2001
Revue du Mauss
Acte II. Culturaliser la nature ? La querelle du constructivisme dans les sciences
Pourquoi je suis un constructiviste non repentant
Jean-Louis Le Moigne
En 1994, Mark Blaug, un des « méthodologistes économistes »
anglosaxons les plus éminents, publiait un article au titre délibérément
provocant : « Pourquoi je ne suis pas un constructiviste. Confession d’un
poppérien non repentant » [ 1994, p. 109
sq.]. Provocation qui m’autorise à relever dans
les mêmes termes, sans arrogance ni désir de blesser mais sans me laisser
intimider par l’autorité académique, le défi que nous proposait l’auteur de
The Methodology of Economics
[1] [ 1992].
Si la provocation est ici explicitement formulée par un
économiste, son argumentation et donc le défi que je me propose de relever sont
épistémologiques. Ils concernent a
priori toutes les disciplines, des sciences dures aux sciences
douces en passant par les sciences de l’ingénierie. N’ont-elles pas toutes à
s’assurer de la légitimité, sinon de la vérité des énoncés qu’elles produisent
et enseignent ?
En m’en tenant à la légitimation épistémologique de la seule
science économique, le défi de M. Blaug serait d’ailleurs aisé à relever : il
est si désireux de nous convaincre qu’il est un poppérien non repentant qu’il oublie presque de
nous expliquer pourquoi il n’est pas constructiviste. Il faut arriver à
l’avant-dernière page de sa confession pour identifier ce qu’il tient pour « le
fléau du constructivisme » :
« Le nouvel anti-modernisme, l’anti-fondationalisme, le
post-structuralisme, le déconstructivisme herméneutique, l’analyse du discours,
le relativisme radical, la critique finale de la philosophie, appelez cela
comme vous voulez. Et menant le tout, au moins en économie, la “rhétorique” de
McCloskey » [Blaug, 1992, p. 130, note 1]!
Comme les épistémologies constructivistes ne sont en aucune
façon concernées par ces diverses idéologies (sauf bien sûr par la rhétorique,
que McCloskey emprunte, comme nous tous, à Aristote; mais s’agit-il d’une
idéologie ?), on peut parier que M. Blaug et avec lui la plupart des
thuriféraires de l’anti-constructivisme épistémologique se trompent
d’adversaire.
Ces idéologies ne se présentent pas comme des épistémologies
proposant une étude critique de la science et un mode d’évaluation des
connaissances et des disciplines scientifiques enseignées ou enseignables. On
peut présumer que M. Blaug et ses comparses faisant profession
d’anti-constructi-visme s’inventent sous ce label arbitraire un adversaire
virtuel qui va leur servir de bouc émissaire. En satanisant les épistémologies
constructivistes, ils pourront mieux mettre en évidence, par contraste, le
caractère à leurs yeux universel et sacré du paradigme épistémologique auquel
ils se référent, celui qui seul fondera la légitimité des énoncés scientifiques
enseignables qu’ils assurent produire au service de la société. Ce bouc
émissaire ne sera-t-il pas en outre commode pour resserrer les liens au sein de
la famille académique quand positivistes et réalistes se disputent trop ?
« LE NETTOYAGE PRÉALABLE DE LA SITUATION VERBALE »
L’exercice de M. Blaug, s’il ne nous dit rien des raisons pour
lesquelles il ne veut pas être tenu pour un constructiviste, ni celles qui
l’incitent à ne pas considérer une épistémologie constructiviste (qu’il affecte
d’ignorer), a en revanche le mérite de nous dire avec prudence les raisons qui
légitiment son adhésion à une épistémologie poppérienne nuancée de
considérations empruntées à Lakatos. Confessons qu’il n’est pas toujours très
convaincant. On ne lui cherchera pas ici querelle sur la pureté de son
poppérianisme.
Les sévères discussions critiques que K. Popper opposera, à
partir de 1974, aux principes fondateurs des épistémologies positivistes,
naturalistes et réalistes, les principes du déterminisme et du réductionnisme,
auraient pourtant dû le mettre en garde : les épistémologies constructivistes
n’ont-elles pas trouvé dans ces textes de K. Popper [ 1984] de solides
arguments pour conforter d’avantage encore leur légitimation institutionnelle
?
Il peut en revanche, avocat du diable à son insu, nous aider à
argumenter les fondements des épistémologies constructivistes : en examinant
les arguments qu’il énumère (et illustre par les progrès contemporains qu’il
reconnaît à la science économique), on va être tenté de se demander si cette
épistémologie poppérienne « qui sait faire marcher la main dans la main progrès
théorique et progrès empirique » ne présente pas nombre des caractéristiques
d’une épistémologie constructiviste bien tempérée. M. Blaug se mettrait-il
ainsi en position délicate, ne s’apercevant pas qu’il adore une idole
épistémologique qu’il voulait brûler ? La méthodologie économique serait-elle
si mal assurée dans ses justifications ? On n’entrera pas dans la querelle,
mais, nous souvenant des enjeux socio-politiques, on lui demandera une leçon de
prudence, et surtout on l’invitera au « nettoyage préalable de la situation
verbale
[2] » [Valéry,
Variété, p. 1316]. N’est-ce pas de
bonne méthode en recherche scientifique comme ailleurs ?
Ces procès d’intention et querelles de bannières, si elles nous
aident ici à planter le décor, risquent de nous priver de quelques bonnes
controverses épistémologiques. Celles-ci peuvent pourtant être fructueuses et
bienvenues aujourd’hui, au moins pour les scientifiques qui se reconnaissent
citoyens, attentifs à la légitimité des propositions qu’ils produisent afin
d’aider les sociétés humaines à exercer leur intelligence de façon réfléchie.
Pourquoi faudrait-il jeter le bébé des épistémologies constructivistes avec
l’eau du bain des idéologies postmodernistes ? Ne pouvons-nous nous exercer aux
méditations du scientifique sur les difficiles questions des rapports multiples
de la recherche scientifique et de la « société civile
[3] »?
AU COMMENCEMENT ÉTAIT LE DISCOURS DE
LA MÉTHODE …
Méditations que l’on se propose d’aborder par l’exposé du
témoignage que nous a suggéré la provocation de M. Blaug. La question
réciproque n’est sans doute ni innocente ni incongrue : pourquoi, aujourd’hui,
je suis constructiviste ? ou plus précisément, pourquoi je m’efforce d’évaluer
la légitimité des connaissances que je produis et que j’enseigne en me référant
loyalement au paradigme des épistémologies constructivistes ? Paradigme
désormais bien construit, héritier de la riche histoire de l’expérience humaine
se transformant en « science avec conscience
[4] », qui de L.-J. Brouwer [ 1908 – « Faire plutôt que
savoir
[5] »] à J. Piaget
(forgeantl’expression « épistémologie constructiviste
[6] » en 1967) va se développer et expliciter ses
fondements au fil du XX
e siècle
[7].
Méditation à voix haute plutôt que confession publique, puisque
je n’ai rien à cacher et que, ne me percevant pas pécheur, je ne sollicite pas
de pardon ! Méditation épistémologique qui, pragmatiquement, reprend les
ancestrales interrogations de chacun, et plus intensément peut-être aujourd’hui
celle du chercheur scientifique, cherchant à comprendre ce que nous faisons et
voulons faire dans cette étrange aventure
humaine : est-elle « cette aventure extraordinaire dans laquelle le
genre humain s’est engagé, allant je ne sais où », qui fascinait P. Valéry [
Variété, p. 1040] ? ou cette lente
quête vers quelques certitudes éternelles dont Descartes nous assure « qu’il
n’en est de si cachées qu’enfin on ne découvre » [
Discours de la Méthode, p. 138]
?
Pindare au Ve siècle avant J.-C. répondait
déjà :
« N’aspire pas, Ô mon âme, à la vie éternelle,
Mais explore le champ des possibles [8]. »
Quelques mots du contexte dans lequel se forme depuis un
demi-siècle une expérience qui ne me semble nullement singulière : ingénieur de
formation, donc nourri des solides certitudes scientifiques que forgeaient les
dures sciences positives, je fus longtemps rassuré par le consensus alors quasi
universel qui légitimait la lettre et l’esprit du Discours de la Méthode, qui fut longtemps mon
bréviaire et dont le ton par moment intimiste m’enchantait.
L’objectivité dite scientifique, présumée assurée par le
respect scrupuleux des quatre préceptes, et donc par la méthode permettant à la
fois de « bien conduire sa raison et de chercher la vérité dans les sciences »,
ne constituait-elle pas une arme parfaite pour relier inséparablement le bien
et le vrai, la morale guidant la conduite des actions humaines et la vérité
guidant la conduite de l’esprit humain ? Mes premières activités
professionnelles me conduisirent vite à m’interroger sur la légitimité de ces
certitudes.
L’usage scrupuleux de la méthode scientifique, tant dans les
domaines de l’inanimé ou du tangible (ce fut la recherche-développement en
matière de lubrification des organes mécaniques en mouvement, un fort étrange
phénomène) que de l’animé ou de l’intangible (ce furent les premiers pas de la
recherche opérationnelle, puis des traitements informatiques en programmation
industrielle), ne me conduisait pas à convenir de la légitimité scientifique et
sociale de ces « bons usages de la Méthode » : comment tenir pour moralement
bien ce dont en pratique on devait
douter qu’il était scientifiquement vrai, bien qu’établi en respectant
scrupuleusement la méthode
scientifique réduite à la méthode
cartésienne ?
Les premiers procès symboliques de la technocratie et de la
scientocratie devenaient de plus en plus plausibles, et les diagnostics des
dégâts du progrès s’avéraient parfois
fort bien fondés et par là légitimes, affaiblissant le consensus rassurant sur
la puissance de cette méthode scientifique qui avait semblé garantir la
légitimité de mes pratiques dès lors que je m’assurais de veiller à « ne
manquer pas une seule fois à observer » [ ibid., p. 137]… les quatre préceptes du
Discours.
DES RÉPONSES ALTERNATIVES PLAUSIBLES AU « PROBLÈME DES FONDEMENTS
DES ÉPISTÉMOLOGIES »?
Quelle alternative dès lors me proposer pour éviter de me
laisser aller par inconscience ou inattention à de tels errements malaisés à
identifier ?
Nul serment d’Hypocrate ne protège le scientifique-citoyen
contre cette dramatique confusion des fins (faire le bien) et du moyen (la
méthode scientifique). La question ne m’avait guère été posée, et le mot même
d’épistémologie avait été ignoré au fil des enseignements que j’avais reçus. Le
peu que j’en retenais la réduisait à des considérations sur la méthodologie
scientifique tenue pour la plus objective. Cette objectivité – assurée à la fois
par la précision des observations et des expérimentations pratiques, et par la
rigueur formelle des déductions logiques – n’assurait-elle pas la légitimité
des énoncés scientifiques ?
« Austère censure [… ] postulat pur, à jamais indémontrable
[… ] consubstantiel à la science [… ] Il est impossible de s’en défaire, fût-ce
provisoirement ou dans un domaine limité, sans sortir de celui de la science
elle-même. »
On se souvient de ces lignes, souvent citées encore, que
martelait J. Monod dans un texte célèbre publié en 1970,
Le hasard et la nécessité [p. 33]. Il
ajoutait pourtant qu’il reconnaissait dans cette austère censure « une
contradiction épistémologique profonde ».
Cette contradiction, que je percevais déjà confusément en
cherchant à comprendre les effets pervers – ou au moins inattendus et non
espérés – des usages des méthodes scientifiques, se manifestait de plus en plus
fréquemment, bien que de façon diffuse, dans les ouvrages scientifiques les
plus divers que je pouvais lire, surtout à partir des années soixante-dix. Je
m’étonnais en particulier de la relative fréquence de formules du type « je ne
suis pas positiviste » que des scientifiques réputés veillaient à préciser à
l’appui de leur propos, qu’il s’agisse de physique théorique ou de sociologie,
de biochimie ou de linguistique
[9].
L’aveu m’intriguait initialement parce que j’avais été formé
dans la conviction que la science
positive telle que la campait le Cours
de philosophie positive d’A. Comte ( 1830) donnait enfin à la
connaissance scientifique une légitimité et une sagesse assurant son autorité
dans la cité humaine.
S’ils ne se reconnaissent pas positivistes, me disais-je, sans
doute veulent-ils dire qu’ils ne souhaitent pas assurer les connaissances
nouvelles qu’ils cherchent à produire sur les fondements présumés universels
que rappelle la philosophie positive.
Philosophie qui ne diffère, précisait A. Comte dans la conclusion de son «
Avertissement », « de la philosophie naturelle ou de la philosophie des
sciences » que parce qu’elle « comprend l’étude des phénomènes sociaux aussi
bien que de tous les autres [… ] et qu’elle [… ] désigne une manière uniforme
de raisonner applicable à tous les sujets sur lesquels l’esprit humain peut
s’exercer ».
Mais alors, s’ils ne sont pas positivistes, à quelle
épistémologie se réfé-rent-ils pour légitimer leurs énoncés ? Comme il ne
semble pas que les institutions d’enseignement et de recherche rejettent
systématiquement leurs travaux, ce serait donc qu’il existe quelque solution
alternative plausible et culturellement acceptée au « problème des fondements
». (L’expression « problème des fondements » étant souvent monopolisée par la
philosophie des mathématiques pour identifier les éventuels fondements
spécifiques de la science mathématique, précisons que l’on entend ici les
fondements épistémologiques ou philosophiques de toute connaissance
scientifique légitimement enseignable.)
Si le mot épistémologie est relativement récent (début du XX
siècle), le e projet qu’il désigne d’une étude critique des fondements et de la
valeur des connaissances scientifiques légitimement enseignables est, lui,
aussi ancien que la philosophie. Que pouvait être alors cette philosophie de la
connaissance scientifique, ou cette épistémologie alternative à laquelle se
référaient implicitement tant de scientifiques ? Pourquoi n’y avais-je pas été
attentif plus tôt ?
Curieusement, la plupart des scientifiques qui affichaient leur
remise en question des fondements positivistes de la connaissance
n’explicitaient pas volontiers les fondements alternatifs sur lesquels ils
assuraient la légitimité de leurs propositions. Souvent ils se dissimulaient
derrière une variété présumée du positivisme (le positivisme borné par
exemple), laissant entendre qu’il existait d’autres variantes plus
présentables, mais sans nous dire lesquelles avec précision. C’est ainsi que
Berger et Luckmann [ 1996, p. 256] pouvaient écrire dans leur essai devenu
célèbre : « Il devrait être clair que notre approche est non positiviste » – ce
qui était courageux en 1966; tout en ajoutant prudemment : « Quoiqu’il en soit,
nous ne sous-estimerons pas les mérites du positivisme au sens large. » Ce
qu’est ce « positivisme au sens large » ne sera pas dit dans le récit. Or
c’était cela qui m’intéressait !
« JE NE SUIS PAS POSITIVISTE, MAIS… »
D’autres chercheurs, souvent engagés dans les domaines des
sciences dures, affichaient une réponse beaucoup plus ferme en apparence : « Je
ne suis pas positiviste parce que je suis réaliste. » Position rassurante, même
s’il faut convenir avec eux que le réel qu’ils assurent décrire et parfois
expliquer en découvrant des lois de la nature ne correspond pas toujours à nos
perceptions ordinaires de la réalité. Mais position embarrassante s’il fallait
la distinguer sur le fond de celle des épistémologies positivistes.
Car dans la plupart des cas, on ne distingue qu’une différence
de forme, ce qui n’est pas surprenant si l’on se souvient de la définition de
la positivité sur laquelle s’est
institué le positivisme épistémologique qui se veut philosophie naturelle ou
philosophie des sciences : « Considéré d’abord dans son acceptation la plus
ancienne et la plus commune, le mot positif désigne le réel » [Comte, 1996, p.
256].
La seule différence formelle notable que l’on peut identifier
est mise en évidence par une proposition du troisième précepte du
Discours de la Méthode, qui autorise
lechercheur « à supposer même de l’ordre entre ceux (les objets les plus
simples et les plus aisés à connaître) qui ne se précèdent point naturellement
les uns des autres »; autrement dit, à forger d’abord des hypothèses plausibles
sur la réalité et à les vérifier ensuite, au lieu de ne considérer que ce que
l’observation de la réalité
naturelle
nous révèle objectivement. Comme, pour les positivistes et les réalistes, «
l’observation l’emportera toujours sur l’imagination
[10] », la différence ne sera
que de méthode : l’un veut observer avant d’inférer, l’autre n’exclut pas
d’observer après avoir inféré.
Et l’un comme l’autre postuleront que la nature (et donc «
toutes les choses qui peuvent tomber sous la connaissance des hommes ») est «
assujettie à des lois naturelles invariables
[11] », on ne voit pas de réelle différence quant au
fondement épistémologique des positivismes, des réalismes et des naturalismes.
Tout au plus une incitation à la modestie dans la présentation des résultats
que retient le réalisme : ce qu’il a vu et décrit (fût-ce par le biais, qu’il
n’ignore plus, de ses instruments d’observation) ne constitue peut-être pas la
vraie représentation de la
vraie réalité, laquelle est peut-être
éternellement dissimulée par un voile. Ce « réel voilé
[12] » n’en sera pas moins tenu pour la
réalité, indépendante de ses observateurs.
Les pages que B. d’Espagnat [ 1994] consacre à discuter
soigneusement de ces différences entre les épistémologies réalistes et
positivistes confirment, presque a
contrario, cet argument, en convenant que les unes et les autres
affirment l’existence universelle d’une réalité indépendante de tout
observateur. Paradigme épistémique qui me semblait – et me semble encore –
parfaitement recevable aussi longtemps qu’il ne s’imposait pas comme exclusif
de tout autre fondement susceptible de rendre
raison et de rendre compte de l’intelligibilité de notre relation à
l’univers. N’est-ce pas cela que nous demandons à la production de toute
connaissance scientifique valable, et
donc enseignable ici et maintenant ?
Une formule récente de J. R. Searle [ 1995, p. 227] définissant
« le réalisme comme condition d’arrière-plan de toute intelligibilité » me
permet de camper succinctement l’argument. Que le réalisme (restreint ou non à
sa variante « externe », que privilégie J. Searle : « Le monde existe
indépendamment des représentations que nous en avons » –
ibid., p. 197) soit souvent une des
hypothèses plausibles permettant quelque forme d’intelligibilité, cela
constitue une proposition aisément recevable. Et il ne me paraît pas nécessaire
pour m’en convaincre de n’accorder alors au réalisme, comme il le fait, qu’un
statut de théorie de l’ontologie en
lui refusant bien inutilement un statut de théorie épistémique.
Mais rien ne m’oblige à en conclure définitivement que cette
hypothèse est la seule qui soit plausible ni a
fortiori la seule qui soit universellement évidente. Elle n’est pas
a priori la seule hypothèse plausible
susceptible de légitimer des connaissances scientifiques, « formes
d’intelligibilité » permettant aux humains d’élaborer leurs comportements en
les raisonnant.
Si pour être admissible, elle doit impérativement être seule
admise, elle relève d’une croyance de type religieux ou mystique, et elle a
alors deux terribles inconvénients : l’un pratique – l’appel aux inquisitions
et aux bûchers; l’autre épistémique et culturel – la fermeture de la science
sur elle-même, abandonnant
l’aventure
humaine, qui n’est aventure que parce qu’elle assume « la fin des
certitudes
[13] ».
L’ÉPISTÉMOLOGIE PEUT ÊTRE NON CARTÉSIENNE
C’est sans doute cette appréhension des risques civiques et
éthiques de la fermeture de la connaissance scientifique sur elle-même qui m’a
incité à ne plus tenir pour universellement certains et socialement seuls
légitimes les fondements des épistémologies positivistes et réalistes qui
m’avaient longtemps servi de références (entre 1950 et 1970, repères
approximatifs). Est-ce la lecture du dernier chapitre du
Nouvel Esprit scientifique de G.
Bachelard, intitulé « L’épistémologie non cartésienne », qui constitua
l’argument irréversible de cette remise en question ? Elle fut sans doute
amorcée auparavant, pour des raisons que j’examinerai plus loin, par la lecture
de la traduction française du livre de H. A. Simon,
TheSciences of the Artificial. Mais je
crois que ces quarante pages de G. Bachelard, publiées en 1934, eurent pour moi
le mérite considérable de rendre légitime l’idée de réponses alternatives au
problème des fondements de toute
épistémologie : si l’on pouvait exposer une épistémologie non cartésienne de
façon au moins aussi satisfaisante qu’une épistémologie cartésienne (qu’elle
soit naturaliste, réaliste ou positiviste), celle-ci gardait sans doute ses
vertus heuristiques, mais perdait son caractère quasi sacré de convention
sociale et scientifique impérative.
La méditation de chaque chercheur scientifique sur les
fondements épistémiques des connaissances qu’il appelle et qu’il produit
devient alors légitime et, je crois, déontologiquement nécessaire : « Un
discours sur la méthode scientifique sera toujours un discours de circonstance.
Il ne décrira pas une constitution définitive de l’esprit scientifique »
[Bachelard, 1934, p. 138].
L’observation de G. Bachelard n’est-elle pas manifestement
pertinente et aisément étayée par de nombreux exemples, que T. S. Kuhn
retrouvera trente ans plus tard en publiant et en argumentant
La structure des révolutions
scientifiques [ 1962]?
Ce n’était pas tant les réponses de G. Bachelard (au demeurant souvent
très fines – je pense à ses remarques sur la complexité des phénomènes étudiés
ou sur la remise en question de « la notion d’objet, de chose », de plus en
plus pertinentes aujourd’hui) que la légitimité de ses questions alors presque
incongrues qui retinrent mon attention. Cela d’autant plus que la
quasi-totalité des exemples de G. Bachelard étaient pris dans le domaine des
sciences dures (et donc a priori les
plus aisément tenues pour solidement positives). Et parmi ces questions, qui
sous sa plume étaient des affirmations, les deux suivantes :
1) « Au-dessus du sujet, au-delà de l’objet, la science
moderne se fonde sur le projet. Dans la pensée scientifique, la méditation de
l’objet par le sujet prend toujours la forme du projet » [
ibid., p. 15].
Dix ans avant que ne paraisse l’article de N. Wiener, A.
Rosenblueth et J. Bigelow, qui allait restaurer le statut de la téléologie dans
la pensée scientifique (alors qu’elle se confinait fort timidement dans les
fondements de la biologie), G. Bachelard nous rappelait le rôle du projet dans
toute production de connaissance scientifique. J’aurais l’occasion de me servir
de cette référence pour proposer de qualifier de « constructivisme projectif »
l’épistémologie constructiviste
[14].
2) « Et, quoi qu’on en dise, dans la vie scientifique, les
problèmes ne se posent pas d’eux-mêmes. C’est précisément ce sens du problème
qui donne la marque du véritable esprit scientifique. Pour un esprit
scientifique, toute connaissance est une réponse à une question. S’il n’y a pas
eu de question, il ne peut y avoir de connaissance scientifique. Rien ne va de
soi. Rien n’est donné. Tout est construit » [ 1938, p. 14].
Rien n’est donné, tout est construit : ces six derniers mots
serviront souvent, à juste titre, de bannière visible à la présentation des
épistémologies constructivistes ces dernières années. Il n’est pas inutile de
souligner que ces lignes furent publiée en 1938, bien avant que les
épistémologies constructivistes n’aient obtenu une respectabilité académique
qui irrite encore M. Blaug ou J. Searle et bien d’autres épistémologues de
profession, en particulier en Europe. Que ces derniers se rassurent : ces six
mots ne suffiront pas à attribuer à G. Bachelard un titre de
constructiviste radical.
Les méditations épistémologiques sur mes pratiques de recherche
et d’enseignement, qui allaient me conduire à m’intéresser de plus en plus
attentivement dans les années soixante-dix à la légitimité des épistémologies
constructivistes, eurent en pratique d’autres sources que cet appel à une «
épistémologie non cartésienne ». Mais il se révéla fort bienvenu lorsqu’il me
fallut faire état loyalement de cette ouverture paradigmatique devant les
institutions scientifiques qui se considéraient comme garantes de la convention
du paradigme NRP (pour : naturaliste,
réaliste, positiviste), protégeant seul, croyaient-elles, les systèmes publics
d’enseignement et de recherche des pseudo-sciences et des charlatanismes.
EN RECONSIDÉRANT LES FONDEMENTS DU PARADIGME DES ÉPISTÉMOLOGIES
NRP
Si G. Bachelard depuis 1934 (comme d’ailleurs K. Popper dont le
maître livre paraîtra en 1935) nous invite à développer une épistémologie non
cartésienne, différente des épistémologies NRP, ne sommes-nous pas invités à
nous interroger sur ce que peuvent être les fondements de ces épistémologies
alternatives ? Cela d’autant plus que ces deux épistémologues, dont le sérieux
est très généralement reconnu, proposent l’un et l’autre de reconsidérer deux
des fondements les plus assurés des épistémologies NRP : le déterminisme et le
réductionnisme
[15] : «
Non seulement le réductionnisme philosophique est une erreur, mais il me semble
que c’est une erreur de croire que la méthode de réduction puisse amener à des
réductions ultimes », écrira K. Popper en 1974. Et G. Bachelard, dès 1934 : «
C’est sur une condamnation de la doctrine des natures simples et absolues [… ]
que nous prétendons insister. »
Mais il ne suffit pas de diagnostiquer les limites que les
épistémologies positivistes et réalistes apportent à l’identification des
connaissances valables pour établir
des fondements intelligibles légitimant des paradigmes alternatifs. Un
paradigme scientifique survivra à tous les assauts de l’évidence empirique qui
le réfutent aussi longtemps que l’on ne proposera pas des paradigmes
alternatifs effectivement plausibles et permettant de rendre raison et de
rendre compte de nos expériences sensibles et cognitives, rappelait H. A. Simon
[ cf. 1982, p. 490] dans son discours
de réception du prix Nobel en 1978. C’est à l’identification et à
l’explicitation de ce paradigme épistémologique alternatif qu’il fallait
s’attacher si l’on devait reconnaître les contingences méthodologiques et
gnoséologiques du paradigme des épistémologies NRP. À partir des années
soixante-dix, l’exercice était relativement aisé : les « critiques
épistémologiques internes » auxquelles J. Piaget invitait les chercheurs de
toutes les disciplines s’interrogeant sur la légitimité des connaissances
qu’ils produisent, commençaient à porter leurs fruits;
il fallait y être attentif et se souvenir que le plus assuré
des discours de la méthode était, comme les autres, un discours de
circonstance.
À partir de cette description de la
situation initiale de mon propre
questionnement sur la légitimité épistémologique et donc civique de mes
activités de recherche et d’enseignement, je peux évoquer les principales
étapes du cheminement intellectuel qui m’a conduit à m’autoproclamer
constructiviste. Ou, plus exactement, à expliciter aussi loyalement que
possible les fondements épistémiques par lesquels je légitime les connaissances
que je peux et dois considérer. Pragmatiquement, il m’importe que ces
fondements soient très généralement tenus pour plausibles (vraisemblables
plutôt que certainement vrais, disent les épistémologues).
Pragmatiquement, ce questionnement s’est développé à partir de
considérations banales sur la représentativité des modèles que je concevais ou
utilisais pour raisonner les actions individuelles et collectives dans
lesquelles je m’impliquais, ou en délibérer. Toutes les méthodes de
modélisation que je mettais en œuvre me contraignaient à quelque sorte de
fermeture ou de clôture : elles imposaient une décontextualisation qui devait être indifférente
à mes propres projets de modélisation. En un mot, il
fallait faire le plus simple possible,
réduire, décomposer en autant de parcelles (quantifiables) qu’il se pourrait,
sans pouvoir privilégier mes intentions modélisatrices, et sans chercher à
explorer a priori d’autres
alternatives possibles.
Les renouvellements méthodologiques apportés dans les années
soixante par la modélisation cybernétique (G. Klir, J. Mélése… ), la dynamique
industrielle (J. Forrester), la General System
Theory (L. von Bertalanffy et la SGSR) ou l’analyse de systèmes (C.
Churchman et R. Ackoff) étaient certes perçus comme des progrès substantiels
par rapport à la modélisation analytique et linéaire classique. Mais ces
nouvelles méthodologies dissimulaient
toujours une contrainte de fermeture a
priori ou de découpe arbitraire des phénomènes modélisés. Cela sans
que l’on semble s’interroger sur la légitimation épistémologique des modalités
d’application de ces méthodes.
LES SCIENCES DE L’INGÉNIERIE SONT BIEN DES SCIENCES
FONDAMENTALES…
Ces questions me conduisirent d’abord à la lecture et à la
méditation de l’œuvre de H. A. Simon à partir de 1970. J’eus la chance de
l’aborder par son versant épistémologique, la première édition de
The Sciences of the Artificial (
1969), qui formulait loyalement et frontalement ce type d’interrogation : ne
pouvons-nous intéresser à ce que les choses pourraient être et faire, au lieu de nous
interroger seulement sur les lois auxquelles elles
devraient obéir ? Autrement dit, ne
peut-on faire de la science une entreprise d’exploration du champ des possibles
plutôt que de découverte des hypothétiques nécessités que nous imposerait la
nature ?
Cette interrogation qu’H. A. Simon explore sans relâche depuis
soixante ans suscite une cascade de questionnements épistémologiques et
éthiques d’une étonnante fécondité cognitive. Plutôt que de privilégier
exclusivement une lecture de la nature animée et inanimée, tangible et
intangible, perçue comme un objet que
l’on peut analyser pour le connaître afin de l’expliquer, la connaissance
scientifique ne peut-elle s’entendre comme un projet de représentation à fin de compréhension
active des phénomènes perçus et conçus par les humains ? Concevoir,
téléologiquement, intentionnellement, les multiples et intelligibles
représentations que l’on peut s’en construire et que l’on peut pragmatiquement
éprouver, et ainsi concevoir les actions que l’on peut vouloir exercer. La
célèbre parabole de K. Marx, L’Abeille et
l’Architecte, symbolise cette alternative épistémique : « Construire
la cellule dans sa tête avant de la construire dans la ruche » – autrement dit,
concevoir et modéliser délibérément. Si son projet est celui de
l’intelligibilité du monde de la vie, la science ne peut-elle faire de la
conception de systèmes complexes son projet mobilisateur ?
Les sciences de l’ingénierie, que l’on appelle parfois encore
les sciences du génie, sont-elles
condamnées à rester longtemps encore des disciplines d’application de
connaissances analytiques établies avant et ailleurs ? Les sciences d’
ingénium (G. Vico) seraient-elles moins fécondes
ou moins dignes de l’esprit humain que les sciences d’analyse (R. Descartes)?
Elles aussi peuvent manifester, avec « une obstinée rigueur », cette exigeante
ascèse épistémologique qui est « la marque de l’esprit scientifique ». Elles
peuvent susciter l’écriture de nouveaux
Discours
de la Méthode et restaurer l’audience des anciens, afin d’assurer la
légitimation critique des connaissances, aussi bien celles produites par ces
nouvelles sciences que celles
produites par les anciennes
[16].
Méditations que nous propose H. A. Simon s’interrogeant sur la
légitimation des connaissances que produisent les jeunes disciplines qui ne se
construisent plus sur un objet naturel, mais sur un projet artificiel. Sciences
de la communication et de la commande (ou cybernétique), sciences de
l’information, sciences de la computation (ou science informatique), sciences
de la cognition, de la décision, de l’organisation…, autant de
nouvelles sciences qui risquent, si
elles n’assurent pas leur propre critique épistémique interne, de se développer
à la manière désespérante de la phrénologie (parfaitement cautionnée de
l’extérieur par l’épistémologie positiviste comtienne) ausiècle dernier, sans
assurer leurs propres fondements épistémiques.
Ce manifeste épistémologique que constitue
The Sciences of the Artificial (et en
particulier le chapitre central, « The Sciences of Design ») nous apporte enfin
un des nouveaux Discours de la Méthode
dont nous avions tant besoin pour que se relient à nouveau, dans nos cultures
et dans nos pratiques, Epistémé et Techné.
Les sciences de la société et celle de l’homme ne peuvent-elles
dès lors se libérer du moule épistémologique réducteur d’une science physique
ou biologique appliquée au social et à
l’humain [ cf. Le Moigne,
1998]? Et, méditant sur le projet enchanteur d’une véritable
unité de la science, une aventure
infinie qui ne réduise pas cette unité à un physicalisme généralisé, ne
sera-t-on pas tenté de proposer aussi aux sciences de la nature, de l’espace,
de la vie et du mouvement de s’exercer aux mêmes critiques épistémologiques
internes et de reconsidérer leur propres fondements épistémiques ?
Alors se reformera la spirale de la connaissance, reliant sans
fin Pragmatiké et Epistémé, sans jamais plus les séparer en « deux cultures »
[Snow, 1968]. La restauration du statut épistémique des sciences de
l’ingénierie, ou de l’ingénium, tenues
pour aussi fondamentales que les sciences d’analyse, ne rend-elle pas plausible
ce ré-enchantement ? En faisant sienne la devise de Simon Stevin de Bruges, «
Merveilleux, et pourtant compréhensible », H. A. Simon nous rappelait que les
sciences de l’ingénierie n’étaient pas condamnées à rester d’ancillaires
disciplines d’application et pouvaient redevenir sciences de
conception.
Mais il fallait pour cela rétablir le statut épistémique de la
science entendue en termes de projet de connaissance, et non plus seulement en
quête d’objets de connaissance. Exercice critique auquel H. Simon s’exerçait
alors plus prudemment et pragmatiquement que je ne le souhaitais sans
doute.
Sa double culture épistémologique, formée à la fois par le
néopositivisme de R. Carnap qui fut un de ses maîtres à Chicago et par la
philosophie pragmatique nord-américaine de W. James et J. Dewey, l’incitait à
afficher une position épistémique médiane qu’il qualifiera bientôt «
d’épistémologie empirique » [ cf.
Simon, 1990, p. 127-128].
« QUI A LE PLUS BESOIN DE L’ÉPISTÉMOLOGIE, ET LE PLUS DE CHANCES
DE LA DÉVELOPPER ?»
N’était-ce pas le moment où, tentant de sortir prudemment de
l’étreinte epistémique du physicalisme, le CNRS en France constituait enfin (en
1975)
un nouveau département consacré aux sciences de l’ingénierie
qu’il intitulait hélas ! « sciences physiques pour l’ingénieur »? Que les
sciences de l’ingénierie puissent être autonomes assez pour n’être pas
dépendantes des seules sciences physiques, tenues elles pour épistémiquement
assurées, cela semblait alors quasi impensable au sein des institutions
scientifiques. La prégnance du paradigme NRP rendait manifestement difficile de
telles remises en question
[17]. Aujourd’hui encore, on constate que les historiens
de cette naissance du département SPI ignorent toujours les enjeux
épistémologiques de cette initiative institutionnelle – qu’ils réduisent à une
banale et classique lutte d’influence entre les milieux industriels et les
milieux scientifiques [
cf. par
exemple, Detrez, Grossetti, 2000]. Le rappel de la riche histoire que les
sciences du génie avaient forgée en Occident du XIV au e XVII siècle (Léonard
de Vinci et G. Vico ne nous donnent-ils pas des exemples e convaincants ?) ne
suffit pas non plus à activer cette critique épistémologique interne
[18] dont les sciences de
l’ingénierie peuvent toujours et, je crois, devront être le fascinant
creuset.
Sans doute faudra-t-il que ce soit d’abord les ingénieurs (ou
peut-être les architectes – cf.
Boudon, 1991) qui prennent l’initiative de cette réactivation critique, en
reconsidérant leurs propres pratiques : ne veulent-ils pas concevoir et
inventer plutôt qu’appliquer et reproduire ? J’aime à rappeler ici une
interpellation de S. Papert et G. Voyat, publiée dans la collection EEG dirigée
par J. Piaget la même année que The Sciences of
the Artificial :
« Il est peu probable que les épistémologistes dusiècle passé
aient répondu à la question “qui a le plus besoin de l’épistémologie ?” par “ce
sont les ingénieurs”. Pourtant nous allons suggérer [… ] que ce sont ceux dont
la préoccupation est de résoudre certains problèmes d’emploi de machines
cybernétiques qui ont le besoin le plus urgent d’une théorie de la connaissance
et la meilleure probabilité d’en créer » [Paper, Voyat, 1968, p. 92].
LA MÉTHODE : « LA
CONNAISSANCE DEVIENT MOYEN DE CONNAISSANCE »
L’étape suivante de cette maturation des épistémologies
constructivistes dans mon cheminement fut la rencontre et la méditation, chemin
faisant, de l’œuvre d’Edgar Morin. Amorcée avec la lecture du
Paradigme perdu :
la nature humaine,
puis des actes du désormais célèbre colloque de Royaumont, « L’unité de l’homme
» ( 1973-74), cette méditation épistémologique devint prégnante et familière
avec les tomes successifs de la Méthode et des ouvrages qui les accompagnèrent.
J’y rencontrais dès l’abord la question que je me posais initialement, celle de
la légitimité de la modélisation systémique :
« Au cours des années cinquante, von Bertalanffy élabore une
théorie générale des systèmes qui enfin ouvre la problématique systémique.
Cette théorie s’est répandue tous azimuts, avec des fortunes diverses, au cours
des années soixante. Bien qu’elle comporte des aspects radicalement novateurs,
la théorie générale des systèmes [… ] a omis de creuser son propre fondement,
de réfléchir le concept de système. Ainsi le travail préliminaire reste à faire
» [Morin, 1977, p. 101].
Ce travail sur les fondements ne peut évidemment se réduire à
une tâche préliminaire, à assurer une fois pour toutes ! Il va vite devenir
réflexion et critique épistémique permanente accompagnant chaque initiative de
construction de connaissance. Les tomes successifs de la
Méthode d’E. Morin en témoignent, et
plus particulièrement sans doute le tome III ( La
Connaissance de la connaissance), qui s’achève par un très beau
chapitre intitulé « Les fondements d’une connaissance sans fondements
».
Proposition provocante plus que paradoxale, puisqu’elle va nous
conduire à l’argument central de la conception de l’épistémologie entendue
comme une entreprise collective de connaissance
de la connaissance que nous propose E. Morin. : « Toute connaissance
acquise sur la connaissance devient un moyen de connaissance éclairant la
connaissance qui a permis de la construire » [ 1986, p. 232]. On ne peut plus
dès lors séparer le pragmatique et l’épistémique, la connaissance active de la
connaissance de cette connaissance, comme le postulaient les épistémologies
dérivées du paradigme NRP.
Ainsi nous pouvons concevoir une réflexion épistémologique qui
assume explicitement son caractère récursif. Il s’agit « d’ajouter une voie de
retour au sens unique épistémologie-science » : E. Morin va nous proposer de
reconnaître ici le paradigme de la complexité, ou
de la pensée complexe, et toute son œuvre, surtout celle des trente
dernières années, va nous livrer de riches et puissants matériaux pour
appréhender cognitivement cette récursion permanente dans l’exercice de la
pensée et dans la construction cognitive des modèles sur et par lesquels nous
raisonnons cognitivement.
RATIONALITÉ TÉLÉOLOGIQUE, RATIONALITÉ RÉCURSIVE : REDÉPLOYER
L’ÉVENTAIL DE LA RATIONALITÉ
Cette intelligence de la récursion de la connaissance sur la
connaissance au sein de laquelle elle s’est formée me conduira à être beaucoup
plus attentif au caractère fondamentalement téléologique de tout exercice de
raisonnement modélisateur. H. A. Simon m’y avait incité en développant la
procédure de modélisation qu’il appelle means-ends analysis (la modélisation par
interaction récursive fins-moyens-fins… ) et qu’il a illustrée par la très
belle parabole de la réalisation d’une peinture à l’huile [
cf. Simon, 1991, p. 166]: la mise en
œuvre de moyens pour atteindre une fin transforme cette fin, ce qui incite à
élaborer de nouveaux moyens, lesquels à leur tour, etc.
Expérience cognitive familière que nous avions souvent occultée
dans nos savants traités de logique comme dans nos enseignements de « l’art de
penser », expérience qu’avaient pourtant restaurée les pragmatistes américains
au début du siècle. – Comment se fait-il que la pensée de J. Dewey soit encore
si méconnue dans nos cultures européennes ? Je m’étonne d’avoir découvert si
tardivement la Logique, théorie de
l’enquête de J. Dewey, parue1938 et qui fut pourtant traduite en
français par G. Deledalle dès 1967 :
« Pour la raison pragmatique, expérimentale et démocratique […
] la fin ne justifie pas les moyens, mais les moyens produisent des fins qui
les mettent à l’épreuve », résume G. Deledalle.
L’exercice de cette rationalité récursive fins-moyens (et plus
généralement « opérante et opérateur », « causée et causante », « organisée et
organisante », nous montre E. Morin, après B. Pascal et P. Valéry) n’est-il pas
aussi légitime, aussi intelligible et aussi rigoureux que celui de la
rationalité dite cartésienne, linéaire et déductive, dans le carcan de laquelle
nous nous croyions contraints de nous enfermer exclusivement pour produire des
connaissances scientifiques validées ?
Considérations qui m’ont conduit à revenir sur cette « science
critique » qu’est la téléologie, en prenant conscience qu’elle ne se réduisait
nullement à un postulat d’affirmation d’une finalité exogène imposée à tout
système :
ne peut-elle s’entendre comme l’étude des processus de
finalisation endogènes susceptibles de se développer au sein des systèmes
ouverts et actifs, à commencer par ceux que manifestent les processus cognitifs
du modélisateur ou de l’interprète ? Les pages que Kant, dans la
Critique de la faculté de juger,
consacre à la critique de la rationalité téléologique ou réfléchissante ne
méritent-elles pas d’être aussi soigneusement relues que celles qu’il consacre
à la critique de la raison pure ? Ne fallait-il pas alors disposer d’un cadre
paradigmatique explicite qui rende intelligible et plausible ce mode cognitif
manifestement fécond de production de connaissances ?
Je ne peux reprendre ici les nombreuses méditations que cette
ample réflexion épistémologique m’a values et me vaut encore au fil de ces
années de cheminement épistémique en compagnie d’Edgar Morin et de son œuvre
puisque j’ai eu l’occasion d’en témoigner [ cf. Le Moigne, Morin, 1999].
Mais j’aime présenter cavalièrement ce cheminement de formation
épistémologique en disant que, si je dois à H. Simon l’intelligence du
paradigme de la rationalité
téléologique, je dois à E. Morin celui de la
rationalité récursive. Cette formule
facile caricature pourtant par trop ces deux ferments épistémologiques
exceptionnels que sont pour moi les œuvres et la pensée en formation vivante et
vivifiante de ces deux penseurs. Elle ne rend pas non plus justice à des œuvres
et des méditations épistémologiques parallèles ou complices qui, de multiples
façons, ont co-irrigué cette fermentation dans les années soixante et
soixante-dix : Y. Barel et H. Atlan en France, G. Bateson et H. von Foerster en
Amérique notamment.
Aucun d’eux, il est vrai, ne semble s’être soucié d’inscrire sa
réflexion épistémologique dans un paradigme de référence généralement
accepté.
Peut-être parce que, tout en faisant profession
d’épistémologie, aucun d’eux ne se laissera volontiers enregistrer comme
épistémologue de profession. Ce qui ne serait pas très important si le discours
(et l’enseignement) épistémologique contemporain veillait avec assez de soin à
s’approprier leurs contributions – ce que, me semble-t-il, il ne fait pas
encore suffisamment.
LES ÉPISTÉMOLOGIES RÉCURSIVES SONT OFFICIELLEMENT BAPTISÉES EN
1967
La troisième étape de mon cheminement me permit précisément
d’assumer le risque que je prends à me proclamer constructiviste (abrégé pour «
référant et légitimant explicitement et loyalement mes activités d’enseignement
et de recherche au sein du paradigme des épistémologies constructivistes »). Ce
fut ma rencontre, à la fin des années soixante-dix, avec l’œuvre
épistémologique de J. Piaget, puis avec J. Piaget lui-même (celui que ses
disciples genevois appellent l’avant-dernier,
1970-1975, et le dernier, 1976-1980, Piaget), qui créa les
conditions de cette « incongruité académique » [Le Moigne, 1993]. Les grands
articles qu’il avait rédigés pour l’encyclopédie de La Pléiade
Logique et connaissance scientifique
(qu’il dirigea en 1967) me proposaient une réponse épistémologique argumentée à
partir de laquelle il me devenait possible de légitimer et d’enseigner la
modélisation systémique. Je ne peux reprendre ici l’exposé de ces
interprétations de la pensée épistémologique piagétienne que j’ai eu l’occasion
de publier à l’époque (« Systémique et épistémologie », « Une axiomatique : les
règles du jeu de la modélisation systémique »); mais je peux souligner le
bénéfice quasi institutionnel que je trouvais dans la riche discussion critique
et constructive que J. Piaget nous proposait. En établissant les
caractéristiques des épistémologies légitimant la production et
l’interprétation des « connaissancesprocessus », il établit un cadre
d’évaluation et de légitimation des « connaissances~représentations » se
formant par le projet du modélisateur-acteur [
cf. Ladrière,
Encyclopedia Universalis, vol. 19, p.
822 sq.].
Pour organiser cette présentation des « courants de
l’épistémologie scientifique contemporaine », il proposait d’identifier un
vaste « courant constructiviste » (en empruntant le mot aux discussions sur «
le problème des fondements » en mathématiques), courant au sein duquel il
identifiait l’épistémologie génétique
au développement de laquelle il se consacrait depuis les années
cinquante.
« La position constructiviste [… ] consiste [… ] à considérer
la connaissance comme liée à une action qui modifie l’objet et qui ne l’atteint
qu’à travers les transformations introduites par cette action [… ] Il n’y a
plus en droit de frontière entre le sujet et l’objet » [Piaget, 1967, p.
1244].
Proposition qui permettait de présenter une alternative
épistémologique plausible et bienvenue aux épistémologies dérivées du paradigme
NRP : celle du paradigme des épistémologies constructivistes.
J. Piaget s’attachait plus à
faire fonctionner ce paradigme en s’exerçant à
la « critique épistémique interne » des disciplines et des recherches
interdisciplinaires qu’à développer les hypothèses gnoséologiques et les
spécificités méthodologiques qui le caractérisent. Ce que d’autres chercheurs
purent faire après lui, notamment E. von Glazersfeld [ 1988,1995] et H. von
Foerster [
cf. Segal, 1990]. Mais il
avait solidement assuré l’hypothèse phénoménologique, celle de l’expérience du
sujet modélisant, sur laquelle le paradigme se définit. La mise en valeur de
son effectivité sera manifeste à l’examen du « système de classification des
sciences » qu’il pourra ainsi nous proposer dès 1967. (J’aurai l’occasion de
lui faire valoir, en juin 1980, quelques semaines avant sa disparition, que ce
modèle circulaire devrait être étendu à une conception plus spiralée pour
prendre en compte l’émergence des nouvelles sciences de l’ingénierie
[19].)
DES EXERCICES DE CRITIQUE ÉPISTÉMOLOGIQUE INTERNE AUX DISCIPLINES
SCIENTIFIQUES
Sur les fondements des épistémologies constructivistes ainsi
progressivement ré-articulés en un paradigme recevable, il me devenait possible
de reconsidérer et de critiquer la légitimité des propositions enseignables que
développent les disciplines scientifiques – et plus immédiatement les
nouvelles sciences de l’ingénierie que
j’avais à explorer et à enseigner. Propositions que l’on pourrait présenter de
façon cavalière par la description des exercices de modélisation et
d’interprétation complexe des phénomènes perçus auxquels nous nous intéressons
afin de produire des connaissances enseignables. Exposition qu’il faudrait
développer au moins sur deux registres.
L’un, que l’on peut qualifier d’
historique, se forme sur la conviction banale
que les questions qu’ainsi je me pose doivent, si elles sont pertinentes,
retenir l’attention de la pensée humaine depuis toujours. C’est sans doute la
lecture de l’
Introduction à la méthode de Léonard
de Vinci que P. Valéry publia en 1895 qui m’incita à prêter
attention à ce riche héritage épistémologique
[20], que, comme nombre de mes contemporains, j’avais
jusque-là trop souvent ignoré : comment comprendre la prodigieuse fécondité de
l’œuvre scientifique de Léonard, de l’hydrodynamique des fluides à la
physiologie animale, alors qu’elle fut construite plus d’unsiècle avant que le
Discours de la Méthode ne soit rédigé
par Descartes ? Il existait donc quelques autres méthodes épistémiquement au
moins aussi bien construites !
Ne pouvions-nous les considérer ? En prenant conscience qu’à
l’instar des rhéteurs de la Grèce antique, il s’exerçait de façon intelligente
à l’
inventio, ou à la modélisation que
nous appelons aujourd’hui systémique (le
disegno, disait-il), des phénomènes les plus
divers en les percevant intentionnellement dans leur contexte, n’étais-je pas
fondé à m’interroger, avec P. Valéry, sur la légitimation épistémique de sa
Méthode
[21] ? Les épistémologies constructivistes
contemporaines trouvent dans les théories de la connaissance que nous lèguent
sophistes et nominalistes des héritages au moins aussi féconds que ceux légués
par les platonismes et cartésianismes que reconnaissent exclusivement les
épistémologies NRP.
L’autre registre est plus pragmatique : il ne suffisait pas
d’argumenter. Il importait, et il importe toujours, de s’exercer, d’abord au
sein des disciplines qui me sont les plus familières (qu’on les entende
sciences des systèmes ou
sciences de l’ingénium ), à cette
critique épistémologique formée sur l’explicitation des hypothèses
gnoséologiques et des principes méthodologiques qu’elles mettent en œuvre. Je
m’y suis exercé avec d’autant plus d’intérêt que je pouvais ainsi enrichir ma
propre compréhension des processus cognitifs à l’œuvre tant dans l’enseignement
que dans la recherche. Plutôt que de tenter de légitimer une proposition en la
produisant par
application d’une
méthode tenue pour validée dans un autre contexte (en général celui des
mathématiques classiques ou statistiques), ne peut-on expliciter les hypothèses
tenues pour plausibles sur lesquelles on les construit, et montrer comment on
les construit effectivement ? Cela s’appelle modéliser, interpréter, simuler
sur le modèle, expérimenter, observer, explorer… J’ai eu l’occasion de publier
certaines de ces études
[22] que je ne mentionne ici que pour témoigner de la
faisabilité de ces exercices de critique épistémologique interne.
NE PAS RÉDUIRE L’ÉPISTÉMOLOGIE À LA MÉTHODOLOGIE
Ces questionnements permanents, tant historiques
qu’expérimentaux, sur « les fondements ou plutôt les enracinements de la
connaissance
[23] » ne
se forment pas dans un désert culturel. Pendant que je les conduis, d’autres
questionnements épistémiques se développent, que je m’efforce d’examiner
scrupuleusement. Nombre d’entre eux sont délicats à interpréter
scrupuleusement. Il est des avocats d’un constructivisme (ou d’un
constructionnisme, voir d’un dé-constructionnisme) souvent plus idéologique
qu’épistémologique qui ne se sont guère souciés de reconsidérer les hypothèses
gnoséologiques et les critères de légitimation à partir desquels ils tentaient
de justifier leurs propositions, indifférents aux exigences
d’ostinato rigore d’un référent
épistémologique scrupuleusement formé à fin de légitimation éthique,
épistémique et civique
[24].
C’est en général par une
réduction au méthodologique que se manifeste
cette dégénérescence. Il ne suffit pas de baptiser n’importe quelle méthode de
production de connaissances de constructiviste pour lui assurer la légitimité
et même la plausibilité des résultats auxquels elle conduit. Que de fois
l’approche-système (néologisme
passe-partout dont nul n’a assuré les hypothèses fondatrices) a été citée comme
méthode scientifique puisque constructiviste ! C’est sans doute de l’engouement
initial d’un certain nombre de chercheurs anglo-saxons en sciences de la
société
[25] qu’est
venue cette déviance méthodologique, qui consiste à priver l’épistémologie de
son substrat gnoséologique (ou, plutôt, de faire comme s’il était le même pour
tous les paradigmes épistémologiques, établi sur les seules hypothèses
ontologiques et déterministes que privilégie exclusivement le paradigme
NRP)
pour interpréter et mettre en œuvre ingénieusement ses
préceptes méthodologiques. (E. Morin parle ici du passage des méthodes «
pense-bête » aux méthodes « pense-intelligent ».)
Sur un registre voisin, on mentionnera aussi nombre des travaux
de la sociologie des sciences. En se refusant à expliciter les fondements
épistémologiques de la plupart de ses propositions, et en ne soulignant
pratiquement jamais l’inculture ou l’intégrisme épistémique des scientifiques
dont elle décrit attentivement les comportements, ne limite-t-elle pas par trop
la critique de la légitimation de la production des connaissances enseignables
?
En considérant que « la sociologie utilise d’autres outils que
l’épistémologie » [Latour, 1999, p. 304], ne fait-elle pas comme si la
sociologie pouvait se passer de sa propre critique épistémologique pour
élaborer ses outils et surtout pour interpréter ses
résultats? Plutôt que de prétendre que
la socio-logie des sciences (et les
sciences
studies) doivent « mettre fin au
kidnapping des sciences par la police
épistémologique
[26] »,
ne pourrait-elle pas s’interroger sur la légitimité épistémique des procédures
de cette présumée police épistémologique (laquelle n’est souvent que le
cache-misère d’un conservatisme positiviste comtien)? Et surtout, ne
pourrait-elle pas s’interroger sur ce que pourrait devenir une recherche
scientifique plus attentive à sa propre critique épistémique ? Laquelle, bien
sûr, ne fera pas disparaître les corporatismes ni le désir de notoriété de bien
des scientifiques, mais les rendra plus intelligibles en démasquant de façon
plus nuancée « le secret des pratiques scientifiques » [
ibid., p. 304].
QUI N’EST PAS RELATIVISTE N’EST-IL PAS ABSOLUTISTE ET INTÉGRISTE
?
Cette inattention aux fondements épistémologiques des
épistémologies constructivistes caractérise aussi bon nombre des recherches en
sciences de l’homme et de la société qui se proclament volontiers
constructivistes.
Pour éviter d’être poursuivis par la police académique du paradigme NRP, ils
prennent leur parti de l’antique clivage de la connaissance en deux cultures,
celle des sciences dures (oublieuse de ce qu’elle doit à celle des
arts mécaniques du Moyen Âge) et celle
des sciences douces (héritières des arts
libéraux, qui se laissent trop souvent qualifier de sciences
molles). On comprend la pertinence tactique de l’opération qui permet de
récuser l’autorité de juges par trop jaloux de leurs privilèges académiques.
Mais ne faut-il pas s’inquiéter de ses inconvénients stratégiques ? En
contestant le monopole des épistémologies NRP, va-t-on contester la légitimité
de toute réflexion épistémologique critique sur les connaissances enseignables
que l’on s’efforce de produire ? N’est-ce pas encore dissimuler ses propres
référents épistémiques que de prétendre n’avoir pas à les connaître, voire de
nier leur pertinence tant civique qu’éthique ?
Dans un pamphlet récent, J. R. Searle s’est ainsi placé dans la
position du sage qui « rappelle toutes les sciences humaines à l’ordre de leur
fondement ». Ce qui serait fort bienvenu s’il ne voulait nous contraindre à
convenir que le seul fondement admissible pour toute science est celui du
paradigme des épistémologies réalistes.
« Le réalisme [… ] n’est ni une théorie de la vérité, ni une
théorie de la connaissance, et ce n’est pas une théorie du langage [… ] On
pourrait dire que le réalisme est une théorie ontologique : il dit qu’il existe
une réalité totalement indépendante de nos représentations » [Searle, 1998, p.
200].
Mais il ne nous dit pas comment il légitime cette affirmation
d’existence.
Qu’elle soit plausible, nul n’en disconvient; mais qu’elle soit
certaine et s’impose de façon exclusive à toute intelligence humaine, n’est-ce
pas inutilement contraignant ? D’autant plus que cette déclaration implique
l’affirmation corrélative de l’unité, de l’universalité et de l’éternité de
cette réalité, qu’elle soit mythique, voilée ou tangible.
Sur « la réalité de la réalité » [Watzlawick, 1998], n’est-il
pas légitime de s’interroger et même de suspendre son jugement ? Qu’elle soit
ou ne soit pas existante et indépendante de nos représentations, l’important
n’est-il pas que dans les deux cas, les connaissances que nous formons pour
élaborer nos actions nous soient correctement intelligibles ? On voit bien par
exemple, le caractère plausible et la fécondité heuristique de la
théorie mimétique de R. Girard ou de
la
théorie du don/contre-don de M.
Mauss qui ferait du « continent du don, le roc de la morale éternelle, le liant
du lien social
[27]
».
Mais faut-il imposer à tout interlocuteur l’absolue conviction
de la réalité naturelle de ces théories (et donc d’elles seules), indépendantes
de la culture et du langage des humains qui les ont formulées ?
Les admettre éventuellement construites plutôt que
préalablement données par quelque méta-autorité déclarée transcendante
obère-t-il la pertinence et la légitimité des connaissances enseignables que
les uns et les autres, celui qui croyait au ciel
et celui qui n’y croyait pas, s’efforcent de formuler à leur propos
? Michelet aimait citer une formule lapidaire de G. Vico qu’il tenait, en
historien passionné, pour particulièrement plausible et par là, légitime : «
L’humanité est son œuvre à elle-même » – ce qui implique qu’elle puisse
se connaître elle-même, puisque c’est
elle qui se fait.
Est-il absolument indispensable de postuler et d’imposer à tous
l’hypothèse de quelque hétéro-transcendance qui seule garantirait la légitimité
(voir la vérité) des connaissances que l’on peut produire et éventuellement
transmettre ?
L’ouverture d’un paradigme épistémologique fondant la quête des
connaissances scientifiques sur l’identification des nécessités et des hasards,
qui a servi de féconde heuristique pendant deuxsiècles, à celui d’une quête
fondée sur la conception des possibles (laquelle nous ramènera aux deux
premières questions fondamentales de Kant reliant le savoir et le faire : « Que
puis-je savoir ? Que dois-je faire ? » – Kant, 1966, p. 25) nous serait-elle
aujourd’hui interdite ?
LE « TOURNANT PRAGMATIQUE » EN ÉPISTÉMOLOGIE
On voit bien les exigence de rigueur et de probité
intellectuelle qu’elle appelle. On voit plus encore la responsabilité à
laquelle elle invite les citoyens de la Terre-patrie tenus de considérer « la
démocratie comme une expérience et pas un mode universel indépendant de
l’histoire » [Rorty, 1994, p. 222].
Responsabilité qui nous incite à approfondir et à enrichir
notre culture épistémologique au lieu d’abandonner son développement aux seuls
tenants du paradigme NRP, comme semblent nous y inviter parfois les philosophes
du pragmatisme [ ibid., p.
40].
« Le pragmatisme ne possède pas une théorie de la vérité,
encore moins une théorie relativiste [… ] Son interprétation de la valeur de la
recherche humaine coopérative ne possède qu’une base éthique et non pas une
base métaphysique ou épistémologique. N’ayant aucune épistémologie, il ne
saurait avoir a fortiori une
épistémologie relativiste [28] ».
On comprend que R. Rorty se soit lassé des condamnations
véhémentes pour relativisme qu’on oppose encore à la philosophie du
pragmatisme, comme on les oppose aussi à la plupart des constructivismes,
qu’ils soient idéologiques ou épistémologiques
[29]. Mais ce n’est pas à moins, c’est à
plus d’exigence épistémique et critique que nous incite le paradigme
constructiviste et pragmatique. Et l’on montre sans peine que cette exigence
manque plus souvent aujourd’hui à bien des scientifiques tenants du paradigme
des épistémologies NRP. C’est, je crois, le sens de l’appel au « tournant
pragmatique
[30] » des
théories de la connaissance auquel nous invitait déjà N. Rescher dès 1977 dans
Methodological Pragmatism, a System-Theoretic
Approach to the Theory of Knowledge [
cf. p. 23
sq.].
Sur la vanité et le caractère illusoire de ce procès en
relativisme épistémologique, que dire d’autre qui n’ait pas été développé, de
bien des façons et souvent de manière à mes yeux très convaincante, par tant de
penseurs, philosophes, épistémologues, scientifiques expérimentés ? Des
sceptiques et des sophistes à Montaigne, de F. Nietzsche à W. James et à J.
Dewey, ou de G. Deleuze à R. Rorty en passant par S. Moscovici et tant
d’autres, on pourrait dresser un interminable florilège de citations
irréfutables par tout esprit de bonne foi. Il reste que la peur d’un procès en
relativisme est encore si forte dans les académies scientifiques que l’on a
toujours beaucoup de mal à les faire douter de leur absolutisme – un
absolutisme au demeurant incompatible avec l’expérience démocratique comme avec
la rigueur scientifique dont chacun proclame volontiers qu’il s’y réfère
constamment ! N’est-il pas significatif que les dernières éditions des
encyclopédies de l’épistémologie et des dictionnaires de philosophie des
sciences ignorent
[31]
encore les épistémologies constructivistes pourtant solidement établies tant en
Europe qu’aux USA depuis 1970-1980 ?
OSTINATO RIGORE,
L’AVENTURE INFINIE DE LA SCIENCE
Mais je crains d’expérience de ne pas savoir encore parvenir à
convaincre un anti-relativiste agressif qu’il est un absolutiste intégriste.
J’en tire plutôt la leçon que le relativisme est d’abord une invitation à une
méditation épistémologique permanente à laquelle tout scientifique enseignant
et chercheur, quelle que soit sa discipline de référence, se devrait de
s’exercer tous les jours, à la manière dont les ecclésiastiques autrefois
s’exerçaient à une méditation théologique en lisant chaque jour quelque pages
d’un bréviaire. (Acceptons l’hypothèse optimiste selon laquelle le bréviaire
devait servir de support à une libre méditation intérieure, et pas à un
endoctrinement abêtissant !)
Cette métaphore doit être nuancée par quelques suggestions
quant à la composition de ce bréviaire épistémique ! S’il contient quelques
pages du Discours de la Méthode ou des
Règles pour la direction de l’esprit,
il importera qu’il contienne aussi des textes qui sentent encore le soufre dans
nos académies tels que le Discours sur la méthode
des études de notre temps de G. Vico, ou quelques pages des
Cahiers de Léonard de Vinci sur la
modélisation (le disegno) telles que
celle-ci, sur laquelle je propose d’interrompre cette confession publique
:
« Le disegno est
d’une excellence telle qu’il ne fait pas que montrer les œuvres de la nature,
mais qu’il en produit des formes infiniment plus variées.
Il surpasse la nature parce que les formes élémentaires de la
nature sont limitées, tandis que les œuvres que l’œil exige des mains de
l’homme sont illimitées [32]. »
N’est-ce pas le projet que nous propose « l’aventure infinie de
la science
[33] » :
comprendre pour faire et faire pour comprendre, en veillant à expliciter à
chaque pas les hypothèses gnoséologiques généralement acceptables sur
lesquelles se construit, récursivement et téléologiquement, notre émerveillante
entreprise collective de compréhension du monde de la vie ?
« La nature n’a pas de mystère, nous lui en prêtons. » En la
reprenant sous une forme interrogative, ne peut-on tenir cette provocante
réflexion de P. Valéry [ 1959, p. 49] pour le projet d’une science constructive
visant plus à décrire qu’à prescrire ? Il ajoutait :
« Nous ne sommes point sur terre pour annuler le mystère du
monde, mais au contraire pour le créer et le compliquer, en rajouter. Pour que
la Nature s’y perde ! Quand on y regarde bien, on voit que c’est le grand œuvre
de la science » [ Cahiers, t. II, p.
870].
Pourquoi, alors, faudrait-il se repentir du désir de contribuer
à ce grand œuvre ?
* Je souhaite remercier ici plus
particulièrement madame M. Roux-Rouquié qui, en me faisant part de ses
commentaires sur la critique épistémologique interne de la biogénétique
contemporaine, m’a proposé des questions et fait des suggestions qui ont
contribué à aviver ma réflexion.
Je pense par exemple, à ses
interrogations sur le statut épistémologique d’une « science de l’ingénierie
génétique » – questions qui méritent, je crois, qu’on les reprenne aujourd’hui
en s’interrogeant sur la légitimité et l’intelligibilité de nos représentations
des fonctions du gène et de quelques autres concepts
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[1]
La première édition fut très vite traduite en français (
La méthodologie économique, 1982).
Ouvrage tenu depuis sa première parution en 1980 pour « un des ouvrages les
plus importants de la science économique », précise R. Backhouse.
« En plaçant Popper au centre des
discussions en économie », n’attribuait-il pas à la discipline une caution
épistémologique incontestable, caution dont elle avait et, je crois, a toujours
un urgent besoin ?
[2]
P. Valéry ajoutait : « On ne peut définir que ce qu’on sait
construire, mais on peut nommer quoi que ce soit » [
Cahiers 1894-1914.
T. VI, p. 115].
[3]
Au sens où l’entendait G. Vico dans
Les principes d’une science nouvelle :
celui d’une société tentant de se civiliser, sans exclure
a priori ni ses militaires, ni ses
clercs.
[4]
Je reprends ici, à dessein, le titre du « Manifeste » d’Edgar
Morin [ 1982].
[5]
« Le constructivisme brouwérien se rattache à l’idée que le
monde de la représentation est l’objectivation de la volonté, qui se manifeste
en premier par l’action. D’où peut-être la phrase que Weil ( 1921) attribue à
Brouwer sur “les mathématiques, faire plutôt que savoir”. » C’est dans ces
termes que J. Largeault caractérise le constructivisme brouwérien dans une de
ses remarquables introductions à la traduction française de plusieurs articles
de L. E. J. Brouwer publiés dans
Intuitionnisme
et théorie de la démonstration [ 1992, p. 17].
[6]
Dans
Logique et connaissance
scientifique. Dans le dernier chapitre de cette encyclopédie, « Les
courants de l’épistémologie contemporaine », J. Piaget introduit et présente la
famille des « épistémologies constructivistes » [p. 1243-44
sq.] à partir de l’interprétation du «
constructivisme radical de Brouwer » [p. 1238].
[7]
Voir Le Moigne [ 1997a, p. 197-216] pour une brève présentation
du développement des épistémologies constructivistes entre 1967 et 1997. Des
expositions plus amples et plus documentées peuvent être trouvées dans les deux
tomes du
Constructivisme [ 1994;
1995a] et dans
Les Épistémologies
constructivistes » [ 1995b].
[8]
N’est-il pas significatif que ce beau vers de la
3
e Pythique soit mis en exergue du
Cimetière marin par P. Valéry en 1917
et du
Mythe de Sisyphe par A. Camus en
1942 ?
[9]
J’en ai mentionné quelques-uns dans « Le constructivisme en
construction » [ 1997a].
[10]
« L’observation a dominé l’imagination [… ] et elle l’a
détrônée », c’est en ces termes qu’A. Comte caractérise l’avènement de l’État
positif, celui de « l’époque scientifique » [
Opuscule de philosophie sociale, 1819-1826, p.
138].
[11]
« Il faut considérer la marche de la civilisation comme
assujettie à une loi invariable fondée sur la nature des choses » [
ibid., p. 111].
[12]
Titre significatif d’un ouvrage de B. d’Espagnat [
1994].
[13]
C’est à dessein que je fais appel ici au titre d’une belle
méditation épistémologique d’I. Prigogine [ 1996].
[14]
Dans une attentive discussion des constructivismes, R. Gassin [
2000, p. 161-182] proposera de reconnaître au moins trois familles
épistémologiques dans la famille constructiviste : le « relationnel de J.
Piaget » (que ce dernier appelait plus volontiers « dialectique »), le «
projectif de J.-L. Le Moigne » (que l’on pourrait aussi appeler « téléologique
») et le « radical de E. von Glazersfeld » (qu’il vaudrait mieux qualifier de
phénoménologique que d’ontologique). Je crois qu’il s’agit là de trois faces
d’une même pièce qui ne s’excluent pas mutuellement. Les critiques que R.
Gassin oppose avec finesse à chacune d’elles sont, me semble-t-il, les
questions que l’on doit poser à toute épistémologie et ne sont pas spécifiques
des épistémologies constructivistes.
[15]
Cette remise en question sera plus explicite chez K. Popper
dans
Postscript to the Logic of Scientific
Discovery qui paraîtra en 1959 et sera complété en 1982. La
traduction française parait en 1984 [voir p. 136].
[16]
J’ai développé cet argument
in Le Moigne [ 1987].
[17]
Le CNRS abandonnera le mot « physique » dans cet intitulé
quelques années plus tard, mais son département SPI ne changera pas de sigle
pour autant : il s’agit des « sciences pour l’ingénieur », mais pas encore des
« sciences de l’ingénierie ».
[18]
Voir par exemple Le Moigne, Vérin[ 1984, p. 42-55].
[19]
Ce modèle sera présenté sous le nom de « modèle de l’île
volcanique de l’Epistémé » dans Le Moigne [ 1991, p. 29-38] et, plus
sommairement, dans le Que sais-je ? consacré aux « épistémologie
constructivistes », [p. 99
sq.].
[20]
J’ai évoqué quelques traces de cet héritage dans un chapitre
des
Épistémologies constructivistes [
1995b].
[21]
J’ai développé l’importance de la contribution de P. Valéry à
l’argumentation contemporaine des épistémologies constructivistes dans «
Méditations épistémologiques sur les “fonctions” de l’esprit. Notes sur la
contribution de P. Valéry aux développements contemporains des épistémologies
constructivistes » [ 2000, p. 141-160].
[22]
J’ai publié quelques premiers comptes rendus de ces exercices
de critique épistémologique interne de disciplines telles que les sciences de
la décision, de la communication, de l’organisation, de l’information, de la
computation, de la cognition et de l’intelligence artificielle, de la gestion,
de l’éducation, et, sur un registre plus épistémologique, des sciences de
l’autonomie, des sciences de l’ingénierie, des sciences de la conception, des
sciences des systèmes dans le tome II de
Le
constructivisme. Les épistémologies [ 1995a] pour les premières, et
dans le tomeI [ 1994] pour les secondes.
[23]
« Écartons l’image des fondements au sens maçon ou
architectural du terme », proposera judicieusement E. Morin dans le tome III de
sa
Méthode [p. 231], et préférons-lui
l’image « des enracinements, des dynamismes producteurs de la connaissance
humaine ».
[24]
Ne faut-il pas souligner ici « l’imposture intellectuelle » de
A. Sokal et J. Bricmont [ 1998], qui ne mentionnaient guère les délits pour
laxisme commis par des chercheurs en sciences dures, ne pourchassant que ceux
des chercheurs en sciences dites molles (qui comptent autant de Diafoirus que
les sciences dures)?
[25]
Je pense par exemple, au travail collectif rassemblé par E. G.
Guba sous le titre
The Paradigm Dialog
[ 1990]: le dialogue des paradigmes qu’il appelle positiviste,
post-positiviste, constructiviste et critique, ignore totalement les hypothèses
phénoménologiques et téléologiques sur lesquelles s’est formé le paradigme des
épistémologies constructivistes. Si bien que les divers principes
méthodologiques qui sont développés ne sont pratiquement pas argumentés ni
légitimés autrement que par l’enthousiasme des différents auteurs (hormis
quelques hommages bienvenus aux pragmatistes américains, C. Peirce, J. Dewey,
R. Rorty), qui ignorent ostensiblement par exemple, les principes de la
modélisation systémique et de la rationalité récursive.
[26]
Je reprends cette plaisante expression de B. Latour qui la
présente dans
Politique de la nature [
1999, p. 305 et p. 321] : ne vaudrait-il pas mieux parler de « police
académique » que de police épistémologique ? Qu’aurions-nous à craindre d’une
police épistémologique qui assurerait effectivement sa fonction de « veille
épistémique », attirant régulièrement l’attention des citoyens sur la
légitimation des propositions scientifiques qui leur sont faites par la
recherche scientifique ?
[27]
Je reprends à dessein cette belle formule d’A. Caillé.
[28]
Je crois que la position qu’affiche ici R. Rorty (le
pragmatisme n’a pas besoin d’épistémologie) est d’autant moins soutenable que
tout son livre constitue une contribution fort solide à l’argumentation des
épistémologies constructivistes, en particulier pour restaurer une
interprétation réfléchie du relativisme au sein de toute théorie de la
connaissance. On n’échappe pas à la récursivité fondatrice de toute
construction des connaissances enseignables que nous rappelait E.
Morin.
[29]
Voir par exemple l’ouvrage collectif animé par G. Hottois
et alii,
Richard Rorty. Ambiguïtés et limites du
postmodernisme [ 1994]. Les arguments que G. Hottois oppose à R.
Rorty sont tous du genre « il me paraît » ou « il me semble » ou « j’estime »
ou « des connotations qui tendent à » [p. 139-180] – arguments forts subjectifs
qui n’emportent pas
a priori la
conviction du lecteur de bonne foi.
[30]
J’ai proposé une interprétation de ce tournant pragmatique pour
une critique épistémique de la science économique dans « L’économique entre
énergétique et pragmatique : évolution, rationalité et téléologie » [ 1997b, p.
53-69]. Peut-être faut-il rappeler que la métaphore du « tournant » fut
proposée initialement par R. Rorty en 1967 dans
The Linguistic Turn.
[31]
Cf. par exemple le
récent
Dictionnaire d’histoire et de philosophie
des sciences (sous la dir. de D. Lecourt), paru aux PUF en 1999.
S’il consacre un article au pragmatisme (ce qui lui permet de brèves allusions
aux contributions épistémologiques de Dewey, Putman, van Frassen ou Rorty), il
ignore les épistémologies constructivistes en tant que telles, bien qu’il
consacre un article documenté au « constructivisme mathématique » (de Brouwer à
ses développements contemporains). La brève notule consacrée à J. Piaget ne
mentionne pas son rôle dans la restauration des épistémologies
constructivistes.
[32]
Cahiers, Codex U. F.
502,1162. Cité par M. Kemp dans le catalogue de l’exposition de Montréal «
Léonard de Vinci, ingénieur et architecte » sous le titre
Les Inventions de la nature et la nature de
l’invention (musée des Beaux-Arts de Montréal, 1987, pour la
traduction française). Voir aussi M. Kemp [ 1981].
[33]
J’emprunte cette belle expression au titre de l’essai de D.
Lecourt :
Contre la peur. De la science à
l’éthique, une aventure infinie [ 1990].