2001
Revue du Mauss
Acte II. Culturaliser la nature ? La querelle du constructivisme dans les sciences
Vers une généalogie constructiviste du constructivisme
social
[1]
Michael Lynch
Les généalogies touchant aux champs académiques prennent
typiquement la forme d’histoires disciplinaires. Elles spécifient les héritages
d’ancêtres, de fondateurs et d’héritiers liés les uns aux autres par des idées
et une scolastique communes. Les disciplines (ou encore les écoles, les
courants littéraires, les différentes perspectives et approches, les
communautés épistémologiques, les mouvements, etc.) sont ainsi définies le plus
souvent en termes de réalisation cognitive individuelle. Bien qu’il soit
toujours possible d’esquisser une généalogie du constructivisme en suivant ce
type d’approche, une telle entreprise pourrait difficilement rendre compte de
l’accent mis sur les usages sociaux et la désunion cognitive, qui ont pourtant
une telle importance au sein de la démarche constructiviste. Les
constructivistes épousent ouvertement des causes polyphoniques et
antifondamentalistes; ils défendent les connaissances induites contre les
notions unitaires du progrès [Lyotard, 1984]. Restant dans cet esprit mécréant,
ce chapitre explore quelques alternatives aux histoires conventionnelles du
constructivisme. Sans ignorer complètement les préoccupations d’ordre
intellectuel, il se concentre plutôt sur le mouvement et ses caractéristiques
immédiates et circonstancielles, et aborde la manière dont des auteurs qui
divergent sur le plan intellectuel et appartiennent à des époques différentes,
restent fermement attachés au char ( bandwagon) du constructivisme.
LE CONSTRUCTIVISME EN SCIENCES SOCIALES
On ne peut échapper à la résurgence du constructivisme en
sciences sociales. Les numéros spéciaux de revues, les thèmes de colloques et
nombre de débats attestent de l’intérêt actuel pour le sujet. Il est
virtuellement impossible de rester indifférent au constructivisme alors que des
collègues, des étudiants et des critiques moins inscrits dans le sérail nous
mettent au défi de prendre position dans les débats qui le concernent. Quelques
années auparavant, alors qu’il prenait de l’ampleur au sein même des courants
les plus marginaux du monde académique, le mouvement post-moderniste s’était
retrouvé dans une situation similaire. Il était alors devenu banal de demander
« mais qu’est-ce que c’est que ça ? » et « êtes-vous pour ou contre ?
».
Le plus troublant, lorsque l’on se pose de telles questions,
est de constater que le constructivisme, tout comme le post-modernisme, est
souvent associé à l’idée qu’il n’y a pas de « ça » : ni essence, ni centre, ni
fondements, ni définition support, ni méthode universelle, et certainement pas
de canons littéraires. Compris en ses termes propres, le mouvement
constructiviste serait sans doute mieux décrit comme une coalition fragile de
groupes académiques nomades et marginaux. Si la connaissance produite par ces
groupes constitue un tout, c’est moins par le fait d’une adhésion commune à un
dogme, de l’existence de protocoles techniques, d’auteurs majeurs ou
d’idéologies bien définies que par l’adoption d’une attitude tolérante envers
la diversité des voix capables de s’exprimer. Néanmoins, les constructivistes
ont évidemment leurs opposants. Un ensemble varié de positivistes, « profanes »
et philosophiques, d’absolutistes, de réalistes, de rationalistes, de
logocentristes et de phallocentristes composent cette opposition. Leurs actions
ne sont souvent que des feux de paille, mais il leur arrive de se dresser pour
dénoncer les constructivistes et leur volonté commune de se faire les ennemis
de la libre création. De telles condamnations sont cocasses dans la mesure où
elles refusent d’admettre la marginalité et d’adopter une position tolérante à
l’égard de la diversité revendiquée par les constructivistes, préférant
soutenir que les tendances relativistes, radicales et déconstructivistes sont
aujourd’hui dominantes et puissantes dans le monde académique, et qu’elles
manquent d’originalité [ cf. par
exemple, Gross, Levitt, 1994].
Les lecteurs malins auront sans doute remarqué que j’ai fait
l’amalgame entre le constructivisme et toute une panoplie de mouvements
intellectuels radicaux d’avant-garde : le relativisme, le féminisme radical,
les études culturelles, le déconstructionnisme, le post-modernisme, etc. Je ne
suis pas le seul à procéder ainsi, dans la mesure où un tel amalgame est en
lui-même une caractéristique du domaine d’étude. Les personnes affiliées à ces
divers mouvements (entendre également par là les écoles, les positions ou les
philosophies) outrepassent et ignorent allègrement les limites épistémologiques
et célèbrent même leur transgression. En plus de ces rencontres volontaires au
sein de groupes académiques hybrides, les membres se retrouvent parfois
rassemblés à l’initiative de leurs plus farouches opposants.
Il est cependant difficile d’imputer au constructivisme des
contenus intellectuels particuliers et des implications politiques, et non
moins difficile de prendre en compte le soi-disant esprit d’adhésion existant
au sein de la communauté constructiviste. Nombre de ceux dont on dit qu’ils
appartiennent au mouvement constructiviste s’en éloignent totalement ou en
partie. Par exemple, lorsqu’un collègue pourtant largement identifié comme
appartenant au mouvement se voit demander « vous considérez-vous comme
constructiviste ?», il répond que « cela dépend du public ». Il s’agit là d’une
réponse parfaite du point de vue constructiviste. Rien ne saurait mieux définir
le constructivisme que la thèse selon laquelle les identités sociales dépendent
des attributions de l’auditoire. Dans le même temps, la réponse constitue un
paradoxe pour toute tentative de spécification d’une généalogie académique,
entendue comme une ligne narrative identifiant une communauté savante composée
d’un ensemble d’idées et de préceptes méthodologiques dont on pourrait chercher
les racines dans quelque héritage intellectuel. On pourrait sans doute préciser
la manière dont les différents auditoires interprètent le constructivisme, mais
un tel projet déboucherait sur le problème parallèle de l’identification des
auditoires pertinents et de la définition des contenus de leurs attributions
(qui dépendent bien trop de l’auditoire lui-même).
Néanmoins, il reste possible de construire une histoire
disciplinaire idéaltypique du constructivisme ou, pour tenter de faire court,
d’un développement constructiviste plus spécifique au sein des sciences
sociales. La présence, au sein de la littérature, de nombreux exemples de
telles généalogies prouvent qu’il est possible d’y parvenir. Elles sont
ressassées lors des conférences académiques, à l’occasion de séminaires
universitaires, par l’intermédiaire des réseaux de courrier électronique et
jusque dans nos discussions les plus ordinaires. Elles sont banales dans la
littérature constructiviste, notamment dans les articles de revues, les
introductions et les éditoriaux.
Mais sont-elles des généalogies
constructivistes
[2] ? Je pense qu’il devrait être évident qu’elles ne le
sont pas. Il est moins évident de définir ce à quoi pourrait ressembler une
généalogie constructiviste. Dans ce qui va suivre, je vais commencer par
démontrer ce à quoi une généalogie constructiviste ne devrait certainement pas
ressembler. Je discuterai ensuite certains des problèmes rencontrés lors de la
démarche de construction d’alternatives exemplaires.
HISTOIRES CONVENTIONNELLES
[3]
À la suite des hypothèses de Kuhn [ 1970], il est assez bien
établi chez les historiens, les philosophes et les sociologues des sciences qui
se font (parfois) nommer constructivistes que les histoires conventionnelles de
la science tendent à être héroïques à l’excès. Un exemple concis d’une telle
histoire conventionnelle peut être trouvé dans
The World Almanac and Book of Facts. Les adeptes
de la ligne constructiviste en sociologie des sciences ont souvent donné des
descriptions ironiques de telles histoires. Cependant, comme le montre notre
annexe 1.1, une généalogie de la nouvelle sociologie (constructiviste) des
sciences peut être écrite parallèlement au
Book
of Facts. Dans une optique qui peut sembler effrayante, cela
recouvre un style familier de récit apparaissant dans des articles de revues,
des introductions à des recherches et d’autres résumés touchant au domaine
d’étude
[4].
Les généalogies de ce type accentuent l’importance des
découvertes clés et des avancées théoriques. Elles déploient une série de
héros accompagnés de leur travaux
monumentaux afin de mettre en scène une expansion et un développement
progressifs, où les innovations plus récentes parviennent à surmonter les
anciennes limites et s’étendent à de nouveaux domaines.
Notez la façon dont les noms les plus importants sont mis sur
le devant de la scène. Les noms sont associés à des réalisations datées (dates
de naissance et de décès pour le mouvement de la révolution scientifique, dates
des publications clés pour les constructivistes). Quelquefois, dans certains
musées (ou même dans des endroits comme la station de métro de Kendall Square,
près du MIT à Cambridge, Massachusetts), on peut trouver sur les murs une
chronologie donnant un résumé sommaire des réalisations marquantes en sciences
et techniques. (Jusqu’ici, je n’ai pas trouvé d’équivalent pour le
constructivisme.)
Un ensemble de traits caractéristiques ressortent des
histoires conventionnelles.
L’historien tente de relier le présent au passé en traçant une ligne directrice
au sein d’une tradition canonique. Partant du présent et allant dans un sens
corporatif, les historiens de la discipline dessinent des liens entre un
ensemble d’auteurs décisifs et de textes clés. Malgré les nombreuses variations
et idiosyncrasies, je crois que l’on peut dire sans danger que de telles
traditions adoptent une forme conventionnelle en partie parce qu’elles
s’entrecoupent de manière assez libérale et qu’elles sont réitérées dans la
présentation de nombreux enseignements. Il devient possible de faire le récit
de l’histoire conventionnelle – une ou deux lignes directrices étant données
pour chaque travail et auteur marquants – sans lire les textes
constitutifs.
Ces histoires peuvent être plus ou moins élaborées.
Lévi-Strauss [ 1966, p. 258-62] souligne ce point en distinguant les
chronologies « chaudes » des chronologies « froides ». Les chronologies peuvent
également suivre une série d’étapes évoquant les contes et les mythes d’un
peuple. Par exemple, une version plus élaborée de la généalogie des études
scientifiques constructivistes pourrait suivre une progression rituelle à
travers une série d’étapes, à la manière de celles qui ont été identifiées pour
les mythes et les rites [Turner, 1974].
1. La préhistoire.
Elle commence par une caractérisation du positivisme, transite parfois par un
exposé bref sur le Cercle de Vienne et l’unité du mouvement des sciences au
sein de la philosophie des sciences du XXe
siècle.
Les règles de méthode, les critères de démarcation, la
séparation faitvaleur et le « falsificationnisme » sont parties intégrantes de
cette caractérisation. Invariablement, l’attention est retenue par la version
idéalisée des sciences naturelles présentée dans la sociologie des sciences
mertonienne :
autonomie des sciences et normes de l’universalisme,
désintéressement, communalisme ( communalism ) et scepticisme organisé. Il est
obligatoire d’indiquer que Karl Mannheim, qui a contribué au développement de
la sociologie du savoir au début du XXe siècle, a exclu
les mathématiques et les sciences naturelles de son programme d’explication. Il
a agi conformément à sa conviction que, une fois établies, les lois
scientifiques et les vérités mathématiques deviennent indépendantes de
l’histoire et de la culture.
2. La crise.
Invariablement, cette caractérisation comporte une exposition des ruptures
survenues au sein de la philosophie des sciences, qui sont associées aux vues
khuniennes sur les révolutions scientifiques, les paradigmes et
l’incommensurabilité. L’ensemble est combiné avec d’autres thématiques
sceptiques concernant la sous-détermination des théories par les faits et la
théorie dégagéede l’observation.
3. Le schisme et la
révolution. Ils se manifestent à travers un récit de l’origine de la
nouvelle sociologie de la connaissance scientifique, associée au Programme fort
de l’École d’Édimbourg et aux développements qui s’y rapportent.
Les traditions disciplinaires réitèrent la plupart du temps les
propositions du Programme fort selon lesquelles les explications sociales, qui
s’appliquent à l’ensemble des contenus techniques dans toutes les branches de
la science et des mathématiques, devraient être « symétriques » ou «
impartiales » relativement à la soi-disant véracité ou fausseté des convictions
en question.
4. L’essor. Il fait
l’objet d’un exposé des grandes lignes des études empiriques liées aux récents
programmes (relativement) relativistes dans l’étude des sciences. Les résultats
des études ethnographiques « en laboratoire » publiées à la fin des années
soixante-dix et au début des années quatre-vingt sont fréquemment considérés
comme la solide démonstration du fait que les pratiques scientifiques réelles
diffèrent profondément des versions honorifiques promulguées par la philosophie
positive et les vulgarisations médiatiques de la science, les faits de
laboratoire et les discours les plus détaillés étant eux-mêmes sujets à la «
construction sociale ».
5. Diffusion et
dispersion. Dans un exposé récent, on mentionne que ces nouveaux
programmes ont fait leur chemin au sein de domaines d’études voisins comme les
études technologiques, la recherche sur les problèmes sociaux et les études
culturelles. Outre cette première acception de la « diffusion » de
l’innovation, on trouve une seconde version vernaculaire qui pointe les
rivalités, les ambiguïtés et les incertitudes qui commencent à devenir
saillantes à ce stade. Alors que l’intérêt pour le domaine se diffuse,
s’hybride et se développe indépendamment des règles préexistantes de
l’érudition en sciences sociales, en histoire et en philosophie, en littérature
et en études culturelles, un chœur quelque peu dissonnant de plaintes commence
à se faire entendre. L’une des plaintes les plus communes concerne la tendance
des études de laboratoire et des études de cas historiques à limiter leurs
explications à l’enceinte du laboratoire. Une autre version critique l’échec
des relativistes déclarés à assumer et à défendre un point de vue normatif ou
un engagement politique. Une troisième vise l’adoption non réflexive, par les
soi-disant « relativistes », de positions empiristes dans le cadre de leurs
propres recherches. Selon une autre encore, issue d’un tout autre domaine, la
sociologie du savoir scientifique serait allée trop loin dans la perspective
relativiste et elle ferait mieux de rechercher une position plus raisonnable,
dans le respect du réalisme scientifique.
6. Renaissance et « post-histoire
». Les constructivismes hybrides prolifèrent, (re)radicalisant de
manière déclarée des initiatives sélectives provenant de la sociologie du
savoir scientifique en les intégrant au féminisme radical, au néomarxisme, au
post-modernisme, aux mouvements et développements culturels, cognitifs,
littéraires-théoriques et académiques contemporains. Un vague consensus émerge
autour de la caractérisation de la science comme domaine hétérogène et
désunifié; on admet que la pratique est le cœur du problème; que les frontières
entre la science et la non-science, et entre la science et la technologie, sont
des concepts temporels et rhétoriques;
que le savoir scientifique est caractéristique de la division
des sexes et se répand avec la position particulièrement avantageuse de la
gentry européenne du début des Temps
modernes; et que la science et la technologie sont indissociables du
liensavoir-pouvoir.
Cette (re)construction est censée représenter le point
culminant de celui qui situe son propre travail au point 6 et regarde en
arrière avec une sympathie mitigée pour les phases précédentes
[5].
Les illustrations précédentes sont des exemples de « grands
récits ».
Dans les cas concrets, les auteurs construisent fréquemment des
« petits récits »
. Ces derniers
incluent également des histoires canoniques d’auteurs décisifs et de grands
travaux qui concernent plutôt l’
organisation. De telles chronologies et listes
tendent à être déployées autour d’un argument ou d’une position scolastique et
mobilisent des distinctions catégorielles et des références chronologiques dans
un sens qui soutient ou accentue la position de l’auteur. Tout comme les
conteurs d’histoires ordinaires, les auteurs d’articles (publiés) se placent
souvent dans une position centrale au sein du champ narratif
[6]. La centralité de l’auteur est indiquée,
parmi beaucoup d’autres éléments, par une liste de citations, fournie à
l’intention des publications de leurs chers collègues (incluant des références
relatives à des travaux non publiés de l’auteur). Je ne veux pas sous-entendre
par là que de tels récits auto-valorisants sont les produits d’une
auto-promotion individuelle, dans la mesure où ils impliquent souvent des
efforts collectifs afin de promouvoir une « école » ou (dans une terminologie
propre à Garfinkel) une « compagnie » ou un « gang » naissant. Cela crée
cependant des difficultés pour qui veut reconstruire une généalogie du
constructivisme. Des questions telles que « où commencer la généalogie ? », «
quels travaux faut-il y inclure et lesquels faut-il en exclure ? », « de quelle
manière classer les données ?», peuvent susciter de la confusion et de
l’inquiétude. Cette confusion est en grande partie due au fait que la plupart
des généalogies érudites faisant autorité tendent à être construites par ceux
qui ont (ou aspirent à avoir) une place prééminente en leur sein
[7].
Les histoires conventionnelles ne sont pas toujours
héroïques. Il se peut qu’une
généalogie établie par un individu hostile au constructivisme (ou qui pense
l’être) diffère de manière significative des versions héroïques. Une telle
généalogie, aussi hostile soit-elle, tend à ressembler au récit d’une condition
pathologique : elle repère des déviations et se concentre sur les faiblesses
individuelles (ignorance, irrationalité, susceptibilité à l’encontre des
influences négatives) qui détournent des individus fragiles d’un contact plus
naturel avec la réalité. De tels procédés tendancieux exhibent la position
occupée par l’auteur vis-à-vis de son propre récit, sans qu’il soit
nécessairement fait directement référence à l’auteur lui-même. Lewis Wolpert [
1992, p. 109] établit un contraste entre « les sociologues de la science les
plus traditionnels, tels qu’ils sont représentés dans l’œuvre de Robert
K.
Merton » et ceux qui se rattachent au plus récent Progamme
fort. Wolpert [ 1992, p. 110] ajoute qu’à la différence des mertoniens – qui
cherchent à « comprendre » les processus sociaux au sein de la science sans
menacer l’auto-compréhension ( self-understanding) des scientifiques –, les
tenants de l’approche « dure » ne font pas de distinction entre « une science
bonne et génératrice de succès, et ce que la plupart des scientifiques
considéreraient comme un travail bâclé ». Selon lui, et contrairement à ce
qu’elle proclame, la vision de la science que défend le Programme fort est
largement basée sur l’analyse de sciences faibles telles que la phrénologie, et
non par exemple, sur les connaissances incontestables de la génétique
moléculaire concernant l’ADN. L’idée même qu’un tel savoir pourrait n’être
qu’une simple construction sociale « pourrait seulement venir à l’esprit d’un
ignorant de la complexité de la science » [Wolpert, 1992, p. 115]. Ici nous
pouvons voir que le récit n’est pas tant une généalogie qu’un argument (ou plus
exactement, une série d’assertions). Comme la généalogie héroïque présentée
dans l’annexe 1.1, celle-ci place Merton dans une position « traditionnelle »
ou préliminaire, mais dans ce cas, il ne fait pas figure de précurseur dont les
limitations auraient été surmontées par le Programme fort. Au lieu de cela,
Merton devient le représentant d’une approche socio-logique raisonnable, que
les derniers relativistes laissèrent derrière eux lorsqu’ils s’engagèrent dans
une mauvaise direction. En définitive, ce tournant dégénératif (et non
progressif) de la sociologie du savoir scientifique est compris comme le
résultat d’une profonde ignorance de la « science complexe ». Dans un plus
large réquisitoire contre « la gauche académique » (incluant ce qu’ils
appellent le « constructivisme culturel »), Gross et Levitt [ 1994, p. 43
sq.] établissent également un
contraste entre la « forme faible » et bienveillante du constructivisme
culturel, qui décrit des influences contextuelles particulières sur les
sciences historiques sans ébranler la crédibilité de l’entreprise dans son
ensemble, et une « forme dure », plus ambitieuse, qui remet en cause
l’objectivité de la science et conteste les véritables notions de progrès
scientifique et technologique. Comme Wolpert, Gross et Levitt « expliquent »
l’ascendant de cette « forme dure » comme un problème d’ignorance technique;
mais ils vont un peu plus loin en l’attribuant à l’amertume profonde envers les
sciences brillantes que nourriraient les vestiges frustrés de la Nouvelle
Gauche, réfugiés au sein des départements universitaires de sciences humaines
et sociales.
Il n’y a rien d’intrinsèquement faux à écrire des
histoires conventionnelles, qu’elles
soient
héroïques ou dénonciatrices.
Cependant, la « construction » de généalogies intellectuelles telles que celles
dont je viens juste de faire l’esquisse paraît incongrue si on la rapporte à la
perspective analytique du constructivisme. Bien que l’on trouve de telles
histoires disciplinaires dans des textes officiellement constructivistes, leur
rôle est en fait purement instrumental ou rhétorique. Elles se bornent à
proclamer (ou à dénier) l’existence de progrès récents et inouïs dans notre
compréhension de la science et à présenter telle ou telle étude (l’étude dans
laquelle l’histoire apparaît) comme faisant autorité et comme l’aboutissement
ultime d’une lignée de pensée cohérente
[8]. En bref, elles fournissent des généalogies du
constructivisme, mais il s’agit de généalogies construites et non pas
constructivistes !
LES GÉNÉALOGIES CONSTRUCTIVISTES
Alors à quoi devrait ressembler une généalogie du
constructivisme ? Il semble que plusieurs voies s’offrent à nous, selon ce que
la « construction » d’une histoire disciplinaire est censée imposer. Selon de
nombreux auteurs, la « construction » implique de pouvoir reconstruire selon
des valeurs ou des projets tenus pour préférables à ceux qui sont issus de la
tradition et sont renforcés par les interprétations naturalistes. Comprise dans
un sens non radical, toutefois, une telle orientation re-constructive
reproduirait simplement les tendances scolastiques et des lieux communs. Les
écrits savants commencent souvent par noter qu’une certaine version canonique
de l’histoire des idées a été prise au pied de la lettre. Dès lors, une
révision est suggérée. Dans le domaine des études scientifiques par exemple,
Genesis and Developement of a
ScientificFact [ 1979] de Ludwik Fleck, l’une des quelques
références citées dans La structure des
révolutions scientifiques de Kuhn [ 1970], a été redécouvert et
traduit en anglais bien après que l’ouvrage de Kuhn ne soit devenu populaire.
Plus récemment, Boris Hessen, Edgar Zilsel et d’autres historiens sociaux de la
première heure ont été réintégrés dans le giron de la discipline après avoir
été oubliés par les nouvelles générations. De tels efforts de restauration font
plus qu’assurer la pérennité du courant; ils montrent continuellement la voie à
suivre en histoire, ce qui contribue à promouvoir ou à défavoriser certaines
conceptions actuelles du progrès.
D’autres efforts ont été faits de manière à reconfigurer la
division canonique entre la sociologie des sciences mertonienne et
post-mertonienne [voir Merton, 1976, p. 59-60, pour un exemple particulièrement
intéressant]. Toutefois, certains ont essayé d’apporter leur contribution en
montrant que Mannheim n’a pas simplement exclu les sciences naturelles du corps
de son programme et que son travail était en fait bien plus subtil que ses
défenseurs actuels les plus farouches ne l’ont supposé [Heckman, 1986; Pels,
1996].
De telles démarches font partie des aléas du marché de
l’érudition académique et elles ne bouleversent pas radicalement le cadre de
l’histoire disciplinaire conventionnelle.
Une reconstruction radicale poussera peut-être le processus un
peu plus loin. Supposons qu’on veuille construire des histoires disciplinaires
plus édifiantes pour ouvrir un plus large éventail de voix. Par exemple, au
lieu de citer une liste canonique d’auteurs clés et de travaux majeurs, on
pourrait essayer de citer des collaborateurs et des travaux moins connus.
Toute-fois, un effort individuel allant dans ce sens ne serait pas radicalement
suffisant, dans la mesure où cela reproduirait seulement la tendance bourgeoise
visant à faire la démonstration manifeste de l’apprentissage par l’attention
portée à la maîtrise dont l’auteur fait preuve dans les secteurs les plus
ésotériques d’un domaine donné de la littérature. Afin d’orienter ce projet
dans une direction juste d’un point de vue radical, nous aurions à prescrire de
nouvelles conventions concernant les pratiques d’une communauté entière.
Imaginez, par exemple, la possibilité d’institutionnaliser l’appui de ceux qui
oseraient remettre en cause certaines références. Dans ce but, nous pourrions
reformuler un principe de charité de la citation : « Quand le choix vous est
donné, choisissez toujours de citer l’auteur le moins reconnu, exception faite
de vous-même. » Ou imaginer des quotas concernant la fréquence de citation
d’auteurs ou de catégories d’auteurs particuliers. De si simples modifications
de la pratique existante, associées à des mécanismes appropriés d’application,
changeraient radicalement l’économie morale de la rédaction académique. Les
changements en résultant au sein de l’usage conventionnel modifieraient, au
final, le terrain à partir duquel les histoires intellectuelles sont écrites.
Il deviendrait plus difficile d’assigner des découvertes à des personnes
définies ou d’identifier les noms les plus importants de la discipline, car les
registres routiniers du mérite se déplaceraient continuellement hors des sites
antérieurs d’accumulation. Bien que peut-être révolutionnaire, cela donnerait
des migraines aux auteurs, car de nombreux raccourcis ne seraient plus
disponibles pour passer en revue un domaine particulier de la
littérature.
Peut-être ne serait-ce pas encore suffisant. On croit souvent
que le constructivisme nécessite des efforts dé-constructifs de transgression
et de dislocation pour révéler les pratiques constitutives et/ou les
présupposés qui restent dissimulés par les méthodes conventionnelles de
description naturalisée. Bien que mes suggestions fantaisistes sur la manière
dont la pratique conventionnelle de la citation pourrait être modifiée
insistent sur la différence radicale existant entre la façon habituelle
d’écrire des histoires intellectuelles et l’alternative constructiviste, elles
ne vont guère au-delà de l’idée qu’il conviendrait de récompenser les « bons
travaux » par des bons points. Nous considérons encore beaucoup trop de choses
comme allant de soi. Pour dessiner une alternative véritable, examinons les
exemples de constructivisme radical que l’on trouve dans les arts. Juste pour
citer un exemple qui pour être trivial n’en est pas moins frappant : un «
jardin constructiviste » avait été présenté lors du Chelsea Flower Show de
1994, une manifestation qui se tient tous les ans à Londres.
Un article du Daily
Telegraph [Conagham, Marks, 1994, p. 10] décrivait le jardin
comme
« une confection d’acier inoxydable, entre concret et
abstrait. Son gazon noir peint à la bombe et ses décorations modérément
érotiques n’ont pas impressionné les juges qui ont recommandé, contrairement à
la pratique, de ne le récompenser en aucun cas. M. Colin Elliot, le concepteur
du jardin, les a accusés d’être “totalement dénués d’humour”, mais a admis
qu’il avait “compris ce que signifiait le constructivisme seulement” lorsqu’il
avait “regardé dans le dictionnaire ce matin” ».
L’ignorance avouée de M. Colin Elliot concernant le terme «
constructivisme » était directement contredite par la brochure adroite que lui
et son équipe avaient distribuée durant le salon. (Une telle contradiction ne
devrait bien sûr présenter aucun embarras pour un « vrai » constructiviste.) Si
l’on en croit la brochure, le design
du jardin était « inspiré de l’art et du design du Mouvement constructiviste des années
vingt et trente ». Il va sans dire qu’un des traits caractéristiques de ce
mouvement était un usage ironique des formes géométriques et des matériaux
modernes. Par conséquent, l’aspect constructiviste du jardin s’exprimait à
travers un arrangement criard de matériaux artificiels adhérant strictement à
un ensemble de formes et de ratios
mathématiques.
Bien qu’associé à un style artistique particulier, le
constructivisme du jardin relevait également de la mise en perspective d’une
incongruïté, un déplacement des attentes mettant en relief la nature construite
du jardin normal. L’humour impertinent du jardin constructiviste s’élevait
contre l’esthétique traditionnelle de beaucoup des jardins qui participaient à
l’exposition et qui avaient tendance à intégrer des emblèmes sophistiqués de
l’Antiquité, de l’aristocratie et d’un naturalisme parfaitement dénué de
naturel. Comme d’autres bouleversements artistiques, celui-ci suscita la
perplexité chez le spectateur et les juges, qui cherchèrent à déterminer si
tout cela n’était qu’une affreuse parodie de jardin ou bien une déclaration
profondément révolutionnaire.
Dans mon optique, l’aspect le plus radical de cet exemple est
cette déclaration de M. Colin Elliot : « J’ai compris ce que signifiait le
constructivisme seulement lorsque j’ai regardé dans le dictionnaire ce matin. »
Bien que nous ne sachions pas s’il faut le croire ou non, sa déclaration
suggère que le « constructivisme » perturbateur ne se montrait ni plus ni moins
respectueux des conventions établiesque les poissons de bois placés sur des
bâtons parmi les plantes, les morceaux de charbon éparpillés sur le sol en
guise de gravier d’ornement ou la criarde fontaine chromée ornée de lumières
bigarrées. Le terme « constructiviste » et l’exposé impressionnant de la
théorie constructiviste présenté dans la brochure semblent avoir été placés là
au même titre que les matériaux de fortune et les objets préfabriqués ayant
servi à assembler le jardin; comme eux, ils font partie de l’exposition bien
plus qu’ils ne la décrivent. « Constructiviste » n’est pas seulement un terme
désignant une tradition. C’est l’emblème du char que quiconque trouvant une
place en son sein peut rejoindre [Fujimura, 1988]. Le « constructivisme »
devient ainsi un terme correct pour définir une étendue en expansion constante,
et dont les membres sont vaguement apparentés : une famille de bâtards
[9].
De plus, les liens intellectuels sont forgés rétrospectivement
à travers une sorte de corruption de thèmes sélectionnés provenant de travaux
antérieurs afin de les adapter aux illustrations actuelles. Même s’il n’existe
aucun critère génétique faisant l’unité des membres de cette famille, toute une
variété de raisonnements entremêlés concernant cette appartenance pourra être
spécifiée après les faits.
Où est-ce que cela nous mène ? Inspirés par le jardin
constructiviste, nous pouvons imaginer la possibilité d’établir des généalogies
espiègles, réellement bizarres, presque méconnaissables. Il existe un nombre
indéfini de possibilités – et quelques publications exemplaires suggérant des
expériences de ce type : articles employant de « nouvelles formes littéraires
», ou bien des formes plus anciennes – pièces de théâtre, dialogues imaginaires
et poèmes – utilisées dans des collections savantes et des revues qui
n’acceptaient pas au premier abord de telles pratiques [voir Ashmore,
1989;
Woolgar, 1988]. On pourrait peut-être écrire une épopée, ou une
ode à la musique; on pourrait reproduire l’expérience des matrices géométriques
impaires (vortex, spirales, fractales) afin de mettre sur pied des
chronologies. De telles expériences pourraient être divertissantes, voire
instructives.
Mais dans ce qui reste de ce chapitre, j’ai l’intention de
m’adonner à une autre tâche : j’ai l’intention de construire une généalogie qui
interprète le constructivisme comme un jeu sur le mot « construction ». Cette
approche est inspirée de l’exemple de M. Colin Elliot, qui (si l’on en croit
son histoire douteuse, citée dans une source douteuse) avait rejoint le
mouvement constructiviste après avoir cherché le terme dans le dictionnaire et
trouvé ce qu’il signifiait.
Une généalogie constructiviste, telle que je l’envisage,
décrirait une progression d’actes à travers lesquels des participants
rejoindraient un groupe précis. Ils feraient cela peut-être pour différentes
raisons ou pour aucune.
La direction prise par le mouvement correspondrait à celle
qu’emprunteraient de façon anarchique les participants à une fête politique et
à la manière dont une manifestation les rejoindrait pour de bonnes raisons
politiques ou de mauvaises raisons personnelles – ou seulement parce qu’elle se
trouvait là, à ce moment-là. Toute explication (dont celle-ci) concernant le
fait qu’ils se soient retrouvés ensemble se trouve alors prise dans le sillage
du mouvement. C’est une façon de parler d’une « histoire du présent », mais
c’est bien plus qu’une histoire qui donnerait un sens au présent dans les
termes du passé (ce qui fonctionne également). C’est une histoire qui se
développe et dont la construction est soumise aux vicissitudes des
circonstances présentes et des situations avantageuses. Ce qui peut paraître
encourager la banalisation du champ d’étude, ou les versions hostiles qui le
réduiraient à une mode intellectuelle, serait mieux compris comme un exposé de
phénomènes plus généraux, qui serait rendu clair et transparent dès que l’on se
serait engagé de manière réflexive dans le champ décrit par la
généalogie
[10].
Je crois que le terme « construction » et ses variantes
scolastiques (« constructivisme » et « constructionnisme
[11] ») ont une importance centrale pour
l’essor et le succès du mouvement. S’il est sans doute impossible de définir ce
que les tenants des différentes approches constructivistes ont en commun, ils
partagent au moins le mot « construction ». C’est un terme qui apparaît
souvent, et de plus en plus, dans le titre des écrits érudits et des sujets de
conférence. C’est l’un des nombreux « ismes » philosophiques qui tendent à
s’accumuler (et à s’opposer) dans les discussions critiques et les débats.
Parmi ceux-ci, le débat réalisme-constructivisme est peut-être le plus connu.
L’importance de la focalisation sur le terme « construction » suit également la
tendance nominaliste souvent (si ce n’est invariablement) associée au
constructivisme. Par exemple, la théorie labellisée de la déviance et autres
approches interactionnistes, sémiotiques et symboliques en sociologie accentue
l’importance constitutive des termes, des labels, des inscriptions, des
significations et des représentations définissant des situations, établissant
des identités sociales et démarquant des communautés morales.
Les choses deviennent rapidement compliquées, toutefois,
lorsque l’on reconnaît que le terme « construction » est une expression
indexicale, dont la signification dépend du contexte d’usage [Garfinkel, Sacks,
1970]. Supposer que ce mot devrait être associé à un référent logique et
singulier serait sûrement s’égarer. Comme je l’ai indiqué plus haut, il semble
clair que les programmes et les mouvements qui ont épousé le constructivisme
sont divers et faiblement connectés. Même lorsqu’on les aborde à travers un
champ d’étude plus réduit, les constructivistes semblent être reliés les uns
aux autres par une affiliation de nom – et peut-être quelques slogans – plus
que par un ensemble d’idées originales ou une théorie, ou encore une
méthodologie fondatrice.
Cette conception de la question rend problématiques nos
manières habituelles de spécifier les lignées intellectuelles. Par exemple, en
sociologie, l’une des orientations qui se réfèrent explicitement à la «
construction sociale de la réalité » fut mise en place pour la première fois
par Berger et Luckmann [ 1966]. Comme l’indiquent les indénombrables références
ultérieures, ce travail a fait l’objet d’une large reconnaissance, si bien
qu’on pourrait être tenté d’attribuer au texte de Berger et Luckmann un statut
fondateur pour les approches constructivistes sociales modernes. Cependant, si
on recherche une généalogie et non une chronologie illusoire de titres et
d’auteurs, on ne peut voir en ce texte l’unique source d’une théorie ou d’un
ensemble de mots clés qui auraient donné naissance à un développement
intellectuel soutenu. The Social Construction of
Reality reste important principalement en tant que titre phare au
sein d’une histoire conventionnelle. À part le titre, l’auteur et la date de
publication, très peu de la dimension intellectuelledu livre a été préservée
dans les ouvrages constructivistes contemporains de la sociologie du savoir. Ce
genre de référence, aussi minimale soit-elle, suffit à préserver la proposition
originale selon laquelle « la réalité est socialement construite » (quel qu’en
puisse être le sens). Lu avec du recul, le texte de Berger et Luckmann épouse
une version peu radicale de la construction sociale, et dans aucun des sens
épistémique, réflexif ou politique du terme utilisés aujourd’hui [Turner,
1991]. En effet, leur traitement de la question était bien moins radical que
les approches adoptées par la plupart de leurs contemporains à la fin des
années soixante – qui n’utilisaient pas les mots « construction sociale » dans
le titre de leurs ouvrages. En sciences sociales, une collection diverse et
redondante d’approches sémiotiques, ethnométhodologiques, interactionnistes,
symboliques, féministes radicales, marxistes culturelles, littéraires
théoriques et d’analyse du discours a coïncidé avec l’ouvrage de Berger et
Luckmann et s’est révélée être plus influente pour les collectifs variés de
constructivistes modernes.
Cependant, même si le contenu de leur théorie n’a eu que peu
d’influence par la suite, la pratique littéraire de Berger et Luckmann fut
exemplaire. Ils réussirent à rédiger un exposé clair, qui intégrait la
phénoménologie de Schutz [ 1964] aux grandes lignes de la théorie sociale. Le
mot « construction » était un point cardinal pour l’introduction du concept de
la « constitution » phénoménologique au sein d’un lectorat large en sciences
sociales, qui était et reste plus habitué aux idiomes causaux et instrumentaux.
Compris dans la perspective du projet phénoménologique de Schutz, la «
constitution » n’implique pas une relation causale ou instrumentale entre les
actes et leurs produits, pas plus qu’elle ne suggère une influence mutuelle
entre les activités subjectives et les institutions sociales objectives. La
convention selon laquelle de telles relations doivent être représentées comme
des flèches unidirectionnelles ou bi-directionnelles connectant des domaines
séparés ne peut tout simplement pas s’appliquer – pas plus qu’un plan d’action
utilitariste n’est adapté au sujet. Schutz prend grand soin de préciser que ses
écrits sont des élucidations de l’attitude naturelle d’un membre idéal-typique
d’une société ou d’un groupe (ou, dans le cadre de cet essai sur l’étranger, un
non-membre). Ses écrits ne proposaient pas d’explication, et encore moins de
théorie causale. Son approche phénoménologique était, à certains égards, tout à
fait étrangère aux schèmes explicatifs dominants dans la sociologie américaine
de l’époque. Il n’est pas excessif de dire que les contemporains américains de
Schutz (et plus particulièrement Talcott Parsons) ne comprirent pas l’utilité
de son projet. Ses écrits ne contribuaient pas à la construction d’une
sociologie américaine qui se pensait comme une science naturelle généralisée,
pas plus qu’ils n’alimentaient des préconisations politiques.
Les sociologues américains n’ont pas tous méprisé les travaux
de Schutz.
Les essais ethnométhodologiques de Garfinkel [ 1963; 1967] sur
la confiance et la rationalité sont sérieusement redevables aux travaux de
Schutz. Ils développaient et corroboraient quelques-uns des thèmes théoriques
de Schutz tels que le sens rétrospectif-prospectif de l’occurrence temporelle,
la réciprocité des perspectives et la différence entre l’attitude de
théorisation scientifique et l’attitude naturelle de la vie de tous les jours.
Les essais de Garfinkel et les autres écrits ethnométhodologiques divergeaient
de la tendance de Schutz à développer ses explications du monde social par un
récit à la première personne. En accord avec Wittgenstein [ 1958a] pour lequel
de nombreuses caractéristiques emblématiques de l’usage subjectif de la
première personne se retrouvent sans perte dans les descriptions faites à la
troisième personne, les ethnométhodologues situaient les actes constitutifs à
l’intérieur d’environnements publics dans lesquels la reconnaissance
intersubjective et les interactions deviennent thématiquement significatives.
Quoi qu’il en soit, d’une part, la difficulté de lecture présentée par les
Studies in Ethnomethodology, et
d’autre part, le fait qu’elles ne visaient pas à construire des hypothèses
causales ou des propositions vérifiables, des modèles structuraux ou des
théories de la structuration, tout cela ne pouvait que déconcerter la plupart
des lecteurs.
Berger et Luckmann ne capitulèrent pas face aux exigences de la
socio-logie positiviste. Mais ils intégrèrent avec succès les enseignements de
Schutz à un programme wébérien de sociologie interprétative axiologiquement
neutre. Schutz fit quelques pas dans cette direction, bien qu’il insistât pour
distinguer ses descriptions phénoménologiques des actes d’interprétation qui
tissent la vie sociale ordinaire des exigences méthodologiques plus restreintes
assignées par Weber à la science sociale professionnelle. Weber et Schutz
reconnaissaient que « la compréhension subjective » était une propriété
constitutive du monde social et qu’elle avait des implications importantes dans
sa description. Mais contrairement à Weber, Schutz donnait la priorité à une
sociologie interprétative pré-théorique qui, disait-il, est fondamentale dans
la vie sociale de tous les jours. À l’inverse, les sociologues des courants
dominants, en partie encouragés par les traductions de Weber par Parsons,
donnaient la priorité à la vision en surplomb d’un observateur idéal, détaché
des processus sociaux et historiques à travers lesquels des agrégats sociaux
s’objectivent progressivement, et dès lors internalisent les institutions
sociales. Quelques sociologues, et non des moindres, prirent l’abandon par
Schutz et Garfinkel du point de vue de l’observateur transcendantal sur la
société considérée comme un tout pour le choix d’une orientation méthodologique
privilégiant le « subjectif », le « micro », voire même le « banal ». Ce que de
telles interprétations n’ont pas saisi, c’est que cet abandon du point de vue
transcendantal était destiné à mettre en relief la manière dont
n’importe qui – un éminent sociologue
ou le premier venu – parvient à prendre en compte un ordre intersubjectif tout
en prenant part à sa constitution.
Le programme de recherche descriptiviste peut sembler déboucher
sur des intuitions décevantes, surtout par comparaison avec des projets
philosophiques ou sociologiques plus ambitieux. Mais il est possible d’avoir un
jugement plus positif sur la « description, rien que la description » si l’on
abandonne le désir passionné de la généralité qu’impliquent de telles ambitions
[Wittgenstein, 1958b, p. 18]. Dès que l’on devient indifférent aux victoires
des sciences naturelles, et dès que l’on abandonne tout espoir que les sciences
sociales puissent un jour s’élever au-dessus du sens commun pour atteindre des
victoires qui leur seraient propres, tout un ensemble de procédures
descriptives deviennent disponibles pour rendre compte des manières ordinaires
de juger des questions de fait, de vérité, de crédibilité et de réalité,
sachant que ces formes de jugement sont organisées sur un plan à la fois
pratique, local et linguistique. Elles n’apparaissent plus alors comme les
versions vagues, déformées ou dégradées d’une science idéalisée. Décrire de
telles pratiques comme des phénomènes parfaitement dignes d’étude, c’est
reconnaître l’incroyable diversité de procédures épistémiques qui n’ont guère
de chances de s’harmoniser avec une théorie générale de la
connaissance.
Les écrits de Schutz, Garfinkel, Wittgenstein et d’autres qui
ont suivi des approches descriptivistes de l’usage du langage et de l’action
pratique semblent presque faits pour exaspérer les nombreux philosophes et
chercheurs en sciences sociales amateurs de programmes de recherche progressifs
et bien réglés. C’est là où le travail de la traduction littérale s’est révélé
crucial en permettant le développement de programmes phares à partir de sources
plus obscures. Par exemple, dans la sociologie de la déviance, Scheff [ 1963]
formula une série de propositions vérifiables qui résumaient de manière
sommaire la théorie de l’étiquetage de la folie mentale, et Becker [ 1963, p.
20] réussit à utiliser un simple tableau croisé pour schématiser l’interaction
entre la déviance et son attribution. Ces schémas, avec leurs propositions
causales et leurs graphiques, devinrent les emblèmes d’une approche associant
tout un ensemble d’arguments et d’exemples épars qui provenaient d’histoires de
la folie, de descriptions ethnographiques de la vie en asile psychiatrique et
de polémiques anti-psychiatriques.
De la même façon, au sein du mouvement de la sociologie du
savoir scientifique, Bloor [ 1983] fit de Wittgenstein un théoricien social du
savoir, alliant ses recherches sur l’usage du langage à un programme
d’explication causale. Bloor choisit de ne pas tenir compte des désaveux
explicites de la science et des explications causales par Wittgenstein, et sa
version fut suffisamment efficace pour séduire un grand nombre de chercheurs en
sciences sociales. Il est intéressant de constater que dans la sociologie de la
déviance comme dans celle de la science, la « traduction littérale » n’a pas
seulement fourni des exposés concis et facilement compréhensibles : en
clarifiant les propositions et les revendications causales, elle permit aussi à
la critique de se déchaîner
[12].
La traduction littérale est le matériau de base de
l’enseignement et de l’écrit académiques, et aucun de nous ne peut prétendre
être exempté de ses exigences, de ses récompenses et de ses compromis. Je le
mentionne, car je crois que c’est un aspect crucial pour une généalogie du
constructivisme. Celle-ci ne devrait pas être conçue comme un fil temporel
reliant des listes de théoriciens féconds par l’intermédiaire de leurs idées :
elle relève plus d’une annexion
contingente de façons de travailler et d’écrire. Le mot «
construction » est central dans ces annexions, car il comble le vide entre les
explications descriptives obscures des pratiques constitutives et un intérêt
plus évident pour les aspects généraux de la construction du savoir. Dans le
même temps, les recherches constructivistes se prennent au piège d’ambiguïtés
linguistiques qui sont à la fois insolubles et fécondes. Rapporté aux débats
familiers dans les sciences naturelles et les sciences sociales, le mot «
construction » suggère un ordre des choses contre nature, et la «
déconstruction » est entendue comme une manière de démasquer l’illusionnisme
dissimulé par les descriptions ou les représentations naturalistes. Cet art du
dévoilement est conforme au langage communément utilisé dansla littérature
d’investigation, dans les tribunaux et dans beaucoup d’autres exercices
discursifs dans lesquels des faits particuliers, des allégations, des preuves
et des interprétations font l’objet d’un examen animé par le doute.
Par exemple, on dirait sans doute d’un fait énoncé dans une
publication de biologie moléculaire qu’il est « déconstruit » par un critique
qui soutiendrait que le fait est réellement un artefact de contingences non
mentionnées (et peut-être non connues alors) de la procédure de recherche
[Latour, Wolgar, 1986]. De la même façon, on dirait peut-être du témoignage
d’un expert concernant la fiabilité d’une technique donnée qu’il est «
déconstruit » par le contre-interrogatoire mené par un avocat bien informé qui
appellerait d’autres experts à témoigner sur la technique en question et sur
les interprétations proposées [Jasanoff, 1991].
Les usage vernaculaires du mot « construction » et des termes
affiliés (artefact, invention, fabrication) reflètent souvent une évaluation.
Ils suggèrent que quelque chose a été inventé de toutes pièces, par opposition
avec ce qui est disponible naturellement
[13]. Chez les biologistes moléculaires, dire d’un
chercheur qu’il a « construit » ses données ou « effacé » de ses notes de labo
des caractéristiques importantes tirées de ses expériences correspond à une
grave accusation. De tels termes suggèrent qu’il aurait pu et qu’il aurait dû
en connaître davantage – et qu’il aurait dû agir autrement.
D’autres termes tels que « artefact » et « fabrication »
n’impliquent pas systématiquement une mauvaise initiative : ils connotent des
phénomènes matériels – parfois engendrés par des interventions involontaires
dans l’organisation du domaine soumis à l’analyse – que l’on désigne
improprement comme des objets ou des propriétés thématiques [Lynch,
1985].
Alors que le sens ordinaire du mot peut impliquer un effort
intentionnel pour fabriquer un produit ou maquiller un résultat, le sens
théorique plus général s’applique à n’importe quel mode d’action pratique,
honnête ou malhonnête, défendable ou indéfendable au regard des critères de
jugement et de compétence [Fish, 1989, p. 226]. Dans les études sociales des
sciences, et notamment celles qui touchent au domaine médical ou judiciaire,
les termes de « construction » et de « déconstruction » sont souvent utilisés
dans les descriptions de second ordre. L’analyste essaie de ne pas adopter une
position interne aux arguments étudiés et développe le récit d’autres récits et
de querelles concernant ce qui est ou n’est pas « construit ». Bien qu’il se
polarise sur des faits particuliers, artefacts et querelles qui présupposent
l’existence d’alternatives elles-mêmes non construites, l’analyste s’efforce de
ne pas présumer de l’existence d’un contraste ontologique stable entre les
constructions particulières en question et ce qu’il sait, ou aurait dû savoir,
être réel. Dans de nombreuses études de cas, la présomption de réalité est mise
entre parenthèses par l’analyste lorsqu’il décrit ce que les protagonistes
d’une controverse admettent ou prétendent être exact, mais cela ne s’applique
pas à l’attitude de l’analyste vis-à-vis des querelles elles-mêmes. Ces
querelles, replacées dans le contexte social pertinent, sont considérées comme
des faits sociaux réels qu’il convient de décrire (et parfois d’expliquer) avec
tout le soin empirique nécessaire [ cf. Collins, 1985].
Une grande partie de la confusion et des débats sur le
constructivisme est due à la façon dont le mot « construction » (aussi bien que
les nombreux termes et thèmes qui y sont associés) suggère une attitude
particulière, approbatrice ou critique, envers le sujet de l’analyse même si
l’analyste dit explicitement le contraire [Coulter, 1989, p. 32
sq.]. Quoique les socio-logues
constructivistes de la science ne se prononcent pas, en principe, sur le
contenu des affirmations des scientifiques qu’ils observent, des critiques tels
que Cole [ 1992] soutiennent que la généralisation de leur position implique le
rejet d’assertions aussi bien établies que le modèle à double hélice de l’ADN
ou la théorie de la jauge en physique des particules. Il ne voit pas que le
remplacement global des descriptions naturalistes par le constructivisme
devrait conduire à se débarrasser des implications normatives inhérentes à la
proposition positive que« telle ou telle caractéristique est un artefact, et
non pas un phénomène naturel ». Cela peut prêter à confusion lorsque par
exemple, des constructivistes comme Pickering [ 1984] soutiennent que les
théories couramment acceptées en physique des particules ne fournissent pas le
seul compte rendu possible du phénomène testé au cours des expériences. Il
suffirait d’un petit pas de plus pour supposer qu’il en déduit que les
physiciens auraient dû mieux prendre en compte les théories alternatives; mais
cela ne ferait que réitérer le type de reproches qu’un groupe de physiciens
pourrait faire à un autre. Formuler de telles revendications revient à ouvrir
le débat au sein de la physique expérimentale, et il va sans dire que c’est un
débat difficile à mener pour un sociologue…
Des confusions similaires concernant la « construction »
entrent en jeu dans certaines versions explicitement politisées d’études
littéraires, juridiques, sociales et culturelles. Stimulé par sa confiance dans
l’idée que les sujets d’études « objectifs » les plus inflexibles sont
socialement construits, l’analyste tente de montrer qu’une théorie ou un fait
particulier n’est « objectif » qu’en apparence, et qu’en fait, ils prennent
naissance dans des contextes de production et d’interprétation non reconnus
comme tels. Ce qui ouvre la porte à des lectures critiques et à des
propositions réformistes. De telles critiques sont bien sûr possibles, mais il
est tout aussi facile de les faire (comme ce fut le cas pendant si longtemps)
dans le langage du réalisme et en opposant une « réalité » illusoire ou
déformée à la réalité réelle. De nos jours, la tendance est à ranger de telles
critiques sous la bannière du constructivisme (ou son pendant, le
déconstructivisme). Elle témoigne de l’attrait qu’il exerce – et contribue à
l’étendre –, mais elle a peu de choses à voir avec la pertinence de l’idée
générale de construction sociale. S’il n’y a pas moyen de sortir de l’univers
construit, il ne suffit pas de dire que ce qui est tenu pour objectif dans cet
univers semble réel : c’est réel pour
de bon !
Il est important de se souvenir que le mot « construction » est
un mot ordinaire. Il n’a pas été inventé dans un but analytique spécifique et
ne circule pas exclusivement à l’intérieur de cercles d’initiés. Il serait
possible d’inventer ou d’adopter un autre mot dédié à un usage spécialisé dans
le cadre des écrits constructivistes de manière à ce que chaque fois que l’on
discute de façon théorique de la construction sociale de quelque chose, on
puisse avoir recours à un néologisme tel que « consustentiation » ou à une
expression à rallonge (production concertée et développement
temporel).
Peut-être cela donnerait des précisions (ou au moins une idée
plus précise) sur nos discussions; mais l’anglais courant en serait rendu plus
compliqué.
L’exposé perdrait du sens profond du mot « construction ». Pour
la simple et bonne raison que la construction sociale de la réalité suggère
quelque chose de surprenant, voire d’extravagant aux lecteurs qui ne sont pas
familiarisés avec le sens théorique du terme « construit », une expression
telle que « la production concertée et le développement temporel d’ordres
intersubjectifs stables » passerait pour lourde, ésotérique et inintéressante.
Ma généalogie se résume à un simple « modèle » d’éléments
divers qui, pour une raison ou une autre, ont contribué à la signification
actuelle du mot. J’ai également noté que le mot « construction », qui est
souvent associé à des critiques particularistes, est un terme central en raison
de la confusion productive qu’il tend à engendrer. Elle est productive dans la
mesure où elle fournit une accroche initiale qui attire des partisans et les
encouragent à placer leurs espoirs théoriques, méthodologiques et politiques
dans une approche ou un mouvement académique. Mais les choses peuvent se
compliquer si les partisans essaient de remplacer l’affinité superficielle et
éclectique – qui a fait dans un premier temps le succès du constructivisme –
par quelque chose de plus profond et de plus cohérent.
Si cette conclusion leur semble décevante, les lecteurs doivent
prendre conscience du fait qu’avec un minimum d’efforts, ils devraient être en
mesure de remplacer ma généalogie « constructiviste » par une alternative plus
acceptable (en raison de la flexibilité inhérente à la situation). Mon argument
pourrait aussi être interprété comme la reductio
ad absurdum du constructivisme, encourageant son rejet total. Pour
ma part, je préfère conclure que le constructivisme est plutôt bénin, mais
qu’il n’offre aucune garantie d’originalité, d’exactitude ou de compréhension
métaphysique profonde. De par sa popularité actuelle, le constructivisme
fournit un prisme utile pour présenter et légitimer le travail académique; mais
l’usage de ce prisme peut devenir réellement douteux si on en fait la clé d’une
réforme épistémologique radicale [ cf.
Sharrock et Anderson, 1991].
Traduit par Charlotte
Cabaton
Annexe 1.1 Généalogies
héroïques
La révolution scientifique
Les penseurs nominalistes tardifs (Ockham, c. 1300-49) de
Paris et d’Oxford ont mis à l’épreuve l’orthodoxie aristotélicienne en tenant
compte d’une approche scientifique plus libre. Mais les valeurs métaphysiques
telles que la foi néo-platonicienne en un cosmos mathématique méthodique
motivèrent et dirigèrent encore les recherches ultérieures.
COPERNIC ( 1473-1545) promutla théorie héliocentrique, qui
fut confirmée lorsque Képler ( 1571-1630) découvrit les lois mathématiques
décrivant les orbites des planètes. La croyance chrétienne et aristotélicienne
selon laquelle le paradis et la terre étaient fondamentalement différents
s’effondra quand Galilée ( 1564-1643) découvrit la mobilité des taches
solaires, la topographie irrégulière de la Lune et les lunes entourant Jupiter.
Avec NEWTON ( 1642-1727), ils développèrent une mécanique unifiant les
phénomènes cosmiques et terrestres.
Afin de répondre aux besoins des nouvelles sciences
physiques, Newton et Leibnitz ( 1646-1716) inventèrent le calcul. Descartes (
1595-1650) inventa la géométrie analytique.
L’explosion de la science observationnelle inclut la
découverte de la circulation sanguine (Harvey, 1578-1657), de la vie
microscopique (Leeuwenhoek, 1632-1723), des avancées en anatomie (Vesalius,
1514-64, sur la dissection des corps) et en chimie (Boyle, 1627-91). Des
instituts de recherche scientifique furent fondés : Florence en 1657;
Londres (Royal Society) en 1660;
Paris en 1666. Les inventions proliféraient (la machine à
vapeur de Savery, 1696).
La révolution constructiviste
Les penseurs néokantiens (Mannheim, 1936; Merton, 1942)
d’Allemagne et d’Amérique remirent en cause l’orthodoxie marxiste tenant compte
d’une approche plus libre et plus générale de la sociologie du savoir. Mais les
valeurs métaphysiques, telles que la foi néoplatonicienne de Mannheim dans la
réalité mathématique et les croyances de Merton en un
ethos scientifique, motivèrent et
dirigèrent les recherches ultérieures.
BARNES ( 1974) promut la théorie sociocentrique qui fut
confirmée lorsque Bloor ( 1976) découvrit le principe de symétrie nécessaire à
la définition des origines de la production du savoir. La conviction empiriste
logique selon laquelle la société et la nature étaient fondamentalement
différentes disparut lorsque LATOUR ( 1987) découvrit les mobiles immuables, la
topographie hétérogène des réseaux et le contenu des boîtes noires. Avec Callon
( 1981), ils développèrent un modèle unifiant les phénomènes humains et non
humains. Afin de répondre aux besoins du nouveau courant constructiviste,
Gilbert et Mulkay ( 1984) utilisèrent l’analyse de conversation. Collins (
1985) inventa le relativisme empirique.
L’explosion des études observationnelles inclut la découverte
de la circulation du crédit (Latour et
Woolgar, 1979), de la microsociologie de laboratoire (Knorr-Cetina, 1981), des
analyses d’anatomistes (Lynch, 1985, a « disséqué » les scientifiques
disséquant les rats) et de chimie (Shapin et Schaffer, 1985, ont
déconceptualisé les théories de Boyle). Des instituts de recherche STS furent
fondés : Cornell;
Londres (CRICT); Paris (CSI). Les études et les inventions
proliféraient (la science de l’ingénieur hétérogène de Law, 1986).
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[1]
Cet article est tiré de
The
Politics of Constructionism, édité en 1998 (sous la direction de
Irving Velody et Robin Williams) chez Sage Publications Ltd, Londres.
[2]
Poser cette question ne découle pas d’un réflexe théorique
consistant à poser qu’il est toujours pertinent d’appliquer une méthode ou une
pratique à ses propres résultats. Si on devait écrire une histoire de la
calligraphie, il serait assez curieux de penser qu’une telle histoire devrait
être calligraphiée (des spécimens particuliers pourraient être intégrés à titre
d’exemple). (Voir Wittgenstein, 1958a, § 121, pour un exemple de ce type.)
Cependant, je soutiens que dans ce cas précis, il y a incompatibilité entre la
façon traditionnelle d’écrire l’histoire des disciplines et la perspective
constructiviste.
[3]
Voir Lynch et Bogen [ 1996] pour une discussion portant sur les
histoiresconventionnelles.
[4]
Bien que je ne connaisse pas de chronologie héroïque, Flynn [
1991] utilise un schéma généalogique qui prend la forme d’un arbre ou d’une
sorte de réseau dans son histoire de l’ethnométhodologie.
[5]
Ce n’est pas mon point de vue – voir Lynch [ 1993, chap. 2-3]
pour avoir ma version.
[6]
Voir Sacks [ 1992, p. 119] sur le positionnement
phénoménologique d’un conteur d’histoire ordinaire en situation de personnage
principal, souvent comme « héros » de son propre récit.
[7]
Voir Bowker [ 1994, p. 483] pour une discussion sur les
difficultés d’interprétation liées au fait que « les archives écrites dans le
respect de l’histoire officielle sont le seul matériau que l’historien a à sa
disposition ». Voir aussi Bogen et Lynch [ 1989] pour le récit d’un cas dans
lequel des données et des documents avaient été sciemment manipulés en vue
d’induire en erreur les chercheurs ultérieurs.
[8]
Voir Woolgard et Pawluch [ 1985] pour une discussion critique
des conceptions instrumentales de la construction des problèmes
sociaux.
[9]
Le terme « bâtard », dans ce contexte, a une connotation
sympathique. Harold Garfinkel fit un jour remarquer que la « compagnie »
éthnométhodologique dont il était le « père fondateur » était une « compagnie
de bâtards ».
[10]
La sensibilité à l’accusation de ne faire que suivre la « mode
» est particulièrement évidente dans toutes les discussions touchant au
post-modernisme. Par exemple, Featherstone [ 1988, p. 195] commence
l’introduction d’un de ses essais en disant que « toute référence au terme
“post-modernisme” expose immédiatement la personne qui l’emploie au risque
d’être accusée de “prendre le train en marche”, de perpétuer une lubie plutôt
superficielle et intellectuellement vide de sens ». Voir également Knorr-Cetina
[ 1994, p. 1]. Une personne qui aurait parfaitement assimilé « l’attitude
post-moderniste » ne serait nullement embarrassée par telles accusations et
même, celles-ci la réjouiraient dans la mesure où cette complainte présume
qu’il est possible d’éviter la « condition post-moderne » omniprésente d’une
production culturelle incessante, superficielle et vide de sens – une
possibilité niée par la théorie du même nom.
[11]
Je considère pour ma part que les termes « constructionnisme »
et « constructivisme » sont synonymes, et que le terme « déconstructionnisme »
définit une orientation (anti)analytique associée.
[12]
Voir par exemple, les critiques formulées par Gove [ 1970] à
l’égard de la théorie labellisante de Scheff, par Pollner [ 1974] à l’égard de
Becker et par Laudan [ 1981] à l’égard de Bloor et du Programme fort.
[13]
Arthur Fine [ 1996] joue sur le sens trivial du mot «
construction » lorsque il utilise le titre
Science Made Up pour faire référence, de manière
sarcastique, aux revendications des sociologues constructivistes de la
science.