche qui a permis la supériorité de l’Occident, de ses manufactures comme de ses armes au cours des derniers siècles.)
La science mise en place dans cette période a certes hérité des projets de savoir antérieurs (énoncer la vérité du monde), mais elle leur a donné un autre sens. Ce qui la meut est aussi de faire pour comprendre – et de pouvoir ainsi mieux faire; c’est aussi de manipuler les choses pour gagner en savoirs qui puissent servir à mieux agir. Pas étonnant, dans ces conditions, « que la science permette d’aller sur la lune » – un argument bien connu de ceux qui pensent ainsi prouver que ses énoncés disent le vrai des choses (de la gravitation et des lois de la mécanique en l’occurrence). Notons simplement deux choses : 1) que l’efficacité technique découle de la manière même qu’a la science moderne de questionner le monde au laboratoire, qu’elle est au point de départ de l’entreprise et non une (simple) conséquence heureuse; 2) que cet argument ne dit rien quant au statut de vérité des énoncés puisque la science n’a pas le monopole des énoncés efficaces et qu’elle-même s’est montrée efficace dans le passé avec des représentations que nous pensons aujourd’hui erronées.
Ma dernière thèse reconnaîtrait que, si les actes de formalisation ont une place particulièrement grande dans les sciences, et qu’il ne faut pas sous-estimer leur fécondité et leur efficace propres (celle des mathématiques pour la physique ou l’économie par exemple), il convient aussi de reconnaître 1)
que les savoirs tacites, les savoirs « corporels », les manières de faire inscrites dans les apprentissages pratiques restent tout aussi essentiels; acculturé à un ensemble de systèmes (expérimentaux ou abstraits), d’usages et de tours de main, le scientifique se caractérise d’abord par un faire et des savoir-faire qui définissent en creux l’horizon de ses possibles. 2) Que la formalisation ne dit donc pas tout, ne symbolise pas tout, ne résume ni n’épuise l’entreprise Science – et que l’aspect lisse et purifié des actes les plus formalisés ne doit pas tromper : ils se soutiennent (et ne sont productifs) que parce qu’ils sont encadrés par une myriade d’actes impurs de bricolage. Dans les sciences, on braconne souvent et on transpose assez librement d’un domaine à l’autre; beaucoup déploient des modélisations nombreuses et différentes ; ils se déplacent d’un niveau de conceptualisation à un autre et essaient « pour voir ». 3) Que la science n’est pas un ensemble conceptuel unifié et cohérent; non seulement parce que les faires sont aussi importants que les dires (et que la force des premiers réside dans leur irréductibilité), non seulement parce que le pragmatisme des scientifiques les conduit à faire aisément feu de tout bois, mais parce que le projet réductionniste (qui fonderait l’unicité et la cohérence des sciences) est d’abord un horizon intellectuel et non une réalité – si l’on en croit les théoriciens de la physique, il est même une impossibilité : certains disent par exemple, avoir démontré qu’on ne peut ramener la physique de l’état solide ou liquide à celle des particules dites élémentaires. Il n’est donc pas de raison que les sciences sociales se fassent trop rigides et se refusent à cette souplesse qui fait la fécondité des sciences dites « dures ».
 
DES SOCIAL STUDIES OF KNOWLEDGE, DE CE QUI LES A ANIMÉES ET RENDUES CÉLÈBRES
 
 
Le mouvement critique des sciences est un mouvement large à la fin des années soixante et au début des années soixante-dix. Il implique des scientifiques (en grand nombre), des sociologues et des historiens, et le mouvement féministe. Il est bien sûr pris dans le mouvement de la jeunesse occidentale dont 1968 est un symbole. Il n’est pas un dénominateur commun à toutes ces entreprises; mais on peut énumérer ce que, dans sa diversité, il entend signifier : la science est une institution qui sert les pouvoirs (politiques, industriels et militaires, au Vietnam par exemple); l’idéologie est aussi et toujours déjà dans la science; la science est une institution sociale autoritaire et élitiste; elle masque la part construite de ses énoncés en les naturalisant; c’est une entreprise qui a exclu les femmes (en droit d’abord, en fait ensuite) et se trouve marquée dans ses énoncés mêmes par la domination de genre, etc. Dans ce mouvement, les Social Studies of Knowledge (un mouvement initialement britannique) me semble le plus systématique [2].
Ce qu’il montre et démontre est le caractère inéluctablement social de la science. Le point peut sembler banal, mais le thème d’une scientificité transcendant les contingences humaines reste tellement présent (dans la philosophie des sciences comme chez les scientifiques dont elle est l’idéologie spontanée, dixit Althusser) que le travail critique est toujours à reprendre.
Ce groupe [3] a le sentiment de faire œuvre de science (il dit la science « telle qu’elle se fait », pour reprendre une expression célèbre et significative) mais aussi d’agir politiquement (il dénonce autant qu’il dévoile – et la politique de cette époque est souvent radicale).
Prenons l’exemple de ceux qui sont à l’origine du mouvement, David Bloor et Harry Collins. L’emploi par eux de l’adjectif social (dans l’expression Social Studies of Knowledge) a un triple but. Il est d’abord polémique : il est d’ajouter une provocation à celle de Thomas Kuhn et de dire un refus radical de ce qui fonde le positivisme logique et la pensée poppérienne. Il est ensuite d’offrir un drapeau à ceux qui veulent penser les sciences de façon matérialiste (ils affirment que le faire, le tacite et le corporel sont centraux dans les sciences), il est un refus de l’image intellectualisée des savoirs qui domine alors les esprits. L’emploi systématique du mot « social » indique encore un refus : celui du dualisme qui oppose contenu et forme, connaissance et contexte, logique (rationnelle et interne) des connaissances et contingence (bien sûr externe, et donc « sociale ») des découvertes.
Bloor et Collins préfèrent traiter les savoirs scientifiques comme toujoursdéjà inscrits dans des lieux et des espaces, comme l’avers non séparable d’un revers constitué de pratiques sociales et culturelles qui contribuent à définir le bon savoir, la bonne preuve. En un sens que Bloor déclare fort (c’est ce qui cimente son « programme »), le social n’est pas une « dimension supplémentaire » de l’activité scientifique, un aspect qu’on devrait ajouter à un cœur cognitif, mais l’autre face d’une pratique à saisir dans son unité. Les savoirs (les arguments comme les expériences et les preuves) sont d’emblée pris dans des « formes de vie » (selon le mot de Wittgenstein, l’un des auteurs favoris de ce courant), et il serait de mauvaise politique de penser séparément ce qui serait « le savoir pur » de ce qui serait « le contexte », pour ensuite se demander comment l’un « influe », « détermine », ou « échappe » à l’autre.
L’objet d’étude des SSK est à l’origine bien circonscrit : il s’agit d’étudier la négociation des faits dans les communautés savantes et au laboratoire. L’un de leurs outils initiaux (très présent dans les années soixante-dix) est emprunté à l’anthropologie fonctionnelle et à la sociologie allemande (à Karl Mannheim). Les productions scientifiques sont traitées comme des « cosmologies » conçues par des humains pour rendre compte du monde qui est le leur. Le rôle du sociologue ou de l’historien consiste à les décrire et à les décoder, puis à mettre en évidence les conditions culturelles, politiques et sociales qui en ont gouverné la constitution. Le cœur de la démonstration est formé d’analyses qui se déploient du petit (telle théorie défendue par tel savant) au grand (ce que sont la sociabilité d’un groupe ou les rapports sociaux). Cette démarche a bien sûr une parenté évidente avec les analyses structurales chères aux années soixante et avec le marxisme. L’autre outil privilégié que les SSK utilisent trouve au contraire ses sources dans les démarches microscopiques. Il consiste à suivre des controverses (à ras du sol, dirait Revel) en regardant comment chacun construit ses preuves, juge de celles des autres, comment accords et désaccords se règlent – et il fonctionne comme un emblème puisqu’il incarne méthodologiquement le principe de symétrie de Bloor. Collins, pionnier de cette démarche, se dit volontiers agnostique quant aux ontologies invoquées par ses acteurs (des entités auxquelles le sociologue n’a pas accès et à propos desquelles les savants se disputent) mais relativiste d’un point de vue de méthode. Ne pouvant connaître que des acteurs sociaux, ils n’évoquent les « entités naturelles » que selon les usages (contradictoires ou consensuels) que les acteurs en font. La question de Bloor et Collins n’étant pas de construire une épistémologie et de dire ce qu’il en est du poids relatif du social et du naturel dans les énoncés de science (question qui n’a pas de réponse en généralité), ils « suivent » des acteurs en situation.
Deux commentaires sont ici à faire. Le premier est que le débat avec les épistémologues orthodoxes ne peut aboutir puisque les SSK britanniques énoncent qu’il n’est pas de « nécessité naturelle » aux consensus scientifiques, et que ce sont les questions de la crédibilité et des formes de l’accord qui sont intéressantes (et non celles de la validation ou de la « justification »). Pour elles, l’accord n’est jamais qu’instable et compréhensible localement; il implique certes toujours du « réel » médié et (re)construit, mais on ne peut que constater les formes qu’il prend puisqu’il n’est pas défini par le « réel ». Comme on le fait en micro-histoire, les SSK britanniques ne cherchent pas à simplifier le phénomène mais à en montrer la plus grande complexité, à déplier les ordres de déterminations multiples qui sont en cause. Elles trouvent donc toujours de l’impureté et du mélange dans ce qui s’énonce sous la plume des savants – ce qui, pour certains, manque singulièrement de grandeur et revient à dévaluer la science. Si l’on n’est pas pris dans une grande dramaturgie, et s’il ne semble pas qu’il y ait nécessité à faire de la science un monde radicalement à part et proche de la perfection monothéiste, le problème n’est pas trop grave : on retombe simplement sur la variété et les limites de la condition humaine.
Second commentaire : cette approche dit suivre et rapporter ce que font et disent les acteurs. Ce principe (qui est au fondement d’une large part des sciences sociales des dernières décennies – nous y reviendrons) a suscité beaucoup d’études savantes. Je rappellerai simplement ici l’importance de cette attitude initiale comme antidote aux discours des communautés scientifiques. Tendus vers le futur, articulés sur les conflits de reconnaissance, les récits historiques de ces dernières (qui sont des récits d’attribution de découvertes) tiennent pour évidents la moitié des travaux réalisés (le scientifique reconnu a eu raison, et il y a peu à ajouter) et comme pathologiques l’autre moitié (ceux qui se sont trompés). Cela est malheureusement bien court, et l’outil du suivi minutieux des acteurs et des regards croisés qu’ils portent les uns sur les autres (en situation de controverse) est « décapant » par les soudaines complications et variations qu’il introduit. J’ajouterai la difficulté qu’il y a à suivre le bon sens lorsqu’ils suggèrent de prendre la science d’aujourd’hui comme la (moins mauvaise) représentation du réel et de pouvoir ainsi juger de qui avait raison et tort dans les controverses anciennes (quitte, bien sûr, à réécrire régulièrement cette histoire). Dès qu’on y regarde de près, l’opacité et l’intrication des actes expérimentaux autrefois accomplis, comme le fait que personne ne tient alors le discours tenu aujourd’hui pour vrai (personne n’a eu totalement tort ou raison au regard de nos savoirs), rendent l’exercice impraticable (si, bien sûr, on ne se laisse pas aller à l’anachronisme). Les textes et instruments qui restent dans les bibliothèques et les musées n’ont par exemple jamais la transparence qui permettrait de dire ce qui fut accompli (comme geste) et ce qui advint (matériellement) dans l’acte pratique réalisé au laboratoire.
 
DES ÉTUDES SUR LA SCIENCE DANS LES ANNÉES QUATRE -VINGT ET DES DÉBATS QUI LES ONT DIVISÉES [4]
 
 
Les choses changent avec les années quatre-vingt – par l’augmentation massive du nombre de chercheurs dans le domaine, par des différenciations au sein des SSK, par la multiplication des programmes aux États-Unis (études féministes, culturelles, gay) et par une transformation profonde de l’ensemble des sciences sociales. L’analyse en profondeur (la thick description empruntée aux anthropologues) gagne en importance, et l’appropriation de ces débats par les historiens devient générale outre-Manche.
C’est Latour et Woolgar (avec Laboratory Life) et les ethnométhodologues qui introduisent les premières ruptures avec le programme précédent. Latour construit ensuite sa critique du Programme fort, en particulier du principe de causalité et de l’explication par le macro-social. Les positions tendent aussi à se radicaliser – un fait habituel dans les débats intellectuels où la recherche de la nouveauté est souvent primée [5]. Dans un premier temps, les différences sont minorées (on est dans la phase optimiste et conquérante), et le groupe, ravi de sa propre audace, se vit comme continuant d’ouvrir collectivement de nouveaux territoires. Avec la seconde moitié des années quatre-vingt, les positions se tendent – avec les propositions qui sont faites d’écrire de façon réflexive (dont beaucoup s’accordent à dire qu’il s’agit d’un jeu formel, de « trucs » qui font peu avancer la réflexion), puis avec Science in Action (de Bruno Latour), et finalement avec les féministes qui élargissent drastiquement le champ des questions légitimes et des positionnements possibles.
C’est autour des actants de Latour et Callon que les débats sont bien évidemment les plus vifs (les thèses de Latour et Callon sont bien connues des lecteurs du MAUSS et je n’y reviens pas). Globalement, Latour et Callon sont accusés d’être des « hérétiques hylozoïstes » (l’expression, exhumée ironiquement par Simon Schaffer, signifie l’attribution d’intentionnalité et d’intérêts humains à des « non-humains »). La plupart des Britanniques partisans des SSK disent que Latour et Callon édulcorent de fait, par cette invocation d’actants, la conflictualité inhérente à l’acte de science et à la définition des faits (dans les récits de Latour, Pasteur est le seul expérimentateur qui ne note ni n’explique pourquoi les microbes berlinois tels que décrits par Koch n’agissent pas comme « les siens »). Ils soutiennent que Latour et Callon réintroduisent par la fenêtre, sans gain notable, ce que le principe de symétrie de Bloor avait évacué : même s’il y a des microbes, nous n’avons pas grand-chose de plus à en dire, en tant que sociologue ou historien sans pratique de laboratoire, que ce que les scientifiques en disent. Pour leurs amis britanniques, Latour et Callon ne « généralisent » pas le principe de symétrie (cette expression n’est qu’un bon mot laissant croire à une avancée intellectuelle) et affadissent ce qui fait son heuristique : documenter la difficulté qu’il y a à stabiliser matériellement les faits au laboratoire, redonner de la cohérence aux perdants des récits savants, faire acte contre l’autorité bien-pensante des vainqueurs. Derrière ce débat capital, gît un problème difficile – et que je ne ferais qu’indiquer ici : celui de savoir s’il est possible, dans un récit, de mettre en scène ce « réel » avec lequel les savants interagissent sans simplement paraphraser ce que l’un d’eux (souvent celui qui s’est imposé dans la postérité) en raconte. La notion d’actant cherche à résoudre ce problème; Bachelard a offert en son temps sa solution, tandis que Bloor, Collins et la plupart des « historiens sociaux » pensent ces solutions illusoires. Concernant Latour, ils estiment que c’est l’auteur (sociologue ou historien) qui fait agir le pantin « actant » en se faisant son porte-parole clandestin et introduit ainsi un biais en faveur de l’un des protagonistes. En retour, ils peuvent être accusés (si l’on croit possible de tout tenir dans une même narration) de ne pas « expliquer » pleinement comment les savants arrivent à leurs solutions puisqu’ils ne font pas « intervenir » dans leur propre histoire, comme acteur indépendant, ce « réel » avec lequel les savants interagissent.
D’autres propositions de Latour vont en revanche avoir un énorme impact (la place me manque pour évoquer ici les autres débats qui se sont déroulés au sein des SSK, avec Woolgar, Lynch ou Mulkay, les extensions aux études sur les techniques, les contributions des féministes et des cultural studies – aussi bien que les effets sur le travail des historiens [6]). Les thèses de Latour qui cherchent à comprendre comment les pratiques de laboratoire en viennent à peser sur le monde et à le transformer sont parmi celles qui seront déterminantes. Après elles, ce n’est plus seulement dans le cadre des laboratoires que sera cherché le secret des savoirs, mais aussi dans les reprises et les traductions qui opèrent dans l’ensemble du corps social. Latour apprend à ses amis à « sortir » du laboratoire, à étudier comment le complexe (techno-)scientifique et le corps social se (re)définissent et se (re)construisent de proche en proche, comment les savoirs circulent à distance via des objets et les normes qu’ils impliquent, comment ils refont le monde. La question n’est alors plus tant de repérer comment la légitimité des propositions scientifiques est négociée dans la communauté savante (ce pourrait être une définition du programme « controverse »), ni de dire comment une situation sociale conduit à certains énoncés privilégiés (ce serait le programme de Mannheim généralisé), mais de décrire comment des énoncés, à travers des objets et des pratiques, s’imposent dans une compétition pour la survie sociale, technique et cognitive. À chaque fois est réalisé un nouvel agencement social et matériel, un agencement qui n’est mû par aucune mécanique interne autonome mais par le jeu d’acteurs stratégiques alignant des réseaux d’acteurs humains et de dispositifs. Dans les récits, c’est la trajectoire d’acteurs privilégiés essayant de convaincre, intéresser, contraindre les autres à accepter leurs histoires qui est privilégiée, c’est elle qui domine comme forme littéraire.
Une incise s’impose ici pour noter une inversion historique majeure des positions. Au cours des deux derniers siècles, la gauche (au sens politique) a plutôt été positiviste et scientiste; ce sont ses ennemis (dont la droite catholique) qui ont insisté sur le caractère construit et toujours limité des savoirs scientifiques. Deux cas sont bien connus : celui de Duhem, catholique traditionaliste de la fin du XIXe siècle, et qui développe, contre l’idéologie positiviste dominante, des thèses remarquables qui lui vaudront d’être traduit et longuement commenté dans l’Amérique des années soixante-dix; celui de Michael Polanyi, militant anti-communiste des années cinquante, dont les travaux sont au départ de ceux de Collins, et qui va souligner l’importance des savoir-faire et savoirs tacites dans la pratique des sciences contre l’idée de planification soviétique et contre le projet d’unification des savoirs dont le Cercle de Vienne (qui regroupe des hommes de gauche) est le meilleur représentant. En bref, le progressisme social est historiquement scientiste (il croit à la science parce qu’elle offre les moyens intellectuels de libérer le peuple de ses divers opiums – ainsi que les moyens d’un progrès matériel) alors que le mouvement contestataire des études sur les sciences des années soixante-dix et quatre-vingt s’appuie sur l’autre tradition. C’est que la guerre froide a modifié les grands repères idéologiques :
la science est alors l’idéologie officielle à l’Ouest comme à l’Est, elle est l’enjeu de la bataille matérielle pour gagner la guerre froide (le développement des armes nouvelles), mais aussi pour son appropriation symbolique :
les deux camps se veulent les lieux naturels de la vraie science. L’Ouest accuse l’Est de ne pas laisser de liberté aux savants et de mener la science au désastre (affaire Lyssenko); l’Est accuse l’Ouest de la prostituer et donne la rapidité de son retour sur la scène scientifique comme la preuve de l’adéquation du système soviétique à la science (c’est la preuve qu’il est lui-même scientifique). Il n’est pas alors très étonnant qu’une part de la nouvelle génération de gauche des années soixante/soixante-dix soit très critique vis-à-vis de la science « telle qu’elle est », qu’elle veuille montrer qu’elle est construite et qu’elle est organiquement liée aux pouvoirs. Pour eux, la science est un système de domination idéologique et matériel, à l’Ouest comme dans les régimes pervertis de l’Est. Il n’est pas non plus étonnant, symétriquement, que ce groupe soit accusé par la gauche classique (la plus militante contre ce mouvement intellectuel) de faire le lit de l’irrationalisme et du nazisme (ce procès indécent fut fait à Latour) et que Sokal ait expliqué son geste comme l’acte militant d’une gauche voulant retrouver ses valeurs [7].
 
DES VALEURS, DE LA POLITIQUE ET D’AUTRES QUESTIONS INTÉRESSANTES SURGIES DANS LES ANNÉES QUATRE -VINGT-DIX
 
 
Le mouvement que je viens d’évoquer (si sommairement) aura certainement sonné de façon familière au lecteur. Il aura identifié un air de parenté avec l’évolution d’une part essentielle de la sociologie, de l’anthropologie et de l’histoire – du moins de leur évolution conjointe en France. Ce qui caractérise cet air de famille est une suspension du jugement de la part de celui qui mène l’analyse – « le pragmatisme, écrit Bernard Lepetit en 1993, est à la mode : les hommes, découvre-t-on, sont occupés à régler des affaires » –, le passage d’une critique de la sociologie à une sociologie de la critique (pour reprendre l’expression consacrée), mais aussi le choix d’un grossissement (souvent) unique d’analyse (on privilégie le niveau des microanalyses, des micro-interactions). On prend ses distances avec l’explication causale de type structurale, jugée trop grossière, déterministe et inattentive au jeu et à l’autonomie des acteurs. On s’installe dans des temporalités courtes et des espaces circonscrits, on se méfie des longues durées, de l’inertie des « mentalités », des stabilités qu’on qualifie volontiers d’artefacts et qu’on tient pour antagoniques aux nouveaux principes [8].
On insiste sur les mondes de l’action et leur pluralité, l’ordonnancement des phénomènes soutient une approche procédurale, et la question de la coordination et de l’accord prévaut (« comment l’on s’accorde entre sujets, sur des sujets et sur des choses, écrit Lepetit, comment l’accord social se fait, échoue à se défaire ou se défait »). On regarde la dynamique d’une « affaire » par exemple, ce qui fait qu’une « alerte » est reçue – et on infère les grammaires de l’action. On conceptualise la « responsabilité » (pour un désastre écologique ou un accident du travail), mais essentiellement en termes de processus d’attribution : il s’agit d’une propriété imputée à un agent à l’issue d’un processus traversé d’épreuves. On suit donc les acteurs de très près, sans prendre position dans leurs querelles intestines puisqu’on vise à clarifier les usages et non à être un critique social. Avec Gauchet, finalement, on pourrait caractériser la situation en disant qu’on abandonne l’étude des institutions et des cadres de la culture au profit d’une analyse des actes de connaissance et de classement, de tout ce qui contribue à la fixation des significations (la matérialité des choses par exemple), et on montre un intérêt pour la dimension réflexive de l’activité humaine (et de la nôtre en particulier).
Dernier élément (dont certains aspects sont peut-être propres à Bruno Latour et se retrouvent moins chez Boltanski, Thévenot ou l’économie des conventions, dans les SSK britanniques, les féminismes ou la microhistoire) : les descriptions et les théories privilégient des acteurs stratégiques qui ont peu d’épaisseur propre, peu de propriétés indépendantes des réseaux qu’ils construisent. Nous avons plutôt affaire à des sociétés plates, ou grises, à un univers de tractations où celui qui réussit le meilleur accord ou impose comme légitime sa caractérisation des choses en vient à avoir raison… puisqu’il est le plus fort; un cynisme remplace l’agnosticisme de départ, et l’usage (humaniste et politique) du principe de symétrie bloorien comme outil de défense des perdants de l’histoire disparaît au profit d’une neutralité axiologique (cette perspective de « réhabilitation des petits » reste vivace dans la littérature britannique [9]). Dans ce sens, il n’est plus d’espace (social, mental ou politique) à partir duquel pourraient s’ancrer et s’imaginer des résistances aux malheurs ordinaires de la société, comme des résistances à la prolifération des nouveautés techno-scientifiques imposées par les nouveaux maîtres des réseaux.
Pratiquant de la sorte, répétons-le, on fait apparaître une richesse et une complexité que manquent radicalement les approches précédentes. Après Bloor, Collins ou Latour, après Boltanski, Thévenot et la microstoria, on ne reviendra plus à l’univers heureux des grandes fresques, des grands récits – ou on le fera sur un autre mode. De même, la sophistication de ces analyses restera l’outil le plus efficace qu’on puisse imaginer pour toute action (y compris sociale ou politique). Ce qu’on gagne sur un terrain se perd toutefois souvent sur un autre. Voulant faire science dans un sens strict (se restreindre au suivi méticuleux d’actions en se tenant hors de la haute mer où les opinions foisonnent), le pur tend à prévaloir sur l’impur, la certitude sur la prise de risque. La physique a toujours connu des tensions de ce genre, et les physiciens des solides (qui s’occupent des corps ordinaires) ont par exemple toujours revendiqué, contre les puristes des particules élémentaires qui tendaient à l’hégémonie, l’importance de leur dirty science, de leur science moins codifiée et volontairement variable dans les outils qu’elle utilise. Ils ont montré sa valeur intellectuelle et son heuristique, l’intérêt qu’il y a à savoir se déplacer d’un niveau de représentation à un autre, d’une simulation, d’une modélisation et d’une simplification à une autre – au risque d’une perte de (la sacro-sainte) cohérence [10]. À mon sens, nous sommes à un moment où nous devrions faire de même et repenser l’ascétisme (peut-être trop radical) qui fut le nôtre.
Il faudrait certainement revenir sur plusieurs choses, redonner du jeu à certains de nos principes. Par exemple, abandonner l’idée d’un niveau privilégié d’analyse et savoir reprendre, pour elles-mêmes, les dimensions macroscopiques et les problèmes propres qu’elles posent. Le débat théorique est certes continu sur l’articulation du micro et du macro; on a imaginé des moyens multiples de les lier, mais en pratique on ne tient pas tout avec la même force et la même détermination, et il y a un coût à abandonner (de fait) un niveau d’analyse [11]. On pourrait aussi reconnaître (et débattre de) l’imbrication valeurs/science, accepter qu’il est plus riche, du point de vue des savoirs produits, de multiplier les angles d’approche, d’énoncer nos partis pris, de les assumer – et de ne pas seulement rêver de purification à la manière du Cercle de Vienne, de ne pas seulement nous en tenir aux discours minimaux (et minimalistes) et à leur esthétique. La tradition britannique des études sociales sur les sciences offre ici une constance intéressante : elle a toujours mêlé description et normativité, et a toujours prétendu que son travail restait une critique de l’ordre établi; une partie de ses analyses a été centrée sur la notion de travail et elle n’a jamais rompu radicalement d’avec les approches marxisantes. On devrait repenser les grandes asymétries du social, les rigueurs laminantes des hiérarchies, les rapports de force à très grande inertie et inscrits par exemple, dans les institutions; nous devrions redonner sa place au conflit, redonner sa place au refus de la violence intolérable, remettre au cœur de nos débats la question des raisons au nom desquelles nous analysons et jugeons l’action (les régimes de justice que nous mobilisons). En bref, prendre à bras-le-corps, et à nouveaux frais, la question de la critique et la question de l’intégrité (ou plutôt de la commune condition) humaine – questions auxquelles je me sens bien incapable de contribuer.
Je renverrai donc simplement à deux autres pistes (évidemment non exhaustives), à deux ensembles d’études intéressantes et qui n’ont pas été considérées ici. D’abord à l’immense continent intellectuel que je n’ai fait qu’évoquer et vis-à-vis duquel les intellectuels français manifestent souvent de l’indifférence (de la condescendance ?) : celui du féminisme (américain de surcroît). Je pense par exemple, à Primate Visions, un livre publié en 1989 par Donna Haraway (il s’agit d’une histoire de la primatologie et de ses praticien(ne)s, de ses représentations, pratiques et régimes discursifs).
La force d’Haraway est qu’elle ne cherche pas à construire un système unique, autosuffisant et théoriquement complet. Mettant en œuvre pratique une autre définition de l’œuvre scientifique, elle dit qu’il faut accepter les regards partiels et partiaux puisqu’aucun n’est global ni neutre; elle soutient qu’il est toujours plusieurs logiques explicatives qui sont intéressantes et insiste sur la fécondité de se faire (alternativement et au bon moment) critique sociale, féministe, anthropologue ou marxiste. Elle dit par exemple, ce que le programme latourien de l’acteur stratégique apporte, mais montre aussi l’intérêt de ne pas toujours regarder la société comme grise et sans structure; de prendre aussi le temps d’analyser le modèle de l’acteur stratégique en termes de masculinité et de genre; de refuser, à un autre moment, la neutralité qu’il implique en termes de valeur. Elle dit l’efficace et l’intérêt de la démarche des sciences, mais montre les intérêts qu’elles servent, volontairement ou malgré elles – car cela importe aussi pour comprendre les sciences à l’œuvre.
Haraway se veut stricte même quand elle est militante, ces deux registres n’étant inconciliables que dans les discours des sciences sociales où on en appelle souvent à la science pour installer une légitimité [12]. En bref, il s’agit d’un livre qui, parlant d’éthique, de l’ordre social, du genre, des pratiques matérielles et des mots, cherche à montrer les infinies frontières et porosités qui traversent les activités humaines et la qualification des choses dans et autour du territoire des sciences.
Une autre piste prometteuse est celle qu’ouvre le débat avec les juristes sur les risques générés aujourd’hui par les développements techno-scientifiques de l’agro-alimentaire ou les biotechnologies, par la gestion de l’eau ou les équilibres du système Terre. Parce que, comme dans le cas des féminismes, ces questions engagent fondamentalement notre devenir et que des personnes se disent victimes et demandent que justice soit rendue, certains des analystes (et peut-être plus souvent les juristes que les sociologues) considèrent capital de peser sur la situation [13]. Abandonnant la position de surplomb décrivant des processus d’attributions croisées de responsabilités, ils pensent bon de mesurer des tendances dominantes (en jurisprudence par exemple), les conséquences qu’elles engendrent (par exemple, pour les plaignants) et donc les points sur lesquels une action est possible. Il est certes capital de bien comprendre les logiques d’imputation et de connaître les ressources mobilisables par les acteurs, il est bon de maîtriser pleinement les fantastiques outils offerts par les sociologues, mais l’importance de ce qui est en jeu fait qu’il n’est pas possible de rester en retrait des enjeux eux-mêmes. Il est par exemple utile (intellectuellement comme pratiquement, pour forcer à une analyse plus fine comme pour pouvoir agir) d’essayer d’énoncer positivement les procédures et les dispositifs qui pourraient être proposés pour peser sur les régulations sociales et politiques : comment imaginer les systèmes d’alerte à créer afin de mieux identifier les menaces potentielles ? Quels modes de contrôle de l’effectivité des décisions politiques et administratives pourraient être mis en avant ? Quelle pourrait être une pratique utile de la précaution, etc. ? De même, sur les formes concrètes de l’expertise (contradictoire et publique, certes, mais en tenant compte des dérives connues [14]) et de l’indépendance (souvent impossible) des experts [15].
 
UNE REMARQUE DE CONCLUSION SUR CET ASPECT DE LA VIE INTELLECTUELLE, LA POLITIQUE ET LE SOCIAL
 
 
Si l’on en croit le tout récent livre de Boltanski et Chiapello, le capitalisme connaît une phase de transformation rapide dans la seconde moitié des années soixante-dix. Ayant tiré les leçons des grands mouvements sociaux des années 1965-1975, et devant restaurer une distribution des revenus plus favorable au capital, les managers définissent d’autres procédures de gestion – et gagnent la bataille politique et idéologique. Un nouvel « esprit du capitalisme » emplit le vide laissé par les défaites ouvrières, et la « cité par projet » (avec son insistance sur la coordination de l’action et son cortège de réseaux à tisser patiemment) devient la nouvelle norme. C’est dans cette période qu’a lieu le basculement massif que nous avons évoqué dans ce texte vers le pragmatisme, la question de l’accord et l’analyse fine de l’action; il a coïncidé, condition nécessaire, avec une démonétisation extraordinairement rapide du marxisme dans les milieux universitaires, et la fin des militantismes. Au cours de cette transition disparaît la prégnance du jugement (politique et critique), comme toute forme d’eschatologie. Le repli est méthodologiquement scientiste, nous l’avons dit (la posture est celle du détachement, de l’absence d’affects et de la précision des dissections) pour mener une attaque (dans le cas des études sociales sur les sciences) contre le scientisme en tant que valeur et norme sociales (ironie des itinéraires !). Des années soixante-dix aux années quatre-vingt-dix, la transformation historique de « l’esprit du capitalisme » n’est ni perçue ni décrite, mais les valeurs qui la soutiennent semblent animer à leur façon le nouveau cours intellectuel (comme ils envahissent le discours social [16]): les réseaux en perpétuelle reconfiguration deviennent la vérité du monde, et les « mobiles » qui réussissent à transformer le monde deviennent les héros de nos récits.
Dans la seconde moitié des années quatre-vint-dix, le doute s’installe à nouveau et le paysage se transforme. Une certaine inquiétude quant au bienfondé de ce cours pragmatique apparaît ici et là – et n’est peut-être pas indépendante des changements qui affectent alors le monde social et/ou politique.
C’est en effet le moment du surgissement des premiers grands problèmes opposant victimes et techno-libéralisme – pensons à l’affaire du sang contaminé, qui est probablement décisive, mais aussi aux débats autour de la brevetabilité du vivant, de la privatisation accélérée d’une part croissante des savoirs, aux débats juridiques sur les droits de possession des minorités vis-à-vis des multinationales de l’agro-business, aux polémiques sur les OGM, etc. C’est aussi le moment d’une inversion de tendance quant à ce qui domine dans le social comme valeurs : émerge à nouveau un discours contestataire (s’opposant aux valeurs managériales décrites par Boltanski et Chiapello) qui se marque par le succès populaire de la grève de décembre 1995 (elle déstabilise nos certitudes quant à une évolution sociale qui semblait aller de soi). Il se marque par l’écho rencontré par la critique du néo-libéralisme et de la destruction des avantages sociaux qu’il opère, par le retour de formes militantes variées (contre l’exclusion ou en défense de l’environnement par exemple) et bientôt directement politiques. Renaissent alors d’autres préoccupations intellectuelles – sur ce que nous faisons, sur les présupposés qui encadrent nos questions et les orientent d’entrée de jeu; alors renaît l’inquiétude salutaire car déstabilisatrice de nos certitudes. Les indices de ce retour sur soi se multiplient, je m’en réjouis – et je crois bon de participer à ce mouvement [17].
PS : On aura compris, je l’espère, que ce texte est en partie autobiographique. J’ai été, à ma très modeste place, partie prenante du mouvement que je décris, des espoirs qu’il a suscités et des valeurs qu’il a portées, consciemment et inconsciemment. J’assume donc les résultats positifs qu’il a produits et les critiques que je lui porte.
 
BIBLIOGRAPHIE
 
·  ANNALES. HISTOIRE, SCIENCES SOCIALES, 1998,53 ( 4-5), numéro consacré à l’histoire des techniques.
·  ASHMORE M., 1993, « The Theatre of the Blind : Starring a Promethean Prankster, a Phoney Phenomenon, a Prism, a Pocket, and a Piece of Wood », Social Studies of Science, 23,67-106.
·  BLOOR David, 1999, « Anti-Latour », Studies in the History and Philosophy of
·  Science, 30 ( 1), 81-112.
·  BOLTANSKI Luc, CHIAPELLO Ève, 1999, Le Nouvel Esprit du capitalisme, Gallimard.
·  FAULKNER W., CARR E. A., 1997, « On Seeing Brockenspecters : Sex and Gender in
·  Twentieth-Century Science », in KRIGE J., PESTRE D. (sous la dir. de), Science in the Twentieth Century, Harwood, 43-60.
·  HARAWAY Donna, 1989, Primate Visions. Gender, Race and Nature in the World of
·  Modern Science, Routledge, Londres.
·  HARDING Sandra, 1986, The Science Question in Feminism, Ithaca, Cornell.
·  HEINICH Nathalie, 1996, États de femme, Gallimard.
·  LATOUR Bruno, 1999, « For David Bloor… and Beyond », Studies in the History and Philosophy of Science, 30 ( 1), 113-129.
·  LEPETIT Bernard (sous la dir. de), 1995, Les Formes de l’expérience, Albin Michel.
·  LÖWY Ilana, 2000, « Universalité de la science et connaissances “situées” », in
·  GARDEY D., LÖWY I. (sous la dir. de), L’Invention du naturel, éditions des Archives contemporaines, 137-152.
·  PESTRE Dominique, 1989, Louis Néel, le magnétisme et Grenoble. Récit de la création d’un empire physicien dans la province française, 1940-1965, CNRS-Cahiers pour l’histoire du CNRS.
·  – 1995 « Pour une histoire sociale et culturelle des sciences », Annales. Histoire, sciences sociales, 50 ( 3), 487-522.
·  PICKERING A., 1992, Science as Practice and Culture, Chicago, University of Chicago
·  Press.
·  PROGRAMME « RISQUES COLLECTIFS ET SITUATIONS DE CRISE » (CNRS) : actes de la
·  Ire séance (point de vue de Bruno Latour), 15 novembre 1994; 5e séance (Boltanski et alii), 15 février 1996; 6e séance (Marie-Angèle Hermitte), 6 juin 1996.
·  REVEL Jacques (sous la dir. de), 1996, Jeux d’échelles, EHESS/Gallimard/Seuil.
·  RICŒUR Paul, 2000, La Mémoire, l’Histoire, l’Oubli, Seuil.
·  SCHAFFER Simon, 1991, « The Eighteenth Brumaire of Bruno Latour », Studies in the History and Philosophy of Science, 22 ( 1), 174-192.
 
NOTES
 
[1] Je remercie pour leurs commentaires à un moment ou à un autre de l’écriture de ce texte Christophe Bonneuil, Philippe Chanial, Amy Dahan, Delphine Gardey, Jean-Paul Gaudillière, François Hartog, Simon Schaffer.
[2] Aux États-Unis, c’est le mouvement féministe qui joue ce rôle, tandis qu’en France il est plutôt le fait de scientifiques militants et contestataires. Les écrits de Jean-Marc Lévy-Leblond représentent parfaitement ces travaux.
[3] Pour une bibliographie substantielle, on se reportera à Pestre [ 1995].
[4] Une bonne entrée en matière quant à ces débats est à trouver dans Pickering [ 1992]. Ajouter S. Schaffer [ 1991] et le débat récent entre Bloor et Latour dans Studies in the History and Philosophy of Science de mars 1999.
[5] Collins a dénommé epistemological chicken (trouillard épistémologique ?) le « jeu » qui consiste, dans les SSK des années quatre-vingt, à mettre l’autre au défi d’aller toujours plus loin dans la radicalisation du propos.
[6] Concernant l’impact sur les historiens, voir Pestre [ 1995]; pour un premier aperçu sur les études féministes, voir Faulkner et Carr [ 1997] et Löwy [ 2000]; pour les débats entre Collins, Bloor, Latour, Woolgar et Lynch, voir Pickering [ 1992], Bloor [ 1999] et Latour [ 1999]; pour des éléments sur le champ d’étude des techniques, voir le numéro spécial des Annales de 1998 (sous la dir. de Y. Cohen et D. Pestre).
[7] Ma première vision de cette évolution de long terme m’a été fournie par Simon Schaffer.
[8] Pour les historiens, voir Lepetit [ 1995] et Revel [ 1996].
[9] Un exemple parfait est donné par Ashmore [ 1993]. Pour une œuvre complète travaillée par ces questions, on mentionnera celle de Simon Schaffer.
[10] On pourra lire Pestre [ 1989].
[11] On pourrait commencer par retourner aux fourneaux théoriques pour voir si les incompatibilités que nous avions décrétées l’étaient autant que cela. Sur l’articulation des micro-analyses et des longues durées, des pistes intéressantes sont proposées par Ricœur [ 2000].
[12] Pour un exemple classique, on lira l’introduction de Heinich [ 1996].
[13] Pour cet aspect, on lira avec profit les conférences et débats publiés par le programme « Risque » du CNRS [ 1994,1996], notamment les séminaires avec Latour, Boltanski, Chateauraynaud et Hermitte, qui permettent de bien mesurer ces différences.
[14] On regardera le numéro spécial de Science in Context intitulé « Science and Law ».
[15] Christophe Bonneuil a fait remarquer que ces études ont elles-mêmes la faiblesse de peu s’intéresser à l’économie politique de l’innovation et des mises sur le marché (telles qu’elles sont menées par les grandes firmes de l’agro-business) et de s’intéresser presqu’exclusivement au débat public et aux questions posées par le politique.
[16] Je suggère ici de généraliser ce que disent Boltanski et Chiapello concernant la critique artiste et ses rapports aux nouveaux idéologues du capitalisme.
[17] Je ne peux m’attarder ici sur les délicats problèmes que pose l’articulation de la vie intellectuelle avec les évolutions sociales globales (et la manière dont nous pouvons en rendre compte de façon heuristique). Je souhaite simplement qu’on me fasse crédit, qu’on admette que je ne suis pas inconscient de l’ampleur des problèmes soulevés, et qu’on comprenne que mes visées ne sont pas dénonciatrices.
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