2001
Revue du Mauss
Ouverture. L’angoisse face à la perte de la nature
« vache folle » : une panique politique
[1]
Robert Redeker
Se souvient-on de la grande moisson organisée aux
Champs-Élysées, le 24juin 1990, par des syndicats d’agriculteurs ? Ce fut,
selon un journaliste, une « moisson urbaine et délocalisée, moisson de la
performance technique ».
Moisson hors sol, hors nature, hors paysage paysan, blé
poussant sur le pavé et sur le bitume, agriculture hypertechnique au cœur de la
mégapole ! Sur un mode joyeux et festif, cette grande moisson macadamisée
célébrait les noces de l’agriculture, de la techno-science et de l’économie,
sous la bénédiction du rationnel, des noces qui sont aussi à l’origine de la «
maladie de la vache folle ». La joie de cette fête ne masquait-elle pas
l’amertume sans larmes d’un enterrement, celui de la paysannerie ? ou plutôt :
d’un embitumementde la paysannerie –
inhumée en bloc sous le bitume, sous l’hypermodernité technologique, sous
l’hyperhystérie économique ! La grande moisson
des Champs-Élyséesn’annonçait-elle pas, à sa manière, son propre
revers, « la vache folle »?
La vache folle n’est pas Fantômas. La mythologie populaire du
savant fou divaguait sur la figure para-littéraire autant que para-scientifique
d’un terroriste scientifique identifiable, aux prises avec son appétit de
domination, se servant de la science tout en ayant conservé l’état d’esprit de
la magie noire. Bien qu’invisible, pour des raisons stratégiques, ce terroriste
– à l’instar de tous les terroristes de style classique – cherchait l’éclatante
manifesteté : d’un côté, il était marqué par la société, en recevait par la
peur et la fascination une estampille d’infamie, tandis que de l’autre, il
signait, par sa perfidie ou par son idéal, ses méfaits. Par le truchement de
cette double sémiologie, signature en aller-retour, être signé et signer, par
cette parodie de contrat réciproque entre lui et la société, le terroriste
inscrivait sa puissante visibilité dans le champ social. À l’opposé, la
contemporaine « affaire de la vache folle », comme celles de Tchernobyl et de
l’épidémie du SIDA, exprime notre entrée dans l’ère du
terrorisme sans terroriste: une
crainte diffuse, sournoise, indéchiffrable, s’insinue en chacun de nous,
s’infiltre dans notre intimité, modifie insensiblement nos comportements, vient
se lover dans le creux de nos poitrines. Une crainte qui atteint les fonctions
biologiques : la respiration (Tchernobyl), la sexualité (le SIDA), la
nourriture (la vache folle). Tchernobyl, « la vache folle » : le terroriste, à
l’inverse de ce qu’on a connu jusqu’à aujourd’hui, est désormais le système
économico-scientifique (l’éco-techno-science) dans son entier, invisible et
gigantesque appareillage anonyme que plus personne ne pilote.
Aristote nous suggère qu’il convient de voir dans la nutrition
le fondement matériel de la vie dans sa plus grande extension, sa condition
:
« C’est donc en vertu de ce principe nutritif que tous les
êtres vivants possèdent la vie.» Il en
résulte que le soupçon qui s’est insinué en chacun d’entre nous quant à une
contamination invisible de la chère perturbe le rapport que nous entretenons
avec le fondement de notre activité organique, vitale, la nutrition. La
nutrition est cette activité organique qui relie un être vivant à la nature;
sans ce rapport de nutrition, un tel être pourrait être envisagé comme une
entité autonome, un robot – ce qui distingue avant tout les robots des êtres
vivants, c’est qu’ils ne mangent pas. Avant même la communication sexuelle, la
nutrition se présente comme la communication fondamentale, l’échange permanent,
perpétuel, entre chaque être vivant et la nature dans son ensemble. Ainsi,
l’affaire de la vache folle, par la faute de la suspicion qu’elle laisse planer
sur ce que nous mangeons, de la terreur indéterminée qu’elle génère, trouble au
même titre notre rapport à l’activité organique la plus élémentaire, celle que
nous partageons avec tous les autres êtres vivants, et notre relation à tout le
reste de la nature.
La nutrition est cette fonction qui articule la nature avec la
politique : elle est la charnière entre la communication avec la nature et la
communication avec la société. Outre cette immédiate communication avec la
nature, la nutrition implique de surcroît, chez l’homme, un acte de foi dans la
culture, dans la première de toutes les cultures, celle qui conditionne toutes
les autres, toutes les formes de la vie collective des hommes :
l’agri-culture. La nutrition porte
témoignage de la confiance de chacun dans la civilisation. Aussi doit-on mettre
la nutrition en parallèle avec le sommeil (la sagesse populaire énonce avec une
grande profondeur le lien entre la paix du sommeil et la paix du repas : « Qui
dort dîne ») qui à son tour exige cette confiance : pas plus que la paix de la
nuit – obscurité périlleuse vouée chez les animaux aux alarmes et aux alertes,
aux chasseurs et aux chassés, noirceur tragique propice aux prédateurs et aux
proies –, produit de la civilisation, la confiance dans la nourriture n’est
naturelle. Le manger en paixet le
dormir en paix sont autant des
conquêtes culturelles de l’homme que les faits politiques :
les bêtes n’ont pas d’autre solution que de vivre sans cesse
aux aguets, sans trêve ni repos, menacées de se faire dévorer pendant leur
sommeil, délogées si elles s’oublient, contraintes de se tenir sur le
qui-vivependant même qu’elles se
nourrissent. Les deux, dormir et manger humainement, présupposent la confiance
dans la sécurité qu’apporte la civilisation. L’insécurité du dormir et du
manger déshumanise, bestialise. La méfiance quant à la nourriture introduite
par cette affaire de « la vache folle » – de même que le serait, si elle devait
survenir, la méfiance quant à la sécurité du sommeil – fissure le socle
anthropologique de la civilisation, lacère le fondement de la politique,
brouillant la distinction entre l’homme et les autres animaux, nous rapprochant
dangereusement de la frontière qui sépare la culture de la barbarie.
La confiance dans ce que l’on mange structure (avec quelques
autres confiances) le socle de la vie collective – et il n’y a pas d’autre vie
humaine que collective ! La terrifiante singularité de « l’affaire de la vache
folle »est mise en pleine lumière dès lors que l’on conçoit que ce sont les
deux concepts qui constituent philosophiquement l’homme, celui de « nature »et
celui de « culture »(physis/polis),
qui s’y trouvent impliqués : voici le rapport organique de l’homme à la nature
perturbé tout autant que l’est le rapport de l’homme à la société.
La perte de confiance dans la nourriture, ce lieu où s’épousent
nature et politique, engendre la première panique collective du XXI siècle. Se
proe pageant telle une épidémie, elle couvre d’une ombre millénariste cet hiver
2000-2001. Différente de la peur – qui est susceptible d’être positive au point
de pouvoir se trouver à la source du principe de responsabilité –, la panique
n’est qu’atrocement destructrice : destructricepour le lien social, qu’elle défait;
ravageuse, destructricepour le sujet
individuel, qui se retrouve en lambeaux après un accès de panique. La panique
est tout à fait analogue à un cyclone, mais dans l’ordre de l’humain : elle
fissure le lien qui attache chacun à la société. La techno-agriculture
ultraproductiviste, à la fête lors de la moisson des Champs-Élysées, dont
l’utopie est la source de l’affaire de la vache folle, s’achève dix ans après
en cauchemar : désastre pour la santé publique, la panique insidieuse devant le
terroriste aussi invisible qu’imaginairement omniprésent que constitue la
maladie de Creutzfeld-Jacob, est également une catastrophe dans l’ordre
politique.
[1]
Cet article est paru dans la rubrique « Rebonds »de
Libérationle mardi 23janvier
2001.