2001
Revue du Mauss
Acte II. Culturaliser la nature ? La querelle du constructivisme dans les sciences
À l’épreuve du paysage
Constructivisme savant et sens commun constructiviste
Danny Trom
Les perspectives constructivistes qui dominent aujourd’hui
largement les sciences sociales dégagent un puissant effet de dénaturalisation.
Dire d’une entité ou d’un fait qu’il est « construit » revient à le fragiliser
en lui ôtant son caractère d’évidence, en dévoilant sa contingence [Hacking,
1999].
Alors qu’il y a encore peu, guidés par notre sens commun, nous
envisagions nombres d’entités comme procédant d’une « découverte », nous
apprenions qu’elles étaient en réalité « construites », fabriquées. Le langage
de l’invention, de l’activité innovante, était jusqu’alors strictement réservé
à ce genre d’entités que nous appelions des artefacts, à ces créations
proprement humaines : on découvre un virus, on invente une roue. On avait d’un
côté, les actions humaines qui engendrent des objets fabriqués, et de l’autre,
des choses naturelles dont l’existence n’est pas séparée du processus par
lequel elles viennent à être. La théorie aristotélicienne des événements
naturels constituait ainsi notre métaphysique commune, fermement ancrée dans
notre sémantique de l’action. Les Social Studies
of Science allaient fragiliser ces évidences en brouillant nos
repères, en dévoilant le caractère hybride des entités que nous croyions
naturelles, en historicisant les pratiques qui président à leur engendrement.
L’effet de déréalisation allait alors s’exercer avec une intensité inégalée,
suscitant réactions indignées et critiques acerbes.
Le paysage, en tant que l’on s’interroge sur son statut,
constitue une entrée particulièrement féconde dans le débat autour du
constructivisme.
Dans la conclusion de son ouvrage classique
L’art du paysage, l’historien Kenneth
Clark apporte la précision suivante :
« Chaque fois que j’ai employé dans ce livre le mot “nature”,
j’entendais par là cette partie du monde que l’homme n’a pas créée, et que nos
sens appréhendent sans l’aide d’un instrument » [Clark, 1988, p. 185].
La question du paysage est toujours déjà travaillée par ce «
grand partage » moderne dénoncé par Bruno Latour [ 1992] : nous avons d’un
côté, ce monde de choses qui est donné, que personne n’a fabriqué, et de
l’autre, les manières humaines de le saisir, de lui donner forme. D’un côté la
nature, de l’autre la culture.
Certes, ce monde que personne n’a fabriqué est susceptible
d’être saisi de différentes manières. Pour en extraire le paysage, précise
Clark, il convient de procéder « sans l’aide d’un instrument », sans la
médiation d’objets techniques, donc à l’œil nu. Toutefois, cette modalité de la
saisie des choses n’atténue en rien le caractère « construit » du paysage
puisque, à défaut d’une reconfiguration qu’autorise des objets techniques comme
le microscope, ce sont les ressources mêmes de la culture [Connolly, 1993, p.
197] qui vont prendre en charge la médiation entre celui qui perçoit et l’objet
perçu : l’entité paysage surgit alors de la rencontre entre un regard équipé
par les ressources de la culture et un monde naturel qui s’offre à saisir
visuellement.
Ainsi peut-on avancer, en reprenant le vocabulaire de Searle [
1998], que sur un plan ontologique, le paysage serait une entité subjective en
tant que son mode d’existence dépend d’un sujet qui l’éprouve. Mais ce statut
demeurerait ambigu, car cette extraction du paysage se ferait à partir d’un
monde que personne n’a créé, un monde originaire, ontologiquement objectif,
indépendant de tout sujet percevant. Sur un plan épistémologique, le paysage
serait toutefois une entité objective en ce sens qu’il est partagé sinon par
tout un chacun, du moins en tant qu’il est l’objet d’un grand nombre d’«
attitudes intentionnelles ».
Telle est alors la spécificité d’une réflexion autour de
l’entité paysage, autour de la manière dont elle est insérée dans notre monde
commun. Premièrement, le constructivisme savant y apparaît curieusement comme
une systématisation d’un « sens commun constructiviste » [Stavo-Debauge, 2001]
qui irrigue nos expériences quotidiennes. Les sciences sociales thématisent
ainsi ce que nous savions déjà sans toujours pouvoir le discerner et l’exprimer
distinctement. Deuxièmement, ce n’est que lorsque le paysage devient un enjeu
que nous le thématisons explicitement comme une entité consistante. Afin
d’attester de son objectivité, nous devons, dans ces occasions, clarifier son
statut ontologique. Ici également, les théories savantes ne font que formaliser
ce que nous sommes capables de faire dans les situations où la solidité du
paysage, sa robustesse ontologique est mise à mal.
Que le paysage soit aujourd’hui une catégorie largement
disponible ne fait pas de chaque paysage singulier une entité
épistémologiquement objective. La conscience de la fragilité ontologique du
paysage est le pendant de la nécessité, toujours potentiellement requise, d’en
démontrer l’existence comme réalité partagée. Cette incertitude est une
modalité même du surgissement du paysage dans nos expériences
ordinaires.
Les témoignages de nos illustres prédécesseurs qui s’engagèrent
dans cette activité visuelle, particulièrement lorsqu’elle aboutit à des
échecs, sont à cet égard instructifs. Dans son Journal de voyage dans les Alpes bernoises [
1796], Hegel échoue à jouir d’un paysage « sublime » :
« Bien que nous nous trouvions à proximité de ces montagnes
et que nous les voyions de leur pied à leur sommet, elles ne nous donnèrent pas
l’impression ni n’éveillèrent le sentiment de grandeur et de sublime auquel
nous nous étions attendus. »
Informé des expériences visuelles alors en pleine gestation et
du code artistique qui les soutient, le jeune Hegel juge les montagnes «
horribles », « laides », mais s’émerveille cependant à la vue de la chute de
Reichenbach qu’il qualifie de
«
spectacle majestueux » [Hegel, 1988, p. 55]. Quelques années plus tard, dans
son
Voyage au Mont-Blanc et réflexion sur le
paysage de montagne, Chateaubriand fera part d’une déception
similaire. « Ainsi cette grandeur des montagnes dont on fait tant de bruit,
n’est réelle que par la fatigue qu’elle vous donne », note-t-il avec ironie et
non sans une certaine irritation [Chateaubriand, 1994, p. 37]. Promue par les
Anglais, la pratique de la haute montagne, et l’expérience esthétique qu’elle
autorise, joue comme une prescription esthétique
[1] mais se heurte à l’assise encore fragile des paysages
dits « sublimes ». Il faudra attendre plus d’un demi-siècle pour que se
diffusent les compétences ajustées à ce genre de pratiques.
En 1866, Élisée Reclus remarquait avec soulagement que
« de nos jours, il ne se trouverait sans doute personne pour
soutenir les mêmes propositions que Chateaubriand et confesser aussi nettement
leur impuissance à comprendre la nature sous l’un de ses plus beaux aspects »
[Reclus,
1866, p. 369].
Le paysage s’actualise ainsi comme échec ou félicité d’une
expérience entraînant dans son sillage une interrogation sur ses conditions
d’apparition comme objet d’expérience.
À la suite d’Élisée Reclus, c’est l’incompétence à se rapporter
visuellement au monde extérieur de manière adéquate qui sera rituellement
dénoncée.
« Avec les paysans, tenez, j’ai douté parfois qu’ils sachent
ce que c’est qu’un paysage, un arbre. Oui. Ça vous paraît bizarre. J’ai fait
des promenades parfois, j’ai accompagné derrière sa charrette un fermier qui
allait vendre des pommes de terre au marché. Il n’avait jamais vu, ce que nous
appelons vu, avec le cerveau, dans un ensemble, il n’avait jamais vu la
Sainte-Vic-toire. Ils savent ce qui est semé ici, là, le long de la route, le
temps qu’il fera demain, si la Sainte-Victoire a son chapeau ou non »,
écrit Cézanne avec un mélange d’amusement et de mépris [cité
d’après Joutard, 1986, p. 39]. Ce que d’aucuns « voient », d’autres ne le «
voient » pas. C’est bien la médiation de cet outillage cognitif et normatif que
le « transfigurateur » de la Sainte-Victoire questionne. C’est précisément
cette asymétrie de compétences qui retiendra l’attention de l’iconographie
sociale anglo-saxonne dans une visée dénonciatrice [Williams, 1973; Barrell,
1980;
Cosgrove, 1984; Cosgrove, Daniels, 1988] : le paysage, comme
représentation picturale, comme modelage de l’espace ou comme théorie
artistique, reflète les structures sociales inégalitaires de la société
anglaise. Les conventions artistiques permettent dans ce contexte de
naturaliser un rapport visuel au monde et, dans un même mouvement, de légitimer
les rapports de domination.
Or cette asymétrie des compétences, ici dénoncée, est un lieu
commun dont on trouve la trace dans cette plainte lancinante des esthètes qui
traverse toute la seconde moitié du XIXe siècle. Comme le
formule lapidairement William James [ 1910, p. 20], « les sauvages ont beau
vivre “tout près de la nature”, ils n’en sont rien moins que des disciples de
Wordsworth ». Toutefois, dès la fin du XIXe siècle, cette
tension prend la forme systématique d’un programme de réforme sociale visant à
faire accéder les masses aux beautés de la nature. C’est alors, comme chez
Ruskin, l’ignorance et l’absence de goût du plus grand nombre qui doit être
combattu par une éducation esthétique de masse dans une entreprise de
régénérescence esthétique et morale du peuple.
La félicité ou l’échec de l’expérience esthétique devient un
enjeu politique explicite, et la capacité à esthétiser le monde l’objet d’une
politique à visée réformatrice. Corrélativement, le statut si fragile de
l’entité paysage est pris en charge par un ensemble de techniques
d’objectivation visant à l’affermir, à l’arrimer dans le monde des choses
identifiables, dans le monde charnel et coloré du territoire. Les modalités de
mise en œuvre de cette politique sont ici particulièrement instructives. Il
convient de réformer la saisie visuelle du monde environnant en indexant
systématiquement les performances visuelles sur des exemples tirés du
corpus des peintures de paysages
prestigieuses. Toutefois, un ensemble de techniques font précisément l’économie
de cette médiation artistique, en particulier lorsqu’elle vise un public
d’écoliers. Il s’agit alors d’inculquer aux enfants l’amour de leur
environnement familier en vue de susciter un attachement privilégié mais non
exclusif à leur paysage de proximité, typique de leur « pays ». C’est donc au
travers d’un processus global, aux dimensions souvent volontaristes, que
s’accomplit cette démocratisation du regard
[2], conférant aujourd’hui à l’entité paysage son statut
objectif, disponible et mobilisable pour l’action.
La conscience selon laquelle le paysage est à la fois
ontologiquement subjectif et objectif ne peut donc être considérée comme un
effet récent des sciences sociales constructivistes. C’est en effet dans cette
ambivalence même que le paysage surgit historiquement comme entité discrète. La
tension qui le travaille est la condition même de son apparition comme entité
possédant une consistance spécifique.
Bien entendu, la littérature savante – celle des historiens de
l’art et de la culture, des sociologues et anthropologues de nos pratiques –
est tout entière prise dans l’identification, le déplacement, le commentaire
critique de cette frontière. Le Court traité du
paysage proposé récemment par A.Roger [ 1997] fait ici figure de
modèle. La thèse selon laquelle la perception du paysage opère par «
artialisation », par la médiation artistique, vient rappeler combien notre
équipement cognitif, réduit ici, il est vrai, à un équipement proprement
artistique, détermine notre rapport visuel au monde naturel lorsque nous
percevons un paysage. Qu’il s’agisse de l’artialisation de la nature
in situ, qui inscrit le « code
artistique » dans la substance des choses, ou in
visu, qui organise la perception des artefacts autonomes relevant du
genre paysage, notre regard est toujours redevable aux conventions artistiques
en cours. Ces dernières nous ont été inculquées soit par un apprentissage
explicite, soit par la simple socialisation dans une culture dite alors «
paysagère » [Berque, 1992].
La thèse d’A. Roger s’inscrit dès lors pleinement dans cette
tradition esthétique qui, de Hegel à Gombrich, situe la convention artistique
au cœur de la relation visuelle que nous entretenons avec l’espace extérieur
appelé « nature » en renversant l’articulation classique des rapports
qu’entretiennent le « beau dans la nature » et le « beau dans l’art ». Selon
Hegel, ce n’est pas l’art qui imite la nature, mais le beau dans la nature qui
imite le beau dans l’art, car la façon dont la nature nous plaît est déterminée
par la création artistique d’une époque ( cf. la section consacrée à la peinture de
paysage dans Hegel, Esthétique, 1979,
t. 3). Cette antériorité du « pictural » sur le « sentiment » de la nature a
été soulignée avec force par E. Gombrich [ 1983]: la découverte des Alpes et du
« paysage alpestre » ne précède pas mais suit la diffusion de la peinture de panoramas
montagneux; et en ce sens, la peinture ne peut plus se concevoir comme un
reflet, une simple thématisation de l’expérience ordinaire. Ce sont bien plutôt
les catégories élaborées par les peintres pour classer les types de paysages
qui seront mobilisées dans les guides touristiques anglais de la fin du
XVIIIe siècle. L’expérience esthétique qui naît de la
confrontation d’une personne compétente avec le paysage « réel » est rendue
possible par le travail de catégorisation, de rangement, de mise en ordre,
préalablement réalisé et codifié dans les conventions artistiques.
Cette esthétique contructiviste de la nature, qui situe la
maîtrise de conventions artistiques au centre de l’analyse, en nous révélant
notre condition cachée d’artistes capables d’esthétiser notre relation visuelle
au monde, étonnera probablement ceux qui croyaient que la « nature », dans son
innocente apparition, se donne à voir comme un divin spectacle. Il est
cependant fort douteux que ces derniers soient si nombreux : lorsque le paysage
est intriqué dans des situations où il est thématisé comme enjeu, les personnes
font montre d’une remarquable sensibilité à la fragilité ontologique du paysage
et, par un rappel à l’autorité de la convention, à un
sensuscommunis, s’engagent dans une
activité visant à lui assurer une pérennité.
Parler de « construction sociale » pour un objet dont le
caractère conventionnel est plus ou moins de l’ordre de l’évidence apparaît
alors étrange.
Ce n’est donc pas une perspective de surplomb qui permet
d’étayer au mieux ce sens commun constructiviste et d’en prendre la pleine
mesure. Il convient plutôt de considérer plus en détail ce que nous faisons
lorsque, à toute fin pratique, nous manifestons le souci d’invoquer la présence
du paysage, de signifier son importance. Ce souci trouve typiquement l’occasion
de s’exprimer dans les moments où nous nous indignons d’une menace d’altération
de notre environnement familier et protestons contre elle.
Lorsque Alain Roger affirme que nous sommes tous, à notre insu,
une intense « forgerie artistique » [Roger, 1997, p. 16], il vise à signifier
aux lecteurs que les paysages peuplent notre monde parce que notre regard opère
au travers de la médiation de conventions artistiques. Cette proposition porte
toutefois moins sur les conditions et les modalités d’une expérience que sur la
manière dont, après coup, nous en rendons compte. S’il paraît attesté que les
conventions académiques, par un long processus historique de sédimentation,
nous fournissent une « syntaxe » [Gombrich, 1983] pour dire l’expérience
esthétique de la confrontation avec le paysage « réel », elle est insuffisante
à appréhender cette expérience en tant qu’elle renferme une épaisseur et une
temporalité propres.
La thèse artificialiste semble soutenir qu’il y aurait de bons
exemples de paysages que nous connaissons et possédons sous la forme d’images,
servant de « dispositifs mondains de référence » [Law, Lynch, 1990], tandis que
nous indexerions directement nos performances visuelles sur cette syntaxe.
Quoiqu’insuffisante, cette perspective à elle seule appelle une série
d’investigations cruciales qu’un programme de recherche « constructiviste » se
doit de mener. Quels sont nos outils de classification des choses du monde
?
Comment ces outils ont-ils été forgés ? Par quels mécanismes
sont-ils transmis, dans quels dispositifs sont-ils déposés, au travers de
quelles pratiques nous sont-ils rendus familiers ?
Cependant, cette manière d’envisager le surgissement de
l’entité paysage dans nos expériences risque, si l’on s’en tient là, de
court-circuiter la complexité des modalités d’actualisation du paysage en
supposant qu’un mécanisme de l’ordre de l’application ou de la mise en œuvre
immédiate de conventions en épuise la description.
Afin de mieux rendre compte de cette opération, il convient de
distinguer ce qui est de l’ordre d’une attention esthétique et ce qui relève
d’une activité proprement artistique
[3]. Cette distinction est essentielle pour rendre compte
du caractère formatif du paysage, de son caractère émergeant dans nos pratiques
:
« Je peux traverser un paysage et être sensible à ses
charmes. Je peux jouir de la clémence de l’air, de la fraîcheur des prairies,
de la diversité et de la gaieté des coloris, du parfum des fleurs. Mais ma
disposition d’esprit peut alors connaître un changement soudain. Dès lors je
vois le paysage avec un regard d’artiste, je commence à en former un tableau.
Je suis maintenant entré dans un nouvel univers – l’univers, non plus des
choses vivantes, mais des formes vivantes » [Cassirer, 1975, p.
215-216].
Cassirer distingue judicieusement deux sortes d’engagement dans
le monde qui ne se confondent pas. Contrairement à l’œuvre d’art, une portion
de « nature » est, pour reprendre l’expression de Schaeffer [ 1992,369
sq.] un objet « attentionnel », «
conditionnnellement esthétique », qui appelle, dans certaines circonstances, un
jugement proprement esthétique. Simmel, dans le célèbre texte qu’il consacre au
paysage [ 1988], décrit avec un soin inégalé le genre d’activité qui préside à
l’érection du paysage comme activité pratique. Sans négliger le puissant effet
qu’exercent les conventions artistiques dans le genre de performance visuelle
qui préside à l’actualisation du paysage, il identifie la
Stimmung comme l’instance qui relie
une manière spécifique de s’engager dans le monde et la consistance même de
l’entité paysage en tant qu’une portion de « nature » se donne à saisir sous
cette description.
Le paysage procède alors d’une activité qui opère en deçà de la
convention artistique. Plus qu’un simple passage par un filtre conventionel, le
paysage émerge au travers d’une ample activité de configuration : tri des
objets pertinents, rapprochement des parties constituantes, qualification des
objets et de leur articulation, assemblage en une unité sont autant
d’opérations qui président à l’institution de ce que Simmel désigne par
Stimmung.
Cette activité repose sur des manières de faire relativement
standardisées :
l’érection du paysage dépend alors conjointement des
compétences des personnes à se rapporter de manière adéquate au monde
environnant et de l’environnement en tant qu’il donne prise à cette composition
visuelle de l’espace.
Lorsque nous apprécions un paysage en nous promenant, lorsque
nous exprimons un attachement à notre environnement familier dressé en paysage,
ces manières de faire demeurent tacites et prennent appui, à toute fin
pratique, sur un sens commun esthétique supposé partagé.
Toutefois, dans les situations où « notre » paysage est menacé,
nous sommes contraints de dire en quoi il possède les qualités d’un paysage, de
faire ainsi partager une manière de se rapporter visuellement au monde
environnant. Ces occasions, qui appellent le passage à l’expression langagière
et à l’argumentation réflexive
[4], ouvrent le travail de composition esthétique du
paysage à l’observation et permet de mieux circonscrire la place qu’y occupent
les conventions proprement artistiques. Ces dernières apparaissent alors comme
de puissants opérateurs de généralisation d’un cas local auquel nous espérons
conférer une valeur d’exemple et autour duquel nous espérons mobiliser le plus
grand nombre. Le « voir-comme » un paysage qui demeure, dans des circonstances
ordinaires, tacite [Mulhall, 1991] doit ici être étayé.
La performance visuelle se caractérise moins comme
artialisation implicite que comme la mobilisation d’amples compétences
concourant à une activité structurellement similaire à celle du critique
artistique professionnel. Répondant à une « rationalité esthétique » [Seel,
1993], elle suppose de la part des personnes une dépiction sensible,
l’insertion de l’objet dans un récit, son insertion dans un
corpus d’objets valorisés, des
considérations biographiques et psychologiques, et bien entendu des formes de
qualification proprement artistiques. L’énoncé de la confrontation esthétique
qui exprime la qualité artistique d’un espace vient alors ratifier un jeu de
langage complexe dont l’actualisation suppose de la part des personnes
indignées, orientées vers le partage d’une manière de saisir visuellement
l’espace, des compétences variées. La théorie institutionnelle de l’art qui
fait porter exclusivement la charge sur le processus de labellisation pèche ici
par un réductionnisme similaire à la thèse artificialiste de l’artialisation.
La saisie visuelle sous une catégorie ne constitue que la clôture d’une ample
activité qui atteste d’un sens commun constructiviste : thématisé par les
personnes elles-mêmes comme une affaire relevant des manières possibles de
s’engager visuellement dans le monde, le paysage y apparaît comme une entité
fragile, dont le surgissement comme objet partagé relève moins d’une simple
qualification artistique que d’une tâche à accomplir, d’un projet qu’il
convient de poursuivre activement. L’objet « paysage » surgit donc en tant que
processus comme le résultat d’un type particulier d’enquête
[5].
En ce sens, le statut ontologique de l’entité paysage doit être
évalué à l’aune de cette enquête de sens commun. À l’évidence, le paysage n’est
pas une fiction puisque, dans des circonstances ordinaires, sa présence, sa
solidité et sa durabilité ne sont pas mises en doute. Quoiqu’il soit bien là,
sous nos yeux, nous savons qu’il est une « construction », que sa présence est
étroitement dépendante de nos manières habituelles de nous relier visuellement
au monde extérieur. Il est donc présent, mais ne l’est pas de la même manière
que le sont d’autres entités comme un arbre, une montagne ou une rivière.
Surtout, il est là, sous nos yeux, sans l’être de la même manière que ne le
sont les parties qui le constituent. L’activité d’instauration du paysage
permet précisément de voir ce qu’il en est de la consistance du paysage, car
cette entité possède typiquement une gestalt-structure [Lakoff, 1987, p. 284]: ses
éléments constituants n’existent (du moins sur un certain mode) qu’en fonction
du tout, d’un sens englobant qui n’est pas immédiatement déductible du sens de
ces éléments et de la manière dont ils s’assemblent. L’érection du paysage
suppose alors de constituer une totalité qui ne soit pas la simple addition des
parties qui la composent, alors que les parties n’acquièrent leurs
déterminations que dans leur relation à une totalité. Des objets comme un
arbre, une ferme, un champ, constituent ici les building-blocks d’une totalité plus vaste,
tandis le mouvement même de leur insertion dans une totalité émergeante leur
confère un sens spécifique et les relie entre eux de sorte qu’ils composent
progressivement une entité de rang supérieur et insécable. La
Stimmung du paysage dont parle Simmel
résulte précisément de la félicité de cette composition. Ces opérations de
sélection et d’assemblage, de cadrage et de remplissage, répondant à des
régularités spécifiques, entrevues par Simmel, sont susceptibles d’être
documentées par l’observation minutieuse des moments de dispute autour du «
paysage ».
Sans entrer dans le détail de l’analyse, un aspect central de
cette activité mérite ici d’être spécifié. Les parties constituantes de la
totalité sont saisies comme des entités traversées par une histoire spécifique,
celle des conditions de leur advenir. L’enquête à laquelle s’adonnent les
personnes, lorsque pèse sur elles la contrainte de faire la preuve de la
consistance du paysage, consiste à évaluer les éléments constituants d’une
totalité en devenir comme des événements, assignables à des actants. Un arbre,
une ferme, un champ, une ruine, une colline sont des choses-processus
[6] sondées à l’aune de l’équilibre des
volontés à l’origine de leur apparition, formant alors la trame d’une histoire
qui les relie et les intègre dans un tout.
Toutefois, dans un même mouvement, cette enquête efface leur
individualité au profit du tout dessiné par leur assemblage
[7]. Dans des circonstances non
problématiques, lorsque la présence d’un paysage s’éprouve sans accroc, le
voir-comme un paysage ne requiert aucunement que cette enquête soit déployée.
L’explicitation des opérations qui président à l’enquête s’impose aux personnes
dans les situations d’incertitude ou de tension quant à l’évidence du partage
de son occurrence.
L’institution du paysage ne contredit toutefois pas notre
métaphysique « naturaliste » [Descola, 1996; Rosset, 1986] qui formate
idéalement la nature et la culture en deux domaines ontologiques distincts.
Sous une certaine description, des choses « vont ensemble » tandis que
d’autres, inconvenantes, doivent être écartées. Nous n’avons donc pas d’un côté
des choses « réelles » et de l’autre, une construction plus ou moins fictive,
d’un ordre englobant. Les modalités du surgissement de l’entité montrent plutôt
que ces domaines idéalement étanches ne le sont pas en toutes
circonstances.
Des entités hybrides, qui émergent à partir de rapprochements
métaphoriques et d’intrications narratives, accèdent, dans certaines
circonstances et au terme d’une enquête, à la dignité des entités stables dans
le monde matériel, objectives dans le monde social.
Ainsi, le surgissement du paysage est-il étroitement corrélé
aux activités dans lesquelles nous sommes engagés et aux situations qui ouvrent
un espace d’opportunité à ce genre d’engagement visuel [Trom, 2001].
Que l’expérience du paysage procède d’un engagement spécifique
dans le monde et que son surgissement comme entité partagée puisse échouer
indique combien un nominalisme artificialiste radical manque l’épreuve de
réalité qui marque nos expériences quotidiennes
[8]. Il y a bien quelque chose dans le monde qui nous
résiste, quelque chose de préalable avec lequel nous entrons en rapport
[Dewitte, 1998]. L’expression voir-comme un paysage implique que l’on puisse
voir autrement et qu’il existe donc un sub-strat sur lequel s’exercent nos
intérêts focalisés. Nos activités configurantes, eu égard au « paysage », ne
portent pas tous azimuts; elles sont elles-mêmes contraintes, non seulement par
la situation mais par ce qui « donne prise » [Bessy, Chateauraynaud,
1995].
Voilà presqu’unsiècle, alors que l’assise du paysage dans sa
forme désormais classique était encore incertaine, Fernand Léger, en avance sur
son temps (et pour une bonne part sur le nôtre), fulminait :
« Connaît-on rien de plus comique que cet aréopage de braves
gens chargés de décréter solennellement que telle chose fait bien dans le
paysage et que telle chose non ? À ce compte-là, il serait préférable de
supprimer tout de suite les poteaux télégraphiques, les maisons et ne laisser
que des arbres, de douces harmonies d’arbres ! Les gens dits de bon goût, les
gens cultivés n’ont jamais pu digérer le contraste, il n’y a rien de plus
terrible que l’habitude, et ces mêmes gens qui protestent avec conviction
devant le panneauréclame, vous les trouverez au Salon des Indépendants se
tordant de rire devant des tableaux modernes. [… ] Et pourtant cette affiche
jaune et rouge, hurlant dans ce timide paysage, est la plus belle des raisons
picturales nouvelles qui soit; elle flanque par terre tout le concept
sentimental et littéraire et elle annonce l’avènement du contraste plastique »
[Léger, 1924, p. 46-47].
Aujourd’hui, nombre d’artistes, de critiques d’art ou de
paysagistes endosseraient probablement la position de Léger. Toutefois les
aménageurs, en particulier ceux en charge de la cosmétique de l’espace, sont
plus prudents. Et pour cause : parmi les artistes d’avant-garde, peu iraient
passer des vacances dans un port industriel, peu acquerraient une résidence
secondaire sur le tracé de lignes à haute tension d’EDF. L’esthétique des
avant-gardes demeure à cet égard une esthétique de la laideur, de sorte qu’une
fois écartées nos expérimentations et explorations artistiques, nous demeurons
guidés par un sens commun esthétique dont on ne se dégage pas aisément. Ainsi,
la myriade de petites mobilisations visant à préserver des paysages de
proximité ne se laissent pas disqualifier de la manière dont le sont les
mobilisations hostiles à certaines installations publiques d’œuvre d’art
contemporaines [Heinich, 1998]. La disqualification générale du pittoresque
dans les pratiques artistiques, devenu un quasi-équivalent de
kitsch, ne se transpose pas sans peine
au « paysage réel », celui que nous « découvrons » lors d’une promenade.
Surtout, lorsque nous manifestons un attachement à notre environnement
familier, lorsque nous nous indignons d’une menace qui pèse sur lui, lorsque
donc nous devons passer l’épreuve du public, cet attachement et cette
indignation empruntent invariablement la syntaxe d’une esthétique classique.
Dans les conflits autour de l’aménagement du territoire, les standards
esthétiques ne sont jamais contestés en tant que tels [Trom, 1999]. Si le
paysage fait l’objet d’une enquête, l’administration de la preuve de sa
consistance dans les moments de dispute fait l’objet d’une épreuve
indissociablement matérielle et sociale. C’est précisément cette épreuve, qui
suppose une forme de réalisme, qu’un constructivisme radical semble manquer en
proposant une description réductrice de la manière dont l’entité paysage est
insérée dans notre monde commun.
Plutôt que de statuer a
priori sur l’ontologie du paysage, ces remarques visaient à proposer
une entrée par les manières dont nous réglons nos désaccords et nos querelles
concernant la réalité des choses du monde. Une exploration de ces manières de
faire montre que nous nous reposons sur un savoir et un savoir-faire informés
par un sens commun constructiviste au sens trivial et non trivial du terme
[Hacking, 1999] : d’une part, nous savons que le monde sur lequel porte notre
regard est « construit », qu’il est un monde historique pré-arrangé, et d’autre
part, nous savons que l’outillage opérationnel qui nous permet de nous y
rapporter l’est également.
Ces considérations conduisent logiquement à rejeter
simultanément l’écueil d’un positivisme naïf et d’un constructivisme intégral
en dégageant une position qui soit compatible avec un sens commun
constructiviste. Le « réalisme herméneutique » de H. Dreyfus [ 1991] apparaît
particulièrement bien ajusté pour rendre compte de ce paradoxe selon lequel les
entités sont indépendantes par rapport à nous et dépendent de nos compétences à
les actualiser. Si les entités qui peuplent notre monde, si leurs occurrences
se donnent dans la rencontre et se révèlent à partir de la structure de cette
rencontre, ce paradoxe s’en trouve sinon résolu, du moins éclairé et
partiellement dépassé.
Le pluralisme réaliste auquel aboutit Dreyfus s’accommode de la
coexistence de mondes historiques et culturels (de mondes « sous description
»), possédant des statuts ontologiques propres et excluant toute espèce de
hiérarchie. Cependant, à l’intérieur de notre monde également, les choses sont
susceptibles de surgir sous des descriptions variables, quelquefois dans une
séquence temporelle très courte, en fonction des activités dans lesquelles nous
sommes engagés et des intérêts focalisés qui les soutiennent. Le pluralisme
réaliste devrait alors étendre son empire en deçà des variations
historicoculturelles pour inclure la multiplicité des modalités par lesquelles
les choses nous apparaissent et la vulnérabilité des expériences quotidiennes
dans notre propre monde.
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[1]
Comme le souligne l’influent théoricien du jardin-paysager
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soi-même là-haut pour se faire une idée de toute l’immensité et de toute la
splendeur, et alors on comptera ces heures parmi les plus belles et les plus
inoubliables de sa vie [… ], où l’on s’est senti plus proche de l’esprit du
monde » [cité d’après Ritter, 1980].
[2]
La « démocratisation du regard touristique » signifie que «
toute personne, en Occident, est en mesure de s’engager dans une consommation
visuelle, de s’approprier les paysages plus ou moins partout dans le monde et
de les enregistrer en mémoire photographiquement » [Urry, 1992].
[3]
G. Genette [ 1999] adresse explicitement cette critique à la
théorie de l’artialisation d’A. Roger.
[4]
Sur le passage d’un rapport de familiarité, d’un régime du «
proche » à l’épreuve du public et à l’argumentation réflexive,
cf. Thévenot [ 2000].
[5]
Sur le motif pragmatiste de l’enquête, on se reportera aux
travaux de Louis Quéré et aux contributions rassemblées dans M. de Fornel et L.
Quéré [ 1999].
[6]
La théorie narrativiste des catégories de Schapp [ 1992] ouvre
ici un espace pour la description particulièrement bien ajusté à ce type
d’enquête de sens commun,
cf. Dulong [
1998].
[7]
Cette quasi-simultanéité de la constitution finale d’une entité
et de l’oubli ou de l’effacement du travail intense mais toujours incertain
d’association de choses hétéroclites, évoque irrésistiblement les « boîtes
noires » de B. Latour [ 1989].
[8]
Sur les notions pragmatistes d’épreuve et de dispute, on se
reportera de manière générale à L. Boltanski et L. Thévenot [ 1991].