Revue du MAUSS
La Découverte

I.S.B.N.2707135011
448 pages

p. 224 à 246
doi: 10.3917/rdm.017.0224

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Acte II. Culturaliser la nature ? La querelle du constructivisme dans les sciences

no 17 2001/1

2001 Revue du Mauss Acte II. Culturaliser la nature ? La querelle du constructivisme dans les sciences

Vers une généalogie constructiviste du constructivisme social  [1]

Michael Lynch
Les généalogies touchant aux champs académiques prennent typiquement la forme d’histoires disciplinaires. Elles spécifient les héritages d’ancêtres, de fondateurs et d’héritiers liés les uns aux autres par des idées et une scolastique communes. Les disciplines (ou encore les écoles, les courants littéraires, les différentes perspectives et approches, les communautés épistémologiques, les mouvements, etc.) sont ainsi définies le plus souvent en termes de réalisation cognitive individuelle. Bien qu’il soit toujours possible d’esquisser une généalogie du constructivisme en suivant ce type d’approche, une telle entreprise pourrait difficilement rendre compte de l’accent mis sur les usages sociaux et la désunion cognitive, qui ont pourtant une telle importance au sein de la démarche constructiviste. Les constructivistes épousent ouvertement des causes polyphoniques et antifondamentalistes; ils défendent les connaissances induites contre les notions unitaires du progrès [Lyotard, 1984]. Restant dans cet esprit mécréant, ce chapitre explore quelques alternatives aux histoires conventionnelles du constructivisme. Sans ignorer complètement les préoccupations d’ordre intellectuel, il se concentre plutôt sur le mouvement et ses caractéristiques immédiates et circonstancielles, et aborde la manière dont des auteurs qui divergent sur le plan intellectuel et appartiennent à des époques différentes, restent fermement attachés au char ( bandwagon) du constructivisme.
 
LE CONSTRUCTIVISME EN SCIENCES SOCIALES
 
 
On ne peut échapper à la résurgence du constructivisme en sciences sociales. Les numéros spéciaux de revues, les thèmes de colloques et nombre de débats attestent de l’intérêt actuel pour le sujet. Il est virtuellement impossible de rester indifférent au constructivisme alors que des collègues, des étudiants et des critiques moins inscrits dans le sérail nous mettent au défi de prendre position dans les débats qui le concernent. Quelques années auparavant, alors qu’il prenait de l’ampleur au sein même des courants les plus marginaux du monde académique, le mouvement post-moderniste s’était retrouvé dans une situation similaire. Il était alors devenu banal de demander « mais qu’est-ce que c’est que ça ? » et « êtes-vous pour ou contre ? ».
Le plus troublant, lorsque l’on se pose de telles questions, est de constater que le constructivisme, tout comme le post-modernisme, est souvent associé à l’idée qu’il n’y a pas de « ça » : ni essence, ni centre, ni fondements, ni définition support, ni méthode universelle, et certainement pas de canons littéraires. Compris en ses termes propres, le mouvement constructiviste serait sans doute mieux décrit comme une coalition fragile de groupes académiques nomades et marginaux. Si la connaissance produite par ces groupes constitue un tout, c’est moins par le fait d’une adhésion commune à un dogme, de l’existence de protocoles techniques, d’auteurs majeurs ou d’idéologies bien définies que par l’adoption d’une attitude tolérante envers la diversité des voix capables de s’exprimer. Néanmoins, les constructivistes ont évidemment leurs opposants. Un ensemble varié de positivistes, « profanes » et philosophiques, d’absolutistes, de réalistes, de rationalistes, de logocentristes et de phallocentristes composent cette opposition. Leurs actions ne sont souvent que des feux de paille, mais il leur arrive de se dresser pour dénoncer les constructivistes et leur volonté commune de se faire les ennemis de la libre création. De telles condamnations sont cocasses dans la mesure où elles refusent d’admettre la marginalité et d’adopter une position tolérante à l’égard de la diversité revendiquée par les constructivistes, préférant soutenir que les tendances relativistes, radicales et déconstructivistes sont aujourd’hui dominantes et puissantes dans le monde académique, et qu’elles manquent d’originalité [ cf. par exemple, Gross, Levitt, 1994].
Les lecteurs malins auront sans doute remarqué que j’ai fait l’amalgame entre le constructivisme et toute une panoplie de mouvements intellectuels radicaux d’avant-garde : le relativisme, le féminisme radical, les études culturelles, le déconstructionnisme, le post-modernisme, etc. Je ne suis pas le seul à procéder ainsi, dans la mesure où un tel amalgame est en lui-même une caractéristique du domaine d’étude. Les personnes affiliées à ces divers mouvements (entendre également par là les écoles, les positions ou les philosophies) outrepassent et ignorent allègrement les limites épistémologiques et célèbrent même leur transgression. En plus de ces rencontres volontaires au sein de groupes académiques hybrides, les membres se retrouvent parfois rassemblés à l’initiative de leurs plus farouches opposants.
Il est cependant difficile d’imputer au constructivisme des contenus intellectuels particuliers et des implications politiques, et non moins difficile de prendre en compte le soi-disant esprit d’adhésion existant au sein de la communauté constructiviste. Nombre de ceux dont on dit qu’ils appartiennent au mouvement constructiviste s’en éloignent totalement ou en partie. Par exemple, lorsqu’un collègue pourtant largement identifié comme appartenant au mouvement se voit demander « vous considérez-vous comme constructiviste ?», il répond que « cela dépend du public ». Il s’agit là d’une réponse parfaite du point de vue constructiviste. Rien ne saurait mieux définir le constructivisme que la thèse selon laquelle les identités sociales dépendent des attributions de l’auditoire. Dans le même temps, la réponse constitue un paradoxe pour toute tentative de spécification d’une généalogie académique, entendue comme une ligne narrative identifiant une communauté savante composée d’un ensemble d’idées et de préceptes méthodologiques dont on pourrait chercher les racines dans quelque héritage intellectuel. On pourrait sans doute préciser la manière dont les différents auditoires interprètent le constructivisme, mais un tel projet déboucherait sur le problème parallèle de l’identification des auditoires pertinents et de la définition des contenus de leurs attributions (qui dépendent bien trop de l’auditoire lui-même).
Néanmoins, il reste possible de construire une histoire disciplinaire idéaltypique du constructivisme ou, pour tenter de faire court, d’un développement constructiviste plus spécifique au sein des sciences sociales. La présence, au sein de la littérature, de nombreux exemples de telles généalogies prouvent qu’il est possible d’y parvenir. Elles sont ressassées lors des conférences académiques, à l’occasion de séminaires universitaires, par l’intermédiaire des réseaux de courrier électronique et jusque dans nos discussions les plus ordinaires. Elles sont banales dans la littérature constructiviste, notamment dans les articles de revues, les introductions et les éditoriaux.
Mais sont-elles des généalogies constructivistes [2] ? Je pense qu’il devrait être évident qu’elles ne le sont pas. Il est moins évident de définir ce à quoi pourrait ressembler une généalogie constructiviste. Dans ce qui va suivre, je vais commencer par démontrer ce à quoi une généalogie constructiviste ne devrait certainement pas ressembler. Je discuterai ensuite certains des problèmes rencontrés lors de la démarche de construction d’alternatives exemplaires.
 
HISTOIRES CONVENTIONNELLES [3]
 
 
À la suite des hypothèses de Kuhn [ 1970], il est assez bien établi chez les historiens, les philosophes et les sociologues des sciences qui se font (parfois) nommer constructivistes que les histoires conventionnelles de la science tendent à être héroïques à l’excès. Un exemple concis d’une telle histoire conventionnelle peut être trouvé dans The World Almanac and Book of Facts. Les adeptes de la ligne constructiviste en sociologie des sciences ont souvent donné des descriptions ironiques de telles histoires. Cependant, comme le montre notre annexe 1.1, une généalogie de la nouvelle sociologie (constructiviste) des sciences peut être écrite parallèlement au Book of Facts. Dans une optique qui peut sembler effrayante, cela recouvre un style familier de récit apparaissant dans des articles de revues, des introductions à des recherches et d’autres résumés touchant au domaine d’étude [4].
Les généalogies de ce type accentuent l’importance des découvertes clés et des avancées théoriques. Elles déploient une série de héros accompagnés de leur travaux monumentaux afin de mettre en scène une expansion et un développement progressifs, où les innovations plus récentes parviennent à surmonter les anciennes limites et s’étendent à de nouveaux domaines.
Notez la façon dont les noms les plus importants sont mis sur le devant de la scène. Les noms sont associés à des réalisations datées (dates de naissance et de décès pour le mouvement de la révolution scientifique, dates des publications clés pour les constructivistes). Quelquefois, dans certains musées (ou même dans des endroits comme la station de métro de Kendall Square, près du MIT à Cambridge, Massachusetts), on peut trouver sur les murs une chronologie donnant un résumé sommaire des réalisations marquantes en sciences et techniques. (Jusqu’ici, je n’ai pas trouvé d’équivalent pour le constructivisme.)
Un ensemble de traits caractéristiques ressortent des histoires conventionnelles. L’historien tente de relier le présent au passé en traçant une ligne directrice au sein d’une tradition canonique. Partant du présent et allant dans un sens corporatif, les historiens de la discipline dessinent des liens entre un ensemble d’auteurs décisifs et de textes clés. Malgré les nombreuses variations et idiosyncrasies, je crois que l’on peut dire sans danger que de telles traditions adoptent une forme conventionnelle en partie parce qu’elles s’entrecoupent de manière assez libérale et qu’elles sont réitérées dans la présentation de nombreux enseignements. Il devient possible de faire le récit de l’histoire conventionnelle – une ou deux lignes directrices étant données pour chaque travail et auteur marquants – sans lire les textes constitutifs.
Ces histoires peuvent être plus ou moins élaborées. Lévi-Strauss [ 1966, p. 258-62] souligne ce point en distinguant les chronologies « chaudes » des chronologies « froides ». Les chronologies peuvent également suivre une série d’étapes évoquant les contes et les mythes d’un peuple. Par exemple, une version plus élaborée de la généalogie des études scientifiques constructivistes pourrait suivre une progression rituelle à travers une série d’étapes, à la manière de celles qui ont été identifiées pour les mythes et les rites [Turner, 1974].
1. La préhistoire. Elle commence par une caractérisation du positivisme, transite parfois par un exposé bref sur le Cercle de Vienne et l’unité du mouvement des sciences au sein de la philosophie des sciences du XXe siècle.
Les règles de méthode, les critères de démarcation, la séparation faitvaleur et le « falsificationnisme » sont parties intégrantes de cette caractérisation. Invariablement, l’attention est retenue par la version idéalisée des sciences naturelles présentée dans la sociologie des sciences mertonienne :
autonomie des sciences et normes de l’universalisme, désintéressement, communalisme ( communalism ) et scepticisme organisé. Il est obligatoire d’indiquer que Karl Mannheim, qui a contribué au développement de la sociologie du savoir au début du XXe siècle, a exclu les mathématiques et les sciences naturelles de son programme d’explication. Il a agi conformément à sa conviction que, une fois établies, les lois scientifiques et les vérités mathématiques deviennent indépendantes de l’histoire et de la culture.
2. La crise. Invariablement, cette caractérisation comporte une exposition des ruptures survenues au sein de la philosophie des sciences, qui sont associées aux vues khuniennes sur les révolutions scientifiques, les paradigmes et l’incommensurabilité. L’ensemble est combiné avec d’autres thématiques sceptiques concernant la sous-détermination des théories par les faits et la théorie dégagéede l’observation.
3. Le schisme et la révolution. Ils se manifestent à travers un récit de l’origine de la nouvelle sociologie de la connaissance scientifique, associée au Programme fort de l’École d’Édimbourg et aux développements qui s’y rapportent.
Les traditions disciplinaires réitèrent la plupart du temps les propositions du Programme fort selon lesquelles les explications sociales, qui s’appliquent à l’ensemble des contenus techniques dans toutes les branches de la science et des mathématiques, devraient être « symétriques » ou « impartiales » relativement à la soi-disant véracité ou fausseté des convictions en question.
4. L’essor. Il fait l’objet d’un exposé des grandes lignes des études empiriques liées aux récents programmes (relativement) relativistes dans l’étude des sciences. Les résultats des études ethnographiques « en laboratoire » publiées à la fin des années soixante-dix et au début des années quatre-vingt sont fréquemment considérés comme la solide démonstration du fait que les pratiques scientifiques réelles diffèrent profondément des versions honorifiques promulguées par la philosophie positive et les vulgarisations médiatiques de la science, les faits de laboratoire et les discours les plus détaillés étant eux-mêmes sujets à la « construction sociale ».
5. Diffusion et dispersion. Dans un exposé récent, on mentionne que ces nouveaux programmes ont fait leur chemin au sein de domaines d’études voisins comme les études technologiques, la recherche sur les problèmes sociaux et les études culturelles. Outre cette première acception de la « diffusion » de l’innovation, on trouve une seconde version vernaculaire qui pointe les rivalités, les ambiguïtés et les incertitudes qui commencent à devenir saillantes à ce stade. Alors que l’intérêt pour le domaine se diffuse, s’hybride et se développe indépendamment des règles préexistantes de l’érudition en sciences sociales, en histoire et en philosophie, en littérature et en études culturelles, un chœur quelque peu dissonnant de plaintes commence à se faire entendre. L’une des plaintes les plus communes concerne la tendance des études de laboratoire et des études de cas historiques à limiter leurs explications à l’enceinte du laboratoire. Une autre version critique l’échec des relativistes déclarés à assumer et à défendre un point de vue normatif ou un engagement politique. Une troisième vise l’adoption non réflexive, par les soi-disant « relativistes », de positions empiristes dans le cadre de leurs propres recherches. Selon une autre encore, issue d’un tout autre domaine, la sociologie du savoir scientifique serait allée trop loin dans la perspective relativiste et elle ferait mieux de rechercher une position plus raisonnable, dans le respect du réalisme scientifique.
6. Renaissance et « post-histoire ». Les constructivismes hybrides prolifèrent, (re)radicalisant de manière déclarée des initiatives sélectives provenant de la sociologie du savoir scientifique en les intégrant au féminisme radical, au néomarxisme, au post-modernisme, aux mouvements et développements culturels, cognitifs, littéraires-théoriques et académiques contemporains. Un vague consensus émerge autour de la caractérisation de la science comme domaine hétérogène et désunifié; on admet que la pratique est le cœur du problème; que les frontières entre la science et la non-science, et entre la science et la technologie, sont des concepts temporels et rhétoriques;
que le savoir scientifique est caractéristique de la division des sexes et se répand avec la position particulièrement avantageuse de la gentry européenne du début des Temps modernes; et que la science et la technologie sont indissociables du liensavoir-pouvoir.
Cette (re)construction est censée représenter le point culminant de celui qui situe son propre travail au point 6 et regarde en arrière avec une sympathie mitigée pour les phases précédentes [5].
Les illustrations précédentes sont des exemples de « grands récits ».
Dans les cas concrets, les auteurs construisent fréquemment des « petits récits ». Ces derniers incluent également des histoires canoniques d’auteurs décisifs et de grands travaux qui concernent plutôt l’organisation. De telles chronologies et listes tendent à être déployées autour d’un argument ou d’une position scolastique et mobilisent des distinctions catégorielles et des références chronologiques dans un sens qui soutient ou accentue la position de l’auteur. Tout comme les conteurs d’histoires ordinaires, les auteurs d’articles (publiés) se placent souvent dans une position centrale au sein du champ narratif [6]. La centralité de l’auteur est indiquée, parmi beaucoup d’autres éléments, par une liste de citations, fournie à l’intention des publications de leurs chers collègues (incluant des références relatives à des travaux non publiés de l’auteur). Je ne veux pas sous-entendre par là que de tels récits auto-valorisants sont les produits d’une auto-promotion individuelle, dans la mesure où ils impliquent souvent des efforts collectifs afin de promouvoir une « école » ou (dans une terminologie propre à Garfinkel) une « compagnie » ou un « gang » naissant. Cela crée cependant des difficultés pour qui veut reconstruire une généalogie du constructivisme. Des questions telles que « où commencer la généalogie ? », « quels travaux faut-il y inclure et lesquels faut-il en exclure ? », « de quelle manière classer les données ?», peuvent susciter de la confusion et de l’inquiétude. Cette confusion est en grande partie due au fait que la plupart des généalogies érudites faisant autorité tendent à être construites par ceux qui ont (ou aspirent à avoir) une place prééminente en leur sein [7].
Les histoires conventionnelles ne sont pas toujours héroïques. Il se peut qu’une généalogie établie par un individu hostile au constructivisme (ou qui pense l’être) diffère de manière significative des versions héroïques. Une telle généalogie, aussi hostile soit-elle, tend à ressembler au récit d’une condition pathologique : elle repère des déviations et se concentre sur les faiblesses individuelles (ignorance, irrationalité, susceptibilité à l’encontre des influences négatives) qui détournent des individus fragiles d’un contact plus naturel avec la réalité. De tels procédés tendancieux exhibent la position occupée par l’auteur vis-à-vis de son propre récit, sans qu’il soit nécessairement fait directement référence à l’auteur lui-même. Lewis Wolpert [ 1992, p. 109] établit un contraste entre « les sociologues de la science les plus traditionnels, tels qu’ils sont représentés dans l’œuvre de Robert K.
Merton » et ceux qui se rattachent au plus récent Progamme fort. Wolpert [ 1992, p. 110] ajoute qu’à la différence des mertoniens – qui cherchent à « comprendre » les processus sociaux au sein de la science sans menacer l’auto-compréhension ( self-understanding) des scientifiques –, les tenants de l’approche « dure » ne font pas de distinction entre « une science bonne et génératrice de succès, et ce que la plupart des scientifiques considéreraient comme un travail bâclé ». Selon lui, et contrairement à ce qu’elle proclame, la vision de la science que défend le Programme fort est largement basée sur l’analyse de sciences faibles telles que la phrénologie, et non par exemple, sur les connaissances incontestables de la génétique moléculaire concernant l’ADN. L’idée même qu’un tel savoir pourrait n’être qu’une simple construction sociale « pourrait seulement venir à l’esprit d’un ignorant de la complexité de la science » [Wolpert, 1992, p. 115]. Ici nous pouvons voir que le récit n’est pas tant une généalogie qu’un argument (ou plus exactement, une série d’assertions). Comme la généalogie héroïque présentée dans l’annexe 1.1, celle-ci place Merton dans une position « traditionnelle » ou préliminaire, mais dans ce cas, il ne fait pas figure de précurseur dont les limitations auraient été surmontées par le Programme fort. Au lieu de cela, Merton devient le représentant d’une approche socio-logique raisonnable, que les derniers relativistes laissèrent derrière eux lorsqu’ils s’engagèrent dans une mauvaise direction. En définitive, ce tournant dégénératif (et non progressif) de la sociologie du savoir scientifique est compris comme le résultat d’une profonde ignorance de la « science complexe ». Dans un plus large réquisitoire contre « la gauche académique » (incluant ce qu’ils appellent le « constructivisme culturel »), Gross et Levitt [ 1994, p. 43 sq.] établissent également un contraste entre la « forme faible » et bienveillante du constructivisme culturel, qui décrit des influences contextuelles particulières sur les sciences historiques sans ébranler la crédibilité de l’entreprise dans son ensemble, et une « forme dure », plus ambitieuse, qui remet en cause l’objectivité de la science et conteste les véritables notions de progrès scientifique et technologique. Comme Wolpert, Gross et Levitt « expliquent » l’ascendant de cette « forme dure » comme un problème d’ignorance technique; mais ils vont un peu plus loin en l’attribuant à l’amertume profonde envers les sciences brillantes que nourriraient les vestiges frustrés de la Nouvelle Gauche, réfugiés au sein des départements universitaires de sciences humaines et sociales.
Il n’y a rien d’intrinsèquement faux à écrire des histoires conventionnelles, qu’elles soient héroïques ou dénonciatrices. Cependant, la « construction » de généalogies intellectuelles telles que celles dont je viens juste de faire l’esquisse paraît incongrue si on la rapporte à la perspective analytique du constructivisme. Bien que l’on trouve de telles histoires disciplinaires dans des textes officiellement constructivistes, leur rôle est en fait purement instrumental ou rhétorique. Elles se bornent à proclamer (ou à dénier) l’existence de progrès récents et inouïs dans notre compréhension de la science et à présenter telle ou telle étude (l’étude dans laquelle l’histoire apparaît) comme faisant autorité et comme l’aboutissement ultime d’une lignée de pensée cohérente [8]. En bref, elles fournissent des généalogies du constructivisme, mais il s’agit de généalogies construites et non pas constructivistes !
 
LES GÉNÉALOGIES CONSTRUCTIVISTES
 
 
Alors à quoi devrait ressembler une généalogie du constructivisme ? Il semble que plusieurs voies s’offrent à nous, selon ce que la « construction » d’une histoire disciplinaire est censée imposer. Selon de nombreux auteurs, la « construction » implique de pouvoir reconstruire selon des valeurs ou des projets tenus pour préférables à ceux qui sont issus de la tradition et sont renforcés par les interprétations naturalistes. Comprise dans un sens non radical, toutefois, une telle orientation re-constructive reproduirait simplement les tendances scolastiques et des lieux communs. Les écrits savants commencent souvent par noter qu’une certaine version canonique de l’histoire des idées a été prise au pied de la lettre. Dès lors, une révision est suggérée. Dans le domaine des études scientifiques par exemple, Genesis and Developement of a ScientificFact [ 1979] de Ludwik Fleck, l’une des quelques références citées dans La structure des révolutions scientifiques de Kuhn [ 1970], a été redécouvert et traduit en anglais bien après que l’ouvrage de Kuhn ne soit devenu populaire. Plus récemment, Boris Hessen, Edgar Zilsel et d’autres historiens sociaux de la première heure ont été réintégrés dans le giron de la discipline après avoir été oubliés par les nouvelles générations. De tels efforts de restauration font plus qu’assurer la pérennité du courant; ils montrent continuellement la voie à suivre en histoire, ce qui contribue à promouvoir ou à défavoriser certaines conceptions actuelles du progrès.
D’autres efforts ont été faits de manière à reconfigurer la division canonique entre la sociologie des sciences mertonienne et post-mertonienne [voir Merton, 1976, p. 59-60, pour un exemple particulièrement intéressant]. Toutefois, certains ont essayé d’apporter leur contribution en montrant que Mannheim n’a pas simplement exclu les sciences naturelles du corps de son programme et que son travail était en fait bien plus subtil que ses défenseurs actuels les plus farouches ne l’ont supposé [Heckman, 1986; Pels, 1996].
De telles démarches font partie des aléas du marché de l’érudition académique et elles ne bouleversent pas radicalement le cadre de l’histoire disciplinaire conventionnelle.
Une reconstruction radicale poussera peut-être le processus un peu plus loin. Supposons qu’on veuille construire des histoires disciplinaires plus édifiantes pour ouvrir un plus large éventail de voix. Par exemple, au lieu de citer une liste canonique d’auteurs clés et de travaux majeurs, on pourrait essayer de citer des collaborateurs et des travaux moins connus. Toute-fois, un effort individuel allant dans ce sens ne serait pas radicalement suffisant, dans la mesure où cela reproduirait seulement la tendance bourgeoise visant à faire la démonstration manifeste de l’apprentissage par l’attention portée à la maîtrise dont l’auteur fait preuve dans les secteurs les plus ésotériques d’un domaine donné de la littérature. Afin d’orienter ce projet dans une direction juste d’un point de vue radical, nous aurions à prescrire de nouvelles conventions concernant les pratiques d’une communauté entière. Imaginez, par exemple, la possibilité d’institutionnaliser l’appui de ceux qui oseraient remettre en cause certaines références. Dans ce but, nous pourrions reformuler un principe de charité de la citation : « Quand le choix vous est donné, choisissez toujours de citer l’auteur le moins reconnu, exception faite de vous-même. » Ou imaginer des quotas concernant la fréquence de citation d’auteurs ou de catégories d’auteurs particuliers. De si simples modifications de la pratique existante, associées à des mécanismes appropriés d’application, changeraient radicalement l’économie morale de la rédaction académique. Les changements en résultant au sein de l’usage conventionnel modifieraient, au final, le terrain à partir duquel les histoires intellectuelles sont écrites. Il deviendrait plus difficile d’assigner des découvertes à des personnes définies ou d’identifier les noms les plus importants de la discipline, car les registres routiniers du mérite se déplaceraient continuellement hors des sites antérieurs d’accumulation. Bien que peut-être révolutionnaire, cela donnerait des migraines aux auteurs, car de nombreux raccourcis ne seraient plus disponibles pour passer en revue un domaine particulier de la littérature.
Peut-être ne serait-ce pas encore suffisant. On croit souvent que le constructivisme nécessite des efforts dé-constructifs de transgression et de dislocation pour révéler les pratiques constitutives et/ou les présupposés qui restent dissimulés par les méthodes conventionnelles de description naturalisée. Bien que mes suggestions fantaisistes sur la manière dont la pratique conventionnelle de la citation pourrait être modifiée insistent sur la différence radicale existant entre la façon habituelle d’écrire des histoires intellectuelles et l’alternative constructiviste, elles ne vont guère au-delà de l’idée qu’il conviendrait de récompenser les « bons travaux » par des bons points. Nous considérons encore beaucoup trop de choses comme allant de soi. Pour dessiner une alternative véritable, examinons les exemples de constructivisme radical que l’on trouve dans les arts. Juste pour citer un exemple qui pour être trivial n’en est pas moins frappant : un « jardin constructiviste » avait été présenté lors du Chelsea Flower Show de 1994, une manifestation qui se tient tous les ans à Londres.
Un article du Daily Telegraph [Conagham, Marks, 1994, p. 10] décrivait le jardin comme
« une confection d’acier inoxydable, entre concret et abstrait. Son gazon noir peint à la bombe et ses décorations modérément érotiques n’ont pas impressionné les juges qui ont recommandé, contrairement à la pratique, de ne le récompenser en aucun cas. M. Colin Elliot, le concepteur du jardin, les a accusés d’être “totalement dénués d’humour”, mais a admis qu’il avait “compris ce que signifiait le constructivisme seulement” lorsqu’il avait “regardé dans le dictionnaire ce matin” ».
L’ignorance avouée de M. Colin Elliot concernant le terme « constructivisme » était directement contredite par la brochure adroite que lui et son équipe avaient distribuée durant le salon. (Une telle contradiction ne devrait bien sûr présenter aucun embarras pour un « vrai » constructiviste.) Si l’on en croit la brochure, le design du jardin était « inspiré de l’art et du design du Mouvement constructiviste des années vingt et trente ». Il va sans dire qu’un des traits caractéristiques de ce mouvement était un usage ironique des formes géométriques et des matériaux modernes. Par conséquent, l’aspect constructiviste du jardin s’exprimait à travers un arrangement criard de matériaux artificiels adhérant strictement à un ensemble de formes et de ratios mathématiques.
Bien qu’associé à un style artistique particulier, le constructivisme du jardin relevait également de la mise en perspective d’une incongruïté, un déplacement des attentes mettant en relief la nature construite du jardin normal. L’humour impertinent du jardin constructiviste s’élevait contre l’esthétique traditionnelle de beaucoup des jardins qui participaient à l’exposition et qui avaient tendance à intégrer des emblèmes sophistiqués de l’Antiquité, de l’aristocratie et d’un naturalisme parfaitement dénué de naturel. Comme d’autres bouleversements artistiques, celui-ci suscita la perplexité chez le spectateur et les juges, qui cherchèrent à déterminer si tout cela n’était qu’une affreuse parodie de jardin ou bien une déclaration profondément révolutionnaire.
Dans mon optique, l’aspect le plus radical de cet exemple est cette déclaration de M. Colin Elliot : « J’ai compris ce que signifiait le constructivisme seulement lorsque j’ai regardé dans le dictionnaire ce matin. » Bien que nous ne sachions pas s’il faut le croire ou non, sa déclaration suggère que le « constructivisme » perturbateur ne se montrait ni plus ni moins respectueux des conventions établiesque les poissons de bois placés sur des bâtons parmi les plantes, les morceaux de charbon éparpillés sur le sol en guise de gravier d’ornement ou la criarde fontaine chromée ornée de lumières bigarrées. Le terme « constructiviste » et l’exposé impressionnant de la théorie constructiviste présenté dans la brochure semblent avoir été placés là au même titre que les matériaux de fortune et les objets préfabriqués ayant servi à assembler le jardin; comme eux, ils font partie de l’exposition bien plus qu’ils ne la décrivent. « Constructiviste » n’est pas seulement un terme désignant une tradition. C’est l’emblème du char que quiconque trouvant une place en son sein peut rejoindre [Fujimura, 1988]. Le « constructivisme » devient ainsi un terme correct pour définir une étendue en expansion constante, et dont les membres sont vaguement apparentés : une famille de bâtards [9].
De plus, les liens intellectuels sont forgés rétrospectivement à travers une sorte de corruption de thèmes sélectionnés provenant de travaux antérieurs afin de les adapter aux illustrations actuelles. Même s’il n’existe aucun critère génétique faisant l’unité des membres de cette famille, toute une variété de raisonnements entremêlés concernant cette appartenance pourra être spécifiée après les faits.
Où est-ce que cela nous mène ? Inspirés par le jardin constructiviste, nous pouvons imaginer la possibilité d’établir des généalogies espiègles, réellement bizarres, presque méconnaissables. Il existe un nombre indéfini de possibilités – et quelques publications exemplaires suggérant des expériences de ce type : articles employant de « nouvelles formes littéraires », ou bien des formes plus anciennes – pièces de théâtre, dialogues imaginaires et poèmes – utilisées dans des collections savantes et des revues qui n’acceptaient pas au premier abord de telles pratiques [voir Ashmore, 1989;
Woolgar, 1988]. On pourrait peut-être écrire une épopée, ou une ode à la musique; on pourrait reproduire l’expérience des matrices géométriques impaires (vortex, spirales, fractales) afin de mettre sur pied des chronologies. De telles expériences pourraient être divertissantes, voire instructives.
Mais dans ce qui reste de ce chapitre, j’ai l’intention de m’adonner à une autre tâche : j’ai l’intention de construire une généalogie qui interprète le constructivisme comme un jeu sur le mot « construction ». Cette approche est inspirée de l’exemple de M. Colin Elliot, qui (si l’on en croit son histoire douteuse, citée dans une source douteuse) avait rejoint le mouvement constructiviste après avoir cherché le terme dans le dictionnaire et trouvé ce qu’il signifiait.
 
TRADUCTION LITTÉRALE
 
 
Une généalogie constructiviste, telle que je l’envisage, décrirait une progression d’actes à travers lesquels des participants rejoindraient un groupe précis. Ils feraient cela peut-être pour différentes raisons ou pour aucune.
La direction prise par le mouvement correspondrait à celle qu’emprunteraient de façon anarchique les participants à une fête politique et à la manière dont une manifestation les rejoindrait pour de bonnes raisons politiques ou de mauvaises raisons personnelles – ou seulement parce qu’elle se trouvait là, à ce moment-là. Toute explication (dont celle-ci) concernant le fait qu’ils se soient retrouvés ensemble se trouve alors prise dans le sillage du mouvement. C’est une façon de parler d’une « histoire du présent », mais c’est bien plus qu’une histoire qui donnerait un sens au présent dans les termes du passé (ce qui fonctionne également). C’est une histoire qui se développe et dont la construction est soumise aux vicissitudes des circonstances présentes et des situations avantageuses. Ce qui peut paraître encourager la banalisation du champ d’étude, ou les versions hostiles qui le réduiraient à une mode intellectuelle, serait mieux compris comme un exposé de phénomènes plus généraux, qui serait rendu clair et transparent dès que l’on se serait engagé de manière réflexive dans le champ décrit par la généalogie [10].
Je crois que le terme « construction » et ses variantes scolastiques (« constructivisme » et « constructionnisme [11] ») ont une importance centrale pour l’essor et le succès du mouvement. S’il est sans doute impossible de définir ce que les tenants des différentes approches constructivistes ont en commun, ils partagent au moins le mot « construction ». C’est un terme qui apparaît souvent, et de plus en plus, dans le titre des écrits érudits et des sujets de conférence. C’est l’un des nombreux « ismes » philosophiques qui tendent à s’accumuler (et à s’opposer) dans les discussions critiques et les débats. Parmi ceux-ci, le débat réalisme-constructivisme est peut-être le plus connu. L’importance de la focalisation sur le terme « construction » suit également la tendance nominaliste souvent (si ce n’est invariablement) associée au constructivisme. Par exemple, la théorie labellisée de la déviance et autres approches interactionnistes, sémiotiques et symboliques en sociologie accentue l’importance constitutive des termes, des labels, des inscriptions, des significations et des représentations définissant des situations, établissant des identités sociales et démarquant des communautés morales.
Les choses deviennent rapidement compliquées, toutefois, lorsque l’on reconnaît que le terme « construction » est une expression indexicale, dont la signification dépend du contexte d’usage [Garfinkel, Sacks, 1970]. Supposer que ce mot devrait être associé à un référent logique et singulier serait sûrement s’égarer. Comme je l’ai indiqué plus haut, il semble clair que les programmes et les mouvements qui ont épousé le constructivisme sont divers et faiblement connectés. Même lorsqu’on les aborde à travers un champ d’étude plus réduit, les constructivistes semblent être reliés les uns aux autres par une affiliation de nom – et peut-être quelques slogans – plus que par un ensemble d’idées originales ou une théorie, ou encore une méthodologie fondatrice.
Cette conception de la question rend problématiques nos manières habituelles de spécifier les lignées intellectuelles. Par exemple, en sociologie, l’une des orientations qui se réfèrent explicitement à la « construction sociale de la réalité » fut mise en place pour la première fois par Berger et Luckmann [ 1966]. Comme l’indiquent les indénombrables références ultérieures, ce travail a fait l’objet d’une large reconnaissance, si bien qu’on pourrait être tenté d’attribuer au texte de Berger et Luckmann un statut fondateur pour les approches constructivistes sociales modernes. Cependant, si on recherche une généalogie et non une chronologie illusoire de titres et d’auteurs, on ne peut voir en ce texte l’unique source d’une théorie ou d’un ensemble de mots clés qui auraient donné naissance à un développement intellectuel soutenu. The Social Construction of Reality reste important principalement en tant que titre phare au sein d’une histoire conventionnelle. À part le titre, l’auteur et la date de publication, très peu de la dimension intellectuelledu livre a été préservée dans les ouvrages constructivistes contemporains de la sociologie du savoir. Ce genre de référence, aussi minimale soit-elle, suffit à préserver la proposition originale selon laquelle « la réalité est socialement construite » (quel qu’en puisse être le sens). Lu avec du recul, le texte de Berger et Luckmann épouse une version peu radicale de la construction sociale, et dans aucun des sens épistémique, réflexif ou politique du terme utilisés aujourd’hui [Turner, 1991]. En effet, leur traitement de la question était bien moins radical que les approches adoptées par la plupart de leurs contemporains à la fin des années soixante – qui n’utilisaient pas les mots « construction sociale » dans le titre de leurs ouvrages. En sciences sociales, une collection diverse et redondante d’approches sémiotiques, ethnométhodologiques, interactionnistes, symboliques, féministes radicales, marxistes culturelles, littéraires théoriques et d’analyse du discours a coïncidé avec l’ouvrage de Berger et Luckmann et s’est révélée être plus influente pour les collectifs variés de constructivistes modernes.
Cependant, même si le contenu de leur théorie n’a eu que peu d’influence par la suite, la pratique littéraire de Berger et Luckmann fut exemplaire. Ils réussirent à rédiger un exposé clair, qui intégrait la phénoménologie de Schutz [ 1964] aux grandes lignes de la théorie sociale. Le mot « construction » était un point cardinal pour l’introduction du concept de la « constitution » phénoménologique au sein d’un lectorat large en sciences sociales, qui était et reste plus habitué aux idiomes causaux et instrumentaux. Compris dans la perspective du projet phénoménologique de Schutz, la « constitution » n’implique pas une relation causale ou instrumentale entre les actes et leurs produits, pas plus qu’elle ne suggère une influence mutuelle entre les activités subjectives et les institutions sociales objectives. La convention selon laquelle de telles relations doivent être représentées comme des flèches unidirectionnelles ou bi-directionnelles connectant des domaines séparés ne peut tout simplement pas s’appliquer – pas plus qu’un plan d’action utilitariste n’est adapté au sujet. Schutz prend grand soin de préciser que ses écrits sont des élucidations de l’attitude naturelle d’un membre idéal-typique d’une société ou d’un groupe (ou, dans le cadre de cet essai sur l’étranger, un non-membre). Ses écrits ne proposaient pas d’explication, et encore moins de théorie causale. Son approche phénoménologique était, à certains égards, tout à fait étrangère aux schèmes explicatifs dominants dans la sociologie américaine de l’époque. Il n’est pas excessif de dire que les contemporains américains de Schutz (et plus particulièrement Talcott Parsons) ne comprirent pas l’utilité de son projet. Ses écrits ne contribuaient pas à la construction d’une sociologie américaine qui se pensait comme une science naturelle généralisée, pas plus qu’ils n’alimentaient des préconisations politiques.
Les sociologues américains n’ont pas tous méprisé les travaux de Schutz.
Les essais ethnométhodologiques de Garfinkel [ 1963; 1967] sur la confiance et la rationalité sont sérieusement redevables aux travaux de Schutz. Ils développaient et corroboraient quelques-uns des thèmes théoriques de Schutz tels que le sens rétrospectif-prospectif de l’occurrence temporelle, la réciprocité des perspectives et la différence entre l’attitude de théorisation scientifique et l’attitude naturelle de la vie de tous les jours. Les essais de Garfinkel et les autres écrits ethnométhodologiques divergeaient de la tendance de Schutz à développer ses explications du monde social par un récit à la première personne. En accord avec Wittgenstein [ 1958a] pour lequel de nombreuses caractéristiques emblématiques de l’usage subjectif de la première personne se retrouvent sans perte dans les descriptions faites à la troisième personne, les ethnométhodologues situaient les actes constitutifs à l’intérieur d’environnements publics dans lesquels la reconnaissance intersubjective et les interactions deviennent thématiquement significatives. Quoi qu’il en soit, d’une part, la difficulté de lecture présentée par les Studies in Ethnomethodology, et d’autre part, le fait qu’elles ne visaient pas à construire des hypothèses causales ou des propositions vérifiables, des modèles structuraux ou des théories de la structuration, tout cela ne pouvait que déconcerter la plupart des lecteurs.
Berger et Luckmann ne capitulèrent pas face aux exigences de la socio-logie positiviste. Mais ils intégrèrent avec succès les enseignements de Schutz à un programme wébérien de sociologie interprétative axiologiquement neutre. Schutz fit quelques pas dans cette direction, bien qu’il insistât pour distinguer ses descriptions phénoménologiques des actes d’interprétation qui tissent la vie sociale ordinaire des exigences méthodologiques plus restreintes assignées par Weber à la science sociale professionnelle. Weber et Schutz reconnaissaient que « la compréhension subjective » était une propriété constitutive du monde social et qu’elle avait des implications importantes dans sa description. Mais contrairement à Weber, Schutz donnait la priorité à une sociologie interprétative pré-théorique qui, disait-il, est fondamentale dans la vie sociale de tous les jours. À l’inverse, les sociologues des courants dominants, en partie encouragés par les traductions de Weber par Parsons, donnaient la priorité à la vision en surplomb d’un observateur idéal, détaché des processus sociaux et historiques à travers lesquels des agrégats sociaux s’objectivent progressivement, et dès lors internalisent les institutions sociales. Quelques sociologues, et non des moindres, prirent l’abandon par Schutz et Garfinkel du point de vue de l’observateur transcendantal sur la société considérée comme un tout pour le choix d’une orientation méthodologique privilégiant le « subjectif », le « micro », voire même le « banal ». Ce que de telles interprétations n’ont pas saisi, c’est que cet abandon du point de vue transcendantal était destiné à mettre en relief la manière dont n’importe qui – un éminent sociologue ou le premier venu – parvient à prendre en compte un ordre intersubjectif tout en prenant part à sa constitution.
Le programme de recherche descriptiviste peut sembler déboucher sur des intuitions décevantes, surtout par comparaison avec des projets philosophiques ou sociologiques plus ambitieux. Mais il est possible d’avoir un jugement plus positif sur la « description, rien que la description » si l’on abandonne le désir passionné de la généralité qu’impliquent de telles ambitions [Wittgenstein, 1958b, p. 18]. Dès que l’on devient indifférent aux victoires des sciences naturelles, et dès que l’on abandonne tout espoir que les sciences sociales puissent un jour s’élever au-dessus du sens commun pour atteindre des victoires qui leur seraient propres, tout un ensemble de procédures descriptives deviennent disponibles pour rendre compte des manières ordinaires de juger des questions de fait, de vérité, de crédibilité et de réalité, sachant que ces formes de jugement sont organisées sur un plan à la fois pratique, local et linguistique. Elles n’apparaissent plus alors comme les versions vagues, déformées ou dégradées d’une science idéalisée. Décrire de telles pratiques comme des phénomènes parfaitement dignes d’étude, c’est reconnaître l’incroyable diversité de procédures épistémiques qui n’ont guère de chances de s’harmoniser avec une théorie générale de la connaissance.
Les écrits de Schutz, Garfinkel, Wittgenstein et d’autres qui ont suivi des approches descriptivistes de l’usage du langage et de l’action pratique semblent presque faits pour exaspérer les nombreux philosophes et chercheurs en sciences sociales amateurs de programmes de recherche progressifs et bien réglés. C’est là où le travail de la traduction littérale s’est révélé crucial en permettant le développement de programmes phares à partir de sources plus obscures. Par exemple, dans la sociologie de la déviance, Scheff [ 1963] formula une série de propositions vérifiables qui résumaient de manière sommaire la théorie de l’étiquetage de la folie mentale, et Becker [ 1963, p. 20] réussit à utiliser un simple tableau croisé pour schématiser l’interaction entre la déviance et son attribution. Ces schémas, avec leurs propositions causales et leurs graphiques, devinrent les emblèmes d’une approche associant tout un ensemble d’arguments et d’exemples épars qui provenaient d’histoires de la folie, de descriptions ethnographiques de la vie en asile psychiatrique et de polémiques anti-psychiatriques.
De la même façon, au sein du mouvement de la sociologie du savoir scientifique, Bloor [ 1983] fit de Wittgenstein un théoricien social du savoir, alliant ses recherches sur l’usage du langage à un programme d’explication causale. Bloor choisit de ne pas tenir compte des désaveux explicites de la science et des explications causales par Wittgenstein, et sa version fut suffisamment efficace pour séduire un grand nombre de chercheurs en sciences sociales. Il est intéressant de constater que dans la sociologie de la déviance comme dans celle de la science, la « traduction littérale » n’a pas seulement fourni des exposés concis et facilement compréhensibles : en clarifiant les propositions et les revendications causales, elle permit aussi à la critique de se déchaîner [12].
La traduction littérale est le matériau de base de l’enseignement et de l’écrit académiques, et aucun de nous ne peut prétendre être exempté de ses exigences, de ses récompenses et de ses compromis. Je le mentionne, car je crois que c’est un aspect crucial pour une généalogie du constructivisme. Celle-ci ne devrait pas être conçue comme un fil temporel reliant des listes de théoriciens féconds par l’intermédiaire de leurs idées : elle relève plus d’une annexion contingente de façons de travailler et d’écrire. Le mot « construction » est central dans ces annexions, car il comble le vide entre les explications descriptives obscures des pratiques constitutives et un intérêt plus évident pour les aspects généraux de la construction du savoir. Dans le même temps, les recherches constructivistes se prennent au piège d’ambiguïtés linguistiques qui sont à la fois insolubles et fécondes. Rapporté aux débats familiers dans les sciences naturelles et les sciences sociales, le mot « construction » suggère un ordre des choses contre nature, et la « déconstruction » est entendue comme une manière de démasquer l’illusionnisme dissimulé par les descriptions ou les représentations naturalistes. Cet art du dévoilement est conforme au langage communément utilisé dansla littérature d’investigation, dans les tribunaux et dans beaucoup d’autres exercices discursifs dans lesquels des faits particuliers, des allégations, des preuves et des interprétations font l’objet d’un examen animé par le doute.
Par exemple, on dirait sans doute d’un fait énoncé dans une publication de biologie moléculaire qu’il est « déconstruit » par un critique qui soutiendrait que le fait est réellement un artefact de contingences non mentionnées (et peut-être non connues alors) de la procédure de recherche [Latour, Wolgar, 1986]. De la même façon, on dirait peut-être du témoignage d’un expert concernant la fiabilité d’une technique donnée qu’il est « déconstruit » par le contre-interrogatoire mené par un avocat bien informé qui appellerait d’autres experts à témoigner sur la technique en question et sur les interprétations proposées [Jasanoff, 1991].
Les usage vernaculaires du mot « construction » et des termes affiliés (artefact, invention, fabrication) reflètent souvent une évaluation. Ils suggèrent que quelque chose a été inventé de toutes pièces, par opposition avec ce qui est disponible naturellement [13]. Chez les biologistes moléculaires, dire d’un chercheur qu’il a « construit » ses données ou « effacé » de ses notes de labo des caractéristiques importantes tirées de ses expériences correspond à une grave accusation. De tels termes suggèrent qu’il aurait pu et qu’il aurait dû en connaître davantage – et qu’il aurait dû agir autrement.
D’autres termes tels que « artefact » et « fabrication » n’impliquent pas systématiquement une mauvaise initiative : ils connotent des phénomènes matériels – parfois engendrés par des interventions involontaires dans l’organisation du domaine soumis à l’analyse – que l’on désigne improprement comme des objets ou des propriétés thématiques [Lynch, 1985].
Alors que le sens ordinaire du mot peut impliquer un effort intentionnel pour fabriquer un produit ou maquiller un résultat, le sens théorique plus général s’applique à n’importe quel mode d’action pratique, honnête ou malhonnête, défendable ou indéfendable au regard des critères de jugement et de compétence [Fish, 1989, p. 226]. Dans les études sociales des sciences, et notamment celles qui touchent au domaine médical ou judiciaire, les termes de « construction » et de « déconstruction » sont souvent utilisés dans les descriptions de second ordre. L’analyste essaie de ne pas adopter une position interne aux arguments étudiés et développe le récit d’autres récits et de querelles concernant ce qui est ou n’est pas « construit ». Bien qu’il se polarise sur des faits particuliers, artefacts et querelles qui présupposent l’existence d’alternatives elles-mêmes non construites, l’analyste s’efforce de ne pas présumer de l’existence d’un contraste ontologique stable entre les constructions particulières en question et ce qu’il sait, ou aurait dû savoir, être réel. Dans de nombreuses études de cas, la présomption de réalité est mise entre parenthèses par l’analyste lorsqu’il décrit ce que les protagonistes d’une controverse admettent ou prétendent être exact, mais cela ne s’applique pas à l’attitude de l’analyste vis-à-vis des querelles elles-mêmes. Ces querelles, replacées dans le contexte social pertinent, sont considérées comme des faits sociaux réels qu’il convient de décrire (et parfois d’expliquer) avec tout le soin empirique nécessaire [ cf. Collins, 1985].
Une grande partie de la confusion et des débats sur le constructivisme est due à la façon dont le mot « construction » (aussi bien que les nombreux termes et thèmes qui y sont associés) suggère une attitude particulière, approbatrice ou critique, envers le sujet de l’analyse même si l’analyste dit explicitement le contraire [Coulter, 1989, p. 32 sq.]. Quoique les socio-logues constructivistes de la science ne se prononcent pas, en principe, sur le contenu des affirmations des scientifiques qu’ils observent, des critiques tels que Cole [ 1992] soutiennent que la généralisation de leur position implique le rejet d’assertions aussi bien établies que le modèle à double hélice de l’ADN ou la théorie de la jauge en physique des particules. Il ne voit pas que le remplacement global des descriptions naturalistes par le constructivisme devrait conduire à se débarrasser des implications normatives inhérentes à la proposition positive que« telle ou telle caractéristique est un artefact, et non pas un phénomène naturel ». Cela peut prêter à confusion lorsque par exemple, des constructivistes comme Pickering [ 1984] soutiennent que les théories couramment acceptées en physique des particules ne fournissent pas le seul compte rendu possible du phénomène testé au cours des expériences. Il suffirait d’un petit pas de plus pour supposer qu’il en déduit que les physiciens auraient dû mieux prendre en compte les théories alternatives; mais cela ne ferait que réitérer le type de reproches qu’un groupe de physiciens pourrait faire à un autre. Formuler de telles revendications revient à ouvrir le débat au sein de la physique expérimentale, et il va sans dire que c’est un débat difficile à mener pour un sociologue…
Des confusions similaires concernant la « construction » entrent en jeu dans certaines versions explicitement politisées d’études littéraires, juridiques, sociales et culturelles. Stimulé par sa confiance dans l’idée que les sujets d’études « objectifs » les plus inflexibles sont socialement construits, l’analyste tente de montrer qu’une théorie ou un fait particulier n’est « objectif » qu’en apparence, et qu’en fait, ils prennent naissance dans des contextes de production et d’interprétation non reconnus comme tels. Ce qui ouvre la porte à des lectures critiques et à des propositions réformistes. De telles critiques sont bien sûr possibles, mais il est tout aussi facile de les faire (comme ce fut le cas pendant si longtemps) dans le langage du réalisme et en opposant une « réalité » illusoire ou déformée à la réalité réelle. De nos jours, la tendance est à ranger de telles critiques sous la bannière du constructivisme (ou son pendant, le déconstructivisme). Elle témoigne de l’attrait qu’il exerce – et contribue à l’étendre –, mais elle a peu de choses à voir avec la pertinence de l’idée générale de construction sociale. S’il n’y a pas moyen de sortir de l’univers construit, il ne suffit pas de dire que ce qui est tenu pour objectif dans cet univers semble réel : c’est réel pour de bon !
Il est important de se souvenir que le mot « construction » est un mot ordinaire. Il n’a pas été inventé dans un but analytique spécifique et ne circule pas exclusivement à l’intérieur de cercles d’initiés. Il serait possible d’inventer ou d’adopter un autre mot dédié à un usage spécialisé dans le cadre des écrits constructivistes de manière à ce que chaque fois que l’on discute de façon théorique de la construction sociale de quelque chose, on puisse avoir recours à un néologisme tel que « consustentiation » ou à une expression à rallonge (production concertée et développement temporel).
Peut-être cela donnerait des précisions (ou au moins une idée plus précise) sur nos discussions; mais l’anglais courant en serait rendu plus compliqué.
L’exposé perdrait du sens profond du mot « construction ». Pour la simple et bonne raison que la construction sociale de la réalité suggère quelque chose de surprenant, voire d’extravagant aux lecteurs qui ne sont pas familiarisés avec le sens théorique du terme « construit », une expression telle que « la production concertée et le développement temporel d’ordres intersubjectifs stables » passerait pour lourde, ésotérique et inintéressante.
 
CONCLUSION
 
 
Ma généalogie se résume à un simple « modèle » d’éléments divers qui, pour une raison ou une autre, ont contribué à la signification actuelle du mot. J’ai également noté que le mot « construction », qui est souvent associé à des critiques particularistes, est un terme central en raison de la confusion productive qu’il tend à engendrer. Elle est productive dans la mesure où elle fournit une accroche initiale qui attire des partisans et les encouragent à placer leurs espoirs théoriques, méthodologiques et politiques dans une approche ou un mouvement académique. Mais les choses peuvent se compliquer si les partisans essaient de remplacer l’affinité superficielle et éclectique – qui a fait dans un premier temps le succès du constructivisme – par quelque chose de plus profond et de plus cohérent.
Si cette conclusion leur semble décevante, les lecteurs doivent prendre conscience du fait qu’avec un minimum d’efforts, ils devraient être en mesure de remplacer ma généalogie « constructiviste » par une alternative plus acceptable (en raison de la flexibilité inhérente à la situation). Mon argument pourrait aussi être interprété comme la reductio ad absurdum du constructivisme, encourageant son rejet total. Pour ma part, je préfère conclure que le constructivisme est plutôt bénin, mais qu’il n’offre aucune garantie d’originalité, d’exactitude ou de compréhension métaphysique profonde. De par sa popularité actuelle, le constructivisme fournit un prisme utile pour présenter et légitimer le travail académique; mais l’usage de ce prisme peut devenir réellement douteux si on en fait la clé d’une réforme épistémologique radicale [ cf. Sharrock et Anderson, 1991].
Traduit par Charlotte Cabaton
 
Annexe 1.1 Généalogies héroïques
 
 
La révolution scientifique
Les penseurs nominalistes tardifs (Ockham, c. 1300-49) de Paris et d’Oxford ont mis à l’épreuve l’orthodoxie aristotélicienne en tenant compte d’une approche scientifique plus libre. Mais les valeurs métaphysiques telles que la foi néo-platonicienne en un cosmos mathématique méthodique motivèrent et dirigèrent encore les recherches ultérieures.
COPERNIC ( 1473-1545) promutla théorie héliocentrique, qui fut confirmée lorsque Képler ( 1571-1630) découvrit les lois mathématiques décrivant les orbites des planètes. La croyance chrétienne et aristotélicienne selon laquelle le paradis et la terre étaient fondamentalement différents s’effondra quand Galilée ( 1564-1643) découvrit la mobilité des taches solaires, la topographie irrégulière de la Lune et les lunes entourant Jupiter. Avec NEWTON ( 1642-1727), ils développèrent une mécanique unifiant les phénomènes cosmiques et terrestres.
Afin de répondre aux besoins des nouvelles sciences physiques, Newton et Leibnitz ( 1646-1716) inventèrent le calcul. Descartes ( 1595-1650) inventa la géométrie analytique.
L’explosion de la science observationnelle inclut la découverte de la circulation sanguine (Harvey, 1578-1657), de la vie microscopique (Leeuwenhoek, 1632-1723), des avancées en anatomie (Vesalius, 1514-64, sur la dissection des corps) et en chimie (Boyle, 1627-91). Des instituts de recherche scientifique furent fondés : Florence en 1657;
Londres (Royal Society) en 1660;
Paris en 1666. Les inventions proliféraient (la machine à vapeur de Savery, 1696).
La révolution constructiviste
Les penseurs néokantiens (Mannheim, 1936; Merton, 1942) d’Allemagne et d’Amérique remirent en cause l’orthodoxie marxiste tenant compte d’une approche plus libre et plus générale de la sociologie du savoir. Mais les valeurs métaphysiques, telles que la foi néoplatonicienne de Mannheim dans la réalité mathématique et les croyances de Merton en un ethos scientifique, motivèrent et dirigèrent les recherches ultérieures.
BARNES ( 1974) promut la théorie sociocentrique qui fut confirmée lorsque Bloor ( 1976) découvrit le principe de symétrie nécessaire à la définition des origines de la production du savoir. La conviction empiriste logique selon laquelle la société et la nature étaient fondamentalement différentes disparut lorsque LATOUR ( 1987) découvrit les mobiles immuables, la topographie hétérogène des réseaux et le contenu des boîtes noires. Avec Callon ( 1981), ils développèrent un modèle unifiant les phénomènes humains et non humains. Afin de répondre aux besoins du nouveau courant constructiviste, Gilbert et Mulkay ( 1984) utilisèrent l’analyse de conversation. Collins ( 1985) inventa le relativisme empirique.
L’explosion des études observationnelles inclut la découverte de la circulation du crédit (Latour et Woolgar, 1979), de la microsociologie de laboratoire (Knorr-Cetina, 1981), des analyses d’anatomistes (Lynch, 1985, a « disséqué » les scientifiques disséquant les rats) et de chimie (Shapin et Schaffer, 1985, ont déconceptualisé les théories de Boyle). Des instituts de recherche STS furent fondés : Cornell;
Londres (CRICT); Paris (CSI). Les études et les inventions proliféraient (la science de l’ingénieur hétérogène de Law, 1986).
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·  SACKS Harvey, 1992, Lectures on Conversation, vol. 2, Oxford, Basil Blackwell.
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NOTES
 
[1] Cet article est tiré de The Politics of Constructionism, édité en 1998 (sous la direction de Irving Velody et Robin Williams) chez Sage Publications Ltd, Londres.
[2] Poser cette question ne découle pas d’un réflexe théorique consistant à poser qu’il est toujours pertinent d’appliquer une méthode ou une pratique à ses propres résultats. Si on devait écrire une histoire de la calligraphie, il serait assez curieux de penser qu’une telle histoire devrait être calligraphiée (des spécimens particuliers pourraient être intégrés à titre d’exemple). (Voir Wittgenstein, 1958a, § 121, pour un exemple de ce type.) Cependant, je soutiens que dans ce cas précis, il y a incompatibilité entre la façon traditionnelle d’écrire l’histoire des disciplines et la perspective constructiviste.
[3] Voir Lynch et Bogen [ 1996] pour une discussion portant sur les histoiresconventionnelles.
[4] Bien que je ne connaisse pas de chronologie héroïque, Flynn [ 1991] utilise un schéma généalogique qui prend la forme d’un arbre ou d’une sorte de réseau dans son histoire de l’ethnométhodologie.
[5] Ce n’est pas mon point de vue – voir Lynch [ 1993, chap. 2-3] pour avoir ma version.
[6] Voir Sacks [ 1992, p. 119] sur le positionnement phénoménologique d’un conteur d’histoire ordinaire en situation de personnage principal, souvent comme « héros » de son propre récit.
[7] Voir Bowker [ 1994, p. 483] pour une discussion sur les difficultés d’interprétation liées au fait que « les archives écrites dans le respect de l’histoire officielle sont le seul matériau que l’historien a à sa disposition ». Voir aussi Bogen et Lynch [ 1989] pour le récit d’un cas dans lequel des données et des documents avaient été sciemment manipulés en vue d’induire en erreur les chercheurs ultérieurs.
[8] Voir Woolgard et Pawluch [ 1985] pour une discussion critique des conceptions instrumentales de la construction des problèmes sociaux.
[9] Le terme « bâtard », dans ce contexte, a une connotation sympathique. Harold Garfinkel fit un jour remarquer que la « compagnie » éthnométhodologique dont il était le « père fondateur » était une « compagnie de bâtards ».
[10] La sensibilité à l’accusation de ne faire que suivre la « mode » est particulièrement évidente dans toutes les discussions touchant au post-modernisme. Par exemple, Featherstone [ 1988, p. 195] commence l’introduction d’un de ses essais en disant que « toute référence au terme “post-modernisme” expose immédiatement la personne qui l’emploie au risque d’être accusée de “prendre le train en marche”, de perpétuer une lubie plutôt superficielle et intellectuellement vide de sens ». Voir également Knorr-Cetina [ 1994, p. 1]. Une personne qui aurait parfaitement assimilé « l’attitude post-moderniste » ne serait nullement embarrassée par telles accusations et même, celles-ci la réjouiraient dans la mesure où cette complainte présume qu’il est possible d’éviter la « condition post-moderne » omniprésente d’une production culturelle incessante, superficielle et vide de sens – une possibilité niée par la théorie du même nom.
[11] Je considère pour ma part que les termes « constructionnisme » et « constructivisme » sont synonymes, et que le terme « déconstructionnisme » définit une orientation (anti)analytique associée.
[12] Voir par exemple, les critiques formulées par Gove [ 1970] à l’égard de la théorie labellisante de Scheff, par Pollner [ 1974] à l’égard de Becker et par Laudan [ 1981] à l’égard de Bloor et du Programme fort.
[13] Arthur Fine [ 1996] joue sur le sens trivial du mot « construction » lorsque il utilise le titre Science Made Up pour faire référence, de manière sarcastique, aux revendications des sociologues constructivistes de la science.
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Voir Sacks [ 1992, p. 119] sur le positionnement phénom...
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Voir Bowker [ 1994, p. 483] pour une discussion sur les ...
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